Philipps. t. I. p
destie que je n'ai jamais pu oublier votre rencontre. » (1).
A son tour le jeune homme resta touehé de 1m bonté paternelle du prélat, dontia parole, autémoignaire de Bembo, charmait l'oreille autant que le cœur. Comment d'ailleurs ne pas se sentir attiré vers un homme dont le biographe cont^-mporain trace ce bt^l éloge: « En un temps de corruption, de débauche, de cupidité, de dissi-nsions et de que-rel les religieuses, Sadoleto... fut un mode le de chasteté, de frugalité, d'intégrité, de désintéressement, de générosité, de douceur et de tolérance. A une époque féconde en écrivains, ses ouvrages firent l'admiration de ces écrivains mêmes. » (2^ Philosophe et poète de talent, Sadoleto, avec un peu plus d'ambition, eût pu acqnéiir une réputation beaucoup plus vaste que celle dont il jouit.
Converser, ne fût-ce que peu de temps, avec un semblable humaniste, dut par.-ître singulièremi^nt doux à Réginaid Pôle. Comme il était loin des discussions intéressées des Cromwell et des Xorfolk en causant ainsi avec ce nouvel ami qui, tout en le chargeant de lettres pour Giberti, Bonamicoet Bembo, lui remit aussi son traité sur l'éducation des enfants. (3) Sadoleto venait de terminer cet ouvrage, destiné à son neveu, jeune homme de grandes promesses qui devait lui succéder un jour sur le siège de Carpentras. Il en confia le manuscrit à Pôle pour qu'il le donnât à Bembo lors de son passage à Venise. Sadoleto lui demanda de vouloir bien en prendre connaissance lui-
1. Philipps. t. 1. p. 94. Pour avoir des détoiis sur Sadoleto cf. Fiordibello. Vita Sadolfîi, réimprimée en télé du De Uberi>i (ducatidis. Paris 18o3. — Joly. Ltn'e sur Sudokt, Caen. 1837. — Caocelliari. Elogwdi Sndohti, Rome, 1828. — S. P.itter, Il cardiiiule Jacobo Sadolct -, dans la Sauta ccitlolica, 1911, p. 131-170.
2. Trayislation of. À. FiordibcUisLife ofSadolclo, :5i7. Prrface.
3. Le « De librris rrcff etlucmdifi liber » fut imprimé dès 1333, mais F. Charpenne en a donné en 1833 la Irad'.iction française précédemment citée. — Dans un article du Buileiin delittirainre €cclpsiusli(iii'- de Toulnuse. intitulé ; Mniitaigrie tt le cndinal Sadolet.3. Dedieu découvre une ressemblance frappante des conceptions de ces deux auteurs sur l'éducation de l;i jeunesse. Ils éprouvent une égale antipatiiie pour les vieille;^ métliodos de la scolastique et delà Renaissance, a Tous deux préparent Ibonuiie de salon superficiel, mais infiniment souple et séduisant. »
même durant son voyage et de lui envoyer ensuite, par écrit, en toute franchise, les critiques que sa lecture lui aurait suggérées.
F*ole prit grand intérêt au manuscrit et, fidèle à la recommandation de son illustre ami, aussitôt après son arrivée à Venise, il lui fit consciencieusement part de ses observations. Sa lettre est une des plus anciennes et des plus loiigMos de celles qui ont été conservées. Elle a une réelle importance en raison de son style purement cicéronien^ tout à fait digne, au témoignage d'Erasme, d'un parlait humaniste. On y découvre déplus les idées personnelles de Pôle en ce qui concerne l'étude de la théologie. Aussi est elle à rappeler presque dans son entier. Elle est datée du 29 octobre 1532. (1)
En remerciant avec délicatesse Sadoleto de son accueil^ Pnle lui applique avec à propos les paroles adressées par Timotée à Platon après avoir mangé chez lui : « Ce n'est pas seulement au moment où vos hôtes sont attablés qu'ils peuvent apprécier vos banquets. Le bon elTet s'en fait si-ntir aussi dans la suite ». Le manuscrit qui lui a été coiiiié a été en efïet pour lui, dit-il, un compairnon aiiTéable. propre à faire oublier les incommodités du voyage en plaçant constamment sous ses yeux son ami et en lui rappelant de vivante façon leurs conversations si cordiales et si utiles.
Qui doue, poursuit Pôle, pouvait lui donner une plus exacte iilée de l'évèque que sa pensée même exprimée dans le traité destiné à Bembo ? Tout en louant, comme il convenait, le talent avec lequel était écrit l'ouvrage, le jeune humaniste fait néanmoins ses réserves en toute candeur, et cette critique d'ordre littéraire et moral permet de voir combien les questions théologiques et religieuses le préoccupaient au premier chef.
Bien que Sadoleto, en maitre expérimenté, ait nus son lecteur sur la voie qui conduit à la vraie gloire en lui indiquant les écueils du chemin, Pôle trouve en effet que
1. Cf Jacobi Sudoleti Epistolcejcllre CLXXIV, éd. Rome, part. Il, p. 90.
l'ouvrage est incomplet, puisque son auteur ne va pas audelà de la philosophie. A vrai dire, il ne discute pas l'excellepce de cette science ni la prédominance qu'elle pouvait réclamer en sa faveur au temps de Platon, d'Aristote ou deCicéron. Mais, ajoute-t-il, le disciple à qui s'adresse Sadoleto a la bonne fortune d'être né en des temps plus heureux où des régions inconnues des anciens ont été découvertes et sur terre et sur mer, à une époque où des ports fréquentés jadis sont devenus de peu d'utilité ou dorment submergés par la mer ou ensevelis sous les ruines, alors que grâce au Christ un havre beaucoup plus sûr et plus tranquille que ceux que connaissait le vieux monde a été découvert aux hommes. Ce havre où Sadoleto atrouvé lui même paix et repos, c'estcelui de la théologie. Pourquoi donc, après avoir servi de pilote à son disciple sur tous les fleuves des sciences, Sadoleto le laisse-t il dans le port peu sûr de la philosophie ? Qu'il aille plus avant encore dans les choses' de l'esprit, qu'il le conduise jusqu'à la théologie et ne lui dissimule pas les avantages de cette reine des sciences.
