CHAPITRE DEUXIÈME
Lorsque Tom fut sorti de l'apothicairerie, il se dirigea d'un pas ferme vers la demeure de miss Ketty. Cette miss Ketty d'ailleurs était une honnête et sage personne, un peu rieuse, parce qu'elle était jeune et passable-
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ment tournée ; un peu insouciante , parce que Tinsouciance est la philosophie obligée des pauvres ; un peu coquette enfin, parce qu'elle était fille d'Eve.
A la lueur d'une petite lampe munie de son abat-jour, miss Ketty était tellement * occupée à reprendre un point de tulle échappé, qu'elle leva à peine la tête au bruit que Tom avait fait en entrant, et sans ralentir le mouvement de son aiguille , elle lui dit sans façon :
— Monsieur Tom, je n'ai pas le temps de causer ce soir avec vous , j'ai de l'ouvrage pressé à finir pour demain. Allez-vous-en , monsieur Tom ! Bonsoir !
En toute autre occasion Tom aurait obéi sans murmurer , tant il était habitué à respecter les boutades et les capricieuses saillies de la jolie ouvrière ; mais le sentiment de la démarche grave qu'il venait faire lui donna le courage 4e la désobéissance , et il
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répondit d'une voix légèrement émue :
— Je ne vous dérangerai pat longtemps, miss Ketty, mais je irais partir et je viens vous faire mes adieux.
Ces paroles forcèrent miss Ketty à regarder Tom plus attentivement qu'elle ne l'avait fait jusqu'ici , et alors seulement elle remarqua son costume, son attitude et son air qui visait à la solennité.
~ Vous partes, monsieur Tom ! demandât-elle en fixant sur le grand et mince jeune homme ses yeux malicieusement étonnés , et où alles-vous, s'il vous plaît T
— À Edimbourg, dit Tom, forcé cette fois de se donner à lui-même une destination précise.
— El qu'aller- vous faire là?
— Attendre et chercher.
— Et qui vous a inspiré ce beau projet de départ?
— Vous peut-être ! ... dit Tom.
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Toute rieuse qu'elle était, miss Ketty n'eut pas la force de railler un dévouement qu'elle inspirait. Elle éprouva plutôt une sorte de remords à penser que ses imprudentes paroles de la veille avaient peut-être amené une détermination qui pouvait avoir des conséquences fâcheuse ; aussi dit-elle charitablement à l'élève de master Gromby :
— Avez-yous calculé les résultats probables de votre projet, monsieur Tom? Si ce sont mes paroles d'hier qui vous Font inspiré, je les rétracte. Maintenant, sans doute, vous ne pouvez pas être mon mari, car vous savez bien que la grande dame. qui est ma marraine ne voudrait pas me voir épouser un garçon qui n'a rien. Mais nous sommes jeunes encore , monsieur Tom , nous avons le temps d'attendre; et si plus tard master Gromby consentait à vous céder sa boutique, croyez-vous qu'une pauvre petite ouvrière comme moi ne serait pas trop heureuse d'ac-
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cepter la main d'an bon bourgeois comme vous le seriez? Ainsi donc, croyez-moi , monsieur Tom , n'allez pas à Edimbourg , restez chez votre patron ; et venez quelquefois causer avec moi comme par le passé. Je tâcherai de ne plus vous dire de paroles blessantes.
