CHAPITRE V
L'intervention de Pôle dans le divorce d'Henri VIII. Rédaction du Traité « de Unitate « .
Pôle avait trouvé en Italie des amitiés très sures dont il pouvait être f.er. Elles contribuaient à rendre douce et a-réable la vie studieuse qui était de son goût. Pourtant de tristes pensées devaient souvent tourmenter son espnt lorsqu'il songeait à sa patrie. La prudence plus encore peut être que l'amour de l'étude l'avait conduit a s installer sur la terre étrangère. Or, sa mère, pour qui il témoigna toujours d'une si tendre affection, ses parents, ses nombreux amis n'avaient pu le suivre et il se préoccupait a bon droit de leur sort. Les circonstances, en effet, devenaient particulièrcMuent anormales en Angleterre où la toutepuissance dlîenri VTIl s'exerçait sans limites. ^ La série des mesures législatives, qui avai. nt abouti a la séparation de l'Eglise et du St-Siège, avaient prépare la solution du procès royal du divorce.
Enaoûtl5;V2, à la mort du vieil et faib e archevêque de Cantorbéry, Warham, le roi se souvint à propos du conseil de son chapelain Cranmer de faire rendre non par le Pape mais par le primat même d'Angleterre le jugement sur la validité de son mariage. Sûr de la souplesse de conscience de Cranmer, il lui donna aussitôt la succeseVon de l'ancien primat Warham. Malgré toute son ambition, le nouvel archevêque n'avait peut-être pas souhaité une fortune aussi rapide, car il se rendait compte des difficultés qui allaient se présenter. Use trouvait a Mantoue au moment de sa nomination. Peu de temps auparavant, il avait épousé en Allemagne la nièce d'Osian-
der, un des disciples de Luther, et, dans la crainte du roi Il avait ex|MMl,é la jeune femme en Angleterre dans une caisse, connu,, un vulgaire colis. Les bulhis de Rome s oblinrtni.ai prix d'uneduplicité scandaleuse et Oranmer fut préconisé dans le Consistoire du 2! lévrier 1533 Peu après, le 30 mars, dimanche de la Passion, il (ut sacré ImmédiMl.-inent avant la cérémonie, il avait pu soin de déclarer, dcv.-^nt quatre témoins et un notaire, ses réserves au sujet du s.-nnent d'obéissance au l'apo qu'il allait prêter I s.- wni autorisé à dire qu'en jurant il n'avait pas 1 intention ,1e .se lier à faire quoi.jue ce lui qui lui paraîtrait contriii-c il la loi de Dipn nnv r.../.,. *• j
'"^ "^ L»ieu, aux prcruiratives du roi
d Angleienv ou aux statuts du royaume.
Empres>c à faire sa cour à Henri VIII. dès le 1 1 avril suivant, i.rann.ersupplia le roi de l'autori.ser à^étudier la question,., s,n. mariage. L'examen fut vite concluant puisque le J mai il déclara l'invalidité du lien entre les époux. i>uiN. (juelques semaines après, le jS mai il prononça solennellement bonne et valide l'un.ond'Henri VIII et d Anne Ij.ieyn, mariage clandestin célébré, au dire de 1 ambass^uleurChappuys, dès le 25 janvier précédent par un frère an.juslin du nom de Georges Urown.
Ce lut naturellement un scandale. Aussi, pouréviter les récriminations qui étaient à prévoir, Cranmer dut-il interdire la prédication dans son diocèse jusqu'à nouvel ordre. Lecour<nn,n,ent d'Anne Boleyn eut lieu le I- juin et Chappuys. narrantlesfétesqui l'accompasïnèrent. résuma ainsi la situation : « Tout le monde est étonné, cela semble un rêve et même ceux qui prennent part à ces fêtes ne savent s ils doivent rire ou pleurer. »
L'écho de ces nouvelles se fit aussitôt entendre à Rome ou Ciéinent VII apprit, le 31 mai 1533. les décisions prises par Cranmer. Le 11 juillet, en plein consistoire il annula la proeédurederarchevéquedeCantorhery déclara qu'Henri V!IL Anne Boleyn et Cranmer avaient encouru les peines dont il les avait précédemment menacés et annonça I ex, ommunication comme prochaine s'ils ne se soumettaient dans les trois semaines. Celte sentence, dès le ;'8 juillet, était connue à Londres.
Plusieurs mois se passèrent au cours desquels toutes
— Ta-
ies tentatives de conciliîition furent renda-' ines par la mauvaise foi et l'obstination du roi d'Ang-N ' t; et de son conseiller Cranmcr. Enfin le 23 mars 153 'i. cardinaux
assemblés en consistoire au nombre de vin ■•ux déclarèrent définitivement valide l'union cont' - de Catherine d'Aragon et d'Henri VIll. La ruptuic complète entre Rome et Londres.
Malgré l'appui trouve auprès du Pape, la i ' "atherine
avait du s'incliner devant la volonté roya' -tétait reti-
rée à Ampthill ivoc le simple litre dePrin le Galles.
C'est de là qu avec résignaîiun et mélanco' le écrivait
à la Gouvernante de sa fille, la comtesse alisbury :
« Ma bonne Lady, dites bien à ma fille qn'i «rrive au
ciel (jue par l'adversité. »
Ces événements avaient défrayé la chron • de toutes lesooursd'Europe, mais rEm|)ereur Charlc Intsurtout
s'y était intéressé. Plusencor- que le senliii la politi-
que sans douie le guidait. La reine Caih était sa
propre tante. En portant, pour la défend < .ruerre en
Angleterre, ne serait-ce pas loccasion d'r; . • son empire et de contrebalancer l'influence qu'il V'III, par son schisme, risquait de pn ndre sur les j i -< réformés d'Allemagne ?
