CHAPITRE IX
Pôle dans son gouvernement de Viterbe
Le Saint-Siège avait intérêt à mettre à profit la sagesse du cardinal Pôle, son expérience des affaires, son habileté et son intégrité. Pour lui témoigner sa reconnaissance des services déjà rendus à sa cause autant que pour lui permettre d'exercer ses talents sur un nouveau champ d'action, le Pape Paul III le nomma, le 2i août 1541, au gouvernementdc Viterbe et de la province du Patrimoine(l), Son importance et sa proximité de Rome rendaient ce poste l'un des plus honorables des Etats pontificaux.
Le domaine de Saint-Pierre était alors considérable à la fois par son étendue et par sa position. Situé, en etïet, au cœur de l'Italie, il était limitrophe de la Vénétie et de l'Adriatique, du royaume de Naples, de la Méditerranée et des duchés de Florence et de Modène. Les Etats Pontificaux comprenaient même au-delà de ces limites le duché de Benévent dans le royaume de Naples et la principauté d'Avignon en Provence (2).
Les possessions de l'Eglise, pour leur administration,
(1) Brady, Epi^copor. succe.^>iio. 1. 11,289.
(2) Pour connaître dans ses détails létenduc etrimportance des domaines pontificaux, se reporter à unetrès instructive thèse de doctorat de M. Jean Guiraud, directeur actuel de la Revue des Questions historiques, rédacteur en chef du journal La Croix et ancien professeur à l'Université de Besançon: L'Iîiat pontifical après le r;rand schisme. Elude de géographie politique. Pai'is, l89o. — Cf. é.q:aleraent lîiondus. llali'a dïustrata. trad. ilal. Vimetria, Gii:'lio, liioS. pp. 77-89. t= o
étaient partagées en divers départements à la tète desquels étaient placés des recteurs nommes par le Pape et revêtus de la (jualité do Légat. Silo département de Rome était sous la juridiction directe du Souverain I^ontife, le plus important ensuite par rang de dignité était bien celui de la Province du Patrimoine (!]. Formée de l'ancienne Etrurie ou Tuscie, cette province se composait des domaines légués au Saint-Siège par la comtesse Mathilde en 1115 et correspondait à peu près, si on lui ajoute Orvieto et quelques autres lieux, aux arrondissements modernes de Civita Vccchia et de Viterbe, dans la Province Romaine (2). Viterbc, dont l'évcché avait été créé en 1193, était le siège ordinaire de ce gouvernement ou mieux de ce rectorat. A 64 kilomètres de Rome seulement, c'était la principale ville de la Tuscie et le cardinal Pôle devait y faire sa résidence habituelle au cours des neuf années que dura son rectorat (3).
Comme la douceur, la loyauté et le noble caractère du <;ardinal anglais lui avaient depuis longtemps acquis l'affection et le respect de tous dans les milieux romains, sa nomination au gouvernement de Viterbe, poste très envié pourtant, reçut delà part du Sacré-Collège et de la
(1) J. Guiraud. op. cit. p. 86. L'Ombrie, la Marche d'Ancône. les Romagnes et la Province de Gampanieet.Maritime formaient les autres gouvernements.
(2) Ses limites étaient au Nord, l'Ombrie, à l'Est, le Tibre, à rOucst,le petit lleiive de la Pescia, qui séparait la province de la Toscane, au sud, la portion de la Méditerranée connue alors sous le nom de nier de Toscane. Le recteur du Patrimoine exerçait en outre sa juridiction sur le comté de Sabine et la terra Arnulfonim. Cf. Calisse, / pre/c/^i t/i Vico dans Archivio délia Societa llomana di SI palrin; 1887. p. 1 et Paul Fabre, Un registre caniéral du Cardinal Alborno^ en 136 i ^Extraits des MèUinges d'ArchéolQqie et d'Uistoire publiés par l'Ecole française de Borne, t. VII, p. 4.)
(3) L'évéché de Viterbe avait été créé par Céleslin III. Les autres évcchcs du Patrimoine était Toscanella, Civita Vecchia où stationnaient les galères papales, Orle, au confluent du Tibre et du Nar, Sutri otNepi, Corneto. Montefiasoone, lîagnorea, Civita-Castellana. Les autres localités d'une certaine importance élaienf, en plus de ces évéchés, Acquapendente. Ronciglioneet Capranica où le cardinal Pôle séjourna fréquenuuent au cours des étés. Cf. Guiraud, op. cit. passini.
<;/Our pontificale une approbation qui semble avoir été unanime.
La conduite pleine de délicatesse et de bienveillance du Paperehaussa encore enToccurrenceaux yeux deRéginald Pôle le prix de la faveur dont il était l'objet. Paul III, en .effet, suivant sa propre expression, l'envoyait à Viterbe parce qu'il savait le peu d'attrait qu'avait pour lui la vie romaine et parce qu'en même temps cette nomination ne l'éloignait pas trop de sa personne. Viterbe n'était qu'à vingt-quatre heures de Rome et d'un accès facile pour la commodité des voyages. Le Pape rappela à Pôle ces particularités pour se féliciter de pouvoir faire rapidement appel à lui si des difficultés imprévues surgissaient. Il exprima de même le vœu que cette situation lui permit, tout en se rendant utile à beaucoup de gens, de jouir de la solitude et du calme dont il avait besoin. Cette nomination entraînait aussi pour son titulaire d'importants avantages pécuniaires. Délivré du souci de quémander auprès des princes étrangers les ressources indispensables pour soutenir un rang conforme à sa naissance et à son titre, Pôle s'empressa d'exprimer sa gratitude au Pape et s'engagea à lui prouver sa reconnaissance pour un bienfait si marqué en s'employant de son mieux au service de l'Eglise et de son chef (1).
