‹ Un prétendantChapitre 7 sur 22 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

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Nos deux voyageurs n'étaient en effet qu'à une centaine de pas d'une habitation dont la toiture de brique et les pignons anguleux se découpaient à travers les ténèbres. Autant que l'obscurité permettait d'en

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juger, cette habitation ressemblait à un de ces austères manoirs du temps de Douglas le Noir : aux deux côtés de la façade se dressaient des tourelles dont la silhouette assombrissait encore l'aspect déjà si sombre du ciel qu'elles entrouvraient. On n'apercevait aucune lumière aux croisées, on n'entendait aucun bruit aux alentours, et il semblait que les échos de la vieille demeure fussent endormis à tout jamais. Docile aux commandements muets de son maître, le poney s'arrêta devant la grille d'entrée de l'habitation solitaire, et Tom mit pied à terre. L'étranger, qui avait sauté le premier à bas de son cheval, se mit alors à siffler d'une façon particulière ; mais rien ne bougeait encore dans l'intérieur des appartements.

r— Que diable veut dire ceci? murmura l'étranger sans prendre la peine de dissimuler son mécontentement.

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Et il recommença à siffler. Ce second appel obtint un meilleur résultat que le premier : une croisée du rez-de-chaussée s'illumina, une porte s'ouvrit, et un homme, qu'à sa démarche on pouvait prendre pour un vieillard, s'approcha de la grille, muni d'une lanterne sourde dont la botte masquait son visage. Le vieillard passa la tête entre les barreaux de la grille, et parut examiner avec attention celui dont le signal venait sans doute de l'éveiller ; puis, comme s'il se fût défié de ses yeux et n'eût pas cru devoir prendre trop de précautions, il prononça en forme de qui-vive ces mots mystérieux empruntés à la Bible :

— Êtes- vous celui qui crie dans le désert : « Préparez les voies du Seigneur et rendez droits ses sentiers? >•

— Ouvrez-moi, dit l'étranger, car il a été écrit : « Demande, et tu obtiendras, frappe, et l'on t'ouvrira. »

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Le vieillard, satisfait de celte réponse, livra enfin passage aux deux voyageurs, et Tom se trouva derrière son guide dans une petite cour, à l'extrémité de laquelle on pouvait apercevoir le vestibule du principal corps de logis.

Notre jeune homme avait remarqué, non sans trouble, les pratiques mystérieuses de son guide et réchange d'une espèce de mot de passe évidemment convenu. Le mouvement de la route et l'humidité de la nuit avaient dissipé les fumées du vin de Bordeaux, et il reprenait son sang-froid, c'està-dire son penchant naturel à la frayeur et à la défiance. Aussi , sans trop s'expliquer la nature de ses craintes , ne suivit-il son guide qu'avec hésitation, et comme un homme qui , le moment de l'enthousiasme passé, se repent d'avoir montré trop d'héroïsme ou d'imprudence. L'étranger qui marchait à côté de Tom monta lentement

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un escalier tournant qui aboutissait à un palier. Arrivé sur ce palier, il frappa doucement à une porte ; cette porte s'ouvrit en glissant sans bruit sur ses gonds, et une voix de femme, qui parut à Tom aussi mystérieuse que le reste , prononça ces mots :

— Dieu soit loué! je commençais à craindre quelque malheur !

Celle qui exprimait ainsi ses craintes rétrospectives pouvait avoir soixante ans; elle était assise dans un grand fauteuil à roulettes, et malgré la simplicité de son costume , tout son extérieur annonçait une femme de haute distinction. Ses traits réguliers avaient conservé sous les rides cet air de noblesse naturelle que la vieillesse respecte et que la jeunesse ne donne pas. Ses cheveux d'un blanc d'argent s'épanouissaient en mèches bien fournies sous les barbes d'un bonnet monté dans le haut goût. Elle avait les mains d'une blancheur remar-

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quable, les doigts d'une finesse excessive, et les ongles rosés comme ceux d'une marquise française.

