VIT
Il est à remarquer que les gens qui, par la nature de leurs fonctions, ont le plus l'habitude de sonder les replis de la conscience humaine, de grouper les faits , d'enchaîner les circonstances et d'analyser jusqu'aux intentions, sont dans la vie privée les moins clairvoyants des hommes ; occupés qu'ils sont à faire des expériences sur autrui , ils n'ont pas le temps de s'expérimenter eux-mêmes, et les événements qui les frappent les prennent presque toujours au dépourvu. Edgard Dubief fut aba-
sourdi par la révélation de Maxime ; il pivota sur ses talons, leva les yeux au plafond, et finit par dire à voix basse et en balbutiant :
— Venez-vous de la part de Rachel? Est-ce Rachel qui vous envoie ?
— Oui, répliqua intrépidement la chanteuse, convaincue que la fin justifie les moyens, et qu'un mensonge commis à bonne intention ne saurait offenser le ciel.
— Que me veut-elle? demanda le procureur du roi.
— Ne le devinez-vous pas ? dit Maxime. Ah ! vous croyez, messieurs, qu'il vous sera permis, pour yous créer un passe-temps, de ravir l'honneur d'une jeune fille , de la condamner aux larmes, à l'infamie , au désespoir , et que cette jeune fille vous laissera faire sans se défendre, qu'elle n'attaquera pas votre existence comme vous avez attaqué la sienne, qu'elle assistera , muette, au spectacle de votre bonheur, qu'elle verra passer votre char de triomphe sans protester au moins par ses cris ,* contre l'immoralité du triomphe et l'insolence du triomphateur! %
— Parlez plus bas , interrompit le procureur du roi, je vous devine, je vous comprends.
Lft raocroastia AU ROI. 135
En disant cela il s'approcha de son bureau, ouvrit un tiroir , prit dans un portefeuille un carré de papier de soie , au timbre de la banque de France, et présentant ce carré de papier à Maxime :
— L'exiguïté de ma fortune , dit-il , ne me permet pas de faire davantage pour Rachel en ce moment ; mai6 assurez-la qu'elle peut compter sur moi , que je songerai à elle * et que jamais , tant que je vivrai , elle ne sera dans la misère. Mais en même temps conseillez-lui de se tenir tranquille , faites-lui comprendre que sa sagesse seule peut encourager ma générosité. J'ai appris qu'elle habite les Gredeux; employez l'influence que vous paraissez avoir sur elle pour la déterminer à retourner à Paris ; dans un village , la curiosité est toujours aux aguets, l'espionnage veille sans cesse, la médisance a dix langues pour une. Que Rachel s'éloigne, qu'elle me fasse part de son adresse, et tous les trois mois elle recevra , en un bon sur la poste , une somme égale à celle que je vous remets aujourd'hui.
Le procureur du roi tenait le billet de banque déplié ; à la fin de cette péroraison , il voulut le placer dans la main de la chanteuse, mais celle-ci recula vivement, et le procureur
156 lb raocoBBUR m boi.
du roi , étonné de ce mouvement , murmura intérieurement :
— Mon Dieu ! Rachel serait-elle plus exigeante que je ne le croyais ? Faudra-t-il me saigner à fond pour endormir ses souvenirs?
De nouveau il s'approcha en soupirant de son bureau, avec l'intention présumable de prendre dans son portefeuille un second billet de banque ; mais Maxime l'arrêta en lui disant d'une voix sèche :
— Ce que vous allez faire est inutile, monsieur ; je ne viens pas ici pour vous demander l'aumône ; vous offririez à Rachel deux, dix , cent billets de banque qu'elle les refuserait.
— Et que veut-elle donc? demanda le procureur du roi, réduit au désespoir.
— Elle veut, ne vous l'ai-je pas déjà dit? un mari pour elle et un père pour son enfant.
— Elle veut que je l'épouse ï s'écria le procureur du roi en repoussant par un geste impérieux cette proposition , comme il eût repoussé un agresseur brutal ; oh ! jamais !
Il se fit un moment de silence. Maxime, en examinant la figure bouleversée de son adversaire, semblait calculer la distance qu'elle avait déjà parcourue, et celle qu'il lui restait à parcourir encore.
LE raOCDBKVB BU BOI. 157
— Tenez , monsieur le procureur du roi , reprit-elle en adoucissant l'éclat de sa voix , j'ai trop d'expérience pour rêver en ce monde des héros de désintéressement , et je sais faire la part des faiblesses humaines. Si Rachel était une femme ordinaire, si la faute qu'elle a commise avec vous n'était que le premier épisode d'une vie parsemée d'épisodes du môme genre, je serais la première à vous dire : Ne l'épousez pas ; si même tout en conservant son honneur intact, elle n'avait à vous offrir qu'un présent nécessiteux et une situation misérable , ma parole d'honneur, monsieur le procureur du roi, je vous dirais encore : Ne l'épousez pas ; mais Rachel n'est ni une infâme ni une mendiante; aucun homme , excepté vous , n'a le droit de lui crier : Je te connais ; et sa tante lui à laissé six mille livres de rente. Elle est pure, elle est riche, que voulez-vous de plus? Le mariage que je vous propose est donc un mariage convenable , qui ne vous ruine pas , qui ne vous déshonore pas , qui vous apporte au contraire fortune et bonheur ; il me semble qu'il est assez doux de pouvoir être honnête homme sans qu'il en coûte rien , et de trouver son intérêt dans l'accomplissement d'un devoir.
— Jamais ! jamais ! répéta le procureur du
îs.
158 U PAOCClKOft M MOI.
roi en reproduisant le geste répulsif mentionné plus haut.
— Gela sera, pourtant, dit vivement Maxime en reprenant sa voix de guerre ; ambitieux comme vous êtes , sans doute vous convoites quelque alliance illustre , vous voulez entrer dans une famille haut placée , qui vous étaye et vous pousse ; vous voyez déjà en perspective les honneurs suprêmes de la magistrature (le procureur du roi fit un mouvement); rayez tout cela de vos papiers , vous serez l'époux de Rachel et le père de son enfant , rien de plus, rien de moins.
' — Malgré moi ? objecta Edgard.
— Malgré vous, s'il le faut.
— Et quel moyen emploierez-vous pour me contraindre ?
— Nous en appellerons à la publicité, à l'opinion publique, au scandale !
— Le scandale ! grommela Edgard , que la menace d'un éclat blessait au vif, toujours le scandale ! l'arme des lâches.
— Ne médisez pas du scandale, monsieur, repartit impétueusement Maxime; l'arme des lâches, dites-vous , non pas , mais l'arme des faibles , l'arme de tous ceux qu'on trompe , qu'on exploite ou qu'on écrase. Le scandale î
LB PROCUftCOft DU BOI. 139
mais sans lui, où serait le châtiment des bassesses, des infamies, des crimes que la loi n'atteint pas? Sans lui , comment la victime se vengerait-elle de son bourreau? Le scandale, monsieur, c'est la moralité dernière des sociétés corrompues qui n'en ont plus d'autre.
Le procureur du roi n'écoutait plus ; il s'était assis de nouveau, et, les deux coudes appuyés sur son bureau , la tête entre ses mains , il réfléchissait profondément. Quand il releva la tête ses traits avaient repris leur froideur , et sa bouche semblait armée d'un ironique sourire. Cette métamorphose imprévue était le résultat des réflexions auxquelles il venait de se livrer. En examinant sa position, il s'était repenti de l'aveu implicite qu'il avait laissé échapper en offrant à Maxime son malencontreux billet de cinq cents francs , et il s'était sévèrement reproché sa maladresse; puis il s'était rappelé qu'un bon mensonge effrontément soutenu équivaut presque à une vérité , et que dans le monde il avait vu souvent une dénégation bien sèche , bien complète , bien absolue triompher des plus inquiétantes probabilités , quelquefois même des preuves les plus accablantes. Sans doute il avait à craindre qu'on ne lui opposât les lettres écrites autre-
fois par lui ; mais d'abord , ces lettres existaient-elles encore? il avait tant recommandé autrefois à Rachél de les brûler : ensuite en admettant qu'elles existassent elles n'étaient pas toutes de sa main ; il pouvait donc contester facilement l'authenticité des unes , et pour paralyser l'effet des autres , n'avait-il pas la ressource de prétendre qu'elles étaient contrefaites, d'autant plus que son nom de baptême seul y figurait. C'est à la suite de ces différents considérants , qu'Edgard avait pris les conclusions suivantes : Nier maintenant , nier plus tard, nier à perpétuité et quand même ; seulement la difficulté était de revenir assez adroitement sur ses pas et de couvrir d'une apparence de prétexte le changement subit qui allait s'opérer dans son langage. Probablement Edgard crut avoir trouvé le stratagème qu'il cherchait , car il regarda fixement Maxime, ce qu'il n'avait pas encore fait , et lui dit :
— Madame, vous êtes habile , je dois le reconnaître , et vous avez bien fait de refuser le billet de cinq cents francs que je viens de vous offrir.
— Pourquoi cela? demanda Maxime.
— Parce que si vous l'aviez reçu , dit le procureur du roi sévèrement , je vous aurais
immédiatement fait arrêter comme voleuse.
— Voleuse! balbutia Maxime, tout étourdie de ce brusque revirement, ainsi qu'un lutteur qui voit son adversaire , tout à l'heure épuisé et haletant, se redresser tout à coup plus leste et plus dispos que jamais.
— Oui, voleuse, répéta le procureur du roi, c'est au billet de cinq cents francs que je vous attendais, je voulais savoir si vous auriez jusqu'au bout l'effronterie de votre rôle ; c'est pour cela que je vous ai laissée raconter votre histoire et que j'ai feint d'ajouter foi à vos mensonges, quand j'aurais pu vous dire : Madame , je n'ai jamais séduit aucune jeune fille, et je ne connais pas même de nom celle dont vous me parlez.
Après cette déclaration, Ëdgard s'arrêta pour laisser passer le torrent de paroles qu'il prévoyait, mais contre son attente la stupeur avait paralysé la voix de/Maxime. Il ajouta :
— Mais si je ne puis pas vous livrer, comme voleuse, à la rigueur des lois, je peux du moins vous chasser d'ici, et c'est ce que je vais faire.
— Un instant donc, monsieur le procureur du roi, dit Maxime qui , revenue de son premier étonnement, avait repris son sang-froid > on ne condamne pas les gens sans les enten-
142 Ll PR6CURELH DU ftOI.
dre , et encore moins les chasse-t-on ; ainsi vous niez les faits que j'ai avancés, vous ne connaissez pas R&cbel Vallier , vous ne connaissez pas la jeune femme que vous avez vue il y a huit jours dans son jardin, d'une fenêtre de la maison voisine , et qu'on a surnommée aux Gredeux la petite veuve.
— Non ! non ! cent fois non ! exclama le procureur du roi en frappant du pied à chaque négation.
Un sourire railleur glissa sur les lèvres de la chanteuse ; probablement ce sourire signifiait : Niez tant qu'il vous plaira , monsieur le procureur du roi, pendant que je vous le permets ; tout à l'heure nous allons faire tomber votre assurance et baisser votre ton. Mais Maxime n'eut pas le temps de prendre immédiatement la revanche qu'elle méditait , car à peine le procureur du roi avait-il prononcé son dernier non, qu'une voix vigoureusement accentuée lança du dehors cette exclamation, qui retentit sinistreinent à l'oreille du procureur du roi :
— Nom d'un petit bonhomme !
En même temps ia porte du cabinet s'ouvrit, et l'oncle Lerat entra précipitamment.
