‹ Un prince anglais, Cardinal-Légat au XVIe siècle Réginald PoleChapitre 32 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Pole part pour Rome et devient Cardinal

En adressant au roi crAngleterre le De Unilate, Réginald Pole répudiait les procédés intéressés des courtisans et il prenait nettement parti contre Tabusive autoi-ité de son cousin. Ce fut alors ;!vec une légitime anxiété qu'il attendit le résultat de sa franchise. N'aurait-il pas su enfin éveiller dans lecœurendurci d'Henri VIII le remords salutaire ?

Dès le 15 juin 1536, le roi et son minisire Cromwell lui demandèrent de rentrer en Angleterre sous prétexte qu'il avait à y intervenir dans un grand nombre d'affaires plus faciles à traiter verbalement que par écrit (1).

Henri dissimulait Tamère décci)tion que lui avait apportée la réponse attendue. Il faisait écrire par son ministre qu'il excusait volontiers les reproches de son cousin. Sans doute il n'approuvait pas tout le contenu de sa longue lettre; il l'avait lue pourtant sans aJQjreur, persuadé qu'il était de l'affection et de la bienveillance respectueuse qui l'avaient dictée. Pourvu que Pole ne montrât à personne son écrit le roi était tout disposé à entrer en discussion avec lui et à renoncer à sa façon de voir si les arguments allégués le pouvaient convaincre. Rusé comme toujours, Henri VIII faisait ajouter qu'il n'exigeait pas absolument le retour de Polfî, mais demandait la destruction immédiate de son oeuvre et la promesse écrite et formelle qu'il ne publierait rien désormais contre la personne du roi ouïes lois du pays. Dans ce cas. le jeune

(1) Quirini, op. cit. t. I. p. 75, p. 435.

hoiniiie serait à l'iibri des pénalités, qui frappaient tout p.a-lisan des doctrines qu'il soutenait, il conserverait ses bénéfices et resterait libie de fixer lui-même le lieu de son séjour.

Quinze jours après la réception de ces avis cauteleux, Pôle se décida, le 15 juillet, à répondre au roi par un refus formel de revenif en Ang-leterre. Sa prudence n'avait riend'excessif et il devait plustard. pour justifier sa conduite, se comparer à un renard madré qui aurait vu beaucoup d'animaux pénétrer dans l'antre du lion sans qu'aucun en sortit.

Mais ce- refus de rentrer en Angleterre ne devait pas tarder à mettre Pôle dans une situation difficile vis-à vis du Pape. Sollicité déjà à diverses reprises par ses amis de se rendre à Rome, il avait toujours évité avec soin de répondre à ces invitations par une acceptation catégorique.

Le courrier, qui emportait sa lettre à Henri VIII, n'était pasencore en route lorsqu'il reçut, le 19 juillet, de Paul III un nouvel ordre de venir auprès de lui. L'appel, cette fois, était sans réplii^ue. Le Pape, qui ne le connaissait pas encore perr^onnellement, le mandait à Rome « en vertu de la sainte obéissance» (1) pour l'employer, en conpagnie de quelques autres savants, à la réforme de l'Eglise, ce sujet si souventabordé dans le cercle padouan. C'était, disait le pontife, le cardinal Contarini qui. en lui parlant de TetTet produit par le De Unitate sur Henri VIII. lui avait trop vanté les qualités de son ami pour que la papauté se privât de son assistance et de ses conseils dans des questions difficiles et importantes. (2)

Comment se dérober à .semblable invitation si pressante ? Pû!e était partagé entre la crainte de déplaire à Henri 'VIII et celle de desobéir à celui qui, à s s yeux, était sans conteste le chef de l'Eglise. Il n'avait jamais voulu rompre ouvertement ;ivec son souverain. La réso-

(1) /// virtute qnnque sancUe obcdienliie tibi hoc mandamus* tels étaient les mots mêmes employés par le Pape.

(2) Quirini, op. cit. t. 1. pp. 464-466 etsuiv.

lution qu'il prendrait d'aller à Rome ne pourrait, il le savait, qu'amener ce résultat. Aussi, le 27 juillet, dans sa réponse au Pape, lui fait-il part de ses hésitations et, tout en louant Paul III de son dessein de convoquer un concile général, il exprime ses regrets qu'on ait fait appel à lui dont le seul désir est de vivre dans une situation privée. De plus, et c'est la pure vérité pour qui connaît bien son caractère, Pôle confesse sa préoccupation et son inquiétude, en acceptant l'invitation du Pape, de causer un profond déplaisir au prince envers qui il a toutes les obligations qu'un sujet peut avoir envers son souverain ou un enfant enveis son père.

D'autre part, pour bien prouver à Henri VITI qu'il n'était pour rien dans la démarche du pontife romain, il s'empressa de lui dépêcher Michel Trockmorton porteur des copies du Bref de Paul III et de la réponse qu'il y faisait.

Trockmorton, qui avait ordre, sa mission terminée, de revenir aussi promptement que possible en Italie, fut chargé en même temps des répliques de Pôle à Cromwell et aussi aux arguments que son ancien chapelain, Starkey et révoque de Durham, TunstaU, lui avaient fait parvenir après lecture de son De Unitate.

Si le roi, en effet, s'était abstenu d'entrer directement en controverse épistolaire avec son cousin au sujet du de Unitate, i\ avait cependant confié l'ouvrage à deux de ses conseillers, Starkey et Tunstall, avec mission sans doute de répondre (1). Ceux-ci, frappés de slupeuràla lecture d'un traité si audacieux, à leurs yeux, dans la forme comme dans le fond, s'étaient empressés d'écrire à l'auteur leur sentiment.

(1) Cutlibert Tunstall, bâtard de la noblesse de Lancashire, avait été étudiant à Oxford en 1491, puis à Cambridge et à Padoue. Il occupa divers postes en Angleterre, fui chargé de missions diplomatiques auprès de l'Empereur, devint évéque de Londr. s en 1512, de Durham en 1330. Il fut avec More, Linacre et Colet, ses amis, un des chefs de la Renaissance anglaise. Savant, théologien, linguiste et mathématicien, il passait pour être très versé dans le droit et avait une réputation de bon diplomate.

