‹ Un prince anglais, Cardinal-Légat au XVIe siècle Réginald PoleChapitre 21 sur 48 · Cal of State Papers. Henry VIU, t. IV n · texte numérisé non relu

Cal of State Papers. Henry VIU, t. IV n

■ce qu'il appelait ses scrupules de conscience, il sollicita, en 1527, du pape Clément VII la déclaration de nullité de son mariage avec Catherine d'Aragon, veuve de son frère défunt, union qui avait été contractée en vertu d'une dispense de Jules II.

L'histoire du divorce d'Henri VIII, restée longtemps obscure, a été élucidée d'une façon assez impartiale par deshistoriens de mérite (1). Elle est maintenant connue dans ses détails les plus secrets, grâce aux documents fournis par les Archives du Vatican, d'Angleterre et d'Espagne. 11 serait hors de propos de s'étendre ici sur cette aventure, si grosse pourtant de conséquences pour l'Angleterre du XVP siècle. IlsuITit de l'esquisser en appuyant seulement sur les faits auxquels Réginald Pôle s'est trouvé plus directement mêlé.

Le jeune cousin du roi était arrivé en Angleterre au printemps de 1527. C'est précisément à cette époque qu'Henri VIII, obsédé par l'idée du divorce, s'ouvritde son projeta ceux de ses conseillers qui avaient sa confiance. "VVolsey gardait de la rancune contre Charles-Quint, neveu de la reine, qui avait refusé d'aider à son élection à la papauté. Il prêta donc facilement son appui à la machination ourdie contre Catherine d'Aragon, sans prévoir, malheureusement, les conséquences de son acte.

En juin 1527, le roi fit hypocritement part à la reine de ses scrupules sur la validité de leur mariage et de son intention de solliciter le divorce. Catherine, en sanglotant, s'empressa d'affirmer que son union avec le prince Arthur, frère aîné du roi, n'avait jamais été consommée, qu'elle n'avait été son épouse que de nom.

Conseillé par Wolsey, plus politique retors que prêtre

1. Cf. notamment : Gasquct. Ihe Ere of lie formation. Londres 1900 — Friedn)aiin, op. cit. — Gairdner, New liijhts on llw divorce of ll'Oiiij VIU, dans '/'/..■' Enqlish historical llevieir, octob. 189G, janvier et avril 1S97. — Dr. Slephcn Elises, Homisclie DokwneiUe ziir Geschiclde (1er Ehesclieidunij Ilentricha VIU von Enalaiid, Fadcrborii, 189!} et les articles du même Khses dans le Hifitorischea Jdhrbuch do IcSSS à l.S92cl dans la ItoiniscUe (JuartidscUrift de 1900 — U. I'. Thurston, S. J. Clétnenl VU, Campegyio and Ihe divorce, dans ï.imerican Calholic nnm-in-lii llrrieu', 1904, pp. 288 - 306.

-consciencieux, le roi demanda néanmoins à Clément VII d'annulation de la dispense accordée jadis par Jules II. Il restait douteux, prétendait-il, que le Pape lui-même pût permettre le mariage avec la veuve du frère. Peu convaincu cependant de la réussite de sa thèse, il songea en même temps à réclamer le privilège spécial d'avoir plusieurs femmes à la fois, en raison des éminents servi- -ces rendus par lui à l'Eglise. Jusque là, en effet, Henri VIII, malgré ses passions et sa vie scandaleuse, s'était montré fervent catholique. Il entendait régulièrement quatre ou cinq messes chaque jour. Comme preuve de sa grande dévotion, ne raconte-t-on pas qu'au cours d'un pèlerinage au célèbre sanctuaire de Walsingham, il voulut accomplir nu-pieds les derniers milles de la route ? Son zèle contre Thércsie était bien connu et lui avait dicté divers traités théologiques. C'est même son ouvrage sur les sept sacrements (1), écrit en 1521 en réponse au livre de Luther intitulé La captivité de Babylone, qui lui valut de Léon X, le titre papal et romain de « Défenseur de la foi » porté si illogiquement par ses successeurs anglicans.

Très préoccupé de la réussite de ses étranges projets matrimoniaux, Henri VIII, sans recourir encore à Pôle, dépêcha à Rome Knight, un de ses fidèles agents, qui devait, à défaut d'autre autorisation, obtenir du moins de Clément VII que la cause fût jugée en Angleterre et confiée au chancelier Wolsey, sans qu'il fût nécessaire d'en référer au Pape (2).