11 y avait un quart d'heure environ que le
Ut PB0C0B1DR DU ROI. 145
père Lerat était venu pour parier à son neveu, et qu'il attendait son audience dans une pièce voisine. Or, comme, surtout vers la fin de la conversation , Maxime et le procureur du roi élevaient passablement la voix, il avait fini par entendre ce qui se disait , et par comprendre à peu près complètement de quoi il s'agissait : voilà pourquoi il avait poussé son cri d'attaque et violé )a consigne , pourquoi ses yeux flambaient , pourquoi il jeta en entrant , sur son neveu, un regard courroucé, se posa en face de lui, croisa ses deux mains sur son abdomen, fit tourner ses deux pouces l'un sur l'autre avec un air tout à lait menaçant , et pourquoi enfin il débuta , en s'adressant à son neveu , par cet exorde ob irato :
— D faut convenir que tu es un fieffé menteur ; ne m'as^tu pas dit, il y a huit jours, continna-tril , que madame Delporte avait été ta maîtresse, et ne soutiens-tu pas présentement mordicus que tu ne la connais pas , même de nom? Par conséquent tu as menti il y a huit jours, ou tu mens aujourd'hui : sors de là.
Le père Lerat n'était pas un étranger pour Maxime, elle se l'était fait montrer, et connaissait parfaitement la nature des rapports qui existaient entre l'oncle et le neveu. En taeti-
cienne consommée, elle comprit tout d'abord le parti qu'elle pouvait tirer du nouvel auxiliaire que la fortune lui envoyait; aussi se garda-t-elle d'intervenir , comme un général habile qui laisse ses alliés s'engager contre l'ennemi et ménage le gros de ses troupes jusqu'au moment qui doit décider du gain de la bataille.
Le dilemme du père Lerat était si pressant, son apparition avait été si foudroyante, qulldgard restait interdit. A la fin cependant il fit un effort sur lui-même, et se raffermissant sur ses talons :
— Eh bien oui, mon oncle , dit-il en faisant précéder ses paroles d'un geste pathétique, oui j'ai menti il y a huit jours , quand je vous ai déclaré que je connaissais madame Delporte. Averti de vos intentions matrimoniales, effrayé des dangers qui vous menaçaient , j'ai menti pour vous sauver : pieux mensonge ! mon oncle, qui trouve son excuse dans l'amitié que je vous ai vouée. Voilà la vérité, mon onde, l'exacte vérité, je vous le jure.
Le père Lerat eut un moment d'hésitation , et, pour la première fois, il se tourna vers Maxime, comme pour lui demander : Qui a raison de lui ou de vous? Maxime comprit
merveilleusement le sens de cet appel tacite , et, s'adressant à l'oncle Lerat :
— Si monsieur (elle montrait Edgard) était véridique en ce moment, vous seriez toujours en droit de lui demander si c'est l'usage en ce monde que les neveux mènent les oncles à la lisière, gênent leurs volontés, contrarient leurs projets, jettent frauduleusement sur leur chemin des pierres d'achoppement , si enfin Fin* térét que monsieur vous porte ne ressemble pas beaucoup à du despotisme.
— C'est vrai , c'est fichtre vrai , interrompit vivement le père Lerat, heureux qu'une tierce personne se chargeât de motiver pour lui la colère qu'il ressentait. Qu'est-ce que ça te fait à toi, ajouta-t-il en se tournant vers son neveu, que je prenne une femme ? Es-tu chargé de ma conduite et te dois-je compte de mes actions ?
— Ne vous emportez pas , monsieur , reprit Maxime ; votre neveu n'est pas coupable du stratagème dont il s'accuse; il n'a pas menti il y a huit jours, mais il ment aujourd'hui! Voilà la vérité , monsieur , l'exacte vérité, je vous le jure à mon tour, et, de plus, je suis en mesure de le prouver.
— Prouvez-le ! dit l'oncle Lerat avec un empressement vindicatif.
LK PROCUIEOK DU EOF. 13
146 LB PROCliBIUB BU 10?.
— Je serais curieux de savoir quelles preu ves madame peut avoir à l'appui d'un fait radicalement faux? demanda le procureur du roi.
—Des preuves écrites, monsieur, dit Maxime, des lettres de votre main !
En entendant ces mots, le procureur du roi ne se décontenança pas , et, quoique déjà trompé dans ses espérances (il avait espéré que sa correspondance n'existait plus), il répliqua avec aigreur :
. — Des lettres controuvées , simulées , contrefaites, madame !
— Des lettres authentiques, monsieur !
— Des lettres qui peuvent vous amener en cour d'assises comme diffamatrice et comme faussaire,
— Allons donc ! vous voulez me faire peur, monsieur le procureur du roi ; heureusement, je ne m'effraye pas facilement, et, quelles que puissent être les conséquences de l'œuvre que j'ai entreprise , je les accepte d'avance. Monsieur , ajouta Maxime en Rapprochant de Fonde Lerat, et en s'adressant directement à lui, entre votre neveu et moi, je vous choisis pour juge ; si vous voulez venir demain matin chez moi, je vous montrerai les lettres en question,
il PROCUREUR DU ROI. 147
et je vous demanderai , à vous qui devez parfaitement connaître l'écriture de monsieur le procureur du roi, si, en conscience, vous croyez ces lettres-là contrefaites. Vieadrezvous?
— J'irai, dit l'oncle Lerat, et s'il est vrai que mon neveu ait abandonné une jeune fille après lui avoir promis mariage , il épousera cette jeune fille, ou bien...
— Mon oncle ! grommela sourdement Edgard que cette phrase suspensive effrayait,
— Oui, tu l'épouseras , reprit Je père Lerat apostrophant son neveu , tu l'épouseras parce qu'un honnête homme ne doit avoir que sa parole , et qu'un enfant ne peut pas se passer de père. Tu l'épouseras , parce que j'aime encore madame Delporle , quoiqu'elle n'ait pas voulu de moi pour mari ; parce que je ne serais pas fâché de l'avoir pour nièce, puisque je ne puis pas l'avoir jaour femme $ tu l'épouseras, entends-tu, ou je te déshérite.
— A demain! monsieur, dit Maxime, qui tenait à ménager un tête-à-tête entre le neveu et l'oncle , et n'avait remis au lendemain son entrevue avec ce dernier que pour laisser à ses emportements le temps de produire l'effet qu'elle en attendait.
148 Ll PROCUREUR DU ROI.
Alors elle salua gracieusement l'oncle Lerat, passa fièrement devant le procureur du roi, et referma derrière elle la porte du cabinet.
Quand elle fut partie , le bonhomme Lerat s'approcha de son neveu , qui de rage mordillait ses ongles, se pencha sur le dossier de son fauteuil, et posant une main sur son épaule, lui dit «d'un ton goguenard :
— Ah! ah! mon gars! tu faisais donc tes farces à Paris ; à la bonne heure , je ne te blâme pas ; mais quand on a tiré le vin, il faut le boire, et ne pas s'arrêter , comme un cheval poussif, au beau milieu du chemin.
— J'ai à travailler , mon oncle , dit aigrement le procureur du roi.
— Bon, bon, on va te laisser tranquille.
Et le père Lerat sortit à son tour en grommelant avec la satisfaction d'un écolier qui vient de faire une niche à son maître :
— C'est égal ! il est fièrement vexé, le petit !
Quand elle avait compté sur un tête-à-tête en règle , Maxime s'était donc trompée , mais trompée à son avantage. En refusant la bataille que son oncle lui présentait , Edgard Dubief accusait l'épuisement de ses forces et se confessait presque vaincu. Cependant la fausse position dans laquelle il se trouvait , prenait d'instant en instant à ses yeux un aspect plus inquiétant. D'une part, il commençait à s'apercevoir qu'il ne suffit pas toujours de nier un fait pour l'empêcher d'avoir existé ; d'autre part , la crainte d'un scandale le tourmentait
excessivement en raison de certaines circonstances que nous allons expliquer au lecteur, et auxquelles Maxime , qui les connaissait , avait un moment fait allusion.
Edgard Dubief avait trente ans ; il était dans Tàge critique des hommes, et songeait sérieusement depuis un an à. cimenter par un mariage les fondements de sa fortune et de son élévation. Cette idée une fois arrêtée dans son esprit , Edgard avait jeté son dévolu sur une femme qui lui paraissait réunir au plus haut degré les avantages qu'il recherchait à l'exclusion de tous les autres. Madame Soubeyran était la nièce du président du tribunal , elle possédait vingtmille livres de rentes claires et liquides , en un mot, elle pouvait passer pour une femme accomplie. Malheureusement , entre les desseins d'Edgard et leur réalisation, il y avait un obstacle et voici lequel. Madame Soubeyran avait épousé en premières noces un avoué , riche , il est vrai , mais enfin un avoué , et pendant toute la durée de son ma* riage , elle s'était amèrement repentie de ce qu'elle nommait une mésalliance. Dans les provinces , où les honneurs sont partagés également entre le mari et la femme , où l'épouse d'un président est madame la présidente , l'é-
Il PROCUftKVR DU ROI. 181
poused'un procureur général madame la procureuse générale , l'ambition et la vanité ont bien plus de prise qu'à Paris sur les esprits féminins. Madame Soubeyran souffrait chaque ^fois qu'on lui rappelait le souvenir de maître Soubeyran, et elle s'était sérieusement promis, si elle se remariait , de ne pas commettre la même faute qu'elle avait autrefois commise-, dans la petite ville qu'elle habitait ou dans une autre, elle voulait avoir un nom, porter un titre , et marcher au moins l'égale d'une femme de préfet. Ce parti pris s'était enfoncé si profondément dans sa cervelle qu'elle ne se donnait même point la peine de s'en cacher, et un soir qu'Edgard Dubief avait fait la roue autour d'elle et roucoulé plus tendrement encore que de coutume , elle lui avait dit nettement :
— Monsieur Edgard , je ne repousse pa6 précisément vos hommages ; mais je ne dois pas les encourager encore ; vous êtes jeune, et probablement vous arriverez ; attendes , et tâchez, si vous désirez ma main, de devenir procureur du roi dans une cour royale.
Rien n'échauffe l'imagination comme les demi-espérances $ les quelques mots de madame de Soubeyran , illustrés d'un sourire assez gracieux, avaient produit sur Edgard l'ëf-
lift LE PROCUREUR RU ROI.
fet d'un coup d'éperon , et depuis lots il avait presque toutes les nuits des insomnies terribles. Gomme d'autres rêvent quelque belle jeune fille d'Orient, aux épaules blanches, aux tresses parfumées , il rêvait , lui , un de ces beaux romans de cour d'assises, qui appellent pendant des mois l'attention de toute la France, et dans lesquels se dessine merveilleusement le procureur du roi chargé de suivre les débats. Le roman une fois enfanté par lui, il l'arrangeait de son mieux, et le saturait* de larmes et de sang : complications , mystères , circonstances lugubres, aggravantes, incompréhensibles , il n'oubliait rien de ce qui constitue un de ces procès hors ligne, qui prennent un rang et une date dans les annales judiciaires; et, quand le théâtre était préparé , quand tous les personnages du drame étaient groupés à son gré , il faisait , lui , son entrée solennelle , il composait sa figure, se drapait dans sa toge, criait, tonnait, foudroyait ; il était entraînant, sublime, étourdissant, si bien qu'il emportait de haute lutte une condamnation capitale , et que, sa tète à la main, il volait au ministère de la justice , et disait fièrement au garde des sceaux : J'ai droit à une récompense ; nommez moi procureur du roi dans une cour royale !
N'est-il pas vrai que cette pensée d'avancement existe presque toujours dans la conscience des hommes que la société a chargés du soin de sa défense? Non , l'égoïsme humain né se. dément pas , même dans les circonstances les plus terribles , même en face de l'échafaud. Une tête humaine, c'est si peu de chose ! mais un succès de tribune , une réputation d'orateur , une prime d'encouragement à obtenir , voilà ce qui est fort à considérer. Quand, dans certaines affaires , le jury épargne la vie de l'accusé , il n'en tue pas moins son homme , et cet homme, c'est le procureur du roi.
