‹ Un prétendantChapitre 18 sur 22 · ME PROCCRBCB BU ROI · texte numérisé non relu

ME PROCCRBCB BU ROI

la conduire à l'auberge du village ; et voici le raisonnement qui la détermina à suivre cette direction.

— Félicien , se dit-elle, est certainement un très-grand poète , mais il a de l'appétit comme un homme ordinaire. Or , nous sommes arrivés ici sans avoir déjeuné, il est donc probable que je trouverai mon Félicien installé devant un déjeuner aussi copieux que les circonstances et la localité le permettent.

En ceci, Maxime raisonnait juste. En entrant à l'auberge de Saint-Nicolas , elle aperçut Félicien attablé dans le cabinet que le père Lerat et l'avocat Richomme avaient occupé quelques instants auparavant, et déchiquetant cordialement une côtelette.

— Félicien, lui dit-elle ex abrupto, il faut que nous nous séparions à l'instant même , et que vous retourniez à Paris. Nos bagages doivent être maintenant à la ville voisine où je les ai fait adresser ; vous prendrez votre paquet en passant , et en route !

Félicien avait laissé Maxime parler sans l'interrompre, par deux raisons : la première, c'est que son émotion était trop violente pour pouvoir se frayer tout à coup un passage ; la seconde, c'est qu'il avait la bouche pleine, ce qui

est la position la plus gênante pour un homme surpris à l'improviste par l'annonce d'un événement désastreux.

— Retournera Paris ! Maxime, nous séparer ! murmura-t-il d'une voix sourde ; mais oubliezvous donc que ma vie est attachée à la vôtre et que vous quitter , c'est mourir?

— Voyons , pas d'enfantillages , pas de bêtises, reprit Maxime, pas de questions, pas d'objections , rien. N'êtes-vous plus l'homme de la fatalité , et connaissez-vous une réplique à cet argument invincible : Il le faut ! Il faut nous séparer , voilà tout. Dépêchez-vous donc d'engloutir votre côtelette et votre morceau de fromage; je vous accompagnerai jusqu'à la ville , et là je vous ferai mes adieux.

— Mais, balbutia timidement le poète, pourquoi cette brusque résolution? et quand...

— Mais!... quand?... quoi?... Avez- vous fini? Je vous ai pourtant prévenu que je ne voulais pas d'objections ; je commande ; obéissez!

Le lycanthrope avala une dernière bouchée de pain sur laquelle il avait étalé mélancoliquement du fromage , demanda sa carte à payer , la solda , et dit :

— J'obéis.

LE PftOCClEUft DU KOI. 108

Maxime et lui cheminèrent à pied , côte à côte , et sans échanger aucune parole jusqu'à la ville. Ils se rendirent à l'hôtel de la Poste ; ils y trouvèrent leurs bagages , arrivés depuis une heure. Félicien prit un paquet enveloppé dans une serviette qui contenait quelques chemises, l'ajusta au bout d'un bâton de cornouiller qu'il avait coupé à dessein pendant le trajet, et le chargea sur son épaule.

— Est-ce que vous ne prendrez pas une voiture? lui demanda Maxime à la porte de l'hôtel.

— Non , j'irai à pied , répondit le poëte : le mouvement de la marche me fera du bien.

Il fit une pause , et reprit, en jetant un dernier regard sur la chanteuse :

— A Paris , je vais reprendre le logement que j'occupais et que vous connaissez. Si vous avez besoin de moi , n'oubliez pas mon adresse.

Maxime lui tendit la main , qu'il pressa avec effusion; puis il s'éloigna précipitamment. Maxime contempla encore quelque temps le paquet blanc qui se balançait sur l'épaule de son poëte ; puis , comme le cheval de Job , elle frappa la terre du pied , et murmura avec une sorte de frémissement intérieur : Allons l

Pendant une heure au moins, les habitants

de la petite ville la virent passer , repasser et lire attentivement tous les écriteaux qui indiquaient des logements à louer ; à la fin , le regard toujours en quête de la chanteuse rencontra, avec une satisfaction visible, un carton sur lequel on lisait ces mots :

« Maison meublée, avec jardin, à louer présentement; on entrera de suite en jouissance. »

En province , une maison meublée est chose rare. Celle que l'écriteau annonçait était d'ailleurs très-fraîche , très-proprette , et le jardin paraissait d'une raisonnable étendue. Maxime ne remarqua rien de tout cela : elle entra , et ayant trouvé sous le vestibule une vieille femme à laquelle les propriétaires avaient confié la garde de la maison en leur absence (ils étaient allés faire un voyage de six mois pour affaires de succession ) :

— Combien veut-on louer cette maison ? lui demanda-t-elle.

