‹ Un prétendantChapitre 16 sur 22 · LV PIOCDIIUI DU ROI · texte numérisé non relu

LV PIOCDIIUI DU ROI

Madame Delporte le prit par la main et l'entraîna rapidement dans la maison. Quand elle fut dans la salle à manger, elle s'assit, prit l'enfant, sur ses genoux, et l'embrassa avec une sorte de frénésie ; ses lèvres couraient sans s'arrêter de la bouche aux yeux, des yeux au front, du front aux cheveux. Le premier moment de délire passé, elle regarda ce qu'elle avait embrassé, les yeux d'un bleu tendre et d'une belle expression d'enfant étonné, la bouche petite, finement accusée, le front lisse et blanc, les cheveux blonds et frisés ; puis après cet examen les baisers recommencèrent avec une énergie nouvelle. Le petit garçon se laissait faire avec beaucoup de sang-froid, quelquefois même avec un peu d'impatience, et quand madame Delporte lui disait avec un inexprimable entraînement : « Mais embrassemoi donc aussi, toi! » il appliquait précipitamment sa figure sur celle de la petite veuve et la retirait aussitôt, comme s'il se fût dit : « Voilà mon devoir rempli, on n'a pas le droit d'en exiger davantage, n

Après les baisers, vinrent les questions comme on peut s'y attendre : dans la vie des femmes, ce qui n'est pas baisers est nécessairement questions.

— Es-tu fatigué ? as-tu faim ? as-tu soif? veuxtu aller dans le jardin? as-tu pensé à moi? m'aimes-tu?

Toutes ces phrases fondirent à la fois comme grêle sur le petit garçon qui, ne pouvant répondre à toutes, prit le parti de ne répondre à aucune; d'ailleurs madame Delporte ne paraissait pas tenir précisément à recevoir une réponse, car chaque fois que l'enfant essayait d'ouvrir la bouche, elle le roulait dans ses bras, elle le pressait sur son cœur, elle pétrissait sa tête entre ses mains, et elle répétait :

— Mais embrasse-moi donc !

Au moment où madame Delporte prononçait peut-être pour la vingtième fois ces mots, une jeune femme qui était descendue la dernière de la voiture entra brusquement dans la salle à manger et s'écria, moitié souriant, moitié fronçant le sourcil :

— Voilà qui est aimable ! je fais trente lieues pour amener à madame son neveu qu'elle n'a pas vu depuis un an,, et lorsque j'arrive, lorsqu'en descendant je cherche la main d'une camarade pour la presser, je trouve une porte fermée que je suis obligée d'ouvrir moi-même, et une maîtresse de maison qui maintenant même ne se doute pas que je suis là.

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La jeune femme qui se plaignait avec tant de raison de n'être pas accueillie, avait retiré, tout en parlant, un surtout d'étoffe écossaise, et au moyen de cette transformation à vue d'œil, elle pouvait se montrer sans trop de désavantage. Sa robe de pou -de -soie gris à trois rangs de boutons, dessinait une taille excessivement souple, qui, par suite de son excessive souplesse, avait contracté une espèce de dandinement particulier aux actrices ; une fanchonnette en tulle, garnie d'une malines et nouée sous le menton, arrêtait le contour d'un visage agréable quoique tourmenté. La main élégamment gantée et à peine attachée au poignet, avait cette légèreté, cette élasticité qu'on remarque dans les mains des prédicateurs, des avocats, de toutes Jes personnes enfin qui sont obligées de connaître les ressources du geste : cette main semblait fluide ; le pied enfin étroitement emprisonné dans une bottine de satin turc sans semelle, s'appuyait sans roideur sur le sol : il savait marcher. La voix de la jeune femme dont nous esquissons le portrait était parfaitement en harmonie avec l'ensemble de sa physionomie et de sa tournure , avec l'expression gaie, insouciante, et pour ainsi dire garçonesque de ses yeux, avec l'aspect souriant

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de deux lèvres entre lesquelles on aurait volontiers placé une cigarette espagnole ; douce et aigre à la fois , elle attaquait vivement l'oreille , sans la blesser pourtant ; pour peindre une voix pareille , un paysan aurait dit qu'elle ressemblait à une poire de messire-Jean , ou à un morceau de sucre trempé dans du jus de citron. Tout absorbée que fût madame Delporte dans la contemplation du bel enfant qu'elle tenait sur ses genoux, il était impossible que le son d'un instrument vocal aussi remarquablement timbré ne parvint pas à son oreille. Sans se lever , sans laisser aller son petit neveu , elle tendit une de ses mains à la nouvelle venue, et lui dit, sans presque la regarder:

— Pardon , Maxime , pardon ; il y a si longtemps que je n'ai vu cet enfant, si longtemps que je ne l'ai embrassé. Un an tout entier ! mon Dieu ! que c'est long un an! Du reste, Maxime, tu es ici chez toi ; ma bonne est dans le jardin ou à la cuisine, appelle-la, demande-lui ce dont tu as besoin, fais-toi servir.