En voyant Tom, la vieille dame se leva et parut examiner le jeune homme avec une ardente curiosité, curiosité qui probablement allait éclater, lorsque l'étranger s'approcha d'elle et lui parla quelque temps à voix basse. Il fut impossible à Tom de saisir un seul mot de ce colloque mystérieux; mais il remarqua que la vieille dame le re- . gardait encore de temps en temps à la dérobée et que chacun de ces regards paraissait amener une question à laquelle l'étranger se chargeait probablement de répondre.

— Gomme j'ai l'honneur de vous le faire observer, dit celui-ci à voix haute, mon compagnon en ce moment n'a besoin que de repos, et vous le désobligeriez, j'en suis sûr, si vous le forciez à prolonger une veille déjà trop fatigante.

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La vieille dame inclina la tète en signe d'acquiescement , prit une petite lampe de cristal qui brûlait sur une table en marqueterie, et, ^adressant à Tom :

— Voulez-vous me faire l'honneur de me suivre, monsieur ! dit-elle avec une hésitation marquée et comme si ce mot monsieur lui eût été pénible à prononcer.

Tom suivit la vieille dame , qui le conduisit dans une chambre spacieuse et richement meublée, et avant de se retirer, elle le salua en jetant de nouveau sur lui un regard plein de respectueuse ferveur.

La chambre dans laquelle Tom se trouvait avait été nouvellement remise à neuf; le vernis des boiseries avait l'éclat d'une couche récente ; le plafond fraîchement badigeonné, les meubles passés à l'encaustique, le lustre du tapis qui couvrait le parquet et dont les fleurs se détachaient en relief, tout portait les traces d'une complète et habile

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restauration. Les boiseries de i'alcéve qui occupait le fond de la chambre étaient sculptées. Le long de la frise s'enroulaient en guirlandes des armes de toute espèce , sabres, claymores, lances antiques, et aussi ces légers boucliers ronds et garnis de peau dont les hihglanders se servaient. Au milieu de cette panoplie, le ciseau de l'artiste avait dessiné une couronne royale, supportée par deux léopards , et sur cette couronne une rose qui peut-être, dans la pensée du sculpteur, devait rappeler la rose de la maison d'York. Les rideaux d'attache à la frise étaient façonnés d'une étoffe de damas mipartie soie et or, et enveloppaient dans les ombres de leurs plis massifs un superbe lit de parade, orné, comme il convenait, de ses courtines et d'un couvre-pied de brocart.

Tom examinait avec étonnement tous les riches détails que nous venons de décrire, et foulait avec une sorte de stupeur le tapis

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moelleux qui s'étendait sous ses pieds, lorsqu'il aperçut devant lui l'homme mystérieux qui lui avait procuré un gite si confortable. L'étranger tenait dans une de ses mains une bouteille poudreuse, et dans l'autre deux verres du plus beau cristal. Si Tom eût été aussi bon physionomiste que son guide était habile à composer ses traits, il eût remarqué que celui-ci, en entrant, avait eu soin de comprimer un sourire équivoque et de se composer un visage sérieux.

— Maintenant, dit l'étranger, vous ne me reverrez plus que demain ; mais j'ai pensé que nous ne devions pas déroger aux vieilles habitudes, et^que vous ne refuseriez pas de boire un dernier verre de vin de France avec moi, avant de nous séparer.

Cette proposition, toute simple qu'elle était, réveilla vaguement dans l'esprit de Tom l'idée d'un piège. Depuis quelque temps il ressemblait à un homme qui mar-

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che sur des fleurs et craint de rencontrer un serpent sous ses pas. En admettant que ses soupçons fussent fondés , il était difficile , pour ne pas dire impossible , de repousser sèchement la proposition ^u'on venait de lui faire; mais Tom se rappelait néanmoins avec défiance que pendant le souper l'étranger avait à peine mouillé ses lèvres , et il s'étonnait de cet amour un peu tardif pour le vin de France.

Sans prendre la peine de remarquer cette hésitation, l'étranger avait rempli les deux verres, et il présentait l'un des deux à notre jeune aventurier. Tom le prit, y porta ses lèvres et remarqua que l'étranger se contentait de le regarder faire.

— Mais buvez donc , monsieur , dit Tom.

— Qu'à cela ne tienne ! dit l'étranger, et il vida son verre d'un seul trait.

