CHAPITRE X
Participation de Pôle au Concile de Trente
Depuis l'apparition du schisme protestant sous Léon X, la question du concile génériil, réclamé par Luther luimême, avait souvent été soulevée. Les difficultés de tous genres, difficultés politiques surtout, auxquelles Clément VII eut à faire face durant les onze années de son pontifical, paralysèrent le bon vouloir de ce Pape relativement à la tenue de cette assemblée œcuménique.
Mais Paulin, son successeur, dès son élection en 1534, travailla avec zèle à réaliser ce qui ct:îit alors le désir de tous les esprits bien intentionnés. En entrant au conclave d'où il sortit Pape, les divers cardinaux avaient pris l'engagement que l'élu s'efforcerait de tenir le concile avant que deux ans se fussent écoulés. Paul III rappela ce serment à la curie romaine et envoya des nonces aux souverains d'Europe pour leur faire connaître ses intentions à ce sujet et les prier de l'aider de tout leur pouvoir. Convaincu au premier chef de la nécessité urgente d'une réforme intérieure de l'Eglise, il l'inaugura en faisant entrer dans le Sacré-Collège les personnages les plus marquants du monde chrétien et c'est à cette circonstance que Contarini, Kéginald Pôle et plusieurs de leurs amis les plus distingués durent la pourpre cardinalice.
Désireux de faire aboutir son projet, il avait pujjlié, le 2 juin 1536, d'accord avec les cardinaux, une Bulle qui fixait au 23 mai de l'année suivante l'ouverture du concile dans la ville de Mantoue. Mais, successivement, devant les menées occultes ou avouées des protestants et des princes catholiques, des prorogations diverses durent être octroyées. Il fut question, pour s'assembler, de choisir Mantoue, puis Vicence sur le territoire de Venise. Enfin
Trente futdésiijncc (1). Ville libre, elle ne dépendait d'aucun autre souverain que son évoque et avait l'avantage d'ôtre située aux confins de rAllemagne et de Tltalie. C'était, en outre, une grande cité, saine cl bien bâtie, entourée de liaLilcs montagnes où il semblait pourtant assez facile de se bien approvisionner.
L'ouverture du concile fixée au 1'"^ novembre lô4'2, le Pape nomma Légats pour le représenter àTrentc les trois cardinaux Giovanni Morone, Paolo I^arisio et Réginald Pôle. (2) Bien des retards devaient encore se produire avant que la première session de l'assemblée œcuménique pût avoir lieu. Partis de Rome le 16 octobre, après y avoir reçu la croix des mains du Souverain-Pontife, les nouveaux Légats n'arrivèrent à Trente que le 22 novembre. Ordre leur avait été donné de n'ouvrir le concile que lorsqu'il y aurait un nombre suffisant d'évcques des quatre principales nations chrétiennes, France, Allemagne, Italie, Espagne. Vainement pendant six mois les Légats restèrent dans l'expectative des prélats attendus. Ni François P"" ni Gharles-Quint, en lutte l'un contre l'autre et tous deux mécontents du Pape sous divers prétextes, ne se soucièrent dinviler les évèques français et espagnols k se mettre en route. Devant le peu d'empressement à répondre à son appel, force fut à Paul III de suspendre le concile par une bulle du 6 juillet 1513, remettant sa tenue à une date indéterminée plus favorable.
L'année suivante, après la paix de Crépy enfin signée entre l'Empereur elle roi de France, (3) Paul ÏII songea de nouveau à réunir le concile et le convoqua pour le 15 mars 15i5, quatrième dinianche de carême. Des trois
(1) Pour tout ce qui concerne le Concile de Trente. se reporter à l'ouvrage capital de S. Merkle, Conciliiun Tridoittinim, diarorinti, (iclonini.epixtolarum, traclainuin noi-acollectio, édité par la Société de Guerres, t. I, dinrorum pars prima, Fribourgen-Brisgau, 11)07, in-4"' de C XXX 932 pages.
(2) Ces cardinaux remplaçaient les légats précédemment désignés, morts tous trois : Campeggio, le 10 juillet 1539; Simonelta le 1" novembre 1539 et Méandre, le 1" février 1542, avant d'avoir pu ouvrir le Concile.
(3) La paix de Crépy fut conclue le 18 septembre 1544,
Légats primitivement désignés pour le présider, Kéginald Pôle restait seul en fonctions. Morone et Parisio avaient été remplacés par Giovanni-Maria del Monte, cardinalévêque de Palestrina et Marcello Cervini, cardinal-prêtre de Sainte-Croix-en-Jérusalem. (1) Les Légats avaient pour mission de diriger les débats et de prendre en tout Tinitiative. Des pouvoirs spéciaux leur permettaient aussi de transférer le Concile dans une autre ville si la guerre, la peste ou tout autre événement imprévu rendait celte translation nécessaire. Mais tout comme précédemment, ordre leur était donné par le Pape de ne pas procéder à Touverlure officielle de rAssemblée tant qu'un nombre convenable d'évêques ne seraient pas arrivés.
Les cardinaux del INIonte et Cervini se mirent en route pour Trente en mars 1545. Pôle par prudence ne les accompagna pas. On avait, en effet, eu vent à Rome^de nouveaux projets criminels du roi Henri VIII contre son cousin Réginald.
A Viterbe, le recteur était relativement à l'abri d'un coup de main de ses ennemis, grâce à l'entourage de serviteurs nombreux et lidèles. En voyage, au contraire, il devenait plus malaisé de le gjîrdcr contre la trahison et l'assassinat et des mesures particulières de précaution devaient être prises de toute nécessité car Henri VIII semblait avoir organisé, cette fois, un véritable complot par l'entremise de Harvel, son agent à Venise. Cet Anglais avait soudoyé quatre condottieri bien connus, le Bolonais Ludovico del'Armi. le comte Bernardo di San Bonifacio, de Vérone, Filippo Fini, de Lucques et Angelo ]\lariano, de Crémone. Ceux ci, à leur tour, avaient sous leurs ordres et à leur solde une bande de trente spadassins, choisis parmi les plus experts.
