‹ Un prétendantChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Le chef de celte brigade pouvait passer pour le type complet du cavalier anglais. C'était un homme de cinq pieds et quelques pouces, dont la perruque, poudrée avec le plus grand soin et selon l'ordonnance, eût fait honneur au plus ridicule et au plus fat

des petits-mattres français. Il était tellement serré dans son uniforme, que ses mouvements semblaient pour ainsi dire artificiels ; il tournait le cou d'une seule pièce, se cassait en deux au lieu de se plier quand les exigences du service le forçaient à se baisser, et levait à chaque instant la main avec une sorte de régularité mécanique, soit pour s'assurer que sa queue , cette partie essentielle du soldat, selon le général Cope, était toujours à sa place, soit pour faire prendre au revers de son habit le pli qu'il jugeait le plus propre au développement de sa poitrine plastronnée.

En passant près des highlanders, il jeta sur eux un regard de mépris qui signifiait : Que vient faire ici cette canaille? et alla s'asseoir avec ses six hommes au plein centre de la lumière, c'est-à-dire à égale distance des enfants de la montagne et de l'élève de master Cromby.

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— L'envie me prend, dit le redoutable Diksdale à l'oreille d'un de ses compagnons, d'aller couper la queue à ce pantin habillé en soldat ; vous verrez que j'aurai fini mon opération avant qu'il ait eu le temps de tourner la tète.

— Un peu de patience, dit Burke aussi à voix basse, il ne faut pas couper les queues sans les tètes, et tu sauras bientôt combien une hache du Lochaber peut faucher de tètes d'Anglais en moins d'une minute.

Pendant que les montagnards saluaient de cette façon l'entrée des dragons anglais et du gentleman qui les commandait, Tom se disait dans son coin :

— Je serais bien simple de manger mon maigre morceau de lard , en l'arrosant de quelques gouttes de mauvaise bière, quand il dépend de moi de recouvrer mon argent volé et de souper aussi confortablement que le souhaitera mon appétit !

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A la suite de cette délibération intérieure, il s'approcha de la table autour de laquelle étaient assis les dragons, et glissa quelques mots à l'oreille du brigadier.

— Oui-da ! mon garçon , dit celui-ci à Tom en grossissant sa voix déjà très- vibrante et en appliquant sur la table, avec la précision méthodique qui présidait à tous ses mouvements , un énorme coup de poing ; oui-da! mon pauvre agneau, tu as été dépouillé par des loups de montagnes ! Attends un peu et tu vas voir comment le brigadier Maxwell venge l'opprimé, châtie l'oppresseur et soutient l'honneur de ses galons!

Ces exclamations avaient attiré l'attention des highlanders , et sans savoir encore ce dont il s'agissait, ils se tournèrent tous à la fois vers le groupe en uniforme.

— Holà, mes maîtres, dit alors le brigadier après s'être levé au moyen de deux secousses parfaitement égales et en s'adres-

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saBt aux montagnards, lequel do vous s'est permis d'arrêter ce jeune garçon sar la grand'route et de lui enlever tout l'argent qu'il possédait?

Les cinq montagnards jetèrent à la fois tes yeux sur Toni , et Diksdale, qui le reconnut, n'hésita pas à répondre :

— C'est moi! après?

— Après ! infâme voleur ! dit le brigadier furieux. Veux-tu que je te fasse avaler mon sabre pour renfoncer dans ta gorge ton insolente question? Après ! chien d'Ecosse ! Et d'abord tu vas rendre à ce jeune garçon tout ce que tu lui as volé ; ensuite je te ferai prendre au collet par deux de mes hommes, et je t'enverrai dans quelque bonne prison d'Angleterre.

En parlant ainsi, le brigadier s'avança vers le géant écossais dans l'intention d'exécuter lui-môme une partie de ses menaces.

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— N'avance pas ! cria Diksdale en portant de nouveau la main au manche de son poignard.

Mais Burke, lui arrêtant vivement le brasr lui dit en langue gaëlique :

— Diksdale, au nom de notre Chariot qui va revenir, je vous défends de bouger.

L'athlétique Écossais resta encore un instant sous l'impression de la colère qui Fanfmait et comme s'il n'eût pas entendu la recommandation de son compagnon ; à la fin pourtant il se laissa retomber sur sa chaise en grommelant :

— Faites donc comme il vous plaira r Burke, et parlez pour moi : votre langue est plus prudente que la mienne.

Burke s'était avancé vers le brigadier.

— Votre honneur a tort de s'emporter,, lui dit-il avec politesse; les explications valent mieux que les injures, et votre uniforme est toujours respectable quand celui

qui le porte ne dépasse pas la limite de ses devoirs.

— Silence! s'écria le brigadier, et restituez ce que vous avez volé.

— Je ne restituerai rien! hurla en ce ' moment Diksdale, qui ne pouvait plus se

contenir.

— En ce cas, je tiendrai ce que j'ai promis, dit le brigadier en tirant son sabre.

— Monsieur, dit Burke en se plaçant devant lui, ce que vous faites là est une grave imprudence.