Ce fut très vraisemblablement en octobre que le nouveau recteur du Patrimoine prit possession de son poste. Sans que les détails de son administration aient été notés, il est pourtant assez facile d'en tracer les grandes lignés et Pôle lui-même dans sa correspondance donne des indications sur l'emploi de son temps.
Dans une lettre écrite le 9 décembre 1541 à son ami Contarini pour le féliciter de sa nomination à la légation de Bologne, il compare la tranquillité reposante dont il jouit à Viterbe à la vie affairée de sou collègue.
« Ma situation présente, expli(iue-t-il, dépasse en joie tout ce que j'ai pu me promettre et je ne puis désirer mieux. Il y a sans doute quelques affaires à régler, mais
(1) Quirini. op. cit. t. IV, p. 32.
elles ne dérangent pas le plan de vie que je me suis tracé, tout au contraire elles l'agrémentent. Rendre la justice est, en effet, un plaisir pour moi et un profit, je l'espère du moins, pour ceux qui réclament mes services. La matinée que j'ai coutume de consacrer à l'étude et dont, par conséquent, je suis plus avare, reste entièrement libre. Toutes les affaires administratives se traitent dans l'aprcs-midi, à moins qu'un cas extraordinaire n'exige d'être expédié immédiatement, mais c'est chose rare et lorsque cela se présente, il suIFit d'une heure ou deux.
« Je passe le reste du jour dans la bonne et utile compagnie de Carnesecchi et de notre Marco-Antonio Flominio. Je l'appelle utile parce que Marco-Antonio me nourrit, moi et la plupart de mes commensaux, de cette nourriture qui ne périt pas, si bien que je ne sais si j'ai jamais éprouvé plus de consolation et d'édification. « Il ne manque à la plénitude de mon bonheur que la présence de Votre Eminence, ajoute Polc en s'adressnnt à son fidèle ami Contarini. Vous seriez ici que je pourrais appeler ma maison un paradis terrestre ». Mais, comme s'il était était obsédé par ses tristes souvenirs, il ne peut pourtant s'abandonner entièrement à la douceur de sa nouvelle existence et vec une certaine amertume il confesse sa crainte que semblable repos ne soit de courte durée, tout en suppliant Dieu de le tenir prêt à recevoir ce qu'il lui enverra. (1)
Ce Marco- Antonio Flaminio, dont Pôle vient ainsi de vanter les talents à Contarini n'était point pour lui un nouvel ami. Durant son séjour à Padoue, quelques années auparavant, il avait été son commensal et, depuis cette époque, bien des divergences d'esprit s'étaient produites entre eux (2). Flaminio, en effet, en quittant Padoue,
(1) Cette lettre est écrite en italien. Quiriui, op. cit. l. III, p. 41.
(2) Flaminio était né à Saravallo en l'iOS. .Hon poète, excellent orateur, habile piiiiosoplie et iinijuiste renommé, il obtint, jeune encore, la protection de Léon X et fut loni;lemps secrétaire du cardinal Aless. Farnèse. Ses œuvres compkMes ont paru à l'adoue en 1743. Cf. lùcolc Cuccoli, M.-.ln(û}iio Flaminio, Studio
s'était rendu ù Naples, où séduit par les manières entraînantes et l'esprit fascinateur de l'hérétique espagnol Juan Valdez (1), il avait vécu avec lui dans une intimité dangereuse. Rapidement imprégné de ses idées hétérodoxes, il se mit, dès son retour à Rome, à propager son système grossier, qui se rapprochait surtout des théories des anabaptistes. Réginald Pôle, qui connaissait les excellentes qualités d'esprit et de cœur de Marco-Antonio, fut douloureusement affecté de cette attitude et résolut de le ramener à la doctrine de l'Eglise romaine. Sans faire aucune allusion aux changements qui avaient pu se produire dans les idées de son ancien ami, il l'invita discrètement à venir à Viterbe, puis là, peu à peu, par des conversations pleines de tact il réussit à lui faire reconnaître ses erreurs. Ce fut une réelle conversion que la franche piété de Flaminio avait d'ailleurs contribué à favoriser. Pôle ne cacha pas sa satisfaction d'avoir été l'instrument du salut de son ami, car il estimait en même temps avoir rendu un signalé service à la cause de la vérité que ce fin lettré put défendre en italien et en latin durant encore plusieurs années (2).
condocumentiinediti, Bologne, 1897. in-8. — L'auteur conclut dans cet ouvrage à l'intégrité des convictions catholiques de Flaminio. Le dernier cliapitre est consacré à sa vie diplomatique et à ses relations avec Réginald Pôle. On peut lire un cordial éloge d-e Flaminio dans une lettre de Pôle à Victorius. Quirini, t. IV. p. VI.