Les lettres de Harvel ont été conservées et éclairent d'un jour très cru toute cette histoire.
Le 20 avril 1545, Harvel put mander au roi que tout était prêt. On n'attendait plus que ses dernières instruc-
(1) Le cardinal del Monte devait devenir pape sous le nom de Jules 111 et le cardinal Cervini fut Marcel II.
tion ;'!). ToulLîTois une autre leUrc du 31 mai fil paii des soupçons ~iiuc la courde Rome devait concevoir au sujet de celto lroui)C d'assassins. Le père de Ludovico del'Armi, en effot, avait été cité à comparaître sous la menace (l'une amende de 50.000 couronnes et l'on devinait l)ien que c'était pour fournir dos indications sur les faits ctgestcsde son fils (2). On sait par ailleurs (jue, mal^jré tout le secret dont le projet d'Henri VIII avait été entouré, les deux ambassadeurs de Charles-Quinten Angleterre, Gliappuys et Van der DeH't, avaient fini [Kir en être informes. Deux ^des assassins avaient été aperçus à Londres et leur présence avait donné l'éveil (3).
Avisé donc de toute cette ténébreuse machination contre son Légat, Paul III réussit à la déjouer et donna au cardinal Pôle une escorte armée de vingt-cinq cavaliers pour se rendre cà Trente. Accompagné de ses fidèles Priuli elFlaminio, protégé par ses hommes d'armes, le cardinal partit en avril seulement et prit un chemin détourné. Pendant ce temps les deuxauires Légats voyageaient par une autre route et le Pape, pour dépister le? soupçons, avait pris soin de faire partir avec eux un des familiers de Pôle en vue de le représenter et de tenir sa place pour dissimuler son absence. Toutes ces précautions eurent leur plein effet et les deux groupes de voyageurs purent, sans encombre, se diriger vers Trente. Comme dans ses précédentes missions, le cardinal Pôle fut accueilli avec acclamation dans les villes où il passa. A Mantoue notamment, le cardinal Ercole Gonzague le reçut princièrement et le duc de Ferrare, dont il devait traverser le territoire, le fit escorter par eau jusqu'à Osliglia où Pôle renvoya les soldats du Pape dont la protection ne lui avait sans doute pas été inutile.
(1) Cal. of State Paper^t, Venctmn, t. X, n. 399. Les dépêches de Harvel donnent des indications détaillées sur les salaires promis aux bandits.
(2) Cal.of, State Papers, Spnnish. t. VIII n. 33. Ludovico del' Armi, après une existence agitée, fut jugé et décapité à Venise, eu mai 1547, pour divers crimes.
(3) Le secrétaire de Charles-Quint à Bruxelles mentionne également dans sa correspondance le projet criminel de Ludovico del'Armi et savait l'emprisoûuement de son père.
A leiu' arrivée à Trente, au commencement de mai, les "trois Légats ne trouvèrent qu'un fort petit nombre de prélats. La situation risquait donc d'être la même qu'en 1543. Les princes, et ceux-là surtout qui, au début du schisme luUiérien, avaient réclamé 11- coiîcile comme le remède souverain, montraient peu d'empressement à faciliter sa tenue, maintenant qu'ils le voyaient près de s'ouvrir. Organisés dans leur révolte et enrichis des biens d'Eglise, les protestants refusaient catégoriquement de se rendre à la réunion projetée, L'Empereur Charles- Quint, plus soucieux de faire réussir sa Dicte de Ilatisbonne que de fortifier le pouvoir pontifical, se tenait <à l'écart. Sa mauvaise volonté était manifeste comme en témoignent les lettres des Légats au Pape ; pourtant il avait été obligé de déléguer à Trente son ambassadeur i>Iendoza. Seul peut-être de tous les princes, son frère, Ferdinand, roi des Romains, parais?;ut bien disposé à l'égard du concile et n'avait pas attenilu pour envoyer ses représentants à Trente.
Cet ensemble de circonstances entraîna un inévitable retard et plusieurs mois se passèrent encore dans les préliminaires de la réunion. C'est sans doute durant celte période d'expectative que Pôle trouva les loisirs d écrire son ouvrage c/e Concilio [l]. C'était, sous la forme de quatre-vingt six questions et réponses adressées à ses deux collègues, del Monte et Cervini, un traité complet sur les conciles généraux. Consciencieux et plein de zèle pour les réformes espérées, il n'avait pas voulu assumer son rôle deLégatavantd'avoir étudié avecsoin qucliis ttrâent ses obligations dans les fonctions que le [""ape lui avait confiées.
11 eut largement, en tout cas, le temps de revoir et de parachever son œuvre puiscjue !e concilencs'ouxrit que le 13 décembre 154.'), troisième dimanche del'Avent. La | ersévérancc des promoteurs de l'assemblée était enfin cou-
(1) Le Liber deCoJicilio a notamment été publiédaiisTouvrage de Roccabcrti, Bibliot/icca Ponlificum, t. LXVll, et à Rome chez FaulManuce, en lo62.
ronn(5e de succès. Pôle en écrivit sa joie au Pape dans une lettre privée (1).
Outre les trois Légats et le cardinal-évôque de Trente, Madruzzi, l'assemblée ne comprenait cependant pas plus de quatre archevêques, vingt-deux évêqucs et cinq généraux d'ordres. Le cardinal del Monte fut élu président. Le but du concile, comme le porte le décret prescrivant des prières publiques pour son ouverture, était d'extirper les hérésies, en définissant les dogmes attaqués par les protestants, de rétablir la paix et l'unité de l'Eglise et de réformer les mœurs du clergé et des fidèles, vaste programme auquel le cardinal Pôle s'intéressait de longue date puisqu'il s'agissait du progrès de la religion chrétienne et de son rétablissement dans les pays où l'hérésie avait triomphé.
