CHAPITRE XI
A la mort d'Henri VIII, Pôle écrit à son successeur le roi Edouard VI.
Tandis que la personnalité de Réginald Pôle ne cessait de grandir en Italie, sa nouvelle patrie, le tyran, qui gouvernait l'Angleterre arrivait après trente-huit ans de règne au terme de sa puissance. Depuis plusieurs mois déjà Henri VIII était menacé d'une fin soudaine. Son corps n'était plus qu'une informe masse de chair rongée par les ulcères. Aussi, personne ne fut-il surpris de sa mort qui survint dans la nuit du 27 au 28 janvier 1547. La veille, le roi avait consenti à recevoir l'archevêque Cranmer, mais il était déjà presque agonisant, ne parlait plus et put tout juste étreindre d'un geste crispé la main du visiteur. Il avait cinquante-six ans (1).
On prétend que la nouvelle de cette mort fut reçue à Rome avec des démonstrations de joie. Seul, le cardinal Pôle parut ne pas partager la satisfaction universelle provoquée par la disparition de ce grand ennemi de l'Eglise. Comme le Pape s'étonnait de cette attitude, Po!e, dit-on, aurait répondu que le catholicisme n'avait rien à gagner à cet événement, puisque le nouveauroi Edouard, formé à l'éducation luthérienne, allait avoir pour Conseil de Ré-
(1) Par testament du 30 décembre 1546, Henri VIII avait rétabli le droit de ses deux Olles, Marie et Elisabeth, à lui succéder, après son fils Edouard, selon leur rang d'âge.
gence des pai'tisans de Luther et de Zwingle et vivait dans un entourage étroitement attaché à rhérésic (1).
S'il a prononcé de telles paroles, le cardinal Pôle était très exactement informe. EdouardTudor, IWs d'Henri VIII et de Jane Seymour, qui était morte quelques jours après sa naissance, n'avait pas encore dix ans. Pâle et maladif, il était d'une intelligence précoce et devait, trois ans plus tard, se passionner, malgré son jeune âge, pour la théologie et les controverses religieuses. Ses doux oncles, Edouard, comte d"IIertford,qui fut créé duc de?omerset et nommé Protecteur, et lord Thomas Seymour, qui devint duc de Sudeley, gagnés l'un et l'autre par conviction ou par politique aux idées luthériennes, lui inspirèrent la haine de l'Eglise romaine. Ces circonstances facilitèrent grandement l'extension rapide du protestantisme. Personnellement intéressé à la rupture romaine, l'archevêque Cranmer s'employa d'ailleurs avec énergie à la réforme dogmatique et liturgique pour achever la transformation complète du culte anglican. C'était, sans nul doute, dans son esprit, le moyen le plus certain d'éviter un rapprochement éventuel avec l'Eglise de Rome (2).
Des tentatives pour amener ce résultat n'avaient pas, en effet, tardé à se produire dans les milieux catholiques. Dès qucRéginald Pôle avait appris la mort de son cousin IleniiVIII, il s'étaitempressé de supplier Paul lîl d'intervenir auprès de Charles-Quint dans l'espoir de provoquer la (in du schisme anglais. Pour arriver à ce but, il demandait au Pape de déléguer auprès de l'Empereur un personnage qui eût sa confiance et il lui désignait le cardinal Madruzzi, l'évoque de Trente. Il appuyait le
(1) Cf. A. F. Pollard, TheHistory of Enqland fvom the accession of Edward VI to the death of Elizabeth (1347 1603). lQ-8de XXV- 524 pp. Londres, 1910. — La reine douairière Catherine Parr, belle-mère d'Edouard VI, et les oncles du jeune roi étaient particulièrement attachés à l'hérésie et leur hostilité à l'égard du pape était bien connue.