(1) Juan Valdez était un jurisconsulte d'origine catalane qui, après avoir été secrétaire de Charles-Quint en Allemagne durant dix ans, passa en lo3o, au service du vice-roi de Naples. Il imagina une doctrine dogmatique qui, sans être entièrement couforme à la thèse luthérienne, s'en rapprochait sur divers points. Il recruta ses adeptes surtout parmi la haute société et les inlellectuels uapolilains.il mourut en l.o41 et son système ne lui survécut guère grâce aux mesures énergiques prises par le gouvernement de Naples pour en enrayer la diffusion.
(2) C'est chez Pôle que Flaminio, huit ans après, en liioO, devait mourir dans des sentiments aussi édifiants que chrétiens. Antonio Caraccioli, biographe de Paul IV, rapporte que Flaminio, humaniste impénitent, en faisant sur son lit de mort sa profession de foi devant le prêtre qui lui administrait les derniers sacrements, s'abstint de prononcer le mot tranf^sumtantialio. Il ne doutait pas de ladoctrinede la transsubstantiation.
Il est intéressant de remarquer à quel procédé de douceur Pôle recourut pour arriver à ce résultat. Alors que l'intransigeance religieuse avait multiplié autour de lui tant de victimes, il donnait, quant à lui, l'exemple de la véritable charité et du prosélytisme éclairé. Son biographe n'a pas manqué de souligner cetto tournure d'esprit du cardinal. C'était, dit-il, sa pratique, toutes les fois qu'il rencontrait un honnête homme sur une pente dangereuse, de tâcher de le retenir parla douceur et la persuasion, alors que d'autres étaient prêts à le condamner et à l'aigrir par des reproches intempestifs. Une de ses maximes était que la charité avait pour rôle de ramener dans le droit chemin le pécheur non obstiné.
Cette bienveillance à l'égard de pauvres égarés^ envers des gens dont l'orthodoxie était suspectée, était, à vrai dire, une certaine preuve de courage lorsqu'on songe à la passion qu'apportaient dans ces questions des esprits souvent intolérants. Elle lui fut au reste reprochée quelques années plus tardlorsqu'au conclave son élévation au Souverain Pontificat fut discutée. Certains de ses adversaires objectèrent à ce moment que, durant son administration à Viterbe, il n'avait fait mettre à mort que deux personnes. Use contenta de répondre que sa mansuétude n'avait pas été de l'indolence et qu'il devait remercier la Providence de n'avoir pas été obligé de tenir une autre conduite.
Guidé ainsi par des sentiments de bonté et de saine religion, il n'est pas surprenant que Pôle ait groupé autour de lui à Viterbe un cercle nombreux d'amis partageant ses idées et ses goûts. En dehors de Flaminio et de Carnesecchi, le notaire apostolique (1), sa'maison se
paralt-il, mais il regardait le terme même comme un barbarisme qui lui répugnait. Ce ne fut ([ue sous la menace du prèlre de lui refuser les sacrements (luil répéta le mot plusieurs fois, aussi distinctement qu'il le put. l^aul IV. alors simple cardinal Carafla, assista Flaminio dans ses derniers momenls et c'est à ce titre que Caraccioli a noté cette anecdote.
(1) Si Pôle réussit à ramener Flaminio dans le giron de l'Eglise, son autre protégé de Viterbe, le notaire apostolique Pietro Carnesecchi, orthodoxe à ce moment, devait par contre tomber plus tard dans l'hcrésie et après la mort de son prolecteur, ses opinions erronées le lirent niouter sur le bûcher sous le pontificat du pape Pie V.
composait de plusieurs hommes d'élite retenus auprès du cardinal par leur attachement à sa personne, la vénération que leur inspirait sa vertu et les agréments qu'ils trouvaient dans sa société. AloysPriuli, Beccatclli étaient naturellement de ceux-là, mais il y avait aussi Vincenzo Parpaglia, abbé de San-Saludo de Turin, Nicolo Ormanetto, Stella, Henry Penning, son chambellan et plus tard son vicaire général. Les talents et l'estime dont jouissaient tous ces familiers de Pôle auraient pu leur permettre de remplir ailleurs de hautes charges. Ils préféraient pourtant leur humble condition auprès du cardinal et si c'est à leur éloge, cela est aussi à celui du prélat qui savait inspirer un tel dévouement et une pareille afïection.
Très soucieux de remplir jusque dans ses moindres détails son rôle de gouverneur de province, Réginald Pôle ne se contenta pas de veiller sur la foi de ses administrés et de leur rendre une justice équitable sans acception des personnes. Il résolut aussi d'améliorer de son mieux le sort des populations dont l'apathie lui faisait peine. C'est ainsi qu'il avança aux habitants de Bagnorea une somme considérable pour leur permettre d'établir une manufacture de laine dans leur ville où ils devaient avoir une occupation plus utile que de rester tout le jour étendus le ventre au soleil ou la guitare aux mains (1).
