CHAPITRE CINQUIEME
Cet étranger se nommait Maitwood sur son passe-port, il était fabricant de bière et il avait le projet de visiter toutes les petites villes de la côte d'Ecosse pour y faire des opérations de commerce. A ces renseigne-
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ments officiels „ nous ajouterons les renseignements suivants : Il était arrivé à l'auberge de la Hache du Lochaber une demiheure environ avant la venue des montagnards, et par conséquent une heure avant celle des dragons* Le cheval qui lui servait de monture était un de ces chevaux de petite race , mais agiles et pleins de feu, qui marchent d'un pied sûr au bord des précipices et franchissent d'un bond les ravins. En arrivant, il avait demandé à l'aubergiste une chambre pour lui seul ; et après un minutieux examen de toutes les chambres disponibles, il s'était installé dans un petit cabinet obscur et mal en ordre, mais qui avait vue sur le glen. Une fois délivré de la présence de son hôte, il avait fermé en dedans la porte du cabinet et s'était abandonné sans contrainte à l'impression d'une mauvaise humeur dont il eût été difficile de préciser la cause.
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Tantôt il s'avançait vers la fenêtre qui avait vue sur la bruyère , et là, l'œil en arrêt, l'oreille tendue, il semblait chercher à percer l'épaisseur des ténèbres et appeler avec avidité un bruit particulier qui se faisait trop longtemps attendre ; tantôt, las de ses efforts inutiles , il se laissait retomber sur sa chaise en murmurant des exclamations vagues telles que celles-ci :
— Personne encore ! et cependant tout délai* est impossible!... Demain tous ceux que j'ai réunis se disperseront ; je ne pourrai plus les retenir ! L'affaire sera manquée !
Enfin il tira de son portefeuille plusieurs lettres et les parcourut des yeux, en analysant à demi-voix une partie de leur contenu, et en intercalant dans son monologue le nom des signataires.
— Lord Lovât ! dit-il d'abord ; qui peut savoir ce que ce vieux renard a dans l'àmc, et comment deviner les intentions d'un
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homme qui ne s'avance que pour reculer, qui n'affirme qu'à moitié, ne s'exprime qu'à, demi-mot et ne se sert de la parole que pour mieux déguiser sa pensée ? « Mon cher mon- « sieur, m'écrit-il, vous ne pouvez pas doute ter de l'intérêt que je prends à l'affaire « dont vous me parlez; mais mes jambes « sont bien vieilles , mon bras bien faible, « et vous savez que je suis à peu près rat* u taché à la nouvelle combinaison,, Je n'ai « jamais oublié mes anciens amis , mais je « ne voudrais pas me brouiller ouvertement « avec les nouveaux. Cependant, mon cher « monsieur , je me rendrai auprès de vous « au jour indiqué ; nous causerons, et peut- » être serai-je assez heureux pour faire u goûter à celui que vous représentez les « conseils de mon expérience. »
Ici l'étranger interrompit sa lecture et murmura avec amertume :
— Les conseils de son expérience! qu'il dise
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donc les inspirations de son égolsme et tes observations lâches d'un dévouement qui craint la gloire du martyre*
« Ce serait folie d'entreprendre une aussi « vaste affaire que celle qui nous occupe « avec les faibles ressources dont nous pou- « vons disposer. La France avait promis son « concours; mais au moment d'agir, la « France a changé d'avis, et on ne peut « rien sans la France. »
—Voilà ce qu'ils disent tous, et pour dissimuler leur mollesse sous un faux air de prudence ils ajoutent : « Attendons! un « changement de ministère peut amener un « changement dans les résolutions du goûte vernement français ; que la France nous « aide et nous agirons. >• La France ne nous aidera pas , messieurs , c'est moi qui vous le déclare ; la France a coutume de payer ses alliés de belles paroles et de les abandonner au moment du danger. Hais ne
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pouvons-nous pas nous passer de l'appui du gouvernement français? Ne pouvons-nous pas agir par nous- mômes ?