Starkey s'était iiulig-né de l'ing-iatilude du jeune homme et avait blâmé vivement la présomption qui lui faisait dire que se séparer de Ronic, c'était romj)re avec l'unité de l'Eglise. Il soutenait ensuite vis à visde Pôle querefuser de reconnaître la suprématie papale n'était pas refuser d'admettre la doctrine de S. Pierre car, à son avis, la suprématie était une usurpation postérieure des papes. Toute sa lettre, fort longue, était pleine de détails qui voulaient être in-ohants sur le bon droit d'Henri VIII (1). Starkey y prcaail la défense du roi et cherchait à démontrer la grande responsabilité qu'encourrait Pôle en défendant les prétendus privilèges du Pape.

« Ne croyez-pas, lui disait-il, servir réellement la cause du Christ en assumant le rôle de défenseur de la puissance religieuse du Pape. Je crains qu'au contraire vous ne trahissiez le Clirist. Car n'est-ce pas trahir le Seigneur Christ que de désobéir aux ordres légitimes du prince, qui a si généreusement contribué à votre éducation ? Ne deviez-vous pas vous employer au service de votre patrie ? Ne deviez-vous pas remplir envers vos amis les devoirs" de Thonnêteté ? Vous dites que votre roi et votre patrie ont renié le Christ. Insensé que vous êtes puisque vous confondez le Pape et le Christ. Pour moi, j'ai l'espoir que cette séparation d'avec le Pape nous amènera à une union plus intime avec le Christ. »

Sans ménagement, Starkey adressait ensuite en conclusion des reproches à Pôle sur sa conduite : « Vous vous êtes comporté comme un homme sans cœur en abandonnant pour de futiles motifs votre patrie, vos parents et un si excellent prince. J'attribue cet égarement

(1) Starkey écrit notamment cette justification de linterventiou séculière dans les questions religieuses : a Un prince chrétien, en vertu de son titre et de ses obligcilions. a la charge de garder, de protéger, de surveiller non seulement tout ce ipii est du ressort de la vie et de l'ordre civils mais aussi tout ce qui concerne les doctrines religieuses et la hiérarcliie ecclésiastique. Dans un Etal clirétien, il n'y a pas deux pouvoirs, un pouvoir civil et un pouvoir religieux, il n'y en a (|u'un. »

à linconscience ; elle est, d'après Platon, la source de toutes les erreurs » (1)

Les mêmes pensées se retrouvaient, sous une forme un peu plus modérée, dans la lettre de Tunstall. D'après celui-ci, Pôle n'avait pas le droit d'attaquer l'enseignement unanime de tant de savants de l'Angleterre et s'il avait d'ailleurs étudié l'histoire des premiers conciles,, il se serait convaincu du peu de fondement qu'ont les prétentions de révéque de Rome. (-2)

C'était donc surtout la question romaine, plus que la procédure du divorce royal, qui retenait l'attention des ecclésiastiques anglicans. Ils sentaient que leur compatriote, subissant l'influence du milieu, s'était peu à peu. séparé d'eux depuis son séjour en Italie pour incliner chaque jour davantage vers la thèse romaine.

Quels développements nouveaux les divers textes de Foie contenaient ils ? La seule réponse à Tunstall, datée du l^"" août 1536, suffît à les résumer. Pôle, dans cette lettre, réfute point par point toutes les objections formulées par son correspondant contre le de Unitcite et démontre leur futilité et leur mauvaise foi. Il se justifie surtout du reproche de violence que Tunstall lui adressait, car cette violence consiste tout juste à avoir mis sous les yeux du roi les blessures qu'il avait faites à son âme et à indiquer les remèdes qui pourraient encore les guérir (3).

Surpris d'ailleurs de la conduite équivoque de l'évèque de Durham, en qui jusque-là il avait une certaine con-

(1) Strype, Memorials relut Ing chiefly toreligion and (hc reformaiion of it. Londres, 1721. App. n. LXXXI.

(2) Tunstall conseillait à Réginald Pôle de détruire son ouvrage pour éviter qu'il ne tombât entre des mains étrangères. Burnet. History of the Refonnalion. t. VI. p, 177.

(3) « N'était-il pas grand temps de parler, dit Pôle, alors que le roi avait fait tout au monde pour brouiller et rendre ennemis les deux plus grands pouvoirs qui soient sur terre, le Pape et l'Empereur ; alors surtout qu'il avait mis cruellement à mort ses meilleurs conseillers, entre autres More et Fisher "? » — Cf. Strype. op. cit. App. n. LXXXIII.

fiance, Réginald Pôle s'en explique nettement peu de jours après dans un courrier adressé de llavelone à son ami Contarini : « Si je puis ajouter foi à la lettre de Tunstall, écrit-il, je n'ai jamais été plus profondément déçu, car je l'avais toujours cru fort zélé pour la religion. Or, il combat ma foi ou plutôt la foi de l'Eg-lise en l'autorité du Pape, qu'il souhaite voir totalement détruite ».

Dans sa détresse de sentir se briser les liens qui le rattachaient à son souverain et à ses compatriotes, Pôle, de plus en plus, se i;i|i[U"ochait dos fidèles amis qu'il s'était laits en Italie.

C'est Contarini <iui, très sagement, l'avait dissuadé de rentrer en Angleterre en lui faisant facilement partager sa f.tçon de voir. Pôle s'était bien rendu compte, en efîet, qu'il .uraitété insensé de se mettre entre les mains du roi et de revenir clans un pays où les lois punissaient de mort une foi qui, disait-il, lui était plus chère que la vie. Le sort qui l'attendait, s'il avait eu la naïveté o.i la faiblesse d'obéir aux injonctions d'Henri VIII et de Cromwell, n'était que trop certain. C'était bien l'opinion générale. L'ambassadeur espagnol Chappuys ne s'y trompait pas, lorsque, dès le 23 juillet, il écrivait ironiquement à Granvelle, en parlant de Pôle : « Le roi le fera cardinal, comme il la fait de l'évèque de Rochester à cause du livre qu'il a écrit en faveur de l'autorité papale. » (1)

Mais Pôle, s'il avait pris son parti de différer son retour en Angleteire, ne se hâtait pourtant pas de partir pour Rome, malgré l'insistance de Contarini ("21. Il agit, alors, comme si de toutes ses forces il eût voulu inconsciemment réagir contre le courant irrésistible qui, depuis l'envoi à Henri VIII de l'énergique plaidoyer du « de Unitate », l'entraînait fatalement vers Rome.

