‹ Un prétendantChapitre 15 sur 22 · LB PR0CL1BUR DU · texte numérisé non relu

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suspension, il voulût donner plus de poids à sa prosopopée. Quoi qu'il en soit, ce silence d'un moment produisit sur Fonde Lerat l'effet qu'on en devajt attendre.

— Que me dirais-tu? voyons, demanda-t-il en poussant du coude le coude de son neveu, je veux tout savoir.

— Je vous dirais, reprit le procureur du roi lentement et en articulant avec intention chaque mot, je vous dirais : Mon oncle, votre femme a été ma maîtresse.

— Ta maîtresse ! ... dit le père Lerat en soubresautant sur la banquette, comme si le cabriolet eût coupé droit une ornière d'un pied de profondeur.

Quoique le bonhomme, aveuglé par sa rancune de prétendant repoussé, eût diffamé de lui-même la petite veuve, cependant, au fond du cœur, il gardait encore un faible pour elle. La révélation de son neveu, en lui ôtant toute possibilité d'illusion, lui faisait l'effet d'un coup de massue, elle détruisait toutes ses espérances et enfonçait une réalité cruelle dans son cœur. Un moment il crut que son neveu avait menti, et fixa sur lui deux yeux interrogatifs ; mais celui-ci avait l'air si sérieux et si froidement véridique, que le pauvre amoureux de cin-

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quante-cinq ans ne trouva pas moyen de se raccrocher au plus pauvre petit doute, et croisant ses bras, il murmura plaintivement en guise d'élégie son exclamation ordinaire :

— Nom d'un petit bonhomme !

En homme habile, le procureur du roi, content du coup qu'il venait de porter, ne prononça plus un mot pendant le reste du trajet, et laissa son oncle retourner lui-même le fer dans sa blessure. A l'entrée de la ville, l'oncle et le neveu descendirent de voiture et se séparèrent, et tandis que celui-là regagnait tête basse sa demeure, celui-ci chantait sa victoire en ces mots :

— Ah ! vous voulez lutter avec moi , mon bon oncle, vous voulez vous marier et avoir des enfants pour me frustrer de votre héritage ! Nous verrons ! nous verrons !

Il est temps maintenant de revenir à la jeu ne femme autour de laquelle se groupent contradictoirement les intérêts des divers personnages que nous avons mis en scène.

Pendant que le père Lerat et l'avocat Richomme essayaient, en déjeunant, d'étouffer le souvenir de leur malheur commun, une chaise de poste, venue par la traverse, s'était en effet arrêtée devant la porte de la petite veuve. Ce

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fait, si simple en lui-même, devait pourtant prendre, au point de vue de la fille d'auberge, et probablement des autres habitants des Gredeux, la physionomie d'un événement presque phénoménal. Depuis que la petite veuve habitait les Gredeux, jamais on n'avait vu pareille chose, jamais on n'avait supposé qu'une personne aussi discrète et aussi solitaire que madame Delporte, put connaître des gens voyageant à la façon des princes et des Anglais. La chaise de poste en question était attelée de quatre chevaux. Au moment où les roues de l'équipage avaient cessé de tourner, où les postillons avaient lancé dans l'air leur dernier coup de fouet, où les quatre chevaux s'étaient roidis sur leurs jarrets et avaient imprimé leurs sabots dans le sable de la route, la petite veuve se promenait dans le jardin, toute pensive et soucieuse. Les deux demandes en mariage qu'elle venait d'essuyer, à son cœur défendant, avaient laissé en elle un trouble mélancolique que ses réflexions semblaient entretenir. Au bruit que fit la chaise de poste en s'arrétant devant sa porte, elle releva vivement la tète, la secoua comme si elle eût voulu du même coup secouer ses pensées, remonta précipitamment le jardin, traversa la salle à manger et ouvrit la porte qui

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donnait sur la rue.* Mais elle éprouva un désappointement assez vif, lorsqu'elle vit descendre de la voiture un homme en costume de voyageur, dont les habits, la chaussure et la coiffure étaient couverts de poussière. Elle ne connaissait évidemment pas cet homme ; puis son désappointement se changea bientôt en bonheur, lorsque le voyageur ouvrit ses deux bras et y reçut un petit garçon de cinq ou six ans qu'il déposa lestement à terre.

A la vue de ce petit garçon, dont la fatigue du voyage avait à peine altéré la douce physionomie, la petite veuve ne pût retenir un cri qui sembla s'échapper de son cœur en même temps que de ses lèvres :

— Jules ! Jules ! mon ami !

Les enfants ne partagent jamais qu'à demi les émotions qu'ils font naître, et il n'y a pas de séducteur émerite qui accepte plus dédaigneusement l'amour qu'on lui témoigne; peut-être même est-ce leur superbe froideur qui les rend si puissants et si chers ; grands ou petits, les femmes aiment les indifférents. A l'appel plein d'effusion qu'il venait d'entendre, le petit garçon répondit assez tranquillement, en portant la main à sa visière de cuir :

— Bonjour, ma tante.

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