On comprendra maintenant plus facilement le trouble dTdgard Dubief. Si Maxime montrait à son oncle Lerat les lettres justificatives qu'elle affirmait avoir en sa possession , si son intrigue avec Rachel Vallier s'ébruitait et parvenait à la connaissance de madame Soubeyran , c'en était peut-être fait de son mariage. Les femmes ont toujours un instinct de vanité et de jalousie qui les porte à croire le mal qu'on impute à ceux qu'elles voudraient aimer. Il aurait beau protester de son innocence, le croirait-on ? l'oncle Lerat n'appuierait-il pas de toutes ses forces des allégations qui serviraient sa rancune et ses projets d'insurrection?
154 U PftOCOftKUR DU ROI.
Edgard errait sans boussole sur une mer d'incertitudes ; pas une lumière pour le guider, partout la nuit et le silence, partout des om- , brés sinistres qui semblaient lui présager la ruine de ses espérances. Après la sorjie du père Lerat, il se promena environ pendant une demi-heure à grands pas dans son cabinet : de grosses gouttes de sueur inondaient ses joues , et sa perplexité était telle qu'elle lui fit oublier Theure de l'audience. Ce jour-là ce fut son substitut qui porta la parole , et il y eut ce jour-là deux condamnations de moins qu'à l'ordinaire en matière correctionnelle. Enfin après avoir envisagé sa position sous toutes ses faces , s'être frappé le front pour en faire jaillir une idée, après avoir commencé vingt phrases sans en achever une, Edgard remplaça la robe de chambre et les pantoufles qu'il portait, par des bottes et une redingote , et il sortit : au Jieu de se diriger, comme il l'aurait dû , vers le tribunal , il se dirigea vers la demeure du brigadier de la gendarmerie. Celui-ci se découvrit humblement en apercevant son procureur du roi, mais Edgard, contre son habitude, ne lui laissa pas le temps de compléter le cérémonial d'usage , et lui dit vivement : — Connaissez-vous une jeune femme qui
LB PROCUIKtJR DO ROI. 188
doit être arrivée nouvellement dans notre ville, et que je vais vous dépeindre? (Ici Edgard donna au brigadier le signalement de Maxime.)
— Je la connais , dit le brigadier ; elle a loué il y a huit jours la maison que la famille d'Hubersac a laissée vacante par suite de son départ.
— Ave*vous vu ses papiers ?
— Je les ai vus, dit le brigadier, je prie monsieur le procureur du roi de croire que je connais mes devoirs.
— Sont-ils en règle?
— Parfaitement.
Ce parfaitement du brigadier était une maladresse qu'un courtisan mieux dressé se serait bien. gardé de commettre. Au ton que le procureur du roi avait pris en le questionnant, il eût dû s'apercevoir que celui-ci souhaitait précisément quelque irrégularité dans les papiers de la chanteuse ; un subalterne ne doit dire la vérité à ses supérieurs que quand ses supérieurs la désirent.
— Et où demeure cette femnfe ? reprit le procureur du roi en se mordant les lèvres. ( Peutêtre avait-il compté sur une incarcération préventive, pour se débarrasser provisoirement de Maxime.)
— J*ai eu l'honneur, monsieur le procureur du roi , de vous faire savoir qu'elle occupait la maison des d'Hubersac. 19e connaissez-vous pas les d'Hubersac?
— Non, dit Edgard, et il disait la vérité. Les d'Hubersac étaient des hobereaux de
province qui ne voyaient pas les membres du parquet nommés depuis 1880, comme entachés de principes révolutionnaires.
— C'est différent, reprit le brigadier ; en ce cas , la femme dont M. le procureur du roi désire avoir l'adresse demeure dans la rue du Puits.
— Quel numéro?
— Je ne me rappelle pas le numéro ; mais ce que je sais , c'est que la maison touche à la maison de Mme Soubeyran, et que les deux jardins n'en font qu'un , sauf le mur mitoyen qui les sépare ; maintenant M. le procureur du roi doit voir cela d'ici.
Décidément le brigadier était en veine de malheur. En voyant le frisson qui courait sur la figure du procureur du roi , il recula deux fois comme s'il se fût senti sous le coup d'une mise en disponibilité.
— C'est bien, dit Edgard en s'éloignant rapidement pour cacher son émotion, je vous rè-
LI PROCUREUR nu ROI. 187
mercie. C'est donc une fatalité : grommela-t-il après avoir quitté le brigadier, et en anathématisant Maxime dans sa pensée. Cette maudite femme est la voisine de madame Soubeyran , et le premier écho qu'éveilleront ses criailleries , sera justement l'écho que je dois redouter le plus. Oh ! mes lettres, mes lettres, il faut que je les reprenne, il faut que je les anéantisse, il le faut à tout prix !
En se parlant ainsi , il tourna un coin de rue, et se trouva devant la boutique du brocanteur qui avait loué à Maxime des draps et des serviettes. Ce brocanteur rendait de temps en temps quelques services à la justice locale qui lui payait en indulgence ce qu'elle recevrait de lui en renseignements. Un pareil homme devait donc avoir un respect plus qu'ordinaire pour le procureur du roi. Aussi Edgard regardait-il cet homme comme tout à fait à sa discrétion. Après une halte d'une seconde, il entra dans la boutique , et , sans prendre garde aux salutations intéressées du juif, lui adressa d'abord les mômes questions qu'il avait adressées au brigadier ; le brocanteur y répondit en toute conscience : Edgard le poussa, le fit jaser et obtint sur Maxime , sur la disposition des lieux qu'elle habitait, de nouveaux renseignements.
188 Ll fftOCVIBVft DU ROK.
En apprenant que Maxime n'avait à son service qu'une vieille femme , que cette vieille femme se nommait Marguerite, et que la maison n'était gardée pendant la nuit que par la maîtresse et la servante , Edgard fit un geste de satisfaction , qu'il réprima aussitôt ; et reprenant son air impassible :
~ Wilhelro, dit-il au brocanteur, tu vas aller, sous un prétexte quelconque, trouver Marguerite, et tu lui enjoindras, de ma part, de se trouver ici à neuf heures du soir , j'y serai. Tu lui enjoindras, en outre, toujours de ma part ( il appuya d'une façon significative sur cette répétition des» mots : de ma part ) de ne pas parler à sa maîtresse de l'entrevue que je lui demande.
Edgard fit un dernier geste impératif et se retira. Rentré chez lui , il s'enferma dans son cabinet , ne dina pas , et ne reçut personne. A neuf heures moins dix minutes , il sortit de nouveau , après avoir prévenu son domestique qu'il ne rentrerait probablement qu'à une heure avancée de la nuit , et s'achemina vers le lieu de son rendez-vous. Pour donner brièvement une idée de l'importance des desseins mystérieux qui fermentaient dans son cerveau, nous dirons seulement qu'il portait par-dessus
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sa redingote un petit manteau court couleur de muraille, et qu'il avait remplacé sa cravate blanche par une cravate noire. Quand il arriva chez le brocanteur, Marguerite l'attendait dans l'arrière-boutique. A la vue du procureur du roi, un tremblement si violent saisit la vieille femme , qu'elle ne put articuler une seule parole. Edgard remarqua l'effet que produisait son entrée et en parut satisfait.
— Marguerite, demanda-t-il après avoir fait signe au brocanteur de s'éloigner , et en employant la formule solennelle de la justice , jurez-moi de me dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
— Je le jure , balbutia la vieille femme effrayée de ce début solennel , et dont les yeux commencèrent à se troubler sous les larmes.
— Marguerite, à quelle heure se couche ordinairement votre maîtresse ?
— Entre dix et onze heures , monsieur le procureur du roi.
— Ferme-t-elle à clef la porte de sa chambre à coucher?
— Non , monsieur le procureur du roi.
— Éteint -elle sa lumière immédiatement après qu'elle s'est couchée?
— Non , monsieur le procureur du roi ; or-
lfcO LE PROCUUGft »tf BOI.
dinairement la lumière brûle jusqu'à minuit ou une heure ; madame fait la lecture dans son Ut.
Edgard secoua la tête, comme pour marquer le point d'arrêt d'un interrogatoire , puis il reprit :
— Il y a dans la maison une porte qui ouvre sur le jardin?
— Oui , monsieur le procureur du roi.
— Est-ce vous qui la fermez quand la nuit est venue?
— Oui , monsieur le procureur du roi.
— Bien , bien ; ce soir, vous oublierez de la fermer.
Edgard attendit vainement une réponse à cette injonction. Les larmes qui depuis le commencement de l'entretien perlaient sous les cils de la vieille femme , s'étaient fait jour et débordaient.
— Ne m'avez-vous pas entendu, Marguerite? dit Edgard, vous ne fermerez pas la porte qui communique entre la maison et le jardin.
— Et pourquoi cela , monsieur le procureur du roi ? demanda la vieille femme en essayant d'étouffer ses sanglots , que voulez- vous faire? Est-ce qu'il va arriver du mal à ma maîtresse? Mon Dieu ! une si bonne dame , si charitable ,
et qui a toute la journée l'argent à la main !
— Ferez-vous ce que je vous dis? interrompit Edgard sévèrement.
— Mais, monsieur le procureur du roi, je ne le peux pas , je ne le dois pas.
— Vous voulez donc me faire souvenir que je puis, si je veux, vous trouver des poux à la tète, dit Edgard, se servant à dessein d'une locution triviale pour se faire mieux comprendre.
Ces mots portèrent l'épouvante de Marguerite à son comble ; autrefois on l'avait accusée de vol , et comme l'état d'indigence auquel elle était réduite militait puissamment contre elle , une condamnation l'aurait probablement frappée , si , en cette occasion et par exception, Edgard ne se fût départi de sa rigueur ordinaire. Pour Marguerite, Edgard était donc à la fois son sauveur, et un juge" d'autant plus redoutable pour l'avenir , qu'il avait été plus dément dans le passé ; en ce moment , elle se crut de nouveau accusée , incarcérée , et menacée d'un verdict de culpabilité infamant.
— Grâce! grâce! s'écria-t-elle en se jetant aux genoux d'Edgard, ne me perdez pas, M. le procureur du roi ; je suis innocente , voyezvous, mais je sais bien qu'il ne tient qu'à vous de me faire porter pour coupable. Grâce ! n'é-
162 LE PHOGUâKCB DU ROI.
crasez pas de votre colère une pauvre vieille créature qui n'a que quelques jours à vivre.
Cette supplique était la traduction exacte des sentiments superstitieux qu'inspirent au peuple des campagnes les représentants de la justice humaine ; aux yeux d'un paysan breton , un procureur du roi est un despote qui peut à son gré faire blanc ce qui est noir, et rendre cru retirer l'honneur à ses justiciables , comme le Sganarelle de Molière donne ou retire la fièvre à ses malades.
— Relevez- vous , et ne craignez rien , dit Edgard ; mais il faut m'obéir.
— J'obéirai , monsieur le procureur du roi. Et la pauvre vieille femme essuyait de son
mieux avec le coin de son tablier les larmes qui sillonnaient encore son visage. Edgard la laissa chez le brocanteur et traversa précipitamment la ville , en ayant la précaution de relever le collet de son manteau et de rabattre les bords de son chapeau, afin de n'être pas re connu.