(1) Allusion au martyre de John Fislior, pv(^qucde Rochester <14D9-153y), cf. Th. Bricïgett, Lifeof IH. John Fisher. Loudon,l8S8.

(2; Cf. Quirini t. 11, 32. Lettre de Contarini ù Pôle.

Il prolongea d'abordson séjour à Ravelone, petite localité «ituée dans les montagnes, près de Padoue, qu'il appelle « son paradis » tant la vie paisible qu'il y menait était de son goût. Puis de Venise, le 31 août, il annonce bien à Contarini sa décision de se rendre à l'appel du Pape, mais tout aussitôt, il exprime son désir de mettre quelque délai dans son voyage car la prudence l'engageait à attendre auparavant le retour de Londres de son messager Trockmorton. Son projet, ajoutait-il, était aussi de voyager dans la compagnie choisie des évèques de Vérone et de Chieti, Giberti et Caraffa, avec qui il se proposait de passer par Vérone et la Toscane. Son seul regret était que « notre abbé », celui de San-Giorgio de Venise, Gregorio Cortese, ne pût être de la partie (li.

Pôle, dans cette même lettre, communiquait à son ami quelques nouvelles d'Angleterre reçues par l'entremise de l'ambassadeur en France, Wallop. Il s'agissait de nouveaux crimes d'Henri VIII et notamment de la condamnation à mort de Lord Tiiomas Fitzgerald, comte de Kildare, et de plusieurs de ses oncles. Le premier, en Irlande, ce seigneur avait courageusement défendu l'autorité pontificale et, sur la promesse du pardon, s'était ensuite livré à la merci du roi. triste exemple de méditation pour Pôle aux heures où il pouvait regretter sa décision de rester loin de sa patrie et de ses parents (2). Pourtant, malgré ces abus de pouvoir, Pôle se refusait encore à croire à l'intransigeance d'Henri VIÎl et confiait à Contarini son espoir que le roi, dans cette occasion, se montrerait miséricordieux car l'exécution de ces seigneurs serait autrement une injustice par trop criante. Po!e ajoutait qu'il avait aussi reçu quelques dis-

(1) Gregorio Cortese était atlendii en Ombrie par l'archevêque de Salerne.

(i) Les cinq oncles de Thomas Fitzgerald avaient partagé sa condamnation. De même, un frère du duc de Norfolk avait été condamné à mort pour avoir secrètement épousé une fille d'une reine d'Kcosse.

sertations sur des sujets religieux imprimées en anglais. Il reconnaît y avoir trouvé peu de divergence avec la doctrine catholique, sauf en ce qui touche l'attribution de l'autorité au roi, « ce dont il est difficile de dire si c'est plus fou qu'impie... » Il est question, disait-il, du sacrement, de l'invocation des saints et du Purgatoire à peu près comme on en parlait autrefois. Et I*ole terminait son commentaire par cette réflexion : « La miséricorde de Dieu a protégé la foi du peuple », sans avoir, semble-t il, compris que riicrcsie est d'autant plus dangereuse et propre à se répandre facilement que les points de divergence sont moins apparents (1).

Comme son messager Trockmorton tardait à venir le rejoindre, Pôle quitta Venise à la fin de septembre et se mit en route pour Rome. Ce fut à Vérone seulement que Trockmorlon le retrouva II lui rapportait d'Angleterre plusieurs le tires pleines d'invectives et d'arguments propres à le déconcerter et à le détourner de son voyage à Rome. Cromwcll, écrivant au'nomdu roi, était surtout menaçant. Tunslall, sur qui pression avait du être faite par le ministre, s'efforçait lui aussi de dissuader RéginaldPole de serendre à Rome et de lui prouver longuement qu'il était plus tenu d'obéir aux ordres du roi qu'à ceux du Pape.

Toute celle rhétorique laissa Pôle insensible et n'eut aucune prise sur son esprit, mais deux autres lettres apportées aussi par le même courrier lui transpercèrent le cœur. Il confesse qu'elles ébranlèrent pour un moment sa résolution. Sans les bienveillants et affectueux conseils de ses compagnons de route elles l'auraient même peut-être décidé à abandonner ses projets de séjour à Rome. Ces lettres étaient de sa vieille mère, la comtesse de Salisbury, et de son frère aîné Lord Montague.

a Mon fils Régînald, lui écrivait Marguerite Pôle, je vous envoie la bénédiction de Dieu et la mienne, bien que mon espérance de trouver en vous ma consolation se soit changée en douleur. Hélas, comment par votre folie aî-je

(1) C'est là une allusion à la publicalion des six articles. Cf. Quirini, 1, 4iJ8.

pu recevoir le message que m'a tout dernièrement communiqué votre frère..? Croyez-moi, mon cher Réginald, ni la mort de votre père, ni celle d'aucun autre de mes enfants ne pouvaitm'êtrc aussi sensible que de vous savoir dans la disgrâce de sa Majesté. Sur mon âme, je vous conjure de prendre une autre voie et de servir votre maître, comme c'est votre devoir, à moins que vous ne vouliez être la confusion de votre mère. Vous parlez d'une promesse que vous auriez faite à Dieu. Mon fils, c'était de servir ce Dieu et votre prince. Si vous ne servez ce dernier avec toute votre intelligence et de toutes vos forces, je ne crois pas que vous puissiez plaire à Dieu. Je prie le Tout- Puissant de vous accorder la grâce de servir votre prince fidèlement ou sinon de vous prendre en sa miséricorde. »(1}

« Je ne puis comprendre, disait de son côté à Pôle son frère aîné, qu'une lettre de l'évêque de Rome vous ait décidé à aller passer l'hiver auprès de lui. Si vous agissez de la sorte, il en sera fait de tous les liens qui nous attachent l'un à l'autre... Mais je garde quelque espérance que vous n'offenserez pas Dieu si grandement, (2)

Les termes de ces lettres surprennent. Comment Marguerite Pôle, la femme vraiment chrétienne et religieuse, pouvait-elle critiquer ainsi l'attitude si courageuse de son fils ? On est conduit à penser que ces lettres ne manifestaient pas les vrais sentiments de leurs auteurs. Elles avaient du être écrites, par prudence, pour satisfaire le Conseil qui décachetait toutes les missives envoyées à Réginald Pôle. Peut-être avaient-elles été rédigées sous l'inspiration même du roi. En les examinant avec attention, on remarque d'ailleurs qu'il n'y est pas fait mention de doctrine. La comtesse de Salisbury notamment s'abstient de parler du fond même delaquestion et insiste seulement sur la rupture qui va se produire entre le roi et son fils si celui-ci persiste dans son projet de s'établir à Rome. Elle ne semble pas désirer que son fils revienne pour l'instant en Angleterre, mais souhaite simplement

(1) Cal. of State Papers, Henry VllL, t. Xf, n. 93, lo7. {2} Id. t. XIII., part. II., u.328

qu'il continue à servir son souverain, politique difficile à suivre sans compromis.