Tom, à son tour, ne put faire autrement

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que de vider le sien. L'étranger s'inclina et sortit. Quand Tom fut de nouveau seul, il reprit l'examen de la chambre qui était sienne pour cette nuit. Sur les quatre faces de la boiserie, de grands cadres dorés étaient alignés à distance égale les uns des autres et à cinq ou six pieds au-dessus du plancher. Mais les peintures que devaient contenir les cadres étaient couvertes de toiles, de façon qu'on eût dit des rideaux noirs dans des bordures d'or. Tom chercha vainement l'explication de cette singularité, et, las de poursuivre le mot d'une énigme insaisissable, il finit par se laisser tomber dans un vaste fauteuil, avec le parti pris d'un homme qui veut s'interroger, faire le bilan exact de sa situation , se demander enGn : Qui suisje? où suis-je? où vais-je?

Tout en réfléchissant, Tom continuait à regarder machinalement la galerie des tableaux masqués, lorsqu'il lui sembla que

l'un d'eux s'agitait et que la partie du mur qui le supportait s'gitait aussi.

Pour la première fois Tom se souvint qu'il avait en sa possession une arme défensive, et porta vivement la main à la garde de son épée.

— ' Qui va là ? cria-t-il d'une voix plutôt cffrayée-qu'effrayante.

— Ne craignez rien! lui répondit une voix douce qu'il reconnut aussitôt pour celle qui l'avait reçu à son arrivée. Vous êtes en sûreté ici, reprit la vieille dame, après avoir refermé la porte secrète par laquelle elle venait de s'introduire ; vous n'avez aucun péril à redouter. Il y a longtemps que je vous attendais, et depuis un mois j'ai renvoyé tous les domestiques qui auraient pu vous trahir ou vous compromettre par leurs indiscrétions; il n'y a en ce château que moi et un vieil intendant dont je réponds comme de moi-même. Outre cela, grâce au

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rôle que je joue dans cette contrée, vous êtes à l'abri de toute investigation : je passe pour une excellente whig, et le plus furieux Hanovrien se garderait bien de suspecter lady Mitliden. Lady Mitliden est mon nom, ajouta la vieille dame, et je serais bien heureuse de penser que ce nom-là ne vous est pas tout à fait inconnu. Si votre illustre père a daigné quelquefois m'octroyer généreusement un de ses souvenirs, il aura pu vous dire que lady Mitliden a toujours été et sera toujours la plus humble, mais aussi la plus fidèle servante de, votre royale maison.

Tom n'avait pas, ne pouvait pas avoir la volonté d'interrompre son interlocutrice. Les paroles qu'il entendait ressemblaient pour lui à ces bruits vagues qu'on entend en rêve ; il en percevait le son sans en déchiffrer le sens. Cependant' comme lady Mitliden s'était arrêtée et gardait le silence, il laissa

tomber machinalement un mot qui exprimait .son embarras et son étonnement.

— Madame ! murmura-t-il.

— Je vous comprends, reprit vivement lady Mitliden, se méprenant sur le sens de cette interruption, et je me suis déjà adressé les reproches que vous voulez me faire. J'avais promis de respecter votre incognito et de garder religieusement le secret qui m'a été imposé. Mais il m'est impossible de refouler les sentiments qui m'animent et d'imposer silence à la voix de mon cœur \ Je suis venue à vous malgré ma promesse, j'ai voulu vous voir, vous parler, et maintenant je suis à moitié satisfaite. Voulezvous que je me retire, ou accorderez-vous à votre obscure servante la permission d'achever ce qu'il lui reste à vous dire?

— Achevez, madame, dit gravement Tom, qui, revenu de sa première suprise, se dressait par degrés sur ses talons, comme un

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homme qui s'apprête à escalader toutes les hauteurs de la terre.

Lady Mitliden se recueillit quelques instants, et elle reprit en donnant à ses paroles l'accentuation du dévouement le plus pur, de l'enthousiasme le plus chaleureux :

— Prince !

— Prince? répéta intérieurement Tom , pendant que lady Mitliden s'arrêtait sur ce mot avec une intention marquée d'humilité, d'abnégation et de respect.

