‹ Un prêtre marié: Charles PerraudChapitre 23 sur 39 · MON CHER AMI · texte numérisé non relu

MON CHER AMI

J'aurais dû vous accuser plus tôt réception des deux volumes que vous m'avez envoyés, et surtout vous remercier de l’empressement avec lequel vous me les avez fait parvenir.

Mais je tenais à connaître vos deux discours et à pouvoir vous en parler, et malheureusement, tous ces temps-ci, mes maux de tête habituels ont redoublé et m'ont rendu plus que jamais incapable de lecture. Enfin, en m'y reprenant à je sais combien de fois, j'ai achevé cette lecture, et je commence par vous dire que, dans leur ensemble, ces discours m'ont causé la plus vive et la plus sérieuse satisfaction.

Je savais en substance que vous aviez, dès le début, tenu à séparer votre personne et votre cause d’agissements plus honteux que ceux de l’ultramontanisme ; mais, enfin, j'ai

pline est changeante, le dogme est immuable. » Plus tard, Chavard fit paraître un autre ouvrage sur le même sujet : Le célibat, le prêtre et la femme (Paris, Grassart,

cin-8°, 1894).

lu avec bonheur ces énergiques et éloquentes | protestations qui vous conservent le droit et l'autorité nécessaires pour servir la vérité. Aujourd'hui plus encore qu'à l'époque où je vous écrivis ma dernière lettre (c'était, je crois, il y a deux ans), je crois voir clairement qu'’au-. tant il est illusoire de chercher à fonder des églises, et même des associations durables en dehors de la hiérarchie catholique, autant il est utile qu'il y ait des voix indépendantes pour réclamer les réformes nécessaires et pour conserver l'indispensable « liberté des choses dou: teuses ». s:W3 NC

L'oppression violente et vraiment inouïe qui pèse de plus en plus sur ceux qui restent soumis à la hiérarchie explique, justifie et nécessite même la mission temporaire et extraordinaire de certains hommes qui ne se sous-.

traient à la hiérarchie que pour ne pas être A écrasés par elle. Avec toutes les réserves néces saires de l'humanité et du bon sens, il me sem- 4 ble que si j'étais à votre place, je dirais de moi-même et de ma mission : « Ego vox clamantis in deserto, parate viam Domini, etc. >. Et alors, peu importe que vous soyez seul, à la condition toutefois que vous cherchiez de: À

et ultramontaine, pensent avec vous et comme vous sur un très grand nombre de points.

Comme je vous le disais, si je ne me trompe, encore il y a deux ans, la partie la plus importante, quoique à vrai dire la plus délicate et la plus difficile de votre mission consisterait à entretenir le plus de relations qu'il vous serait possible avec les âmes dont je viens de vous parler. C’est pourquoi j'insistais et j'insiste encore de toutes mes forces pour que vous n’introduisiez d'autres changements que ceux qui sont indispensables en conscience, en sorte que les catholiques romains ne trouvent entre eux et vous que le moins possible de différences et de séparations. C’est à ce point de vue, si vous vous le rappelez que j'ai regretté de vous voir dire la messe en français plutôt qu'en latin. Ces changements de détail suffisent à déconcerter les simples fidèles, et à vrai dire, on ne peut en attendre aucun résultat, ni en bien ni en mal.

Combien j'ai regretté de ne pouvoir m'’entretenir plus longuement avec vous ! Ma pauvre tête qui se refuse à lire et à écrire, me permet encore parfois de comprendre et de raisonner (1)...

(1) Ici, Charles Perraud propose à M. Loyson quelques corrections sur divers passages de ses discours.

Quant au livre de l'abbé Ch. (1), j'ai dû me contenter de le parcourir, et cela même m'a beaucoup fatigué. Il m'a fait l'effet d’être intéressant, sérieux et utile. Si je l'avais connu plus tôt, je me serais évité des recherches historiques qui, cet hiver, m'ont fait beaucoup de mal. Mais ce livre est inconnu, et il faudrait le faire connaître. Si j'étais riche, j'en adresserais un exemplaire à tous les prêtres, desquels je pourrais espérer qu'ils ne le brüleraient pas avant de l'avoir lu. Je suis porté à croire que personne à Paris ne connaît l’existence de cet ouvrage, pas plus que je ne la connaissais moi-

même. C’est là un fait très regrettable. Il me . semble également qu’on ne voit vos ouvrages

à la vitrine d'aucun libraire. Je me rends'très bien compte de la difficulté de vendre de tels livres. Les librairies catholiques ne veulent ni ne peuvent les vendre, et, au fond, je crois que

les librairies protestantes ne s’en soucient pas.”

A mon avis, il vaudrait mieux pour les rendre accessibles aux catholiques, les déposer chez

les libraires n’ayant pas de couleur religieuse déterminée.

Mes hommages respectueux à Madame.

Je vous embrasse de cœur.

(1) L'abbé Chavard.

Deux mois après, Charles Perraud envoyait encore à son confident de Genève les lignes suivantes :

Que vous dirai-je, mon cher ami, moi qui ai le cœur encore plus brisé que la tête ? Oui, j'ai prié pour vous et je prierai encore, mais je vous demande encore plus instamment de prier pour moi. L’incapacité, hélas ! croissante de travail intellectuel où me réduisent ces maux de tête perpétuels est quelque chose de navrant à tous les points de vue, car je ne sais littéralement plus comment je ferai dans un

avenir prochain pour gagner notre pain quotidien.

Ma situation est toujours et malgré moi inextricable : je commence à croire, hélas !

que ma seule vraie libératrice sera la mort.

Ah ! nous sommes vraiment nés trop tôt ou trop tard, et j'essaie de me consoler en espérant que, dans un avenir prochain, l'Eglise de Jésus-Christ ne réduira plus au désespoir et à l’agonie morale des âmes de bonne volonté, des consciences droites et des cœurs religieux, comme il me semble que j'en connais...

Je suis ici dans un village où tout est remarqué ; et, à cause de mon frère, je dois m'assujeltir à des précautions qui m’importe-

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raient fort peu pour moi-même. Puisse Dieu

me tenir compte de tant de sacrifices surhumains que j'aurai faits pour ce frère toujours tendrement aimé, mais surtout depuis que nous sommes devenus l’un à l’autre toute notre

famille.

Pendant mon séjour chez lui et n'ayant pas la distraction de la chasse à l’aide de laquelle je parviens ici à m'oublier un peu moi-même, j'ai eu le tort de me fatiguer la tête à la bibliothèque. J’ai parcouru une préface de Le Courayer en tête de la traduction de l'Histoire du Concile de Trente par fra Paolo Sarpi. Je me saurais vous dire à quel point j'ai été frappé de la ressemblance des idées de Le Courayer avec les vôtres, et tout de suite j'ai résolu de vous signaler ce remarquable travail dans le cas où vous ne le connaîtriez pas. A la fin du volume, il y a une très longue condamnation portée contre Le Courayer par un archevêque de Toulouse ; mais ma pauvre tête ne m'a pas permis de la lire et de vérifier si les reproches . qu'il lui adresse sont mérités. Je pense que. vous trouverez aisément cet ouvrage dans Îles bibliothèques publiques de Genève.

J'espère toujours que Dieu nous donnera bientôt, quelque part, occasion de nous revoir

et de causer à fond, comme il est impossible à moi surtout de le faire par lettre.

A vous de cœur et mon souvenir respec-

tueux à Madame.

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