‹ Un prétendantChapitre 14 sur 22 · LE P10CUBB01 DU BOI · texte numérisé non relu

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h il sur un propriétaire foncier? Le scandale « d'une préférence aussi injuste pouvait-il être « donné au monde ? Entre monsieur Richomme « et monsieur Lerat, qui pouvait songer à était blir une comparaison ?

0 hommes ! mes bons amis, vous ne faites pas toujours honneur à Dieu, votre éditeur suprême.

Pendant que le père Lerat accomplissait à contre-cœur sa mission, l'avocat Richomme faisait dresser la table, et mettre le couvert avec une bonne humeur que sa figure ne dissimulait pas.

— Père Jean, dit-il à haute voix en s'adressant à l'aubergiste de Saint-Nicolas, allez nous chercher, sous les fagots, deux bouteilles de votre meilleur vin, il est probable que c'est moi qui payerai le déjeuner, et je tiens à bien faire les choses.

Comme on le voit, l'avocat ne comptait plus avec ses espérances. Au moment où il finissait de sonner par anticipation sa fanfare de victoire, le père Lerat franchissait lestement les quatre marches briquetées qui formaient le perron de la salle d'auberge. L'avocat n'attendait pas sitôt son ambassadeur, aussi fit-il à sa vue un geste d'étonnement qui signifiait :

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— Déjà ! à peine parti et déjà de retour !

— J'ai rempli mon devoir avec honneur, dit le père Lerat, en imposant à son masque une imperturbable gravité ; j'ai parlé pour vous , M. Richomnie, comme j'aurais parlé pour mon propre fils. M. Richomme, ai-je dit à la veuve , est un galant homme, qui n'a pas de fortune , il est vrai ; mais qui est sûr de toujours vivre honorablement partout où qu'il aille, à moins de devenir muet. Quoiqu'il fasse quelquefois de l'opposition, il est estimé, aimé, respecté dans notre ville; et enfin, il possède un avantage immense qui me manque malheureusement, il est jeune, lui !

— Eh bien ! demanda l'avocat, qu'a-t-on répondu ?

— Mon pauvre M. Richomme, soupira le père Lerat en serrant la main de l'avocat et en rendant avec usure les hélas que celui-ci lui avait prêtés précédemment ; hélas ! qui pourra jamais expliquer le cœur des femmes? Vous êtes pourtant jeune, vous ! Hélas !

Si l'avocat n'interrompait pas le père Lerat , ce n'était pas faute d'avoir compris; mais, renversé à son tour du piédestal qu'il s'était dressé lui-même, il rongeait son dépit, et acceptait en frémissant les témoignages d'ironique sympa-

thie que lui prodiguait son interlocuteur.

— Et sur quel motif, dit-il cependant, madame Delporte a-t-elle fondé son refus ?

Le père Lerat fixa sur l'avocat pâle et décontenancé ses deux yeux, dans lesquels commençait à flamboyer la satisfaction d'une vengeance assouvie; puis se servant avec une fidélité scrupuleuse des mômes expressions que l'avocat avait employées, il répondit lentement et en articulant chaque mot :

— Dans certaines occasions, comme vous le disiez vous-même, mon cher M. Richomme, il est presque impossible de savoir au juste ce que pense une femme, mais je crois, ne vous fâchez pas, M. Richomme, je soupçonne, je prendrais sur moi d'affirmer qu'elle vous trouve trop... trop jeune !

L'avocat était si loin de s'attendre à une pareille chute, qu'il porta précipitamment la main à ses lunettes, comme s'il eût craint que la contraction des muscles de son front ne les fit tomber.

— Trop vieux ! trop jeune ! grommela-t-il ; et après une pause, il reprit en s'adressant au père Lerat : Voulez- vous savoir ce que je conclus de tout ceci? c'est que nous sommes mystifiés tous les deux !

