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de sa personne qu'une de ses amies avait fait son panégyrique en ces termes : « C'est une femme qui n'a jamais dit du mal que d'ellemême. » Certes le panégyrique était complet, à Bordeaux, à Rouen, au Havre, sur toutes les scènes où Maxime s'était montrée, elle avait laissé la réputation d'uqe bonne camarade. Or, une bonne camarade au théâtre , cela signifie tout simplement une créature sans envie, sans vanité , et qui n'a rien à elle. C'est ainsi que Maxime avait possédé en sa vie mille objets précieux qui équivalaient à une fortune, sans jamais en conserver aucun. Au Conservatoire, au Panthéon comme au théâtre de Lyon où elle s'était vue portée en triomphe, c'est-à-dire à son début comme à son apogée, elle était restée toujours la même , toujours donnant de toutes mains et à tout le monde. Artiste à six cents francs d'appointements , elle avait prêté sa première paire de socques et ne l'avait jamais revue. Accablée sous le poids des couronnes que les Lyonnais venaient de lui jeter, elle avait expédié ses diamants à une amie de Paris qui les voulait pour jouer la comédie à Chantereine, et ses diamants n'étaient pas plus revenus que ses socques ! Maxime était incorrigible !
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Femme sainte de par Béranger ! Oui sainte! malgré tes fautes ou à cause de tes fautes ; si les hypocrites du monde , si les gendarmes de la vertu détournent dédaigneusement la tête à ta vue, si pour te réconforter contre leur mépris tu sens le besoin de presser la main d'un honnête homme , viens ! Cette main sera la mienne ; car encore une fois , tu es sainte , et tu as si souvent donrié ce qui t'appartenait qu'on peut bien t'excuser d'avoir quelquefois donné ce qui n'appartient qu'à Dieu, aux notaires et aux curés.
Ce qui du reste prouvait la supériorité de Maxime , c'était l'attachement inaltérable et profond qu'elle avait voué depuis tantôt huit ans à Rachel Vallier, se disant veuve Delporte, Dans toutes les traverses, ou, pour nous servir d'une de ses expressions, dans tous les cahots de sa vie, elle s'était toujours rappelé avec bonheur son ancienne voisine, si sage , si modeste , si tranquille , et toujours elle s'était complu à entourer cette jeune et pure tête, qui vivait radieuse dans ses souvenirs , d'une auréole de lumière immaculée. Aussi le lecteur comprendra-t-il l'émotion vraiment grave qui l'avait saisie, lorsque l'idée lui était venue que Rachel avait pu pécher comme une autre , et
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que l'enfant qu'elle pressait sur son cœur était non pas son neveu,- mais son fils.
— Tu vois , reprit-elle en se penchant doucement sur l'épaule de la petite veuve et en la baisant au front, tu vois que je suis franche et que je t'ai fait ma confession tout entière. Voyons, petite hypocrite, faites aussi vos confidences à vo(,re maman.
Rachel se leva, visiblement attendrie par cet accent empreint de bonté, par ces témoignages d'attachement dont elle ne pouvait pas soupçonner la fausseté.
— Allons au jardin, dit-elle à voix basse.
— Allons , dit Maxime qui , étant la plus grande , passa le bras de Rachel sous le sien.
Les deux anciennes voisines firent quelques pas en silence sur une pelouse au bout de laquelle jouait le petit Jules ; d'un commua accord elles s'approchèrent de lui , et Maxime lui dit en lui tapant la joue avec sa blanche et douce main :
— Es-tu content d'être ici ?
— Oui, dit l'enfant.
— Aimes-tu bien ta tante ? continua Maxime. — - Assez , dit l'enfant.
— Gomment, tu n'es donc pas content d'avoir une tante?
~ Je ne dis pas ça , dit l'enfant en faisant un saut de côté pour rattraper sa balle qui avait rebondi de travers, mais j'aimerais encore mieux avoir une maman, tous mes camarades de la pension en ont une.
Ces paroles produisirent sur Rachel Vallier un effet tel que des larmes lui montèrent subi* tement aux yeux.
— Viens , viens ! dit-elle à Maxime en l'entraînant.
Les deux jeunes femmes s'éloignèrent rapidement, et s'enfoncèrent dans une allée bordée de lilas; Rachel alors ne contint plus ses larmes.