(2) G. Constant, La transformation du culte anglican sous Edouard VI. Exlrail de la Revue eeclés. de Louvain, 1912. Dom Gasquet et Edrn.Bishop, Edward VI and the Dook of Common Prayer, Londres, 1890.
conseil de (jiu lt[acs considérations très sages et, toujour»' persuadé (le 11 nécessite d'une entente entre le Pape et VEnipereur. il . écrivit à Paul III en ces propres termes: « 11 yen a l)eaucoup qui pensent et disent que l(;s dissentiments qui existent entre l'empereur et Votre Sainteté doivent être attribués aux intrigues de certaines <i,'(ms qui ne songent àricn autre qu'à entretenir leur influence et leur crédit oui-rès de Votre Sainteté et de l'Empereur et qui, par suit*-, s'inquiètent j)eu du bien général. » (1)
Si Réginald Poie instruit pointant par la triste expérience de ses |)récédcntes missions mettait un certain espoir dans uiie intervention combinée du Pape et de l'Empereur dans les affaires politiques et religieuses de l'Angleterre, c'est parce que l'action directe sur le jeune roi Edouard VI et ses conseillers immédiats lui paraissait sans nul doute bien aléatoire. Les mesures de rigueur dont les catholiques avaient été frappés par Henri VJII ne semblaient pas devoir être généralement rapportéesetPole apprit avec une vive peine qu'il était nommément exclu de l'amnistie accordée à l'occasion du couronnement du nouveau roi. Le même sort était au reste partngé par quelques autres victimes d'Henri VIII comme Norfolk, Edouard Courlenay, fils du marquis d'Exeter, le docteur Pâte, évêque de Worcesler et Trockmorton. Peu d'espoir restait donc à Pôle d'un rapprochement pacifique du gouvernement anglais etdela papauté. Tropd'intérèts particuliers s'y opposaientdansl'entourage même d'Edouard VI.
Pourtant, sur l'avis formel du Pape, le cardinal se décida à écrire aux membres du Conseil pri\é ['2] une lettre conçue dans des termes mesurés et modérés. Malgré une certaine lourdeur de style qui en rend la traduction peu élégmte. celle lettre est à citer, car elle résume la situation telle que Pôle la comprit:
« Milords, écrit-il. bien que, en m'informant de la mort
(!) Quiriiii, op. cit. t. IV, p. 39.
(2) Ibid. t. IV, p. 39. Il y avait en réalité, auprès d'iulouard VI, deux Conseils établis par Henri VIII. La grande majorité de l'un et de l'autre avait été choisie parmi les parents niaterneis d'Edouard VI.
du roi, onnit né2,liçrLÎ de me diro à qui avait été dévoluela régence et ({uellc était la situation du loyaunie, bien queje ne [)aisse me former un ju'^ement sûr par suite des bruits contradictoires qui m'arrivent, j"ai su cependant que rien de ce qui regarde les affaires do a nation ne sera réglé sans la ratification et Tapprobalion du Parlement qui doit être convoqué après la mort du roi. J'ai appris, au sujet de la sécurité du i-oyaiimc, des faits d'une importance telle qu'ils peuvent faire courir les plus grands dangers à lEtatà moins que vous ne les examiniez avee soinpou;- prendre ensuite les décisions convt-nables. Je saisis donc la premièrcoccasion de m'en ouvrir à vous, milords, et je vous envoie cette lettre par une pei sonne qui vous fera part de ce'que je juge utile en ce moment. »
« Je ne m'étendrai pas sur les torts pcrj-onnels dont j'ai soufferi sous le feu roi. sur sa conduilei'îivei's moi et envers mes parents, sur l'injustice qui a r(>duit à une ruine prcsqup totale une des pi-cmièrcs et des plus florissantes fairiii'es du royaume, sur les dures épreuves qui ont fiappé d'autres peisonnes pour avoir cherché auprès de moi aide et réconfort. L'alTection (]ue je porte à ces dernières ne me permet cependant pas d'étve indilTérent à leur sort ni de négliger cette occasion d'attirer votre attention sur elles. Toiiîefois, milords, je ne vous demanderai.ni maintenant ni jan)ais, rÏL'U (jui soit contraire à la tranquillité publique et h la s^écurité de ceux ({ue la divine Pvovidence placer:i à la tête du royaume. J'ai toujours fait passer l'intérêt général av.mt les intérêts des parti(;uliers et je voifî que ce principe est plus nécessaire à [iré.>ent que jfjuais. »