Giljerti et Garaffa s'oITorcèrcnt de démontrer à Pôle, fort impressionné par les reproches de sa mère, les motifs qui expliquaient cette lettre. Ils finirent par calmer ses doutes et ses angoisses et le persuadèrent qu'il importait plus SI la gloire de Dieu et au bien de son pays d'obéir à une autorité telle que le Pape.

Convaincu, Pôle, après une lutte intime dont la violence et ramertumc se devinent, poursuivit son voyage. Il se sentait dans l'obligation de plaire à Dieu plutôt qu'aux hommes. C'est ce qu'il idierche à prouver de son mieux en répondantàsa mère et à Tunstall. Celui-ci lui avait envoyé un « vrai volume » pour employer le qualificatif même dont se servit Pôle. Il prit la peine de détruire tous ses arguments spécieux, dans l'espoir sans doute de ramener dans la vraie voie cet homme qu'il avait aimé.

Quanta Cromwell, il lui écrivit aussi avant de poursuivre son voyage pour lui déclarer avec fermeté que les menaces d'un homme n'auraient jamais aucun effet sur lui, alors surtout que sa conscience était enjeu.

De Bologne, il renvoya Trockmorton qui, en quittant l'Angleterre, avait prêté le serment d'y retourner dès qu'il aurait reçu ses ordres.

Pôle, en écrivant à Contarini tous les détails qui viennent d'être analysés, dit à son ami sa conviction que ses ennemis, furieux de ne pouvoir le gagner par persuasion, allaient, sans nul doute, lui créer des embûches et ne craindraient même pas d'attenter à sa vie. Ces pressentiments devaient bientôt se réaliser (1).

A son arrivée à Rome, vers la fin d'octobre 153G, Réginald Pôle fut très touché de l'accueil paternel du Pape. C'était une manière de consolation dans son exil et le pre» mier fruit de son obéissance au chef de l'Eglise. Paul III, en effet, le logea dans son propre palais et voulut pourvoir à sa sauvegarde comme à tous ses besoins.

Une Commission pontificale avait été établie quelques mois auparavant, le 8 avril, pour préparer en vue du Con-

(1) Quirini. op. cil. t. l.. ji. 483.

cile annonce les points sur lesquels des réformes devaient être adoptées. Réginald Pôle, sans être prêtre, fut, à cause de ses connaissances et de sa situation personnelle, prié par le Pape d'y siéger et il prit bientôt une part active à ses travaux.

Le sujet des investigations de cette Commission était d'importance puisqu'il avait pour objet la réforme même des maux dont soufïrait l'Eglise. Si ces maux s'étaient au cours des âges aggravés dans certains milieux, ils étaient bien connus à Rome mêmeoùbeaucoup d'hommes sérieux, comme les membres de la Commission pontificale, étaientprofondément troublés par les abus qui, peu à peu, s'étaient glissés dans les plus hautes sphères de la curie romaine.

Sadoleto. entre autres, pfTlrmnit que le malaise général dont souffraient l'Eglise et le motule chrétien venait, non d'une malheureuse disposition du hasard, comme certaines gens le supposaient, mais de la désunion, de la haine réciproque et de la malice des hommes, notamment des chefs de la société chrétienne. De l'avis de ce même Sadoleto, dont Régin.ild f'ole partageait si souvent les vues élevées, l'origine et la source de tous les troubles se trou- VJiient dans la papauté elle-même qui, en s'écartant de sa dignité de vie et de ses fonctions primordiales, s'était appliquée aux affaires séculières, avait exploité par avarice les fonctions spirituelles, introduit la corruption dans tous les rangs du clergé et amoindri la foi et la piété parmi les fidèles (l).

Cette sévère critique renfermait à elle seule tout un programme. Pôle était trop désireux d'améliorer l'Eglise romaine, dont il prenait la défense auprès de ses compatriotes anglais, pour ne pas se consacrer entièrement aux projets de réforme à élaborer. Parmi sescollèguesd'étude, plusieurs étaient déjà de ses amis. Nommé président de la Commission après avoir suggéré l'idée de sa convocation, le cardinal Contarini en tenait les réunions presque quotidiennes dans son propre palais. Outre son président,

(1) Dittrich, Contarini, op. cit., p. 355.

cette Commission comprenait l'archevêque de Salerne, Frederico Fregoso (I), plusieurs évêques comme Giberti, Caraffa, Sadoleto, ral)bé In-nédictin Grcgorio Cortese, l'archevêque de Brindisi, Aléandre (2) et le maître du Sacré-Palais, Tommaso I3adia (3). Pôle y rencontrait aussi les cardinaux Simonelta, évoque de Pérouse (4 et Ghinucci, évêque deWorcester.qui s'était réfugié à Rome pour fuir la persécution d'Henri VIII (5). En compagnie de ces hommes savants et réputés, Pôle pouvait tout à loisir s'occuper des questions qui, durant son séjour en Vénétie, avaient si souvent déjà fait l'objet de ses préocupations et de ses conversations. Bien que simple laïque et le plus jeune de cette docte assemblée, il eut pourtant, assurent ses biographes, un rôle prépondérant et ses avis furent souvent adoptés.

Si le Pape avait choisi avec soin, sur les conseils de Contnrini, les membres de la Commission, il les avait aussi obligés sous serment à lui dire toute la vérité, sans égard pour lui-même, pour la Curie ou pour ses prédécesseurs. Sa résolution était donc bien arrêtée de faire disparaître les désordres constatés dans l'administration spirituelle et temporelle de Rome afin de détruire les griefs que les ennemis de la Papauté avaient audacieusement exploités.

