‹ Un prince anglais, Cardinal-Légat au XVIe siècle Réginald PoleChapitre 19 sur 48 · Cf. Gloria, op. cit. t. I p · texte numérisé non relu

Cf. Gloria, op. cit. t. I p

être que dans le' territoire de Padoue. » On devine facilement l'impression que semblable horizon fit sur le jeune étudiant venu des brumes du nord dans une région si ensoleillée.

Il est hors de doute que Réginald Pôle, admis dans l'intimité de Bembo, ne put que gagner à la fréquentation de ce fin lettré dont les écrits en latin et en italien faisaient, dit son biographe, les délices de l'Italie entière. A ses autres mérites Bembo joignait aussi ceux d'un botaniste convaincu et d'un collectionneur très averti. Toujours à la recherche de l'inédit et pleurant de joie, dit-on, à la réception d'une pièce rare, il avait réuni un grand nombre de médailles, de sceaux, de sculptures aussi bien que des peintures anciennes et modernes (1). Ses trésors étaient à la disposition de ses hôtes. Intelligemment classées, ses collectionset sa très riche bibliothèque de livres et de manuscrits furent vite appréciées à leur juste valeur par Pôle, qui très souvent les utilisa.

A la campagne comme à Padoue, Pôle rencontrait ainsi un assemblage choisi de gens instruits, aimables et cultivés. Une lettre de Bembo au Cardinal Chigi en témoigne : « Il y a quelques jours, écrit l'humaniste, je reçus à ma villa la visite de Monseigneur d'Angleterre, qu'accompagnaient Monsignor Stampa, aimable jeune homme, très estimé du duc de Milan, qui étudie à Padoue, et Maitre Leonico, bon vieillard de 70 ans, excellent philosophe et très versé dans les lettres grecques et latines. Ils restèrent chez moi la journée entière à ma grande satisfaction. De longtemps je n'avais autant joui. A Padoue, Réginald Pôle fréquente assidûment ces deux compagnons ainsi que Monsignor Prothon de Rossi, gracieux et studieux jeune homme de son âge, le comte Ludoviio di San-Bonifacio, et d'autres savants et très dignes gentilshommes, qui le suivent et l'escortent volontiers. » (2)

1. .\uprès de son propre portrait par Raphaël, Bembo possédait des tableaux de Meiniiiig, de Mantegna, de Hellini, de Sebastianodel Piombo.

2. 11 juillet 1521. Lettre publiée par Quirini, op. cit. t. 1, p. 383.

Celte citation suffît à montrer en quels termes d'amitié Cembo tenait le jeune Anglais. Que la piété, la dignité de vie et les dons intellectuels de I^ole aient eu sur l'humanisle une heureuse influence, comme le note un de ses biographes récents, (1) celaparaît très vraisemblable.

Bembo, plus préoccupé d'art, de belles lettres et d'érudition que de morale et de religion, meii;>iî une vie sinon scandaleuse du moins assez relâchée et mondaine. Tout le monde savait ses relations suivies avec une très belle jeune fille de la noble famille des Morosini. A Rome, il s'était pris d'un violent amour pour elle et l'avait installée à Venise, lorsque lui-môme était venu s'établir à Padoue. Si ses amis, parait-il, lui adressaient quelque représentation au sujet de cette liaison avec la belle Morosina, son invariable réponse était : « Je ne suis pas prêtre ». Si la mort de s jï\ père n'avait obéré ses finances au point de le réduire aux seuls bénéfices ecclésiastiques pour tenir convenablement son rang et satisfaire ses goûts artistiques, Bembo eût peut-être épousé la séduisante patricienne. En tout cas, l'aimant passionnément, il lui resta fidèle jusqu'à sa mort survenue en 1535 et versa sur sa tombe des larmes sincères. (2)

Un commerce quotidien avec ces lit'i^rateurs de choix rencontrés à Padoue ne pouvait que développer chez Pôle ses qualités natives d'intelligence mites déjà en éveil à Oxford. Il sut profiter de sa situation privilégiée et, suivant ses promesses, il travailla conscicncieus(>ment. }.Ialheureusemcnt, en dehors de ce qui vient d'être dit de ses

1, Zimmermann, KarcUnal Pôle .

2. Pietro Bembo était né à Venise, le 28 mai 1470 Fils d'un sénateur de Venise il étudia à Florence, à V^enise. à Messine, à Padoue, à Ferrare. Après avoir vécu à la cour d'Urbino, il suivit Julien de Médicis à Home où il fut bien accueilli par Jules II. Devenu secrétaire de Léon X. il se retira à Padoue à la mort de ce pape. Créé cardinal en 1339, il fut ensuili' év6(|ue de Gubbio etdeBergame et mourut le 10 janvier 1347. Beccatelli a écrit sa vie. C'est une refonte et un complément de l'ouvrage de Giovanni délia Casa, archevêque de Bénévent Opère di Mans. G. délia Casa, Florence, 1707, t. III. pp. 71 77. Cf. aussi Ciaconius. Vilw et res yestœ Ponti[ïcum lloinaiiorinn et Romanœ licclesiœ Cardinalium, Rome, 1601. In-folio, t. III, 633.

maîtres et de ses amis, les autres détails de sa vie universitaire en Italie restent ignorés.

