CHAPITRE TROISIÈME
Tom atteignit bientôt en courant le chemin qui conduisait à Inverness ; après avoir mis la distance de deux ou trois portées de fusil entre lui et ses ennemis , il ralentit le pas: il suivait une route unie, au niveau
54 llf PBtTlIfDAlfT.
de la racine des bruyères qui couvraient toute la surface du glen (vallée). La nuit était toujours obscure, et les pensées qui assiégeaient l'esprit du jeune homme étaient en harmonie avec le sombre aspect du ciel et de la terre. Maintenant Tom n'était plus un aventurier leste et présomptueux qui s'en va gaiement à la recherche de ses nobles parents et à la poursuite de ses hautes destinées ; il était proscrit, sous le coup d'une accusation d'homicide. Aussi marchait-il la tête baissée et écoutant avec tristesse le frémissement du vent qui soufflait par rafales, et courbait en passant la cime de» bruyères. Quand le vent se taisait, son oreille était plus inquiète encore. Il ne pouvait se défendre d'un sentiment de terreur en entendant ces mille bruits mystérieux de la nuit qui rendent la solitude si effrayante, et sa terreur redoublait chaque fois qu'un poney sauvage , réveille par le
un *ft*TSn»A!rr. B5
bruit de ses pas, traversait la route en secouant sa crinière et en prolongeant son rauque hennissement.
Un coup de sifflet retentit subitement aux oreilles de Tom , et de place en place d'autres coups de sifflet répondirent k cet appel. Tom s'arrêta et distingua à quelques pas devant lui une masse blanche qui se dressait au-dessus des bruyères. Cette niasse restait immobile, et il n'était guère possible d'en déterminer la nature. Était-ce une créature vivante ou une de ces pierres grisâtres qu'on rencontre à chaque pas en Ecosse? L'incertitude de Tom cessa bientôt, ear la bruyère commença à s'agiter, et Tom aperçut distinctement un homme qui étendait ses bras d'un côté de la route à l'autre, dans l'intention de lui barrer le passage.
Cet homme était un véritable géant. L'obscurité le grandissait encore et lui donnait l'aspect d'un fantôme. Il avait les jambes et
66 vif PMHKDAI1T.
les pieds nus , le corps couvert de peaux de mouton, et autour de son cou , qui ressemblait au cou d'un taureau , voltigeaient d'épaisses boucles de cheveux noirs. Cet homme n'était évidemment pas seul, car le» bruyères continuaient à s'agiter, et au-dessus de leurs flots se dressaient d'instant en instant d'autres têtes. Dans une pareille situation, Tom n'avait d'autre courage à montrer que le courage de la résignation. Cependant, comme le géant qui s'était posé si brusquement à sa rencontre ne faisait encore aucun mouvement, notre aventurier se décida à faire quelques pas en avant en sifflotant entre ses dents, pour feindre un peu d'assurance, un vieil air que master Gromby lui avait appris.
— Voici un jeune merle qui siffle bien haut, dit alors le géant , qui n'avait sans doute attendu qu'un prétexte pour entamer la conversation.
Vil PltTIWANT. 57
En même temps il s'avança vers Tom , l'examina de la tète aux pieds, et à la suite de cet examen ajouta brusquement :
— Il me semble, mon jeune maître , que vous n'avez pas encore assez de barbe au menton pour vous permeftre de chanter l'air du grand Wallace. Vous ressemblez à quelque lowlander égaré dans nos montagnes plus qu'à un enfant de la bonne race de Gaël. Mais enfin, jeune coq qui chante a ordinairement la panse bien garnie ; aussi ne refuserez-vous pas de m'octroyer quelques pièces de monnaie ; je vous promets de boire à votre santé à la plus prochaine auberge.
Pendant que le géant parlait ainsi, un de ses compagnons s'était approché et semblait remarquer avec peine la tournure que prenait la conversation. Ce nouveau venu n'avait pas l'extérieur sauvage du premier , et à son costume on pouvait le reconnaître pour
5* I!!f FAiTSUftAUT.
un véritable highlander. Son kilt (jupon), étroitement serré au-dessus des hanches à l'aide d'un ceinturon de cuir , dessinait ses formes . robustes, et on remarquait autour de son cou et de ses épaules cette écharpe d'étoffe à carreaux qu'on nomme encore aujourd'hui le plaid montagnard.