L'estime profonde qu'il garda toujours pour les belleslettres détermina également le cardinal Pôle à créer à Viterbe une sorte d'Académie dont il voulut être membre. Cette Académie, dont ses familiers formèrent le premier noyau, devait devenir bien vite l'une des plus florissantes de ces sociétés savantes et littéraires nombreuses alors dans la péninsule. Comme au temps de Boccace, les femmes enitalie au XVP siècle aimaient toujours l'art délicat de la conversation et certaines y excellaient. Aussi l'élément féminin se trouvat-il naturellement représenté au cercle littéraire de Viterbe. Parmi les grandes dames qui surent s'intéresser à autre chose qu'aux récits galants et aux bagatelles figure la célèbre Vittoria Colonna qui fut
(1} Quiriui, op. cit. t. III, pp. 59 et siiiv.
comme la reine de ce cénacle. Cette femme supérieure entretint avec Rcginald Pôle un commerce d'esprit trop étroit pour que divers détails de sa biographie ne soient pas rappelés.
Veuve de Francesco Avalos, marquis de Pescara (l), qui, sur ses instances, après la bataille de Pavie, avait refusé la couronne de Naples comme incompatible avec son honneur, Vittoria Colonna avait été l'amie de Michel- Ange et le sujet de ses sonnets. Poète distingué elle-même, elle eut un renom assez justifié de savante. Déjà, au temps de Clément VIT, les circonstances lui avaient permis de connaître Pôle, mais de dix ans plus âgée, elle s'intéressa surtout à lui après avoir appris la mort tragique de sa mère et l'adopta alors en quelque sorte pour fils. Cette intimité, rendue plus sensible encore par la décision qu'elle prit de le choisir comme successeur de Contarini pour diriger sa conscience, dura jusqu'à sa mort.
Dans une lettre au cardinal Morone, Vittoria Colonna assure qu'elle doit son salut à Pôle qui, remarque-t-elle, a su l'arracher à pas mal d'illusions. L'observation paraît être fondée. En effet, le cardinal, dans sa tâche de directeur moral, n'avait pas tardé à s'apercevoir que sa pénitente outrait ses mortifications et ses jeûnes au point de nuire à sa santé. Elle s'imaginait de bonne foi que la sincère piété consistait en de semblables pratiques. Pôle lui
(1) Francesco Avalos fut uu des plus brillants généraux de Charles-Quiut. D'origine espagnole, il était né en Italie où sa famille possédait de riches doinaines dans le royaume de Naples. Lorsque le cardinal Pôle s'installa à Viterbe, Vittoria Colonna était veuve depuis plus de quinze ans. Née en 1490 au château de Marine, dans le royaume de Naples, Vittoria était lille de Fabricio Colonna, seigneur romain. Fiancée dés l'âge de 4 ans à Francesco Avalos. elle l'épousa à 17 ans et demeura inconsolable de sa mort, d'après les dires des contemporains. Ses poésies lui furent inspirées par son amour conjugal : lUine délia Villoria Colonna, Parme, 1538; Florence, l."J39 ; Venise, 1540 cl 1544; id. 1552. id. 1558. Bergame, 17G0. La dernière édition est celle que publia Visconti, Rome. 1840. Vittoria était souvent surnommée la <liv(i, la divine, dans l'entourage (pii l'admirait. Sa vie est publiée dans l'édition de lîergame. 1760. Cf. aussi Lefèvre- Deumler, Viftona Colonna, Paris, 1853 et Reumout, Vittoria Colonna. Fribourg, 1881. P de Bouchaud. I.rs poésien de Michel- Aiiye Uuonarroli et de Vittoria Colonna. Essai sur la lyrique italienne du XVI' siècle, Paris, 1911.
fit comprendre que l'excès dans l'austérité et dans les rigueurs corporelles ne sauraitplaire à Dieu puisque, disaitil , la véritable vertu consiste à garder en tout un j uste milieu . Cette direction, sans doute nou\ elle pour elle, parut convevenir en tous points à Vittoria Golonna, qui avoua même plus tard à une de ses correspondantes, la duchesse de Traetto, la part qui revenait à son père spirituel dans la santé de son âme comme dans celle de son corps et elle traduisait ainsi ses sentiments sur Réginald l'ole en écrivant ces lignes au cardinal Cervini : « Plus j'ai eu occasion d'observer les actions du cardinal d'Angleterre et plus j'ai été confirmée dans la pensée qu'il est un vrai et loyal serviteurde Dieu. Si dans sa bonté il condescend à donner une réponse à toute question que je lui pose, il me semble que je ne puis pas me tromper en suivant son avis ». (1)
Pleine de docilité pour les conseils de son confesseur, "Vittoria Coionna contribuait par le charme de son esprit et l'élévation de ses pensées à donner au cercle d'amis, qui se pressaient autour de Pôle à "Viterbe, un attrait tout particulier. Elle partageait les préoccupations et les soucis du cardinal et la meilleure preuve en fut son désir de laisser toute sa fortune à son ami pour lui permettre de répondre aux fréquentes demandes de subsides qu'il recevait des pauvres catholiques anglais.
Si, par certains côtés, le séjour à Viterbe offrit au cardinal Pôle ie repos auquel il aspirait tant, il ne faudrait pourtant pas en conclure que les années s'écoulèrentalors pour lui dans la quiétude la plus complète. Envié et jalousé par de nombreux ennemis, il ressentit bientôt leurs attaques et c'est sur le terrain même de la théologie qu'elles portèrent le plus durement.