. Ici l'étranger prêta de nouveau l'oreille aux bruits qui pouvaient venir du dehors, puis prenant une seconde lettre , il lut ce qui suit :
• « Mon cher monsieur, je me trouverai au « rendez-vous; mais n'attendez pas que je « prenne part à l'affaire épineuse dont vous « m'entretenez. Je verrai celui que vous k m'annoncez , mais pour lui dire : Dans « l'intérêt de votre sûreté , retournez aux « lieux d'où vous venez , nous vous aimek rons, nous vous plaindrons toujours ; mais * nous ne pouvons plus vous défendre* » — Et c'est Gaméron de Lochiel qui écrit cela I dit l'étranger en froissant avec colère la lettre dont il venait de lire une partie. Celui qui parle ainsi est le petit-fils d'un homme qui a combattu à Killie Krankie aux
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celés du vicomte de Dundee ! Et tous , le duc de Perth , sir James Campbell, James Stuart parlent comme lui. Tous ces hommes semblent endormis, et le pibroch ne les réveillerait pas ! Pourtant , ajouta l'étranger après une pause d'un instant, une dernière espérance me restait encore; ils verront, me disais-je, celui qu'ils repoussent de loin, ils retrouveront dans ses traits Jes traits de ceux an service de qui leurs ancêtres sont morts ; la voix si puissante des souvenirs réchauffera leurs cœurs glacés, et peut-être ne s'en rencontrera-t-il plus un seul qui hésite, au moment suprême, à tirer son épee.
Les yeux de l'étranger s'étaient animés d'un éclat extraordinaire tandis qu'il prononçait ces derniers mots ; mais cette lueur d'illusion n'eut que la durée d'un éclair. Le glen était toujours silencieux , les ténèbres qui enveloppaient les bruyères étaient
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toujours compactes, et l'étranger reprit avec une profonde tristesse :
— Cette nuit, tous ceux que j'ai convoqués seront au rendez-vous, mais celui qu'ils viendront chercher n'y sera pas!
En parlant ainsi , l'étranger se laissa de nouveau tomber sur sa chaise , et il était plongé dans une sombre rêverie lorsque le bruit de la querelle survenue entre les montagnards et les dragons anglais frappa son oreille. Nous savons quel effet produisit son intervention et nous pouvons maintenant reprendre notre récit au point où nous l'avons laissé*
— En selle , messieurs ! dit le brigadier de dragons à ses soldats , après avoir vidé un énorme verre d'aile, pour se remettre sans doute des émotions de sa chute.
Les dragons anglais se levèrent, et le brigadier , s'approchait du soi-disant marchand de houblon , lui dit amicalement i
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— • Si nous nous rencontrons jamais, monsieur, j'espère que nous ferons plus ample connaissance ; pour le moment , notre service nous réclame, et nous avons déjà perdu trop de temps.
— On dit en effet qu'en ce moment votre service est très-pénible , observa l'étranger.
— Oui, oui , répliqua le brigadier, ces damnés Écossais veulent relever la tète ; mais pardieu! il suffira de quatre dragons et d'un brigadier pour les mettre à la raison.
— Croyez-vous? dit l'étranger en mélangeant dans son sourire l'ironie et la tristesse.
Le brigadier ne remarqua pas ce sourire, occupé qu'il était à rassurer la boucle de son ceinturon.
— Au revoir , dit-il en tendant la main au marchand de houblon, et tâchez de faire de bonnes affaires dans ces contrées.
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L'étranger ne parut pas avoir entendu ces dernières paroles; son regard avait repris son expression de vague inquiétude; il fit quelques pas avec agitation , croisa les bras, et resta quelque temps immobile dans cette attitude , pendant qu'on entendait au dehors le hennissement des chevaux , qui broyaient en s'éloignant les cailloux de la route. Pour arracher l'étranger à ses tristes réflexions , la présence de Tom ne suffisait pas , et il ne fallut rien moins que la voix retentissante de l'aubergiste.