La tactique de Clément VII, dans cette affaire si délicate, fut d abord de gagner du temps. Il espérait que la passion du roi pour Anne se refroidirait. Pourtant devant

1. Louis O'Donovan étudie dans le CathoUc Univer.<ity Bulletin ('juillet 1906, p. 342. octobre 1906, p. 485) sous ce litre .Jssertio VII Suoainenlontin, les circouslances dans lesquelles cette œuvre a été publiée et il donne la version originale de l'introduction. Cf aussi Preserved Smith, LiUher and Henry VIII, dans EmjUah Historical Review, t. XXV, 1910. pp. 6o6-6o9.

2. Cal. of State Papers, Henrij VIII, t. IV nn. 3140, 3604, 3749, etc.. Tout ce tome iV est fort précieux à consulter sur l'affaire du divorce.

rinsistiincc .lu moharque, il consentit, après beaucoup d'hésitation, à envoyer en Angleterre son légat, le cardinal Cami^eirg'io, évêque de Ilereford, charge de prononcer avi'C Wolscy un jugement dclinitif. Canipoggio partit dOrvielo, en juin I5'28, eni[)ortant une bulle réclamée par Wolsey pour établir la question de droit dans un sens favorable au roi. Soupçonné d'avoir pour mission de se prononcer contre la reine, très aimée pour sa ))onté, il fut d'abord mal accueilli par le peuple anglais.

Or, en réalité, il avait l'ordre de traîner les choses en longueur cl de- ne pas prononcer de sentence déOnitive avant d'avoir, au préalable, consulté le Saint-Siège. Son état maladif le fit voyager à petites journées et il n'arriva qu'en octol)re en Angleterre, Mais, sur place, l'inutilité des moyens dilatoires lui parut vite démontrée. Il se vit donc obligé d'instruire la cause.

Les deux légats Campeggio et Wolsey instituèrent pour cela un tribunal devant lequel les deux parties devaient comparaître. Assignée, comme le roi, pour le 18 juin 1529, Catherine déclaraavec fermeté qu'elle ne reconnaissait pas à ses juges le droit de s'occuper de cette affaire réservée canoniquement au Pape. Elle les récusait aussi parce que tous disux possédaient dans le royaume des bénéfices tenus de la partie adverse. Le 21 juin, après avoir adjuré le roi de ne pas lui enlever son honneur, la reine finit par en appeler au Pape. Sans l'écouter, les légats se déclarèrent compétents. Par contre, le confesseur de Catherine, Fisher, évêque de Rochester, prit énergiqucmcnt sa défense et ne réussit qu'à s'attir^ r la haine du roi.

Wolsey, pressé de donner satisfaction à Henri VIII, "voulait rendre un promptjugement ; son collègue, fidèle sans doute aux instructions de Rome, s'y opposa et obtint, le 23 juillet, la prorogation du tribunal jusqu'après la période des vacances. Sur ces entrefaites, le 13 juillet, Clément VII avait annulé la commission octroyée aux prélats et il avait décidé que le procès devait être instruit à Rome. Campeggio repartit alors pour l'Italie.

Que devenait Réginald Pôle au cours de ces événc-

ments qui occupaient à un si haut point tout l'entourage royal ?

Peu de temps après son retour de Padoue, il avait eu roccasion de rencontrer au Palais d'York-House un personnage encore à peu près obscur, mais qui devait plus tard acquérir une grande situation et un triste renom avant de périr sous la hache du bourreau. C'était Thomas Cromwell, fils d'un forgeron de Putney et neveu d'un cuisinier de l'archevêque de Cantorbéry, Warham. Ce Cromwell, après un séjour chez un marchand de Venise comme teneur de livres, était rentré à Londres où, petit avoué et prêteur sur gages, il était passé au service de "NVolsey.

Avait-il reçu de son maître ou du roi mission de scruter les sentiments de Pôle au sujet de cette question du divorce qui divisait alors le Conseil Privé ? Ce n'est point chose impossible et Pôle en eut le soupçon. Les détails de cette entrevue ont été conservés et font connaître dans quels compromis la conscience si droite de Pôle allait être engagée dans cette cour anglaise où sa naissance lui valait une des premières places.