La théorie que Pôle, après l'avoir empruntée à Contarini, professait au sujet delà justification, en fut l'occasion. Elle se rapprochait beaucoup, il faut en convenir, de celle que préconisait Luther : la justification par la foi seule. En outre, la douceur, la bienveillance et la condescen-
(1) Cette lettre est datée du 4 décembre 1542. Cf. Miscell. dt Storia Palria. Turin, 1870, p. 125.
dance de Pôle à l'égard de quelques personnes d'orthodoxie suspecte permirent à ses adversaires de l'accuser d'hérésie et ils s'elïorçèrent de le faire passer pour un protecteur des hérétiques.
Cette accusation fut trop grosse de conséquences dans l'histoire du cardinal Pôle pour qu'elle ne soit pas étudiée et discutée dans ses détails, malgré son caractère spécial (1).
En ce qui touche la grâce, la justification, les rapports de l'homme à Dieu, des opinions très divergentes régnaient au début du XVI* siècle chez les théologiens catholiques les plus orthodoxes pourtant. Gela était d'ailleurs très naturel et très légitime avant que le Concile de Trente eût défini officiellement la doctrine applicable à cette question controversée, délicate et épineuse, qui se présente, sans nul doute, comme un des grands mystères de l'Eglise catholique. En admettant donc que Réginald Pôle ait soutenu une opinion erronée avant la définition donnée par le Concile de Trente, il ne saurait pourtant être taxé d'hérésie puisqu'il adhéra sûrement, loyalement et sans réserve à cette définition dès qu'elle fut promulguée et, plus tard, en maintes occasions, il repoussa lui-même avec la dernière énergie les soupçons d'hérésie élevés contre lui.
La thèse de Contarini, admise longtemps par Foie, avait sans doute sa source dans une fausse interprétation de certains textes de Saint Bernard. Pôle, qui avait une confiance absolue dans la rectitude théologique de son savant ami, adopta simplement sur ce point comme sur les autres, ses idées et ses arguments sans avoir d'abord lui-même approfondi probablement la question. Pour louer sans réserve le traité de la. prédestination et de la, justification rédigé par Contarini, ne s'exprime-t-il pas en termes catégoriques sur l'orthodoxie qu'il lui prête : « C'est là, écrit-il, la doctrine de l'Ecriture. Vous êtes heureux d'avoir remis en lumière cette sainte, féconde et
(1) Cf. au sujet de celte (jucslion: Zimmermann, Kanlinal J'oie, ch. XII, pp. 210 et suiv.
impérissable vérité, d'avoir rendu son éclat à cette perle que l'Eglise conservait à demi-voilée ? ».
Ce qui, peut-être, aidait d'ailleurs Pôle à accepter ainsi la théorie de la justification par la foi, c'étaient, en même temps, son admirable confiance dans la Providence et sa profonde humilité. Ce sentiment surtout devait l'incliner à trouver juste la doctrine qui rabaisse l'homme pour admettre que tout vient de Dieu. Cette opinion semble confirmée par Priuli qui, dans une lettre à l'un de ses amis, écrit ces propres mots : « Je puis vous assurer que le cardinal met sa confiance non dans la justification inhérente, quoiqu'il ait de bonnes raisons de le faire, mais dans lesméritesdu Christ ».
En avril 1541, lorsque Charles-Quint réunit une Diète à Ratisbonne pour tenter une fois encore de réconcilier les luthériens avec l'Eglise romaine, le Pape Paul III, à la demande du nonce Morone, y envoya comme Légat le cardinal Contarini à cause de son zèle pour la réforme, de sa modération et de la faveur dont il jouissait auprès de l'empereur. Les protestants s'étaient, au reste, empressés de souscrire à ce choix parce qu'ils espéraient obtenir beaucoup de concessions d'un homme connu par son désir formel de réformes (1).
A ce colloque de Ratisbonne, les interlocuteurs catholiques furent Eck, Pflug etGropper, alors queMélanchton, Bucer et Pistorius représentaient les luthériens (2). Ce Conseil de six membres désignés par l'Empereur établit
(1) Cf. E. Sohni, Gasparo Contcirhii alla Dirta Ji Ralhhona dans yuoro A->chi\:io Veneto, 1" et 2' fasc. 1907. On trouve dans cette publication une description curieuse de 1 Etat de Home et de la cour pontilicale aoKY'!' s., une relation du carnaval romain de février 1341 et quelques lettres intéressantes du nonce Morone datées deSpire. Voir aussi Brieger. G. Contarini unddas Regensb. Concordienuerk im lahte Y5/1. Gotha, 1870.
(2) Ces six théologiens avaient été désignés par l'Empereur lui-même qui attendait d'eux les solutions conformes à soi> désir.
un projet de réformes en quatre articles, qui reçut le nom d'Intérim (1).
Dans ce projet, les doctrines catholiques et protestantes étaient exposées d'une manière tellement atténuée que souvent le dogme catholiques'}' trouvait comme enveloppé dans des locutions luthériennes. Malgré l'entente des parties adverses sur les quatre principaux articles insérés dans cet Intérim, la conciliation souhaitée si ardemment ne put se réaliser parce que derrière la question religieuse se dissimulait un but politique.