— Le souper de son honneur est prêt, dit celui-ci.
L'étranger promena quelque temps ses yeux autour de lui , comme si les paroles de l'aubergiste eussent frappé son oreille sans arriver à son esprit ; et en ce moment il rencontra la figure étonnée et naïve de Tom au bout de la ligne que parcouraient ses regards.
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— Jeune homme, lui dit-il avec une certaine vivacité dont nous allons expliquer le sens, voulez-vous me faire le plaisir de souper avec moi?
Il était évident qu'en adressant à Tom cette invitation , l'étranger ne cédait qu'au désir intérieur de donner le change à ses inquiétudes ; il voulait entendre un bruit quelconque qui couvrit le bruit de sa pensée; aussi , reprit-il sans même prendre la peine de regarder celui à qui il parlait;
— Venez, jeune homme ; mon souper est certainement meilleur que le souper qui vous attend, et nous boirons du vin de France*
Tom n'avait pas de raisons pour refuser une semblable proposition ; aussi suivit-il l'étranger et entra-t-il avec lui dans le cabinet. L'étranger fit apporter un couvert de plus pour son convive et ferma de nouveau la porte en dedans; la fenêtre qui avait vue
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sur leglen était toujours ouverte, et la brise qui par instant s'y engouffrait faisait vaciller la lumière. Du reste, le souper était aussi succulent que Tom pouvait le désirer. Sur une petite table recouverte d'une nappe éblouissante de blancheur apparaissait un magnifique canard sauvage bardé d'aiguillettes de lard fumé qui répandait le plus délicieux arôme. En outre, le gourmet le plus expérimenté eût remarqué avec satisfaction la bonne mine d'une demi-douzaine de côtelettes évidemment dérobées à un mouton des lowlands; enfin, aux deux bouts de la table, deux bouteilles poudreuses dressaient leurs cols longs et effilés qui disaient mieux que ne l'aurait pu faire une étiquette : vin de France, cru de Bordeaux. Tom ne s'était jamais trouvé à pareille fête. D fit honneur à tout ce que son hôte lui offrit, surtout au vin de France, qui lui parut bien supérieur à l'aile que master Cromby
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lui administrait parcimonieusement. Pour l'étranger, an contraire, il ne touchait à rien, et de temps en temps il s'agitait sur sa chaise, comme si l'immobilité de son corps lui eût rendu plus insupportable l'agitation de son esprit.
— Êtes-vous muet , jeune homme? ditil à Tom , et ne sauriez-vous me raconter quelque histoire; la vôtre, par exemple?
Tom avait trop à se louer jusqu'à présent des manières de son hôte pour lui refuser une si légère satisfaction , d'ailleurs le vin de Bordeaux commençait à le mettre en belle humeur, et sa langue remuait joyeusement dans son palais. 11 ne se fit donc pas prier pour entamer l'histoire de sa vie, sans omettre les particularités de sa naisance, l'éducation qu'il avait reçue chez master Cromby, et comment il avait pris la résolution d'aller à la recherche de ses pa-
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renls inconnus, qui ne pouvaient manquer d'être d'illustres personnages. Pendant que Tom racontait tout cela, l'étranger l'écoutait à peine , et à voir sa physionomie vaguement émue, on pouvait affirmer qu'il n'entendait rien qu'un bourdonnement confus , sans signification et sans portée : c'était du reste tout ce qu'il paraissait vouloir ; car de temps en temps, quand Tom s'interrompait, il lui disait vivement :
— Continuez, mon garçon, continuez.
— Mais vous ne m'écoutez pas, répondit Tom qui avait fini par remarquer la distraction de son auditeur.
— Si fait ! je vous écoute.
