‹ Un prince anglais, Cardinal-Légat au XVIe siècle Réginald PoleChapitre 34 sur 48 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Entrevue de Nice entre le Pape, Charîes-Quint et François l^'. Mission de Po!e en Espagne. Le martyre de sa mère, la comtesse de Salisbury.

Au cours des mois qui suivirent le retour de Réginald Pôle à Rome, d'importants événements politiques se produisirent en Europe.

Le 30 juillet 1537, les reines de Hongrie et de France, sœurs toutes deux de Ghrirles-Quint, s'étaient interposées pour faire signer à Bomy-lez-Térouanne une trêve entre l'Empereur et François I". Mais, comme les hostilités n'étaient suspendues que pour quelques mois, le Pape Paul III crut devoir intervenir personnellement pour convertir en paix solide et durable cette trèvetemporaire.

Zélé et actif bien que septuagénaire, le Pape n'hésita donc pas, en juin 1538, à partir pour Nice, lieu de rendezvous accepté par les deux monarques. Le cardinal Pôle fut du voyage. Le vieux pontife pensait avec raison que les deux souverains réconciliés ne mettraient plus d'obstacle à la tenue d'un concile. Il escomptait en même temps que le roi d'Angleterre, privé de leur appui, perdrait de sa ténacité dans sa résistance à Rome. L'heure lui paraissait alors prochaine de lancer contre Henri VIII la bulle solennelle d'excommunication préparée depuis si longtemps et que certains lui reprochaient avec amertume de ne pas oser publier. Le Pape nourrissait même lesecret espoir dedéterminerCharles-Quint etFrançois P' à une énergique démonstration contre le roischismatique

elles conseils de Pôle pour semblable entreprise ne devaient pas être inutiles.

Gomme le duc de Savoie (I) avait, par crainte de quelque perfidie, refusé l'hospitalité dans son château fortifié de Nice que lui demandait Paul III pour servir à lentrevue des souverains ennemis, le j)ontife dut se loger avec le cardinal Pôle et sa suite dans un petit couvent de Franciscains situé en dehors de la ville. Le cardinal Sadoleto, également présent, adjura avec force et insistance les deux antagonistes de mettre fin à leurs dissensions, mais les elïorts pontificaux furent laborieux pour amener l'entente (2). Les monarques refusèrent de se voir. Chacun d'eux communiquait ses sentiments au Pape qui conférait alternativement avec Charles-Quint installé à Villefranche et avec François I" resté à Villeneuve sur la rive droite du Var. Finalement unesuspension d'armes de dix ans fut conclue le ISjuin 1538 et les deux princes prirent en outre certains engagements au sujet de l'Angleterre. Ils promettaient de rappeler, aussitôt après la fulmination de la bulle contre Henri VIII, les ambassadeurs accrédités auprès de celui-ci. Ils devaient de même protester officiellement contre le schisme, rompre toute relation amicale avec le roi et empêcher tous rapports entre leurs propres sujets et les commerçants anglais. Plein de confiance dans ces promesses, Paul III s'en montra très satisfait. Il n'avait pas, disait il, ressenti plus de joie lors de son élévation au pontificat suprême, tant il avait à cœur les affaires religieuses de l'Angleterre.

Au cours de ces conversations qui se tenaient aux environs de Nice, lEmpereur et le roi de France se montrèrent, l'un et l'autre, pleins d'attentions et de prévenances pour le cardinal anglais. Charles-Quint surtout ne pou-

(1) Charles VIII, duc de Savoie, comptait Nice au nombre de ses

domaines.

(2) Sadoleto, ep. 4, livre 11. ffCes remontrances furent reçues, dit badoleto, très humainement de i'emperour et du roi. Je jugeai par lesréponses du premier que c'était un prince plein de grandeur d'àme et par les discours du second que la bonté faisait principalement le fond de son caractère. ».

vait oublier îa fidélilé constante de Pôle à l'égard de sa malheureuse tante, Catherine d'Aragon, et il eut avec lui, à Villefranche, unlong entretien particulier qui roula sur les difficultés intérieures de l'Angleterre (1),

Et pourtant, malgré tout ce que le Pape etRëginald Pôle étaient en droit d'attendre, cette entrevue de Nice ne donna pas les résultats escomptés, puisqu'cn fait, il fut impossiljle de décider les deux monarques réconciliés à une action commune et combinée contre Henri VIII (2).

Tenu très certainement î>u courant de tous les détails de ces p;iurparlers par les nom})reux espions qu'il entretenait sur Iccontinent, le roi d'Angleterre nes'illusionna pas un instant sur leur issue certaine car il était trop fin politique pour croire à une entente définitive entre deux adversaires irréconciliables. Il garda seulement de l'intervention pontificale un motif nouveau de rancune contre Pôle, qui ne tarda pas à subir les effets de sa haine grandissante et tenace. Son dépit de n'avoir pu attirer son consin en Angleterre quelquesmois auparavantne cessait de s'accroître et il déplorait chaque jour davantage que ses émissaires n'eussentpu mettre à exécution leur dessein de le faire disparaître. Impuissant à l'atteindre, il résolut tout au moins de le punir indirectement d'avoir ainsi pris ouvertement parti contre lui. Puisque la confiscation de ses biens, les pertes d'argent ou de bénéfices laissaient le cardinal indifférent, le roi singénia à le torturer dans la partie la plus sensible de son être, dans ses affections de famille, il s'appliqua « à lui faire dévorer son propre cœur » selon l'expression employée par Cromweil.

Depuis longtemps ce ministre cynique et Starkey, son valet à tout faire, avaient laissé entendre dans leur correspondance que si Kéginald Pôle n'oliéissait pas auxinjonctions royales, sa famille répondrait pour lui. En vain la comtesse de Salisbury et lord Montaguc, son fils aîné,

(1) Quitlni, op. cit. t. II. p. 195.

(2) Au sujet de l'entrevue de Nice, cf. Arturo Segrè. DocumetUi cd osservazioni t^ul congrcsso di Ni2za (1538) dans les Atli Lincei, 1901.

avaient été, pour détourner la colère du prince, jusqu'à désavouer publi(iuenient et dans les termes lesplus énergiques lecardinal et l'avaienteuxaussi accuséde trahison. Henri VllI n'était pas homme à se contenter de ces protestations sur le sens desquelles il ne se méprenait du reste pas. Il savait à n'en pas douter qu'en réalité toute la famille Pôle, comme un grand nombre de ses sujets, désapprouvait sa politique. Aussi, dans une conversation privée, lui arriva-t-il d'avouer à l'ambassadeur français, Castillon, son intention d'exterminer la maison de Montague à laquelle Réginald Pôle appartenait. « Il semble, rapportait l'ambassadeur, qu'il cherche toutes les occasions de ruiner et de détruire. Je pense que peu de noblesse sentent en sécurité dans ce pays et je ne doute pas qu'il n'en advienne quelque micmaque ».