« Dans ces circontances didiciles, je remercie la divine Providence d'avoir donné à son peuple dans ce temps de calamité un pontife q'.ii, pour ne rien dire de [dus, a pour mon pays l'affection d'un père et qui, pour bien des raisons, estcapablcautant que désireux de lui être utile. En témoignage de cosdispositious, il se proiH,ise de ni'envoyer à vous muni de pleins pou\û!rs, afin de vous donner non seulen)ei:t de bons conseils, mais pour vous fourniraussi les moye.is d'écarter les maux du royaume, à condition que ces propositions soient acceptées dans les mêmes dispositions qu'elles sont offertes. »
Ces avances curent raccucil auquel Réfrinald Pôle devait certainement s'attendre et les conseillers du jeune roi Edouard refusèrent de recevoir le messager comme le message. Une lettre personnelle que le cardinal envoya directement au petit roi n'eut pas un meilleur sort. Elle ne parvint pas à son adresse ou bien les ministres s'arrangèrent pour détruire l'impression qu'elle put produire sur l'esprit juvénile d'Edouard VI. A vrai dire, ce plaidoyer était difTicilement intelligible pour un enfant et il parait impossible que le cardinal Pôle ait pu avoir l'intention d'atteindre le roi plutôt que son entourage immédiat.
Comme en témoigne sa correspondance avec l'évcque de Badajoz, Navarete, Réginald Pôle apporta à la rédaction de cette lettre des soins particuliers. (6) Très importante au point de vue historique, elle peut être regardée, en quelque sorte, comme une apologie de ses actes antérieurs écrite par le cardinal lui-même. Elle devait, dans la pensée de son auteur, servir d'introduction à une nouvelle édition du De Unitate dont les principaux passages sont éloquemmcnt résumés et expliqués avec adjonction de commentaires tires des événements postérieurs à la première rédaction de cet ouvrage. (1)
Après avoir repris en détail l'histoire des circonstances qui l'avaient amené, sur la demande formelle d'Henri VITI d'ailleurs, àrédigerle De Unitate dans ledessein d'éclairer le roi sur les écueils de sa politique religieuse, le cardinal Pôle, dans sa conclusion, suppliait en termes émus et élevés son jeune cousin d'imiter la conduite de ses ancêtres vis-à vis de Rome et de l'Eglise plutôt que de suivre les erreurs de son père. Tout en le mettant en garde contre les mauvais conseillers, il l'engageait àobéiraux inspirations de son âme généreuse et à donner la paix à son royaume en revenant à l'unité religieuse (2).
(1) Tout comme le de Unitate, cette lettre fut écrite en latin. Dans Quirini, t. IV, 306-53, et dans Schelhorn. Amœnitates Historiée ecclesiasticœ et litterariœ, Francfort et Leipzig, 1737, p. 191-276.
(2) Dans cette lettre, le cardinal Pôle crut opportun de reprendre depuis le début le récit de ses dissentiments avec Henri VIII, rappelant sa bonne foi, ses démarches à Paris pour prouver son incompétence dans la question du divorce, la condamnation d'hommes estimés comme More et Fisher, etc. etc.
Cette lettre semble ne pas avoir reçu de réponse. L'insuccès de de ces premières démarches ne découragea pourtant pas le cardinal. Tenu au courant de ce qui se passait en Angleterre, il crut opportun, à l'automne suivant, de renouveler ses tentatives de rapprochement et envoya à Londres son fidèle serviteur Trockmorton pour se plaindre de l'incivilité avec laquelle on l'avaittraité et indiquer en même temps les dangers de la situation que venait aggraver la possibilité d'une rupture avec Charles-Quint en raison des changements apportés dans la religion. Trockmorton ne put obtenir d'audience. Le Protecteur Somerset lui fit toutefois savoir indirectement que le gouvernement du roi prendrait en considération les lettres privées du cardinal et que tout émissaire envoyé par lui en France ou en Flandre recevrait un passeport pour se rendre en Angleterre. (1) C'était déjà un sensible avantage dont Pôle était privé depuis bien des années.