L'étranger n'eut pas le temps d'achever sa phrase. En ce moment le son d'un pibroch s'éleva des profondeurs du glen , et monta d'écho en écho. L'étranger se leva vivement, s'approcha de la fenêtre entr'ouverte , et Tom le vit se pencher en avant, sans doute
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pour considérer de plus près le musicien de la vallée.
L'étranger siffla lentement une mélodie < et le pibroch se tut tant que cette mélodie dora; mais lorsque sa dernière note eut glissé sur la cime des bruyères, le pibroch résonna de nouveau et répéta avec la même lenteur la même mélodie.
— Voilà du nouveau l s'écria l'étranger sans songer seulement que Tom était derrière lui ; et, s'adressant au joueur de cornemuse qui s'était avancé à la portée de sa voix :
— Eh bien ! vient-il? l'avez-vous vu ? de* manda-t-il en langue gaélique.
— Je n'ai rien vu, répondit dans la même langue une voix du dehors que Tom ne connaissait pas. Toute la journée, je me suis promené sur la côte, comme vous me l'avioz ordonné , et je n'ai pas aperçu une voile à l'horizon.
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Tom n'avait pas compris la question, mai» il put deviner que la réponse n'avait pas été favorable, quand il vit l'étranger refermer brusquement la fenêtre , et se frapper la poitrine en décriant avee une sorte de désespoir :
— Allons! c'est une affaire décidément manquée... En ce moment, pour la première fois , son regard tomba d'aplomb sur Tom et s'y arrêta.
A. la suite de ce premier examen sa figure changea par degrés d'expression. D'abord elle exprima une sorte d'étonnement, l'éton~ nement d'un homme qui saisit tout à coup un rapport fugitif entre des objets de nature diverse. Bientôt, et à mesure que l'examen devenait plus attentif, l'étranger sembla éprouver cette espèce de satisfaction qu'un mathématicien éprouve en trouvant justes toutes les quantités de son problème*
— Voilà qui est extraordinaire, mur-
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mura-t-H tandis que Tom rongeait insoucieusemement l'os d'une côtelette»
Lorsque l'étranger eut enfin détaillé avec an soin minutieux tous les traits de Tom, il réfléchit, puis se frappant le front, il prononça ce seul mot :
— Peut-être t. .•
Si l'étranger avait l'intention de renouer conversation , de son côté Tom ne demandait pas mieux que de trouver des oreilles qui voulussent bien l'écouter. Le vin de Bordeaux bouillonnait dans sa cervelle et voulait une issue. L'étranger n'eut donc pas de peine à lancer de nouveau notre jeune homme et il montra cette fois autant d'attention qu'il en avait peu montré auparavant. C'était surtout l'ignorance profonde du jeune aventurier qui semblait lui être agréable, et quand Tom lui raconta ses disputes perpétuelles avec master Cromby à propos des différentes dénominations politiques, Té-
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tranger ne put s'empêcher de rire franchement et de dire :
— Ainsi vous ne connaissez pas plus la famille régnante que la famille déchue ?
— Ma foi non ! répondît Tom gaiement.
' A la suite de cet épanchement l'étranger
garda quelque temps le silence, puis il reprit avec un accent de bonhomie ou parfaitement naturel ou parfaitement étudié :
— Mon jeune garçon , j'aime assez que la jeunesse soit ambitieuse, et le désir que vous avez de faire fortune ne me déplait pas. Venez avec moi. D'abord je vous procurerai un excellent gîte? ce qui est à peu près la seule chose dont vous ayez besoin actuellement; ensuite je trouverai peut-être moyen de vous aider à débrouiller les mystères de votre avenir.
Les manières cordiales de l'étranger et son ton affectueux produisirent sur Tom l'effet qu'on en pouvait attendre ; la propo-
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sition qu'on lui faisait ne lui partit qu'un bon procédé, aussi l'accepta-t-il Sans hésitation.