Lorsque l'armée royale était occupée à châtier les rebelles du Nord, pénible besogne qui dura plusieurs mois, rien n'eût été plus aisépourles Pôle, grands propriétaires fonciers tenus en haute considération dans le Devonshire et les comtés voisins, que de soulever le Sud-Ouest, pays catholique, pour mettre sur le trône la princesse Marie, la fille ainée du roi. Leur loyauté les empêcha de rien tenter. Henri VIII ne leur en sut aucun gré. Bien au contraire, une préoccupation presque maladive de les voir quelque jour faire valoirleurs prétentions <àla couronne comme héritiers des Plantagenets, le décida à agir contre ces fidèles parents. Mais, sachant les Pôle très estimés, il procéda suivant son habitude, avec lenteur et ruse. Il cntourales divers membres de la famille d'espions chargés de surveiller leurs actes et leurs paroles et, pour dévoiler ses plans ténébreux, il attendit d'être assuré Le 29 août 1538, il commença par enfermer célèbre prison londonienne, sir Geoffroy l*ole, le frère puiné du cardinal, sous l'accusation d'avoir approuvé dans des conversations privées la conduite de son frère Réginald et d'avoir, ainsi que sa mère et d'autres membres de sa famille, correspondu avec lui durant les trois dernières années sans avoir au préalable montré ses lettres au roi.

Henri VIII savait à quel homme il avait affaire etcecju'il

pour dévoiler 3 du succès, j à la Tour, la

■en pouvait tirer (1). Geoffroy semble, en effet, n'avoir été qu'unimpulsif, vrai névrosé peu maitre de ses actes et de sa langue. Il resta pourtant près de deux mois en prison sans rien révéler contre les siens. Devinant qu'il lui serait un jour difficile dene pas livrersa famille, il tenta dese suicider, mais neréussit qu'à se blesser grièvement (2). Le 26 octobre, il fut soumis à une série d'interrogatoires et menacé de la torture s'il se refiisaità parler. A force d'astuce on finit par le pousser à bout et par lui extorquer quelques révélations. Leur conséquence fut l'arrestation, au début de novembre, de son frère aîné Lord Mont'^gue, de son cousin Henri Courtenay, marquis d'Bxeter, de sir Edouard Neville et de quelques autres parents ou amis. Toua étaientinculpés d'avoir approuvé la conduite du cardinal Pôle, d'avoir désavoué le pillage des abbayes et les innovations en matière de religion. II leur était aussi fait un très sérieux grief d'avoir correspondu avec Réginald Pôle en vue d'obtenir du Pape, par son intermédiaire, l'absolution des censures encourues par eux pour avoir prêté le serment de la suprématie royale. Vn certain Hugues Rolland avoua même être passé aux Pays-Bas, sur l'ordre de Geoffroy Pôle, pour prévenir le cardinal de ce qui se tramait contre sa vie. Mais les dépositions de tous les autres témoins furent insuffisantes pour permettre de croire que les accusés aient jam.ais comploté contre la personne même du roi. En dehors de quelques expressions imprudentes telles que celle-ci. « Le roi estentouré de fripons que j'espère bien souffleter quelque jour», échangées entre Lord Montagne et Lord Excter, on ne put rien découvrir de grave dans leur cas.

Malgré cette absence de matière à tout procès, les malheureux jMontague et Exeter furent inculpés de haute trahison et jugés comme tels. Cités à comparaître le 4 décembre 1538 à Westminster, devant un tribunal de vingt-six pairs vendus au roi, ils furent condamnés à mort. Montagne le jour même, et Exeter le jour suivant,

(1) Cal. of State Papejs, Henry VIII. t. XIII. part. II. n. 91.

(2) id. Umry VIU, t. XIII. part. II. nn. 703, 875.

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après une procédure de pure forme. L'un et l'autre furent décapités le 9 décembre à Tower-IlJlI. « Dieu les avait tellement unis durant la vie, écrivait d'eux quelques années plus tard le cardinal Pôle en s'adressant à Edouard Courtenay, le propre fils d'Exeler, qu'il na pas petmia qu'ils fassent séparés à la dernière heure. Tous deux moururent cnsciublc pour la même cause, qui est celle de Dieu, la plus noble et la plus glorieuse de toutes. » Ces exécutions impressionnèrent vivement les Anglais, <à ce point que le roi jugea utile de lancer, le 16 décembre' une proclamation pour les expliquer et les légitimer.

Quanta Geoffroy Pôle, appelé devant lesjugcs le môme jour que ceux qu'avaient compromis ses indiscrètes révélations, il plaida coupable et fut, lui aussi, condamné à la peine capitale. Mais Henri VIII lui fit grâce dans l'espoir sans doute d'en tirer quelques nouvelles charges contre sa famille. Il lui accorda même un pardon complet, le 4 janvier 1539, sur les représentations de sa femme. Dans une pétition remise au roi, celle-ci avait déclaré quil était maladeau point de pouvoir être considéré comme irrévocablement perdu. (1) Défait, la vie semblait lui être de plus en plus à charge et, durant la semaine de Noël 1538, il avait de nouveau essayé de se donner la mort en s'étouiïant sous des coussins. ("2) Torturé par les remords et la lï-ayeur, Geoffroy Pôle ne devait pas mourir encore. Il se retira sur ses terres de Lordington, dans le comté (le Sussex, et son nom reparaît à plusieurs reprises dans des procès que lui intentent ses voisins. Tantôt c'est un juge de paix, tantôt le curé de sa paroisse de Reeton, qu'il roue de coups. Un écrivain contemporain raconte qu'on le voyait errer çà et là comme frappé de terreur. Un jour, à Chichest;îr (3j, il se résolut brusquement à quitter l'Angleterre. Trompant la vigilance des ofliciers royaux et laissant derrière lui femme et enfants, il monta sur un

(1) Foley. Records of the English Province of Ihe Societit of Jésus, t. III. pp. 790-791, j / .

(2) C-il. ofSlate Papers, Henry 17//, t. XIV. part. I. n. 19.

(3) Chicbester, dans le comté de Sussex, près la Manche.

vaisseau flamand, quisc trouvait dans !e port, et réussit à aborder en Flandre.

A quelque temps de là, le cardinal Pôle le vit avec surprise arriver à Rome et se jeter à ses pieds en déclarant qu'il était indigne d'être appelé son frère pour avoir causé, par sa faiblesse, la mort de leur aîné. Réginald l'accueillit avec bonté et le fît absoudre par le Pape. Mais, redoutant les éclats de son caractère, ou peut-être aussi dans la crainte que sa présence auprès de lui n'attirât, lorsqu'elle serait connue, des désagréments à sri femnieet à sa famille, ill'envoya avec une pension mensuelle de 40 couronnes à l'évêque de Liège, auprès de qui Geoffroy Pôle devait demeurer jusqu'à la mort d'Edouard VI (1).