De toutes parts, ses nombreux agents et . e des inconnus lui envoyèrent des r.ipports pour \'\ prà intervenir.
C est ainsi que le 4 août 1.53 î, Charles-Q .i il reçut de Venise une lettre d'un certain Martin de Co ■" ça. Assez au courant dva alTaires d'Angleterre, pays ou -vait passé plusieurs années de sa jeun sse ce corres^u)!! : ,it fournissait divers renseignements sui- Réginald PcjIi isceptible, à son avis, d'aider grand' ment l'emperi' à réparer l'injure subie par sa tante, la reine Cathi 1 1 •. Cornoça insistait sur la situation qu'avait en Angletcni- la famille Foie et indiquait l'attitude de réserve prise i ijours par Réginald Pôle dans la question du divorce. \:'>.^n'ditk sa lettre un dessin de ses arnus et disait qu . c un peu d'aide le jeune prince serait capable de renitH- • les affaires du royaume en bon ordre. La majorité <tr la population, ajoutait-il, le recevrait comme s'il venait du ciel et
à lui seul il pourrait plus (luo 10.000 étrangers débarqués sur le sol anglais. A vrai dire, Cornoça reconnaît qu'il écrit de son propre mouvement, sans savoir ce que Réginald Pôle pense de tout cela, mais il recommande à l'empert'urdentrer pourtant en rapports avec le jeune Anglais dans l'espoir que celui-ci ne se dérobera pas s'il s'agit de délivrer son pays de la tyrannie, (1).
Charles Quint fut assez intéressé par cette lettre pour la transmettre, dûment chilïrée, à Eustache Chappuys, son ambassadeur en Angleterre, en le priant de se procurer des renseignements sur les assertions qu'elle contenait. L'ambassadeur répondit le 3 novembre 1534 qu'il était tout renseigne. Un an auparavant, le 27 septembre 1533, n'avait-il pas, comme il le rappelait, donné en substance les mêmes informations à TRuipereur, lui conseillant d'attirer à lui ce même Pôle par amitié ou par tout autre moyen? Réginald, disait-il, est de très bonne souche et outre ses avantages physiques et de singulières vertus, il est tel que la reine Catherine ne connaissait personne au monde à qui elle donnerait plus volontiers la main de sa (ille, la petite princesse Marie. Chappuys appuyait sa réponse de considérations développées sur le crédit que gardait encore la famille du duc de Clarence, l'aïeul de Pôle, et l'importance que cette circonstance aurait dans le cas d'une invasion. Il mentionnait de plus les rancunes que Lord Montague, le frère aine de Kéginald, pouvait avoir contre Henri VIII et les vexations pécuniaires qui en était l'origine ("2).
Foie eut sans doute vent de ces propositions et il se peut même que certaines tentatives aient été faites auprès
(1) D'après Cornoça. le pays de Galles entier était dévoué à la famille Pôle ainsi que les comtés de Warwick et de Salisbury et ils auraient pu mettre 20.000 hommes sur le pied de guerre. CfMte lettre de Cornoça est citée dans Hail. op. cit. pp. 121-122, d'après Add. MS. 28387, f 7. Zimmermann, Karduinl Pale, p. 73. conteste la valeur de ce texte. En etlet, dans les Archives vénitiennes, on ne trouve nullement trace d'un conseiller impérial ou d'un personnage de ce nom de Cornoça.
(2) Cal. of State papcrs, Spani^h, t. VI, n. 486 ; t. VII, n. 1040.
de lui pour le décider à conspirer contre pon cousin le roi Henri. Trèsjeune encore (Ij, resté malgré sa piété et ses études théologiques éloigné de la prêtrise, il est possible que le rêve de sauver de l'hérésie son pays avec l'aide des armées impérialesait un moment retenu son attention; pourtantrien n'autorise à croire qu'il ait jamais songé à recouvrer pour lui ou les siens le trône des Plantagenets,
A vrai dire même, au moment où Charîi^s Quint se préoccupait du rôle éventuel que Roginald Pôle pouvait jouer dans une guerre civile anglaise, celui-ci était depuis quelque temps à Venise, tout à Tillusion qu'on le laisserait en paix. Dénué d'ambition personnelle, il menait une vie tranquille dans une maison voisine de Santa-Croce, demeure modeste qu'il délaissait parfois pour se transporter dans un palais situé sur le grand canal, entre les Foscari et le Ponte-San Bainp.ho,
Comment Henri VIII qui. en 1535, devait faire exécuter sans remords des hommes tels que More et Fisher, sous le futile motif de n'avoir pas reconnu sa suprémacie religieuse, n'avait il pas exigé péremptoirement de son cousin Réginald l'adhésion à ses décrets ? Le point reste obscur et douteux. Il faut se demander si son affection pour la famille de Pôle était la seule cause de cette tolérance. Peut-être aussi Henri VIII espérait-il, en lui facilitant son séjour à l'étranger, augmenter ses droits à sa reconnaissance. Il pensait de plus que l'amour porté par son cousin à sa mère et à ses parents le ferait un jour triompher de ses simples scrupules de conscience.