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Il est impossible qu'un accord parfait ne s'établisse pas bientôt entre deux personnes qui croient avoir également à se plaindre d'une troisième personne. Dans l'occasion présente , c'était naturellement la pauvre veuve qui devait payer les frais de la petite guerre que l'avocat et le père Lerat s'étaient faite. Celui-ci saisit avec avidité la supposition émise par l'avocat, et lui dit en supprimant tout à fait le sourire malicieux qui l'instant d'auparavant courait sur ses lèvres :

— Vous avez deviné la vérité, M. Richomme ; refuser un mari parce qu'il est trop vieux, et l'autre parce qu'il est trop jeune, cela sent la mystification à pleine bouche ! pouah !

— La petite veuve, reprit l'avocat, a probablement de bonnes raisons, des raisons sérieuses pour ne pas vouloir se marier !

— Qui sait? elle est peut-être mariée, dit le père Lerat.

— Et séparée de. son mari, j'y pensais, dit l'avocat.

— Peut-être serait-elle bien embarrassée de nous dire au juste ce qu'elle est, reprit le père Lerat en se grattant le front, probablement pour faciliter l'enfantement des méchancetés qui prenaient corps dans son cerveau.

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— Au fait, continua l'avocat, il y a tant de veuves qui n'ont jamais été dames...

— Et qui ne sont pas pour cela plus demoielles, ajouta vivement le père Lerat.

Le rire aigu de l'avocat se mêla un instant au gros rire du marchand d'avoine et le premier dit au second :

— Tenez, père Lerat, ne nous occupons plus de cette mijaurée qui n'aime ni les vieux ni les jeunes, et mettons-nous à table ; quant à mai le souvenir de ma mésaventure ne m'empêchera pas de manger.

— A table ! cria le père Lerat avec l'accent d'un coryphée d'opéra-comique.

Les deux ex-rivaux s'assirent face à face aux deux bouts d'une petite table dressée pour eux dans un cabinet attenant à la grande salle. Historien véridique que nous sommes , nous devons dire qu'ils mangèrent réellement avec assez d'appétit, mais, contrairement à rengagement qu'ils avaient pris, ils [ferlèrent beau* coup, ils parlèrent continuellement delà petite veuve. Nous ajouterons que vers le milieu du repas, la conversation, déjà assez haut montée, reçut un nouvel élan par suite de l'un de ces incidents insignifiants en eux-mêmes,

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mais que l'esprit de rancune s'entend parfaitement à faire valoir.

La fille d'auberge qui servait les deux convives était allée chercher au bout du village du cresson pour garnir le rôti. Or, en rentrant, son panier plein de cresson à la main, elle se mit à crier :

— C'est bien étonnant, tout de même, ça ne s'est jamais vu!

— Quoi donc? demanda l'aubergiste.

— Quoi donc? répétèrent le père Leratet l'avocat Richomnie.

— Il y a une chaise de poste arrêtée devant la porte de la petite veuve, une chaise de poste qui vient d'arriver à l'instant par la traverse, au risque de camboler.

L'aubergiste laissa tomber, sans mot dire, cette merveilleuse nouvelle ; mais le père Lerat et l'avocat Richomme s'empressèrent de la ramasser. D'abord, ils tressaillirent tous deux, comme si une baguette électrique les eût touchés en même" temps ; puis ils s'entre-regardèrent significativement.

— Voyez-vous, monsieur Richomme? dit le père Lerat en poussant la porte du cabinet qui jusque-là était restée ouverte.

Si on avait demandé au bonhomme ce qu'il

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voyait lui-même , probablement il eût été fort embarrassé de le dire. Une chaise de poste arrêtée devant la porte d'une veuve ! Qu'est-ce que cela pouvait prouver ? Hais la rancune n'est pas forcée d'être logicienne ; et, déterminé à incidenter quand même, le père Lerat faisait comme tous les hommes aveuglés par la passion, il concluait avant de raisonner.

— H y a certainement du louche, dit l'avocat.

— On ne vient pas voir une honnête femme en chaise de poste, ajouta le père Lerat. Je parierais que cette petite pimpesouée de veuve est une ex-Parisienne qui fait mine de tenir à ses coquilles pour leur donner plus de prix.