(1) Frederico Fregoso, devenu cardinal en 1539, mourut à Gubbio, dont il était évêque, le 22 juillet 1541. Cf. Ciaconius, op. cit. t. m, p. 660. Fregoso connaissait le grec et Ihébreu et composa des méditations sur les psaumes 130 et 145.

(2) Aléandre devint cardinal en l.">36. Il fut envoyé comme nonce en Allemagne et en France et mourntà Home le 1" février 1542, cf., la thèse de doctorat de l'abbé J. Paquier. Jrrùni'' .Méandre (1480-1529). Paris, 1900., cf. aussi Ciaconins. op. cit. t. III, p. 623.

(3i lîadia était nu dominicain originaire de Modène. Il mourut à Rome le 6 septembre 1547. Cf. Ciaconius, op. cj7. t.lll, p. 685).

(4( Le cardinal Simonelta mourut le 1" novembre 1539, après avoir été évoque de Pesaro, puis de Pérouse (cf. Ciaconius, t. m, p. 570).

(5) (jhinucci. chanoine de Sienne d'abord, fut envoyé comme nonce auprès d'Henri V'III. qui lui donna l'évéché de vVorcester. Cardinal en 1535, il fut légat en Allemagne en 1538 et mourut à Rome en 1541. { Cf. Ciaconius, op. cit. t. lll, p. 569.)

Les dt'lé2:ucs pontificaux furent fidèles au programme qui leur clait tracé '1'. Ils ramenèrent à vinîjt huit chefs les abus à signaler. A en croire Beccatelli, toujours bien informé, ce serait Réginald Pôle qui aurait était chargé de rédiger le plan de réforme résumant les délibérations ('2).

En raison de l'influence sur les décisions ultérieures du Concile de Trente de ce rapport, communément désigné sous son titre abrégé de Consiliuin (3), il est opportun d'en rappeler les parties essentielles en se souvenant que Pôle prit une part active à leur rédaction. Cependant, il ne saurait être question ici d'analyser, article par article, les propositions de réforme qu'il contient.

L'idée primordiale est la nécessité de faire cesser les abus qui se sont introduits dans la collation et le cumul di'S bénéfices aussi bien que dans les pratiques romaines concernant l'achat de dispenses pour les mariages, les appels au pénitencier romain, les réserves et les grâces expectatives. En un mot, il est rappelé que la simonie est un péché grave dont il f:uit se corriger au plus tôt. L'épu-

(l ) Viuceut Schweitzer, Beitrage zur Gcschichle Pauls ///.dans la Rnmi^che Qnartahchiift. 2" trim., 1908, croit pouvoir préciser que les membres de la Commissiou commencèrent leurs délibéralious à la lin de novembre.

(2) Celte opinion est courante ; toutefois Schweitzer, op. c'f. croit que ce fut .\Iéandre qui mit la dernière main à ce Cormliuni. élaboré surtout par lui avec le concours de Cortese et de fiadia.

(3) Le litre complet est : Comilium dvlccfonnn C'irdinalijini et alionnn py(pl(i(0)um dr nnendandâ Ecclfi^iâ. Ce rapport confidentiel fut imprimé en 1S38 par Antonio Bla o. 11 tomba bientôt entre les mains des proteslants qui le publièrent à plusieurs reprises. Dans la préface de l'édilion de Strasbourg, le luthérien Jean Sturm disait de ce rapport : « C'est une preuve que nous ne sommes pas en dissentiment avec vous sans de fortes raisons. » Lullier. de son côté, en donna une édition accompagnée de gloses où Rome est attaquée. On trouve le Con.^Hmm dans les Cmw'Ua nmnia (am <i reralia qnam paiticulanade Crabbe. Cologne, 1557, dans Mansi, Sanctoritm f'onc. A'orfl et ampl. CoUectio, 17-8, suppl. t. V.p. 537 et dans d'autres collections. Richard .Moryson, ancien secrétaire de Pôle à Venise, le traduisit en anglais en 1538 : Epi s lin sent to Ihe Cardinale and Prêtâtes that une ajipointed ?;// the Bishop of Rome lo search ont ihe abuses of the Church. Miss Tucker en a donné un résumé dans le n' de juillet 1903 de l'Englhh Historical Revicw.

ration des monastères est vivement souhaitée aussi bien pour les ordres d'hommes que pour ceux de femmes.

L'article qui vise l'importance delà résidence pour les ecclésiastiques fut sans nul doute inspiré ou tout au moins très appuyé parRéginald Pôle car, sa vie durant, ce fut toujours un des points sur lesquels il insista le plus fréquemment. « Y-a-t-il spectacle plus digne de compassion, disent les rédacteurs du ConsiUum ou de la Consultation, que de voir les Eglises presque toutes abandonnées et les troupeaux sous la conduite de mercenaires ?... » Pour remédier à cet abus, un des moyens préconisés était la privation des revenus du bénéfice, punition d'ordre pécuniaire plus sensible peut-cire à l'intéressé que la suspense ou l'excommunication.

Le péril d'hérésie était devenu trop sérieux pour que la Commission négligeât de rap'peler le danger qu'il y avait de parler en public des matières théologiques (1).

Elle ne manqua pas non plus de s'élever contre les ecclésiastiques qui abusaient de la simplicité du peuple pour l'engager dans de fausses dévotions et dans des superstitions.

Mais si les principaux articles du Coîisiiium concernent d'une façon générale les diverses réformes à apporter dans l'Eglise entière, les derniers paragraphes visent plus spécialement les abus remar({ués à la cour pontificale et autour du Pape lui-même. Les membres de la Commission se firent l'écho de la fâcheuse impression que causait aux étrangers leur visite h Rome, critiquant la malpropreté du clergé romain qui n'avait pas honte de célébrer jusque dans Saint-Pierre avec des ornements dont on ne voudrait pas se servir dans les maisons les plus pauvres.

Rome, remarquent encore les rédacteursdu Cûnsilium, est la ville où la débauche s'étale le plus ouvertement.