Une fois dans la campagne , Edgard marcha plus lentement , prit le plus grand soin d'éviter les rencontres, et tourna dans le même cercle jusqu'au moment où il entendit sonner minuit... Minuit ! l'heure des fantômes, des amoureux et des voleurs ! N'était-il pas singulier de voir un homme qui par état exorcisait les fantômes , moralisait les amoureux et tonnait contre les voleurs, suivre à cette heure un petit sentier qui longeait les derrières d'une petite ville , et s'arrêter sous les murs d'un jardin appartenant à une chanteuse d'opéracomique?
tes murs étaient peu élevés au-dessus du sol , et en posant le pied sur une des bornes qui les épaulaient de distance en distance, on pouvait facilement les escalader. Edgard fit tout d'abord cette remarque, dont le lecteur va bientôt comprendre l'importance ; ensuite , il se recula de quelques pas , afin d'examiner la physionomie nocturne de la maison. A travers les carreaux d'une chambre du premier étage, il vit pointer une lumière , et conclut que la chanteuse n'était pas encore endormie ; cependant, au bout de quelques instants , cette lumière commença à vaciller et à s'affaiblir graduellement, quelques jets de clarté s'échappèrent encore par intervalles; puis une lueur mourante , puis une dernière étincelle , puis rien ; on n'avait pas soufflé la lumière : elle était morte d'elle-même , après une assez longue agonie.
Edgard attendit une demi-heure encore sans bouger; puis il regarda autour de lui aussi loin que sa vue pouvait s'étendre. Tout était calme et silencieux ; la brise des nuits soufflait à peine , et aucun œil humain n'était ouvert; le maire de la ville et ses adjoints, le brigadier de la gendarmerie et ses gendarmes , le garde champêtre et ses messiers , tout dormait , à
LE PftOCUMUB bu ROI. 165
coup sûr : le procureur du roi seul veillait , mais non pas pour la sûreté publique.
Enhardi par le silence propice de la nature et des hommes, Edgard serra son manteau autour de son corps à l'aide d'un foulard roulé en forme de ceinture ; ensuite il posa le pied sur tine des bornes dont nous avons parlé, accrocha ses mains au chaperon du mur , s'enleva sur ses poignets , passa une jambe , puis l'autre, 'et alors, d'un saut, le voilà dans le jardin, écrasant sans remords sous ses pieds une plate-bande de téraspics : un voleur émérite n'aurait pas mieux fait.
Une fois engagé dans l'exécution de son périlleux projet , nous devons dire , à l'honneur d'Edgard , qu'il ne ressentit aucune atteinte de cette faiblesse si commune aux hommes , et que sa pensée ne retourna pas un seul instant en arrière.. Il traversa résolument, quoique à pas de loup , le jardin , s'arrêta à quelques pieds de la maison, n'oublia pas d'ôter ses souliers afin de faire moins de bruit , poussa la porte, que, fidèle à sa parole, Marguerite avait laissée entre-bàillée , enfila l'escalier en rete- . nant son souffle , et ne trembla même point en passant la main sur le bouton de cuivre qui allait lui ouvrir la chambre d'une jolie femme.
166 U PBOCUACUR »<J BOT.
Ad brait régulier d'une respiration paisible, il reconnut que Maxime donnait profondément; la blonde et gracieuse tète de la chanteuse se dessinait dans la pénombre et sous la frange d'un bonnet garni de valenciennes, comme un de ces rêves délicieux qu'évoque TAriel de Shakspeare. Un de ses bras , couvert à demi seulement par une manche courte, pendait au bord du lit , et ses doigts effilés et roses ressemblaient ( pardon de notre mythologie ) aux doigts de l'Aurore effeuillant des fleurs ; il n'y a pas au monde un homme qui n'aurait compris cette harmonie délicieuse qui plane au chevet d'une femme pendant son sommeil; Edgard ne la comprit pas. Immobile , le cou tendu, c'est à peine s'il aperçut Maxime, et ses regards se fixèrent sans partage sur un secrétaire placé à l'extrémité de la chambre, et sur la petite clef d'acier qui brillait à sa serrure. Il avança sur la pointe du pied, fit tourner la clef avec une précaution et une légèreté infinies, abaissa doucement le devant du secrétaire , et s'arrêta encore pour écouter le bruit que faisait la dormeuse ; ce bruit continuait à être régulier et paisible. Pendant cette courte halte, Edgard ressentit toutes les angoisses , toutes les douleurs d'entrailles que doit ressentir un
avare qui va mettre la main sur un trésor, et craint d'apercevoir un œil luisant dans l'ombre, et un bras prêt à le retenir. Quand il se crut bors de danger, son cœur alors se dilata : Sauvé ! sauvé \ murmura-t-il intérieurement en tirant à lui un premier tiroir.
Ce premier tiroir était vide.
Edgard en tira un second , et il aperçut dans celui-ci un paquet de lettres assez volumineux attaché au moyen d'un ruban de soie. Il s'en empara , l'approcha du verre de ses lunettes , et î l'aide du faible jour qui venait du dehors, il put deviner, sinon lire , ces mots écrits en assez gros caractères : « À mademoiselle Rachel Yallier. »
C'étaient elles ! c'étaient les lettres fatales ! Ivre de joie , Edgard serra le précieux dépôt sur son cœur, c'est-à-dire dans la poche de côté de sa redingote, et fit un premier pas en arrière. Dans ce moment , la pointe de son pied trop fortement tendu glissa sur le parquet. En même temps , une explosion semblable à celle que produisent les pétards en papier, et suivie immédiatement d'un jet de flamme, gronda aux oreilles du procureur du roi et fit dresser ses cheveux. Au bruit de cette explosion, le premier mouvement de Maxime, réveillée en sur-
saut, avait été de se jeter à bas du lit et de courir vers la porte afin d'appeler sa femme de ménage ; mais, la première frayeur passée, elle retourna la tête, et ce fut dans ce moment qu'elle aperçut le procureur du roi. Alors elle ferma rapidement , à double tour , la porte de sa chambre , en prit la clef, la serra dans ses doigts crispés, et dit tranquillement à Edgard , en allant se replacer dans son lit et en rabattant pudiquement les draps sur sa poitrine découverte :
— Maintenant, monsieur le procureur du roi, si vous voulez passer dans le salon et me permettre de m'habiller, je suis à vous dans un instant.
Il nous serait impossible d'analyser exactement les sentiments divers qui se croisaient dans l'esprit dTdgard : il était interdit et furieux à la fois , il se reprochait d'avoir laissé à la chanteuse le temps de lui couper la retraite et d'avoir reculé devant la violence , si la violence était nécessaire. De fait, sa présence d'esprit lui avait fait défaut, et maintenant il était trop tard ! Au lieu d'un escamotage rendu facile par le trouble inséparable d'un brusque réveil , il s'agissait maintenant d'un combat en règle à livrer, et ce combat était trop dangereux en ceci, que les cris de Maxime pouvaient
attirer des témoins. Ainsi acculé, réduit à l'impuissance , frémissant de rage ,
Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris,
Edgard (tant sa cervelle était désorganisée) ne trouvait pas même ailleurs que dans la magie l'explication de la détonation funeste qui avait si malheureusement dénoncé sa présence, et machinalement il songeait à ces mystérieuses interventions divines qu'il avait si souvent invoquées dans ses réquisitoires; cette pensée était presque une expiation.
— Mais dépêchez-vous donc de passer au salon , reprit Maxime de son lit , plus vous resterez ici , et plus vous retarderez le moment de l'explication que sans doute, comme moi, vous jugez nécessaire.
Edgard se résigna à subir l'ignominie de ces nouvelles fourches caudines ; et il avança dans la direction du salon. Mais son pied glissa encore et fit une seconde fois éclater un diminutif de projectile incendiaire qui projeta comme le premier un éclair.
Edgard précipita sa marche, et se laissa tomber dans un fauteuil, en proie à une espèce d'effroi superstitieux dont les esprits forts ne se défendent pas toujours. Il ne resta pas longtemps
170 Ll PROGlftEGR DU 101.
seul. Maxime avait endossé à la hâte sa robe de chambre écossaise , fourré ses pieds dans une paire de babouches turques, et la vue du secrétaire ouvert avait suffi pour lui apprendre tout ce qui s'était passé.
En entrant dans le salon, Maxime tenait dans sa main droite une bougie allumée, et dans sa main gauche trois ou quatre petits brins de bois de la grosseur d'une aiguille à tricoter.
— Mpnsieur le procureur du roi , dit-elle à Edgard avec un ton d'ironie triomphante ; vous devez être désireux de connaître la cause du bruit qui m'a réveillée, et qui vous a empêché d'effectuer votre retraite aussi heureusement que vous l'espériez. Voilà mes sauveurs, ajoutat-elle en montrant les brins de bois à Edgard, et en les lui mettant presque sous le nez : Un troupeau d'oies a sauvé le Capitale, trois ou quatre allumettes chimiques pouvaient bien me sauver. Avouez, monsieur le procureur du roi, que ces allumettes-là ont merveilleusement joué le rôle du doigt de la Providence.
— Cette vieille coquine de Marguerite m'a trahi, pensa Edgard.
Et il pensait à moitié juste. Placée entre la crainte que lui inspirait le représentant de la vindicte publique et l'affection qu'elle portait
Ll PROCUmiUft BU BOI. 171
à sa nouvelle maîtresse , Marguerite avait employé un de ces moyens termes qui plaisent aux esprits faibles, et en parsemant d'allumettes le parquet de la chambre à coucher, elle s'était dit :
— De cette façon , si on entre dans la chambre de madame pendant son sommeil , on sera du moins obligé de la réveiller.
La révélation du stratagème imaginé par Marguerite acheva d'étourdir Ëdgard , il resta quelque temps silencieux, et comme cloué sur son fauteuil; à peine avait-il encore la conscience de sa position.
— Monsieur le procureur du roi., reprit Maxime; je n'essayerai pas de qualifier le procédé au moins singulier dont il vous a plu d'user pour arriver à vos fins , vous êtes vaincu , vous êtes prisonnier, et à ce titre, à ce titre-là seulement, je vous fais grâce de la mercuriale que vous méritez. Maintenant,1 monsieur le procureur du roi , ayez la bonté de m'appren* dre quelles sont vos intentions.
— Mes intentions, dit Edgard, sortant enfin de sa léthargie , mes intentions sont de sortir <f ici , et à l'instant même ; donnez-moi la clef de votre chambre, madame,
— Vous allez donc me rendre les lettres que vous m'avez volées?
172 » PBOCUftlUl BU ROI,
— Plutôt mourir ! dit Edgard impétueusement.
— En ce cas, monsieur, je garderai ma clef, dit froidement Maxime. •
Edgard se leva , il prit la main gauche de Maxime , qu'il serra convulsivement entre ses doigts.
— Mais vous oubliez donc , madame , que nous sommes seuls ici , que je suis un homme et que vous n'êtes qu'une femme, que par conséquent je puis arracher par la violence ce que vous me refusez?
— Les moyens d'intimidation ! dit Maxime en retirant sa main froissée ; je crois , monsieur, que ces moyens-là ne vous paraissent pas bons, puisque vous ne les avez point employés plus tôt ; vous avez réfléchi qu'une chanteuse doit savoir crier. Cette réflexion, du reste , prouve votre bon sens : j'espère donc que vous voudrez bien ne pas jouer plus longtemps la comédie , et cesser de me faire ces gros yeux qui , vous le savez , ne m'effrayent pas le moins du monde.
— Mais, à votre tour, madame, quelles sont vos intentions? répliqua Edgard furieux de se sentir deviné.
— Mes intentions , monsieur , sont de vous
1B nOCUKBDR DU KOI. 175
garder ici jusqu'à ce qu'il fasse jour , afin que les voisins vous voient sortir de chez moi , et qu'on dise demain par toute la ville, que monsieur le procureur du roi a passé la nuit en bonne fortune chez une prima-donna d'opéracomique ; cela vous convient-il ?
