Latimer, théologien très érudit, mourut en
2. Linacre. né vers 1460 à Cantorbéry, mourut à Londres le 20 octobre 152i. Bien que dans les ordres, il n'était guère dévot. En Italie, Laurent de Médicis avait donné Linacre pour compa gnon d'études à ses enfants. De retour en Angleterre, ce savant devint précepteur du prince Arthur, fds aîné d'Henri VII, puis médecin ordinaire d'Henri VIII. On a conservé de lui, parmi d'autres ouvrages, un traité iniilulé: De emendatalatini sermonis structura.
donc particulièrement favorable h son développement. Sous de tels maîtres, ises progrès furent rapides et dès 1515, à l'âge de quinze ans par conséquent, il fut reçu bachelier-ès arts. Ce grtide lui permit de demander l'autorisation de porter la robe universitaire et des vêlements en rapport avec son rang en même temps qu'il sollicitait l'accès à la bibliotbèqne publique. (1).
Un trait qu'il convient de citer montre que, malgré son jeune âge, Réginald Pôle savait déjà à l'occasion témoigner sa reconnaissance à ses maîtres. Latimer n'ét;iit pas complètement à l'abri du besoin et des soucis matériels. Son élève l'apprit, s'entremit auprès du roi en faveur de son pauvre maître et lui obtint un bénéfice ecclésiastique.
A Oxford, Pôle eut l'occasion de fréquenter des gens qu'il devait plus tard retrouver dans de hautes fonctions. C'est ainsi de son séjour à l'Université que datent ses premiers rapports avec Thomas More, son aîné pourtant de vingt ans. Cette amitié, nouée à propos d'un incident banal entre deux hommes d'âijie si différent, dovait durer jusqu'à la mort du chancelier, bien qu'ils se soient rarement rencontrés au cours de leur vie. More, tombé sérieusement malade, avait écrit à Oxford pour y solliciter l'avis des médecins. Pôle le sut < t se rendit aussitôt auprès de leur commun maître Linacie pour obtenir de lui une prescription médicale. Il s'empressa ensuite d'envoyer l'ordonnance à sa mère, la comtesse Marguerite, la priant de confectionner elle-même le remède indiqué. Son désir fut satisfait et More reçut de la comtesse de Salisbury le remède salutaire. En guise de remerciement, More écrivit au jeune Réginald Pôle une lettre du tour le plus littéraire. L'amitié entre eux était née.
Le titre de Maitre-ès arts fut-il décerné à Pôle ? Le fait n'est pas démontré, mais, en tout cas, au terme de ses études universitaires, avant de quitter Oxford, il soutint brillamment en public, sur la logique et la morale, une thèse académique qui ne dura pas moins de trente jours, « dimanches et fêtes exceptés ».
1. Le texte porte: « l'enni pretiosi et pellaro) preliosi«. »
Arrivé ainsi à l'âge d'homme, Pôle cédant à son goût pour l'étude, allait compléter sa formation sous d'autres cieux,
L'Italie était alors le boulevard de l'humanisme. N'était-ce pas à Florence, à Rome, à Venise, à Padoue et dans d'autres villes italiennes que s'étaient réfugiés en grand nombre les savants grecs émigrés de Constantinople, après la prise de cette ville par les Turcs en 1453 ? Depuis cette époque, plus encore qu'auparavant, la France, l'Allemagne, l'Angleterre envoyaient leurs jeunes étudiants en Italie pour y prendre contact avec les représentants les plus qualifiés des études anciennes.
William Latimer, et surtout Linacre, qui avait conservé de son séjour au delà des Alpes un inetïaçable souvenir n'eurent aucune peine à décider leur brillant disciple Pôle à suivre leur propre exemple et celui de quelques autres de leurs compatriotes. Le docteur Richard Pace, secrétaire d'Etat et ambassadeur à Venise, son secrétaire Lupset, l'évêque de Londres, Tunstall, et le doyen de Saint-Paul, Colet, n'avaient-ils pas ainsi séjourné en Italie ? Il fut entendu que Réginald Pôle, à son tour, irait compléter son éducation à l'Université de Padoue.