Pourtant, à lalongue,ni le roi ni son ministre Cromwell ne purent se contenter des vagues assurances de respect et d'affection données par Réginald Pôle. Ils exigèrent de lui qu'il prit ouvertement la défense du prince et. en 1535, ils essayèrent de le ramener à nouveau en Angleterre par l'intermédiaire de Thomas Starkey, son ancien chapelain
(1) Pôle n'avait pas encore trente-cinq ans à cette date.
qui, après l'avoir suivi en France et en Italie, était retourné en Angleterre. ( I)
Ce Starkey, aux premier jours de 1535, avait remis à Henri V'III un petit ouvrage sous forme de dialogue entre Pôle et un de ses amis (2). Ce document n'a qu'une valeur très secondaire. Il ne reflète, c'est certain, qu<" très imparfaitement la réalité en la travestissant même peutêtre. Pôle n'aurait point souscrit lui môme à tout ce qu'on lui fait dire, la chose n'est pas douteuse. Ce dialoçrue mérite pourtant d'être signalé car il est d'une certaine manière la profession de foi d'un ecclésiastique libéral au milieu du XVP siècle. (3)
Henri VI H, intéressé probablement par ce Mémoire, s'était informé auprès de Starkey des éludes et des opinions de son cousin. Pour compléter les renseignements qu'il avait lui-même pu avoir en Italie, Starkey était resté en rapport avec un gentilhomme anglais. Edmond Ilarvel attaché à Ve ise au service de Pôle. Cet Ilarvel, tout en acceptant de renseigner Starkey sur les faits et gestes de son maître, parait avoir eu pour ce dernier une sincère ilTection. Aussi se montra-t-il sobre de nouvelles etéviia-t-il de le compromettre par des confidences imprudentes. Une correspondance s'établit alors directement entre Starkey et Pôle.
Déjà, le 15 février 1535, Starkey écrivait à Polelimpossibilité dans laquelle il s'était trouvé de dire au roi son opinion au sujet de son nouveau mariage et il insistait auprès de lui pour avoir une réponse claire et sincère qui, tout en satisfaisant le roi, causerait un vrai bonheur à tous ses amis et contribuerait à ramener la paix. Au milieu de ces phrases insidieuses, Starkey avait le soin de remarquer que Cromwell, le ministre, était plein de bienveillance pour l'exilé volontaire. (4)
(!) Starkey semble être demeuré au service de la comtesse de Salisbiiry, la mère do Héifinald l'oie, car plusieurs de ses lettres sont datées de la maison de cette princesse, dans la Downgate.
(2) Cal. of Slale papers Henry VIII, t. VIII. n. 82 84.
(3) Cf. au sujet de ce document, Zimmermann. op. cit. p. lli.
(4) Cal. of State papers, Henry VllI, t. Vlll, n. 218.
Rien dans les écrits de Pôle ne fait connaître sa réponse exacte à ces ouvertures indirectes d'Henri VIII. Mais, quelque temps après, le roi chargea encore Starkey d'écrire à son cousin Réginald une autre lettre plus explicite et plus pressante :
« Puisque votre jugement ne peut manquer d'être favorable à la cause du roi, écrivait Starkey à Pôle. Sa Majesté vous conseille de vous préparer à rentrer en Angleterre, parce qu'elle fera sans doule appel à vous pour d'autre affaires. Elle voit avec peine que vos talents sont inutilisés à l'étranger et ne sont d'aucun profit pour votre patrie. Vous pouvez par là connaître l'affection que le roi a pour vous et son extraordinaire bienveillance à l'égard d^ tous les honnêtes gens, puisqu'il nourrit de tels sentiments' envers vous qui, personnellement, lui êtes quasi étranger, qu'il ne connaît guère que par le lenom de vos vertus. Il désire que je vous donne l'assurance qu en tout ce qui regarde vos intérêts et votre avenir, il ne le cède quà votre mère et à vos frères. Et de cela je suis moi-même très convaincu » (1 . Starkey s'efforçait ensuite dans le cours de ce même message de justifier Henri VIII d'avoir nié la suprématie du Saint- Siège et, peu de temjts après, dans une nouvelle lettre, il revenait encore sur ces mêmes questions et conseillait à Pôle de consulter au besoin Contarini, Caralïa et d'autres savants théologiens.
Il devint vraiment difficile à Pôle de s'abstenir d'une déclaration formelle. Aussi, le 12 avril, avertissait-il Starkey qu'il allait répondre à la requête du roi. De son côté, Harvel écrivait son espoir de voir Pôle obéir aux désirs d'Henri VIII, tout en ajoutant : « Mais vous savez qu'il trouve plus de joie dans l'étude que dans la vie active; il se soucie peu de la renommée qu'il a toujours méprisée.,.. Entre nous, nous éteindrons cet enthousiasme pour l'étude » (2).
Naturellement le retard apporté par Pôle à sa réponse
(1) Cal. of State papers, Henry Mil, t. VIII, u. 533.
(2) Id. t. VIII, n. o73.
contraria vivement Henri VIII et il fallut que Starkey défcnUit son bon vouloir. 11 écrivit, en effet, pour cela à Cromwell : « Je vous assure qu'il n'y a pas de raison de soupçonner Réginald Pôle, car il n'est pas au monde de caractère plus franc. Lui-même dira ouvertement au roi ce qu'il pense. » (1)
Eniin, le 21 avril, llarvel put annoncer que son maître était à l'œuvre (2). Mais pour mener à bien ce travail, l*ole quitta Venise et alla passer l'été à Trevella. la maison de campagne que Priuli, son ami, possédait dans le district de Castelfranco. (3). Ce séjour reposant, nécessaire à sa santé, lui laissa le loisir de recueillir les matériaux qu'il se proposait de mettre en œuvre à l'automne. Son but était, en effet, de répondre longuement au roi et d'exposer, avec des détails motivés, son opinion sur le divorce et la suprématie du souverain. Ses méditations et ses réflexions sur ces questions ne cessaient d'occuper son esprit. Aussi, peu à peu, la lettre annoncée prit-elle les dimensions d'un livre.
