Jean Joaquin de Vaulx et Kuslache Chappuys
2. Leicester-Abbcy, abbaye d'Augiislins, dans le Leiceslershire.
3. Gavendish, '/'/((• /j/f of Cardinal Wolsey. Ecrite par un secrétaire du cardinal, cette bi(>f,'ra[)hie fut éditée eu 1641. — Cf. éditiou Singer, 1825, t. I, p. 320.
Cette disparition tragique de l'ancien ministre tout-puissant parut fournir à Henri VIII une occasion opportune d'attirer son cousin Réginald Pôle à sa cause. La réputation de savoir et d'intégrité du jeune érudit était grande, aussi le roi, à qui ce projet était cher depuis longtemps, pensait qu'en le décidant à se prononcer pour le divorce, son exemple ne manquerait pas d'avoir un heureux effet sur les membres de la noblesse. Comme la mort de Wolsey laissait vacants les deux riches sièges épiscopaux d'York et de Winchester, Henri VIII songea à offrir l'un d'eux à Réginald. C'était, bien entendu, sous certaines conditions, et il chargea le duc de Norfolk du soin des démarches préalables. (1).
Le duc se rendit donc à Sheen où, comme il le savait, Pôle s'était de nouveau retiré depuis son retour de France, Les détails mêmes de cette entrevue prouvent bien qu'à Paris Pôle n'avait pas agi directement auprès des docteurs de la Sorbonne pour obtenir leur assentiment à la thèse royale du divorce. En effet, celte question devint vite le point délicat de l'entretien de Pôle et de Norfolk. Celui-ci commença par dire que le roi désirait depuis longtemps élever son cousin à quelque haute fonction ecclésiastique puisque ses études semblaient le diriger vers cet état. La mort de Wolsey lui permettait de lui offrir le siège d'York, mais, ajouta Norfolk, comme le roi n'entendait pas se créer un ennemi dans ce poste, il voulait savoir si, après sa nomination, le nouvel archevêque ne s'opposerait pas à l'annulation de son mariage et s'il se déclarerait pour ou contre le divorce. L'interrogation était délicate, surtout si l'on songe à la qualité même du messager royal, le propre oncle d'Anne Boleyn.
Fort embarrassé dans le fond, Réginald Pôle exprima d'abord à Norfolk sa gratitude pour les dispositions amicales du roi à son égard et l'assura qu'il se sentirait ho-
1. Quirini, op cit. t. IV, p. 327-333. Apologia ad Eduardum VI Angliœ regem.
noré dans tout emploi qui lui permettrait de servir les vrais intérêts du prince. Mais, continua-t-il avec fermeté, il n'accepterait pourtant pas une dignittS si élevée qu'elle fût, qui ne pourrait se concilier avec l'honneur du roi. Amené ainsi à s'expli(]uer sur ses sentiments intimes. Pôle dut reconnaître qu'il ne voyait pas comment il pourrait à la fois favoriser le divorce et maintenir l'honneur du souverain. Renoncer à l'archevêché lui paraissait donc préférable à l'acceptation dans de telles conditions. C'était un refus.
Cette réponse ne parut pas satisfaire Norfolk, très intéressé à réussir dans sa démarche. Il se fit plus pressant, essaya de parler non plus en mandataire royal mais en ami et, dans une conversation pleine de bonhomie, laissa entrevoir au jeune prince le danger qu'il courrait en condamnant ainsi ouvertement, par son refus d'une dignité si généreusement offerte, la cause soutenue par le souverain, alors que le juge compétent ne s'était pas encore lui-même prononcé. Norfolk finit par insister pour que Pôle adoucit les termes de son refus et cherchât le moyen de satisfaire à la fois le roi et sa conscience. La remarque qu'il ne pouvait concilier l'honneur d'Henri VIII et l'approbation du divorce indiquait qu'il avait encore des doutes. Qu'il exprimât donc ces doutes et ne repoussât pas immédiatement le poste d'honneur, tel fut le conseil donné par Norfolk, qui se fit fort d'obtenir le délai nécessaire pour la réflexion. ♦
Pôle ne put faire autrement que d'accepter cette solution. Le duc s'entremit, suivant sa promesse, et un délai d'un mois fut accordé. Il savait bien l'importance que ce sursis pouvait avoir. En effet, dès que l'attitude de Pôle fut conaue de ses frères et de ses amis, le jeune homme eut à subir leurs assauts répétés. D'un sons mor.U infél'ieur au sien, ils le blàiiiaient de sacrifier ainsi ù des scrupules une brillante situation à la tète du clergé anglais, et Polc avoue que, pour ébranler sa fermeté, ils n'hésitèrent pas à recourir à la ruse du serpent.
