CHARLES
Une des choses qui font, comme je vous l’ai dit déjà autrefois, que X est cent fois plus malheureux que vous, c'est qu'il s’est complètement trompé, et que, toute question de libéralisme, etc., à part, il était fait pour être laïque et non prétre.
Cela me devient chaque jour plus évident (1).
En 1877, le Père Hyacinthe avait écrit assez vaguement à Charles Perraud qu’un prêtre qui était entré à Genève dans le mouvement de réforme catholique, et qui s'était marié, était retourné à l’obédience romaine et que sa situation avait été « régularisée par l'intermédiaire de Mgr Mermillod ».
Ce cas très récent donna quelque espoir à Charles Perraud et à Madame Duval, et ils s'efforcèrent d'obtenir quelques renseigne-
(1) Lettre datée de Villequiers (Cher), 5 septembre 1876.
ments « au sujet de ce mariage excepti nl
que, si bien décidés à légaliser Ne union que Charles Perraud tint à savoir aussi « à tout. , événement, quelles sont les exigences de la 64 loi civile suisse relative au mariage » (1). ne
Charles Perraud pria alors son frère d'a léguer à Rome le cas où avait été mêlé Mer Mermillod, pour SAR sa | sécularisae |
pliait l'évêque d'Autun de lui rendre ce si pt vice. à
Adolphe avait appris la situation irrégulière PA
oo
Na amour à l'amour fraternel, il reprit ses rel JL 4 tions avec lui et il usa de sea son ipies
Charles, n’y tenant plus, lui dit : « Je pars pour l'Amérique et personne n’entendra plus parler de moi ». Adolphe répondit : « Je des-
. cends alors de mon trône épiscopal pour aller m'enfermer dans une Trappe et personne non plus n’entendra parler de moi ».
L'évêque donna plusieurs fois à son frère l’assurance qu'il avait demandé à Rome sa sécularisation (1). Il le fit certainement puisqu'il l’a dit, mais on peut douter que ses démarches aient été énergiques et surtout qu'il ait nommé le prêtre pour lequel il sollicitait cette mesure. Entreprit-il de nouvelles négociations en 1877 ? Un seul fait est certain : en supposant qu'elles aient eu lieu, elles ne réussirent pas plus que les précédentes. Pendant qu'il en attendait le résultat, Charles Perraud résolut de faire le moins possible de ministère ecclésiastique.
L'attitude polifique qu'avait adoptée l'Eglise à la suite du Seize Mai lui déplaisait d’ailleurs souverainement, et il ne voulait coopérer en rien à ses entreprises électorales (2).
(1) Témoignage de M. Hyacinthe Loyson.
(2) Dans sa lettre du 10 juillet, citée ci-dessus, page 74,
men
Un peu plus tard, il demanda à M. Hyacinthe Loyson de lui indiquer un confesseur qui | pût comprendre son état. Il avait besoin d’un confident auprès duquel il lui fût possible de s’épancher de vive voix, toutes les fois qu'il en éprouverait le besoin. M. Hyacinthe Loyson le mit en rapports avec l'abbé Cédoz, un ancien dominicain, aumônier des Religieuses Anglaises” Augustines de Neuilly-sur-Seine.
note 1, l'abbé Perraud écrit : « Inutile de vous parler de politique ; nos sauveurs deviennent de plus en plus ridicules et parfois même odieux. Avez-vous lu en particulier un passage du Bulletin des Communes relatif à la revue du 1e juillet ? Même sous l'Empire, il me semble que jamais on n’a employé des moyens plus éhontés. » Le 8 novembre 1877, il écrivait de Nevers à M. Frédéric Passy : « Mon intention est de retarder le plus possible mon retour à Paris, et très probablement je n’y rentreraï pas avant le mois de janvier. Les maux de tête presque . continuels dont je suis accablé me font préférer le séjour et la liberté des champs à la vie de Paris, et, en outre, je vous avoue qu’il me serait extrêmement pénible, au milieu de ces tristes complications politiques, d'être enrégimenté, ne fût-ce que par mon habit, dans un parti. et dans une entreprise que je n'ai cessé de maudire de-. puis le premier jour. A la campagne, du moins, car Nevers est plus encore mon quartier général que mon habitation assidue, tout le monde sait que j'ai toujours été et que je suis plus que jamais républicain. » Cette lettre, on le voit, se ressent encore des disputes qui ac compagnèrent le scrutin du 14 octobre où les électeurs. ce
du parti démocratique.
