Quiriui, op. cit. t. I. p. 407. Lettre du 6 juillet
2. Celte Société avait été établie à Rome dans l'église de S. Sylvestre et de Ste-Dorothée, au Transtévère, pour s'opposer à la décadence de la foi. Parmi ses 50 ou (30 membres, elle comptait Contarini, Sadoleto, Giberti, Caraffa, Gaetano de Thiene, Lippomani et Julien Bathi, curé de S. Sylvestre et préfet des pénitenciers du Latran.
3. Gabriele Trifone (1470 -1549) refusa l'évéché de Trévise et le Patriarcat de Venise. Il avait fait vœu d'entrer en religion et de ne pas lire les classiques. Pôle s'entremit pour lui obtenir du pape dispense de ce vœu. Cf. Giuseppe Pavanello. Un maestro dei quatro cento.
Antonio Genov.a (1), Cosmo Gherio, le très jeune mais très éiudit évoque de Fano. Mais ceux qui semblèrent devenir plus parliculièremont ses intimes furent Gasparo Oontarini, Gian-Pietro CaralTa, Cortese, Marc- Antonio Flaminio, Ludovico BcccatcUi et Aloys Priuli.
Qu'étaient donc tous ces Italiens dont le jeune Anglais fit le plus possible sa compagnie habituelle?
L'homme le plus en vue dans cette réunion d'amis étaitincontcstablement Oontarini. Ce patricien de Venise, membre du Sénat de la liépubliquc, avait jadis été ambassadeur auprès de Clément VII et à la cour de Madrid. Un de ses biographes assure qu'étant encore simple laïque, il avait acquis une rare connaissance de toutes les sciences chrétiennes. Réginald Pôle, dont on aurait pu dire semblable chose, partageait bien cette opinion sur Contarini puisque, d'après lui, ce savant n'ignorait rien de ce que l'esprit humain a trouvé par son travail et rien de ce que la grâce de Dieu a révélé à l'homme. Le secret de Contarini fut de savoir conserver toute sa vie ses habitudes de labeur intellectuel. Elles consistaient à consacrer chaque jour trois heures à l'élude, jamais plus, jamais moins, quelles que fussent ses autres occupations.
Chose rare que Pôle goûta grandement, le caractère chez Contarini était à la hauteur du talent. Ses mœui's, sa dignité de vie, sa délicatesse étaient irréprochables et ses convictions religieuses très profondes. Comme un de ses amis avait été nommé à l'évêché de Bergame, Contarini écrivit à son adresse un livre sur les devoirs des évêques oij il parle, aussi bien qu'un théologien ascétique aurait pu le faire, du bréviaire, de la méditation, de la célébration quotidienne de la messe. S'il entendait un mot grossier, raconte quelqu'un de lui, il rougissait comme unejeune fille. N'est-on pas quelque peu surpris
1. Genova (1491-IjG3) jouit d'une faraude rôpulaliou couinio médecin. Ses (puitro liiios, l'auia, Iloloiia, Laura et (lassaudra, s'étaient acquis l'cstiuio de tous les savants de l'Italie. Cf. \'e- ■dova, lliu(jral'ia deijU Sciitlori l'ailuvani, p. 457.
de trouver sous ia plume d'un Italien de la Renaissance comme Conlarini. ami de Bembo et de divers humanistes de pensées asst^z libres, des réflexions telles que celles ci ; « Qui n'approuverait le canon qui interdit aux artistes, sous peine d'excommunication, de !>lacer dans leurs composiiions des figures indécentes par lesquelles les désirs impurs peuvent être facilement ex<-ités ? Car de notre ttMups, sans parler des maisons jn-véeset des édifices piblic-s, nous croyons pouvoir orner les temples de Dieu, bs é^rTises dédiées aux saints. Us nuiels même, de formes ijui blessent la pudeur, ce qui es . iiainement une odieuse profanation. » ? (1)
Très vraisemblablement Réginald Pôle pariageait sans mesure de sep.ii:»lables scrupules. En tous ca> il voyait en Contarini son m.iitre et son conseiller et, de son côté, ce vieil ami nétait satisfait de ses travaux que s"ils rencontraient l'approbation du jeune Anglais.