A ces sages exhortations, miss Ketty allait en ajouter d'autres encore, si son attention n'eût pas été brusquement détournée par le retentissement d'une fanfare militaire qui fit trembler les fenêtres. Au bruit des trompettes se mêlait le piétinement d'un grand nombre de chevaux et ce cliquetis d'armes qui accompagne toujours une troupe de cavalerie en marche. Sans plus s'occuper de Tom, miss Ketty, avec cette ardeur de curiosité qui la distinguait, ouvrit lestement sa fenêtre. Un escadron de cavaliers s'avançait, musique en tête et précédé par une escouade d'avant-garde, dont les soldats por-
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taient des torches allumée pour éclairer les mouvements de l'escadron* A la lueur de la résine enflammée , le cuivre des casques, l'acier des sabres, l'or des uniformes d'officiers croisaient leurs étincelles , et les habits rouges des soldats anglais serrés en colonne ressemblaient à la masse de feu compacte d'un incendie mobile. Miss Ketty, comme on peut le croire, n'avait pas trop de toute son admiration pour un spectacle si beau et si rare dans une petite ville ; aussi ne se lassait-elle pas de crier :
— Oh! les superbes uniformes ! oh ! les beaux soldats !
Pendant que Ketty se laissait aller à cette curiosité qu'excitent les spectacles militaires, Tom, debout derrière elle, réfléchissait mélancoliquement. Mais le pauvre garçon éprouva une mortification bien plus cruelle encore lorsqu'il entendit miss Ketty s'écrier avec un redoublement d'enthousiasme :
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— C'est luîi je l'aï reconnu tu premier rang! Bonjour, mon cousin I
La curieuse jeune fille ne bougea pas de sa fenêtre avant d'avoir vu passer soua tes yeux le dernier cavalier de l'arrière-garde ; ce fut seulement lorsqu'on n'entendit plus les pas des chevaux et le bruissement des armes, qu'elle se retrouva en face de Tarn , qu'elle avait complètement oublié.
Le pauvre garçon fit de son mieux pour garder son sang-froid ; mais craignant , s'il restait trop longtemps, que son émotion intérieure finit par déborder, il se contenta de dire i Ketty, en s'efforçant de retenir une larme prête à s'échapper :
~- Je tiens maintenant plus que jamais i partir, et je n'ai pas i être inquiet de vous pendant mon absence.
Et il s'inclina en signe d'adieu.
Une fois dans la rue, Tom retrouva toutes ses inquiétudes et toutes ses indécisions ;
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une petite pluie froide et glacée lui fouettait le visage; la nuit était sombre et le ciel chargé de nuages. Tom, pourtant, allait bravement se mettre en route, lorsqu'il entendit une voix qui murmurait à son oreille : Ingrat! En même temps Tom aperçut master Cromby debout à ses côtés» Cette apparition subite de son maître rendit à l'apprenti toute sa résolution ; aussi s'apprêtait-il à répliquer vivement, lorsque l'apothicaire reprit avec plus de tendresse qu'il n'en avait jusqu'ici montré à son élève :
, — Oui! vous êtes un itagrat, monsieur Tomf Quels reproches avez-vous à me faire? Ne vous ai-je pas pardonné jusqu'ici toutes vos fautes et toutes vos étourderies? Et ce n'est rien encore, monsieur Tom; je ne passais pas un jour sans m'occuper de votre avenir ! Je voyais en vous mon successeur , et j'étais heureux de penser que mon apothicairerie ne périrait pas dans vos mains !
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L'orgueil de Tora devait être satisfait ; les avances de master Cromby étaient assez claires, et, contre l'usage, le maître s'humiliait devant le serviteur.
— Écoutez, monsieur Tom, continua master Cromby après un instant de silence : revenez avec moi , j'ai un secret important à vous révéler. Quand vous m'aurez entendu, vous agirez ainsi qu'il vous plaira x je vous laisserai libre.
Tom était d'assez facile composition toutes les fois qu'on attaquait sa curiosité. H suivit donc master Cromby.
Nos deux personnages n'étaient qu'à cent pas de l'apothicairerie , quand ils crurent apercevoir dans l'obscurité un groupe* composé d'une trentaine de personnes ; ces trente personnes paraissaient disposées en cercle , et du milieu de ce cercle s'élevait une sorte de bourdonnement confus et menaçant que dominaient de temps en temps des exclama-
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lions telle» qjie celles-ci, proférées pour 1» plupart par des femmes :
— C'est une horreur î c'est l'abomination de la désolation ! ailes chercher la garde urbaine! Forçons la porte de la boutique ! brisons-en les carreaux ! à mort les papistes )
— A qui diable ces gens-là en ont-ils? dit maater Cromby en attirant prudemment Tom dans renfoncement d'une allée.