Bien des points pourtant restaient encore à élucider avant d'cnlamer les discussions et les légats durent en demander la solution au Pape. C'étaient, en grande partie, des questions de formalisme et de protocole au sujet desquelles le cardinal Farnèse envoya bientôt les instructions nécessaires (2). De plus, à la prière même des Légats, Paul III nomma directement trois des fonctionnaires importants du concile, le secrétaire, l'avocat et l'abréviatcur. Proposé par le Pontife pour le poste de secrétaire, Flaminio, secrétaire personnel du cardinal Pôle, ne voulut pas l'accepter et Massarelli, secrétaire de Cervini, lui fut alors substitué. Le bolonais Achillio de Grassis remplaça, comme avocat, le savant canoniste Antonio Gabriclc précédemment désigné et Hugo Duoncompagnoni remplit les fonctions d'abréviateur (3).
Dans la seconde session du concile, tenue le 7 janvier 1546, le secrétaire Massarelli lut, au nom des Légats, une fervente exhortation rédigée par Pôle qui invitait les Pères
(1) Quirini, op. cit. t. IV. p. 187.
(2) C'est ainsi, par exemple, que se posa la question de savoir si l'on compterait les voix des évêques par tète, comme au dernier concile de Latran, tenu sous Jules II et Léon X, ou par nation, comme cela s'était pratiqué aux Conciles de Bàle et de Constance.
('S) Pallaviciui, op. cit. lib. VI, C. I, u. 2et seq.
à la dévotion, à ha contrition, au courage, à l'affranchissement des passions et à la modération dans la défense des intérêts temporels. Ce dernier point, dont l'importance était si grande dans les causes de la propagation de l'hérésie prolestante, devait être particulièrement l'objet des préoccupations de Réginald Pôle. Doué d'une vraie piété, il n'avait jamais lui-même fait preuve dans sa vie de sentiments cupides et intéressés, mais il s.ivait combien ces questions de bénéfices ecclésiaslique.s .ivaicn!) pesé dans révokition religieuse du plus grand nombre de ses compatriotes. Il aurait voulu, de tout cœur, que les réclamations au sujet de ces biens indûment corins({ucs par . les princes hérétiques ne fussent pas un ol^taclc à toute réconciliation.
Il n'est pas possible de suivre dans toutes leurs phases les incid'3nl3 multiples de ce concile dont les décisions, si importantes pour l'histoire religieuse du XVI^ siècle, ont fait l'objet de savants ouvrages spéciaux, niais les points particuliers pour lesquels l'intervention de Pôle se manifesta plus spécialement sont à signaler puisqu'ils témoignent de l'esprit conciliateur qu'il chercha toujours à faire prévaloir dans toutes les discussions.
Une question difficile à résoudre fut, parcxf^niple, celle de savoir si l'on commencerait par traiter do la réforme, comme l'avait demandé l'Empereur, ou si l'on s'occuperait tout d'abord, comme le voulaient le Pape et les Légats, des dogmes contestés. Les voix se partagèrent à ce sujet. Désireux de donner satisfaction aux deux partis qui se heurtaient, le cardinal Pôle, dans la session du 22 janvier, parla en faveur de la discussion simultanée des questions et le concile adopta alors ce moyen terme. On décida donc d'examiner de pair les décrets dogmatiques et les décrets disciplinaires. Trois grandes congrégations furent créées, présidées chacune par un Légat. (1) On y
(1) Cf. Sabastian Merkle, OuellenkriUsche Stadien znr Geschichte des Konzil von Trient, dans Histonscbrs Jabrbiich, 2' trimestre 1910. L'auteur y prend pourbase principale de ses informations la relation du secrétaire du cardinal Madruzzi, Laurent Pratanus ou de la Prée. — Cf. Pallavicini, op. cit. lib. V, cap. L D. 8.
préparait longuemenl et savamment les points qui devaient faire l'objet des discussions.
Au cours des di\ erses sessions, l'olijcctif de Polc resta toujours d'ordre pratique. Au lieu de s'arrêter aux détails de forme qui risquaient de susciter des dissensions dangereuses et bien inutiles, il voulait surtout que le concile menât, sans retard, à bien lu tâche effective de reforme que le monde chrétien entier réclamait de lui.
C'est ainsi que la question du titre définitif à donner au concile, objet d'une vive i)olémique entre les prélats assembles, lui sembla pour le moins oiseuse et il s'efi'orça, quant à lui, de la résoudre au plus tôt, non sans se heurter à de nombreuses diiïîculté.s. Il s'agissait de savoir si l'on ajouterait au concile les mots : représentant VEglise universelle, comme on l'avait fait aux conciles de Bàle et de Constance. Le légat président s'op[)osa formellement à cette adjonction, prétextant que ces expressions,, mal interprétées, pourraient faire conclure, comme cela s'était déjà présenté aux deux assemblées précitées, à la supériorité du concile généial sur le Tape, De plus, il trouvait qu'elles pourraient offenser les protestants et sembler leur interdire la liberté de se défendre en les condamnant, pour ainsi dire, à l'avance par le titre seul du concile.