Puis, sans autre explication, elle se remit à contempler l'enfant, non plus cette fois avec une joie folle, mais avec une attention réfléchie, et qui peu à peu s'empreignit d'une teinte mélancolique. L'enfant se tenait tranquille, les

cils abaissés sur les yeux, et n'eût été le brait un peu inégal de son haleine, on eût pu le croire endormi. Maxime gardait le silence et considérait avec plus de calme qu'on n'en eût attendu d'elle le tableau qu'elle avait sous les yeux. Enfin, à quelques pas d'elle, l'inconnu qui l'avait accompagnée se tenait droit et immobile, la bouche fermée, les yeux levés au ciel, et comme étranger à ce qui se passait. Insensible en apparence aux impressions du monde extérieur, il semblait perdu dans quelque sombre extase, et appuyait sa main sur un front qu'évidemment il cherchait de son mieux à rendre nuageux et fatal. Soit que le recueillement général exerçât sur madame Delporte une influence amollissante, soit qu'elle s'abandonnât naturellement au courant de ses souvenirs, le sentiment mélancolique qui s'était emparé d'elle fit en peu de temps des progrès si rapides, que des larmes finirent par perler dans ses yeux.

La nouvelle venue, la jeune femme que nous connaissons sous le nom de Maxime, parut ressentir le contre-coup de l'émotion que la petite veuve ne dissimulait pas assez ; elle s'approcha de celle-ci, et se penchant à son oreille :

— Rachel ! lui dit-elle à voix basse, je crois

que tu me trompes depuis six ans ; je crois qu'en inscrivant, il y a huit jours, d'aller chercher ton neveu à sa pension et de te l'amener, tu m'as trompée encore. C'est mal, Rachel, tu oublies que nous avons été misérables ensemble, au même cinquième étage et sur le même carré ; et quand deux femmes ont souffert porte à porte, celle des deux qui manque de confiance envers l'autre commet un crime de lèse-amitié. L'enfant que tu tiens sur tes genoux (ici Maxime baissa encore plus la voix), cet enfant-là n'est pas ton neveu, il est ton fils!

En entendant les derniers mots de Maxime, la petite veuve rougit et jeta un regard autour d'elle, comme si elle eût craint qu'un écho indiscret n'eût déjà saisi, pour les reproduire, les paroles qui venaient de frapper son oreille. Alors, pour la première fois, die aperçut l'hiéroglyphe vivant posé en sentinelle à la porte, et dont nous allons en quelques mots compléter le signalement. C'était un individu oblong, et qui, même, vu de face, ressemblait à un profil ; sa figure disparaissait presque tout entière

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sous des flots de barbe noire qui montaient jusqu'aux yeux, encadraient les lèvres, s'enroulaient autour du col en spirales démesurées, et se mariaient par derrière avec les flots non moins touffus d'une chevelure épaisse , aplatie en bandeaux de chaque côté du front, et descendant jusque sur les épaules avec une majesté tout à fait inculte. Le costume de l'original et muet personnage n'était pas moins excentrique que sa personne. Il se composait en somme d'une houppelande noire en ratine , flottante autour du corps, et qui simulait passablement une robe de moine ; d'une casquette à peine posée sur le sommet de la tête, et qui avait probablement la prétention de représenter plutôt une auréole qu'un couvre-chef; d'un pantalon, noir aussi, mais que la poussière avait surchargé de bas-reliefs; et enfin d'une paire de pantoufles avachies et fissurées qui n'avaient presque plus rien à faire pour devenir des sandales. La petite veuve, en apercevant l'inconnu, prit la main de Maxime et la serra.

Il y a là deux oreilles qui peuvent nous entendre, sembla-t-elle dire, et tu es bien imprudente.