— Oui, tu l'as deviné, Maxime, Jules est mon fils , et voilà ce qui me rend si malheureuse, et si heureuse aussi , ajouta-t-elle avec un sourire. Ma tante , que tu connaissais (elle aussi , elle ignorait ma faute), m'a laissé en mourant six mille livres de rente ; avec ces six mille livres de rente , je n'aurais plus rien à désirer si, à la face du monde, je pouvais donner un nom à mon fils, comme je peux lui donner une dot ! Mais être forcée de lui cacher que je suis sa mère, penser que la tache originelle que je lui ai imprimée au front grandira avec lui, et que plus tard dans le monde,
le premier insolent venu pourra lui appliquer comme un coup de fouet ces mots, ces mots terribles : « Monsieur, vous êtes un bâtard ! » Oh ! cette pensée , Maxime , empoisonne mon bonheur, elle m'accable , elle me tue, ma fortune, ma vie, je les donnerais pour que mon fils eût un nom !
La voix de Rachel s'éteignit dans les larmes, t pendant que Maxime murmurait d'un air pensif:
— Oui, oui, il en est ainsi ! les enfants expient les fautes \le leurs mères; ils sont punis du péché originel. Oh ! les hommes sont des misérables, reprit-elle après une pause, et en passant du ton mélancolique au ton indigné. Qu'ils m'aient trompée, moi, à la bonne heure ! je leur pardonne ; et quand un petit jeune homme se croit obligé encore aujourd'hui de m'offrir son cœur et sa main, je me hâte de lui dire : Ne mentez pas, monsieur , ce n'est pas la peine. Mais toi, Rachel, toi que je voyais tous les soirs dans mes rêves comme la dernière image de la Candeur et de la vertu sur la terre ; toi aussi, ils t'ont trompée ! Et cet homme qui t'a séduite t'avait donc fait de bien belles promesses, des serments bien solennels, que tu aies consenti à descendre pour lui de ton ciel d'innocence !
— Oh ! oui, soupira la petite veuve entre des sanglots.
— Et quel est cet homme? demanda Maxime; comment se nomme-t'-il?
Rachel n'eut pas le temps de répondre à cette question ; elle sentit en ce moment même une petite main qui se cramponnait à sa robe , et elle entendit une petite voix qui disait :
— Ma balle est logée, veux-tu me l'aveindre? L'enfant conduisit sa mère, en la tirant par
sa robe , jusqu'au pied d'un baguenaudier , et désignant du doigt un entrelacement de branches au milieu desquelles la balle s'était arré tée:
— La vois-tu? demanda-t-il.
La petite veuve leva les yeux dans la direction que lui indiquait le doigt de l'enfant ; mais son regard fila à travers une éclaircie, et aperçut à la fenêtre du second étage de la maison voisine une tête d'homme , ornée d'une magnifique paire de lunettes vertes, et qui se retira aussitôt que la petite veuve l'eut remarquée. Cette vision , si rapide qu'elle avait été, opéra un nouveau coup de théâtre. Maxime, qui avait en ce moment les yeux fixés sur son amie, la vit pâlir et vaciller sur ses jambes, comme si elle eût été près de tomber.
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— Qu'as-tu donc? demanda la chanteuse, qui , elle aussi , avait vu la tête mystérieuse, est-ce que les lunettes vertes te font peur?
Cette supposition était quelque peu fondée, toute hasardée qu'elle pût paraître ; dans l'émotion de Rachel , il y avait visiblement de la terreur et comme du remords. Pour expliquer cette émotion, nous allons dire succinctement par quel hasard la tête ornée de lunettes vertes s'était trouvée placée en observation à untf fenêtre, au moment où la petite veuve cherchait la balle de son fils logée dans un baguenaudier.
Le lecteur doit se rappeler que le matin même , en rencontrant son neveu sur la route des Gredeux, le père Lerat s'était écrié :
— Est-ce qu'il aurait flairé quelque chose de mon mariage dans l'air?