Le décret fut donc dressé sans ce qualificatif, mais l'opposition^ resta inflexible dans plusieurs congrégations. De leur côté, les légats s"obslinaieiit à maintenir leur façon de voir, qui était du rcs(e celle de la grande majorité des Pères. Pôle consulté personneliemeiit avoua qu'il va- 1 lit à son sons'beaucoup mieux rentrer en soi-même et former le plan d'une conduite régulière que de se procurer des titres qui. sans donner aucun degré d'autorité, pourraient nuire à la cause de l'Eglise. C'était un avis empreint de la plus grande sagesse et l'opinion contraire à l'addition finit alors partriompher. Le décret fut publié sans elle, à la i)îuralité des suffrages, ce qui n'cmpècha pas. le 4 février 15'iG, lors de la troisième session, trois prélats de réclamer encore contre le titre supprimé. L'évêque d© Fiesole, en particulier, assura qu'il ne donnerait jamais son assentiment au décret si les termes : représentant l'Eijlise
universelle, n y iiaraissaionlpas. Le car'IinalfÎGl Monte lui expliqua qu'il était peu séar.l clc se roiciirainsi contre tout un concile et proposa pourtrait de mettre encore la question en (lélibi-ration pour clore défînitivenient l'incidente Levêque répondit que, même dans le c:is d'un nouveau rejet de l'adjonction demandée, il ne cliangerait point de sentiment pour se rendre à l'opinion de la majorité car c'était pour lui unequestion de conscience. l'oîe, chez [ui le principe d'autorité semjjle n'avoir jamais été ébranlé,^ lui lit alors observei que la conscience doit être tranquille quand une affaire se liouve décidée par le plus grand nombre des avis. T-ans ces circonstances, ajouta-t-il, on est tenu de se rendre au jugement des autres et en parlant ainsi le cardinal Polc émit sans nul doute une des règles rondamonl;;li^s auxquelles il s'efi'orça de toujours plier son esprit pour demeurer fidèle à la communion romaine (1).
L'a[)pro!);ilion à donner aux Livres de l'Ecriture Sainte amena aussi Polo à intervenir (2). Faliai'-il au préa.lable procéder à un nouvel ex:imen de ces Livres sur lesquels la critique des humanistes n'avait pas manqué de s'exercer ? Le légat del Tvlonto et Pachccc, évéque de Jaen, étaient pour la négative. Po'e, au contraire, d'accord en cela avec Cervini et ?»Indiu;-'.z'., voul.iit qu'on les examinât pour satisfaire aux objections des adversaires et dissiper tous leurs doutes d.".ns leur fondement même. La discussion, disait-i), ne sert jins ^-eulemcnt à découvrir la vé.-ité, on l'emploie encore pour la confirmer. Faute d'enteiUe. i'afïnire fut alors remise à up.e congrég;!tion générale qiii se tint ie 20 février et, ce Jour-là, un légur incident se produis!! qui doniuià l'oie l'occasion d'exposer
(1) Devant roiposition irréductible de l'évêque de Fiesole, le cardinal del Monte intervint de nouveau pour dire avec autorité : « Croyez-vous donc qu'il vous soit permis de troubler ainsi le concile et d'être tous les jours un objet de discorde ? Vous vous trompez si c'est là votre pensée : sachez que votre devoir est de dire votre avis et ensuite d'acquiescer à l'opinion qui a le plus de sullrages. »
(2) Le 22 février lS4o, les Pères s'étaient prononcés pour l'ap probation à donner à ces textes sacrés.
clairement sa pensée en ce qui louche la question si délicate de la tradition (!].
Le cordelier Vincent Lunclle et le carme Antoine Marinier |)résentaient. contre les tradiiions considérées comme source de foi, deux systèmes que Pôle combaltit, en elTet, avec vivacité et énergie. Suivant Marinier, les Luthériens n'admettaient point d'autre juge que l'Ecriture, sans avoir aucunement discuté la valeur de la tradition. Dans ces conditions, disait-il en résume, il convient de laisser celle-ci de côté puisque les Pères de l'Eglise eux-mêmes n'en ont parlé que par une nécessité picssante et sans l'égaler d'ailleurs h l'Ecriture.
La réponse immédiate de Pôle fut qu'un pareil raisonnement pouvait peut-être se tenir dans un colloque d'Allemagne, mais qu'il n'était pas de mise dans un concile général où l'on ne doit avoir que la vérité pour objet. Le dé- A'cloppcment de cette idée le conduisit à expliquer que dans les colloques on avait pu se proposersurtout d'accorder les parties, parfois même au préjudice de la vérité. Or, pour conserver l'Eglise dans sa parfaite intégralité, ou bien les lulhérieris devaient admettre toute la doctrine de l'Eglise ou bien aucun soin ne devait être épargné pour découvrir le plus grand nombre possible de leurs erreurs afin de mieux conv;iincre le public des obstacles insurmontal)les qu'il y avait pour s'accorder avec eux. Si les Luthériens n'ont pas encore entamé de controverse sur la tradition, ajouta avec feu le cardinal Pôle, il faut alors les prévenir et montrer que leur doctrine est non seulement ditTérente de la véritable dans les points qu'elle contreditouvertement, mais aussi dans tous les articles laissés sans examen. C'est ainsi qu'ilne fallait pas craindre de toucher aux écueils, malgré les raisons captieuses de Marinier, car de celles-ci on pourrait autrement
(1) Comme, à ce sujet, les cvéques de Flesole et d'Astorga se plaignirent que l'on oubUait les dogmes et la réforme de la discipline, causes initiales pourtant du concile, pour perdre son temps à parler de tout autre chose, le cardinal Pôle ne put s'empêcher de reprocher à ces cvétiues leur esprit de contradiction. Cf. Pallavicini. op. cil. cap 11. n. GetTheiner Acia Conci- Mi Tridenlini. Zagrabiie,1874. 1,60.
inférer aisément qu'il n'y avait point de tradition dans l'Eglise ^l). Ces déclarations du légat furent prises en Xîonsidération et le concile décida que les traditions orales transmises sous rinfluence de l'Gsprit-Saint, devaient être reçues avec le même respect que les textes sacrés de l'Ecriture.