Ses deux frères étaient en ce moment bien en cour. L'aîné, Lord Montagne, siégeait depuis l'année précédente à la Chambre des Pairs. Quant au plus jeune, Sir Geoffroy Pôle, créé chevalier par le roi à York Place, en 1529, il avait depuis peu épousé l'aînée des filles de Sir John Peckenhaai et ce mariage l'avait mis en possession d'un vaste domaine dans le Sussex. Tous deux savaient par l'histoire de leur propre famille, et Lord Montague l'avait même déjà appris par expérience personnelle, combien il en coûtait de contrecarrer les idées d'un monarque tel qu'Henri VIH. Quels que fussent leurs sentiments secrets à l'égard du divorce, ils jugeaient, par intérêt, inopportun de les manifester hautement. Aussi s'efforcèrent-ils de persuader leur frère Réginald qu'il était de toute nécessité pour lui, pour eux et toute leur famille, de se plier, sans discussion, aux désirs de leur royal cousin. Frères et amis allèrent jusqu'à déclarer en public que, pour le moment, Réginald Pôle ne devait pas s'inquiéter de ce qui arriverait pour le divorce. Ils laissaient entendre qu'une fois entré dans les conseils du roi, celui-ci se rendrait à ses raisons et Pôle, en acceptant le haut poste qui lui étaitoffert, leurpa raissait devoir être en mesure de mieux servir les intérêts du royaume. Une comparaison pourrait s'établir, disaientils, entre Pôle et le pilote qui, pris par des vents contraires à son droit chemin, aurait l'habileté de carguer ses voiles, de louvoyer, pour finir cependant par atteindre le port.
Tous ces arguments étaient bien spécieux et Pôle eut à souffrir vivement de ces démarches intéressées qui se multipliaient autour de lui. Malgré la fermeté qu'il leur opposa, elles agirent pourtant d'une certaine manière sur son esprit et, après avoirmûrement réfféchi, il crut avoir trouvé un expédient qui lui permettrait d'obéir au désir tyrannique du roi et de tranquilliser en même temps sa conscience. Henri "VIII, informé de cette résolution par Lord Montague et le docteur Fox, fît aussitôt mander son cousin à York Place, cette ancienne résidence de Wolsey que, sur les conseils d'Anne Boleyn, le roi avait confisquée pour en faire sa maison de ville.
Le prince vint au devant dt Pôle plein d'ospoir et, de son côte, celui-ci arrivait très désireux de combler l'attente d'Henri VIII. « Mais, raconte-t il, lorsque je voulus aborder le sujet en question, je sentis ma langue comme paralysée, mes lèvres refusèrent de s'ouvrir de telle sorte qu'il me fut impossible de prononcer un mot de ce que je m'étais proposé de dire. Lorsque je redevins maître de ma langue, j'apportai avec calme les arguments les plus forts contre ce que j'étais venu défendre. »
On se représente aisément le désappointement du roi. De colère, son visage changea de couleur. Pôle voulut balbutier des excuses. Henri VIII perdit alors patience et porta la main à la dague suspendue à sa ceinture ; se reprenant à temps il recula et sortit de la pièce dont il ferma la porte avec fracas, tandis que son interlocuteur donnait libre cours à ses larmes (1).
La scène tant redoutée depuis bien des mois s'était produite entre les deux cousins. Qu'allait-il en résulter?
Les amis, qui attendaient impatiemment au dehors le résultai de l'audience, furent consternés de ce qui s'était passé. Tous reprochèrent âprement à Pôle de les avoir trompés tandis que lui, au contraire, se félicitait de n'avoir pas pu jouer un rôle équivoque. Attristé cependant d'avoir involontairement offensé son bienfaiteur et préoccupé peut-être aussi du résultat de sa hardiesse, il chercha le moyen d'apaiser sa colère. Dans sa candeur, il n'en trouva pas de plus efïïcace que de lui envoyer par écrit les excuses que le roi avait refusé d'écouter et il y joignit un résumé des raisonsqui ne lui permettaient pas d'approuver le divorce. Il décida Sir Russell, gentilhomme de la chambre privée du roi, à transmettre sa missive. (2).
Lorsque Norfolk eut vent de cettedémarche, il la jugea inconsidérée et se plaignit â IMontague de ce que son frère, non content d'avoir irrité son souverain par ses pa-
1. Quirini. op. cit. t. 1. pp. 251-262 ; Cal. of State Papers, Jlenry VIII, t. XII, I. n. 444.