(1) De même pour ce qui regardait les imprimeurs, cette corporation dont la puissance veiiailde se manifester si récemment encore, devoir, disait-on incombait aux évéques d'enjoindre aux princes et aux magistrats de ne laisser rien imprimer et publier contre les bonnes mœurs (16' abus).

Courtisanes et femmes publiques s'y promènent montées^ sur des mules et accompagnées des gentilhommes des cardinaux, souvent même de clercs, et elles occupent de magniOques demeures. Quel exemple pour les autres villes 1

Persuadés de la justesse de leurs observations, Réginald Pôle et ses collègues espéraient que sous le pontificat de Paul III, l'Eglise redeviendrait « belle et pure comme une colombe et jouirait d'une paix solide ». C'est ce vœu qui est traduit en ces termes aux dernières pages du rapport sous forme d'adresse directe au Pape : « Vous avez pris le nom de Paul c'est un gage pour nous tous, très Saint-Père, qu'à l'exemplede saint Paul, vous serez embrasé de zèle pour cette Eglise. L'apôtre a choisi pour sa part de porter aux paiens le nom du Christ ; vous, nous l'espérons, vous avez choisi pour la vôtre de travailler à ce que ce nom presque oublié revive dans les cœurs et dans les œuvres des chrétiens, dans nos cœurs et nos œuvres à nous membres du clergé. Vous remédierez à nos désordres, vous ramènerez les brebis au bercail et vous détournerez de nos têtes la colère divine que nous avons méritée ».

Depuis l'entrée de Pôle dans la Commission de réforme, les travaux avaient été assez rapidement menés pour que le rapport ou Consilium pût être remis au Pape au printemps de 1537. Paul III s'empressa alors de proposer la réforme en plein consistoire. Mais, ainsi qu'il fallait s'y attendre, les avis furent partagés sur l'opportunité des réformes. Quelques-uns des moyens indiqués étaient trop radicaux pour être approuvés par l'unanimité desmemiDres du Sacré-Collège. La crainte mal fondée de donner raison aux Protestants décida un certain nombre d'entre eux à combattre cette réforme intérieure de l'Eglise. Le cardinal de Saint-Sixte (1), dominicain d'un rare mérite, critiqua sévèrement les prescriptions portées contre les cloîtres dégénérés. Pour lui, la réforme n'était pas opportune. Caraffa, au contraire, la tenait pour si nécessaire

(1) Nicolas de Schomberg, archevêque de Capoue.

qu'on ne pouvait romctlre sous peine de péché mortel. En effet, disait-ii, quand le devoir parle, il n'est pas permis de négliger le bien par crainte de quelques résultats mauvais, toujours à prévoird'ailleursentoutcs choses (1j.

Gependant^ au grand regret de Réginald I^ole si directement intéressé h cette épuration des milieux romains, l'opposition de quelques cardinaux fut assez forte pour que le Pape décidât de ne rédiger encore aucune Bulle sur ce sujet et de laisser au prochain Concile le soin de se prononcer.

Toutefois Paul III, intimement persuadé de l'importance de cette réforme, profita des avis donnés pour mettre ordrj peu à peu et insensiblement à une partie des abus signalés. Il chercha notamment à écarter du Sacré- Collège les candidats incompétents pour donner le chapeau à ceux dont les mérites étaient réputés. C'est ainsi qu'il trouva opportun, dès la fin de l'année 1536, de désigner pour le cardinalat quelques-uns des membres de la Commission. Il pensait à juste titre que l'exemple devait partir de haut et que plus que tous autres, les cardinaux devaient servir de modèle à tous par la rectitude de leur vie.

Son choix se porta sur Sadoleto, Méandre et Caraffa. Mais il crut aussi convenable de revêtir en même temps de la pourpre Réginald Pôle, en raison de ses grandes qualités, de sa science, de sa piété et de l'intérêt personnel qu'il portait au royaume d'Angleterre (2).

Celte volonté du Pape rencontra, semble-til, une universelle approbation. Contarini, qui estimait et affectionnait grandement son ami, y applaudit surtout. Les amlîassadeurs de l'Empereur l'accueillirent aussi avec joie parce que, disaient-ils, cette promotion servirait sans doute à apporter une heureuse solution aux affaires anglaises. Mais plus probablement Charles Quint et ses conseillers se félicitaient-ils de voir Réginald Pôle

(1) Pallavicini, op. cit. 1. IV, c. 5, nn. 3.4.

(2. Les autres membres de la Commission devaient recevoir le chapeau quolcpies années après, à l'exceplion de (îiberti, que sa situation de bâtard empêchait d'obtenir la pourpre cardinalice.

entrer définitivement dans l'Eglise et abandonner par là tout espoir de devenir un jour l'époux de la princesse Marie, fille d'Henri VIII.

L'élu fut le seul à s'opposer au désir du Pape. Déjà depuis quelques mois, Pôle savait que son nom passait pour figurer sur la liste des futurs cardinaux (1), mais lorsque Paul III voulut l'élever à cette haute dignité, il lui représenta que l'heure lui semblait mal choisie. Cette nomination, disait-il, lui ferait perdre toute autorité en Angleterre où l'on ne manquerait pas de le déclarer partisan du Pape et de la cour de Rome. De plus, les biens et la vie des membres de sa famille et de ses amis risquaient d'être mis en péril. Aussi, dans son refus respectueusement catégorique. Pôle supplia-t il le Pontife de différer sa promotion jusqu'à une date plus opportune.

Ces raisons parurent sérieuses à Paul III et il promit de rayerson nom de la liste des élus. « Je fus témoin, écrit Beccatelli à cette occasion, de la joie profonde que celte déclaration procura à Réginald Polc ». Ua revirement se produisit pourtant bientôt dans l'esprit de Paul III. Gagné peut-être par les démarches des ambassadeurs impériaux ou même de son propre mouvement, le Pape, en effet, le jour du consistoire, envoya son camérier secret, Monsignor Durante, prévenir Pôle qu'il eût à se préparer à recevoir immédiatement la pourpre et à se laisser tonsurer, (2) Il faisait appel, là encore comme lorsqu'il l'avait fait mander à Rome, à la vertu de l'obéissance. « J'étais aussi présent, écrit le même Beccatelli, lorsque ce messager se présenta suivi du barbier chargé de faire la tonsure. »

L'ordre du Pape était présenté comme dû à l'inspiration divine. Cette décision im{)révue ne manqua pas pourtant d'affliger très vivement celui qu'elle atteignait, et il ne put s'empêcher de le laisser voir. Mais le temps pressait, l'ordre était péremptoire et exigeait un consentement immédiat. Pôle se soumit et, le "23 décembre 1536,

(1) cf. p. 90.