Quant à Caratîa, dont l'amitié pour Pôle devait plus tard se transformer presque en haine, il avait été au début du XVI* siècle, ambassadeur de Léon X à la cour d'Angleterre, puis, en 1524, en compagnie du timide Gaetano de Thiène et du pieux avocat Bonibivio di Colle, il s'était relire dans une solitude profonde du Monte Pincio, près de Rome, sur l'emplacement actuel de la villa Médicis, et il avait fondé l'Ordre des Théatins pour contribuer à l;i réforme du clergé. C'est durant les divers séjours qu il fit à la maison des Théatins de Venise, qu'il
1. Ditlricli, Gnaparo Contarini. pp. .338-339. Contarini, né à Venise le G octobre 1483, mort le 2i août lb42 ; après avoir été ambassadeur auprès de Cliarles-Quint en 1327, il fut créé cardinal en 1535. Ses œuvres très littéraires furent réunies en un volume in-folio à Paris en lo71. Cf. L. Beccatelli. Vitn del card. G. Conlarini. in-4°, Hrcscia, 1746 ; G. Tiraboschi. Storia délia letinaluia ilaliana, in-8, 1824, t. VII, p. 443 ; Fr. Dittrich, iJeqesren nnd linefe des card. G. Contarini, in 8', Braunsberg, 1883; id. Gasparo Cor?forrni', ibid., 1885 ; W Braun, Kardinal Gasparo Contarini oder der Reform Katholizismus unserer Tagen in Lichte der Geschichte, ia-S" Leipzig, 1903. — Paslor, Contarini's Correspond, dans Histor. Jahrhund., 1880.
entra en relations avec Polc, devenu l'un des familiers de ce couvent. (1)
A mesure que ce dernier avançait en âge, les milieux monastiques continuaient en efïet à exercer sur son esprit une attirance toute spéciale qui remonte, sans nul doute, à sa première éducation chez les Chartreux de Shecn. C'est ainsi qu'en Italie un autre de ses amis et correspondants fut l'abbé bénédictin de San Giorgio Maggiore de Venise, Gregorio Cortese, dont Bembo écrivait unjour « qu'il avait pris un extrême plaisir à ses lettres, tant elles surpassaient par leur élégance ce qu'il avait pu supposer. Personne, ajoutait-il malicieusement, ne soupçonnerait qu'elles ont été écrites par un moine, ignorant comme tous les moines pour parler clairement, ce qui ajoute singulièrement à leur louange, car elles effacent une tache qui avnit longtemps déshonoré ce nom de moine ». (2) Pôle devait se sentir attiré par le cœur vers ce bénédictin plein de délicatesse. Tous deux avaient même tempérament, même candeur, même affabilité, môme bonté et même douceur à l'égard du prochain. Aussi, n'est-il pas étonnant que, dans une lettre adressée à Contarini, Réginald Pôle exprime ainsi ses sentiments sur Cortese et sur i\Iarco de Padoue, autre religieux du même monastère : « Leur compagnie ajoutait de nouveaux charmes à un lieu dont vous connaissez bien les agréments, et il me semblait que j'étais dans l'Edcn avec llénoch etElie. Que de fois nous avons souhaité que vous fussiez ici ! »
1. Caraffa, né à Naplcs en 1476. A 18 ans, il se rendit à Home près de son oncle Iccarùinal Olivier. Ses grands talents et sou application aux études tirent l'admiralidn de ses cotitt in|H>rains. Evèque de Cliieti en 150't, employé à des missions di|.loinati(iues en Angleterre et en Espagne en 1513 et K)16. Il fut le pape Paul IV.
2. Cortese était né à Modènc en 14S.T. Hènediolin fi Padolirone, près de Mantoiie, puis à Lérins, il était devoniule|niis VSS2 abbé de San-Giorgio et fut ensuite abbé du Mont-Cassin. Savant théologien, il connaissait parfaitement le grec et le latin et avait une ajjtitiide étonnante jioiu" les affaires. Cardinal prètro le 31 mai 1j42, il mourut î\ Home le 21 se|)lembrc lo47. Cf. Ciaconius, op. cit. t. 111, p. 083.
Au milieu de ces ecclésiastiques érudits et distingués, Réginald Pôle trouvait un plaisir singulier à tout ce qui touchait l'explication des textes sacrés (1). Une de ses habitudes consistait même à pousser les savants à la composition de travaux d'exégèse. Ainsi, ce fut lui qui engagea son ami Flaminio, l'un des écrivains et des poètes les plus distingués de son temps, à paraphraser eu vers latins les psaumes do David, œuvre fort remarquable où la majesté du récit biblique est parfaitement traduite.