Enr
Bien qu'il n’eût aucune illusion sur les origines du Christianisme et qu'il fût sans espérances sur son avenir, l’abbé Cédoz était de la catégorie des prêtres absolument décidés à rester dans l'Eglise (1). Il influença très vivement
(1) Sur l'abbé Cédoz, voyez la Crise du Clergé, 2e édit., D 57.
Au commencement de 1878, M. Hyacinthe Loyson revint demeurer à Paris. A partir de cette époque, les lettres de son ami sont naturellement plus rares. Mais le journal de M. Loyson atteste qu'ils se voyaient fréquemment. À titre de spécimen, j'en extrais ces notes sur leurs relations :
1” février 1878. — Le pauvre et cher abbé Ch. Perraud, victime d’un faux système, profondément découragé. Lu une lettre touchante de son frère, l’évêque d'Autun.
12 juin. — Emilie [Madame Loyson] a été visiter l'Exposition avec X et Z. Le cher Père Perraud a dîné avec nous.
19 juin. — Ch. Perraud aux deux repas.
23 juin. — Ch. Perraud a diné avec nous ce soir. Il part demain pour la Vendée où il va passer quelques mois. La bonté de cette âme est aussi profonde que sa tristesse. Mentem mortalia tangunt.
15 juillet 1881. — Reçu ce matin la bonne et douce visite de l'excellent Charles Perraud... Il m'a dit : « Probablement si vous eussiez été à ma place, vous auriez fait ce que j'ai fait, comme si j'eusse été à la vôtre, j'aurais fait ce que vous avez fait, » Il attribue avec raison le bon succès de mon mariage à la force de caractère de ma noble compagnie et à sa qualité d’étrangère. X et Z n'étaient pas dans les mêmes conditions.
28 octobre. — Bonne visite de Charles Perraud qui part pour Rome avec son frère l'évêque d’Autun. Madame Duval, sa femme devant Dieu, habite avec lui son nouvel appartement, Avenue de Breteuil, 56, du consentement
son nouveau dirigé dans ce sens, et comme ces conseils s’accordaient avec les désirs que Madame Duval exprimait sans cesse à Charles Perraud, celui-ci se familiarisa peu à peu avec l’idée de traîner sa chaîne jusqu’à sa mort.
de l’évéque. Aïnsi, dans ce détestable système, tout est double et faux, même chez les plus droits et les meilleurs.
LE CONFERENCIER (1880-1887)
Du moment que Charles Perraud restait dans l'Eglise, comme il n'avait « d'aptitude que pour la parole » (1), il devait y gagner sa vie en prêchant et non pas dans le ministère ordinaire paroissial où il faut accomplir des besognes pour lesquelles il ne se sentait pas de goût. A la fin de 1878, il résolut donc de remonter en chaire (1), mais il ne retrouva qu’en 1880 la force physique et morale de faire son
(1) Le 16 décembre 1878, Charles Perraud écrivait à M. Hyacinthe Loyson, de Saint-Paul-en-Paredz (Vendée), où il se trouvait en villégiature :
« X m'écrivait dernièrement qu’en dépit des obstacles de toutes sortes qui lui rendent l’entreprise presque impossible, il allait sans doute bientôt être forcé de reparaître en public : n'ayant un peu d’aptitude que pour la parole, et voyant que tout autre moyen de gagner sa vie est décidément illusoire. Pour moi, qui suis au Courant de sa situation sous tous les rapports, je considère que ce sera ess un miracle si X parvient à réaliser un pareil projet. »
nouveau début. L'évêque d'Autun, chez lequel
il était alors, voulut qu’il prononçât son premier sermon revêtu des insignes de chanoine honoraire de sa cathédrale. I] lui conféra cette dignité (1). Jusque-là Charles l'avait refusée, sous prétexte que sa santé lui interdisait le travail, mais, en réalité, parce qu'ayant la pensée de quitter le clergé, il ne voulait aucune distinction, aucune charge, afin de s’esquiver plus facilement.