Edgard recula d'un pas , comme si un spectre se fût dressé devant lui.
— Vous avez peur : en ce cas, rendez-moi donc mes lettres, ajouta Maxime.
Edgard ne répondit pas , mais il se dirigea rapidement vers une des deux fenêtres du salon , l'ouvrit , s'appuya sur la barre d'appui r plongea un regard désespéré dans la rue, et dit à Maxime en se retournant :
— Si vous ne voulez pas m'ouvrir votre porte* je sortirai par la fenêtre : oui , dussé-je me tuer ; et je laisserai à votre conscience le soin de me venger.
Ici , Maxime partit d'un éclat de rire , et ce fut à peine si elle articula nettement les mots suivants :
— Mais c'est du plus haut dramatique, ceci ; c'est une scène de Walter Scott retournée; vous représentez en ce moment l'innocente et malheureuse Rébecca , et je suis , moi , le farouche , l'indomptable , le perfide chevalier
174 le nocvBEva »u *oi.
Boisguilbert ; vous êtes ma prisonnière , el je suis votre geôlier. Ah ! c'est charmant ! Vous l'homme , l'être fort , vous êtes ia victime ; et moi , la femme , l'être faible , je suis le bourreau ( Hais vous n'exécuterez pas votre menace, n'est-il pas vrai ? Prenez-y garde , monsieur le procureur du roi ; un premier étage en province , c'est presque un deuxième à Paris. De plus , les rues de votre ville sont pavées avec de petits cailloux aigus qui font peu d'honneur à votre conseil municipal : j'aime à penser que vous ne tenez pas bien sérieusement à me léguer un remords.
Le fait est que les considérations de Maxime sur le pavage des rues , et sur l'élévation des étages en province, avaient déjà frappé le procureur du roi, avant même que son interlocutrice les eût émises, La tête toujours penchée en avant , il considérait le lit raboteux qui le recevrait., s'il accomplissait son dessein , et il mesurait avec effroi la longueur de la parabole qu'il aurait à décrire. Un abattement mélancolique succéda à son exaspération; en refermant la fenêtre , il alla se rasseoir en disant à Maxime :
— Soit , madame ! je resterai ici jusqu'à de* main matin , si cela vous platt , puisque vous
ne craignez pas de sacrifier pour moi votre réputation.
Edgard comptait sur cette dernière réflexion , comme un corps d'armée en déroute compte sur un dernier retour agressif.
— Ma réputation!... répondit Maxime, en imitant avec ses cinq doigts le mouvement d'un oiseau qui s'envole , à quoi bon parler des morts ?
Le retour agressif manquait son effet, la déroute d'Edgard était complète. D baissa la tête, croisa les mains sur sa poitrine et renfonçant un soupir dans sa gorge , il se mit à battre de ses deux pieds une marche désespérée sur le parquet. Pendant ce temps-là , Maxime avait pris un fauteuil et s'était assise en face du procureur du roi. En fixant sur lui ses yeux pétillants de malice, elle reprit avec cet enjouement que Lafontaine prête à Philis dans le conte du Gascon puni:
— Savez-vous , monsieur le procureur du roi, que bien des gens se féliciteraient du sort dont vous vous plaignez si amèrement , et ne parleraient pas de sauter par la fenêtre si je refusais de leur ouvrir la porte ? Une nuit passée avec une femme jeune, et, modestie à part, assez passable, c'est donc là un bien grand sup-
176 LE PB0CU1EU1I OU EOf.
plice ! Voyons, résignez-vous, monsieur le procureur du roi, et cherchons ensemble un moyen de passer le temps ; il n'est encore que deux heures et demie , ajouta-t-elle en jetant un coup d'oeil sur une pendule en rocaille qui ornaît la cheminée , ainsi nous avons au moins deux grandes heures devant nous ; que pourrions-nous bien foire?
Gomme Edgard gardait obstinément le silence, la chanteuse se leva et traversa le salon, en affectant ce dandinement que nous avons déjà signalé, puis elle souleva une table à jeu en acajou , la déposa au milieu du salon , en ouvrit le tiroir, y prit un jeu de cartes et quelques jetons , et après avoir placé deux 'flambeaux en regard à chaque coin du tapis , elle dit à Edgard avec un magnifique sang-froid.
— Vous plairait-il de jouer à l'écarté , monsieur le procureur du roi ?
Edgard bondit comme un cheval qu'un taon a piqué.
— Aimez-vous mieux l'impériale ? continua Maxime ; l'impériale est un jeu qui sent son antiquité, un véritable jeu de magistrat!
— Vous ne vous contentez pas de garder à vue vos prisonniers, il faut encore que vous les torturiez !
— Torturiez... Le mot n'est pas galant , observa Maxime ; mats enfin , puisque mes propositions vous choquent, je ne les renouvellerai pas. J'ai une paire de pantoufles en tapisserie à finir, occupez-vous de votre côté comme vous l'entendrez : liberté pleine et entière.
Maxime s'assit en effet auprès de la table à jeu, et se contenta de jeter de temps en temps, entre deux points de tapisserie, un coup d'oeil oblique sur Edgard, qui, acharné à la poursuite d'un moyen de salut qui lui échappait, mordait ses ongles en frémissant. Cette guerre d'observation dura quelques minutes , au bout desquelles les dents d'Edgard lâchèrent enfin leur proie : un éclair avait passé sur son front , et après avoir dissipé un instant les ténèbres de sa physionomie nuageuse, était rentré dans la nuit. Maxime n'aperçut même pas cette lueur fugitive, aussi fut-elle saisie de curiosité et d'étonnement quand elle vit Edgard approcher doucement son fauteuil et s'accouder en face d'elle sur le tapis de la table à jeu.
— Est-ce que vous vous décidez à faire ma partie? lui demanda-t-elle , en laissant sa tapisserie et en prenant le jeu de cartes.
Edgard tira en silence de sa poche les lettres qu'il avait ravies, et les étala devant lui.
— Je comprends, continua Maxime , persistant à railler, vous aimez mieux vous retremper à la source de vos illusions de jeunesse.
Edgard en effet semblait absorbé dans la lectare de ses épttres amoureuses, il les prenait Tune après l'autre, et quand il les avait lues , il les plaçait devant lui dans un certain ordre, comme s'il eût voulu les trier et les classer par ordre de date. Arrivé à la dernière de toutes , et comme troublé par les souvenirs qu'elle lui rappelait , il fit un mouvement si brusque que le papier s'échappa de ses mains et vola sur le parquet; il se baissa pour le ramasser, mais probablement l'ombre projetée par la table l'empêcha de le distinguer, car il se redressa et saisit précipitamment le flambeau placé à côté de Maxime. Cependant en l'enlevant, il le pencha si maladroitement qn'une goutte de cire enflammée tomba sur la main de la jeune femme. Dans la vivacité de la première angoisse , Maxime ferma les yeux et ne vit pas Edgard rafler lestement une vingtaine de lettres , les serrer dans sa poche , et leur substituer une vingtaine d'autres lettres qu'il avait sur lui, afin sans doute que le volume du paquet ne parût pas diminué. Quand elle rouvrit les yeux, Edgard avait de nouveau la tête sous la
Lft PROCUREUR MI ROI. 179
table ; au bout d'un instant , il se releva , posa sur la table le flambeau et le papier qu'il avait retrouvé, et dit à Maxime avec un ton qui, pour la première fois , voulait être poli :
— Je vous demande bien pardon , madame.
— Ah ! vous m'avez cruellement brûlée, dit Maxime en promenant ses lèvres sur la partie souffrante ; il faut convenir que vous êtes bien maladroit !
— C'est vrai , dit le procureur du roi , en comprimant un sourire à peine perceptible.
Puis il rassembla ses lettres éparses devant lui , les remit en paquet , et se tint quelque temps silencieux , les yeux levés au plafond , dans l'attitude d'un homme qui n'attend plus pour agir que l'expiration d'un délai moral. Au moment on le silence était le plus profond , au moment où l'on n'entendait dans le salon que la respiration alternée de Maxime et dTEdgard, tout à coup une voix de basse-taille vigoureusement accentuée entonna sur un ah* plaintif les paroles suivantes :
Plus bas, ô ma harpe fidèle, Pleure plus bas , plus bas eacor, Et sans réveiller la cruelle, Porte-lui de beaux songes d'or.
180 LK FROCERIUH MJ ROI*
s Bercera , comme le nuage
Berce , le soir, après Forage ,
Phœbé, l'astre blond, rastre ami;
Caresse-la, comme la brise,
fcebo des nuits, âme Incomprise,
Caresse le flot endormi.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda le procureur du roi, qui se crut menacé d'un guet-apens.
— Je vais voir, dit Maxime, qui dans la voix du chanteur nocturne avait reconnu la voix de Félicien.
En même temps, elle passa du salon dans la chambre à coucher, et écartant doucement un rideau de mousseline, elle aperçut au pied de ses croisées, à travers les carreaux, son lugubre adorateur dessiné en noir sur le fond grisâtre de l'atmosphère. En femme qui sait profiter des incidents que le hasard lui envoie , Maxime , au lieu de perdre le temps à s'étonner, chercha -aussitôt le moyen de faire servir l'intervention de Félicien à la réussite de ses projets.
En revenant vers Edgard, elle lui dit :
— Voici qui complique singulièrement votre situation, monsieur.
— Avez-vous l'intention de faire monter cet homme ici ? dit Edgard.
Ut PROCUREUR DU EOI. 181
— Peut-être, dit Maxime; mais, silence!
laissez passer le second couplet de la cantate.
En effet , la voix du poëte résonna de nouveau dans la nuit silencieuse, et chanla trèsnettement , mais toujours avec l'intention de soupirer à peine :
Jouet du destin qui le mène , En Tain l'homme, veut ici-bas Briser les anneaux de sa chaîne; Sa chaîne plie et ne rompt pas.
En vain Je veux de la perAde Repousser l'image homicide, Limage reste en mon regard.
Mon coeur, saignant de sa blessure, Bat et soulève à ma ceinture Le manche de mon bon poignard.
En chantant les derniers vers de ce couplet, que nous trouvons , bien entendu, détestables, la voix de Félicien avait faibli , comme si le contre-coup d'une violente émotion eût tout à coup étranglé la note dans son gosier. Cette péripétie vocale augmenta , s'il est possible , l'anxiété d'Edgard, et bientôt sa terreur fut au comble , quand un bruit de pas précipités fit crier les marches de l'escalier, et surtout quand un coup de poing vigoureusement appliqué sur
fcS PROCUREUR DU ROI. 1®
la porte de la chambre à coucher ébranla les vitres.
— Au nom du ciel , n'ouvrez pas , dit-il à Maxime avec un accent de détresse.
Un second coup de poing répondit à ce cri de détresse.
— Quel est donc l'homme qui ose frapper ainsi? reprit Edgard.
— Un amant jaloux ! dit Maxime, et moi qui le connais, j'ai pu juger tout à l'heure, au trouble de sa voix, du degré de fureur qui l'anime. Sans doute son mauvais génie lui a suggéré l'idée que je suis enfermée avec son rival , et si je n'ouvre pas , il est capable d'enfoncer ma porte. D'un autre côté, si j'ouvre, que fera-t-il en vous voyant ? Je crains de le deviner. Le poignard dont il a parlé dans ses vers n'est pas une fiction, et malgré moi j'ai peur. Je ne saurais vous le dissimuler, monsieur le procureur du roi , votre situation est très-critique , trèsembarrassante ; tenez ! tenez !