Dfa&ime comprit à merveille ce reproche ta-

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cite, et sans détourner la vue, mais en indiquant seulement du doigt l'objet mystérieux des appréhensions de la petite veuve.

— Ça , reprit-elle encore à voix basse avec un délicieux accent de laisser-aller arrogant, c'est ça qui te gène ! Attends ! tu vas voir ! Et se tournant vers son compagnon : 0 poëte! dit-elle à voix haute, les commérages de deux pauvres femmes ne peuvent guère intéresser une âme aussi large que la vôtre, et vous souririez de pitié à entendre babiller deux caillettes comme nous. Les environs de ce village sont, à ce qu'il paraît , romantiques au possible. Poëte, allez sur la montagne voisine! (A voix basse et ji part : Y a-t-il une montagne voisine?) Là vous trouverez ces rochers moussus que vous aimez tant , et ces chênes séculaires, dont les feuilles ont pour vous des bruits qu'elles n'ont pour personne ; allez , 6 poëte, allez vous promener.

L'inconnu, avant de répondre, balança quelque temps sa tête comme un saule pleureur' secoué par le vent ; puis il étendit son bras, allongea ses cinq doigts, semblable à Jésus bénissant les petits enfants , et prononça d'une voix rauque les mots suivants :

— Femme, ta voix est la voix du destin, com-

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mande et j'obéis. Je suis à toi comme l'homme est au malheur.

Ce disant, il pivota sur ses talons et sortit gravement.

Pour comprendre une pareille passivité et un pareil langage, il faut se reporter en esprit aux dernières années de la restauration , et se rappeler un des mille incidents qui signalèrent alors notre histoire littéraire. A la suite de M. Hugo, ce grand fleuve, comme on disait alors, il s'était formé une foule de petits ruisseaux limoneux , lesquels faisaient tout leur possible pour se donner des airs de torrents. Pour parler sans figure, il y avait à Paris une bande de jeunes poètes qui affectaient les mœurs les plus fantastiques. Ainsi , à les entendre, ils buvaient jour et nuit de l'hydromel dans des tètes dç mort , avaient des panthères pour maîtresses, et faisaient l'amour à la façon des léopards, en enfonçant leurs griffes dans la chair des frêles femmes que la fatalité leur apportait. La fatalité était leur grand mot ; ils avaient des pensées fatales, un visage fatal, des habits fatals, des bottes fatales; ils mangeaient, digéraient, toussaient , crachaient fatalement. Si un cabriolet les éclaboussait dans la rue, fatalité! Si un homme du peuple, en

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voyant leurs longs cheveux tombants , leur ligure mal défrichée et leur chapeau à cône symbolique , les prenait pour des fous en vacances : la fatalité , toujours la fatalité. Au demeurant , ces jeunes hommes , ces vampires , ces goules , ces lycanthropes étaient les meilleurs fils du monde ; ils avalaient très-bien un bifteck quand on le leur payait , se réjouissaient fort quand par hasard la fatalité complaisante versait du vin de Bordeaux: dans leur verre, et ne détestaient pas les pieds de mouton à la poulette , malgré leur réputation tout à fait bourgeoise. Le plus fatal d'entre ces jeunes hQmmes avait une grisette du quartier latin pour maltresse ; il était aux petits soins pour elle, il la menait promener, l'appelait son Espagnole, sa marquesa d'^rttaëgui, et balayait la chambre commune, le dimanche matin, son poignard de Tolède à la ceinture.

Depuis 18S0, tous ces innocents tourtereaux, qui un instant s'étaient crus des aigles, se sont éparpillés de tous côtés ; les uns sont employés, les autres écrivent dans des journaux de modes, les plus heureux font jouer des vaudevilles aux Folies-Dramatiques. Seul entre tous ses amis, Félicien Détrailles était resté fidèle à son ancien culte , et après dix ans écoulés , on le

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retrouvait semblable à lui-même; il croyait toujours fermement que la césure au troisième pied était une invention superbe et qui devait nécessairement régénérer la face du monde; il parlait encore dans ses vers d'orgies infernales , de plaisirs sataniques , de caresses qui corrodent, de baisers qui mordent. Représentant unique d'un ridicule évanoui, il se carrait dans sa solitude, se drapait dans sa fatalité, et répétait sans rire le mot célèbre du jeune Werther : N'être pas compris , tel est notre sort à nous autres. Poésie à part , c'était un homme très-doux , très-complaisant , très-inoffensif, et quelquefois spirituel, quand il oubliait d'être fou ; enveloppez un cœur de commis marchand dans un paletot du moyen âge, et vous avez Félicien tout entier, vous avez l'homme que mademoiselle Maxime Coquille, ex-élève <iu Conservatoire , ex-actrice du Panthéon, maintenant cantatrice nomade , et présentement engagée au théâtre de Marseille, traînait à sa suite en guise de cavalier servant.