En 1881, il prêcha le carême à Sainte
Clotilde, un peu plus tard, la retraite prépa- de ratoire à la première communion, et, à la fin
de l’année, il commença dans l’église Saint- Ambroise, au sein d’un quartier ouvrier, des ! conférences populaires. L'abbé Perraud croyait | qu’à côté des conférences de Notre-Dame, qui s'adressent surtout à la jeunesse des écoles et x aux gens de loisir, il y avait place pour une. œuvre semblable destinée aux classes laborieuses. Il avait, autrefois, à la Rochelle et à. F
(1) Semaine religieuse d'Autun, 14 et 21 août 1880, et Largent, ouvrage cité, p. 43, qui donne l'analyse de Le : premier sermon. |
Reims, prêché avec succès des sermons particulièrement destinés aux hommes. Il réussit pareillement à Paris. Pendant six ans, il sut grouper autour de sa chaire un auditoire nombreux. Plus tard il transporta ses conférences dans des édifices plus aristocratiques, à Saint- Roch, à Sainte-Clotilde, à la Madeleine. (1).
Si Charles Perraud avait mis de côté la loi du célibat ecclésiastique, il n'en était pas moins resté profondément catholique.
Il ne voulut jamais considérer combien la critique historique avait miné la thèse d'une révélation chrétienne. A l'abbé de Meissas qui essayait un jour de le lui faire entrevoir, il répondit : « Jamais je ne pourrai croire que la foi dans laquelle est mort l'abbé Perreyve soit erronée (2) ».
Il croyait à la divinité de Jésus-Christ, à l'institution divine de l'Eglise, à la primauté du pape. Il acceptait le dogme de l’infaillibilité, en
(1) Stations quadragésimales à la Madeleine (1882 et 1888), à la Trinité (1883), à Saint-Roch (1885 et 1887), à Sainte-Clotilde (1886 et 1889).
(2) La Crise du Clergé, 2e édit., p. 220.
l'interprétant, il est vrai. Comme le Concile du Vatican, disait-il, n’a point suffisamment expliqué les conditions dans lesquelles doit être prononcée une sentence pour être irréformable, tant qu’un autre Concile n'aura pas donné les précisions nécessaires, nous serons aussi
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libres qu'auparavant.
Il pensait que la papauté est fort portée à exagérer ses prérogatives et en a beaucoup “à abusé, mais il ne contestait pas la légitimité de son pouvoir. Tout ce qui dans l’histoire, gênait son esprit si tolérant, il le passait sous silence ou le tournait ingénieusement. Ce qü’il prêche, c’est essentiellement un catholicisme libéral, qu'il veut rendre acceptable au citoyen moderne. Ces concessions à l'esprit contemporain indignaient les intransigeants. Ses meilleurs amis semblent avoir renoncé à les justi-. fier (1). Il n’en est pas moins vrai qu'elles lui
(1) Le P. Largent avoue (p. 57-58) que parfois Charles Perraud « a paru faire des concessions extrêmes ». Sur « un point grave et délicat, le pouvoir coercitif de l'Eglise, . l’orateur ne s’est pas exprimé d’une manière suffisam-.
ment exacte et complète. » À propos de la possibilité :
d'une parfaite bonne foi fondée sur l'ignorance invincible et l’invincible aveuglement de l’athée et du matérialiste, l'abbé Perraud s’est aussi mépris, d'après Largent, sur la pensée du père Perrone. A
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sise dis 48.4, HRÉRE de L
attirèrent des auditoires considérables et fidè-
les. Pour comprendre quels tours de force apologétiques il accomplit, il suffit de lire sa conférence sur le christianisme et le bonheur individuel. Ce prêtre dont toute la vie était empoisonnée par la loi du célibat ecclésiastique, représente la morale et la discipline de son Eglise comme la meilleure garantie du bonheur :
Si l'homme savait garder son intelligence pour rêver, son Cœur pour aimer, sa vertu pour mériter une autre âme ; s’il savait dire : Peu importe le torrent des criminels plaisirs qui passe à mes côtés, il ne m'entrainera pas dans ses flots. Ce qu'il me faut, c’est une âme, une âme dans laquelle je puisse plonger la mienne à jamais, un Cœur qui réponde au mien, une conscience dans laquelle je puisse me voir moi-même et voir Dieu éternellement, comme je me vois et vois Dieu dans ma propre conscience. Si un homme pouvait dire cela, le poème biblique se renouvellerait pour lui. Dieu lui amènerait la créature exquise qui surgit devant le premier homme, et en dépit des douleurs inévitables de la vie, il remonterait en quelque sorte au paradis de la félicité.