Pour user de la latitude qui lui était ainsi laissée d'échanger ses vues avec les conseillers d'Edouard VI, Réginald Foie dépêcha quelques mois plus tard, le 6 avril 1549, deux de ses agents à Somerset. Il écrivit en même temps à Dudley, comte de Warwick, l'un des membres influents duConseil.il leur offrait, s'ils refusaient de permettre son propre retour en Angleterre, de se rendre lui-même dans quelque ville neutre du continent, voisine du détroit, pour y discuter les points controversés. Les deux messagers furent, cette fois, reçus avec courtoisie, mais la réponse ({u'ilsemportèrent au cardinal excluait encore tout désir officiel de conciliation. On ne sentait nullcmenl, y lisait-on, le besoin d'un Pape pour l'Angleterre. Le Conseil promettait cependant de s'entremettre pour obtenir le pardon du cardinal si celui-ci désirait rentrer, à titre privé, dans son pays. Mais pour lui montrer en même temps quelle était au juste la situation religieuse en Angleterre, les conseillers d'Edouard VI envoyèrent à Réginald Pôle une copie du nouveau livre de la Prière commune approuvé par le Parlement. (2) Imposé à tout le royaume par
(1) Calendar of State Papers, Domestic, Edward VI, t. V, n. 9.
(2) Calend. of State Papers, Domestic, Edwari VI, t. VII, n.28. Cet ouvrage était le Book of Common Prayer (1548) revisé en
Ciannier dont l;i puissance était rcsléo entière depuis l'avènement du nouvL'au roi, va livre était à la fois le bréviaire, le missel, le rituel cl le pontifical de la nouvelle Eglise d'Angleterre. C'était un assemblage de textes où les tciulances protestantes et lu!liérii.nne3 étaient de plus en plus manifestes.
Malgré la teneur de cette réponse fort longue, rédigée par le secrétaire d'Etat, \N''illiam Cecil, Réginald Pôle éprouva une certaine satisfaction de la nouvelle attitude que le gouvernement anglais parai.^sait vouloir prendre à son égard. L'échange de correspondance était commencé et cela pouvait déjà être un acheminement vers cette réconciliation de l'Eglise anglaise qui restait le plus cher do ses désirs.
Quohiue temps après, le 7 septembre, le cardinal répondit à cette lettre pour faire rcmar([ucr au Protecteur qu'il n'avait commisaucune otïcnse ni envers Edouard VI ni envers son père qui l'obligeât à tolliciter le partlon du roi. N'était-ce pas plutôt au roi, ajcjta Pôle avec une certaine hauteur pleine de dignité, à lui demander pardon pour tout ce que son père avait injustement fait endurer à la famille Pôle? Abordant sans détours les questions les plus délicates dans cette correspondance, il laiese ensuite percer ses doutes sur la sincérité des conseillers du roi d;ins les modifications si regrettables apportées par eux à la religion traditionnelle des Anglais et ajoute que c'est un mensonge d'aiïîrmer que les évoques ont accepté le nouveau Livre de la Prière commune sans que son introduction ait soulevé la moindic protestation dans le peup!e(l).
Pôle était assez renseigné sur ce ([ui se passait en Angleterre pour s'exprimer ainsi et l'énergie de sa réponse trouvait ses meilleuresraisonsdans les troubles politiques qui se produisaient dans le royaume depuis l'avènement du jeune roi. En elTet, en mai iôiS, la destruction des iiuages et des aul(ds avait provoqué une sérii'use insuri-ection dans la Oornouailles.i'uis, en mars lôVJ, des soulèvements avaient éclaté dans ks comtés d'ilertford, de Somerset, de Lincoln, de Devon, de Cornouailles et
(1) Cal. of State Papers, Venetian t. VI, n. 575.
■dans seize autres comtés. Or. parmi les quinze articles que proposèrent au gouvernement les rebelles de l'Ouest, le douzième visait le rappel de Pôle et son adnussion au Conseil du roi (1).
Dans sa réponse aux révoltés, Cranmer putbien appeler le cardinal un homme indigne de séjourner en Angleterre, indigne même de vivre, puisqu'il appartenait à la race des légatsctramènerait lePapeà sa suite dans le royaume. En réalité, la noblesse et le peuple respe',t;vient Réginald Pôle d..nt ils aimaient la famille et m:';prisaient i^rofondément Cranmer dont ils connaissaient de longue date les appétits.