Le brigadier n'écoutait plus rien, et ce fut avec emportement qu'il répliqua :

— Entendrai~je encore longtemps ce maudit corbeau qui croasse à mes côtés? Au large , orateur du diable , si tu tiens à ta peau de brigand !

En pariant ainsi, le brigadier avait repoussé Burke; mais celui-ci se plaça de nouveau devant lui et lui dit froidement :

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— Votre honneur ne passera pas.

— Mon honneur va te couper les oreilles t En disant cela le brigadier lança à Bûrke

un coup de sabre ; mais celui-ci esquiva le coup, saisît le brigadier, l'enleva de terre et le renversa sur le plancher.

A la vue de leur chef étendu sans mouvement et tout d'une pièce, comme un héros dans son armure, les dragons anglais s'étaient levés précipitamment et s'apprêtaient à fondre tous ensemble sur Burke, qui, debout près du brigadier, se contentait de lui dire tranquillement :

— Relevez-vous, monsieur; au moyen d'un coup de brosse à votre habit et d'un œil de poudre à votre perruque, personne ne s'apercevra de votre mésaventure.

De leur côté, les montagnards ne demandaient pas mieux que de charger vigoureusement les Anglais ; une lutte était imminente, et cette lutte ne pouvait manquer

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d'être sanglante. Mais en ce moment un nouveau personnage entra dans la salle, et sa présence changea comme par enchantement la face des choses.

Cet individu était un homme d'une quarantaine d'années ; son visage pâle et presque blafard était animé par une expression remarquable d'intelligence et d'activité. Ses yeux creux et enfoncés dans leur orbite avaient cette puissance d'attraction qui indique les volontés supérieures et l'étude approfondie des hommes. Bu reste, à son costume, il eût été difficile de deviner précisément la position de ce personnage. Ce costume se composait d'un habit à la française de couleur marron, d'une perruque et d'une culotte de soie. Par conséquent, celui qui le portait pouvait être également ou quelque employé du gouvernement an* glais en tournée dans les petites villes, de l'Ecosse, ou quelque industriel français non-

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veUement débarqué, ou enfin quelque pasteur presbytérien voyageant dans un intérêt de propagande religieuse.

Quoi qu'il en soit, à la vue de ce mystérieux personnage, les highlanders renfoncèrent vivement leurs kirts et se rassirent t sans même remarquer que les dragons continuaient à brandir leurs sabres d'un air menaçant.

— Que se passe-t-il donc? demanda Tinconnu, qui était entré par une petite porte intérieure communiquant de la petite salle aux autres pièces.

— H y a, dit le brigadier en rétablissant la symétrie de sa perruque un peu compromise, que ees gens-là ont dépouillé un pauvre jeune homme et ne veulent pas restituer ce qu'ils ont pris. Quant à moi , si je suis tombé, c'est que le pied m'a glissé au moment où j'allais prendre au pollet l'un de ces brigands.

L'étranger arrêta successivement son regard sur le brigadier, qui parlait, sur Tout, qui appuyait de la tête cette déclaration, et sur les montagnards, que son aspect avait si fortement impressionnés.

— C'est Biksdale qui aura fait un tour de sa façon, murmura-Ml entre ses dents. Puis, 9'adressant sans hésiter au géant écossais, il lui dit d'une voix impérieuse : Biksdale , rendez ce que vous avez pris !

Biksdale se leva, s'approcha de*Tomavee un air de confusion enfantine et remit entre ses mains une certaine quantité de pièces de monnaie.

— Tout y est-il? demanda l'étranger.

— Oui, votre honneur, répondit le maraudeur, sauf le prix du bol de toddy que nous venons de boire.

— Et que je payerai de bon cœur, interrompit Tom, qui venait de retrouver la parole en revoyant ses chères guinées.

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Alors l'étranger fit signe à Burke d'approcher et lui parla quelque temps à voix basse. Celui-ci alla retrouver ses compagnons, leur parla de même à son tour, après quoi il sortit avec eux de l'auberge*

La soumission des montagnards pouvait assurément donner une haute idée de la position que l'étranger occupait* mais elle devait aussi éveiller certains soupçons.

— Je remercie votre honneur, dit le brigadier en s'adressant à l'étranger, d'avoir interposé son autorité entre nous et ces brigands, quoique à vrai dire nous eussions été heureux de nous faire justice. Ce devoir de politesse rempli, permettez-moi de remplir un autre devoir non moins important, et de vous demander quel est votre non*, d'où vous venez, où vous allez, et pour quel motif enfin vous voyagez dans ces montagnes.

L'étranger ne parut pas embarrassé par

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cette série de questions : seulement un sourire ironique, qui d'ailleurs lui était habituel , plissa légèrement ses lèvres. Il prit dans la poche de son habit un portefeuille en cuir et en tira un papier qu'il déplia avant de le remettre au brigadier. Celui-ci en lut attentivement le contenu et le rendit à l'étranger en disant :

— Tout est en règle, monsieur ; le signalement est exact et le motif de votre voyage est parfaitement indiqué.

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