Montagne décapité, Henri VIïI dans sa despotique toute puissance, n'épargna pas plus son fils Henri que celui du marquis d'Exeter, Edouard Courtenay. Ces deux enfants furent incarcérés à la Tour de Londres où le fils de Montagne mourut quelques années après. Quant à Courtenay, il ne devait être délivré qu'à l'avènement de la Reine Marie, quatorze ans plus tard.

Marguerite Pôle, la comtesse de Salisbury, aurait dû, semblait-il, être suffisamment punie par la mort de son fils aine et de plusieurs de ses parents. Mais la vengeance d'Henri VIII n'était pas encore assouvie. Le roi savait surtout atteindre plus directement le Cardinal en torturant sa mère. Aussi pour fournir contre elle les bases nécessaires à une accusation, un certain Gervais Tyndall,

(1) Edouard VI, fils et successeur d'Henri VIII, mourut en 13o3. — Rentré alors en Angleterre, suivant son plus cher désir, Geoflioy Pôle mourut lui même auprès de sa femme à Lordington en 'l3o8, quelque temps seulement avant son frère le cardinal. — Sa femme Constance lui survécut plusieurs années, comme on le voit par son testament, daté du 12 août 1570, dans lequelelle demande à être enterrée près de lui Ils eurent cinq fils et six filles. L'atné des fils, Arthur, prétendit un moment, sous le règne d'Elisabeth, à la couronne, mais il fut arioîé avec un de ses jeunes frères, Edmond, et tous deux moururent dans la Tour de Beauchamp où ils avaient été incarcérés. Un autre des fils de Geoffroy, nommé lui aussi Geoffroy, laissa un meilleur renom. Energifiue défenseur delà foi catholique, il contribua à sauver la vie à plusieurs prêtres. Cf. au sujet de Geoffroy Pôle, Gairdner, Diction, cf DiograpJuj, 1909, t. XVI. pp. 23-25.

qui espionnait la famille Pôle, fut mande à Lcvvcs, de vant Cromwell, à qui il raconta les détails d'un voyage sur le continent entrepris quelques années auparavant par le cliapelain de la comtesse, John Ilelyar, recteur de Warblington. Nul doute que ce messager n'ait alors été envoyé à Uéginald Poîe par sa mère. Ce chef d'accusation parut très suffisant et le roi chargea l'amiral Filzwilliam, comte de Southampton, et Goodrich, évoque d'Ely, de procéder aus.-.itôtà l'inlerrogaloirc de la comtesse.

Marguerite Polo (1), qu'Henri , VIII lui-même à maintes reprises avait jadis déclaré i « la plus noble femme de son royaume, » résidait en ce moment à Warblington, près de Ilarvant, dans le Hampshire (;'). C'est là que les deux commissaires royaux se rendirent le 13 novembre 1538, dix jours après l'arrestation de Montague et d'Exeter. Ils interrogèrent la comtesse du matin jusqu'au soir, comme ils l'écrivent dans leur rapporta CromweH, employèrent tous les moyens de persuasion ou de contrainte dont ils disposaient, mais ne purent réussir à lui faire admettre la moindre des accusalions portées contre elle. « On n'a, avouent-ils, jamais vu ou entendu une femme aussi décidée, aussi virile, aussi précise en gestes comme en paroles,.. Ses réponses ont été si sincères, si nettes, si honnêtes qucnous ne pouvons penserque deux choses : ou ses fils ne l'ont jamais mise dans le secret de la conspiration ou elle est la plus fieffée et rouée traitresse qui ait jamais vécu. »

Malgré l'insuccès de cette enquête, les biens de la comtesse de Salisbury furent saisis et elle fut amenée elle-même à Cowdray-Park. près dcMidhurst, la résidence de Fitzwilliam. Sa maison de Warblington fut fouillée de fond en comble, rien ne fut respecté, mais on ne découvrit que quelques lettres et bulles papales sans véritable importance.

(1) Universellement estimée, Marguerite Polo, comtesse do Salisbury. élail, suivant l'expression de Chappiiys, une femme (( de vertu et d'iionneur s'il en est une eu Augloterre. »

(2) Henri NUI, au cours de l'élc de 11)20, pendant une absence de Marguerite Polo, avait visité \\'arblinglon. Cf. Cal. of Slate Papers, t. IV. n. 2407.

A Cowdray, les commissaires renouvelèrent leurs interrogatoires ; ils ne furent pas plus heureux. Retenue là plusieurs mois. Marguerite y fut traitée sans la moindre civilité et ses hôtes, Fitzwilliam et sa femme, ne devaient même lui rendre aucune visite jusqu'au 14 mars 1539.

Réginald Pôle reçut avec une peine profonde toutes ces nouvelles. Ces persécutions contre les siens le touchaient d'autant plus que sa propre responsabilité y était, d'une certaine manière, engagée par Tattitudc que sa conscience lui avait impérieusement dictée. Désireux peutêtre de désarmer la colère dUenri VIII, il aurait voulu vivre lui même dans la retraite la plus complète pour se consacrer uniquement à l'étude.

Après l'insuccès de l'entrevue niçoise en ce qui touchait les affaires anglaises, le cardinal Pôle, dès l'été de 1538, avait obtenu du Pape de s'éloigner de lui et, profitant de sa liberté, il s'était retiré à Trevella, la maison de campagne de son ami Priuli. Comme au temps de ses premiers séjours en Vénétie, il y passa des heures reposantes avec ses vieux amis de Padoue, dans le voisip.nge de Contarini, Ils purent étudier ensemble les Pères de l'Eglise, s'adonner à de pieux exercices et se livrer h de savantes causeries sur les sciences et la théologie.

Ce séjour agréable plaisait singulièrement à Pôle, mais il ne put se prolonger autant qu'il le souhaitait. En décembre de cette même année 1538, le cardinal reçut, en efTct, de Paul III une nouvelle mission auprès des cours d'Espagne et de France. Il s'agissait de décider les deux souverains à exécuter les promesses faites à Nice et à rompre toute relation avec lîeari \''III, Tout bouleversé qu'il fût par l'exécution récente de son frère et de quelques-uns de ses parents, Réginald Pôle n'hésita pourtant pas à partir, puisque les intérêts de la cause chrétienne en Angleterre étaient enjeu et, en compagnie de ses fidèles Priuli et Bcccatelli, il quitta Rome où il s'était d'abord rendu à l'.'ippel du Pape (l)

(1) Cf. au sujet de cette mission de Pôle, sa lettre au cardinal Farnèse, datée de Carpeiitras 1339, publiée dans Cal. of State Papcrs, Iknrij VllI, t. XIV. part I, introd. p. XI-XIII.