Mais les catholiques de TOuest furent écrasés et la vengeance que Ton tira d'eux fut atroce. En août 1549, il y eut des tueries en masse. Deux mois après, le Protecteur Somerset était renversé par son rival Warwick et interné à la Tour de Londres pour crime dehaute trahison. C'était une nouvelle victoire du protestantisme car Somerset, qui avait accepté de recevoir les messagers de Réginald Pôle, aurait peut être admis l'idée d'un rapprochement si la faction politique dont il était le chef avait triomphé. Après son internement, au contraire, les idées protestantes gagnèrent chaque jour du terrain. Réginald Pôle eut le chagrin d'apprendre que les évéques nouvellement élus procédaient eux-mêmes à la destruction des autels tandis que les prélats catholirjues du dernier règne comme Gardiner, Tunstall, Donner et plusieurs autres étaient déposés et emprisonnés. Le primat Cranmer, dont les tendances strictement proti'stantes ne cessaient de s'afïîrmcr, attirait de son côté en Angleterre les réformateurs luthériens et calvinistes et s'efforçait de les pourvoir de places pour éliminer peu à peu ce qu'il y avait encore de catholiij'ue dans l'église anglicane. C'est ainsi, à titre d'exemple, qu'il fit nommer professeur de théologie à Oxford l'ex-augustin Vormiglio. Ce Vermiglio, connu sous le nom de Pierre Àlartyr, marié à une ancienne religieuse, était justement un do ces théologiens hétérodoxes dont Pôle avait longtemps pris la défense pour
(1) Strype, Cranmer, App. 83y éd. 1812.
éviter leur rejet du sein de l'Eglise romaine (1). Tandis que Granmer s'employait ainsi à introduire en Angleterre lesbrebis perdues du Pasteur de Rome, il occupait en même temps le pauvre petit roi Edouard àdes discussions théologi(iues auxquelles celui-ci s'intéressait avec une ardeur maladive. 1! lui fit notamment signer des décrets qui, de plus en plus, réglementaient dans un sens protestant la liturgie OiTicielle imposée à tout le clergé.
Au lieu (raniver à l'entente religieuse qu'il avait si joyeusement pu espérer pendant quelques jours, le cardinal Polc dut donc constater que la scission demeurait profonde, irrémédiable. Pour détourner son esprit de cette nouvelle désillusion, il put de nouveau librement s'appliquer aux aiïairos religieuses de l'Eglise romaine et, investi plus que jamais de la confiance du Pape, il imprima une sage direction au concile général dont il n'avait d'ailleurs pas cessé de s'occuper.
Le concile ouvert à Trente depuis déjà trois ans était loin, en elïet, d'avoir terminé les travaux qui justifiaient sa convocation et Réginald Pôle, dans plusieurs circonstances, avait eu l'occasion d'intervenir à son sujet.
Depuis son départ de Trente, en juin 1546, les Légats, par suite de troubles religieux survenus en Allemagne (2) et à cause d'une épidémie qui s'était répandue dans la ville même de Trente, avaient jugé nécessaire, en mars 1547, de transporter à Pologne le siège du Concile. A peine installés à Bologne, les Pères poursuivirent leurs discussions sur les sacrements. Mais cette translation de ville n'alla pas sans susciter de graves difTicultés. Comme quatorzedes membres du concile étaient obstinément restés à Trente et se trouvaient soutenus dans leurs réclamations par les Etats allemands et l'Empereur, une
(1) D'autres exemples pourraient facilement être cités. C'est ainsi que Bernardino Ocliino, ancien ministre général des Capucins, devint ciianoiiie de Canlorbéry tandis que Hucer, autre moine défroqué, marié, comme Vcrmiglio, à une ancienne religieuse, eut une chaire de Ihéulogie à Cambridge.
(2) Ces troubles sont connus sous le nom do guerre de Smalkade.
échange de correspondance s'établit (1). Pôle finit par rédiger un Mémoire qui était la réponse du Pape aux protestations del'Empereursur la légitimité du concile transféré à Bologne (2).