— * Vous êtes donc décidément incorrigible ! dit celui-ci à son farouche compagnon , et vous ne renoncerez jamais à faire la maraude? Est-ce donc en attaquant les voyageurs sur les grands chemins que vous prétendez soutenir la sainte cause que nos pères ont défendue et que nous défendrons «à notre tour? Fi ! Diksdale, votre conduite est indigne d'un fidèle serviteur du légitime roi d'Ecosse et d'un membre du dan des. Camérons ! Allons, laissez ce jeune homme r et une autre fois ne nous éveillez plus à coups de sifflet , à moins que vous n'aperceviez sur la route une escouade d'habits rouges.
CM PfttTMDAHT. 59
Cette mercuriale , débitée d'une voix ferme, n'était pas tout à fait du goût de celui qui l'entendait ; mais le respect qu'il semblait avoir pour son compagnon tempéra l'expression de sa mauvaise humeur, et il se contenta de répondre :
— Vous avez raison, Burke, ma conduite • n'est pas parfaitement digne d'un honnête et loyal serviteur des Stuarts. Mais au lieu de tous en prendre à ma nature incorrigible, vous feriez bien d'accuser le malheur des temps. Hier ma femme m'a servi à dîner des éperons dans un plat , ce qui signifie, en bonne langue gaélique : «H est temps de monter à cheval, car le buffet est vide et les enfants ont faim. » Voulez-vous que je laisse mourir ces pauvres créatures, et ne puis-je pas demander quelques pièces de monnaie à l'ami inconnu que je rencontre dans nos bruyères?
Sur la fin de cette réplique le géant écos-
sais avait un peu relevé la voix , en remarquant que les autres highlanders,qui jusque* là étaient restés à l'écart , commençaient à se rapprocher. Quand ils furent arrivés sur le lieu de la scène, le géant maraudeur retrouva son aplomb et dit à Tom:
— Voyons , jeune homme , dépêchonsnous, exhibez-moi votre bourse et fiez-vous à ma loyauté. Soyez sûr que je vous laisserai de quoi continuer largement votreroute.
Cette fois, le loyal Burke ne vint pas au secours de Tom , soit qu'il désespérât de l'efficacité de ses remontrances , soit que la présence des autres highlanders ne lui laissât plus aucune chance de faire triompher la morale ; il prit le parti de s'éloigner.
Tom comprit que sa dernière espérance venait de s'évanouir, et il abandonna sa bourse à son farouche agresseur. Celui-ci versa dans le creux de sa main les pièces d'argent qu'elle contenait et les fit résonner
UA PftftTUIDANT. 01
joyeusement à son oreille ; puis tout à coup il se baissa comme pour chercher à terre une demi-guinée qui venait de lui échapper. Probablement cette recherche ne fut pas inutile , car il se redressa bientôt , fit encore une fois tinter le métal, et dit A Tom en lui rendant sa bourse :
— J'espère que vous ne serez pas mécontent de moi, je vous restitue les trois quarts de votre fortune et n'ai gardé pour moi que les menues pièces. Maintenant , en route !
Ces derniers mots s'adressaient aux autres highlanders qui s'éloignèrent avec lui à grands pas, et disparurent bientôt dans l'obscurité.
La bourse de Tom était encore suffisamment lourde ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir de la supercherie dont il avait été dupe ; quand il la secoua, il s'aperçut que le contenu ne rendait plus qu'un son rauque; il y enfonça ses deux doigts et ne trouva en
69 Vil PfttTSNBAUT. .
place des gainées absentes qu'une dizaine de petits cailloux qui grinçaient en se frottant les uns contre les autres. Cette première leçon était de nature à calmer l'humeur aventurière de Tom ; mais il avait beau regretter la paisible boutique de master Gromby , la fureur de la vieille Marthe en gardait trop soigneusement l'entrée. Il se remit donc en marche, et au bout d'une heure il se trouva en face d'une grande maison , dont une lanterne placée un peu au-dessous du toit éclairait la façade. Au moyen de cette lanterne on pouvait aperce* voir, entre deux croisées, une espèce de tableau grossier qui représentait une longue gaule au bout de laquelle était attachée une faux tranchante, et au pied de cette singulière enseigne, on pouvait lire ces mots :
A la Haohe du Loohator.
Cette gaule année de fer était en effet l'arme la plus terrible des highlanders , et à
UN PKâTItlDAFIT. OS
la bataille de KSlfe-Krankie, elle avait fauché des régiments anglais tout entiers.