Le poing de Félicien continuait son sabbat, et dans les rares intervalles de repos , on entendait la voix glapissante de Marguerite, qui, réveillée en sursaut , criait de toutes ses forces :
— Jésus mon Dieu! qu'est-ce que ceci? on assassine ma maltresse ! Au secours !
— Monsieur le procureur du roi , nous n'avons plus de temps à perdre ; j'ai maintenant le droit , et vous ne sauriez le nier, de vous imposer des conditions. Ces conditions n'ont pas changé, seulement vous n'êtes plus libre dç les refuser. Rendez-moi les lettres que vous m'avez prises, et je promets d'empêcher un éclat, de vous sauver; sinon ! que la volonté de Dieu s'accomplisse! Acceptez-vous mes conditions?
— U le faut bien , dit le procureur du roi , qui , malgré sa frayeur, eut encore assez de présence d'esprit pour prendre l'accent hypocrite d'un vaincu qui se soumet par force aux volontés du vainqueur.
— A la bonne heure, dit Maxime en tendant sa main, dans laquelle Edgard laissa tomber le paquet de lettres en simulant un dernier soupir. Maintenant, cachez-vous dans ce cabinet , ajouta-t-elle en poussant le procureur du roi dans un cabinet de toilette attenant au salon ; ne bougez pas et taisez-vous ; je réponds de tout.
Alors elle passa de nouveau dans la chambre à coucher, en ouvrit tranquillement la porte , et dit froidement à Félicien : Entrez !
Félicien se précipita en silence dans l'intérieur de l'appartement, et en explora d'un clin
d'oeil tous les coins, à peu près comme un chien de chasse qu'on lance dans un carré de luzerne; puis , étonné du non succès de sa battue, il s'arrêta, croisa ses bras sur sa poitrine, et laissa tomber de ses lèvres cette exclamation :
— Oh ! les femmes !
— Permettez-moi d'aller rassurer Marguerite, dont les cris finiraient par attirer l'attention des voisins , dit Maxime ; ensuite , je suis tout à vous.
Quand Maxime revint au bout d'un instant , Félicien était toujours immobile : ses traits contractés , ses lèvres blanchissantes , les gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues et s'allaient perdre dans les flots touffus de son collier, tout en lui trahissait une émotion telle que Maxime elle-même, malgré l'habitude qu'elle avait de rire des sentiments hyperboliques de son platonique adorateur , ne put se défendre d'un léger accès de crainte.
— Femme, dit Félicien, en fixant sur elle
un regard orageux , tu m'as dit : Quitte-moi , je t'ai quittée ; retourne à Paris , je suis retourné à Paris , je suis rentré dans ma mansarde de poëte. J'ai voulu t'oublier, j'ai voulu te haïr ; l'oubli n'est pas venu , la haine que j'invoquais a refusé de m'exaucer. Loin de toi , je ne vivais plus , je ne pensais plus , je sentais le vide se faire en mon âme ; la muse ne me parlait plus tout bas , le soir , et j'avais de grandes insomnies qui me desséchaient le cœur. Alors j'ai quitté ma prison de la rue des Grès, je suis parti à pied , murmurant mes douleurs tout le long de la route dans le beau langage de Ronsard , et je suis arrivé ce matin , • mourant de faim, brisé de fatigue , mais heureux malgré la faim , heureux malgré la fatigue , de me savoir prés de toi. On m'a indiqué ta demeure , et je n'ai pas voulu revenir à toi pendant le jour, tant je craignais tes reproches, tant j'avais peur de t'entendre me dire : Ne vous avais-je pas défendu de revenir? Mais quand j'ai vu la nuit envelopper la nature entière dans son manteau de deuil, quand j'ai vu Phœbé la blonde glisser timidement entre deux nuages une furtive lueur, je suis sorti , j'ai erré autour de ta demeure , j'ai longé l'enceinte de ton jardin , je me suis imprégné de ton atmo-
sphère , j'ai senti mon âme revivre au contact de la tienne , et c'est alors que l'idée m'est venue d'escalader tes murs comme un amoureux espagnol , et de bercer ton sommeil aux accents de ma mélancolique chanson. Voilà tout ce que j'ai fait. Si je t'ai désobéi , suis-je donc si coupable? Est-ce ma faute,- si la fatalité me pousse vers toi , et si , comme l'aiguille aimantée se tourne vers le pôle , ma pensée à moi se tourne sans cesse vers les lieux que tu habites.
Ici Félicien s'arrêta pour réprimer un sourire amer ; puis il reprit en saisissant la main de la chanteuse qu'il serra convulsivement :
— Oui , Maxime , la destinée est plus forte que nous-mêmes , et c'est elle qui m'a conduit jusqu'ici ; c'est elle qui m'amène pour te crier : Femme , je te maudis ! oui , je te maudis ! répéta-t-il avec force , et il continua : Ce que j'ai fait, vous le savez; ce que vous avez fait, vous , je vais vous le dire. Vous m'avez chassé parce que vous étiez lasse de mes ardeurs platoniques , de mes idéales amours , de mes pures et virginales adorations ; parce que , comme les autres femmes, vous ne comprenez que les passions vulgaires ; parce que vous voulez un homme pour amant , et cet homme vous l'avez trouvé , Maxime ; cet homme vous l'avez intro-
duit la nuit dans votre chambre ; cet homme , il est ici !
— C'est faux , dit vivement Maxime , pâlissant malgré elle.
— Récuserez-vous ces témoins-là ? dit Félicien d'une voix tonnante, en tirant des deux poches de son paletot deux souliers qu'il présenta brusquement à Maxime.
Écrasée sous le poids de ce singulier témoignage , Maxime recula stupéfaite , pendant que Félicien , hors de lui et véritablement digne du nom de lycanthrope qu'il s'était donné dans ses moments d'hallucination poétique , s'écriait en brandissant les souliers accusateurs qu'il avait ramassés dans le jardin.
— Cet homme !... je veux le voir, il me le faut ! Oh ! il se passera ici des choses étranges , il y aura du sang répandu.
Tous les souvenirs de la littérature romantique que Félicien avait amoncelés , bouillonnaient dans sa cervelle ; tous les étranges héros que ses amis et lui-même avaient accrédités , il les résumait en sa personne , il les voyait , il les entendait murmurer à ses oreilles : Tu es des nôtres, suis ta voie, obéis au destin, frappe ! Antony lui montrait son poignard et lui disait : La lame en est bonne! Le duc de Guise
lui fourrait sous le nez son gantelet de fer et semblait vouloir lui apprendre comment on brise une faible main de femme avec un gant de, chevalier. Byron et son escouade de personnages mystérieux et criminels , Conrad, Lara , Manfred , l'interpellaient en ricanant. Zacharias Werner lui rappelait sa date lugubre : le 24 février! Hoffmann lui détachait ses évocations couleur de fumée. Il se faisait autour de lui un bruit étrange composé de mille bruits discordants , c'était un concert sauvage dans lequel se confondaient pêle-mêle les éclats de la foudre, les cris du mélodrame , le frémissement de la dague moyen âge , et les miaulements du chat cabalistique. Si Félicien eût été capable de traduire en vers et sur le moment même tout ce qu'il entendait et tout ce qu'il ressentait , il eût certainement produit un chef-d'œuvre de poésie satanique. Le pauvre garçon avait la fièvre , il était étourdi , il était ivre.
Maxime eut décidément peur, elle eut peur surtout quand elle vit Félicien jeter les souliers qu'il avait tenus jusque-là , se lancer impétueusement vers la porte du cabinet dans lequel Edgard était enfermé , l'ouvrir brusquement, saisir celui-ci par le collet de sa redingote , le traîner au milieu du salon , et lever
sur sa poitrine un poignard à lame recourbée , que, fidèle au culte de sa religion littéraire , il portait sur lui jour et nuit.
Ceux qui ont lu les Mémoires d'un orphelin savent que , pour la deuxième fois en sa vie , Edgard voyait un poignard levé sûr sa poitrine , et il n'est pas besoin de leur expliquer le sentiment de terreur qui faisait en ce moment claquer ses dents , et frissonner ses membres.
— Un crime ! dit Maxime en saisissant le bras de Félicien prêt à frapper , un crime chez moi, Félicien!... Ob ! vous êtes injuste et absurde, continua- 1 -elle avec véhémence, si quelqu'un est coupable ici , c'est moi , c'est moi seule ; tuez-moi donc si vous voulez , à la bonne heure !
Cette apostrophe , ou plutôt le son de la voix qui la prononçait, produisit sur Félicien un effet immédiat, il abaissa lentement son bras; et déjà certaine d'avoir reconquis une partie de son ascendant, Maxime reprit d'une voix moins émue , mais encore animée :
— Oui , vous êtes absurde et injuste : quand même l'homme que voici ( elle désignait Edgard ) serait mon amant , qu'auriez-vous à me reprocher? N'est-ce pas la fatalité qui nous pousse,
ainsi que vous le disiez tout à l'heure , la destinée n'est-elle pas plus forte que nous ? Homme de la fatalité , nierez-vous le principe que vous invoquez à tout instant?
Semblable en ceci à tous les hommes habitués à vivre dans un cercle d'idées acquises et qui n'ont de passion que dans leur mémoire , Félicien était facile à désarmer, et une fois le premier moment de fougue passé , il redevenait devant la femme aimée , faible , craintif et soumis comme un enfant ; le désarmement de Félicien était maintenant presque complètement opéré ; Maxime vit cela d'un coup d'œil , et prenant tout à coup l'attitude d'une reine tragique qui impose ses volontés à une esclave.
— Eh ! bien , oui , j'aime cet homme , ditelle en désignant une seconde fois Edgard, n'en ai-je pas le droit ? Et à vous , monsieur , qui venez pendant la nuit frapper violemment à ma porte au risque de l'enfoncer, j'ai le droit de vous dire, et je vous dis : Sortez !
Pour avoir voulu trop brusquer la péripétie , Maxime perdit une partie de ses avantages ; et Félicien , en l'entendant , retrouva , sinon sa fureur, du moins sa fierté.
— Je ne sortirai pas d'ici , répondit-il froi-
19* LE PROCURBM DU 101.
dément , à moins que monsieur n'ait bien voulu m'apprendre son nom ( il se tourna vers Edgard), et me promettre de se rencontrer avec moi à la distance de deux épées et avec part égale d'espace et de soleil. Votre nom? monsieur, ajouta-t-il d'une voix sombre, votre nom?
— Je ne puis pas , je ne veux pas me nommer, dit le procureur du roi , auquel l'intervention de Maxime avait rendu son aplomb.
— En ce cas , dit Félicien, je reste ici jusqu'à ce que vous sortiez vous-même, et je saurai bien, en vous suivant, ce que vous voulez me cacher.
— Et pourquoi voulez-vous vous battre avec monsieur? demanda Maxime.
— Pourquoi... pourquoi ? reprit énergiquement Félicien , parce que monsieur m'a pris ma part de bonheur en ce monde , parce que depuis quatre ans je vous aime comme un fou , Maxime , et vous le savez ; parce que depuis quatre ans j'ai vécu en vous seule, et qu'il m'est bien permis de demander la vie d'un homme qui m'a pris la mienne.
En disant cela, Félicien s'était jeté dans un fauteuil, et les jambes étendues, le dos penché en arrière, les deux coudes appuyés sur les deux bras de son siège, il semblait décidé à mourir plutôt qu'à céder , comme un soldat dans sa casemate. Maxime le considéra quelque temps avec une expression singulière ; puis , décrivant une courbe, elle vint s'asseoir doucement auprès de lui, approcha son fauteuil de celui qu'il occupait, lui prit la main et lui dit à voix basse :
194 LE PBOCtREUR DU ROI.
— Écoute, Félicien, tu es un enfant, je vais tout te confier. L'homme que tu regardes comme un rival préféré se nomme M. Edgard Dubief , et il remplit en cette ville les fonctions de procureur du roi. Cet homme ne m'est de rien , je te le jure ( Félicien se redressa sur son fauteuil, et Maxime continua) : mais il s'est passé cette nuit, ici, une singulière comédie, et pour que je puisse recueillir les bénéfices du dénoûment, il faut absolument que tu te retires ; ce soir, je m'expliquerai en détail ; en attendant, va-t'en.