— C'est possible, dit l'avocat, elle est toujours superlativement bien gantée.

— Et elle sent bon ! monsieur Richomme ; et quand elle est venue chez moi, elle avait un mouchoir brodé; et ses bas! monsieur Richomme, des bas de soie blancs qui ne faisaient pas un pli sur le cou-de-pied. Tout cela dit beaucoup de choses, entendez- vous ; une brave femme qui ne pense qu'à son ménage et à ses affaires, ne se donne pas tant.de peine pour se ganter et pour tirer ses bas.

— Possible, répéta l'avocat, qui, moins bru-

tal que le père Lerat, se contentait, sans calomnier lui-même, d'accepter la calomnie toute faite.

La conversation, une fois montée à un diapason diffamatoire, continua sur le même ton jusqu'à la fin du déjeuner. La pauvre petite veuve, naguère si pure et entourée d'une si lumineuse auréole,, fut vilipendée, flétrie, attaquée dans son passé, dans son présent, dans son honneur, dans sa beauté : on la trouva laide. Enfin pour donner une idée de ce que la rage peut inspirer à deux prétendants repous* ses, il nous suffira de rapporter le dernier mot du père Lerat. Le marchand d'avoine avait, comme on le pense bien, arrosé assez abondamment ses suppositions, ses injures et ses imprécations ; aussi au dessert il était, non pas gris (le bonhomme se vantait d'avoir toujours enterré tous ceux qui s'étaient mêlés de boire avec lui), mais, comme on dit à Paris, légèrement ému , ou, comme on dit en province, un tantinet rond. Entre un morceau de fromage et un quartier de poire, il avança sa tête vers celle de son interlocuteur, et appuyant carrément ses deux bras sur la table :

— Tenez, monsieur Richomme, dit-il en élevant la voix, voulez-vous que je vous commu-

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nique mon opinion tout entière sur madame Delporte ? C'est une farceuse ! voilà !

Cette fois l'avocat n'eut pas le temps d'opiner du bonnet comme il avait fait jusqu'ici ; le père Lerat avait à peine lâché sa bordée, lorsque la fille d'auberge vint lui annoncer qu'un monsieur qui voulait lui parler l'attendait à la porte dans un cabriolet.

— Que ce monsieur vienne s'il veut, dit brusquement le père Lerat , quand je déjeune , je ne me dérange jamais.

— Et vous avez raison , mon oncle , dit derrière le père Lerat une voix aiguë.

En reconnaissant la voix de son neveu le procureur du roi , le père Lerat , quoiqu'il fût depuis le matin en état flagrant d'insurrection, sentit quelque chose comme de la crainte ; il jeta un regard piteux sur les quatre bouteilles de vin qui couvraient la table, et qui avec les débris d'un poulet, des os de côtelette et un reste de salade, rendaient témoignage contre lui : en présence du maître de trente ans, l'écolier de cinquante-cinq ans retrouvait ses habitudes d'obéissance, il se sentait coupable et voyait arriver le châtiment.

Le procureur du roi, en entrant, avait salué légèrement l'avocat Richomme, et embrassé

d'un coupd'œil ce qui survivait du déjeuner; à cet aspect une légère grimace avait plissé ses lèvres et fait remonter les lunettes vertes qui servaient à protéger sa vue, ou plutôt à dissimuler l'expression de son regard.

— Vous avez fini de déjeuner, mon onde, dit-il, en évitant pourtant de prendre l'accent du reproche, voulez-vous que je vous ramène dans mon cabriolet?

Le père Lerat connaissait trop bien les habitudes de son neveu pour ne pas comprendre l'ordre caché sous la question ; il adressa obliquement un regard à l'avocat, comme pour lui dire : Venez donc à mon secours ; je me sens mollir. Mais celui-ci s'occupait gravement à peler une poire et ne répondit pas à l'appel.

— J'ai à vous parler d'affaires, d'affaires très-importantes, reprit le procureur du roi, et dans votre intérêt, je vous engage à ne pas me faire trop longtemps attendre.