Pour no pas éveiller l'attontion des espions d'Henri VIII, Pôle, cette fois, se détermina f\ voyager incognito. Le 6 janvier 1539, la petite ambassade s'arrêta à Bologne. La saison était rude. Le grau<l froid et les tourmentes de neige rendirent le voyage très pcnible, périlleux même. A Plaisance, Pôle rencontra son ami Gibcrti, venu tout exprès de Vérone pour le saluer et le consoler, car la condamnation à mort de son frère aîné, Lord Montagne, s'était rapidement ébruitée en Italie. (1)

Arrivé à Uiircelono le 11) janvier, le car;linal Pôle rejoignit l'Empereur à Tolède, au milieu de février, et il eut la surprise de le trouver dans des dispositions toutes différentes de celles qu'il avait légitimement escomptées. [2' Les menées d'Henri VIII étaient pour beaucoup dans ce changement. Préoccupé, en efTet, de la paix conclue c\ Nice, celui-ci avait appliqué toute sa diplomatie à détacher Charles-Quint du Pape pour l'amener à conclure une alliance avec lui, ce qui venait de se faire. A vrai dire, l'Empereur refusa nettement de lui livrer le cardinal Pôle que réclamait l'agent anglais, sir Thomas Wyatt, mais en même temps il déclara froidement à Pôle que des problèmes plus urgents que ceux dont il voulait l'entretenir absorbaient toute son attention, puisqu'il avait déjà assez à faire avec les Turcs et les protestants d'Allemagne. Dans ces conditions, dit-il au messager du Pape, il devait se garder de mécontenter le roi d'Angleterre dont il ne voulait à aucun prix s'attirer l'inimitié. Hypocritement d'ailleurs, Charles-Quint arguait de sa bonne volonté à remplir les engagements pris à Nice si, de son côté, le roi de France était résolu à le seconder sans arrière-pensée (3).

Désillusionné, une fois de plus parla politique égoïste qui étouffait ainsi chez l'Empereur le zèle religieux, Réginald Polo vit bien qu'il n'avait pour l'instant plus rien à

(1) A Plaisance, Pôle fut traité fort paternellement parle légat del Monte et lui en garda de la reconnaissance.

(2) Quirini, op. cit. t. V. p. 3G8 et Cal. of Slate Papers, Spanish, t. Vli. part. l. n. 34.

(3) Cal. of State Papcvs. Spani^h, t. VIII. n. l"»j.

tenter auprès de lui. Il informa Paul III de tout ce qu'il avait appris et retourna, en mars 1539, en Avignon pour se retirer de là dans un couvent d'Observantins de Carpentras où il passa six mois, partageant son temps entre des coiTGspondances diplomatiques, des études de théologie et des exercices de piété. Le voisinage de son ami Sadoleto contribuait à le retenir à Carpentras. Les deux cardinaux se promenaient fréquemment dans les jardins de l'évêché ou se rendaient ensemble à la maison de campagne épiscopale de Saint-Félix. Ils s'entretenaient des sujets théologiques ou littéraires qui leur étaient chers. Ils parlaient aussi de leurs amis.

Réginald Pôle avait été très sensible à ce qu'il avait appris du changement de vie de l'un d'eux, Bembo, créé cardinal le 24 mars 1539. Depuis longtemps le Pape avait le dessein d'élever à la pourpre cet éminent humaniste, mais la vie peu édifiante qu'il menait et le caractère licencieux de plusieurs de ses poésies et de ses dialogues sur l'amour (1) avaient paru de sérieux obstacles à la dignité cardinalice. Ses relations avec la Morosina, dont il avait eu deux fils et une fille, étaient trop publiques. Ce ne fut donc qu'après la mort de cette femme, survenue en 1535, que le projet du Pape put être réalisé. Dès son entrée dans le sacré-collège, le nouveau cardinal renonça à la poésie et à la science profane pour ne plus s'occuper que de l'Ecriture et des Pères. Cette orientation nouvelle fut sans doute en partie le résultat des conseils que Sadoleto et Réginald Pôle ne manquèrent pas de lui donner. Dans leur admiration pour l'antiquité ceux-ci, en efïet, étaient loin de partager les idées de Bembo qui, pendant

(1) Ces dialogues réunis sous le titre a les Asolanes » furent publiés à Veuise en Loûj, et traduits en français par J. Martin, Paris, 1345. in-8. La 3' édition parte ce titre: Les Azolains de Mf/r Bembo, de la Nature d'amour, traduits de l'italien par Jean Martin, secrétaire du cardinal Leuoncourt, tierce édition, Lyon, chozGuill. Rouille, à i'Escu-de-V;>nise, lo32. « Gli Azolani» doivent leur nom au château d'Azola, dans la Marche d'Ancône, où la scène, d'après l'auteur, est supposée se passer. Cet ouvrage rappelle par bien des points le Vécameron de Boccace.

longtompfî, avait dédaigné le latin du Bréviaire et des Epîtres de St Paul pour ne pas, prétendait-il, gâter son goût. Disciple de Cicéron comme de Pétrarque, Bembo ne jugeait rien de bon en dehors de Cicéron et de Virgile, de Pétrarque et do Boccace. Réginald Pôle, qui savait l'étendue des connaissances de son ami, se réjouit grandement de son élévation à la pourpre, persuadé que l'Eglise en retirerait des fruits (1).

Si les causeries avec Sadolcto occupaient à Carpentras les loisirs de Polc, les heures de méditation et de travail n'étaient pas moins fructueuses, et le cardinal composa alors son Apologie à l'Empereur Charles-Quint, œuvre de capitaleimportance pour l'histoire de savieetde son temps, qui est comme la préface de son traité sur l'Unité (-2).

Réginald Polc, après son échec en Espagne, s'était arrêté sur les terres pontificales du Comtat-Venaissin dans l'espoir de se rendre JMentôt auprès do François P"". Mais, comme les espions d'Henri VIII répandus sur le conlir.ont continuaient à surveiller ses moindres démarches, il ne crut pas prudent de ]iartir lui-même et il pria son ami Priuli et l'abbé Parpaglia d'aller le représenter à la Cour de France. François P% tout comme Charles- Quint, protesta do son bon vouloir. iMais, à son tour, il déclara que pour s'engager dans une lutte contre le monarque anglais, il lui fallait au préalable être sûr de l'appui de l'Empereur. Malgré cette réponse, toute politique, qui laissait peu d'espoir à une solution favorable, les négociations se poursuivirent pendant plusieurs mois. Leur seul résultat fut de prouver plus clairement à Polo qu'il ne pouvait compter sur lu bonne foi d'aucun des deux souverains.

Se voyant ainsi joué, il conseilla au Pape d'attendre en

(1) Réginald Polo assista problablement à l'ordination sacerdotale de son ami Bcnibo qui eut lieu le jour de Noël lo39.