Quoique la nuit fût déjà avancée, l'intérieur de l'auberge de la Moche du Lochaber était aussi animé qu'en plein jour : outre que les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées, on entendait distinctement du dehors un bruit de voix diverses qui se croisaient vivement. Épuisé de fatigue et mourant de faim, mais toujours indécis et craintif , Tom s'approcha de la porte , et en ce moment une voix qu'il crut reconnaître pour celle du brigand qui l'avait dépouillé entonna le premier couplet de la ehanson écossaise intitulée le SommeUdelaClaymore* Nous donnons au lecteur une traduction de ce couplet, en lui demandant grâce pour notre poésie de romancier :
Reste cachée, ôjma bonne claymore !
Reste cachée en attendant Que le pibroch l'éveille encore.
64 UR UftTBlf*4!fT.
Voici venir le jeune prétendant t Alors, alors, 6 ma bonne claymore !
Tu te réveilleras plus fière que jamais, Et tu feras couler des flots de sang anglais
Pour étancher la soif qui te dévore.
Reste cachée, ô ma bonne claymore !
A mesure que la voix du chanteur s'élevait , son accentuation devenait plus distincte, et les doutes de Tom se changeaient en certitude. S'il entrait dans l'auberge , il allait de nouveau se trouver en face de ses agresseurs.
Cette pensée n'était guère rassurante , mais Tom se sentait cruellement fatigué, et la pluie froide qui continuait à tomber avait humecté toutes les coutures de son costume un peu trop printanier. D se décida à pousr ser doucement la porte et alla s'asseoir , le plus légèrement possible, à l'extrémité du centre lumineux. L'aubergiste seul remarqua sa présence. Quant aux highlanders, ils
Ulf ratTtMMNT. Ui
ne levèrent même pas la tète, occupés qu'ils étaient à écouter le chanteur et à rider un énorme bol de toddy, sorte de mélange composé de wiskey, de sucre et d'eau chaude. Placé auprès de Diksdale, le loyal Burke semblait avoir oublié sa rancune, et prenait comme les autres sa part de grog. Si sa conscience murmurait encore au souvenir de ce qui s'était passé, on peut affirmer que son gosier s'accommodait assez bien de la doctrine du fait accompli.
Diksdale venait d'achever le troisième couplet de la chanson jacobite, et Toin corn* mençait à regarder -du coin de l'œil la bière mousseuse et le lard fumé que l'aubergiste avait déposés silencieusement devant lui , lorsque le bruit des pas de plusieurs chevaux rententit au dehors.
— Les dragons ! dit Burke en se levant. Silence > Diksdale , si vous tenez à votre liberté et si vous voulez marcher avec les
06 Vif PlfTUWAlVT.
hommes de votre clan, quand celui qutvw* mxvez aura donné le signal.
— Ne craignes rien , dit celui-ci en portant sa main à la hauteur de sa ceinture r probablement pour chercher la poignée d'uakirt; j'ai encore le moyeu de répondre à une escouade de dragons anglais»
— Et si vous le faites vous commettrez une grave imprudence, et vous compromettrez une cause que vous devez servir de toutes vos forces.
— Vous avez raison, Burke, je me tairai r et quel que soit mon goût pour la conversa* tien avec les habits rouges, je le sacrifierai aux besoins de la cause dont vous parlez.
— Les habits rouges ! dit en ce moment l'hôtelier , qui était sorti sur le seuil de la porte pour juger par lui-même de la nature de l'aubaineque le piétinement des chevaux lui annonçait.
Six dragons du régiment de Gartner ve-
Il IV PKÉTENOAIU. 67
naîent en effet de faire balte à la porte de l'auberge, et presque aussitôt le brigadier qui les commandait dit d'une voix, forte & l'aubergiste :
— Holà ! maitre Kerkeby , l'air de votre Ecosse pousse à la soif, et voilà deux heures que nous marchons sans trouver un contrevent ouvert et un verre de vin en perspective. Vous plairait-il descendre à la cave et nous envoyer votre servante pour qu'elle ait l'œil sur nos chevaux ?
Le brigadier et ses six hommes mirent pied à terre et entrèrent dans la salle commune, non sans se donner le plaisir puéril de faire résonner sur les briques du plancher les éperons d'acier qui ornaient le talon de leurs bottes.