Après les compliments d'usage, la conversation, paraît-il, s'engagea sur les qualités requises chez ceux que les princes appellent dans leurs conseils. Interrogé sur ce point par Cromwell, Réginald Pôle lui répondit sans ambages qu'à son sens ils étaient tenus par devoir, en dehors de toute autre considération, de conseiller ce qui était le plus avantageux à l'honneur et à l'intérêt du prince. Il développa même son opinion en l'appuyant sur des preuves de raison et de fait.

Cromwell répliqua que de pareils principes pouvaient, à la rigueur, être admis dans les écoles et enseignés du haut des chaires, mais qu'ils trouvaient peu d'application dans les cabinets des rois. Ils s'accordent, en effet, rarement avec la volonté et les goûts du prince et scandalisent les courtisans. Y insister, continua Cromwell, c'est infailliblement attirer sur soi la haine et l'aversion. Pour lui, au contraire, c'était faire preuve de prudence et d'expérience que de tenir toujours compte, en donnant des avis, du lieu, du temps et des autres circonstances. A

l'appui de sa thèse, Cromwell parla des exemples nombreux de gens qui, pour avoir refusé de s'écarter des principes stricts puisés dans les Universités, perdirent la faveur royale et causèrent leur propre ruine et celle de leur famille. Sa conclusion fut que le principal souci d'une personne placée dans une telle situation devait être d'étudier les idées et les goûts du souverain. Les paroles de ce dernier, ajoutait-il, peuvent ne pas toujours exprimer sa pensée intime. Il faut alors aux conseillers une grande sagacité. Il convient, en effet, que les princes aient constamment sur les lèvres les beaux noms de religion, de justice et autres vertus, sans que leur volonté soit toujours dirigée vers ces vertus. La véritable habileté, remarquait Cromwell, consiste, dans ces conditions, à découvrir quelles sont leurs réelles intentions et à agir ensuite de telle façon qu'ils puissent arriver à leurs fins sans cependant offenser ouvertement la religion et la justice. Celui-là seul est donc parfait conseiller qui sait mettre d'accord l'apparence delà vertu avec l'intérêt de l'Etat, car les princes sont extrêmement jaloux de ne pas perdre cette apparence. Manœuvrer ainsi est le moj'en le plus sûr et le plus direct de s'assurer leur faveur et d'être utile à soi-même et aux autres.

« Tel fut, dit Pôle avec indignation, le résumé de mon long entretien avec Thomas Cromwell. J'en conclus que s'il pensait réellement ce qu'il disait et qu'il eût été le conseiller de Néron, lorsque celui ci songeait à mettre à mort sa mère, il n'eût pas hésité à justifier ce parricide, puisqu'il n'admettait d'autre loi que la satisfaction des inclinations du prince auxquelles il subordonnait la vérité et la religion. »

Malgré l'écœurement que produisirent sur Pôle des théories semblables, il se contint et dit simplement que c'était sans doute là du raisonnement pur et que l'intention de Cromwell n'avait pas pu être d'exprimer ainsi ses sentiments intimes et réels.

« Cromwell alors, écrit Pôle, ne chercha ni à atténuer nia excuser ses théories, mais remarquant à mon attitude et par quehiues paroles qui m'avaient échappé que ses maximes m'avaient plutôt désagréablement choqué, il

répliqua que, vu mon pou de pratique des affaires publiques, il n'était pas surprenant que je ne pusse encore comprendre ce que seule l'expérience apprend. Mais à présent, insinua t-il, que j'avais dit adieu aux livres, je constaterais bien vite, si je voulais prendre part à la vie publique et m'adonner aux affaires, l'énorme distance qui sépare les maximes de la vraie politique de ces rêveries oiseuses, bonnes pour les gens qui n'ont rien autre à faire et qui sont de piètres professeurs d'un art où seule la pratique a de l'importance. Quelques conseils donnés par une personne expérimentée sont de bien autre valeur sur un pareil sujet que tous les écrits des philosophes. » Cette phrase était particulièrement insidieuse et montrait bien à quel rôle Cromwell voulait prétendre auprès de son jeune interlocuteur.