— Deux cents francs pour six mois , dit la vieille fen\me.

Maxime tira de sa poche une petite bourse en soie , y prit dix louis , les donna à la vieille femme , et lui dit :

— Voilà mon loyer payé d'avance. Maintenant allez à l'hôtel de la Poste et faites appor-

IM FROCCftSUft DU HOI» 107

ter ici la bagage de mademoiselle Maxime Goquille ; voilà pour vous.

Elle venait de placer une pièce de cent sous dans la main de la vieille femme qui roulait des yeux effarés.

— C'est vous qui ferez mon ménage , ajouta Maxime, et je vous donnerai vingt francs tous les mois tant que je resterai ici.

La vieille femme partit comme une flèche , et revint au bout d'un quart d'heure , suivie d'un garçon de l'hôtel qui portait une malle et un sac de voyage.

Le soir même, Maxime était installée dans sa nouvelle habitation ; elle avait loué des draps et des serviettes chez un brocanteur qui faisait l'usure (toutes les petites villes ont leur usurier). Cet usurier du reste fut très-utile à Maxime, en ce qu'il lui donna sur monsieur le procureur du roi les renseignements dont elle avait besoin. Ces renseignements, les voici dans leurlittéralité.

Au mois d'octobre 1830 , Edgard Dubief arrivait à Paris après avoir fait ses études au collège de Caen. Son père lui avait constitué une pension annuelle de quinze cents francs , et sa mère avait garni sa malle d'une bonne provision de linge de ménage. Il débutait dans

la vie sous d'heureux auspices : l'époque était favorable aux jeunes gens ; les idées d'ambition germaient dans les crânes les plus épais , comme les champignons après l'orage. Une foule d'aventuriers sortaient de dessous terre, réclamaient leur part d'un trône que d'autres avaient renversé , et arboraient une cocarde pour se donner une contenance. Tout ceux qui jusquelà n'avaient rien fait ni rien été se disaient patriotes ; le patriotisme (j'entends le patriotisme criard et menteur) étant l'enseigne ordinaire des boutiques vides.

Edgard Dubief entra donc dans Paris comme un conquérant de plus. Lui aussi, il avait, une position à se faire , un nom obscur à tirer de la poussière ; il voulait son picotin (picotin est une expression parlementaire, comme chacun «ait). Avec ces idées bien arrêtées dans un cerveau de vingt ans, il s'installa dans une petite chambre du faubourg Saint-Germain , suivit exactement ses cours , étudia le Code et les Commentaires du Code, et, pendant quatre ans , son plus grand plaisir fut de se répéter en se couchant, quand ses yeux à demi fermés ne distinguaient plus les axiomes du droit que sous la forme de fantôme : Je parviendrai.

Comme garantie de succès, il avait un avan-

Ll PK0GUK1VR OU ROI. 109

tage très-positif, pour paradoxal qu'il puisse paraître : il était laid. Or , sur dix hommes qui parviennent aux hautes fonctions de la magistrature et de l'administration , on peut assurer que neuf au moins sont laids; ceci s'explique très-bien : d'abord les gens laids sont plus travailleurs que les autres , parce qu'ils sont plus à l'abri de la plus dangereuse des distractions, je veux parler de la distraction qui vient des femmes. Ensuite et par cela qu'ils sont sevrés de prime abord des jouissances faciles de la vanité, ils sont doublement ardents à la poursuite des succès que la beauté ne donne pas. Enfin , il est prouvé qu'on ne protège jamais les gens qu'on jalouse , et la laideur provoque l'intérêt en désintéressant la jalousie. Je ne conseillerai jamais à un jeune homme bien tourné de se faire solliciteur , sous peine de faire antichambre toute sa vie ; mais ayez lés yeux louches, le front plissé, le cou court, les jambes cagneuses , et il faut voir comme les gens mariés vous prôneront , vous choieront , vous pousseront. C'est tout simple ; vous faites peur à leurs femmes. Nous sommes donc fondé à prétendre qu'Edgar^! Dubief avait été trèsbien traité par la nature. Ses cheveux , tirant vers le roux , s'allongeaient le long des tempes

11# Ll FROCUtKl'ft MI »ei.

comme des pointes de couteau on d'asperges ; il avait le teint bilieux qui caractérise ordinairement les natures aigres , égoïstes et rancunières. Ses yeux gris ne manquaient pas d'expression, mais ils exprimaient toujours la tension d'une volonté opiniâtre , et jamais les tendresses du cœur, encore moins les fantasies de l'imagination 4 le feu qui les animait ne jaillissait qu'à rares intervalles et toujours à la dérobée : il y avait dans ces yeux-là du cbat, du jésuite et du commissaire de police.