Le seul sentiment vrai, naturel, indépendant des traditions d'école qui restait à Félicien, c'était son amour pour Maxime, amour profond, inaltérable, mystique comme un amour de collégien ou de séminariste. Cet amour relevait presque Félicien de ses ridicules et prêtait à son caractère ce charme de naïveté et d'abnégation qui fait à la fois pleurer et sourire. Son visage et son accent eurent une expression véritablement sublime quand il prononça ces mots :
— Ah ! Maxime, si vous me disiez la vérité !
— Crois-moi, et va-t'en, répéta Maxime en l'attirant par la main.
Félicien se leva, et quoique un doute amer
empoisonnât encore le bonheur qui éclatait dans ses traits, il dit à Maxime :
— Allons !
Maxime le conduisit jusqu'à la porte de sa chambre à coucher, la lui ouvrit, la referma sur lui, et revenant vivement vers le procureur du roi :
— Vous voyez, monsieur, lui dit-elle, que j'ai tenu ma promesse. Seulement, avant de vous rendre la liberté, j'ai une condition nouvelle à vous imposer. Oh ! n'accusez pas ma loyauté, ajouta-t-elle en voyant quTdgard avait fait un geste de mauvaise humeur, n'est-ce pas votre exemple que je suis ? Si vous tenez à votre liberté, jurez-moi d'épouser Rachel.
Chose étrange! ces dernières paroles, qui, selon toutes les vraisemblances, auraient dû violemment frapper Edgar d, ne lui arrachèrent pas un mot de protestation ; à peine parut-il les avoir entendues. Une inquiétude vague se peignait sur sa figure, il jetait autour de lui des regards effarés, et à la fin il soupira :
— Voici le jour... voici le jour ! je ne puis plus sortir maintenant !
En effet, la clarté des bougies blanchissait et le soleil glissait à travers les carreaux ses premiers et timides rayons.
— Soyez tranquille, dit Maxime, je vous garderai ici, s'il le faut, toute la journée, et vous vous échapperez à la nuit.
— Mais mon audience ! s'écria Edgard en se frappant le front et en se promenant à grands pas, mon audience que j'ai déjà manquée hier!
— Ne pouvez-vous pas prendre, pour vous en aller, le chemin que vous avez pris pour venir; demanda Maxime.
— Impossible ! dit Edgard avec angoisse , il n'existe pas de bornes du côté intérieur des murs de votre jardin, et, sans marchepied, je ne pourrai pas en atteindre le faîte.
— Je vous prêterai une chaise.
Ce dernier moyen de salut, proposé par Maxime, parut sourire un instant à Edgard ; mais presque aussitôt il retomba dans son désespoir. On entendait sous les fenêtres de la chanteuse tous ces bruits divers qui annoncent le réveil d'une petite ville : les volets s'ouvraient, les portes tournaient sur leurs gonds, les voisins de boutique se souhaitaient le bonjour ; enfin, le soleil semblait à dessein précipiter sa course, et ses rayons, tout à l'heure tremblants comme la couronne virginale d'une mariée, éclataient maintenant dans leur majesté
LE PAOCUftBUft DU ROI. 197
splendide : toute la nature semblait conjurée contre l'infortuné procureur du roi.
— Les laboureurs sont maintenant dans leurs champs, murmura Edgard, et si j'escalade vos murs ils me verront, ils me prendront pour un voleur, moi, moi ! Que faire, mon Dieu ! que devenir !
La consternation d*Edgard était à son comble. Il voyait le président du tribunal froncer le sourcil à l'ouverture de l'audience, en s'apercevant que le ministère public était absent. A quelles suppositions ne donnerait pas lieu son manque d'exactitude et son absence prolongée ? Qu'allait penser le juge suppléant, qui, comme tous les suppléants du monde, était toujours prêt à mal penser de ses supérieurs. D'un côté, son intérêt et son devoir lui faisaient une loi de s'évader du salon de Maxime ; mais, d'un autre côté, mille considérations impérieuses s'opposaient à sa fuite.. Il ne devait pas rester et ne pouvait pas fuir. Un accablement muet , profond, morne, succéda à son agitation. Sa gorge était enflée, de grosses gouttes de sueur ruisselaient le long de ses joues. Il resta une demi-heure la tête entre ses mains, sans donner d'autre signe de vie que les soupirs qui , par intervalles, s'échappaient de sa poitrine.
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Il se fit alors dans la rue un bruit étrange ; ce fut d'abord un bourdonnement et un piétinement confus, puis un bruit de voix éloigné , qui s'approcha en grossissant, puis enfin un mélange de cris divers et mal articulés , au milieu desquels se détachèrent à la fin ces paroles :
— Nous voulons monsieur le procureur du roi! nous demandons monsieur le procureur du roi ! nous avons besoin de le féliciter sur ses escapades nocturnes !
De nouveaux cris poussés par une soixantaine d'hommes et d'enfants qui stationnaient sous les croisées, suivirent cette singulière apostrophe, et presque aussitôt commença un de ces concerts auxquels les fonctionnaires publics doivent être, depuis 1880, quelque peu habitués. L'orchestre était composé de poêles, de chaudrons, de pelles, de pincettes, de tournebroches, de lèchefrites,. et tous ces instruments jurèrent, grincèrent à l'envi, de façon à former le plus magnifique charivari que jamais oreille administrative ait pu entendre, un vrai charivari de député ministériel !
— Je suis perdu ! dit lamentablement Edgard, dont les oreilles étaient roides et les cheveux hérissés, perdu sans ressource ! Ces mi*
LE PBOCfJUUft DU KOI. 199
sérables qui hurlent en bas sont capables d'enfoncer les portes ou de grimper par les fenêtres, et ils me trouveront ici. La clef! la clef! ajouta-t-il en se tournant vers Maxime ; donnez-moi la clef!
— Mais où voulez-vous aller?
— Je n'en sais rien, mais je veux sortir d'ici, d'abord; je veux...
Ce que voulait Edgar d, il ne le savait pas ; il lui semblait que le salon de Maxime était en feu, et il voulait changer de place, fuir devant l'incendie, dût-il, en fuyant, rencontrer sous ses pas un incendie plus formidable encore.
— Jurez-moi donc que vous épouserez Rachel, répéta Maxime, qui devenait plus impérieusement exigeante à mesure que l'embarras de son adversaire augmentait.
— Soit, je vous le jure, dit Edgard avec l'abandon de la détresse, et peut-être aussi avec la facib'té d'un homme qui ne veut pas faire honneur à ses engagements ; mais la clef! la clef! vite!
Maxime laissa tomber dans la main du procureur du roi cette clef si instamment réclamée. Aussi prompt que l'éclair, celui-ci se précipita, une chaise à la main, vers la porte de la chambre à coucher, la força plutôt qu'il ne l'ouvrit,
900 LE PROCGAltJR »U MOI.
et au bout d'une seconde à peine, il avait franchi quatre à quatre les marches de l'escalier et s'élançait dans le jardin, toujours armé de sa chaise.
Après la disparition d*Edgard, Maxime, légèrement inquiétée pour elle-même par le bruit qui continuait à se faire entendre au dehors , se demanda si Félicien l'avait trahie, et elle fat obligée de s'avouer que cela était probable ; cette pensée lui causa une douleur sérieuse; jusqu'ici elle avait toujours cru Félicien incapable d'une lâcheté , et il l'était en effet en dépit des apparences qui l'accusaient : voici ce qui avait donné lieu à ce qui se passait. Au sortir de la demeure de Maxime, Félicien, en rentrant dans son auberge, avait demandé du pain, une bouteille de vin blanc et un morceau de viande froide ; mais comme son agitation n'était pas encore calmée, il avait laissé échapper tout en mangeant quelques exclamations qui indiquaient en partie les événements dans lesquels Edgard Dubief venait de jouer le principal rôle. Le nom du procureur du roi, accolé à celui de Maxime, que sa beauté et son élégance avaient déjà fait connaître dans la ville, frappa les oreilles de quelques boutiquiers qui, eux aussi, buvaient du vin blanc à une table
U PftOCUBBUft DU KOI. SOI
voisine. Il n'en fallut pas davantage pour qu'en moins d'un quart d'heure le bruit des aventures nocturnes d'Edgard se répandît de porte en porte, et pour qu'un nouveau quart d'heure après, une soixantaine d'individus, porteurs de tous les instruments charivariques qu'on avait pu rassembler, commençât le concert discordant dont les sons barbares poursuivaient encore Edgard fuyant à travers les allées du jardin.
Après avoir écrasé, en courant, toutes les plates-bandes qui s'étaient rencontrées sur son passage, le malheureux charivarisé s'arrêta enfin au pied du mur qu'il avait franchi la veille avec tant d'assurance. Là il déposa à terre la chaise dont il s'était muni, l'adossa au mur et monta dessus. Mais avant de tenter Kescalade, il voulut s'assurer qu'aucun témoin ne pouvait le surprendre. Or, à peine occupaitil son poste d'observation, qu'il retira brusquement sa tète. A quatre pieds du mur, dans un champ de pommes de terre, il venait d'apercevoir, penché sur un sillon, un cultivateur qu'il connaissait et dont il était connu. Edgard, épouvanté, s"élança de nouveau k travers le jardin, et fit un affreux carnage de tulipes, d'œillets et de roses. A chaque instant, il
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croyait voir ses ennemis, après avoir forcé l'entrée de la maison, accourir sur ses traces , le poursuivre de plate-bande en plate-bande, le traquer, l'acculer, le saisir et sonner autour de lui un hallali furibond; Brisé par tant d'émotions, il finit par s'arrêter près du mur mitoyen qui séparait, comme nous l'avons dit, le jardin de Maxime du jardin de madame Soubeyran; ce mur était de la même hauteur que le mur d'enceinte, et le long de ses parois, une ligne de très-beaux abricotiers formait espalier. Edgard ne comprit pas d'abord quel parti il pouvait tirer de cette dernière circonstance et se borna à contempler tristement le ciel, le ciel qui ne pouvait rien pour lui ! Mais au bout de quelques minutes, une inspiration lui traversa le cerveau.
— Oui, oui, murmura-t-il, mieux vaut encore employer le moyen qui se présente , que d'attendre ici l'arrivée des furieux qui veulent, sinon ma mort, au moins mon déshonneur.
Alors appuyant un pied, puis l'autre sur les branches d'abricotiers, il grimpa d'échelon en échelon, passa une jambe en dehors pendant que l'autre restait en dedans, et se trouva ainsi à califourchon sur le chaperon du mur. Le plan qu'Edgard avait conçu, tout dangereux qu'il
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fût, offrait cependant des chances de réussite. Certes, attendu la nature des relations qui existaient entre lui et la veuve Soubeyran, Edgard devait craindre d'être surpris dans une position aussi équivoque que celle d'un homme sortant à la pointe du jour d'une maison habitée par une jeune et jolie femme. Mais il avait espéré que la veuve ne serait pas encore levée, et qu'une fois dans son jardin, il pourrait s'échapper d'une façon ou d'autre sans être aperçu. Pour exécuter ce plan, il fallait d'abord descendre dans le jardin, et c'est à quoi Edgard songeait du haut de son poste, tout en considérant les cloches qui couvraient une vingtaine de melons , placés directement au dessous de lui. L'examen auquel il se livrait amena une conclusion assez triste, à savoir qu'il lui était impossible d'effectuer sa descente. D'une part, du côté de madame Soubeyran , la muraille était veuve de toute espèce d'espalier; d'autre part, Edgard était certain de briser , en sautant, les cloches de la melonière et d'être cruellement blessé par les éclats de verre qui rejailliraient au contre-coup de sa chute.