Il se perfectionna dans les études anciennes, assez vite, semble-t il, pour que sa réputation s'étendit au loin sans tarder. Erasme, qui avait appris par un Anglais de ses amis (1) les vertus de Réginald Pôle, lui écrivit de Bâle plusieurs lettres. Le 4 août 1525, pour lui recommander un jeune noble Polonais, Erasme s'exprimait en ces termes flatteurs :

« Vous aimerez ce jeune homme parce qu'il possède toutes les qualités qui vous rendent aimable.... J'ai été jusqu'ici heureux de vivre avec lui et je le perds maintenant avec grand regret. J'aurais eu des motifs de faire avec lui ce voyage, qui me rendrait une seconde jeunesse et le principal eût été de converser avec Pace. mon intime ami.... et avec vous, cher Pôle, que j'estime au dessus de tous les autres. Mais la situation de mes affaires me retient ici. »

Sans nul doute Pôle n'échangea pas seulement des courriers avec des humanistes et des savants. Au cours de ses années d'Université, il entretint aussi très certainement avec sa famille une correspondance suivie, mais les lettres de cette période ne nous sont pas parvenues et c'est grand dommage, car il eût été du plus haut intérétde les avoir pour pénétrer les sentiments intimes dissimulés sous le flegme britannique.

La comtesse de Salisbury, cette femme supérieure, ne put manquer d'exercer, malgré son éloignement, une influence heureuse sur ce fils qu'elle chérissait, en même temps que ses lettres devaient le tenir au courant de ce qui, durant son absence, se passait en Angleterre. Le caractère tyrannique de son cousin Henri VIII, dont Pôle devait tant soutïrir dans ses alTections les plus chères,, pouvait déjà être pour lui l'objet de préoccupations. Ne reçut-il pas, dès le mois de mai 1521, la triste nouvelle de la décapitation à Tower-IIill, après un procès inique, du beau-père de sa sœur Ursule, Stafford, duc de Buckin-

1. Thomas Lupset, secrétaire de l'ambassadeur anglais Pace^ mort à Padoue à 36 ans.

gham, le plus riche seigneur du royaume ? Ses crimes étaient ses richesses convoitées par Henri VIII et son désaccord avec le ministre Wolsey. Son gendre, Lord Abergavenny et le gendre de ce dernier, Lord Montague, le propre frère aîné de Réginald Pôle, impliqués dans sa disgrâce et envoyés à la Tour, laissèrent dans cette affaire «pas mal de leurs plumes », suivant l'expression deChappuys, l'ambassadeur de Charles Quint à Londres. Ils ne furent, en effet, libérés que contre versement d'énormes amendes. Réginald Pôle ressentit le contre-coup de ces événements; il en fut quitte avec un avertissement, mais son désir de rester longtemps en Italie ne put que se trouver fortifié. Loin des intrigues de la cour anglaise, la vie intellectuelle qu'il menait à Padoue lui semblait, sans nul doute, particulièrement agréable.

Après avoir fréquemment visité Venise et d'autres villes de l'Italie, Pôle laissa s'écouler plusieurs années de son séjour à Padoue avant de se rendre à Rome où tant de motifs auraient pu justifier sa présence. En 1525 seulement, le souci de gagner les indulgences jubilaires le décida à entreprendre, en obscur pèlerin et quasi-incognito, le voyage de la capitale du monde catholique. Quelques-uns de ses familiers, entre autres Bonamico, l'accompagnèrent.

Or, à sa grande surprise, son désir de voyager sans apparat ne fut pas respecté. La noblesse de Florence et de toutes les cités qu'il traversa le reçut avec de grands honneurs, le complimenta, le fêta et lui offrit des présents. Pourquoi ces fêtes et comment savait-on son passage, se demandait-il avec étonnement ? A son arrivée à Vérone seulement, il découvrit que l'auteur responsable de ces démonstrations était un de ses correspondants littéraires, lévêquede cette ville, Matteo Giberti.

Sans l'avoir jamais vu, ce prélat lui était singulièrement attache. Esprit distingué par sa science comme par sa piété, Giberti avait été, sous le pontificat de Léon X, à la tête de la Chancellerie romaine. Nommé au siège de Vérone en 1524, il avait complètement réformé et transformé son diocèse. N'est-ce pas lui d'ailleurs que Charles Borromée, le saint arcjievêque de Milan, devait prendre plus^

tard pour un de ses modèles avec saint Ambroise et le martyr Fislier, de llochester ? Matteo Giberti, ami des humanistes, avait fait élaljlir dans son propre palais une imprimerie afin de fournir au puljlic des éditions correctes des Pères grecs. Son affection pour Réginald Pôle lui avait été inspirée par les éloges enthousiastes qu'il avait reçus sur son compte de leur ami commun, Bembo.