(2) Réginald Polc revêtit la pourpre sans avoir clé ordonné prêtre. Le fait est loin d'être isolé, mais doit être souligné.

il reçut donc, avec onze autres prélats, le chapeau des mains du Pape, qui devenait ainsi plus étroitement encore son vrai souverain.

Paul III lui assigna à cette époque la diaconie des Saints Nérée et Achilléc, sur la voie Appicnne, et lui donna en même temps, '.our soutenir son rang, une pension mensuelle de 200 écus, destinée à remplacer les subsides qu'Henri VIII venait de lui supprimer (1).

Do nombreuses lettres de félicitations parvinrent .lU nouveau cardinal. Toutes s'accordaient à considérer sa promotion comme un honneur pour le pontife qui l'avait faite et pour le Sacré-Collège. Elles furent toutes reçues par Pôle avec reconnaissance, mais l'une d'elles, celle du doge de Venise, Andréa Gritti, solennellement apportée par l'ambassadeur de la République, Lorenzo Brogadeno, lui fut particulièrement agréable, en raison surtout de l'absence de courriers d'Angleterre, sa première patrie.

« Rien, lui disait le doge, ne pouvait procurer à la République et à moi-même une plus grande satisfaction que la nouvelle... de voire promotion à la pourpre... Un tel choix nous permet d'applaudir à la bonté et à la sagesse du f'ape... Il ne pouvait montrer plus clairement Testime qu'il a de vos vertus qu'en vous plaçant en si belle évidence. Il ne pouvait non plus donner au monde un plus parfait modèle d'un esprit cultivé et d'une vie irréprochable qu'en vous proposant pour exemple. C'est pourquoi nos félicitations sont basées sur le meilleur des motifs : votre mérite personnel qui vous égale à la dignité dont vous êtes investi et vous rend capable de l'exercer pour la cause commune de l'hum.inité. Notre plus vif désir est que le Dieu souverainement h -n et tout puissant... continue de vous combler encore plus que par le passé de ses bénédictions. » En conclusion, \o Doge, au regret de ne pouvoir par lettre exprimer tout ce qu'il ressentait, chargeait son ambassadeur de lui déclarer plus amplement

(1) Pôle devait bientôt échanger ce titre des SS. Nérée et Achillée contre celui des saints Cosme et Damien. Le 12 décembre 1539 en effet, Henri de Rorgia de Candie fut créé cardinal des SS. Nérée et Achillée. (cf. Ciaconius, op. cit. t. III, p. 660).

les dispositions et les sentiments de la République, du Sénat et du Doge à son endroit. (1)

Pôle fut certainement très sensible à cette attention du premier magistrat de Venise, lui qui, depuis son départ d'Angleterre, avait toujours trouvé un si bienveillant accueil sur le territoire de la République. Aussi dans sa réponse fait-il avec complaisance allusion au séjour qu'il a fait dans les Etats Vénitiens, sa seconde patrie, y jouissant davantages qu'il ne pouvait trouver nulle part ailleurs, surtout dans son propre pays. Après avoir intislé sur les obligations personnelles qu'il a envers la République, il assure le Doge et le Sénat qu'il sont parfaitement en droit d'attendre de lui le dévouement et raffeclion d'un sujet vénitien. (2^

Sans scrupules de conscience, le nouveau cardinal pouvait, en elïet, chercher une patrie plus hospitalière pour lui que celle où il était né. Son entrée dans la Curie romaine était vue de mauvais œil à la cour anglaise. Il avait de sérieuses raisons pour le soupçonner.

Dès le 18 novembre 1536, dans une lettre écrite de Knoll au roi, Granmer rappelait ce qui s^ passait à Rome où « le Pape a appelé plusieurs prélats au Conseil et parmi eux Réginakl Polc qui est bien reçu... Il le fera prochainement cardinal. Il l'a logé dans son propre palais, » (3)

Cette nouvelle afïecta vivement Henri VIII. Il chargea aussitôt Starkey de prévenir son cousin qu'il serait malséant à lui d'accepter un poste delà main d'un ennemi de son souverain et de sa patrie. Interprétant la pensée dllenri VIII, Starkey se crut autorisé à écrire à Pôle en ces termes mêmes; « Nous serions heureux d'a})prendre que vous avez répondu à ces avances par un refus formel. Ce serait prouverl'amour que vos dernières lettres professent pour Sa Majesté. En agissant de la sorte, nous ne doutons pas que vous contentiez Dieu et votre prince,

(i) Quirini, op. cit. t. II, p. 2.

(2) Id. op. ci', t. II, p. 3.

(3) Crariiner tenait ses informations d'un de ses anciens serviteurs, John Blanket, passé, à cette époque, au service du cardinal Gbinucci.

tandis que par une conduite contraire vous olïenneriez l'un et l'autre et vous vous montreriez l'ennemi déclaré du roi et du royaume. »

Les hésitations do Pôle, lors de sa venue à Rome, et son refus initial du cardinalat furent les seulsrésultats de toutes les remontrances reçues d'Angleterre. Il dut bientôt, on l'a vu, s'incliner devant l'ordre formel de celui qu'en conscience il reconnaissait pour le vrai chef de l'Eglise chrétienne.

Henri VIII et son entourage en eurent le plus profond dépit. Aussi ne se firent-il pas faute de se répandre en invectives contre Rcginald Pôle et de le rappeler aux sentiments de ce qu'ils nommaient le devoir. Dans une lettre collective, Tunstall, l'évèquede Durham, etStokesley, l'évoque de Londres (l), l'accusèrent de s'être laissé séduire par les belles paroles et les promesses du Pape : « Pour la vaine gloire d'un chapeau rouge, lui écrivirent-ils, vous vous êtes fait l'instrument de la malice de celui qui voudrait soulever une révolte dans le royaume. » Et après avoir longuement discuté à nouveau la question de la suprématie papale, ils terminaient en le suppliant de rendre pour le bien de son âme « à l'évêque de Rome ce chapeau rouge qui lui avait fait oublier le devoir qui le liait à son souverain. » (2)

Starkey, de son côté, ne manqua pas d'envoyer de nouveaux arguments qu'il jugeait irréfutables.