Tous ces délais désolaient Starkey qui, de Londres, pressa à nouveau Pôle de se débarrasser de ses scrupules et lui conseilla de communiquer tout d'abord à Cromwell son jugement définitif sur le divorce (4). Starkey était d'autant plus désireux de voir Pôle se prononcer sans tarder que la politique d'Henri VIII devenait de plus. en plus despotique. N'avait-on pas exécuté le 4 mai 1535 le moine brigittin Richard Reynolds et les prieurs des trois chartreuses de Londres, de Beauval et d'Axholme ? Cet horrible massacre ne pouvait manquer de faire sur l'âme délicate de Pôle une vive impression. Aussi, Starkey, sur le conseil même du roi peut-être, s'efforça-t-il d'expliquer dans ses lettres les motifs de ces condamna-
(1) /.'/. t. Vlll,u.o74.
(2) Id. t. VllI, nn. 579-581.
(3) Pôle date, en effet, ses lettres ù sou ami de la manière suivante: l'^x i:illatuâ Trevillianà, tel jour, tel mois.
(4) Cal. of State Paper?, Henry Vlll, l. VIII, u. 530.
tions en disant que les religieux s'étaient à tort rebellés contre la loi et révoltés contre l'autorité. (1)
Ce à quoi Starkey visait surtout, suivant la propre déclaration faite à Flarvel, c'était obtenir de Pôle une réponse précise à ces deux questions: « Le mariage avec la veuve d"un frère, lorsque la première union a été consommée, est-il licite de droit divin ? » « La suprématie que, depuis des siècles, l'évèque de Rome a revendiquée, est-elle de droit divin ? » (•?)
Il semblait à tous les gens acquis à la thèse royale qu'il était facile de se prononcer sur ces points sans recourir à de profondes recherches. Or, tel n'était point l'avis du consciencieux Kéginald, qui mettait à profit son isolement à la campagne pour étayer de preuves solides son argumentation. Comme il l'écrit, le 26 août 1535, à son ami Priuli, il veut consacrer à ce travail, qui le mérite bien, toutes ses forces. Aussi l'œuvre ne pourra-t-elle être publiée que dans plusieurs mois. (3) La question de la primauté du Pape l'occupait tout spécialement et il voulait arriver à réfuter les objections élevées par les adversaires de Rome aussi bien passés que futurs.
Durant l'automne, Pôle ne quitta pas son agréable retraite de Trevella, où Priuli vint le rejoindre pour passer un mois entier auprès de lui (4), Vers le même temps Contarini, Dandolo, Lampridio et quelques autres de ses amis vinrent aussi le visiter (5).
(1) Cf. Hendricks. The London Charterhouse, its monhs and martyrs^ Londres, 1889. — Dom V. Doreau, Henri VIII et les martyn de la Charticuse de Londres, Paris, 1889. — Pôle fut aussi douioureusemeut impressionne par la condamnation de deux autres calholi(|ues anglais, le cardinal Fisher, évéque de Rociiesler, martyrisé le 22 juin, et le chancelier Thomas More, martyrisé le 6 juillet de cette môme année lo3o.
(2) Cf. Quirini, op. cit. t. î., p. 834.
(3) M. op. cit. t. I., p. 427.
(4) Cf. Lettre de Bernardino Sandre, familier de Pôle, adressée à Starkey le 21 octobre 1535, publiée dans Cal. of Stale Papers, Henry VIII, t. IX, nn. (3o9, 673.
(5) Giberti désireux de voir Réginald Pôle était au ref?ret de ne pouvoir aller à Trevella. aussi envoya t-il à son ami 2.50 florins pour le décider à se procurer des chevaux qui le conduiraient à Vérone. Pôle refusa ce présent.
Le bruit s l;iit répandu que Rcginald Pôle préparait un ouvrasse important et, dans une lettre du 8 septc'mbre à révéqut' d Vrras, Granvelio, Chappuys l'informe que le roi Henri a (l<;nandé à son savant cousin de lui faire connaitre son s- niunentau sujet de la suprématie pontificale. « Plût au f.tl. écrit cet ambassadeur espagnol, que le roi ait agi di- la sorte pour entendre la simple vérité et non pas pour irouvcr un prétexte de nuire à I^ole. Celui-ci est un (les hommes les plus vertueux qui soient. »
Vers la lin de mars lôoG. llarvel* put enfin annoncer à son correspondant londonien, Starkey, l'achèvement de l'œuvre, mais il l'avertit en même temps que l'auteur ne veut pas ICxpédier avant de l'avoirrevue et corrigée avec soin. Orlle revision réclamera presque autant de temps que la rédaction et Pôle soucieux de bien faire, montra son manuscrit à plusieurs amis, notamment à Contarini ([ni avait été prié d'y effacer ou d'y modifier tout ce qui lui déplairait.
Ce fut, au résumé, après un rude labeur de quatorze mois que Pôle acheva le plus important de ses ouvrages, « ce magnifique pamphlet, celte épilre qui contient des pages étincelantesde verve, écrites sous l'influence du chaud soleil d'- Venise », récit, « qui égale en véhémence les Verrines ou les Philippines (1). » Comme il était écrit en latin, il reçut plus tard de son éditeur le titre: Pro ecclesidsticce unitatis defensione, dont la traduction est : « Pour la défense de l'Unité de l'Eglise » mais en abrégé, on dit le De Unitate.
L'importance de ce traité, son influence décisive sur la vie postérieure de Réginald Pôle, la réelle difficulté que l'on trouve maintenantàse le procurer enjustifient l'étude analytique un peu détaillée.
Pôle avait cru d'abord pouvoir répondre par une simple lettre au désir de son cousin. Peu à peu la réflexion l'amena à transformer sa lettre en un véritable traité, surtout lorsqu'il eutreçu d'Angleterre, sur l'ordre d'Henri
(19) Audin, Ilisloiie de Uetinj VllI, 4' éd. 18jG, t. Il, p. 307. — Constant.
VIII, un factum de l'évêque de Chichester, Sampson, sur « la véritable obéissance » destiné, dans l'esprit de ce prélat, à modifier ses sentiments et à lui dicter une réponse conforme aux intérêts du roi (1).