Une lettre de ce dernier, écrite à Pôle, permet dî juger de la chaleur et de la sincérité de ses sentiments. « Giberti, disait Bembo, lit et relit vos lettres. Non content même de celles qu'il reçoit de vous, il veut voir celles que vous m'écrivez. Il les montre aux meilleurs juges qui tous sont d'accord pour admirer la candeur, l'élégance et le bons sens avec lesquelles elles sont rédigées, 11 s'informe de vos éludes et de tout ce qui vous concerne. En un mot, il n'a jamais fini de vous louer et l'affection et la considération qu'il a pour vous sont le sujet de ses conversaliona. Je vous félicite qu'un personnage d'une si haute valeur et courtisé par les plus grands monarques vous ait otîei't de son propre mouvement son amitié. Moi-même je me félicite d'en avoir été l'instrument. » (1)

Sans avoir ladescription de la réception que fit Giberti, on soupçonne aisément ce qu'elle put être, étant donnés semblables sentiments. Ce fut une réunion bien douce que celle de ces deux hommes qui partageaient les mêmes goûts, les mêmes aspirations. I^ole, de plus en plus s'attachait à cette nouvelle patrie où le retenaient tant de fidèles amitiés.

Arrivé pou après à Rome, il ne s'y attarda pas. Venu en pèlerin, il visita simplement les principales places de dévotion et reprit la route de Padoue sans avoir sollicité uneaudience deClément VII. Lesraisonsde cette abstention restent ignorées. Peut-être était elle motivée pardes considérations politiques ou par la crainte qu'une démarche de sa part auprès du Pape ne fût pas approuvée i\ la cour d'Auiîleterre.

1. liembi epiMoUc {amiliare^, l.v. Venise, loo^. — Sur Giberti, on peut consulter trois intéressants arlieies do Mis.<; Tuokcr dans VEiujlish Historical lU'vinr, janvier, avril, juillet 1003, sous ce titre: Gian Matteo Giberti, papal politician^catholic reformer.

D'après Beccatelli, son premier biographe, Pôle serait rentré en Angleterre immédiatement après son départ de Rome. Il n'est certes pas invraisemblable qu'Henri VIII ait alors souhaité revoir aussitôt son cousin, mais une lettre d'Erasme, du 8 mars 1526, adressée à Padoue et deux lettres de Beml)o du 16 mars et de juillet de la même année permettent de conclure qu'après avoir quitté Rome, Réginald revint à Padoue et y domeuramême jusqu'à la tin de 1526. Le journal de l'envoyé vénitien Sanuto apprend, par ailleurs, que Pôle assistait le 8 juillet 1526 à une procession organisée à Venise en l'honneur de la Ligue franco-italienne (1). C'est une des dernières traces qui aient été conservées de ce séjour de Pôle en Italie.

Parti encore adolescent d'Angleterre il allait y rentrer homme fait. En toute conscience il pouvait se rendre le témoignage d'avoir tenu ja promesse faite à Henri VIII de ne se laisser surpasser par aucun étudiant dans son appli* cation à l'étude. Il avait sérieusement mis à profit son séjour de sept années à l'Université de Padoue pour meubler son esprit de connaissances solides et utiles L'étude des lettres l'avait particulièrement attiré. Outre la Biographie de son ami Longueil, il avait préparé les éléments de divers ouvrages. Il avait ainsi pu collationner les variantes et corrections des œuvres de Cicéron, y joignant des notes personnelles dans l'intention d'en donner quelque jour une édition complète. Mais sa destinée n'était pas de devenir un pur humaniste et son manuscrit, d'abord réservé pour des temps plus propices, s'est malheureusement perdu sans avoir jamais été publié.

Au cours de son séjour à Padoue, Pôle avait aussi acquis beaucoupd'expérience sur les gens. Son commerce assidu avec des hommes remarquables à divers points de vue avait singulièrement mûri son jugement. Les charges et dignités auxquelles sa naissance, son rang et ses mérites personnels lui permettaient de prétendre puu-

1. Sanuto, l'envoyé vénitien, a laissé un Di'irium plein de renseignements utiles. Cf. Cakndar of Stale i>apers, Venelian^ t. III, n. 1343; t. IV, n. 79.

vaient maintenant lui êU-e confiées avec honneur. A 27 ans, il était déjà de taille à jouer un grand rôle dans son pays. La politique d'Henri VIII devait en modifier singulièrement le cours normal.

Ce ne fut certainement pas sans un brisement de cœur que Pôle dit adieu à Padoue où il venait de vivre les années les plus heureuses de sa vie. Reverrait-il surtout jamais les amis excellents qu'il laissait en Italie ? Pourtant les tristesses de cette séparation se trouvaient adoucies à l'idée de retrouver, a)"»rès une longue absence, sa mère, sa famille, son roi, saterre natale, gens et choses tendrement aimés.

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