Suivant son procédé habituel de discussion, le cardinal développa point par point les raisons qui militaient en faveur de la tenue du concile à Bologne. C'était l'ambassadeur Mendoza qui, au nom de l'Empereur, avait protesté solennellement au consistoire. Pôle s'efforça donc de démontrer qu*e Mendoza avait outrepassé ses pouvoirs dans cette circonstance, puis, résumant le côté historique de la question, il se plut à rappeler les efforts faits par Paul III pour réunirle concile général malgré les difficultés de toutes sortes que les dissensions entre les princes chrétiens avaient fait naître. Le détail de ce ilémoire serait trop long. Il est pourtant curieux de noter la hardiesse avec laquelle Réginald Poîe n'hésita pas à répondre aux arguments de l'ambassadeur de Charles- Quint, critiquantavec indignation lesemblant de menace proféré contre le Pape par Mendoza au nom de 1 Empereur.
Celte réponse, qui maintenait énergiquement le droit du Pape et des Pères de transférer à leur gré le siège du concile, fut lue au consistoire secret en présence de Mendoza à qui elle fut ensuite remise sous la forme manuscrite le 1" février 1548.
Cette revendication du pontife romain de garder entière la direction des affaires religieuses de la chrétienté se manifestait justement au moment où un épisode important du règne de Gharles-Quint se produisait. L'empereur, en effet, après les incidents que le transfert du concile à Bologne avait créés, s'était cru autorisé à prendre lui-même en main l'œuvre de la réforme en Allcma-
(1) L'affaire fut portée à Rome. Le Sacré-Collège décida do s'en remettre à la décision dos Pères assemblés à Bologne, qui, naturellement, donnèrent une réponse négative à ceux qui voulaient le retour du concile à Trente (19 et 20 décembre 1547.) Paul 111 transmit cette décision à l'empereur le 1" janvier lo48.
(2) La protestation de l'empereur fut présentée en son nom au Consistoire par son ambassadeur Mendoza.
•gne et avail fait rédigei* clans celte intention les ordonnances connues sous le nom d'Intérim d'Aiigsl)our^. (1)
Dans les milieux ponlilicaux, les crili(}ues les plus vives s"é!evôrent contre ces textes. Aussi Paul IH ét.\blit il sans retard une Commission (U; iirélals chargée de réfuter les mauvaises tendances du formulaire de l'empereur. Roj^inald Pôle fut mio à la tète de cette Commission el, sous sa [irudenic direction, les théologiens romains condamnèrent de nombreux .-irlicles qui auraient pu s'interpréter dans un sens favoraiVie :iux idées luthériennes.
Ce fut là une des dernières grandes missions que Paul III confia à Réginald Pôle, puisqu'il mourut quelques mois plus tard, le 10 novembre 1549. La bienveillance pontificale n'avait, au cours du régne de ce Pape, cessé de se manifester à l'égarvl du cardinal anglais dont la situation à Rome s'était singulièrement développée. (2) Si depuis la disparition d'Henri "VIII, Réginald Pôle n'avait pu rentrer en Angleterre où ses liens de famille comme sa propre autorité et sa grande science l'auraient sans doute conduit à prendre rapidement dans le conseil du jeune Edourd XI une influence prépondérante, il était par contre devenu un des principaux personnages de l'Ëglisû romaine. La dignité pontilicale pouvait seule ajouter encore à sa îéputation. Aussi le Conclave qui s'ouvrit à la mort de Paul IH parut-il à tous devoir presque sûrement le mener à la Papauté.
(i) Dans cet /n/e'n'm d'Augsbourg du 15 mai 1548. l'Emporeur traçait aux protestants une règle en vingt-six articles, laquelle devait s'observer jusqu'au nouveau concile. L'assemblée de Trente ou de Bologne avaitété dissoute en septembre de l'année précédente.
(2) Un des derniers actes de générosité de Paul III à l'égard du cardinal Pôle fut de lui conférer en commende l'abbaye bénédictine de Gavello, près de Uovigo en Vénétie, dont les revenus montaient à mille couronnes.