(2) Apohfiia Ucfpnahli Poli ad Carohim V, Ctrsorem. supra fjuatuor iibris a se scriplis de L'nitateEcclesia', etc. etc., Lovanii opud l'oulerum. liiCO.

silence le cours des événements. Une de ses lettres à Contarini témoigne des sentiments avec lesquels il accueillit ce nouvel échec diplomatique :

« Priuli, Beccatelli et votre serviteur, écrit-il à son ami, nous nous efforçons de nous consoler mutuellement en méditant les psaumes. Nous en sommes arrivés aujourd'hui ù celui qui débute ainsi: « Sauvez -moi, Seigneur, parce qu'il n'y a plus de saints, parce que les vérités ont été amoindries par les enfants des hommes » (1).

Désabusé du commerce avec les grands de la terre, Pôle s'étendait ensuite avec amertume sur « ces sortes de gens qui ne disent jamais le fond de leurs pensées » et exprimait à Dieu sa reconnaissance d'avoir au moins rencontré « quelques amis intimes, à la franchise, à la loyauté desquels ilrend plus que jamais témoignage.» C'est dans* cette pensée qu'il puise le courage, car il sait, dit-il, que toutes les grandes entreprises, même dans l'ordre naturel, n'aboutissent qu'à travers nombre de difficultés (2). Cependant, devant l'impossibilité matérielle d'arriver à un résultat pratique, Pôle laisse percer sa lassitude et la traduit ainsi en disant: « La triste condition delà religion et de la liberté dans mon pays m'afflige beaucoup plus que toute considération personnelle et le mieux que je puisse faire, c'est de rentrer dans l'ombre, car, dans les circonstances actuelles, je ne puis rendre aucun service. »

Cette modestie extrême ne correspondait pourtant pas à ce que le Pape pensait de son légat et comme il le rappelait à Rome dans le dessein d'user encore de lui, le cardinal, pour obtenir de rester quelques mois de plus dans sa retraite, mit en avant les amertumes qvii l'accablaient, lui, sa famille et sa patrie, les dangers qu'il courait en voyage et la cherté même des vivres. C'était la solitude qui convenait le mieux à son état d'esprit présent, ajoutait-il,

(1) Salvum me fac, Domino, fiuoniaiii defecif sanctus, quoniani diininulte sunt verilatcs a liliis hoininuiti. Ps. XI.

(2) Qiiirini. op. cit. t. II, p. loi.

tout en exprimant le souhait que des jours meilleurs lui permis^^cat de reprendre le chemin de Uome.

De nouvelles avances du Pape le trouvèrent aussi triste, aussi découragé, peu do temps après. Comme le siège anglais de Salisbury était devenu vacant en juillet 1539 par la mort de son titulaire romain, le cardinal Lorenzo Gami)eggio, Paul III l'offrit on vain au cardinal Réginald Pôle. Celui-ci explique les motifs de son refus dans cette même lettre adressée à Gontarini. Les mobiles élevés auxquels il crut devoir obéir étaient à la fois aussi prudents que rationnels.

« Mon opinion, dit-il, est que si l'Angleterre redevient ce qu'elle était autrefois, je ne serai pas en peine pour obtenir des dignités ecclésiastiques, si je le désire. Mais actuellement je ne vois pas quel plus grand profit j'aurais à accepter l'évêché de Salisbury que celui d'Antioche ou d'Alexandrie, si j'y étais nommé. S'il ne s'agit que d'un honneur, vous devez comprendre combien il serait maigre. Je connais mes compatriotes et leur penchant à la moquerie. Cette collation de l'évêché de Salisbury à peine connue là-bas serait, j'en suis bien assuré, l'objet de gorges chaudes. Aussi je désire très vivement que le public ne sache jamais que vous avez eu une part quelconque à cette proposition. Que penseraient les gens bien intentionnés d'Angleterre, qui savent ce que j'ai refusé pour défendre le S. Siège, s'ils apprenaient que je suis pourvu d'un évèché dont un autre perçoit les revenus? Ce serait leur fournir ample matière aux quolibets si après avoir repoussé leurs morceaux les plus gras, leurs oignons d'Egypte, ils me voyaient réduit à accepter des os, tandis qu'ils 'Se régalent de viandes grasses et charnues. C'est, continuait Pôle sur le même ton, l'argument que mes compatriotes no cessaient de mettre en avant... lorsqu'ils tâchaient de me dissuader de quitter leur parti. Ils me disaient qu'en agissant comme je le faisais, je perdais tous mes moyens d'existence. » Le souvenir des conseils de révoque de Durhani lui revient alors en mémoire et Polc rappelle le peu de souci qu'il en prit puisque sa conscience l'empêchait de rester dans la voie qui pourtant l'aurait mené aux honneurs. C'est donc pour éviter

que ses compatriotes puissent ainsi se gausser de lui que Réginald Pôle décline le titre qu'on lui propose. « La seule faveur que je demande au Pape, dit-il en terminant sa lettre, faveur préférable à tous les bénéfices, c"est la permission de vivre dans la retraite jusqu'à ce que soient guéries les blessures que j'ai reçues en luttant pour la cause publique. Si cette permission m'est accordée, j'aurai tout ce dont j'ai besoin pour le moment, le reste est entre les mains de Dieu. » (1)

Malgré son impatient désir de revoir le cardinal Pôle, le Pape ne put cependant opposer un refus catégorique à cette demande formulée le 16 août 153v), que les mauvaises nouvelles venues d'Angleterre contribuaient tant à justifier. Il accorda donc à Foie de prolonger jusqu'en octobre son séjour à Carpentras, simple délai de quelques semaines qui parut bien court au cardinal. (2)

Al'automne. leretourà Rome neput être différé etRéginaldPole se mît en route. Il organisa son voyage de façon à visiter le fameux sanctuaire provençal de la Sainte Baume où, dit-il, il pria ardemment pour le roi Henri VIII (3). Il passa ensuite par Vérone et, à son arrivée à Rome, il eut la consolation d'être affectueusement reçu par Contarini et ses autres amis. Tous s'efforcèrent par leurs délicates attentions d'adoucir les regrets que l'abandon

(1) Quirini, op. cit. t. II, pp. 186-187.

(2) Pôle exprima à Contarini ses regrets de ne pas obtenir un congé plus long. « .Je vous ai fait connaître, lui écrivit-il, tout ce qui peut contribuer à mon bien-être et aussi à ma sûreté et vous ne pouvez ignorer combien il importe à un esprit troublé comme le mien de ne pas être exposé à de nouvelles épreuves. »

(3) Il s'agit là de la grotte de la Sainte-Baume, située dans le département actuel du Var. Transformée en chapelle, cette grotte suivant la tradition provençale aurait servi de refuge à sainte Marie.Madeleir.e, qui serait venue finir là ses jours. C'est une anfractuosifé dans un rocher, qui se trouve à 924 mètres daltilude, dans un site pittoresque, au milieu d'une forêt dominée par une crête abrupte, d'un accès diflicile. De grands personnages visitèrent souvent ce lieu de pèlerinage, qui était particulièrement en vogue au XV et au XVI" siècle. Cf. R. P. Sicard, Sainte Mayie-Madcl'-Ane. La tradition. Sa vie. Son cidle. Paris 19H, 2 vol. in-8.

de sa retraite lui causait. Ils savaient à quel point son cœur était peiné des mesures prises tout récemment contre sa vieille mère.