D'après certains historiens (2), Contarini, àRatisbonne, aurait donc admis la doctrine luthérienne de la justification par la foi en ajoutant seulement que cette foi devait être vivante et active. Sans prévoir encore les obstacles qui allaient surgir, il envoya à son ami Pôle la formule d'union adoptée pour qu'il la soumît à l'appréciation des cardinaux Garaffa, San Marcello et Fregoso, après avoir lui-même fait connaître son opinion personnelle.
Pôle se trouvait à ce moment à Capranica. Il se hâta d'envoyer sa réponse à Contarini : « Lorsque j'ai appris cet accord, lui dit-il, j'ai ressenti une émotion qu'aucune harmonie musicale n'eût pu produire en moi. Espérons que celui qui a donné l'impulsion conduira l'œuvre à sa fin » (3). Puis il dépêcha Priuli à Rome et c'est par celuici que l'on sait l'impression produite par Vlntérim, sur les trois membres du Sacré-Collège dont l'avis était particulièrement à retenir. Caraiïa s'offusqua de plusieurs des termes employés, mais finit par avouer qu'on pouvait donner aux articles une signification catholique. Fregoso qui, selon toute apparence, s'était d'abord contenté d'une lecture superficielle, se déclara satisfait. Plus tard toutefois, après avoir examine les articles très attentivement,
(1) Ce nom (Ylnlefim fut (ionné à ce projet parce que, d'apr(>s sa teneur, les deux partis devaient s'engager à rester provisoirement unisjus(]u'à la réunion d'un concile général. Cet Intérim proposé par l'ambassadeur de Charles-Quint, Granvelle, avait pour rédacteurs Gropperet Bucor.
(2) Cf. par exemple Ranke, Ilisloirc des Papes trad- Haiber, Paris, 1838.
(3)Quirini, op. cit. t. 1, 111, p. 2o.
il éprouva quelques doutes. Quant au cardinal San Marcello, plein de réserve prudente, il ne porta pas un jugement immédiat. Il pensait cependant, lui aussi, que dans l'ensemble les articles pouvaient s'entendre dans un sens orthodoxe.
Pôle, Morone, Bucer et Mélanchton, appelés à donner leur avis, se réjouirent de la formule, mais elle ne plut pas à Luther, qui ne voyait dans les propositions adoptées qu'une juxtaposition de deux doctrines et une ruse de Satan. La pensée de Pôle se trouve exposée tout au long dans sa correspondance. « Vous me demandez mon jugement au sujet de votre théorie de la justification, écrivit-il à Contarini. Vous iDâtissez toujours sur un terrain ferme. On vous reconnaît toujours à votre argumentation claire et solide, à la façon dont vous ordonnez et développez votre sujet. Les conclusions que vous tirez sont telles que tout le monde doit les comprendre. Les preuves empruntées à l'Ecriture et aux Pères sont excellement mises en lumière, toutes les objections sont d'avance réfutées. » (1)
Sollicité par Charles-Quint de s'expliquer sur la formule de Vlntérim, Contarini répondit qu'il fallait tout abandonner au Pape et par-là il entendait dire que Vlntérim n'était pas irréformable et que le Pape restait libre de l'accepter ou de le repousser.
Malgré cette attitude toute de déférence à l'égard de l'autorité romaine, Contarini fut pourtant en butte à des attaques violentes. On lui reprocha d'avoir trahi l'Eglise et de favoriser par ses concessions les doctrines hérétiques. Bien qu'il eût demandé expressément qu'on ne discutât pas au consistoire du 27 nifii 1541 la formule d'union proposé à Ratisbonne, les cardinaux San Marcello et Oaraffa s'acharnèrent contre elle. Caraffa surtout alla jusqu'à répandre à Rome et au dehors le bruit que Contarini et le maître du Sacré-Palais, Tommaso Badia, étaient devenus luthériens. Cette conduite de son collègue fut d'autant plus sensible à Contarini qu'ils avaient élé jus-
Ci) Dittricb, Regesta, 21o, n. 813. Lettre du IG juillet.
que-là unis par des liens d'étroite amitié. Caraffa n'avaitil pas d'ailleurs commencé par déclarer à Priuli que les articles en question pouvaient s'interpréter dans un sens catholique?
Pendant que ces attaques se produisaient h Rome contre Contarini, Pôle se trouvait à Capranica. 11 n'avait pas prévu que la thèse de la justification serait discutée ouvertement au consistoire du 27 mai. Sans nul doute, autrement, il s'y serait rendu pour y prendre la défense de Contarini. Celui-ci, le 7 juillet, reçut de Paul III le conseil de faire le plus possible le silence sur toutes ces questions brûlantes, afin de ne pas donner prétexte aux luthériens d'interpréter dans leur sens certaines expressions.
