‹ Un prince anglais, Cardinal-Légat au XVIe siècle Réginald PoleChapitre 22 sur 48 · Quirini, t. IV. p · texte numérisé non relu

Quirini, t. IV. p

Pôle ne dit pas la vérité de propos délibéré. Pour prouver qu'il a tout au moins oublié, après quelques années, de quelle façon se sont exactement passés les faits, cet auteur s'appuie sur « la lettre d'un anonyme », sur un écrit du roi à Nicolas Dorigni, président de la Chambre des requêtes et doyen de la Faculté de Théologie de Paris, et surtout sur une lettre de Pôle lui-même du 7 juillet 1530. (1)

D'après ce critique, Pôle aurait su, avant son départ pour la France, à quelle besogne le roi allait l'employer. L'accusation est grave et il faut s'y arrêter. Si elle était fondée, remarque avec raison Zimmermann, elle aui-ait comme conséquence de mettre en suspicion chacune des afTirmations, des lettres ou des écrits de Pôle que d'autres sources ne corroboreraient pas.

Que valent donc les textes sur lesquels llook a basé ses observations ?

D'abord la « lettre de l'anonyme » est sans grande valeur. Elle n'a vraisemblablement d'autre but que de persuader un tiers de l'adhésion de Pôle à la « grande cause », ou bien même de montrer à Pôle, si jamais ce document lui a été envoyé, qu'à la Cour d'Angleterre on le tient pour partisan du divorce. Voici ce qu'on y lit : « Etant à la Cour, le duc de Norfolk m'a prié de vous écrire combien il se félicitait et vous félicitait d'avoir agi si f( rmement en faveur du roi, alors surtout que celui-ci ne lavait ni demandé ni ordonné». Cette phrase n'a pas la valeur probante que Hook veut lui donner, car rien ne prouve que son rédacteur, mal renseigné sur l'attitude d'effacement adoptée par Pôle, ne lui adresse des félicitations auxquelles il n'avait aucun droit.

Quant au second document, la lettre d'Henri VIII à Dorigni, il y est simplement dit que le roi a confié à son cousin la direction de son affaire. Elle n'a pas plus d'im-

1. Caleiidar of Slate Papers, Henry VIII, t. IV. nn. 6252-6333. Hook, Live?, of the Archbtshops ofCanterbury. Londres, 1869, pp. 38 39. Cf, Zimmermann. Kardinal Pôle. p. 36.

portance que la précédente et ne témoigne nullement de la volonté de Pôle d'apporter un appui quelconque au roi pour la réalisation de ses projets matrimoniaux.

Mais le texte principal sur lequel les adversaires de Réginald Pôle se basent pour le taxer de mensonge est sa lettre du 7 juillet 1530.

Malgré les scandaleuses intrigues de du Bellay, Tarn» bassadeur de France à Londres, et de Montmorency, dévoués tous deux par politique à Henri VIII, la Sorbonne avait d'abord refusé de soccuper de l'affaire du divorce. La première réunion des docteurs avait eu lieu le 8 juin et avait été fort orageuse. L'évêque du Bellay avait trop ouvertement voulu influencer l'assemblée en invoquant à tort le témoignage unanime des Universités italiennes en faveur du divorce. Certains théologiens lui tinrent tête. Finalement, l'Université de Paris donna ses conclusions en juillet. Cinquante voix se prononcèrent pour le divorce, quarante-deux lui furent contraires et cinq demandèrent le renvoi de l'affaire au Tribunal du Pape. (1).

Les voix s 'étant ainsi réparties, Réginald Pôle, dans la lettre en cause, fait mention de cette décision obtenue par la majorité des docteurs en faveur du roi. Il fait ensuite ressortir le mérite de l'agent royal Fox, qui, par sa circonspection et sa prudence, a mis à néant les artifices et les plans des adversaires. Les termes mêmes employés par l*ole montrent que, personnellement, il n'avait plus aucun rôle à jouer à Paris, puisque Fox se chargeait de la mission qu'il avait lui-même déclinée. Il annonce au roi que, suivant ses instructions, il va mettre ordre à ses propres affaires et pourra bientôt lui présenter ses hommac-es.

1. Cf. Le Grand. Histoire du divorce de Henri Mil, Paris, 1688. t. 1. pp. 78 et suiv. — J. Trésal La France et leschiante nn~ (jlicnn, Uevue <le!i (ineb:tions histori(^u-.'<, avril liKlO, pp. 353-382. L'autour établit avec preuves, dans cet article, la part de responsabilité de la France dans cette atTaire qui a. dans Ihistoire d« XVI"° siècle, ui" si grosse importance.