Henri VIII, en effet, au cours de l'année 1539, avait poursuivi contre Marguerite Pôle ses idées de vengeance. Retenue depuis plusieurs mois à Cowdray Park, la comtesse de Salisbury avait fini par obtenir de son hôte, l'amiral Fitzwilliam, qu'il vint la voir en mars 15:}9. Ce fut d'ailleurs une pénible entrevue puisque l'amiral tint le langage le plus grossier à son égard et lui déclara que ni lui ni sa femme ne se sentaient le cœur de l'aborder alors que son traitre fils, le Cardinal, s'employait auprès des divers souverains étrangers à desservir le roi et à fomenter la guerre civile en Angleterre. Il alla jusqu'à lui appliquer une épithète qui était une insulte à sa vertu. Nar rant lui-même ces détails à Cromwell, Fitzwilliam priait le ministre de le débarrasser de cette prisonnière « qui était à la fois une charge et un souci pour lui. » Sa requête fut bientôt suivie d'effet.

Le 10 mai 1539, Cromwell présenta à la chambre des Lords un acte de flétrissure contre seize personnes dont quelques-unes, à cette date, avaient déjà été exécutées. Ce « Bill d'attainder », emplo^'é pour la première fois, consistait à déclarer par acte législatif la culpabilité d'un homme sans que celui-ci ait été jugé ni admis à se défendre, véritable abus de pouvoir. Après que la loi avait passé, comme les autres, par la filière des trois lectures dans les deux Chambres, le coupable était livré au supplice. C'est ce mode de justice sommaire qui fut appliqué à Marguerite Pôle ainsi qu'à Adrien Fortescue, Thomas Dingicy, trois prêtres irlandais qui avaient porté des lettres au Pape, deux gentilshommes, un dominicain, Lord Montagne, Lord Exeter, Sir John Noville, la marquise d'Exeter et le cardinal Pôle (1).

La comtesse de Salisbury ne fut pas convoquée pour répondre aux accusations lancées contre elle. Le lendemain.

(1) Burnet, Ilistortj of thc Iicformation of the Cliurch of England, 1. 1, p. 341.

11 mai, lors de La troisième lecture de Tncte, Cromwell exhiba, comme preuve de trahison, une tunique de soie blanche, brodée aux armes d'Angleterre (I) qui, disait-on, avaitété trouvée par Fitzwilliam parmi les vêtementsde la comtesse à W'arblington. Au revers, cette tunique portait brodées les cinq plaies du Christ, l'insigne des insurgés au temps de la révolte des comtés du Nord. A cette misérable charge, dont l'exactitude restait à prouver, on ajouta que la comte£;sc avait entretenu une correspondance criminelle avec son fils le cardinal et qu'elle avait défendu à ses serviteurs et à ses fermiers de se servir du Nouveau- Testament en anglais ou de toutautre livre religieux publié par l'autorité du Roi. Pour ces motifs, Marguerite Pôle fut déclarée coupable et condamnée à mort par ses pairs.

De la Chambre des Lords, le bill passa aux Communes et la sentence définitive fut rendue le 28 juin 1539. Ce jourlà même, la comtesse de Salisbury quitta Cov/dray pour être logée à la Tour de Londres où tant des sic^ns avaient attendu l'heure de monter sur l'échafaud. Elle devait y rester de longs mois avant que la sentence fût exécutée et y souiïrit beaucoup en hiver de l'inclémence du temps et de l'insullisance de vêtements.

Les détails de cette ignominieuse condamnation parvinrent à Réginald Pôle pendant son séjour à Carpentras. Comme il avait pour sa mère la plus tendre affection et le plus profond respect, ces nouvelles l'atteignirent durement. Son indignation contre Henri VIII et ses conseillers fut des plus vives et se traduisit longuement dans la lettre qu'il adressa, le 22 septembre 1539, au cardinal Contarini, son fidèle confident.

« Vous avez su, je crois, lui écrit-il, qu une assemblée publique a condamné ma mère à mort ou plutôt à l'éternelle vie. Non seulement celui qui l'a condamnée a condamné à mort une femme de soixante-dix ans, sa plus proche parente en dehors de sa propre fille et dont il

(1) Cette tunique était brodée de trois lions entourés d'une guirlande de pensées et de soucis, mais n'avait pas la fleur de lys([ue les rois d'Angleterre maintenaient dans leurs armes en vertu de leurs prétentions au trône de France.

avait coutume de diro qu'il n'y avait pas de plus sainte femme dans son royaume, mais en même temps son petitfils, le fils de mon frère, un enfant, le dernier espoir de notre race. Voyez jusqu'où est allé son despotisme. Il s'est d'abord attaqué aux prêtres dont les meilleurs seuls ont disparu, puis aux nobles et là encore aux meilleurs d'entre eux. Maintenant sa tyrannie s'exerce sur les femmes, sur les enfants. Ma mère, en effet, n'a pas été seule condamnée. Elle l'a été avec l'épouse du marquis d'Exeter, exécuté en même temps que mon frère, et avec son tout jeune fils. Si l'on rapproche ces faits des actes du Turc d'Orient, les chrétiens, ce n'est pas douteux, ont à souffrir de choses pires sous ce Turc de l'Occident. » (1)

Cette lettre de Pôle n'était qu'une platonique protestation contre des excès impossibles à réprimer; elle n'en montre pas moins combien le cardinal, désolé de son impuissance, ressentait douloureusement les coups qui s'abattaient successivement sur les siens.

A son arrivée à Rome, le cardinal Poîe, malgré les multiples attentions de ses amis, ne put dissiper la tristesse dont il était envahi et plus que jamais le désir du recueillement et de la solitude s'empara de lui. Après avoir vu le Pape et avoir mis ordre aux affaires les plus Urgentes^ il obtint de se rendre à Capranica, petite localité de la Campagne' romaine, où il devait vivre plusieurs mois.

Les raisons de sa tristesse ne purent que s'augmenter encore lorsqu'il apprit, quelques m.ois après, les événements qui se passaient en Angleterre. En avril 1541, une nouvelle insurrcclion y avait éclaté dans le Yorkshire,. sans succès d'ailleurs. Comme les principaux de ses chefs, entre autres Sir John Neville et Lord Léonard Gray, furent condamnés à mort, le roi en i)rit prétexte pour faire exécuter la vieille confesse de Salis])ury.