O vous qui êtes à la veille de faillir à l'hon- $ F neur, souvenez-vous de votre âme et de l'âme ; qu'il vous faut obtenir de Dieu. Toutes deux sont immortelles, toutes deux sont d’un prix. immense ; toutes deux recèlent des richesses que l'éternité n'épuisera pas : elles peuvent donc trouver l’une dans l’autre un bonheur sans fin. Souvenez-vous aussi de Ceux qui seront un jour la joie, l'honneur, l’incomparable trésor de votre foyer. Y a-t-il rien sur terre de plus beau que de voir autour de soi se multiplier des âmes ? Contemplez d'avance ces petites mains qui se tendent vers vous, ces regards qui vous dévorent d'amour, cette détresse de la faiblesse enfantine qui crie : mon père ! qui a besoin de vos soins et de votre travail.
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Il est dur de gagner à la sueur de son front le pain quotidien de toute une famille, vous le savez mieux que moi, Messieurs ; mais le soir, «3 lorsque les petits enfants RE et vous em- À brassent, vous oubliez aussitôt vos fatigues. Laissez ces âmes encore toutes neuves battre - le contre votre cœur, et vous sentirez que Dieu 7
Direz-vous après cela que la religion, dont k nous sommes les ministres, donne tort au
est entre vous.
cœur et à l'amour ; que notre piété est sans à F
entrailles : que, perdus dans des abstractions arides, nous n'avons pas assez de paroles fàcheuses pour flétrir les joies de la terre, et pour décourager les hommes des bonheurs d'ici-bas ? L'apôtre saint Paul ne prêche pas
une telle dureté de cœur : « Aimez vos épouses, -
dit-il aux hommes, comme le Christ a aimé l'Eglise » ; et il montre comment le Christ a aimé cette universelle société des justes, comme il a tout fait pour l’'instruire, pouf la spiritualiser, pour la béatifier, et comme il n’a point épargné son sang même pour la racheter du mal. Voilà l'amour que saint Paul conseille et commande aux hommes. Il ne pouvait aller plus loin, car le Christ qui nous a aimés jusqu'à la mort, avait eu soin de dire : « Nul ne peut avoir un plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'il aime » (4).
Et après avoir ainsi longuement et chaleureusement décrit le bonheur de la famille, le prêtre romain se ressaisit. Pour donner la
(1) Conférences de Saint-Ambroise, année 1881, p. 144- 147. Le P. Largent apprécie ainsi ces pages : « Si, docile à l'appel de Dieu, il avait renoncé pour lui-même aux joies sévères et douces cependant du foyer domestique, il en comprenait, il en devinaïit le charme salubre ; il a tracé de la vie conjugale et familiale, telle qu’il l'avait entrevue ou rêvée, une ravissante peinture. » (Ouvr. cité,
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doctrine officielle de l'Eglise ou pour détourner de ses auditeurs la pensée trop humaine
qu'il eût été bon époux et bon père, il se met à « parler d’un autre idéal de bonheur réservé à ces privilégiés dont Jésus-Christ a dit : Que celui qui peut comprendre comprenne (1). » .
Saint Paul dont vous venez d'entendre la belle doctrine sur le mariage chrétien, mettait si haut les joies douloureuses du sacrifice qu’il n’a point craint de dire : « Je voudrais que vous fussiez tous comme moi ; mais chacun à son don particulier selon qu'il le reçoit de Dieu » (2). Se
C'est là le mystère de cet amour surhumain, de cet enthousiasme surnaturel que le P. Lacordaire a décrit dans une page, qui est comme le reflet de sa vie :
« Oui, le sacerdoce est une immolation de l’homme ajoutée à celle de Dieu, et celui-là y
est appelé qui sent dans son cœur le prix et la . ï beauté des âmes. Quiconque, ici-bas, sous l'enveloppe douloureuse qui nous presse et nous obscurcit, reconnaît l'image immortelle de
(1) Matthieu, ch. XIX, 12.
RIMIGOTS CD VII ve
Dieu ; quiconque y discerne, malgré le péché, la ruine et la désolation, un tel et si cher objet d'amour qu'il en voudrait mourir, celuilà porte dans un vase fragile un grand trésor. Il est du sang qui se verse pour le salut ; il entend quelque part, plus haut que toute chose, cette douce et pénétrante parole : Tu es sacerdos in æternum ! Tu es prêtre éternellement » (1).