Désespéré de cette -nouvelle impossibilité qu'il n'avait pas prévue, Edgard tordait avec rage ses mains crispées. Les petits caillons dont
on a l'habitude en province de garnir les murs de clôture commençaient à lui entrer dans les chairs, mais il en ressentait à peine les atteintes ; sa souffrance morale était plus vive encore que sa souffrance physique, et Tune absorbait l'autre. En grimpant comme un chat aux branches des abricotiers, il avait déchiré son pantalon^ sali ses mains, écorché ses jambes ; sa figure était noire, ses cheveux, son chapeau , ses lunettes couverts de petites feuilles sèches, et il ne pensait pas à tout cela. Pour assurer sa fuite, il eût volontiers supporté mille tortures plus douloureuses ; volontiers il eût répété, en le variant un peu, le mot fameux de Richard : Mon royaume pour une échelle ! Il ne manquait plus à son supplice que le coup de grâce, et ce coup de grâce ne se fit pas longtemps attendre.
Pendant que, toujours à cheval sur son étrange monture, il commençait à blasphémer le ciel, las qu'il était de l'invoquer en vain, il aperçut au bout de l'allée* qui lui faisait face le président du tribunal, l'oncle de sa femme en perspective. Sa première pensée fut de relever celle de ses jambes qui pendait sur la propriété de madame Soubeyrau, et de demander encore une fois un appui aux abricotiers de Maxime.
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Mais à la direction que prenait le regard du président, il comprit que la retraite n'était plus possible ; le président l'avait aperçu et s'avançait droit vers lui. Edgard baissa la tête et attendit son sort. A chaque pas que faisait le président sur le sable criard de l'allée, il sentait son cœur défaillir, et un frisson mortel parcourut tout son corps, quand il entendit une voix sévèrement accentuée lui adresser cette question si naïve1, mais foudroyante en raison même de sa naïveté :
— Que faites-vous donc là, monsieur le procureur du roi?
A une pareille question , Félicien n'aurait pas manqué de répondre :
— Je ne chevauche pas à travers la forêt I Malheureusement il n'était pas permis à Edgard de se contenter pour sa justification des moyens qu'un poëte romantique eût jugés suffisants.
— Monsieur le président, balbutia-t-il , je vous prie de croire... je serais désolé si vous pouviez penser...
— Préparez-vous un travail sur la question si débattue de la mitoyenneté? demanda le président, qui, comme tous les hommes peu habitués à railler, ne raillait jamais sans amertume ;
206 LI raocuiicft DU ROI.
▼oyons, expliquez-vous, ajouta-t-il, est-ce à gauche, est-ce à droite que vous voulez tomber? Est-ce chez ma nièce, est-ce dans la maison voisine que vous vous rendez parle singulier chemin que vous avez pris?
— Chez votre nièce, assurément, ditEdgard, et je vous prie même, monsieur le président , de vouloir bien me donner... m'aller chercher...
— Quoi ? interrompit le président impatienté?
— Une échelle, monsieur le président.
— Soit, monsieur, je vais vous chercher une échelle, j'y vais moi-même ; je serais au désespoir si un domestique de ma nièce vous apercevait dans la position inexplicable où vous vous trouvez. Mais croyez bien, monsieur, que ce n'est pas l'intérêt que je vous porte qui me fait agir, je tiens seulement à sauver l'honneur du corps auquel nous appartenons tous deux.
Au bout d'une minute, le président revint, portant une échelle qu'il avait trouvée sous un hangar , et l'appliqua le long du mur.
— Je ne m'étonne plus, dit-il à Edgard pendant que celui-ci descendait, que vous n'ayez pas paru à l'audience d'hier; je ne m'étonne pas non plus du bruit qui se fait sous les fenêtres de la maison voisine , et je m'explique le rassemblement tumultueux qui m'a forcé à me réfugier chez ma nièce , après avoir méconnu mon caractère et repoussé mes exhortations. Les émeutiers ont raison de proférer votre nom
205 LE PROCtEEUR DU ROI.
dans leurs cris , et je ne doute plus maintenant que vous^n'ayez à juste titre provoqué le scandale dont je viens d'être le témoin.
En posant le pied sur le dernier échelon , Edgard voulait opposer au moins un semblant de défense à cette verte mercuriale , mais en ce moment la voix de madame Soubeyran fit rentrer dans sa gorge les paroles qu'il avait pré-
— Depuis quand monsieur le procureur du roi, demandait la veuve, a-t-il besoin d'une échelle pour venir me faire une visite?
Madame Soubeyran avertie , elle aussi , par les clameurs des symphonistes de la rue, partageait évidemment les soupçons de son oncle : si le président était blessé dans sa dignité de magistrat de la conduite présumée d'Edgard , madame Soubeyran , elle , en était blessée dans son amour-propre de femme , et certes cette blessure-là valait bien l'autre. Accablé sous le poids des désastres successifs qui l'assaillaient, Edgard se trouva réduit à l'impuissance finale, et courba la tête devant le regard provocant dont la nièce du président avait accompagné ses paroles. Quand elle prit le bras de son oncle pour rentrer à la maison , il la suivit en silence et entra derrière elle au salon.
LI PROCUftIUl DU 101. 909
Madame Soubeyran s'assit à côté de son oncle , et n'invita pas même Edgard à prendre un siège. Celui-ci resta debout comme un accusé en face de ses juges.
— Tout le monde me parle de ma nouvelle voisine , dit madame Soubeyran après un instant de silence, et en mâchant entre ses dents le bout d'un gant paille; donnez-moi donc les renseignements que vous devez avoir sur elle , monsieur le procureur du roi : est-elle jolie comme on le prétend ? Est-il vrai qu'elle chante l'opéra-comique? J'ai entendu souvent répéter qne les femmes de théâtre ont des moyens de plaire que nous n'avons pas , nous autres honnêtes femmes ; qu'en pensez-vous, monsieur le procureur du roi?
— Prenez-vous donc plaisir à me torturer ? demanda humblement Edgard , qui ne voyait pas encore jour à repousser victorieusement les traits dont son interlocutrice le criblait.
— Non , monsieur , dit la veuve sèchement, je ne prends pas plaisir à vous torturer ; mais je veux vous faire bien comprendre qu'à l'avenir je ne veux plus entendre parler de certaine affection , de certains projets dont j'apprécie maintenant la sincérité et la valeur.
En se sentant menacé ouvertement dans ses
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plus chères espérances , en voyant s'écrouler l'avenir qu'il avait si longtemps caressé, Egard retrouva enfin une lueur d'énergie.
— Vous aussi, madame! s'écria-t-il d'une voix vibrante qui domina le bruit des chaudrons, poêles et lèchefrites qu'on entendait toujours au dehors , vous aussi vous voulez donc m'accabler? vous aussi vous voulez me punir d'avoir rempli un devoir ?
— Un devoir ! interrompit le président.
— Un devoir, répéta Edgard, en continuant de s'adresser à madame Soubeyran. Votre voisine a pris à son service une vieille femme nommée Marguerite qui a déjà été soupçonnée plusieurs fois de vol et qui encore aujourd'hui est sous le coup d'un soupçon pareil. Des inculpations aussi souvent répétées devaient naturellement éveiller ma sollicitude. Par malheur, les charges parvenues jusqu'ici à ma connaissance, ne sont pas suffisantes pour motiver une arrestation immédiate. Eh bien , madame , j'ai voulu voir moi-même cette Marguerite , j'ai voulu la surprendre à Pimproviste , l'interroger , sans témoins , sans appareil officiel , et profiter de sa première émotion pour obtenir d'elle des aveux qu'on n'obtient jamais par la voie ordinaire d'un interrogatoire en règle.
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Voilà la vérité , madame , et vous , monsieur le président, comprenez-vous maintenant tout ce qui s'est passé et tout ce qui se passe ? En me voyant entrer de grand matin dans une maison habitée par une jeune femme , la malveillance a mal interprété ma démarche , on a dénaturé mes intentions : et voilà pourquoi on crie si fort au scandale, pourquoi on m'impute une bonne fortune , ou plutôt une extravagance dont je suis innocent , et dont la supposition seule me fait rougir.
Ce serait ici le cas de répéter avec le peuple : On n'enrage pas pour mentir. Dans son rôle de martyr du devoir , Edgard avait retrouvé l'aplomb , l'intrépidité , la faconde qui le distinguaient à l'audience ; ce fut au point que le président ne put s'empêcher d'exprimer sa satisfaction par un signe d'assentiment, et que madame Soubeyran désarma tant soit ped son regard.
— Madame , reprit Edgard , permettez-moi d'oublier que vous m'avez un instant tenu rancune ; en ce moment encore , j'ai un devoir à remplir, et, si sincères que soient mes affections , M. le président lui-même me reprocherait de ne pas savoir les sacrifier aux exigences de l'honorable position que j'occupe.
En achevant ces derniers mots , Edgard tra-
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versa le salon , ouvrit une des fenêtres à deux battants , avant même que madame Soubeyran eût pu deviner son intention , et avançant fièrement la tête, promena un regard impassible et serein sur les perturbateurs de l'ordre public qui fourmillaient et vociféraient à ses pieds.
Ce coup de théâtre , très-habilement calculé, produisit, proportion gardée, l'effet du Quos ego. Il y avait parmi les charivariseurs un certain nombre de boutiquiers et d'artisans qui vendaient à madame Soubeyran ou travaillaient pour elle ; ces gens-là comprirent qu'insulter le procureur du roi chez elle, c'était l'insulter elleinterne, et qu'une démonstration hostile de leur part pouvait nuire à leurs intérêts. Si Edgard se fût montré à la fenêtre de Maxime, on l'eut sifflé, lapidé peut-être ; à la fenêtre de madame Soubeyran, on le respecta. Peu à peu les murmures succédèrent aux vociférations, et le si lence aux murmures; trompée dans son attente la foule se fractionna, se dispersa , s'évanouit et la rue enfin rentra dans son repos accoutumé,
Ce fut alors que madame Soubeyran se leva et dit d'une voix émue à Edgard qui se retournait vers elle :
— Que venez-vous de faire, monsieur? Que pensera-ton quand on saura que vous êtes chez
moi, à peine au lever du soleil? Vous m'avez horriblement compromise, et je vais passer dans la ville pour votre maltresse !
— Ceci n'est malheureusement que trop vrai, dit le président.
— Je n'ai peut-être pas assez réfléchi, répliqua hypocritement Edgard. Du reste, ajoutat-il en se tournant vers le président, et en prenant autant qu'il lui était possible le ton doucereux, si j'ai causé un dommage à la réputation de madame, madame sait que je suis tout prêt à le réparer.
En se montrant brusquement aux émeutiere, Edgard avait réellement calculé qu'il faisait coup double et qu'il remportait deux avantages au lieu d'un. Le premier, en forçant l'attroupement à se dissiper ; le second, en obligeant madame Soubeyran, dans l'intérêt de sa réputar tion, à lui donner sa main sans délai. Seulement, Edgard venait de commettre une grose maladresse en laissant deviner dans ses dernières paroles le résultat qu'il attendait de son cal-* cul. Les femmes veulent bien qu'on les prenne d'assaut, mais non pas qu'on leur dévoile les moyens d'attaque, et qu'on leur démontre d'avance la certitude de leur défaite ; même lorsqu'elles sont esclaves, elles tiennent à paraître