Quelques semaines plus tard, l'autorité du cardinal Polo trouva de nouveauà s'exercer pour apaiser une discussion qui se produisit entre les prélats. L'histoire de cet incident qui menaça de devenir des plus orageux est cà conter car Pôle fit une fois de plus en cette occasion preuve de pondération dans l'esprit et d'équité dans le jugement. Le 10 mai 1546, l'évoque de Fiesole, dont le tempérament brouillon et irascible avait déjà causé de vives polémiques, lut au sein d'une congrégation un Mémoire contre l'exemption des réguliers. Ce droit accordé aux religieux de se soustraire à la juridiction épiscopale lui paraissait un abus intolérable contre lequel il s'élevait avec véhémence. Sa conscience, disait-il, l'obligeait à rappeler à l'assemblée que les évêques ne doivent jamais oublier les fonctions de leur ministère pour les conlier à des mercenaires dont ils n'ont nul besoin. Il constatait ensuite avec douleur la liberté que se donnaient les réguliers pour prêcher en tous lieux sans avoir été appelés ou envoyés par les évêques.
« Qu'est-ce autre chose, mes Pères, s'écria-t-il, au cours de la lecture de son Mémoire, sinon permettre à des loups d'entrer dans la bergerie non par la porte mais par d'autres voies pour jeter le trouble parmi le troupeau. » Il termina ses attaques violentes contre les prédicaticis des réguliers en exhortant ses collègues, ;tu nom de Dieu et de tout ce qu'il y avait de j/lus saint, à ne pas soufl'rir davantage un désordre pareil. Dans f^es menaces il alla jusqu'à dire que si l'assemblée ne se rangeait pas à son avis, il en appellerait au souverain Tribunal de Dieu ("2).
(1) Fra Paolo Sarpi, htoria del Concilio Ttidentino, Londres 1619; 1. II. p. 188 de la trad. française de Le Courayer, Histoire du Concile de Trente, Amsterdam, 1736.
(2) Pallavicini, op. cit.l. VIT, C. 4, n. 3.
Cfs !);xroles causèrent un vrai scanclalo et les Légats; s'en inquiétèrent. Ils olitinrcnt une copie du discours de l'évô jne et la firent parvenir à Uo me comme pièce séditieuse en sollicitant du Pape rex[)u!sion <lu concile du prélat qu'ils avaient vainement au préalable admonesté en partie liicr (!). Désireux de se disculper, l'évoque de^ Fiesole, au cours de la réunion du 18 mai, entama uiv lonj; discours pour exprimer sa surprise que des évoques fussent venus de si loin, à grands frais et avec beaucoup^ de fatigues, pour n'avoir même pas la liberté de dire cequ'ils pensaient. Cette asseniblée, dit-il avec indignation, est pour les évoques comme une prison. Puis, au Heu derétracter ses accusations contre les religieux, il reprit sa diairibe à leur sujet et prétendit que si le décret ne rétablissait pas dans son entier l'autorité des évoques, ce sertit rendre les réguliers plus hardis encore à répandre avec une confiance absolue le venin de l'erreur parmi les peuples, suivant leur coutume, argument qu'il fit suivre de plusieurs autres. Djuis une ajiostropbe directe aux Légats, l'évoque de Fiesole leur demanda de se souvenir c[u"iis n'avaient été autrefois que de simples évêques, ([u'ils jouissaient encore de ce tilre et qu'il y allait de leur g'iuiio de ne pas souiïrir que leur dignité fut ainsi avilie (2).
Dvivant un semijîable langage, dont ce résumé ne traduit qu'imparfaiiement la violence, le président del Monte ne put s'empêcher à nouveau de rappeler l'évéïjue ai sentiment des convenant'<s. Comme celui-ci répondait avec hauteur au risque d'envenin^icr la discussion, le ( asiiinal Pôle, dans un esprit ('rapaisement, prit alors la pp.role. L'évêque de Fiesole, lemnrqua-t-iL vient de s'ex- ]j!ir|ucr très exactement sur le devoir des évèquos, mais il la fait avec trop de chaleur en sorte que son discoux'S était phitôt celui d'un homme qui injurie le i^rochain qu'uiieexposition Lbrcet raisonnée de son sentiment. Plût à Dieu, continuait plus loin Pôle, exprimant là son intime
(1) Sarpi, op, cit. 1. II, année 1546.
(2) Pallavicini. op. cit. 1. VIL c. 4, n. 12.
pensée, que les évcrines pussent renijilir dignement [lar eux-mêmes toutes leurs fonctions, l'Eglise en serait beaucoup plus liorissante ! C'était ainsi, d'une manière détournée, ramener la question des réguliers aux évèques et Pôle voulait sans doute montrer que la puissance des premiers avait sa cause principale dans la faiblesse des seconds, trop souvent inexacts dans leurs devoirs apostoliques (1).
En vue d'amener l'évêque de Fieso'e à modérer ses sentiments et à s'en désister pour ne pas exciter des troubles et des séditions, Polc prononça, comme conclusion, quelques p;roles d'accommodement, o On ne peut se taire,repartit aussitôtrévèque,quandonse voit dépouillé». Del Monte, prévoyant la reprise d'Une nouvelle discussion, profita sur ces entrefaites d'une indisposition du cardinal Cervini pour lever la séance (2), mais l'intervention opportune de Pôle, si elle n'était pas arrivée à modifier l'opinion de l'évêque de Fiesole, avait toujours eu pour résultat de corriger ses exagérations do langage et de remettre les choses au point, à la grande satisfaction de la majorité des auditeuis.
La tâche qui incombait aux prélats réunis depuis déjà plusieurs mois à Trente était trojj lourde pour qu'ils pussent travailler sans relâche et il était au-dessus de leurs forces de le leur demander. Si Réginald Pôle, tout studieux qu'il fût, aima toute sa vie à réserver, pour causer avec ses amis, quelques moments de ses jouriîces, les autres ecclésiastiques venus au concile ne pouvaient, de leur côté, manquer de chercher quelques dél;issements. Une lettre, trop courte malheureusement, de Paoîo Vergerio, évoque de Capo d'Istria, au cardinal Ercole Gonzaga, du 5 mars 1546, permet d'entrevoir, sans qu'une généralisation trop hâtive puisse pourtant en être tirée, de quelle façon inattendue et joyeuse on occupait parfois les loisirs, à Trente, dans l'intervalle des sessions conciliaires.
o Avant-hier, écrit Vergerio, le cardinal de Trente donna
(Ij Theiner, op. cit. I, 101.
