‹ Un prince anglais, Cardinal-Légat au XVIe siècle Réginald PoleChapitre 11 sur 48 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Les années de jeunesse en Angleterre.

Chartreuse de Sheen et Université d'Oxford.

Pour les gens qu'intéresse l'histoire d'Angleterre, le rappel de la guerre des deux Roses et des compétitions entre les Plantagenets, York et Lancastre, évoque tout de suite l'époque si troublée qui suivit, en Grande-Bretagne, la guerre de Cent Ans et la reprise définitive par les Français de leur sol national.

L'ordre héréditaire des successions au trône anglais se trouva dès lors pendant plusieurs années profondément modifie par les intrigues de cour, les crimes et les suppressions d'enfants. C'était le règne des «faiseurs de rois ». Mais, au début du XVP siècle, le pouvoir des Tudors semblait bien établi entre les mains d'Henri VII lorsque, le 3 mars 1500, Réginald Pôle naquit au château de Stourton, dans le comté de Stafford. Quelques précisions sur les alliances de ses parents font comprendre à quel rôle important sa naissance pouvait destiner le nouveau-né.

Dans ce mélange des dynasties et des races, la famille de Réginald Pôle était, en effet, étroitement apparentée, de diverses façons, aux maisons royales anglaises. Son père d'abord, SirRichard Pôle, fils du chevalier Geoffroy, descendant lui-môme d'une ancienne famille du Pays de Galles, était, par les femmes, le propre cousin germain

d'Henri VII (1). Cette circonstance ne put que servir à sa fortune. La faveur du roi fut acquise, dit-on, à Richard Pôle autant par son caractère et sa douceur affectueuse que par sa valeureuse conduite dans les guerres d'Ecosse. En tout cas, ramitié royale valut en premier lieu à ce Gallois diverses charges dans son pays d'origine, puis, par la suite, créé chevalier de la Jarretière, il devint premier chambellan de la reine et gouverneur du fils aine du roi, le prince de Galles, Arthur. Possesseur de vastes domaines dans le comté de Buckingham, Richard Pôle pouvait, dans les loisirs que lui laissait la guerre, mener la large et somptueuse existence des grands seigneurs.

D'ailleurs, une alliance princière était venue compléter sa fortune. Vers 1491, en effet, il avait épousé Marguerite Plantagenet, fille de Georges, duc de Clarence, et nièce d'Edouard IV. En donnant ainsi à son cousin Richard Pôle la main de sa parente Marguerite, Henri VIT voulut peut être réparer une cruelle injustice à l'égard de cette famille des Plantagenets. N'avait-il pas sur le cœur le remords d'avoir longtemps retenu en prison pour le faire décapiter ensuite le jeune comte de War\vick, Edouard Plantagenet, frère de Marguerite ? (2). Par ce mariage,

1. La mère de Richard Pôle était Edith Saint-John, demi sœur de Marguerite Beauforl, comtesse de Richmond, mère d'Henri VII.

2. Ce jeune prince, l'oncle de Réginald Pôle, eut, comme plusieurs membres de sa famille, une destinée tragique. Né vers 1470, vraisemblablement au cliàteau de Farley, près de Halh, ainsi que sa sœur Marguerite, il était par sa mère le petit-lils du grand comte de Warwick, a le faiseur de rois ». Après la mort d'Edouard IV et de ses lîls et l'avènement de Richard III, sou oncle, il fut relégué comme prisonnier dans un château de sa famille à SheritT-Hutton f^ïorkshire) et étroitement surveillé. A l'avènement d'Henri Vil Tudor. il fut ramené à la Tour de Londres. Seul héritier mâle de la maison d'York, il finit par être accusé d'un prétendu complot et fut décapité pcT ordre d'Henri VII en 1499. « Pauvre Warwick, disait de lui son neveu Réginald Pôle, il avait l'innocence d'un enfant au berceau. » Son supplice excita Ihorreur dans toute l'Angleterre. Pour en atténuer le déplorable etTet, le roi prétexta que Ferdinand d'Aragon ne voulait pas consentir au mariage de sa lillo Catherine avec le prince .\rlhur. tant (jue vivrait un descenilanl desPlautageucts. C'est celte mort (|ui lit de Marguerite, la mère de Pôle, la dernière héritière des Plantagenets.

l'avisé monarque pensait sans doute apaiser ses craintes de voir les prétentions des Plantagenets au trône revivre et prendre consistance. C'était une garantie pour le roi de faire épouser la dernière héritière de ces princes à son propre cousin, homme sans ambition personnelle et d'une fidélité à toute épreuve. Pourtant, toujours inquiet et avide, Henri VII attendit d'être sur son lit de mort pour restituer à IMarguerite une portion des biens patrimoniaux des Plantagenets dont il s'était jadis emparé lors de l'exécution du jeune Warwick.

Par son père comme par sa mère, Réginald Pôle tenait donc de fort près au trône anglais. Il ne fut que le troisième fils des cinq enfants de Richard et de Marguerite (1). L'aîné, Henri, devenu plus tard lord Montagne, devait être décapité en 1539. Quant au second, Arthur, il passe pour être mort très jeune encore. Des deux autres enfants, Geoffroy, le plusjeune, fut, au cours d'une existence agitée, mêlé à des intrigues nombreuses et Ursule, l'unique fille, épousa le fils du duc de Buckingham, destiné, comme lord Montagne, à devenir une des victimes politiques d'Henri VIII.