Comme il savait à quel lettré il avait affaire, Cromwell crut nécessaire d'iijouter : « Si vous avez besoin délivres, j'en possède un, écrit par un auteur qui n'a pas, comme Platon, publié ses propres rêves et tracé le plan d'un Etat idéal, de réalisation chimérique. Il a, au contraire, consigné dans ses ouvrages des maximes, des observations et des opinions dont l'expérience confirme chaque jour la justesse. Si vous désirez le lire, je vous l'enverrai, car je vous estime grandement et je prévois les difficultés auxquelles vous serez exposé, si vous vous laissez guider par les idées d'hommes qui, tout savants quils soient, ignorent totalement le monde (1). »

Réginald Pôle promit de lire cet auteur et la conversation prit fin. Le livre en question, que Cromwell d'ailleurs n'envoyajamais, n'était autre que le fameux Prince de Machiavel, écrit une quinzaine d'années auparavant (2j.

Pôle pensa avec raison que, trop pressé, son interîocu-

1. Apologia ad Carolum V. Quirini. t. I, p. 133. — Philipps, The History of the Life of Cardinal Pôle. Oxford, 1764, p. 42. — Cf. aussi un article sur /{. Pôle and Cromu-ell, paru dans the American fhslorical lieview, juillet 1904, p. 696 et seq.

2. Il Principe, écrit en 1314, ne fut publié pour la première fois qu'en 1532. Cronnvell avait pu facilement en obtenir une copie de l'auteur lui-même.

tour avait regretté de s'être ainsi découvert devant lui. Il so procura toutefois l'ouvrage du Florentin et le lut, confesse-t-il, avec la même avidité qu'on met à parcourir les dépêches interceptées qui révèlent les desseins d'un ennemi. Avec sagesse, il conclut de cette lecture que si « Satan avait eu à se choisir un successeur, il ne voyait pas bien quelles autres maximes de gouvernement il eût pu lifi inculquer ».

Cette conversation avec Cromwell, si significative à elle seule pour comprendre à quelles influences dissolvantes Ik'nri VIII était soumis, n'était pas nécessaire pour tenir Pôle en éveil. A peine revenu en Angleterre, il s'était vite rendu compte du danger qu'il y avait pour lui à demeurer au milieu d'une cour si dissolue où il serait à tous moments le témoin des débordements d'un prince, qu'il n'avait pas cessé d'aimer. La sincère reconnaissance, qu'il avait pour celui-ci, ne pourrait pourtant pas l'enipècher de le condamner dans l'intime de son âme et de plaindre la reine. Aussi, sous le prétexte de poursuivre ses études, Pôle se retira-til dès que possible chez les Chartreux de Sheen, ces religieux auprès de qui il avait, enfant, passé plusieurs années. Bien souvent, au cours de sa vie, il fat ainsi vivement attiré par le cloître et l'empreinte première reçue à Sheen lui fit toujours préférer la solitude aux milieux agités des cours.

A Sheen, dans l'enceinte même du monastère des Chartreux, le fameux docteur John Colet, doyende Saint-Paul, s'était fait construire une fort belle maison, dans l'idée d'y terminer ses jours en paix, dans la compagnie de deux ou trois amis. La mort avait fâcheusement entravé la réaiisalion de ce projet (1). C'est dans cette agréable

1. John Colet (1467 1519), fils d'un Lord-Maire de Londres, s'était rendu en Italie après avoir reçu le diaconat. .\ son relour, il ouvrit à Oxford, en I49fi, un cours sur les Kpllres de Si l'aul. Son succès fut très grand. Il devint l'ami de More et d'Lrasnie. Doyen de St Paul de Londres en lo04 et accusé d iiérésie. il quitta l'Université et fonda ensuite à Londres, en 1510, une école publique. Krasnie parle ù plusieurs reprises de Colet comme de l'un des plus habiles théologiens et des meilleurs hommes de l'.Angleterre. Tout en restant soun)is à l'Eglise, il avait pourtant des idées très personnelles contre le monachisme, le célibat des prêtres et la confession auriculaire.

demeure que Réginald Pôle s'établit. Sa sitii;<uoii. en pleine solitude, allait lui permettre de s'y adon:i'V, dans une tranquillité relative, à ses chères études.