Ces derniers mots avaient été prononcés trèssèchement et avec le ton du commandement; le père Lerat détacha son verre encore à moitié plein de ses lèvres, et balbutia en se levant :

— C'est différent! s'il s'agit d'affaires importantes, je m'en vais avec toi.

Le procureur du roi salua légèrement l'avo-

cart Ricbomme, comme il avait fait en entrant, puis il traversa la salle d'un air dégagé suivi de son oncle, qui, en quittant son compagnon de table, commit l'indigne lâcheté de ne pas lui presser la main. Il avait décidément repris la chaîne, et son collier l'étranglait de nouveau.

Le procureur du roi et son oncle s'assirent côte à côte dans le fond du cabriolet d'osier. L'homme qui le conduisait, penché sur son cheval, ne songeait guère à entendre ce qui se disait derrière lui ; on pouvait donc causer en toute sûreté. Aussi, quand les roues du modeste équipage eurent fait leur première évolution, le procureur du roi prit immédiatement la parole, et débutant par un exorde ex abrupto :

— Vous voulez donc nuire à mon avancement, mon oncle, vous voulez donc que le garde des sceaux m'oblige à donner ma démission! Quelle conduite menez-vous? Savez-vous ce qu'on dira demain dans la ville? On dira que je n'ai pas assez d'ascendant sur vous pour vous obliger à respecter les convenances. Et pourtant ne vous ai-je pas cent fois répété que les parents d'un magistrat sont tenus d'être irréprochables presque autant que le magistrat lui-même? Que peut-on penser d'un procureur du 'roi dont l'oncle se grise comme un agent

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d'affaires dans un cabaret de village avec un homme de l'opposition, un bavard, un ennemi par état du parquet?

Le procureur du roi s'arrêta pour reprendre haleine, tandis que le père Lerat grommelait entre ses dents :

— Toujours la même note, toujours la même note ! l'oncle d'un magistrat par-ci, l'oncle d'un magistrat par-là! Si c'est là l'affaire importante dont il veut me parler, merci, je sors d'en prendre, j'aime mieux autre chose.

— Si encore je n'avais à vous reprocher que des inconvepances, je mécontenterais de gémir à part moi, et je ne vous fatiguerais plus de remontrances qui vous importunent.

— N'as-tu pas bientôt fini de me sermonner? dit le père Lerat à la suite d'un grand effort intérieur ; voyons, qu'as-tu encore à me reprocher?

— Je sais tout, dit le procureur du roi presque solennellement.

— Quoi tout? demanda le père Lerat.

— Je sais que vous voulez vous marier, pour échapper à la prétendue tyrannie que j'exerce sur vous ; je sais qu'aujourd'hui même vous avez demandé une femme en mariage ; est-ce vrai?

Le père Lerat baissa la tête ; il était atterré ; son neveu avait-il donc le don de lire dans les consciences? Gomment avait-il deviné ses intentions et connu ses démarches ? Av$it-il des surveillants, des espions à ses ordres?

— Je ne veux pas savoir, reprit le procureur du roi , comment a été accueillie, votre demande. Mariez-vous, si cela vous platt, mariezvous, vous êtes libre. Je ne veux plus prendre la peine de surveiller un étourdi, un ingrat, non pas, comme il le croit, pour le maintenir sous ma dépendance, mais pour l'empêcher de consommer des folies et le sauver de l'abîme. Oui, vous êtes un ingrat, mon oncle, continuat-il après une pause, et en donnant à sa voix un accent presque sentimental, et vous ne soupçonnez pas que la sévérité dont j'use quelquefois à votre égard n'a d'autre but que votre intérêt et votre bonheur. Allez, mon oncle, vous mériteriez que, pour vous punir, je vous laissasse épouser cette madame Delporte, qui, à ce qu'il parait, vous tient si fort au cœur, et, quand le mariage serait consommé à tout jamais, alors je vous dirais : Mon oncle...

Le procureur du roi s'interrompit, soit qu'il fût embarrassé de dire convenablement ce qui allait suivre, soit que plutôt, au moyen d'une

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