Non, ce n’est pas le christianisme, c’est la doctrine de la matière qui ferme la porte au bonheur. Le christianisme l’ouvre, au contraire, à tous ; il dispense largement, catholiquement, dans le sens le plus vaste de ce grand mot, ce bienfait céleste que Dieu veut nous faire entrevoir ici-bas pour mettre en nos cœurs un plus ardent désir de l'éternel rassasiement (2).
De la réforme de l'Eglise, l'abbé Perraud écarte même toute pensée dans ses conférences. Il croit préparer la rénovation indirectement. Acceptation de tous les progrès, silence
sur ce qui est suranné, interprétation symboli-
que de la Bible, désaveu de l'Inquisition, de
(1) Panégyrique du bienheureux Fourier.
(2) Conférence citée, p. 154-156.
l'ancien régime, des doctrines du Syllabus, tels sont les moyens qui lui semblent destinés à réconcilier l'Eglise et la société moderne. Il espère d'autant plus dans ces moyens que ce sont les seuls qu'il lui soit possible d'employer et que son ami M. Hyacinthe Loyson a échoué dans sa tentative déclarée de réforme. Quant. à celui-ci, malgré l'opinion de Charles Perraud, il persistait à penser que si tous ceux qui désiraient la réforme l'avaient suivi, elle se serait réalisée. Le 1° février 1883, il s’en exprimait ainsi au conférencier de Saint-Ambroise :
Vous savez que je fais toujours les meilleurs souhaits pour vous et que je désire, sans l'espérer beaucoup, vous voir un jour promou- »
voir, avec vos amis, une véritable réforme dans le sein de l'Eglise romaine. Le devoir de ceux qui pensaient comme moi était de me suivre courageusement sur le terrain dogma- x tique de la protestation contre l’infaillibilité du pape, qui est une erreur paltente ou un non-. #1 sens ridicule, et sur le terrain moral de la li-. (a berté du mariage des prêtres qui, soit en elle- … x même, soit dans ses conséquences, est une des réformes les plus urgentes qui s'imposent à ES
l'Eglise et aux consciences. Au lieu de cela, ils
ne
se sont réfugiés dans des réticences et des compromis sans grandeur comme sans efficacité, et ils m'ont abandonné dans la lutte surhumaine où Dieu seul m'a soutenu.
Que Dieu leur pardonne le mal qu'ils m'ont fait, et qu'ils ont fait à sa cause sans le vouloir ! Quant à moi, je ne les en aimerai pas moins.
L'autorité usurpée dans l'Eglise et la défaillance des consciences catholiques devant elle, la liberté corrompue dans l'Etat et la connivence des peurs et des calculs des uns avec le fanatisme des autres ; voilà les deux maux opposés et semblables dont nous souffrons et dont nous mourrons comme catholiques et comme français. La vérité et la justice pouvaient seules nous sauver, et pas plus dans l'ordre politique que dans l’ordre religieux, nous n'avons cru à la vérité et à la justice, et nous n'avons essayé d’en être les soldats, et, au besoin, les martyrs.
Si les succès oratoires de Charles Perraud le débarrassèrent des préoccupations d'argent, en ramenant l’aisance à son foyer, ils ne furent pas sans lui créer de nouvelles difficultés.
Des admiratrices rêvèrent à l'honneur et au
tue,
Dioa
bonheur de lui faire du bien et de s'occuper de sa maison. Quand elles allèrent le visiter, elles virent que la place était prise. Elles se demandèrent quelle était cette étrangère qui venait parfois ouvrir la porte. Pour une gouvernante, elle paraissait extraordinairement considérée de son maître. Lorsqu'il donnait une conférence, elle arrivait toujours avec lui dans une voiture fermée et, immédiatement après le discours, ils repartaient ensemble dans la même voiture. Une femme jalouse réso- . | lut de faire une enquête. Elle alla parler à un ami intime de Charles Perraud, l'abbé Bernard, curé de Saint-Jacques du Haut-Pas, qui n’aimait pas M Duval, et qui la nomma en laissant percer une partie du mystère. Sachant le nom, on put rechercher le passé. Il était insignifiant. Dès lors, Charles Perraud subit de la part de quelques femmes des scènes de jalousie et put craindre d'être trahi. Il ne voulut. pas néanmoins changer son genre de vie et
préféra attendre les événements. On l’aimait assez pour ne pas le dénoncer ni à l'autorité diocésaine, ni à l'opinion publique, et son se- $
cret ne fut pas ébruité. |
Au mois de février 1886, M Duval souffrit beaucoup d’une pleurésie. En février 1887, elle eut une rechute si grave qu'elle ne devait plus guérir. Le 19 août, M. Hyacinthe Loyson écrivait la lettre suivante à Charles Perraud qui hésitait entre ses occupations sacerdotales et les soins qu’il devait à sa compagne :
Vous avez dévoué votre vie, à l’encontre des préjugés ecclésiastiques et des préjugés mondains, à une grande et pure affection. J'aurais voulu, vous le savez, que ce dévouement revêtit une autre forme. Vous auriez trouvé tous les deux dans cet acte de courage héroïque une bénédiction plus abondante de Dieu, une approbation plus entière de votre conscience,
une paix et une joie de l'âme que vous n’avez qu'imparfaitement goûtées.