(2) Pallavicini, nn. 13-14.
un l)al pour le mariage d'une jeune dame de sa famille il invita plusieurs évê(|ues et en fit danser quelques-uns^ y compris Fcltre. Del Monte et Pôle prirent la chose en bonne part, mais Santa Crocc [Ccrvini] fit entendre des protestations et il éohang-ea quelques paroles acerbes avec Trente (\). »
Pour comprendre l'attitude de Rég-inald Pôle en cette occurrence, il faut se rappeler la place qu'occupait le bal dans î.i vie moud.iine au X\'I* siècle. On désignait surtout alors de ce nom les fêtes au cours desquelles il y avait desfigures de danse, des pavanes et des révérences. L'esprit de société était déjà trop répandu à cette époque en Italie pour que les milieux ecclésiastiques n'en aient pas été», eux-aussi, profondément pénétrés. Si certains réformateurs blâmaient sans réserve les divertissements profanes, il n'est pas surprenant que Pôle ait plutôt trouvé que c'était une question de mesure et se soit abstenu de condamner semi)lablc réunion.
Ce Vergerio, qui rapporte ainsi cette liistoire de bal, termine sa lettre en fais'uit allusion à un fait plus grave : son exclusion possible du concile sous le prétexte apparent qu'il avait nié l'authenticité des légendes de S. Georges et de S. Christophe. Il dit à ce sujet son projet d'aller consulter Foie et de s'en tenir à sa décision, preuve indirecte de la valeur qu'on attribuait généralement à l'opinion du cardinal. La réponse de celui-ci n'est pas connue mais, de fait, Vergerio fut exclu du concile pour ses idées hétérodoxes et quitta Trente. Il ne devait pas tarder d'ailleurs à justifier cet ostracisme par son apostasie (2).
Au fur et à mesure que le concile poursuivait ses travaux, les points difficiles à résoudre se présentaient à l'examen et des objections d'ordre politique venaient encore contrarier le programme établi. En dépit des protestations de l'ambassadeur Toledo, qui avait reçu l'ordre
(1) Cette anecdote est citée par Hail. p. 323.
(2) Vergerio, exclu du Concile, (Quitta Trente et, peu après, apostasia publiqiiciucut avec son frère Ciiaiil)attista, évéque de Pola il devait mourir ministre évaiigélique à Tubingue. en loGa.
formel de l'Empereur de faire retarder les discussions relatives au dogme, les légats manifestèrent pourtant le désir qu'on traitât, sans différer davantage, la question de la justification. Comme on devait le prévoir, de très vifs débats s'élevèrent à ce sujet.
Le 17 juin, au cours de la cinquième session, on lut le célèbre décret, en cinq canons, qui expliquait clairement Il doctrine catholique du péché originel. La discussion sur la question de la justification était donc ouverte. Huit jours après, le 24 juin, le légat Cervini insista sur la difficulté du sujet, beaucoup plus olDscur que celui du péché originel. Le fait que les théologiens du passé ne lavaient jamais débattue à fond venait encore augmenter ce que cette matière avait de particulièrement délicat.
Réginald Pôle intervint alors pour supplier les Pères da concile de recourir à la prière la plus fervente avant de résoudre une question à la fois si ardue et et si importante. Acquis de longue date aux idéesparticulières de Contarini à ce sujet, il s'intéressait, en effet, tout spécialement aux résolutions qui allaient être prises, aussi exhortat-il les Pères à consulter les Ecritures, à examiner avec attention et sans prévention les ouvrages des adversaires pour s'appliquer à séparer l'ivraio du l)on grain. Il est aisé, ditil avec chaleur, de mêler le poison à l'aliment le plus sain et le vrai au faux, comme s"y sont efforces Luther et lesautres hérétiques ; il convient donc de soumettre leurs écrits à un examen attentif. Rejeter en bloc toute leur doctrinecommehéréti({ue, ce serait s'exposer à commettre une erreur dommageable. (I)
Ces paroles n'étaient point excessives et correspondaic nt bien à l'importance des décrets soumis à l'examen. Pôle exposait ainsi franchement et sans réserve son opinion sur la nécessite qu'il y avait à étudier scrupuleusement dans ses moindres détails la doctrine de la justification. L'assemblée entière savait les conséquences que pouvaient entraîner, dans lalutte contre les hérétiques, les décisions^ à prendre. Aussi sintéressa-t-elle avec passion à la dis-
CD Pallaviciui, op. cit. 1. VIII, c. 2, nu. 1-2.
cussion. Comino l'acconl pani!, ilcvoii- ùtrc (lifïlcilc à obtenir ciitic les ['ères, les Lry:ats ('•(.'rivii(>nl vu même temps au Pape pour li> ]>riorde faire étmlier la question par les plus luibiles théologiens tie Ivime. Malg-ré leur insis'ance ])0ur que le résultat lie leurs recherehes fût transmis au plus tôt à Trente, satisfaetion ne devait quand même être donnée à leur demande <}u'au bout de ({uelques mois.
Entre temps, certaines modifications se produisirent dans le nombre dt^s prélats venus au concile. Le climat, daiis celte ri';gion moîiiaguîMise, n'était pas très salubre et cette circonstance amena quelques défections. Pour les Légats comme poui* plusieurs évoques, des raisons de santé durent souvent être prises en considération. C'est ainsi que le cardinal de Saintè-Croix tomba sérieusement malade à un moment, alors que le cardinal del Monte avait de réelles infirmités qui ro])Iigeaient fréquemment à garder la chambre et rempcchaient d'assister aux congrégations. Les travaux du concile contribuaient d'ailleurs à altérer les santés délicates. Aussi, dès le mois de mars, les trois Légats, fatigués et anémiés, rappelèrent-ils au Pape qu'ils étaient à Trente depuis un an, dans l'espoir d'être relevés de leurs fonctions. Comme le concile semblait enbonnevoie, ils avaient cru pouvoirêtre remplacés. Paul III ne jugea pas à pro[)os de faire droit à cette première requéteet il fallut de nouveaux motifs desanté pour que les Légats fussent autorisés à quitter Trente. (1)
Au printemps, Réginald Pôle fut pris d'une forte crise. rhumatispaale au bras gauche. On lui conseilla de se rendre, avant que le mal n'empirât, dans une région au climat plus tempéré, à Padouc parexemple, pour y consulter des docteurs expérimentés.