— - Prince , répéta la vieille dame , il est enfin arrivé ce jour que j'appelais depuis si longtemps de mes vœux ; et béni soit Dieu qui m'a donné la consolation de voir le fils du roi d'Ecosse de retour dans le pays de ses pères! Bientôt, je l'espère, vous aurez reconquis la haute position dont l'injustice et l'usurpation vous ont dépouillé ; bientôt vous aurez quitté le nom obscur que vous portez depuis votre enfance, pour reprendre

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le nom glorieux de vos ancêtres; bientôt votre vaillante épée aura dissipé tous les ennemis de votre sainte cause et rendu à l'Ecosse le bonheur et la gloire ! Prince , la mission que vous allez accomplir est grande, mais aussi elle est difficile ! Pour la mener à bien , vous aurez besoin du dévouement de tous, riches et pauvres, grands et petits. Je ne suis qu'une femme, et ce que je puis pour votre cause est peu de chose ; mais il me sera doux de remplir mon devoir de bonne Écossaise, et j'espère que vous ne repousserez pas ma modeste offrande.

Lady Mitliden délia les cordons d'une bourse en tapisserie qu'elle avait jusque-là tenue cachée dans sa main, et la présentant respectueusement à notre héros, elle ajouta :

— Prince, voilà cent guinées ; cette somme est le fruit de dix années d'économies. Prenez-les pour vous aider à subvenir aux frais de votre entreprise. Ne me remerciez pas,

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prince ; je ne mérite pas vos remerclments : seulement , il m'est doux de penser qu'un jour, quand vous serez assis sur le trône de vos pères, vous accorderez quelquefois un souvenir à cette vieille Écossaise qui vous a reçu dans son château et qui a été la première à vous offrir l'hommage de son respectueux dévouement.

La surprise de Tom était au comble. Il brûlait du désir de questionner lady Mitliden et de lui demander des renseignements précis sur lui-même. A quel titre était-il prince ? De quelle glorieuse entreprise voulait-on lui parler? Comment parviendrait-il à remonter sur le trône de ses pères, de ses pères qu'il ne connaissait pas? Toutes ces questions, Tom se les posait à lui-même sans oser les formuler à haute voix. Il était dans la situation d'un homme qui ne veut pas paraître ignorer ce qu'il est supposé savoir, et il aimait mieux accepter sa desti-

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née sans la comprendre que de la gâter en voulant la déchiffrer/ Les ténèbres qui s'épaississaient autour de lui se dissiperaient sans doute d'elles-mêmes; il ne fallait que prendre patience et remettre à un autre moment le chapitre des éclaircissements.

Tom prit donc le parti des gens faiMes et crédules, qui ne demandent pas niieiucque de se laisser tromper et se taire. Après tout, était-il trompé? La vieille Marthe ne lui avait-elle pas répété à plusieurs reprises : «t Tu seras riche et puissant un jour! » Les paroles équivoques de lady Mitliden ne s'appliquaient-elles pas parfaitement à ses antécédents? N'avait-il pas vécu longtemps dans l'obscurité et porté un de ces noms banals qui peuvent servir à cacher le mystère d'une illustre origihe ?

Dans cette dernière hypothèse, master Gromby avait l'emploi du traître , et Tom n'était pas homme à s'arrêter devant la

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crainte de suspecter à feux la loyauté de son ancien patron. — « Après tout, murmurait-il intérieurement, j'ai toujours pensé que master Cromby me cachait à dessein mon véritable nom ! Le coquin aura été payé par mes ennemis pour m'entretenir dans l'ignorance de ma destinée légitime, et sans doute lady Mitliden veut parler de ces ennemis encore intéressés à ma perte, quand elle me représente les dangers attachés à l'œuvre glorieuse que je vais entreprendre» » Tous ces idées se pressaient pêle-mêle dans la cervelle de Tom, et peut-être même n'avaientrelles pas la netteté de développement qu'elles ont prises sous notre plume. Littéralement, il voyait trouble et ses suppositions s'agitaient dans son esprit comme des fantômes dans le brouillard d'une nuit d'hiver. D'ailleurs il n'avait pas le temps de coordonner les mouvements contradictoires de son imagination ; lady Mitliden était de-

vant lui, attendant une réponse aux paroles qu'elle venait de prononcer en dernier lieu et avec une émotion si vraie. Tom se décida à faire une réponse diplomatique, c'est-àdire qu'il prit la bourse, sans mot dire, et la faufila entre sa ceinture et son kilt,