— Écoutez, dit Tom , j'ai entendu la voix de la vieille Marthe.
Et au bout d'un moment on entendit en effet la voix de la vieille Marthe, qui s'écriait plus furieusement que toutes les autres :
— A mort les papistes! les whigs , les torys ! les amalécites , et tous ceux qui n'ont pas prêté serment au covenant !
— Attendez-moi un peu, Tom, reprit masr ter Cromby en rassurant sur son front sa perruque , je vais me présenter seul devant ces gens-là et savoir s'ils, oseront méconnais
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t*e ma double qualité d'alderman etd'officler de garde urbaine.
Master Cromby n'eut pas le temps d'exécuter son héroïque résolution, car à peine avaitàl avancé la tète en dehors de l'alignement des maisons, que les vociférations redoublèrent d'intensité, et cette fois le nom de master Cromby lui-môme s'y trouvait mêlé.
— Ouvres votre porte , master Cromby , criaient i la fois sur tous les tons vingt voix différentes ; nous voulons l'empoisonneur ! % . . livret nous l'empoisonneur!
— Voici qui devient grave! dit master Cromby en se renfonçant prudemment dans l'allée obscure qui lui servait d'observatoire, de quel empoisonneur veulent-ils parler?
— Écoutez , répliqua une seconde fois Tom , qui partageait les inquiétudes de son maître, voilà la vieille Marthe qui parle.
C'était en effet Marthe qui formait le cen-
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tre du rassemblement tumultueux , et elle se croyait obligée d'expliquer à chaque nouveau venu la cause du tumulte qui se faisait dans la rue après l'heure du couvre-feu.
— Oui , mon frère , disait-elle en ce moment à un boucher de la ville, grand amateur de toutes les occasions où on pouvait faire du tapage, Meg, la dernière espérance du co venant, est morte, et elle est morte empoisonnée; l'élève du vieux papiste master Cromby m'avait donné une potion pour elle, mais la pauvre chère femme n'en a avalé que quatre ou cinq gouttes, et elle est morte sans prononcer le nom du covenant !
Et les vociférations recommencèrent.
— Qu'on nous livre Tom l'empoisonneur ! reprenaient les uns; Tom, Tom, mon mignon , disaient les autres avec un mélange d'ironie et de cruauté , ta figure fera trèsbon effet au bout d'une potence.
L'anxiété de Tom était à son comble. Il
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se rappelai! avoir confié à Marthe le premier flacon qui lui était tombé sous la main , et la crainte d'avoir commis involontairement un crime lui semblait plus terrible encore que la crainte du châtiment.
— Mon pauvre garçon , lui dit master Gromby avec une émotion véritable , dans l'état actuel des choses il serait imprudent de te montrer ce soir et peut-être même d'ici à quelques jours. Tu vas prendre la route dlnverness ; quand tu auras marché pendant une heure , tu trouveras l'auberge de la Hache du Lochaber ; tu t'y arrêteras , et demain tu prendras la voiture publique qui te conduira à destination. Une fois arrivé à Inverness, tu te présenteras chez mon confrère ma&ter Borigsdale, qui te recevra comme, son fils.
En parlant ainsi, master Cromby glissait dans la main de Tom une bourse assez ronde , qui pouvait contenir la valeur de
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quatre ou cinq guinées, et il ajouta : — N'oublie pas de m'écrire aussitôt que tu seras arrivé à bon port. Maintenant, en route, mon garçon. J'entends d'ici les pierres qui commencent à rebondir sur la devanture de ma boutique , et il ne faudrait qu'un méchant hasard pour livrer ta vie à la fureur de cette populace.