Avisé de cette situation, le Pape, cette fois, ne refusa pas d'accorder une autorisation de déplacement et le cardinal Pôle quitta alors Trente le "28 juin pour se rendre à Treveîla, la maison de campagne de son ami Priuli où si souvent déjà, depuis son séjour à Padoue, il avait trouvé une hospitalité bienfaisante.
a) Id. I. V, c. 13, n 5.
Tour annoncer à ses collègues sa bonno ;irrivée à Tren'^ella, Pôle leur écrivit, les 3 et 13 juillet, (juelques détails sur son voyage, grandement facilité par 1 * iiiière dont il avait fait usage les deuxderniersjours dulr;:jet. « J'espère, dit-il, qiu' le changement d'air et le repos me remettront; s'ils ne suffisent pas, j'irai à Venise ou aux bains de Padoue me plonger dans la boue que le .f'jL-lcur P'rascatori u en si haute estime (I). Je me sens plulôt mieux. Deux docteurs, Monte et Frizimclica sont venus hier de Padoue itour m'ausculter. Ils m'ont déclaré que je devais user de ménagement, et m'ont imposé une complète inaction, car ii y a danger de paralysie ou de pthisie ». (2)
Un mois plus tard, les douleurs rhumatismales ne s'étaient poi;il dissipées lorsqu'il réponciil à ses collègues, désireux tic le voir rentrer à Trente, que ce retour ne pouvait encore s'envisager. « Le mal expliquait-il, est monté dans l'épaule gauche ; l'œil gaucho est atteint lui aussi de tî'ile sorte que l'état, loin de s'améliorer, n'a fait qu'empir!,'!'. » Le Pape avait ordonrié au cardinal Pôle de se soigner. l'eu docile pourtant aux prescriptions des médecins, i*ole confesse à ses amis sa répuîi-ion à commencer la cure qui lui est prescrite avant de connaître la volonté pontiflcale, scrupule de conscience qui se manifestaii. alors que le manque de soins risquait, au dire des docteurs, de provoquer une paralysie [)0ur le reste de ses jours.
Ces dél.' lis dont l'auth'-^nticitcest inconiesiuble réfutent par cux-m-'iMCS certaines critiques portées contre le cardinal. En t Ifet, la coïncidence de sa maladie et des débats sur la ju^tit.ièation au concile ne manqua pas d'éveiller la malveill.iii :;• de ses adversaires. Son orthodoxie fut alors ànouveau ;jiscutée ; on prétendit que cette maladie était toute di{)li>;natique, îl n'aurait quitté le concile que pour éviter de ^ionner son opinion qui, assurait-oîi, s'accordait
(1) f'o docteur Fracastori était un médecin connu par ses guérisoiis comme par ses poésies. Xé à Vérone en 1483, il mourut en 15;i3.
(2) Qiiirini. op cit. t. IV, pp. 188 et suiv, I,ettrf^s des 1, 3, 13 juillet, 2o, 26 août, 9septembre, 5 octobre, 18 octobre 1346.
beaucoup plus avec celle des protestants (ju'avec la thèse des catholiques. Très peiné de cette calomnie, le cardinal crut plus tard nécessaire de répondre à ces attaques et présenta la justification de sa conduite dans une lettre adressée, le :20 juin 1554, au cardinal Othon Truchess. Cette défense est empreinte de l'accent de la plus pure sincérité. (1)
D'ailleurs si, à dater de juillet 154G, il n'était plus à Trente, Pôle n'en continua pas moins à rester en contact avec ses collègues et, à leur requête, correspondit avec eux et prit ainsi une part directe aux discussions qui se poursuivaient. Le schéma du décret sur la justification lui fut notamment envoyé. Il le retourna quelques jours après avec des modifications insignifiantes. Ce décret fut promulgé le 13 janvier 1547. dans la sixième session du concile. Sa rédaction définitive avait été confiée à Cervini ; pourtant le fait qu'on trouva ce texte dans les papiers de Pôle, après sa mort, écrit tout entier de sa main et tel qu'il fut publié, fait présumer que Pôle ne fut pas complètement étranger à son établissement. N'écrivit-il pas du reste en ces termes à Vittoria Colonna qu'avait troublée la doctrine de la justification proposée par les prolestants : « Croyez aussi fermement que si votre salut dépendait de votre foi seule, agissez comme si vos bonnes oeuvres étaient toutes suffisantes », résumant ainsi la doctrine proposée par le concile, celle à laquelle il se ralliait sans réserve.
Pendant que les travaux du concile se poursuivaient ainsi le plus heureusement possible, le cardinal Pôle se rétablissaitpeuàpeu, ses forces revenaientet, le 4octobre 1546, il put même écrire à Vittoria Colonna que physiquement il se sentait beaucoup mieux. Il avait alors quitté depuis déjà quelques semaines la villa de Priuli pour s'intaller à Padoue « dans la maison et le beau jardin de Bembo. » (2)
Au courant de ces nouvelles et fort heureux de cette amélioration dans sa santé, le Pape, dans le courant
(i) Id. t. IV. p. lo2.