Lady Mitliden s'inclina humblement pour prendre congé du prince qui venait de combler ses vœux les plus chers en ne refusant pas ce qu'elle appelait sa modeste offrande. Mais, avant de s'éloigner, elle reprit :

— Prince , permettez-moi de vous adresser encore un mot : vous êtes ici chez vous, veuillez avoir la bonté de vous en souvenir. Tout ce qui est ici vous appartient; les meubles de cette chambre ont été copiés sur ceux que j'ai vus autrefois dans la chambre de votre père, à White-Hall ; j'ai fait sculpter votre chiffre et vos armes sur la frise de celte alcôve; enfin vous n'avez qu'à ôter les toiles qui couvrent ces tableaux , et

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vous serez au milieu de vos ancêtres.

Lady Mîtliden s'inclina de nouveau avec le plus profond respect, et comme Tom avançait sa main vers elle avec l'intention de la reconduire, la vieille dame prit cette main et la baisa avec toute l'ardeur du loyalisme le plus enthousiaste. Alors elle se retira en marchant à reculons et disparut derrière la porte secrète, après s'être inclinée une troisième fois.

— Qui suis-je? se demanda Tom à haute voix quand il fut seul, et en se tàtant pour constater son identité ; tout ceci est-il un rêve ou une réalité? Voyons donc mon chiffre , voyons donc mes armes !

n monta sur une chaise pour atteindre à la frise de l'alcôve, dont il ne pouvait point d'en bas distinguer assez nettement les sculptures. Ces sculptures reproduisaient, outre les armes d'Angleterre, le dessin d'une médaille frappée depuis une vingtaine d'an-

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nées et dont voici la description exacte : un enfant assis dans un berceau et tenant dans chacune de ses mains un serpent qu'il étrangle entre ses doigts serrés ; plus bas, la légende : Monstrisdantfuneracunœ; plus bas encore, le chiffre G. £. , encadré dans un écusson supporté par deux griffons ailés.

Tom examina attentivement les différents détails qui pouvaient l'aider (au moins l'espérait-il ainsi) à débrouiller le chaos de ses souvenirs. Malheureusement il ne savait pas assez bien le latin pour comprendre le sens de la légende, et quant aux lettres qui formaient le chiffre, il lui était impossible encore de s'en faire l'application.

Tom mit pied à terre, décidé à poursuivre son enquête. Il jeta les yeux sur les grands cadres couverts de toile grise qui contenaient, selon lady MiUiden, les portraits de ses aïeux ; et en ce moment on eut pu traduire trivialement ses réflexions intérieures

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par ces mots : Je ne serais pas fâché de connaître mes aïeux. En conséquence, il débarrassa lestement de leurs chemises les cadres mystérieux, et il fut presque effrayé de la multitude d'images guerrières qui s'offrait à ses yeux. Tous ceux que le pinceau avait reproduits étaient des hommes robustes bardés de fer depuis les pieds jusqu'à la tète, et appuyés qui sur une lance, qui sur une épée, qui sur une claymore. Au bas de chaque portrait on lisait un nom , une légende et le titre des dignités qui avaient appartenu au guerrier en peinture. Ainsi, au bas du portrait d'un homme remarquable par son air farouche et par la barbe inculte qui lui cachait à moitié le visage, on lisait Robert Bruce, roi d'Ecosse.

Plus loin, et comme pour faire contraste avec cette image des temps héroïques, apparaissait un homme de moyenne taille velu simplement et ayant plutôt l'air d'un bour-

gedis que d'un personnage couronné. Celuici pourtant avait deux couronnes au lieu d'une, et sous ses pieds on découvrait cette inscription : Jacques Ier, roi d'Angleterre et d'Ecosse.

L'un des portraits qui fixa pendant quelque temps l'attention de Tom était celui d'un homme couvert de son armure et dont la physionomie se faisait remarquer par un air de profonde tristesse. Le nom qui se trouvait au bas de ce tableau était celui de Jacques III, et autour du nom s'enroulait en guirlande cette légende expressive : Bis venit, vidit, non vicit, flensque recessit.