Si Flaminio était son commensal, Pôle vivait de même dans une grande intimité avec LudovicoBeccatelli ou BeccadcUi. Arrivé à Padoue en 1532, l'année du retour de Pôle, cet ancien maitre de Ranuzzio Farnèse tenait un rang considérable dans l'Université. C'est Beccatelli qui, secrétaire habituel du jeune seigneur anglais avant de devenir évêque de Raguse, devait laisser un témoignage d'affectueuse reconnaissance envers son patron en écrivant une élégante relation des principaux actes de sa vie (2).
Mais dans cette société si cultivée qui formait l'entourage de Réginald Pôle, nul ne lui fut plus fortement attaché qu'un jeune noble vénitien, Alvise ou Aloys Priuli.
1. C'est ainsi qu'en 1333, Réginald Pôle prit à Venise des leçons auprès du célèbre professeur de Louvain Jean Deschamps (Joaiines Campensis;. Il s'intéressa notanunent alors à la lecture d'Isaïe qui lui paraissait dépasser de beaucoup rélo(|uence de Cicéron et la richesse de description d'Homère. (Dittrich. op. cit. 2.6).
2. Beccatelli ou Beccadelli était né à Bologne en 1302. Après avoir étudié la jurisprudence et les lettres, il lit l'éducation de Ranuzzio Farnèse, neveu de Paul III. Nommé par ce pape administrateur de la Marche d'Ancône, il devint évèque de Ravello et remplit diverses missions diplomatiques. Nonce à Venise, légat à la diète d'Angsbonrg. archevêque de Raguse, délégué par l'aul 1\' au Concile de Trente, il se démit du siège de Raguse contre la promesse de celui de Pise, mais devint simple prévôt de la cathédrale de Prato où il mourut en 1372. Outre la vie de Réginald Pôle, il a écrit celles de Pétrarcpie et des cardinaux Contarini et Bembo. Cf. Morandi Motutnienla di varia Lettfratura Iraiti dai manoscrilti di Mijr. L. Ueccatelli, 2 vol. Bologne.
Etudiant à Padoue lorsque Pôle y vint pour la seconde fois, il fut si charmé par ses conversations, ses manières et l'onsemble de ses sérieuses qualités qu'il lui voua une amitié telle que l'histoire en cite peu d'exemples. La situation élevée de sa famille et sa propre intelligence, vive et cultivée lui présai,-eaient de hautes charges dans sa patrie. (I) Il se déroba à cet avenir, refusa même un jour le cardinalat que lui offrit Jules IIl pour demeurer dans la société de son ami anglais, avantage préférable pour lui à tous les autres. Ami dévoué autant qu'éclairé, Priuli accompagna désormais Pôle dans tous ses voyages, partagea les vicissitudes de sa fortune, lui rendit d'importants services dans des occasions difficiles et ne l'abandonna pas jusqu'à ce que la mort eût mis fin à cette douce intimité que nul incident ne vint jamais altérer.
Il n'est pas surprenant que si agréablement entouré. Foie ait trouvé plein de charme cet exil de son pays natal. Pendant qu'en Angleterre la tyrannie politique et religieuse de son cousin Henri VIII rendait la vie si difficile pour un grand nombre de ses compatriotes, lui, au contraire, sur la terre hospitalière d'Italie, donnait libre cours à son goût pour l'étude et vivait dans un milieu auquel allaient touics ses sympathies.
Il devait plus tard se souvenir avec bonheur des heures exquises passées avec ses amis, soit dans la riche maison de liembo à Padoue, soit dans les jardins des Bénédictins de Santa-Giustina ou de San-Giorgio (2), soit dans la pittoresque station de Ravellone, au pied des montagnes,
1. Aloys Priuli eut deux frères, qui devinrent do^es de Venise : Lorenzo mort en 1od9 et Géronimo, nui lui succéda cette même année.