(2) Cal. ofSlate Papers, Venetian, t. V, n. 79.
d'octobre, pria Pôle de revenir à Rome. Après être passé à Viterbe le 11 novembre pour y inaugurer une série de conférences philosophiques dans un collège nouvellementcréé (1), lecardinal-légat arriva, le 16 novembre 1546, à Rome où Paulin trouva opportun de l'employer pour ses correspondances diplomatiques. Presque toutes les dépêches adressées à cette époque par la chancellerie pontificale aux diverses cours d'Europe sont écrites parRcginald Pôle. Le Pape en lui donnant ainsi sa confiance rendait hommage à la fois à ses talents d'humaniste et à sasagesse. Il savait, en effet, l'excellence de son style et la compétence particulière qu'il avait des affaires politiques (2). Déplus, comme le pontife faisait aussi grand cas du jugement du cardinal, il le mit à la tête d'une congrégation romaine chargée d'examiner les propositions de Vlntérim, suite logique aux travaux dont il s'était si opportunément occupé à Trente.
Ces diverses fonctions empêchèrent Réginald Pôle de regagner son gouvernement de Viterbe où cependant il aurait, sans nul doute, préféré se retirer pour y vivre de souvenirs dans la prière et la méditation. Déjà éprouvé depuis quelques années parla mort de plusieurs personnes qui lui étaient très chères, il souffrait alors vivement de la disparition de quelques autres de ses vieux amis.
C'était d'abord, le 30 décembre 1543, au moment même où s'ouvrait le concile de Trente, la mort à Vérone de l'excellent Matteo Giberti qui l'avait douloureusement affecté (3). Cet évêque avait été pour lui comme un véritable père depuis l2ur rencontre àl'Université de Padoue. En 1537, Giberti avait fait preuve de la meilleure amitié en accompagnant le jeune Légat en France et en Flandre,
(1) Reumont, Viltoria Colonna,ip. 231,
(2) « La rédaction de ces dépêches, écrit, de Pôle son biographe Bcccalelli, lui était facile, étant accoutumé dès sa jeunesse à écrire en latin dans un style excellent, et étant, de plus, fort compétent dans toutes ces questions. »
(3) Mateo Giberti laissa un tel renom que S. Charles Borromée, quelques années plus tard, devait faire placer le portrait de cet évêque dans sa chambre « pour ne pas perdre de vue ses leçons, ses vertus et ses exemples ».
ce ijui ;iv;iil porniisà celui-ci de s'édifier au contact journalier de cette vie exemplaire. Par testament Matteo Giberti laissa à son ami une pension annuelle de 20^0 ducats sur l'archevcché de Grenade et un autre bénéfice dans l'église de \'alence d'une valeur de 300 ducats par an (1) . Pôle n'avait pas besoin de ce témoignage d'affection pour garder vivace le souvenir de son bienfaiteur et c'est à sa sollicitation que Pielro Francesco Zini composa une sorte de biographie de Giberti où il montre, par son exemple, quelles doivent être les vertus d'un véritable évêque.
Un autre deuil qui assombrit peu après l'esprit de Réginald Pôle fut celui de son ami très vénéré, le cardinal Bembo, mort àRome.le 20 janvier 1547, à l'âge de 77 ans. Foie venait justement de passer quelques jours en septembre 15i6danssa maison de Padoue et c'est par son entremise, qu'au temps de sa jeunesse, il avait fait la connaissance de Giberti. En annonçant cette triste nouvelle à Cervini, le cardinal, plein de confiance dans la miséricorde divine, exposa les raisons pour lesquelles son vieil ami devait déjà jouir de l'éternelle félicité, car il l'avait vu, peu avant sa mort, dans les meilleures dispositions pour le terrible passage de la vie à l'éternilc ('?).
QuelqacssemainespUis tard, lamortvintencore frapper, après une longue maladie, une personne dont Pôle appréciait grandement les vertus et l'esprit. Sa mère adoptive, Viltoria Colonna, mourut, en effet, le 25 février 1547, dans un couvent de moniales à Orvieto. Son désir formel avait été de léguer à Réginald Pôle toute sa fortune pour lui permettre de venir en aide aux nom])rcux Anglais, qui faisaient constamment appel à sa générosité.
Par délicatesse et par égard pour la situation embarrassée de la famille Colonna, le cardinal ne voulut [las
(OQuirini, op. cit. t. IV, p. 4't3.
(2) Quirini, op. cit. t. IV, p. 31. Réginald Pôle, dési,'né comme exécuteur testamentaire du cardinal Bembo, obtint à ce titre du pape et du cardinal Gonzaga, régent do Mantoue, le privilège pour Carlo Gualteruzzi d'imprimer les écrits de l'humaniste défunt. — Cal. of State Papev)^, Venctian, t. V, u. 537.
accepter i:Our lui-même un semblable héritage et réserva les 9.000 couronnes dont il se composait pour doter une jeune nièce de son amie, Donna Vittoria, fille d'Ascanio Colonna (1).
La même année 1547 vit aussi disparaître successivement Sadoleto, l'ancien évéque de Carpentras, Tommaso Badia, le Maître du Sacré-Palais, et Gregorio Cortese, l'abbé bénédictin de Venise, tous intimement liés à Pôle depuis de longs jours.
Mais la mortne faisaitpas seulementsa sinistre besogne dans les rangs des amitiéspadouancs. En Angleterre aussi la succcession des années amenait d'importantes modifications, qui ne pouvaient laisser Pôle indifférent. Elles devaient entraîner do nouvelles complications dans son existence déjà si tourmentée pendant quarante-six ans et les soucis de la politique active allaient se substituer pour lui aux préoccupations purementdogmatiques etaux discussions théologiques, que son intervention comme Légat pontifical au concile de Trente avait contribué si opportunément à régler pour le bien de TEgliso romaine.
(1) Quirini, op. cit. t. 111, pp. 99 et suiv. — Lettre de Réginald i*ole à Ascanio Colonna, datée du 17 janvier lool. La seule réserve que le cardinal Pôle fit à la générosité dont profitait la jeune (ilie fut, qu'au cas de son décès sans enfant, les neuf mille couronnes seraient employées à Rome à des œuvres pies, conformémeut aux intentions des donateurs.