Le De Unitate se divise en quatre livres, renfermant chacun des chapitres de dilïérente étendue (2)
Au chapitre premier du Livre I, Pôle rappelle d'abord qu'il a été invité à donner son opinion sur le Pape, sujet délicat à aborder, puisque la franchise excitera la colère du roi. En effet, déclare-t-il à Henri VIII: « Ceux qui voulaient vous instruire ont été punis de mort, ceux qui venaient pour vous guérir ont été décapités». En disant la vérité et en offrant des remèdes aux maux dont souffre la nation anglaise, il s'expose donc au même traitement. Pourtant, ajoute-t-il, il veut encore espérer que le malade qui a mis à mort tous ceux qui voulaient sa guérison, qui a fermé l'oreille aux avis des personnages les plus saints, écoutera peut-être les paroles de celui qui se dit son fils (3).
(1) Celte apologie de Sampson, sans portée aucune, simple mosaïque de vieux sermons, comme dit Constant, avait valu à son auteur, doyen de la chapelle royale, le siège épiscopal de Chichester. Un autre ouvrage, dû à Gardiner, évoque de Winchester, porte aussi ce même titre : De verd obcdienhâ. Cet essai de justiticalion de la conduite du roi, mieux composé et plus théologique que celui de Sampson, fut, par les soins de Cromwell. répandu à profusion sur le continent et util se aussi pour gagner Réginald l^ole à la cause royale. Cf. Cai. of St'itf papfrs, Hvnrtj l'y//, t. IX, u. 848 ; t. X, 24. Lettre de Cromwell aux docteurs Wilson et Healh. septembre 1537. — Merriman, Life and Letlers of CromiceU, t. I, n. 126; t. II, n. 217.
(2) La première édition de l'ouvrage de Pôle, parue sans date est vraisemblablement de 1338. Le nombre d'exemplaires en fut très restreint; ils n'étaient destinés qu'aux intimes. En 1355 lévèque apostat Vergerio en prépara une édition. Pôle le sut. Pour éviter des commentaires erronés, il en lit alors luimême une édition destinée au public. Cette édition de Pôle a été reproduite dans le recueil de textes ecclésiastiques du à Roccaberli. Bibliolheca Maxima Pontificia, Rome, 1698, t. XVIII, pp. 191-311.
'3) Cf. au sujet de ce chapitre I du livre I. Zimmermann, opr cit., chap. VI.
Pôle tente ensuite de prouver qu'un prince ne peut jamais être lui môme le chef suprême de l'Eglise dans son royaume. Cette prétention est une théorie nouvelle dans l'hisloii-e, expli(iue-t-il, pratiquement elle n'a abouti qu'à la spoliation des églises en Angleterre. Il n'est vraim«.nt pas possible que le texte de la première épîtrc de Saint PieiTe : h Soyez donc soumis à toute créature humaine à cause de Dieu et au roi comme étant le premier de tous » (1), permette de conclure à la suprématie spirituelle du roi. (2)
Le traité de Sampson sur la véritable obéissance (3) fournit à Pôle l'occasion d'un long développement. En termes vifs et précis il en critique la boursouflure et la faiblesse de logique et oppose aux déductions toutes scolastiques de l'évêque de Chichestcr ces lignes adressées au roi : « J'ai reçu le livre de votre champion Sampson. Sampson a une très longue lance (4). Armé de cette arme hors de proportion, il nest pas un Samson (sic), mais un Goliath, qui sort du camp pour provoquer les fils d'Israël, les enfants de l'Eglise. Sampson n'est pas un champion loyal, il veut se saisir de moi par ruse. Pourquoi met il tant de prolixité à prouver l'honneur dû aux rois ? Personne ne nie qu'ils ont droit à être honorés, mais lui veut qu'on les honore d'une façon spéciale. Sampson est un prêtre qui trahit son maitre, c'est un Judas. Il s'est vendu pour quelques deniers. Il désirait l'évèché de Norwich et il n'a obtenu que celui de Chichester, beaucoup moins rémunérateur. Sampson
(1) Pôle, De Unilute, L. I, cb. 2. — Ep. de S. I^ierre, chap. II, v. XIII.
(2) Id. L. I, ch. 3.
(3) Sampson, op. cit. distinguait sophistiquement un amour de Dieu |)our l'iiomme et un amour de l'homme pour sou semblable. De l'union de ses deux amours découlerait laniour de l'honnnc pour Dieu qui consiste à observer les conunandements divins, l'armi ces commandements se trouve celui d'honorer le roi, c'est-à-dire de croire et do pratiquer tout ce que le roi dit et ordonne.
(4) Pôle voulait par ces mois faire allusion à l'inlroductiou du livre de Sampson qui est déniesurémeul longue.
n'est pas un Hercule. Il peut néanmoins jouer le rôle d'un Cacus. Il traîne par la queue clans les cavernes du roi les brebis du Ciirist. Mais les brebis peuvent bêler et Hercule s'éveillera. »
Cette seule citation, un peu longue, fait connaître le ton général du traité.
Après avoir ensuite démontré qu'il était honteux pour un théologien comme Sampson d'ignorer que le Christ est venu sur terre pour y établir son royaume (I),Pole afTirme que la direction et le gouvernement de l'Eglise n'appartiennent pas à la puissance séculière, mais aux prêtres, selon l'enseignement même de l'Ecriture-Sainte (2. et le témoignage de l'histoire (3). L'autorité des prêtres est non seulement indépendante des rois, mais elle est d'une essence beaucoup plus élevée (4) ; aussi la conclusion essentielle aux yeux de Pôle se résume-t-elle ainsi : Le peuple anglais ne pouvait pas donner au roi la suprématie spirituelle puisque l'Angleterre n'est qu'une portion delà communauté chrétienne. Cette fraction n'a nulle autorité pour détrôner le vrai représentant du Christ sur la terre, le Pape, et ne peut élever son propre roi au rang de chef. S'il en était autrement, cela équivaudrait à légitimer la révolution et à justifier tous les schismes et toutes les sectes de l'Eglise.