Il ne parut même pas nécessaire de renouveler le procès. On s'appuya simplement sur la pentence de mort rendue contre elle deux ans auparavant. La mère de Pôle avait été nommément exceptée du pardon général accordé

(1) Cal. ol Stale Papers, Henry VIII, t. XIV, part. II, n. 212.

parle roi auxcond;imncs, le IG juillet 1540 ; on ne s'attendait pourtant pas à son exécution, car il semblait qu'en raison de son âge avancé et de la futilité des griefs énoncés contre elle, la haine d'Henri VIII envers les Pôle finirait par tomber.

Le cardinal Pôle devait garder dans son cœur le sou^ venir de tous les détails du 27 mai i5il.

Ce jour-là, à l'aube, la comtesse de Salisbury fut prévenue que sa dernière heure était arrivée. Cette décision ne put que l'étonner et elle protesta de son innocence. Elle march;; toutefois d'un pas ferme vers le lieu de l'exécution, East Smithfield Green, emplacementsitué dans l'enceinte môme de la prison. On n'avait pas dressé d'échafaud; un simple billot de bois avait été apporté. C'était peut-être par un ralFinement de cruauté d'Henri VIII qui put penser humilier fiinsi davantage la descendante des Plantagenets. Le Lord-maire et cent cinquante personnes environ furent présents comme témoins de l'exécution. L'énergie dont Marguerite Pôle fit preuve excita sans nul doute l'admiration et le respect que le cardinal garda à la mémoire de sa mère, véritable martyre dosa foi.

Arrivée, en effet, au lieu de son supplice, la comtesse, sans trouble ni récrimination, récommanda son âme à Dieu, demanda aux assistants de prier pour le roi et la reine, pour le prince Edouard et pour la princesse Marie. Elle désira tout spécialement être rappelée au souvenir de cette dernière, sa filleule, à laquelle elle envoya sa bénédiction. Puis elle obéit à l'ordre de poser sa tête sur le billot. Comme le bourreau officiel était occupé à sa sinistre besogne dans les comtés du Nord, on avait choisi pour le remplacer un « garçonneau étourdi » et maladroit, comme le relate l'ambassadeur Chappuys en écrivant les détailsde cette exécution. Cejounc homme hàchalittéralement le cou et les épaules dcsa victime de lafaçon la plus dégoûtante. La malheureuse femme, égarée par la douleur, ses longs cheveux bl.incs cpars sur ses épaules, se mit à courir autour du billot de bois ; le bourreau la poursuivit et ne fit sauter sa tète qu'après l'avoir frappée de sa hache à plusieurs reprises. « Quelle horrible scène! s'écrie Cobbet. Tout Anglais doit rougir en réfléchissant

-qu'elle se passa dans son j).'iys ». Les dernières paroles de Marguerite Pôle, cette femme admirable, avaient été bien dignes d'elle: « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice » (1). Elle disparaissait, victime innocente d'Henri VIII, sans s'être démentie un instant dans son refus de confesser des crimes qu'elle n'avait pas commis, « sans avoir rien rendu, dit trivialement Crom- Avell, de ce qu'elle devait avoir sur l'estomac » (2). C'est ainsi que se termina la vie singulièrement douloureuse de la dernière descendante directe d'une race royale auprès de laquelle les Tudors n'étaient que des parvenus, « des nouveaux riches »,pour employer l'expression d'uii récent biographe (3).

Ce cruel martyre souleva une réprobation universelle. Marillac, l'ambassadeur français, écrivant à François I", le lendemain, l'appelle «un cas pi us digne de compassion que de longues lettres» (4) et l'ambassadeur de Charles-Quint parle de « la très étrange et lamentable exécution de Madame de Salisbury » (5^ « Puisse Dieu, ajoute ce même Cha[)puys, recevoir son âme ! C'était en vérité une noble et vertueuse grande dame. Si l'on songe qu'elle était presque septuagénaire et que, d'après le cours naturel des choses, elle n'avait plus longtemps à vivre, on ne voit aucune raison qui puisse légitimer cette mort précipitée. »

Si les esprits impartiaux dès le XVP siècle ont considéré

(1) Cf. au sujet de la mort de Marguerite Pôle : Cal. of Slate Pupers, llmrji Vlll, t. XVI. ii. 897. Leltrede Cliappuys àlaroiue de Hongrie, 10 juin 1541 ; — Cal. of Slale l'apeis, Spimish, t. VI. part. \\. n. 3'.i\. — Corrcspondavre pnlllifpie ilr MU. de Castilîon ettle Murillac. — Cl. aussi l'article de Gairdner, dans le Diaionanj of Uioijraphtj, t. XVi. 1909, pp. 28 29.

(2) « I shall never ccasc lill tlie boltom of Iher stoniach niay bc clearly opeiicd and di.^closcd » Ms. Tifiis. B. I. p. V6b. Texte cité par Audin, Henri Vlll. t. II. p. 312.

(3) Dudiey Baxter. Life of Cardinal Pale, article paru dans la Revue TlieSluelti, nov. 1910, p. 207.

(4) Cal. of Slale Papers, Henry Vlll, t. XIV, part. 11. n. 868.

(o) Cul. of Slate Papcm, Spanish, u. 331. Lettre adressée à la reine de Honsrie.

comme une sanglante injustice cette mort, la postérité a ratifié cette opinion et, depuis le 9 décembre 1886, par décision du Pape Léon XIII, Marguerite Pôle a été béatifiée en même temps que Fisher, IMore et cinquante autres martyrs anglais (1).

La façon courageuse avec laquelle le cardinal Pôle apprit l'exécution de sa mère suffit à elle seule à donner la mesure du caractère élevé de cet homme qui, dans toutes les circonstances de sa vie, fittoujoursune si grande part aux sentiments religieux et affectifs. Sa grandeur d'àme, son stoïcisme nous sont fidèlement dépeints par son secrétaire Beccatclli :

« J'étais, écrit celui-ci, avecle cardinal Pôle lorsqu'il fut informé de la mort de sa mère. Voici comment : Il avait reçu plusieurs lettres de France, d'Espagne et de Flandre et les ayant lues il m'appela comme à l'ordinaire pour y répondre. Comme je les ramassais, j'en aperçus une qui était écrite en anglais et je lui dis qu'il m'étaitimpossible d'y répondre puisque je ne comprenais pas cette langue. A quoi il répliqua sans la moindre émotion : « Je voudrais que vous puissiez la lire car les nouvelles qu'elle contient sont bonnes. Jusqu'ici j'avais pensé que Dieu m'avait fait la grâce d'être le fils d'une des meilleures et des plus dignes femmes de l'Angleterre. J'en étais fier et j'en rendais grâces à sa divine Majesté; mais à présent il a daigné m'honorer bien davantage en faisant de moi le fils d'une martyre. Le roi a fait décapiter ma mère pour sa constancedansla foicatholique,bienqu'elleeûtsoixante-dix ans et fût, après ses propres enfants, sa plus proche parente. C'est la récompense qu'il a jugé à propos de lui accorder pour le soin qu'elle a pris de l'éducation de sa fille et pour les longs services qu'elle lui avait rendus. Que la volonté

(1) La célébration de la iv[c de Marguorilc Pôle a été fixt'e au 4 mal. Les reliques de la Bienheureuse se trouvent conservées à Londres, dans la sombre chapelle de .S. Peler ad vincula érigée datis l'enc' inte même de la Tour. On les y a découvertes en 1877, lors de la restauration de la chapelle. Elles soûl maintenant déposées devant la Table de communion, avec les reslos d'Anne Boleyn, de Catherine Howard et de {jlusieurs autres victimes du roi Henri Vlll.

de Dieu soit faite et qu'en tout il b'oit loue et remercié ! ».