Or , le père Lerat avait deviné juste ; si discret qu'était le bonhomme, il n'était pourtant pas muet, et le secret du 18 brumaire qu'il méditait avait été éventé par un de ces bavards officieux qui foisonnent toujours dans les petites villes. Une fois averti , le procureur du roi s'était tenu sur ses gardes, avait fait espionner son oncle , avait recuelli ses moindres paroles,
et finalement il s'était à peu près convaincu que son oncle songeait à se marier, et que le vent le poussait du côté des Gredeux. Quand le père Lerat était sorti le matin de chez lui , le procureur du roi avait été prévenu par un de ses espions de cette sortie matinale. C'est alors qu'il s'était lancé à la poursuite de son oncle. Arrivé aux Gredeux , il était descendu , pour mienx masquer son jeu , chez un ancien cultivateur fort riche et très-influent dans les élections, sous prétexte de lui demander à déjeuner. Mais il avait eu soin de laisser dans la grande rue du village le conducteur de son cabriolet, en lui recommandant de surveiller habilement les faits et gestes du père Lerat , et de venir de moment en moment les lui rapporter.
Cette recommandation avait été très-fidèlement suivie : la sentinelle s'était rendue trois fois auprès de son commandant , et avait bit trois rapports différents :
— Votre oncle est entré à l'auberge de Saint- Nicolas et a commandé un déjeuner pour deux. Premier rapport.
— Votre oncle est en train de causer à la porte de l'auberge avec l'avocat Rrchomme, qui était sorti et qui vient de revenir. Deuxième rapport.
— Votre oncle a traversé le village et il est entré dans la maison qui touche à celle-ci. Troisième et dernier rapport.
Ce dernier rapport devait affecter violemment le procureur du roi , surtout quand il eut demandé à son amphitryon quelle était la personne qui habitait la maison voisine, et quand celui-ci lui eut répondu que cette personne étoit une femme jeune , encore jolie, et qui se disait veuve. Alors, ne doutant plus que les projets matrimoniaux de son oncle ne fussent en pleine voie d'exécution, il avait saisi le premier prétexte venu pour grimper au deuxième étage , dont les fenêtres avaient vue sur le jardin de la voisine , et il était resté en observation jusqu'au moment où le regard de la petite veuve et le sien avaient effectué une reconnaissance dans l'air.
A la suite de ce dernier incident, les deux jeunes femmes étaient rentrées dans la salle à manger, et gardaient le silence. Rachel était horriblement pâle. Maxime la regarda quelque temps avec étonnement ; puis , frappant du pied le parquet avec dépit, comme un lecteur qui se reproche de n'avoir pas deviné plus tôt le mot d'une énigme du Charivari:
— J'y suis! j'y suis ! s'écria-t-elle, l'homme
que tu viens d'apercevoir est ton séducteur, ton perfide , ton monstre. Tu ne t'attendais donc pas à le rencontrer, tu ne savais donc pas qu'il habitait non loin de toi ?
— Je le savais, dit tristement Raehel ; il est procureur du roi au tribunal de la ville voisine.
— Oui-da , dit Maxime en prenant la plus mutine des intonations qui composaient sa gamme , ce monsieur est ton voisin ; il est magistrat, ce monsieur ; il a pour mission de faire respecter la morale et de venger la société outragée : voilà qui est très-bien , très-bien , par ma foi. Et tu n'es pas encore allée faire une petite visite à ce monsieur, lui rappeler les serments qu'il t'a faits, et lui demander un nom pour ton enfant?
— Oh ! jamais, jamais, murmura Raehel en se cachant la figure dans ses deux mains.
— Alors tu es une mauvaise mère, dit gravement Maxime, oui, une mauvaise mère, répéta-t-elle avec force. Oh ! les femmes sont lâches ! presque aussi lâches que les hommes! Tu donnerais ta vie , disais-tu tout à l'heure, pour assurer à ton enfant un avenir honorable; tu donnerais ta vie , toi , et tu n'oses pas braver en face la vue de celui qui tient entre ses
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mains la destinée de ton fils! ta recules devant la possibilité d'an refus , d'une humiliation , d'an scandale , peut-être ! Tu es faible , tu es fière, et tu te dis mère ! Hais si j'étais mère, moi, si j'avais à répondre devant Dieu du sort d'une pauvre petite créature innocente , je poursuivrais partout le père de mon enfant ; je m'attacherais à ses pas comme son ombre ; allât-il au bout du monde , j'irais au bout du monde avec lui ; et pour le forcer à légaliser notre faute commune, je me ferais son mauvais génie ; son pré* sent, je le troublerais par mes larmes ; ses rêves d'avenir , j'en empêcherais la réalisation. Siégeât-il dans un tribunal ou fût-il assis sur un trône , j'irais , j'irais le faire trembler sur son siège; je me cramponnerais à lui comme la lionne au chasseur qui lui emporte son lionceau , et partout, toujours, tant que j'aurais un souffle dans la poitrine, une note dans la voix, je crierais : « Le voilà ! voilà le père de mon ente fant ; jusqu'à ce qu'il ait accompli l'œuvre de « réparation que je lui demande , il m'appar- « tient, il est ma proie, je ne le lâche pas. » C'est ainsi que j'agirais , moi , si j'étais mère ; mais vous autres, vous ne savez que gémir comme la tourterelle blessée , quand il faudrait rugir et mordre comme la lionne ; vous êtes des natures
molles, sans volonté et sans courage, et quand vous vous couchez humbles et soumises sous le talon d'un homme, faut-il vous étonner que cet homme-là vous écrase !