Dieu n’en est pas moins avec votre amour, et il vous tient compte de la puissance des chaïnes séculaires que vous n'avez pu rompre. Je le prie de toute mon âme de vous conserver celle qui est réellement votre épouse devant lui, et de vous donner les moyens de faire pour elle tout ce que vous devez dans de si décisives circonstances. Vos travaux de Paris peu-
vent être remis à plus tard, le voyage de Pau
ne le peut pas.
Soyez mon interprète auprès de la chère
malade, et croyez toujours, mon très cher ami,
à mon entier, cordial et religieux dévouement. In Christo Jesu et in Ecclesia Christiana Catholica.
Ils partirent pour Pau. M Duval y consuma ses dernières forces. Charles la combla de soins et elle lui témoigna la reconnaissance la plus attendrie. Elle l'avait entouré de res-.
pect comme un prêtre. Jusqu'à la fin, elle … l’appela : « Monsieur l'abbé » et lui dit.
«vous », même dans l'intimité. Elle-même se considérait comme la femme d’un prêtre et se
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ri diet En ARC LE, à, *r © r Fe ct ad
croyait tenue aux pratiques de la dévotion.
Elle récitait chaque jour un chapelet. Quand elle sentit sa fin prochaine, elle prit la résolution de communier tous les huit jours, et Charles Perraud lui apportait la communion.
Un jour, il lui dit : « Nous avons agi selon notre conscience, mais peut-être nous sommesnous trompés. Désirez-vous vous confesser à un autre prêtre ? » « Non, répondit-elle, avec douceur et fermeté. Nous avons bien fait, et jamais je ne donnerai ma confiance à un autre prêtre qu'à vous. » Son agonie fut longue, calme, pleine de tendresse pour l'époux qu’elle laissait, pleine de piété pour Dieu devant lequel elle allait comparaître. Quand Charles vit qu'elle n'avait plus que quelques heures à vivre, il lui lut les litanies de la bonne mort dans le livre d'heures de la marquise d’Andelarre (1) et elle s’unit à sa prière.
« O bon Jésus, je me présente devant vous avec un cœur brisé de douleur, humilié et
(1) Heures choisies ou Recueil de prières pour tous les pans de la vie, par Claude-Agathe Jacquot-Roubhier, arquise d'Andelarre. Ce livre a eu un très grand nom-
bre nn à Dijon et à Limoges ; la première parut
comme réduit en cendres. Je vous recommande ma dernière heure et ce qui doit la suivre. ;
« Quand mes yeux troublés et obscurcis des approches de la mort porteront leurs regards tristes et mourants sur vous, miséricordieux
Jésus, ayez pitié de moi !
« Quand mes lèvres froides, lividés et tremblantes prononceront, pour la dernière fois, votre adorable nom, miséricordieux Jus ayez pitié de moi !
« Quand mes joues pâles et enfoncées inspi- * reront aux assistants la compassion et la terreur, miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi |!
« Quand mes cheveux, trempés des sueurs de l’agonie sembleront s'élever sur ma tête et m'annonceront ma destruction prochaine, mi séricordieux Jésus, ayez pitié de moi ! “42
« Quand mes oreilles, près de se fermer pour toujours aux discours des hommes, trembleront d'entendre à tout moment votre voix prête. à prononcer l'arrêt porté contre tous les hom- k mes, Ô miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi ! ; d
« Quand mes pieds, immobiles et incapables de transporter mon corps d’un lieu à un autre, - : m'avertiront que ma carrière en ce monde est près de finir, miséricordieux Jésus, ayez pités de moi !
« Quand mon imagination agitée de fantômes sombres et effrayants, me plongera dans des angoisses mortelles, miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi !
« Quand mon esprit troublé par la vue de mes iniquités et par la crainte de votre justice, luttera contre l’ange des ténèbres voulant me dérober à la vue de vos miséricordes et me jeter dans le désespoir, miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi !
« Quand mon faible cœur, déjà accablé par la douleur de la maladie, sera saisi des horreurs de la mort et comme percé de mille traits par les efforts qu'il aura à faire contre les ennemis de son salut et l'attachement à la vie,
miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi !
« Quand mes parents et mes amis, assemblés autour de moi, s’attendriront sur mon état et vous invoqueront pour moi, miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi !
« Quand j'aurai perdu l’usage de tous mes sens et que le monde aura comme disparu pour moi, miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi !
« Quand je verserai les dernières larmes, derniers symptômes de la mort, recevez-les en sacrifice d’expiation, afin que ces larmes sanc-
Frs er Dé ,
tifiées par la pénitence me fassent expirer comme une victime de cette vertu, miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi !
Quand je serai dans l'oppression meur- k trière de mon agonie et dans le travail dela mort, miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi !
« Quand les derniers soupirs de mon cœur, ti avant-coureurs de la mort, presseront mon > âme de sortir de mon corps, acceptez-les comme une sainte impatience d'aller à vous et de vous obéir : miséricordieux Jésus, ayez pie de moi !
Quand mon âme, sur les bords de mes lèvres, sortira pour jamais de ce monde, &t laissera mon corps pâle, glacé et sans vie, ] acceptez la destruction de mon être comme un À hommage que je veux rendre à votre divine ‘& Majesté : miséricordieux Jésus, ayez pitié de 248 moi !
« Enfin, quand mon âme paraîtra To:
vous seul, et qu’elle verra pour la première fois Fa l'éclat de votre sainteté, ne la rejetez pas de re” devant votre face adorable : miséricordieux Jésus, ayaz pitié de moi ! » |
Lorsque M**° Duval eut rendu le dernier a soupir, l'abbé Jui ferma les yeux. Il ramena
son corps à Paris, dans le tombeau qu'elle s'était elle-même préparé, et où elle avait transféré les restes de son enfant bien-aimé (1).
(1) M°* Duval mourut le lundi 19 décembre 1887. Le journal de M. Loyson conserve l'indication de deux letne qu'il reçut de son ami pendant son triste séjour à
au :
22 novembre. — « Lettre déchirante de l’abbé Charles Perraud (Pau, 18, rue Henri IV), qui voit mourir son amie, M” Duval, dans d’atroces douleurs et dans une sublime résignation. »
23 décembre. — « Ma chère sainte martyre est montée « au ciel lundi soir à 11 h. 1/2. » Lettre de l’abbé Charles Perraud. »
Les détails de la mort de M” Duval furent racontés par Charles Perraud à M. et à M” Hyacinthe Loyson, dans une visite qu’il leur fit et que M. Loyson a notée dans son.journal en ces termes :
6 mars 1888. — « Bonne visite de l'abbé Perraud. C’est une très grande âme, une très sainte âme ‘de l'Eglise nouvelle, quoique dans les cadres de l'Eglise ancienne. Il nous a raconté, en pleurant, la longue et magnifique agonie de son amie, de son Epouse devant Dieu, M” Duval. C'est lui qui l’a confessée, qui lui a donné (chaque 8 jours) la sainte Communion, qui a prié avec elle (les Saisissantes litanies pour la bonne mort dans le livre de prières de la Mi* d’Andelarre), qui lui a fermé les yeux et a ramené son corps à Paris. Il compte la rejoindre bientôt, mais il veut se sanctifier davantage avant de mourir. » ;
M°”* Duval fut inhumée le 24 décembre 1887 au cimetière du Sud (Montparnasse). Sa sépulture est au numéro 12 Est de la 9e division, 9% ligne Nord. La pierre tombale porte simplement l'inscription suivante : « Raymond Duvaz. Concession à perpétuité, n° 816. — 1875 ».
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AE à rs As 4 La vie de Charles Perraud était Prisée. Il n'avait plus qu’un désir : rejoindre celle qu’il avait perdue, et profiter des délais que Dieu lui accordait pour «se sanctifier davantage » (1). A Madame Loyson qui, durant l'été de 1888, pour distraire sa douleur, lui adressait l'invitation d'aller au Mont-Dore, avec son mari et elle, il répondait tristement :
Autun, 923 juillet 1888.