Malsrré son détachement certain des bruits du monde, il avait été trop mêlé à tout ce qui se passait à la .our pourne pas suivre avecanxiété les événements. Il lui uiirut bientôt qu il lui seritit difficile de garder longtemps une attitude neutre. Le caprice du roi ou la suggestion d'un favori, ille sentait bien, pouvait à tout instant, reng;iç,!r dans un débat devenu général. Désireux très vivenvMU d'échapper à la crise (jui se préparait, il demanda don^^ n son cousin Henri VIII lautorisation nécessaire pour alh-r continuer ses études à la célèbre Université de Paris. La France et l'Angleterre étaient, en ce moment, en term.-s d'amitié et sa requête fut plus facilement accueillie a\ fc bienveillance. Henri VIII lui alloua, pour ce voyi'Uf. la même pension de 100 livres qu'il lui avait accord. .> durjHntson séjour à Padoue.

Réginald Polerepartit donc pour le contMi i en octobre 15-29 en compagnie deStarkey.Toutenlui si rvantdesecrétaireou de chapelain, ce Starkeydevaitsansdosite remplir aussi auprès d3 lui le rôle d'espion. Les voy. gmirs ]>assèrent par Rouen. Ala prière des membres do la famille Foie, l'ambassadeur de France à Londres, du Bellay, informa le connétable de Montmorency de l'arrri/étt prochaine à Paris de ce jeune parent d'Henri VIII qui. décidé cà visiter la France et à y poursuivre ses études, de vait présenter à François l''" et au connétable les homnlag••^ fin roid'Angleterre.

Mais les difficultés auxquelles Pôle avait ouîu se soustraire en s'éloignant de Londres ne tardèr(:i.t pas à venir le troubler en France. Son voyage fut mc-^^" la première cause des ennuis auxquels il allait être en 1 ilte.

Arrivé depuis peu à Paris, il reçut, cnel!' t. de son souverain des lettres-patentes qui, de simph; éludiant. rélevaient à la dignité d'ambassadeur et lui confiaie t une mission tout particulièrement délicate, celle d'obtenir des docteurs de la Sorbonne des consultations favorables au divorce royal. Pôle allait donc être directement mêlé à

cette question h laquelle justement il aurait tant voulu demeurer étranger.

Depuis qu'il s'était retiré à Sheen, que s'était il donc passé à la cour d'Henri VIII, où la passion du roi pour Anne Boleyn continuait à dominer toute la politi(|ue ?

Un nouveau personnage, appelé à jouer bientôt un premier rôle en Angleterre, venait d'intervenir. C'était Cranmer.

En août 1529. Henri VIII avait séjourné à l'abbaye de Wallham (1), en compagnie de ses chapelnins. Slephen Gardiner et Edward Fox. Ceux-ci y rencontrèreni un de leurs condisciples del'Université, Thomas Cr;iniï)er, prêtre répétiteur à Cambridge, qui, chassé de cette ville parla peste, s'était réfugié chez un Anglais du nom de Cressy dont il instruisait les enfants. Tout naturellement. la conversation, entre ces anciens camarades. s'enga<rea sur le divorce, la grande affaire du moment. Cranmer émit l'originale idée que le roi pourrait facilement arrivera ses fins et tenir pour nul son mariage, si un certain nombre de membres des Universités lui donnaient un avis favorable (21. Henri VIII averti fit demand- r un Mémoire à Cranmer qui obéit et lui envoya son travail déjà signé par six ou sept théologiensde Cambridge. La fortune du rédacteur était du coup assurée. Cranmer fit désormais partie delà cour et Pôle apprit bientôt à compter avec lui.

Ce Thomas Cranmer, né en 1489 dans le conilé de Nottingham. appartenait à une assez bonne famille. Après de brillantes études à l'Université de Cambridge, il y fut nommé en 1511 feJlo\K' ou maitre ès-arts du collège de Jésus. Mais amoureux d'une servante d'auberge, Jar([ueline la Noire, qu'il épousa contrairement aux règl>Mnfnls universitaires, il dut quitter le collège de Jésus et accepta, pour vivre et faire vivre sa femme, un poste de lecteur à Buc^ kingham Hall ei plus tard à Magdalen-coUege. En 1526,. il avait repris sa place à l'Université, car cette année-là se&

1 Wallhain-Abbey, S' Croix, abbaye d'Aiigusliiis dans le comté d'Essex, fondée vers 1038.

2. Nichols, Narratives of llic Reformation. Londres, 1842. pp. 240-242.

collègues lui confièrent la charge d'examinateur. Il était alors libre de nouveau, car sa femme était morte en couches un an après son mariage.