Deccatelli fut saisi de surprise et d'horreur à ce récit et voulut témoigner au cardinal des marques de sympathie et d'affection. « Soyez courageux, lui dit alors Pôle, nous avons maintenant un avocat de plus dans le ciel ». Pais, il se retira dans son oratoire privé. Ses prières y durèrent environ une heure. Il en sortit ensuite avec sa sérénité accoutumée. En rapportant cesdétnils, Beccatelli, impressionné par cette maîtrise de ses sentiments dont Pôle faisait preuve, remarque que sa piété filiale ne saurait pourtant être suspectée. « Une parlait jamais de sa mère, ajoute-t-il, qu'avec la plus grande tendresse... Mais au milieu de tous ses malheurs, son esprit de foi et sa fermeté paraissaient être comme de diamant » (1).

Pôle reçut de ses nombreux amis des témoignages touchants de sympathie qui lui furent très doux dans une épreuve si cruelle. La même résignation chrétienne se révèle dans les réponses qu'il leur fit et on ne saurait voir sans injustice dans ses manifestations de piété et de religionle plus petit calcul ou la moindre indifférence ("2).

Au cardinal de Burgos Réginald Pôle écrivit, le 1" août 1511, que plus les remèdes naturels font défaut, pius proche est l'aide de Dieu, pensée philosophique dont il aurait spécialement éprouvé la justesse après la mort violente do sa mère. « On peut appeler vil et bas, continuait-il, son genre de mort, mais tous ceux qui la connaissaient imputeront la vilenie et la bassesse à celui qui l'a tuée. Ce

(1) L'expression italienne de Beccatelli était: « pareca die fusse di diamanle. » Cf. Vita Poli, fol. 44.

(2) L'attitude de Pôle, dans ces tristes circonstances, a été critiquée par un historien anq:lica[], Ilook. Cet auteur, après avoir analysé les diverses lettres de Poledans lesquelles il est question de la mort de la Comtesse de Salisbury, traite en efïet le cardinal d'hypocrite faisant parade de sa douleur alors (|u'en réalité il ne son^'e qu'aux moyens île renverser le roi. Il semble inutile de démontrer l'injustice de ces allégations. Pôle est accusé de n)cnsonge par Ilook pour avoir appelé martyre sa mère décapitée pour crime de haute trahison. Les citations de Chappuys et de divers contemporains montrent cpielle était. dès le XVI' siècle, l'opinion générale sur cette scandaleuse exécution.

ne saurait être, en eiïet, une chose méprisable que de souffrir comme le Christ lui-même, les apôtres, les martyrs et les vierges ont souffert. Agir comme les Hérode, les Néron, les Caligula. voilà au contraire qui est honteux et les forfaits de ces monstres sont dépassés par les crimes de cet homme qui, avec des apparences de justice bien moindres, a assassiné une femme parfaitement innocente, de même sang que lui, âgée, faible et renommée pour sa vertu.. » Dans cette môme lettre, le cardiiuilPole proclame qu'il ne rougira jamais de s'appeler le fils d'une martyre, titre plus glorieux que celui d'appartenir à une race royale (l).

La nature des condoléances adressées à Pôle était différente. Plusieurs de ses amis avaient fait appel à ses sentiments de foi, à ses idées profondément chrétiennes. Le cardinal de San-Marcello avait même été jusqu'à l'exhorter à prier pour la conversion de l'auteur criminel de celte exécution. Pôle le remercia de ce conseil, digne de son amitié et de sa charge de Grand-Pénitencier. !Mais semblable prière n'était-elle pas au-dessus des forces humaines? Serait-elle même juste? Là-dessus Pôle, en effet, commente une citation de St Jean : « Pour de telles gens, je vous ordonne de ne pas prier. » Ces paroles se demande-t-il, ne trouvent-elles pas ici leur application? Henri VIîI n'accumule-t-il pas péchés sur péchés en face de l'Eglise depuis nombre d'années et ne s'enfonce-t-il pas toujours plus avant dans son iniquité ? Chrétien convaincu et plein de renoncement, Pôle ajoute cependant à ce premier cri de la nature, pour en corriger la violence : « Si le sacrifice de ma vie pouvràt obtenir la conversion du roi, je souhaite qu'il me soit donné de l'accomplir au plus tôt comme gage de mes dispositions à son égard, » (2)

Cette attitude énLirgiquc et coui'agcuse de Pôle devant

(1) Quirini. op. cit. t. III, pp. 3:j-36. Lettre du 27 juillet 1341.

(2) Quirini, op. cit. t. III. p. 71. Lettre du 1" août 1Ô41. Dionysio Lorcrio, de Béiiéveiit, général des Servîtes, avait été créé en lîi'J'J c:irdinal de San Marcello. II mourut en lo42.

la douleur avait donc sa base dans ses solides croyances^ religieuses. Néanmoins pour qui observait attentivement le cardinal au milieu des vicissitudes de sa vie, l'exécution de sa mère lui causa, en môme temps qu'un deuil cruel, un profond désenchantement. Les illusions de sa jeunesse s'étaient dissipées et l'affectueux respect qu'il portait à son ancien bienfaiteur, le roi Henri, s'était peu à peu transformé en un sentiment d'indicible horreur. Il souffrait à la fois dans son cœur et dans son patriotisme et ne se lassait pourtant pas d'espérer que des jours meilleurs luiraient enfin pour l'Angleterre.

Condamné pour l'instant à l'exil, Réginald Pôle se consacra, corps et âme, aux tâches que le Pontife romain voulut bien lui confier. Il y trouvait d'ailleurs le meilleur dérivatif aux préoccupations et aux chagrins qu'Henri VIII ne cessait de lui causer. Dans le domaine de l'étude, la vengeance royale ne pouvait l'atteindre. Aussi Pôle s'y réfugia-t-il avec ardeur. L'idée de servir un jour son pays en travaillant au bien général de l'Eglise ne pouvait qu'être un mobile puissant pour tendre toutes ses énergies.

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