D'autres raisons encore le déterminèrent peut-être à s'expatrier. L'état sanitaire d'Oxford laissait à désirer. Presque chaque année la suette y faisait de nombreuses victimes. Quelque temps auparavant, en août 1517, on n'avait pas compté moins de 400 étudiants atteints en une seule semaine de cette fièvre maligne qui se trahissait par des sueurs violentes. En 24 heures, on en mourait ou l'on était guéri (1).
En outre, dans l'Université certains professeurs à l'esprit étroit condamnaient sans discrétion et sans rémission
1. La suette était appelée en anglais « sweating sickness ». Cette épidémie, qui, en l'espace de 68 ans, n'affligea pas moins de six fois l'Angleterre, semble avoir fait son apparition en 1483 dans l'armée d'Henri VII. En 1317, elle enleva, dans quelques villes, la moitié des habitants. On remarquait nvcc surprise que les Anglais seuls, même en pays étranger, etc.! •:it victimes de cette maladie. Les Ecossais en étaient, dit-o.i, presque tous préservés.
l'étude des classiques comme dangereuse pour les mœurs et la foi. Pour eux, étudier le grec, c'était infailliblement s'acheminer vers l'hérésie. Sans doute, des exemples très connus et fréquents, surtout en Italie, d'humanistes dévergondés et abandonnés à une vie totalement païenne pouvaient en partie justifier leurs appréhensions et donner raison à leurs condamnations. Quelques-uns de ces savants, trop puristes dans leur admiration enthousiaste pour l'antiquité païenne, ne condamnaient-ils pas à la fois le latin barbare des temps scolastiques et tes dogmes eux-mêmes du christianisme, tenus par eux pour vieillis? Mais à côté de ces dévoyés qui, au regard de la morale chrétienne, abusaient de leurs talents pour en faire un mauvais emploi, d'autres admirateurs de l'antiquité s'efforçaient délever leurs vues et ne prcnaientdansl'étude des langues et des civilisations disparues que l'excellent pour en faire profiter la foi et les mœurs. Manifestement, Réginald Pôle voulait être de ces derniers et prouver à son tour, par son exemple, que l'union de la science vraie et d'une profonde piété était possible. Disciple appliqué de maîtres érudits, iltint à cœur de démontrer qu'il pouvait y avoir des humanistes franchement chrétiens.
Décidé à partir pour l'Italie, il ne lui fut pas difficile d'obtenir le consentement de la comtesse de Salisbury. En mère intelligente et soucieuse de l'avenir de ses enfants, elle comprenait qu'il était de son devoir de favoriser les progrès intellectuels de ce fils tendrement aimé et de seconder les espérances que ses succès à Oxford avaient déjà fait naitre.
Quant à Henri VIII, ce projet de Pôle d'aller étudier à Padoue ne pouvait, à cette date, lui déplaire. Ce roi, tout comme son i)èrc, se flattait d'être le protecteur des gens de lettres et admettait à sa table les savants anglais de retour d'Italie. Il ne s'opposa pas au départ de son petit cousin. Déjà fier des talents de Réginald Pôle, il comptait les utiliser quelque jour à son profit personnel. Pour permettre au jeune prince de soutenir son rang à l'étranger, le souverain ajouta à toutes ses libéralités antérieures une allocation annuelle de 100 livres et, le premier avril, il adressa à la Si igneuriede Venise, dont dépendait alors
Padoue, des lettres de recommandation pour « Lord Réginald... qui va étudier à Padoue. » (1).
Pôle quitta donc l'Angleterre vraisemblablement dans les derniers mois de 1520. Une escorte de familiers et de serviteurs choisis avec soin accompagna le jeiine prince. Elle témoignait de son rang seigneurial et devait contribuer à lui procurer en Italie l'accueil réservé aux grands personnages.
Ce voyage, au sortir de l'enfance, allait décider de l'orientation générale de la vie de Pôle. Il le conduisait vers une seconde patrie, au moment même où 1 'Angleterre se préparait à entrer dans une des périodes les plus tragiques de son histoire nationale.
(1) Cal. of Henry VIIl. t. III n. 1314.