L'étranger prit gravement une valise en coir qu'il avait apportée avec lui, la déposa sur la table, et avant de tourner la clef dans l'ouverture du cadenas qui la fermait :
— H serait imprudent, dit-il à Tom , de vous aventurer dans le pays que nous avons à traverser avec les habits qjue vous portez. J'ai dans cette valise un costume de montagnard dont vous allez' vous revêtir, après quoi nous pourrons nous mettre en route sans danger.
La physionomie de l'étranger était à la fois si simple et si sérieuse, qu'il eût été impossible d'y découvrir une arrière-pensée de ruse ou seulement de moquerie; il tira de sa valise un habillement complet de montagnard qu'il étala avec complaisance aux yeux de Tom. Cet habillement était tout
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neuf et plus élégant qu'il ne convenait à u» obscur highlander. Il se composait d'une veste de tartan à carreaux , sur laquelle on avait pris soin d'attacher l'étoile nationale de l'ordre de Saint-André ; d'une écharpe mi-partie en soie et or , pouvant servir de baudrier et soutenir l'épée à poignée ciselée qui était jointe au costume ; d'une toque de velours bleu sur laquelle se détachait une cocarde blanche et dont une plume flottante ombrageait la passe ; d'un kilt ou jupon également d'étoffe de tartan , dont les plis ondulaient gracieusement; et enfin d'une paire de boghes , ou sandales de cuir non tanné, garnies de rubans de soie*
— Habillez-vous, dit l'étranger, nous n'avons pas de temps à perdre.
Tom obéit , et son cicérone inconnu mit lui-même la main au travestissement. Ge fut lui qui ajusta les boghes et pjaça convenablement la toque de velours de façon à
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laisser à la plume qui la rehaussait tonte la liberté et la grâce de ses ondulations.
Quant la toilette de Tom fut achevée, son compagnon l'examina avec le soin qu'un peintre mettrait à regarder son œuvre avant d'y apposer sa signature. Il corrigea quelques irrégularités , rajusta certains détails et finit par contempler sa toile vivante avec une satisfaction visible, dont on eût pu traduire le sens par ces mots empruntés à la langue des ateliers modernes :
— C'est nature.
En ce moment deux coups légèrement frappés à la porte annoncèrent un nouvel incident.
— Je viens prévenir son hpnneur que le cheval est sellé et ne demande qu'à partir, dit l'aubergiste à travers la serrure. '
Tom n'eut que le temps d'enfermer dans un mouchoir la défroque qu'il venait de quitter, et il suivit son guide qui, avant de
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monter à cheval , lui jeta un manteau sur les épaules , soit pour le garantir du froid de la nuit, soit pour conserver dans toute sa fraîcheur son nouveau costume, et lui dit en enfourchant le premier son vigoureux poney :
— Montez derrière moi, tenez-moi bien, et ne vous effrayez pas si de temps en temps notre équipage tangue de l'avant et de l'arrière; nous avons de mauvais endroits à passer. En route maintenant!
L'étranger enfonça la pointe de ses éperons dans les flancs de sa monture , qui s'élança au galop.
Les avertissements qu'il avait donnés 4 Tom n'étaient pas inutiles. A chaque instant on quittait la route battue pour prendre des chemins de traverse mal frayés et coupés par de nombreuses tranchées; la course du cheval de montagne ressemblait plutôt à l'essor saccadé d'un chamois qu'à l'allure
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régulière d'un honnête trotteur anglais.
Tom se tenait prudemment cramponné au buste de son guide , et chaque fois qu'un mouvement de ressac le faisait soubresauter en arrière ou plonger en ayant, il resserrait avec énergie les étreintes de ses mains erispées.'
Malgré les difficultés du terrain , l'espace disparaissait rapidement , et Tom , étourdi par de continuelles secousses, distinguait à peine les bruyères épaisses à travers lesquelles le cheval de l'étranger poussait sa pointe mystérieuse.