Loin de rester étranger à cette discussion, Réginald Pôle avait envoyé à son ami, qui préparait un traité de la justification, une série de textes bibliques propres à étayer sa théorie et il l'avait exhorté en même temps à prendre patience et confiance (1). Les divergences d'idées chez les théologiens catholiques lui semblaient produites surtout par des malentendus, aussi ne doutait-il pas qu'à son retour à Rome Contarini amènerait par le seul exposé de ses vues, tous ses adversaires à partager son opinion. Les soupçons répandus à Rome contre lui, écrivait-il, étaient sûrement grossis par léloignement. De son côté, le cardinal Farnèse prévint Contarini que « Sa Sainteté n'approuvaitnine désapprouvait les conclusions adoptées. Mais tous les autres qui en ont pris connaissance, ajoutaitil, tout en admettant que le sens était d'accord avec la loi catholique, désiraient plus de clarté et de précisions dans les termes. »
Au milieu des discussions passionnées que l'attitude de Contarini avait entraînées, Paul III, en elTet, semblait demeurer passif et certains esprits auraient voulu interpréter cette réserve comme un blâme à l'égard de son légat à Ratisbonne. Pourtant à son retour d'Allemagne, il le reçut très amicalement à Luc(|ues où il attendait
(1) Contarini acheva son traité de la Justilication le 25mai. — Cf. Quirini. t. III. CIC-CCXI,
TEmpei-eur. De plus, comme Charles-Quint lui vantait la bonté de cœur et l'habileté de Contarini, le Pape l'assura qu'il connaissait cette habileté et dit même qu'il prendrait soin de montrer au monde en quelle estime il tenait son Légat.
Ce témoignage oflQciel de la bienveillance pontificale à l'égard de Contarini fut sa nomination comme cardinal légat à Bologne (1), en même temps que Paul III appelait au cardinalat trois de ses meilleurs amis, Oortcso, BadiaetMoronc. anciens membres tous trois du cercle de Padoue. (2)
Pendant que Contarini subissait ainsi les Jittaques répétéesde nombreuxadversaires.larumeur pulliquc attribua à tort au cardinal Pôle la paternité d'un petit livre aux tendances semi-luthériennes qui, très répandu et très lu, était intitulé Beneficio di Christo. Si le cardinal anglais se défendit aisément d'avoir rédigé cet ouvrage, dû à quelque hérésiarque (3), on lui reprocha avec un sem-
(1) Contarini fit son entrée solennelle à Bologne comme cardiual-Iégat le 23 mars 1342.
(2) La protection dont le Pape couvrait Contarini et ses amis ne cessa donc pas de se manifester. Si Caraffa, devenu l'ape sous le nom de Paul IV, s'acharna contre Morone et Pôle et alla jusqu'à les citer devant le Tribunal de l'Inquisition, les amis de Contarini, quelques années auparavant, avaient trouvé nu défenseur aussi compétent et moins passionné dans la personne du Pape I^aul III. Une remarque suffit pour montrer l'erreur qu'il y aurait à confon'ire Contarini, Pôle et leurs amis avec les Protestants. Tandis que ceux-ci, en effet, répudiaient la suprématie du Pape, ces cardinaux, au contraire, considéraient la séparation d'avec le chef visible de l'Eglise comme le suprême des malheurs. Or, d'après J.de Maistre, c'est le point qui distingue essentiellement le catholique de l'hérétique. Si Pôle s'était expatrié de son pays natal, c'était uniquement pour ne pas reconnaître dans Henri VIII le chef de l'Eglise d'Angleterre et ce fait est à rappeler pour justifier son éloignemeut des tendances hérétiques.
(3) L'auteur du Bencficiodl Chrislo passe plus justement pour avoir été dou Benedettode ÎMontova, un partisan de l'hérésiarque Valdez, ou un certain Aonio Paleario. nom latinisé d'un autre hérésiarque, qui s'appelait Antonio degli Pagliaricci. Pendant longtemps on crut perdu cet ouvrage qui, cependant, avait été répandu à profusion. On finit par en découvrir deux e.Kemplaires, l'un à Cambridge, l'autre à Vienne. Babington en a donné une nouvelleédiiion en 1833.
blant de justice d'avoir laissé son hôte Flaminio en prendre publiquement la défense. Ce fut évidemment par excès de bonté et le seul fait d'avoir pu par sa douceur ramener ensuite Flaminio à la vraie foi devait le justifier entièrement de cette imprudence. (1)
Si les préoccupations d'ordre théologique restèrent toujours pour Pôle les principales, il n'en fut pas moins assailli de beaucoup d'autres après son installation h "Viterbe et bien dos soucis devaient encore lui venir d'Angleterre. Henri VIII, en effet, acharné à poursuivre ses ennemis, ne pouvait pardonner à son cousin Réginald d'avoir pris parti contre lui. La nouvelle de sa nomination à un important rectorat ne fit qu'accroître, si possible, la haine implacable qu'il lui avait vouée. La façon pleine d'aménité et de bénignité dont Pôle s'acquittait de sa nouvelle charge n'était-elle pas une condamnation de sa propre manière de gouverner ? De plus, en le voyant s'élever progressivement aux plus hautes fonctions et en constatant que sa renommée grandissait chaque jour davantage, il fut repris par ses vaines craintes de trouver en lui unrivaldesa couronne. Il jura, semble-t-il, de se débarrasser à tout prix de cet homme importun et gênant et il recourut de nouveau aux plus vils moyens pour le faire disparaître.