— Tu vois ! dit Maxime après le départ de Félicien, il est doux comme un mouton sous la peau de lion qui le couvre. Et comme la petite veuve regardait avec étonnement son amie,

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et semblait lui demander en vertu de quel talisman s'était effectué le tour de passe-passe dont elle venait d'être témoin : Je sais ce qui t'intrigue, reprit celle-ci gaiement, et je vais te donner l'explication que tu désires. L'homme qui vient de sortir est ma claque. Tu ne me comprends pas encore : attends , tu vas comprendre. Nous autres, artistes vagabondes, bohémiennes du chant , hirondelles de l'art, quand nous tombons pour la première fois dans une ville, nous n'avons pas, comme vos célébrités parisiennes, des amis qui nous prônent à l'avance, et qui se chargent, au jour de la représentation , d'enlever le succès. Il nous faut donc un commencement de public , un homme fidèle qui nous suive de relais en relais, qui s'arrête quand nous nous arrêtons, qui, au moment de la bataille, donne le branle à l'admi ration, commande le succès et organise la victoire ; Félicien Détrailles est cet homme-là ; quand j'arrive dans une ville, je le lance dans le café où se font, où se défont les réputations de théâtre, il étudie le terrain, se met en relation avec les journalistes, les dispose en ma faveur , caresse .tous ceux qu'il rencontre et m'en fait des admirateurs ; le jour de la représentation, il faut le voir au milieu de ses nou-

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veaux amis, me soutenant du regard, m'encourageant de la voix, et donnant an groupe qui l'entoure le signal des applaudissements. Dans ces moments-là je l'admire moi-même : quel tact! quelle présence d'esprit! quelle vigueur! comme cet homme-là travaille ! sans lui j'aurais déjà été sifflée à Bordeaux, huée au Havre, assaillie de pommes cuites à Rouen ; mais avec lui je brave les cabales, j'ai de l'aplomb, j'ai de l'entrain, j'ai du talent, et partout où je vais je suis accueillie ni plus ni moins que la Grisi : on me jette des bouquets que Félicien a payés ; on m'adresse des vers que Félicien a composés; grâce à lui, les journaux embouchent la trompette en mon honneur, on parle de moi dans tous les cafés , on me vote des acclamations entre une cannette de bière et un carafon d'eaude-vie. Voilà, ma chère, voilà pourtant ce que je dois à Félicien, voilà pourquoi je te disais de lui : c'est ma claque. C'est ma claque et rien de plus, je te le jure ; je lui paye en espérances l'enthousiasme qu'il me témoigne en bravos; sur la scène il me soutient, hors de la scène il m'amuse. Quand il veut par hasard me parier de son amour, je lui réponds : Causons d'autre chose ; et c'est ainsi que nous descendons ensemble le fleuve de la vie, ou plutôt que nous

sillonnons, côte à côte, la grande route de l'existence, en chaise de poste , en diligence, en patache , plus souvent pauvres que riches, mais plus souvent gais que tristes , lui faisant des vers , moi chantant des cavatines et des barcarolles, prenant tous deux le temps comme il vient, les hommes comme ils sont, et, pour le reste, laissant couler l'eau sous le Pont-Neuf, comme il plait à Dieu.

Dès le commencement de cette tirade, débitée avec une verve théâtrale, madame Delporte s'était penchée à l'oreille du petit Jules, et lui avait dit à voix basse : « Va au jardin , va jouer, » et l'enfant était sorti joyeusement en faisant rebondir sur le carreau de la salle à manger une balle élastique.

— Tu as bien fait de renvoyer les enfants, reprit Maxime après une pause, il faut respecter les oreilles de la jeunesse, et une première chanteuse d'opéra-comique n'est pas forcée de parler comme une Agnès de comédie.

Ces quelques mots peignaient admirablement l'insouciante , mais parfaitement bonne créature qui les avait prononcés. Maxime ne se lamentait pas comme la Madeleine repentante, mais elle confessait ingénument ses erreurs, et faisait en toutes choses si bon marché

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