Au bout d'une demi-heure à peu près, le poney ralentit un peu sa course et renifla comme font tous les animaux qui sentent un obstacle ou flairent quelque danger.
— Lâchez-moi! dit l'étranger à Tom; penchez-vous le plus que vous pourrez en arrière sur la croupe de mon cheval , et ne bougez pas ; en ce moment un seul mouve-
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ment de frayeur, une seule inclinaison à droite ou à gauche nous perdrait tous les trois : nous roulerions dans le torrent.
Le terrain en cet endroit était coupé brusquement par une crevasse , de façon à former un escarpement presque à pic de vingt toises de hauteur. A la chute de cet escarpement, les montagnards de la contrée avaient pratiqué un sentier , large de trois pieds environ , qui longeait le torrent. La première difficulté était donc de retenir le poney sur le tranchant d'une pente rapide et sans point d'arrêt ; la seconde, de lui faire prendre son élan sur place , vu la largeur insuffisante du sentier ; la troisième, de lui faire franchir d'un bond le torrent. Toutes les difficultés d'une course au clocher étaient réunies dans cet étroit espace.
— Si vous avez peur , fermez les yeux , ajouta l'étranger avant de lâcher la bride de son cheval.
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Alors, pour montrer l'exemple à Tom , il se pencha lui-même en arrière, abandonna tout à fait les rênes et prononça seulement en langue gaélique un mot que l'intelligent poney était sans doute habitué à entendre. L'animal commença à descendre lentement, entremêlant ses jambes de façon à former un perpétuel arc -boutant, s'arrêtant de temps en temps, grattant doucement la terre avec son sabot comme pour juger de la qualité du sol, se remettant en marche toujours avec la même lenteur et s'arrêtant de nouveau lorsque son pied avait détaché quelques petits cailloux qui ricochaient en se précipitant. H y eut un moment d'anxiété terrible ! Le poney s'arrêta plus longtemps que de coutume , et l'étranger crut remarquer que ses jambes de derrière vacillaient.
— Vous avez fait un mouvement et nous sommes perdus ! dit-il à Tom avec calme.
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Tom, en effet, par suite d'un mouvement de frayeur assez naturel , avait serré avee force les flancs du cheval ' entre ses deux jambes : l'animal, contrarié dans sa marche, avait changé tout à coup d'allure et dévié de la ligne qu'il avait suivie jusqu'ici avec tant de circonspection et de sagacité. Heureusement, Tom, inspiré par cet instinct de la conservation qui produit quelquefois des miracles , reprit aussitôt sa position première ; redevenu libre, le poney se remit en marche et plaça si bien chacun de ses pas, qu'au bout de quelques minutes ses quatre pieds étaient appuyés sur le sol uni du sentier qui bordait le torrent.
— Maintenant penchez-vous en avant et tâchez de bien conserver votre équilibre, dit l'étranger à Tom.
H se pencha lui-même sur le cou de sa monture, s'assura que Tom avait la position voulue , et donna un vigoureux coup d'é~
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perons. L'animal ramassa son corps, puis raidissant ses deux pieds de derrière , s'élança vivement et alla d'aplomb imprimer ses quatre fers sur le sable de la rive opposée.
— Nous sommes sauvés! dit l'étranger en se redressant et en reprenant les rênes.
Tom se redressa à son tour, et un peu plus tranquille , le poney ayant repris son allure ordinaire , il ne put s'empêcher , en songeant aux dangers qu'il venait de courir, d'adresser cette question à son guide :
— Le chemin que nous avons pris est-il donc le seul qui conduise à notre destination?
L'étranger ne répondit pas ; mais son sourire légèrement ironique reparut sur sei lèvres ; il caressa doucement le cou de son cheval , regarda autour de lui comme pour s'assurer qu'il n'était pas suivi , et finit par dire au bout de quelques instants :
— Nous voilà arrivés.