Évidemment cette légende faisait allusion aux deux expéditions de Jacques III, dont la dernière avait été si désastreusement conduite en 1715 par le brave mais inhabile comte de Mar.

En examinant un à un tous les personnages qui composaient cette galerie de rois,

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Tom fut véritablement étourdi: Roi d'Ecosse ! roi d'Ecosse ! roi d'Ecosse ! répétait*]! à chaque fois qu'il dépouillait un cadre de son enveloppe. Puis son étourdissement faillit aller jusqu'à l'ivresse, lorsqu'il fixa les yeux sur le portrait qui s'offrit à lui le dernier. Ce portrait en pied était celui d'un jeune homme de vingt-cinq ans environ, qui portait exactement le costume que Tom portait lui-même. Gomme Tom, il avait le plaid de tartan, le kilt des montagnes, les brogues de cuir non tanné, et la croix de Saint-André. Ainsi vêtu et avec ses cheveux blonds qui tombaient en boucles sur ses épaules, ce jeune homme ressemblait à Tom presque à s'y méprendre. Sur le tranchant de la claymore que le jeune homme tenait dans sa main, l'artiste avait écrit deux noms : Charles- Edouard! Cette étrange coïncidence frappa vivement Tom. D'abord il examina comparativement tous les détails du costume re-

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présenté sur la toile et de celui qu'il portait, pour s'assurer de leur exacte conformité. Ensuite il se posa devant une glace , afin d'établir la même comparaison entre ses traits et les traits inanimés de sa copie. Le résultat de cette double épreuve fut cette conclusion :

— Je suis donc Charles-Edouard! Et comme l'a dit fort bien la noble dame qui s'appelle modestement ma servante, je suis ici 3u milieu de mes aïeux! Mes aïeux étaient rois d'Ecosse !

Le lecteur se, rappelle ce porteur d'eau que le calife Haroun-al-Raschid trouve un jour endormi dans les rues de Bagdad , et fait emporter dans son palais. Que le réveil du pauvre diable dut être sublime de bouffonnerie ! Le voilà mollement étendu sur un magnifique divan. Près de lui sont alignés deux rangs d'esclaves qui attendent respectueusement ses ordres. 11 demande ses ha-

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bits , ses habits de la veille , tout déchirés et souillés de boue : on lui apporte un ma* gnifique turban, semé de pierres précieuses, un caftan garni d'émeraudes, une pelisse du plus beau travail et des pantoufles à faire envie au calife lui-même. Il a faim : voici qu'une table magnifiquement servie et couverte de mets odorants se dresse devant lui comme par enchantement. Il veut boire : on lui verse à pleine coupe une liqueur exquise, à lui qui s'était griséja veille de mauvais opium. Le pauvre diable se demande à peu prés comme Sosie : « Suis-je bien sûr d'être moi? » Ses idées s'embrouillent, sa tête déménage : porteur d'eau , mon ami , vous deviendrez fou infailliblement !

Il en était à peu prés de Tom comme du porteur d'eau de Bagdad. Étourdi et comme ivre, il s'était de nouveau laissé tomber dans un fauteuil. Des horizons inconnus se déroulaient à ses yeux, de fantastiques mer-

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veilles se promenaient péle-méle dans tous les coins de son imagination ; couronnes et sceptres dansaient devant lui. 11 répétait , mais cette fois avec une sorte d'égarement, les mots sacramentels de la prophétie de Marthe : « Tu seras riche et puissant un jour ! »

Cependant cet état d'ébranlement cérébral ne dura pas longtemps. Au grand étonnement de Tom , une espèce de frisson léthargique s'insinua dans tous ses membres; ses yeux se fermaient malgré lui , sa tète appesantie s'affaissait sur ses épaules, en dépit de ses efforts pour la maintenir.

— Oh ! le vin que l'étranger m'a fait boire ! s'écria-t-il presque en sursaut, et déjà succombant à l'engourdissement qui paralysait tout son être. Si pourtant j'avais bu du poison!

Tom agita encore faiblement sa main crispée, puis il laissa toml>er sa tête sur le

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coussin, et Ton n'entendit plus que le bruit régulier d'une haleine paisible. Le roi d'Ecosse en perspective dormait d'un sommeil aussi profond que le plus obscur bourgeois des trois royaumes.

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