Dans le deuxième Livre, Réginald Pôle établit qu'au témoignage de l'Ecriture et des Pères le pontife romain est bien le successeur de Pierre et le vicaire du Christ. Puis il en vient, pour la détruire, à l'affirmation de Sampson que « si Pierre était présent, il condamnerait comme usurpée la puissance revendi([uée par les papes et ne reconnaîtrait pas pour ses successeurs les mauvais papes. » L'argumentation serrée de Pôle sur ce point est à reproduire. « Si un mauvais pape, dit-il, n'est pas le successeur
(1) Pôle, De Unilaie, 1. I, eh. 4.
(2) Id. 1. I, eh. o.
(3) M. 1. I, eh. 6.
(4) 1(1 1. I, ch. 7-8. Pôle explique que s'il eu était ainsi dans les premiers siècles chrétiens, cela s'entend à plus forte raison d'une Eglise parfaitement organisée.
de Saint Pierre, si ceux-là seuls qu' possèdent les vertus du prince des Apôtres sont les légitimes pasteurs, l'Eglise a cessé d'exister. Qui peut revendiquer pour soi la sainteté des Apôtres ? Mais alors môme que Sampson ne prendrait pas ses paroles dans un sens aussi strict et se contenterait d'une vertu moyenne, la succession régulière n'est pas davantage assurée, elle dépend du hasard. Sur dix évoques, il s'en trouve régulièrement un de mauvais. Pourquoi Sampson s'indigne t-il tant qu'il y ait eu de mauvais papes ? I^ourquoi les fait-il désigner par Saint Pierre comme des imposteurs inaptes à sa succession ? Sampson parle de l'asservissement de l'Eglise anglaise et du joug que Rome a fait peser sur elle, mais lorsqu'on lui demande ce qui garantit présentement la liberté de l'Eglise d'Angleterre, lui et tous ceux qui pensent comme lui se taisent, soupirent et n'osent répondre. Il n'est nul besoin de discourir longuement, les faits parlent assez haut et disent à tous que l'Eglise anglaise a sous son nouveau chef payé plus d'impôts en trois ans et supporté des charges plus onéreuses que sous tous les papes durant de nombreux siècles et cela parce qu'elle a rejeté non pas le pape seulement, mais le Christ lui-même (1).
A l'appui de sa thèse sur la primauté romaine. Pôle cite aussi divers passages de la Bible et ruine comme contraire à la tradition etàl'histoirele faitque Saint Pierre ne s'était jamais attribué à lui-même semblable primauté (2). Saint-Pierre a bien été le pasteur suprême (3), explique Pôle dans ce second livre qui, sans présenter des caractères très originaux, est un modèle d'argumentation solide, claire et facile.
La partie théorique ayant ainsi été abondamment exposée au début du traité, le troisième livre s'adresse plus directement au roi et l'auteur se demande si toute son œuvre de raisonnement n'est pas rendue inutile par le caractère même de celui à qui il écrit. Suivant une habi-
(1) Pôle, De Unilate, 1. H, ch. 1.
(2) /(/. 1. II, ch. 2-3.
(3) Id. 1. II, ch. 4.
tude chère, il emploie, pour présenter Tobjection qu'il se fait ainsi à lui-même, le style imagé de la comparaison ; « Qui songerait, dit il, à verser du vin précieux dans un vase resté longtemps vide sans prendre la précaution de purifier ce vase tout d'abord ? Ce vase, ô Roi. c'est votre cœur inaccessible à la vérité, car toutes les saines pensées se sont enfuies en même temps pour faire place à un dépôt d'idées fausses. Je vois que je me suis lourdement trompé en esspyant de vous convaincre de la vérité avant de songer à purifier votre cœur qui, rempli de pensées corrompues, était incapable de recevoir les vérités salutaires que j'ai tenté d'y verser. Je dois donc avant tout vous prier de vous préparer vous-même à être un vase digne de recevoir la vérité. Mais comment obtenir cela, puisque vous aspirez à posséder la vérité si abondamment que vous puissiez la communiquer aux autres et comment pouvez-vous recevoir des leçons de quelqu'un, vous qui enseignez les autres ? Ainsi que je l'entends dire, ou prend conseil de vous dans les questions spirituelles, comme si vous étiez un apôtre et on adopte votre façon de voir. Je ne puis que me lamenter que vous n'aperceviez pas dans quelles ténèbres vous vous trouvez vous-même, alors que vous vous croyez capable de parler au nom de Dieu sans avoir son esprit, alors que vous vous imaginez être appelé par lui à édifier l'Eglise en Angleterre. » (1)
Ces phrases sont dures et pleines d'ironie. Pôle, un peu plus loin, n'hésite pas à s'étendre avec détail sur la malheureuse passion du roi pour Anne Boleyn, cause de ses tardifs scrupules de conscience vis-à-vis de la reine légitime et il insiste sur l'enchaînement de ces questions toutes personnelles au roi avec la desiruction de l'unité de l'Eglise, la création d'une Eglise nationale anc-laise et la prétention du Souverain d'usurper le titre de chef de l'Eglise [i). Le ton s'élève alors très haut et Pôle, sans avoir pourtant aucun caractère ecclésiastique, se croit
(1) Id. 1. III, ch. 1.
(2) Id. ]. III, ch. 2.
autorisé à adresser à son royal cousin des remontrances énergiques où les citations et les comparaisons bibliques s'entremêlent.