L'injonction de revenir en Angleterre, qui ressort clairement de cette lettre, concordait avec les désirs de Pôle, trop heureux de i^ouvoir laisser à Fox la responsabilité des démarches prescrites par le roi. On ne saurait trouver dans l'éloge qu'il fait de l'habileté de Fox une approbation du divorce et on peut tout au plus admettre, en pesant tous les mots, que Pôle, par crainte de blesser Henri VIII, a fait choix de termes vagues, courtois et amphibologiques, où son opposition formelle à la thèse royale ne se manifeste pas. En résumé, la retenue et la froideur de cette lettre ne s'expliqueraient pas si son auteur était directement intervenu dans cette affaire pour la faire aboutir. S'il paraît rentrer volontiers en Angleterre, ce n'est certes pas dans l'espoir d'y trouver de grandes récompenses, mais parce qu'il craignait que le roi, influencé par Cromwell, ne l'employât en France à d'autres missions aussi délicates.

Après un séjour d'un an à Paris, Pôle reprit donc la route de l'Angleterre pour se retirer de nouveau à Sheen, en octobre 1530, dans la maison du doyen Colet.

Il venait à peine de s'y installer, lorsqu'il apprit la triste fin de l'ex-ministre Wolsey. Cet événement allait entraîner pour lui certaines conséquences indirectes.

L'histoire du chancelier Wolsey peut servir d'exemple pour comprendre les intrigues de cour formées sans cesse autour du roi et l'évolution qui, peu à peu, s'était produite dans un sens tyrannique chez Henri VIII. Cet omnipotent Cardinal, malgré sa promesse, n'avait pu obtenir du Pape un consentement à un nouveau mariage du roi. Depuis cet échec, il était tombé en disgrâce et, dès le 19 octobre 1529, il fut accusé iniquement d'avoir enfreint un vieux statut de Richard II, en exerçant en Angleterre les pouvoirs de légat du S' Siège. Contraint en même temps de résigner le grand sceau, il se retira à Esher, maison dépendant de son évcchc de Winchester. C'est là qu'il passa l'hiver de 1529-1530.

Trois jours après sa chute, le roi lui avait donné pour successeur dans les fonctions de Grand Chancelier d'Angleterre Thomas More, l'un des hommes les plus admirables de cette époque par sa probité et sa grandeur d'âme.

Cette nomination reçut l'approbation générale et Pôle, à cette nouvelle, apprise à Paris, dut vivement se réjouir car son amitié et son estime pour Thomas More étaient déjà de vieille date. Quant à Wolsey, de sa retraite, il déclara lui-même que nul autre en Angleterre n'était plus digne de ce poste. Toutefois les pouvoirs politiques du nouveau Chancelier étaient limités et la direction générale des affaires était remise entre les mains du duc de Norfolk, président du Conseil et oncle d'Anne Boleyn, qui, avec le duc de Suffolk, avait été un des principaux instruments de la disgrâce de Wolsey.

Assurément le roi, en choisissant ^lore, avait espéré le gagner à sa cause et aurait voulu trouver en lui un soutien dans son procès contre la reine. Mais le nouveau Chancelicrétait secrètement dévoué à Catherine d'Aragon et hostile à la favorite. Il n'avait accepté sa charge qu'à la condition de ne pas s'occuper du divorce, que, tacitement, il désapprouvait.

Or, dès février 1530, Wolsey réussit à obtenir du roi son pardon. Comme il ne se résignait guère à sa vie d'obscurité, il intrigua de nouveau et entretint notamment une correspondance secrète avec les ambassadeurs de François y et de Charles-Quint (1). Trahi par ses propres agents, qui dénoncèrent ses menées au duc de Norfolk, il fut arrêté et dirigé sur Londres pour y être jugé. Obligé par la maladie et l'épuisement de s'arrêter à l'abbaye de Leicester, il y mourut le 29 novembre 1530 (^). Comme Sir William Kingston, lieutenant de la Tour, s'efforçait encore de le rassurer quelques instants avant sa mort, Wolsey avait répondu ces mots souvent cités déjà: « Bien, bien, maître Kingston, je sais ce que l'on a ourdi contre moi, mais si j'avais servi Dieu avec autant de zèle que mon roi, il ne m'aurait pas abandonné dans mes vieux jours». (3).

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