Le Conseil du roi lui-même lui écrivit de Greenwich, le ISjanvicr 1537, pour lui reprocher « son incroyable ingratitude envers son prince et le pays. » « Aucun ennemi mortel n'aurait pu se conduire d'une façon aussi invraisemblable et irrespectueuse «...Tout portait à supposer, écrivait-on à Pôle, que son dessein en envoyant son livre

(1) Stokesley, ancien chapelain et aumônier d'Henri VIII, était évoque de Londres depuis juillet 1530. Chargé de mission sur le continent, il parcourut les Universités de Paris, de Bologne, de Tadoue, etc., dans le but d'iiinuencer les docteurs en faveur de la thèse royale du divorce. Il mourut en Ki39. Cf. G. Constant. Lm évvques henricit')i)i sous Hexyi VlJl, liev. des Ouest. i/i.s/. Avrill912, pp. 38G. 391-392.

(2) Cf. Uaile, op. cit. p. 183.

avaitété de diffamer le roi et deprovoquor par ses menson-^ ges le peuple à mal juger de ses vertueuses actions. Cette lettre portait les signatures de Norfolk, de Cromwell et de quelques autres personnages importants. Pôle y était blâmé d'avoir fixé s.» résidence à Rome, mais l'idée suggérée par lui de tenir une conférence en Flandre, pour y discuter avec des commissaires du roi les questions en litige, était acceptée par le Conseil sous condition. Cette conférence, de l'avis du Conseil, ne pourrait avoir lieu que si Pôle s'y rendait sans commission aucune de qui que ce fût. La lettre se terminait par des admonestations pour le dissuader d'accepter, s'il en était encore temps, le cardinalat. (1)

Pôle répondit de Rome le 16 février. Toujours soucieux, semble-t-il, de ne pas s'aliéner définitivement les bonnes grâces des gouvernants anglais, il assure d'abord, dans une forme aussi courtoise que polie, les membres du Conseil de sa haute estime et de son bon vouloir. Puis il s'eiïorce surtout de présenter une justification complète de sa conduite, rappelant que son « de unitate » a été écrit à la demande même du roi, qui est le seul à avoir reçu de lui une copie du livre (2). Pour ce qui est de sa venue auprès du Pape, il expose que le respect et la déférence dus à l'évèque de Rome, vicaire de Jésus-Christ, ont toujours été admis fermement pour un dogme catholique. Il était donc tenu d'obéir à son appel. S'il est en désaccord avec son souverain sur ce point, ajoute-t-il, cela ne l'empêche pas de lui être aussi attaché qu'auparavant. Assez finement, il refuseensuited'entrer en discussion avec le Conseil sur des particularités de doctrine auxquelles ils sont aussi étrangers que lui, par exemple, en ce qui touche la stratégie. Il a employé plusieurs années de sa vie à étudier à fond les diverses faces de la question religieuse et demande donc à ses correspondants

(1) Cal. of State Papers, Henry VIU, t. XII, part. I. n. 123.

(2) Polc fait remarquer que si sou dessein avait été de blesser la réputation royale, il aurait livré cet ouvrage au public, alors que justenieutiï s'estmôinc abstenu d'en donner communication au Pape.

de s'en rapporter h lui plutôt que d'essayer de l'amener à leur façon de voir toute politique. Accusé de s'être déclaré l'ennemi du roi en acceptant le cardinalat, il se défend éncrgiqucment de ce reproche. N'est-il donc pas possible d'être à la fois ami du roi et cardinal ? De plus, si le Pape passepour être l'ennemi d'Henri VIII, c'est bien à tort, remarque Pôle, qui dit connaître assez bien les sentiments intimes du Pontife pour affirmer qu'ils sont ceux -d'un père à l'égard du souverain et du peuple anglais. S'il A reçu du Pape une dignité, c'est justement en vue de donner une marque deslime à la nation anglaise qu'elle lui a été conférée et il l'a acceptée dans cette seule intention.

Ge plaidoyer fait bien connaître l'état d'esprit dans lequel se trouvait Pôle, placé par la force des choses entre son devoir et ses afïections de famille ou d'amitié. II souffrait de cette situation et de tout cœur souhaitait un rapprochement entre le Pape et Henri \''III. A ce titre, le passage de sa lettre le plus intéressant en est la conclusion. 11 y prévient les meml)rcs du Conseil de son dessein de partir pour une mission dont le résultat sera tout à l'avantage des Anglais. Le roi, avaient-ils écrit, paraissait prêt à envoyer des coniaiissaires pour discuter avec lui sur los questions qui divisent la nation. Dans ces conditions. Polo annonce qu'il a obtenu de Paul III l'autorisation de traiter avec eux soit en France, soit en Flandre, à leur convenance. Qu'ils ne prennent pas ombrage de son titre de cardinal, leur demandc-t-il avec instance. Ses intentions sont droites, ne cesse-t-il de répéter, les Anglais peuvent compter sur lui ; il n'a en vue que leur bien et l'honneur du roi. Ces avances ne l'empêchèrent pourtant pas d'ajouter qu'il ne fallait pas s'attendre, malgré ses désirs de conciliation, à lui voir abandonner ses principes (1).

(1) Cf. Apoloqia ad Anqliœ Pailiamentum dans Qmi'iiù, op. cit. t. I, pp. 179 ! 87, cl ùaus Cal. of. Stnte l'apcn. t/cnry MU, t. XII, n. 144. Le titre usité: Atujliœ l^arliameJitnm peut sembler impropre car la lettre est adressée non au parlement, mais au Conseil Privé.

Tout, dans cette correspondance, qui remonte au milieu de février 1537, prouve à quel point le cardinal Pôle était déjà désireux de se servir de l'autorité accordée à ses fonctions pour ramener l'Angleterre dans la communion romaine.

Les remords qu'il avaitcherchéà provoquer chez Henri VIII commenceraient-ils enfin à se manifester ? Tel était l'espoir sur lequel il basait cette nouvelle tentative de rapprochement entre Rome et Londres, en suppliant Dieu qu'elle eût enfin plus de succès que les précédentes.

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