Quelque temps après, à Viterbe^ on eut à plusieurs reprises le soupçon d'un complot contre la vie du gouverneur, mais, faute de preuves complètes, on ne put arrêter les coupables. Cependant la police locale finit par s'emparerdetrois italiens. Ils furent légalementconvaincus d'avoir été soudoyés par le roi d'Angleterre pour attenter
(1) La tolérance habiiucllemcnt pratiquée par R'i^inald Pôle n'eut pas toujours à s'exercer d'une manière aussi heureuse. C'est ainsi qu il s'abusa singulièrement en défendant cerlains hommes tels que le capucin Ochino, le c'.ianoinc régulier Vermiglio (ou Pierre Marlyrj, Juan Valdez, Paleario, (jui n'étaient au fond fiue des moines sans mœurs ou des cicéroniens sans foi, mais qui surent d'abord cacher leur jeu sous des dehors de sainteté et d'austérité. CaratTaet les Tliéatins montrèrent dans ces circonstances plus dt^ clairvoyance que Pôle et Contarini et ne s'illusioiuîèrent pas sur le caractère uetlonicnt horolique des théories de ces divers réformateurs ecclésiasliques.
auxjours de son cousin Réginald. Le cardinal, au lieu de traiter ces misérables selon la rigueur des lois, se contenta de les laisser emprisonner et, après peu de temps, il les fit remettre en liberté, fidèle en cela à ses habitudes de mansuétude.
En juillet 1542, un autre attentat fut découvert à Capranica où le légat avait coutume de se retirer durant les chaleurs de l'été. Un certain Alexandre, qui se disait marchand de Bologne, rôdait aux abords de la maison du gouverneur avec deux prétendus serviteurs flamands. Ils furent arrêtés et, au cours de leur interrogatoire, ces deux étrangers tombèrent dans les contradictions les plus grossières ; on découvrit qu'ils étaient de nationalité anglaise et ils finirent par confesser dans quel but criminel ils se trouvaient à Capranica. En outre, une lettre saisie sur le pseudo-marchand italien prouva qu'il était bien au service du roi d'Angleterre, Pôle fit conduire les trois bandits à Rome pour y être jugés, mais pria qu'on ne leur infligeât qu'une peine temporaire sur les galères. Comme ses amis lui reprochaient une trop grande indulgence dans ces circonstances, le cardinal répondit que puisqu'il s'agissait d'une offense personnelle le châtiment pouvait bien être laissé à sa propre discrétion (1.)
D'autres exemples des tentatives faites par Henri VIII contre son cousin Réginald pourraient encore être facilement produits. Il suffît de rappeler que les ambassadeurs anglais sur le continent servaient de leur mieux à cesujet la passion de leur maître. C'est ainsi que Paget écrivit de Ligny le 9 juillet 1542 à Henri VIII qu'un Ecossais, James Mel ville, venait de s'offrira livrer tous les secrets et les plans de Pôle et de ses compagnons. Cet Ecossais avait séjourné à Rome et connaissait le cardinal et tout son entourage. Sûr de plaire au roi, l'ambassadeur Paget accepta cet offre, mais l'affaire n'eut pas vraisemblablement les suites escomptées, le Cardinal ayant eu dès le 25 juillet connaissance de cette intrigue (2).
(1) Quirini, op. cit. t. III, p. 99. — Pliiiipps. on. cit. t. II. p. 30G.
(2) Une lettre, adressée par Réginald Polcau cardinal Cervini Io2y juillet, contient une allusion à ces laits.
Si la question de sa sûreté personnelle n'arrivait pas à troubler Polo dans la sérénité de son esprit, il ressentait par contre durement les deuils qui, peu à peu, venaient détruire ses meilleures amitiés. Le 22 août 1542 notam. ment, il perdit un des hommes qui lui était le plus cher, le cardinal Contarini. Depuis son secondséjour à Padoue, il s'était habitué à considérer celui-ci comme un père et partageait totalement, nous l'avons dit, ses idées en politique comme en religion. Aussi n'cst-il pas surprenant que cette mort l'ait vivement affecté (1). Elle le privait d'un appui qui, plus que jamais, pouvait alors lui être utile pour amener l'Eglise à adopter les réformes sur l'urgence desquelles ils étaient tous deux si pleinement d'accord.
Ce décès fut peut-être la cause indirecte d'une modification nouvelle dans la vie de Réginald Pôle à la sagesse de qui le Pape fit bientôt appel. Contarini mourait trop tôt pour assister au concile qui allait se réunir. Ce fut Pôle qui, deux mois plus tard, se mit en route vers le Tyrol pour y ouvrir, au nom du Pape, avec deux autres cardinaux, l'assemblée conciliaire si ardemment attendue. Cette décision avait vraisemblablement été prise lors d'une entrevue que le Légat du Patrimoine venait d'avoir avec Paul III à Civita-Vecchia, ville de sa province. Malgré son goût de plus en plus marqué pour la retraite et la vie paisible, le cardinal Pôle, guidé sans nul doute par l'ardent désir de travailler au bien général de l'Eglise romaine, n'avait pu refuser au Pape l'aide qu'il réclamait de lui.
Il allait, une fois encore, jouer dans l'histoire politique et religieuse de son temps le rôle de premier rang que sa science et ses talents autant que sa naissance lui donnaient si fréquemment le droit de remplir.
(1) Villoria Colonna écrivit à ce sujet à Serafina, la sœur de Contarini, celte appréciation : « 11 semble qu'aucune mort n'ait autant peiné l'àme si pieuse, si dévouée, si atlectucuse de Fuie que celle de votre regretté frère... » Cf. Quirini, op. cit. t. 111. p. 41.