Telle est, en résumé, dans cette dernière phrase, la critique que Pôle exerce sur le plan général de l'ouvrage.
Quelle allait être la défense de l'humaniste ? Elevé parmi les beaux esprits de la cour de LéonXdont il avait été, avec Bembo, l'un des secrétaires, Sadoleto avait gardé un certain penchant pour les études purement littéraires en vogue à cette époque. Il était d'ailleurs, au jugement de ses contemporains, l'homme de son temps qui avait le style le plus élégant et le plus facile. Bien que depuis son retour dans le diocèse de Carpentras, il se fût appliqué à des questions plus en conformité avec le caractère sacré dont il était revêtu, son esprit demeurait encore irrésolu. Le reproche discret que lui adressait Pôle ne le froissa pas. Il le reçut au contraire comme une nouvelle preuve de l'affection de ce jeune ami dont il admirait la vertu et la foi sincère.
Sa réponse est du 3 décembre. S'il n'avait pas fait une mention explicite de la théologie dans son traité, explique-t-il, c'est qu'il la comprenait sous le titre général de philosophie dont elle était le couronnement et la perfec-
tion. En cola ne suivait-il pas d'ailleurs l'exemple de savants et de saints tels que Clirysoslome, Basile et plusieurs autres ? De plus, suivant sa propie remarque, son livre était écrit pour un jeune honnne île '25 ans. Il n'avait pas dans ces conditions juge à propos de lui recommander expressément une science qui semblait faite pour des esprits plus âgés et plus mûrs. Comme conclusion, Sadoleto laissait entendre qu'il se réservait de tracer l'éloge de la théologie dans uii ouvrage postérieur, déjà en préparation, qu'il intitulerait Ilortcnsius.
Il ne semble pas que celte réponse ait entièrement satisfait Foie, puisqu'il revint bientôt sur ce même sujet et inclina son ami vers les quet^tions religieuses.
Sadoleto lui avait fait part de son hésitation en lui posant cette question : « Quel ouvrage valait-il mieux achever en premier lieu ? Son Commentaire sur les Epîtres de saint Paul ou son H or tensius dont la première partie était déjà publiée sous le titre de Phœdrus ? Bembo, consulté, pressait son ami en faveur de VHortensius, l'assurant que sa réputation d'humaniste était engagée à la donner sans retard au public. Pôle se plaça à un point de vueditîérent. Chez lui, l'apôtre prima toujours le lettré. Aussi conseilla-t-il l'achèvement du Commentaire car, àson sens, on devait dansses ctudesavoir pour objectif non pas seulement la vie présente mais la vie future. Sadoleto se rangea à cette opinion.
Pôle avait parlé avec une telle sagesse et une telle persuasion que ses conseilsfurent pour l'évêque de Oarpentras comme une révélation. « Je n'oublierai jamais, lui écrivit plus tard celui-ci, le précieux et prudent avis que vous m'avez donné alors que je me demandais avec irrésolution à quel genre de science je devais m'appliquer de préférence et auquel de mes amis je devais montrer le plus de déférence. Ils étaient nombreux ceux qui me proposaient des sujets d'étude très diiïérents de ceux auxquels je m'intéresse à présent. Vous, vous m'avez tout de suite conseillé très sagement de m'adonner à ceux dont l'utilité ne s'arrête pas à la vie présente. Cette simple réponse
me détermina à étudier la littérature sacrée vers laquelle mon propre choix m'avait déjà incliné » (1).
Après avoir ainsi noué à Carpentras une amitié dont les effets se développèrent si heureusement, Réginald Pôle avait nousuivi sa route vers l'Italie.
Un très court séjour à Vérone lui permit d"y voir son savant ami, lévêque Giberti, puis, de là, il gagna Venise où il dut arriver à la fin d'octobre ou au commencement de novembre 1532. Il s'établit ensuite à Padoue où, durant les quatre années qui suivirent, il garda sa principale résidence, ce qui ne Tempêcha pas pourtant daller fréquemment à Venise.
Dans les deux villes, il renoua tout de suite ses vieilles amitiés et sut facilement s'en créer de nouvelles au point que sa maison devint comme le centre d'un cercle de gens instruits et distingués ; tous avides de science, tous émules dans leur goût et leur amour des belles-lettres, ils partageaient le même zèle pour le bien de l'Eglise, d'autant plus que parmi eux il y avait plusieurs membres d'une société ou fraternité religieuse formée à Rome au temps de Léon X sous le nom d'Oratoire de l'amour de Dieu. (2)
Parmi ces nombreux amis, Polc retrouvait surtout avec plaisir Bembo et son ancien professeur Lazzaro Bonamico, qu'il logea chez lui comme précédemment; puis il connut et apprécia Gabriele Trifone (3), Marc-