Ces détails ne sont pas inutiles pour permettre de comprendre à qui le roi allait confier le soin de mener à bonne fin son divorce.

L'idée suggérée par Cranmerfut immédiatement mise à exécution. Des émissaires furent envoyés dans les diverses Universités d'Europe afin d'y recueillir les opinions des théologiens en faveur du divorce. Henri VIII supposait qu'elles seraient d'un grand poids auprès de la cour romaine. Aussi, ses agents avaienl-ils l'ordre d'employer, dans le royaume et hors du royaume, tous les artifices honnêtes et surtout malhonnêtes pour amener le plus grand nombre de docteurs à adopter le point de vue de leur maître. Licence leur était donnée, pour arriver aux fins du roi, de recourir à toutes les corruptions, à tous les plus coûteux pots-de-vin.

En Italie, à vrai dire, quelques Universités se prononcèrent assez facilement en faveur d'Henri VIII, mais au contraire, en Allemagne, catholiques et luthériens se déclarèrent contre lui. En France, les Facultés de théologie de Poitiers et d'Angers reconnurent la validité parfaite du mariage royal, tandis que celles d'Orléans, de Bourges et de Toulouse conclurent à sa nullité. Quant à la célèbre Université de Paris, c'est Réginald Pôle qui, suivant les intentions du roi, devait en influencer les illustres docteurs.

La commission dont son cousin le chargeait ne pouvait être pour t^ole qu'une très désagréable surprise. Il avoue quelque part dans ses écrits que cette nouvelle inattendue non seulement lui coupa la parole mais, pour un temps, lempécha même de penser. De nature assez: timorée, Pôle, préoccupé de la répercussion que cette épineuse mission pouvait avoir sur son propre avenir et sur celui de sai famille, répondit d'abord au roi pour décliner le rôle qui lui était offert. Il basait son refus sur son inexpérience etijon inaptitude à le servir dans une affaire qui requérait une personne plus exercée que lui et plus au courant du fond de la question. Chose assez

curieuse, Henri VIII admit ses excuses et adjoignit Edward Fox comme auxiliaire à son cousin, qui le reçut à Paris avec courtoisie et le logea dans sa propre maison. Fox prit alors l'entière direction de l'affaire du divorce (1^.

Si Pôle agit ainsi, ce ne fut ni par incapacité ni par modestie, mais parce que personnellement il avait son opinion faite et ne voulait pas aider à une injustice contre la reine Calherine, La situation si dépendante dans laquelle lui et les siens se trouvaient vis-à-vis du roi l'empêcha seule, sans nul doute, d'expliquer plus clairement les motifs de son attitude pleine de réserve.

Plus tard, dans son livre de VUnité. Pôle rappellera sa façon d'agir dans ces circonstances, ajoutant que si le roi n'avait alors acquiescé à son désir d'être déchargé de sa mission, il n'était pas de genre de mort qui ne lui eût été plus agréable qu'un tel rôle. Il n'avait, spécifiet-il avec fermeté, consenti à l'assumer que pour un temps, uniquement jusqu'à l'arrivée d'une personne plus compétente, car il était, quant à lui. convaincu de l'illégalité du divorce (2). Les mêmes expressions aussi nettes et catégoriques se retrouvent d'ailleurs sous sa plume dans une lettre adressée à Edouard "VI (3) et, d'autre part, sii conduite postérieure ne permet pas de douter de la sincérité de ses dires.

Pourtant, des critiques assez sévères lui ont été faites à ce sujet. Elles sont à signaler pour en démontrer le mal fondé. H )ok, par exemple, l'historien d» s archevêques de Cantorbéry, prétend que, dans ses déclarations,

1. Edward Fox, devenu évéque de Hereford écrivit en collaboration avec l'évèque de Londres, Sokesicy et Nicolas de Burgo. un livrr en faveur du divorce royal. Craïuner le traduisit en anglais, avec des additions et des corrections sous ce litre : The detrrniiiuiliDns of Ihe viost fnmous and mosl excellent L'nirersities. Londres 1531.

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