Maxime s'arrêta un instant après ce débordement d'éloquence ; puis elle reprit, en regardant Rachel avec un mélange de pitié et de colère.
— Je te le répète , Rachel , tu es une mauvaise mère, ou tu n'as pas les preuves du manque de foi dont tu es la victime ; tu n'as pas de titres contre ton bourreau.
— J'en ai , dit Rachel.
— Voyons ! dit impétueusement Maxime.
La petite veuve passa de la salle à manger
dans un petit salon , et rentra au bout d'une demi-minute , un paquet de lettres à la main.
— Des lettres de lui ! dit Maxime en prenant le paquet des mains de Rachel , bien , bien. Mais dans ses lettres te promet-il positivement le mariage ? dans ses lettres te parle-t-il quelquefois de son enfant?
— Oui , dit Rachel étourdie , et avançant aveuglément sans tàter le terrain sur lequel elle marchait.'
Pour toute réponse à cette affirmation, Maxime enfonça le paquet de lettres dans sa poche.
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— - Que veux-tu faire? demanda Rachel.
— Je garde les lettres, d'abord. Ensuite..., je ne vais plus à Marseille; je romps mon engagement, je payerai un dédit de dix mille francs s'il le faut, et demain je serai ta voisine, demain j'habiterai la ville qu'habite ton.... procureur du roi , et nous verrons ! Si ce monsieur est retors en affaires , moi je suis femme dans l'acception la plus favorable du mot , c'est-àdire entêtée en diable. Monsieur le magistrat, à nous deux ! et tenez-vous bien, ou gare à vous ! Si vous avez l'habitude du parquet, j'ai l'habitude des planches , et de plus je me crois un peu cousine germaine de Figaro , du chef de dame Marceline de Verte-Allure. Une , deux , trois intrigues qui se croisent , et je suis dans mon élément! j'étais née pour être ambassadrice ! . . . Adieu , ma petite.
Maxime Coquille embrassa sur le front la petite veuve; et l'œil enflammé, la poitrine émue, sortit précipitamment sans détourner la tête.
Après son départ , Rachel Vallier resta longtemps immobile sur une chaise, sans parvenir à saisir nettement le sens des paroles qui bruissaient encore à son oreille ; il fallut pour la réveiller de l'espèce de stupeur dans laquelle elle
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était plongée , qu'une petite voix bien chère prononçât tout près d'elle ces mots :
— Ma tante , j'ai faim !
Créatures faibles qu'elles sont , les femmes ne s'attachent avec tant d'ardeur au présent que pour se dispenser d'envisager l'avenir ; aussi les voit-on , au milieu de leurs préoccupations les plus graves , détourner tous les efforts de leur application vers quelque occupation futile, et pour nous servir d'une expression charmante qui ne nous appartient pas : faire avec acharnement de la tapisserie au bord d'un abîme. La petite veuve était une femme semblable aux autres, et Maxime l'avait bien jugée. En revoyant son fils , elle l'embrassa avec une effusion nouvelle et s'occupa exclusivement des préparatifs du déjeuner : elle aimait mieux fermer les yeux pour ne pas voir le nuage qui flottait devant elle , que de chercher résolument à en percer les profondeurs.
Quant à Maxime , elle s'était arrêtée un instant à la porte , et pendant ce court moment d'arrêt , le souvenir de Félicien Détrailles lui revint à la mémoire. Que vais-je faire de lui? semblait-elle se demander ; cette question ne resta probablement pas sans réponse, car après avoir pris le vent , Maxime pria un paysan de