Après avoir longuement commenté l'histoire scandaleuse du divorce, il ajoute en cfTet ces mots : « Quelle douleurce fut pour tous les gens de bien, quelle joie pour "^atan ! Quiconque eut connaissance deces faits crut que Dieu vous avait livré au démon et lui avait permis de se moquer de vous, comme vous vous étiez moqué de la loi divine. La prophétie d'Habacuc s'accomplissait .• Les princes seront sa risée. »
« Vous avez sous les prétextes les plus frivoles fait disparaître les nobles de votre royaume, vous avez rempli votre cour de gens tarés auxquels vous avez tout permis. Et que dire des boucheries, des barbares exécutions qui ont fait de l'Angleterre, si je puis m'exprimer ainsi, l'abattoir des innocents. Les personnages les plus saints et les plus purs ont été, pour des crimes nouveaux inventés par vous, mis à mort de la façon la plus révoltante et la plus inouïe. Le doux évêque de Rochester, Tincomparabie More, le savant Reynolds et tant d'autres ont été les victimes de votre rage insensée et perverse. Dans leur supplice, aucun tourment, aucune insulte à leur religion ne leur ont été épargnés. Toutes les nations ont verse des larmes en apprenant ces horribles tragédies et même en ce moment je sens à ces souvenirs mes yeux se mouiller de pleurs. Et c'est vous qui affirmez que le pape ne peut être, en raison de ses faiblesses morales, le chef de l'Eglise ? »
Pôle fait alors une sai issante application delà parabole d'Isaïe sur la vigne. Henri VIII a, de ses propres mains, reculé les limites du champ, renversé les haies protectrices, rempli la vigne de ronces et d'épines, endurcissant son âme contre les rosées du ciel, contre la divine miséricorde. Puis, s'arrètant dans ses comparaisons, l'auteur dit ne plus vouloir parler par énigme et directement s'adresse ainsi au roi sans craindre le rappel de certains événements politiques dont les Tudors n'aimaient guère à se souvenir :
« Quel plus sûr espoir y a-t-il pour votre royaume et
pour votre sécurité personnelle que cet accord unanime de vos sujets à vous accepter et à accepter votre héritière légitime ? Quel autre que vous a entrepris de rompre cet
accord? Quel père a jamais tenté de priver sa fille
légitime de son héritage pour le faire passer à l'enfant d'une concubine ? Le roi. votre père, fut peut être trop attentif à écartertous lesobstaclesqui pouvaient empêcher l'accession de ses enfants au trône, mais il ne fut pas assez perspicace pour prévoir que vous seriez le premier à mettre des entraves à lasuccession de vos propres enfants. Ah ! si votre père revenait sur terre, s'il pouv.iit me voir, moi le neveu do celui qu'en dépit de son innocence, il fit mourir unii{uement parce qu'il était trop près du trône et pouvait devenir plus tard un obstacle pour sa propre descendance (1). s"il pouvait me voir, dis-je, moi le rejeton de cette maison qu'il redoutait comme un danger, défendre sa succession, tajidTs que vous, son fils, vous vous elforcez de la détruire avec tant d'âpreté, que penserait-il ? »
C'est donc sans ménagement aucun que Pôle traduisait sa pensée et ceux qui pourraient l'accuser d'avoir en certaines circonstances fait preuve d'un esprit un peu timoré et craintif'au cours de ses premières années snnt obligés de reconnaître l'élévation et la fermeté de son langage.
Lorsqu'il consacre le chapitre quatrième de ce livre III à More, témoin contre le roi, il savait bien ([uécrire le panégyriijuc de ce martyr, c'était torturer Henri 'VIII. (2)
(1 C'est là une allusion au meurtre par Henri VIT. père du roi, du jeune comte de Warwick, frère de la mère de Réginaid Pôle, uniquement coupable d'être par sa naissance le plus direct héritier du trône anglais.
(2) Pôle, (Jr Unit. 1. III. ch. 4. Après avoir décrit l'exécution du martyr Thomas More, Réginaid Pôle lance cette émouvante aposlropiie à l'Angleterre : « .Mon cher pays, quels furent tes sentinu'iils lorsque tu vis condamner cet homme? .'\s-tu compris i|U''lle perte irréparable c'était pour toi que sa disparition ? Oui, si l'Angleterre avait compris quelle gloire, quel appui elle perdait en lui, elle l'aurait pleuré plus qu'une veuve ne pleure son lils unique, plus qu'une armée ne pleure son général... Son pays l'avait comblé d'honneurs, mais Dieu lui avait donné
Les dernières parti<'s du ir.iito ne sont pas moins captivanlesel prouvent la même courageuse franchise, le même dédain de la colère royale (I). En vrai révolutionnaire, Pôle y rappelle que la monarchie, olTice qui peut être enlevé à un indigne, n'apparlient pas nécessairement aune dynastie. Cette opinion qu'un prince pouvait être déposé pour raison de mauvaise coniliiite était courante au XVI « siècle, et il est intéressant de lesoulignerpar cet exemple. Ainsi s'explique rcnergi(|ue et vigoureuse indignation que Pôle exprimait en ces propres termes :
« L'Angleterre est-elle un.' autre Turquie qui doive être gouvernée par le glaive ? Toutes les fois que les Anglais ont été opprimés, ils ont combattu leur roi. Ils l'ont forcé à rendre compte de ses dépenses insensées. Ils l'ont tnis de côté quand il a violé la Constitution. En lui accordant la couronne, ils se sont réservé le droit de maintenir leurs vieilles libertés et d'avoirtoujnurs un œil ouvert sur son
administration Toi. ô njon pays, tu es tout, le prince
n'est que ton serviteur el ton iristrument. Ranime en toi ton vieil esprit et les amis ne te feront pas défaut. L'Empereur, le plus grand des monarques, ne te refusera pas son appui. S'il était déjà équipé contre le Turc et sur le point d'établir sa domination sur le Bosphore, j'irais vers lui et je lui crierais : Tourne tes voiles et poursuis un ennemi de la foi, un hérétique plus dangereux que tous ceux de l'Allemagne. Mon pays oppressé te réclame, ô
bien davantage. Qu'avait il qu'il ne lait rendu avec intérêt? Le plus grand des savants de l'An.i^leterre. sans rival en sagesse et en doctrine, il occupa tous les postes honorables non pas tant pour son protil personnel ,ue pour le prolit d'autrui. Il fît du bien à fous et. comme un bon terrain, il prodidsif es fruits au centuple ». Parmi les nombreux ouvrages de valeur écrits sur le chancelier More. cf. notamment Henri lîrcmond le Ihmheuieux Thomas More (1478-îo3o), Paris, 1904. dans la collection Les Sainla.