2. Santa-Giustina de Padoue était l'une dos plus grandes et des plus belles églises de l'Italie. Le monastère, aujourd'hui transforme en caserne, était situé à l'extrémité sud-est delà yi le, près du Prato de-la-Vallc. - San Giori^io se trouvait dans 1 lie du même nom, en face de San-Marco et de la Piazetla de Venise L'eglise, œuvre de l'arclntecte Andréa Palladio est encore lune des plus grandioses de Venise. Le monastère où Pôle annait à se rendre a été désalleclé en 1806 et sert aujourd'hui également de caserne.
soit encore à Trevella, la villa de Priuli, située aux environs de Trévise. Ame singulièrement délicate et affectueuse, Réginald Pôle jouit vraiment durani quatre années de ces effusions de la véritable amitié.
En dehors des questions littéraires et scientifiques, le sujet habituel des conversations entre ces humanistes résolument chrétiens était celui qui passionnait alors tous les esprits éclairés et bien intentionnés : la rénovation de l'Eglise. Les controverses dogmatiques entre catholiques et luthériens, les progrès inquiétants de l'hérésie, en Allemagne surtout, les attaques et les révoltes contre l'autorité du Pape rendaient de fait nécessaire et urgente cette reforme intérieure de l'Eglise que Pôle souhaitait plus anlemment peut-être encore que tous les autres.
Dans un ra|)port au Sénat de Venise, Caraffa, nature entière et emportée, fit cette proposition: « On devrait porter surtout son attention à châtier l'hérésie et à s'écarter de cette peste qui, non seulement tue lésâmes, mais est assez forte pour détruire un grand Etat. »
Par l'expérience de ce qui se passait justement en ce moment en Angleterre, Réginald Pôle savait bien la justesse de cette remarque. Aussi, lui et ses amis prirent-ils sans tarder la plus vive part aux efforts tentés par Caralïapour améliorer le clergé. Mais, tandis que ce dernier croyait atteindre son but en montrant une très grande sévérité envers les hérétiques. Contarini, Cortese. Pôle et beaucoup d'autres préféraient les procédés pacifiques et prônaient jilulôt l'emploi de la douceur que la violence. S'ils différaient sur les moyens d'action, tous pourtant s'accordaient à reconnaître que la réforme s'imposait immédiate et qu'elle devait commencer à Rome, à la cour ponlilieale, pour que l'exemple s'étendit ensuite au monde entier.
Clément VIF, d'un tempérament hésitant et craintif, était trop enclin à temporiser pour qu'on pût attendre de lui des mesures énergiques. Il mourut le 25 septembre \i>M. « Si la papauté était héréditaire, disait il dans sa dernière maladie, je la transmettrais à Alexandre Farnèse par testament. » Les 37 cardinaux, qui prirent part au conclave du 12 octobre, furent de son avis, la nuit
môme où ils se réunirent. Ils donn6rent par acclamation leur voix à Farncse, qui devint Paul III.
Dans l'entourage de Pôle, on se félicita très certainement de cette élection, car le nouveau Pape était fermement décidé h mener à bien l'œuvre pourtant quasi impossible de la réforme immédiate et il s'y employa avec énergie et persévérance. La création de diverses Congrégalionspour l'améliorationde laChambre de justice, du Conseil de la Rote, de la Chancellerie, de la Pénitenccrie et la publication de Bulles réformatrices témoignent d'ailleurs de ce zèle. M.iis il ne pouvait agir seul et il sut grouper autour de lui des esprits éclairés. Instruit de 1 habilité de Contarini dans les aiïaires. de l'intégrité de ses mœurs et de ses sentiments de |)iété, il le nomma, bien quesimple laïque, Cardinal-prètredeSaint-Apollinaire dès le21 mai 1535. Ce nefut passans hésitation que le sénateur vénitien abandonna sa |)atrie ; seuls le sentiment du devoir et la crainte de donner un dangereux exemple dictèrent son acceptation.
On devine la joie que cette promotion appo ta dans le cercle Padouan. Nul n'y applaudit plus sincèrement que Réginald Pôle. Il était loin de prévoir cependant que cet appel de son ami à la pourpre allait changer la dir(M^tion de sa propre vie. Une fois établi auprès du Pape, Contarini, en elTet. reporta sur les affaires de l'Eglise le même zèle qu'il avait mis jusque là à servir sa patrie vénitienne. Le meilleur moyen à ses yeux d'améliorer l'Eglise fut d'entourer le pontife d'hommes éminents en science et en sainteté, sérieusement décidés à travailler avec lui à son œuvre de réforme.
C'est ainsi que tout naturellement la place de Pôle devait un jour être parmi eux.