Tous ces enfants étaient encore en bas-âge quand, en 1505. leur père mourut, les laissant à la garde de leur mère créée dame d'honneur de la princesse de Galles, Catherine d'Aragon. (2).

Privé des conseils de son père, Réginald Pôle, cadet de famille, fut, semble-t il, dès ses premières années, destiné à l'état ecclésiastique.

En 1507, il fut envoyé, pour y acquérir les premières notions d'instruction, à l'école de grammaire annexée au

1. Le biographe de Réginald Pôle, Beccatelli dit que ses parents eurent six enfants, quatre garçons et deux filles. C'est à tort, senible-t-ii, car, dans les textes, il n'est jamais question que d'une seule fille Ursule.

2. Les funérailles de sir Richard Pôle furent payées par le roi, son cousin. « To my lord Herbert in loan by his bille for buring Sir Richard Pôle, Liv. 40 ». — 15 novembre 1505. — Benry's Privy Purse Expenses of Elizabclh of York, p. 132.

monastère carthusien de Sheen, dans le Surrey. (1). C'est là que, de 7 à 12 ans, il devait passer une partie de son enfance. Aucun détail particulier n'a malheureusement été conservé de ce que fut sa vie dans ce monastère. On en est réduit à se représenter ce qu'elle put être au milieu des Chartreux. La règle austère et sévère de ses maîtres fit certainement impression sur l'esprit de Pôle. Souvent, au cours de son existence si remplie, il dut se souvenir des enseignements de paix, de renoncement, de pauvreté et d'abstinence qu'il reçut à Sheen. L'amour très caractéristique qu'il montra toujours pour la solitude n'a-t-il pas très vraisemblablement sa source dans ce séjour à Sheen où, comme dans toutes les Chartreuses, la vie s'écoulait laborieuse, studieuse et paisible dans le cadre uniforme et tranquille de la règle monastique ?

Mais l'instruction première que l'enfant recevait ainsi à Sheen ne pouvait lui suffire. Dès qu'il eut atteint sa douzième année, en 1512, il fut envoyé à Oxford, la grande ville universitaire (2). C'est au collège de Magdalen qu'il fut immatriculé en qualité de noble. De nombreux privilèges étaient rattachés à ce titre, celui, entre autres, d'avoir un appartement privé dans la demeure du Président. Comme c'était alors la coutume pour les fils de princes et de grands seigneurs. Pôle fut aussi sans doute pourvu d'un chapelain, d'un précepteur particulier et d'une suite de serviteurs.

1. Sheen, près de Richmond, Surrey. Cette Chartreuse avait été fondée au bord de la Tamise eu 1414 par le roi Henri V, auprès d'un château qu'il possédait dans ce pays si riant, (cf. Duii^dalo, Monaalicon AnijUcaninii. t. I. p. 973) Elle portait le nom de Chartreuse de Jésus de Bethk'em. Henri Vil, prccéden)ment comte de Hichmond. changea le nom du village de Sheen en celui de Richmond. Mais le monastère, avec une petite portion du village, s'appela toujours Sheen, cf. Calendar of State papers, Unnii VUl, t. XI. n. 92.

2. D'après un historien d'Oxford, il est de constante tradition dans cette ville que Réginald Pôle commença par loger chez les Carmes. Cf. Headlam, O.vford and its stoiy. p. 54. — Vax mars 1317, Foie assista à l'inauguration du collège de Corpus-Christi, fondé par l'évèque Foxe et dont il devait être nommé fellow en 1524, sur le désir du fondateur lui-même.

Les frais de son éducation universitaire furent, en partie, couverts par son cousin, le jeune Henri VIII, qui, depuis le 22 avril 1509, avait succédé à son père Henri Vil. Le nouveau roi avait tout de suite manifesté sa bienveillance à l'égard de la famille Pôle. Un des premiers actes de son règne ne fut-il pas de se montrer généreux envers sa cousine Marguerite, sa future victime, qu'il déclarait a'ors la plus sainte femme de l'Angleterre? Marguerite, amie de cœur de Catherine d'.A.ragon, la nouvelle reine, fut d'abord dotée d'une pension annuelle de 100 livres, somme équivalente à peu près à 50.000 francs de la monnaie actuelle de France (1). Puis, pour compenser les torts pécuninires faits jadis à sa famille, Henri VHI, le 14 octobre 1513, la créa comtesse de Salisbury avec droits héréditaires sur ses biens patrimoniaux, biens considérables qui comprenaient notamment de magnifiques propriétés dans le Ilampshire et le Wiltshire, dans les comtés de l'Ouest et TEssex (2).

De nouveaux signes de faveur se manifestèrent peu après à l'égard de Marguerite Pôle. Ce fut elle, lors de la naissance de la princesse Marie, fille du roi, qui fut choisie pour présenter l'enfant au baptême dans l'église des Franciscains de Greenwieh et pour être sa marraine de confirmation (3). Bientôt après, elle devint sa gouvernante (4). Des liens étroits se nouèrent ainsi entre la

1. 4 août lo09. Cal. of State Papers, Venetian, t. V, ii. 247.

2. Cette donation entraînait à vrai dire l'obligation de payer diverses rentes au roi.

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