Ce que Maxime n'avait pas pu apprendre, et ce que nous savons , nous , au moyen de notre privilège divinatoire, c'est que la liaison d'Hagard avec Rachel Vallîer avait été, comme toutes ses autres actions , la suite d'un calcul. Il faut qu'un jeune homme qui veut travailler sérieusement possède une maîtresse à lui le plus tôt possible , afin de réprimer le vagabondage de la pensée ; il faut avoir une maîtresse comme on a une robe de chambre bien chaude et des pantoufles fourrées , pour n'être point tenté de sortir et de mener la vie d'un batteur d'estrade.

C'est en vertu de ce raisonnement qu*Edgard avait , pendant six mois , avec une infatigable ténacité , déployé toutes les ressources de sa faconde , y compris le mensonge, moyen ora-

Lg PROCUREUR M ROI. 111

loire dont tous les traités de rhétorique ont oublié jusqu'ici de parler, et qui pourtant est assez usité ; puis une fois casé , une fois établi commodément dans les affections de la jeune fille , il s'était livré avec plus d'archarnement que jamais à ses études et à ses idées ambitieuses , jusqu'au jour où nous l'avons vu arriver triomphant tà Mantes ' , avec un titre de substitut dans sa poche. Et pourtant, la veille de ce jour-là , Edgard Dubief avait vu une jeune fille belle et suppliante se jeter à ses pieds , et lui crier en lui rappelant ses serments et en lui présentant un petit garçon qu'elle tenait dans ses bras : « Edgard , Edgard ! est-il donc vrai que vous m'ayez trompée!... Vous me quittez ; et qui me rendra mon honneur , et qui donnera à mon fils un avenir et un nom ! ... » Pendant son séjour à Mantes , Edgard s'était complété ; il avait guindé son maintien, tendu sa physionomie et adopté le& lunettes vertes. Le magistrat le plus amoureux de la forme , Brid'oison par exemple , l'eût sincèrement admiré. Il se levait et se couchait procureur du roi ; il marchait , mangeait , buvait , parlait ,

■ Voir les Mémoires d'un Orphelin, 1 vol. n-18, édition Meline, Caos «t C«~

112 Ll PftOCUIEUR DU 101.

toussait , crachait, comme doit marcher, manger , boire , parler , tousser , cracher un procureur du roi ; il portait invariablement des cravates blanches , et ne souriait jamais.

Dans la petite ville où il exerçait ses nouvelles fonctions , les qualités d'Edgard étaient appréciées à leur valeur , c'est à dire que les petites gens se moquaient de sa roideur , de ses cravates blanches et de ses lunettes vertes; mais , en revanche , il était très-bien vu dans deux ou trois salons aristocrates ; le président du tribunal le regardait comme le plus beau joyau de sa couronne , et la femme du juge suppléant avait osé s'avouer une fois , in petto, à elle-même , qu'Edgard n'était presque pas laid quand il parlait. Quant à Edgard, il ne détournait pas même la tète pour entendre ce qui se disait de lui en bien ou en mal , et marchait droit son chemin , tête haute , la parole en arrêt, les yeux fixés sur l'avenir, et les verres de ses lunettes servaient merveilleusement à dissimuler les étincelles d'ambition encore inassouvie qui flambaient dans son regard.

Maxime Coquille passa huit jours à se procurer les renseignements qui précèdent et quelques autres que nous rapporterons plus tard. Pendant ces huit jours , elle n'alla que deux fois

LI PftOCURBUft DU KOI. 115

aux Gredeux voir la petite veuve. Celle-ci était inquiète et troublée ; elle lui redemanda ses lettres.

— Laisse -moi donc tranquille, répondit Maxime, je les ai à peine parcourues, et j'ai besoin de les lire à tête reposée.

— Et pourquoi? demanda Rachel, aux yeux de laquelle l'installation de la chanteuse dans son voisinage avait pris la proportion d'un de ces graves événements qui sont gros en catastrophes...

— Pourquoi?.... dit Maxime en riant, pour compléter mon éducation.

Et elle s'enfuit.

iO.

Page 1