(1) Dans les chapitres 5 et G du livre III, Pôle présente 1 extension prise par l'hérésie comme une conséquence de la conduite du roi. Or. Henri Vlll. en assumant la primauté ponlilicale, s est rendu un objet de raillerie aux yeux de tous.
César, et s'il ne t'attendait pas, il se serait déjàdébarrassé du tyran ». (1)
Ce passage séditieux est suivi d'un pressant appel au ro^ de France pour qu'il ne soutienne plus, lui dévoue au Saint-Siège, un homme que ses crimes ont séparé complètement de la chrétienté, comme la mer sépare son île du reste de l'Europe.
Mais ce n'étaient encore là que des menaces sous la plume de Pôle et le complot, présenté à l'état de projet, pouvait ne pas se réaliser si Henri VIII changeait de conduite et d'attitude. C'est pour cela que Pôle, comme péroraison, s'adresse directement au roi :
« Knfin je me tourne vers toi, ô Henri, comme ton ami, ton médecin, ton ancien favori. Je le dis : Repens-toi, convertis-toi. améliore-toi. Dans la contrition repose l'espoir de l'homme. Je suis ton Nathan, sois mon David. »
Tout ce quatrième et dernier livre, Pôle l'écrivait luimême à Piiuli, n'a d'autre but que d'exhorter le roi à la pénitence et d'essayer de lui montrer la douceur et Tedicacité de cette vertu. C'est un suprême effort empreint à la fois d'énergie, d'affection et d'émotion pathétique [)Our ramener un égaré dans les voies de la justice.
Pourtant le ton général de i'ouvragt- était assez violent pour que les scrupules de Pôle aient retardé son envoi. C'était un réquisitoire complet contre la politique religieuse de l'Angleterre depuis 1528. Aussi, Pôle hésitait il à expédier son manuscrit au roi, qui en avait pourtant très expressément souhaité la com[)Osition. Les critiques de ses amis. Contariniet Priuli, sur la sévérité de cert;iius passages, les doutes sur l'elfet que l'ouvrage produirait sur Henri VIII, la crainte surtout que la fureur du roi ne se déversât sur ses parents et amis restés en Angleterre, tout contribuait à jeter Réginald Pôle dans le trouble
Deux incidents enfin le décidèrent à envoyer son traité à Henri V'HI :1a mortd'Anne Bolcynetlaperte de plusieurs feuillets du manuscrit, ceux piécisémentoù Pôle insistait
(1) Pôle, de Unit. 1. 111. ch. 7. D'après Pôle, Henri VIII serait un ennemi plus redoutable de la chrétienté que le sultan de Turquie.
plus fortement sur les crimes du roi. Tl crut un moment qu'un espion d'Henri VIII les lui avait dérobés, mais ces feuilK'ts se retrouvèrent plus tard à Rome dans les papiers de Contarini.
Plus encore que cette dispersion de son manuscrit, la mort tragique d'>A.nne Boleyn, décapitée pour adultère le 19 mai 1536 (1), parut à Pôle une occasion opportune pour tenter de ramener son cousin dans le chemin du devoir. Aussi expédia-t-il tout de suite à Londres un de ses fidèles serviteurs, Michel Trockmorton, en lui confiantson œuvre. Des ordres formels avaient été donnés au porteurpour qu'il remit le manuscrit au roi en mains propres, car l'ouvrage était pour le roi seul et Polo affirmait n'avoir pas le dessein de le répandre au dehors. Il s'était même abstenu, disait-il, de le communiquer au Pape.
Trockmorton quitta sans retard Venise le 27 mai 15;^6. Il n'était pas sans inquiétude sur sa sécurité personnelle. L'élévation de Pôle au cardinalat, dont il était question, pouvait être décidée par le Pape durant son absence. Il supplia son maitre, si elle se produisait, de la garder secrète jusqu'à ce qu'il eût quitté sain et sauf le sol anglais. C'était la plus élémentaire des prudences pour qui était au courant de ce qui se tramait journellement en Angleterre à ce moment-là.
Quel accueil Henri VIII allait il faire à ce messager? Tout permettait de croire qu'il serait incapable de comprendre les sentiments élevés qui avaient guidé Pôle dans sa rédaction et qu'il y trouverait de nouveaux motifs d'inimitié à l'égard de son auteur. La suite des événements se chargera de le démontrer.
(1) Henri VIII s'était vite lassé de sa nouvelle femme, .Anne Boleyn Plusieurs scènes de jalousie éclatèrent. Elles furent suivies de l'inlernenienl de la reine à la Tour, en mai 15^ÎG ('ondamnée à mort pour crime d'inceste avec son frère Lord Rochford et d'adullère avec quatre autres personnes par un tribunal de 26 pairs présidé par son oncle, le duc de Norfolk, Anne Boleyn fut décapitée.