CHAPITRE XII
La candidature de Pôle au Pontificat suprême au Conclave de 1549-1550
Paul III venait à peine de mourir que déjà, à Rome, la rumeur publique attribuait sa succession à Réginald Pôle, son ami. L'ambassadeur vénitien, Malteo Dandolo, très au courant des « on dit » et parfaitement placé d'ailleurs pour être exactement renseigné, se fit tout de suite l'écho do cette nouvelle. En annonçant, en effet, au doge de Venise la mort du Pape il ajouta en post-scriptum cette indication à sa lettre : « Les paris chez les banquiers sont de vingt-quatre en faveur de l'Angleterre (cardinal Pôle) et aucun autre cardinal n'a autant de chance que lui » (1)
Le conclave d'où devait sortir le nouveau Pape ne dura pas moins de deux grands mois et il y eut soixante et un scrutins, Les détails en sont exactement connus grâce à un manuscrit conservé dans les Archives du Collège anglais à Pvome et récemment pul)lié. (2) Tout porte à croire que ce Jou?"?iai anonyme est de la plume môme du conclaviste de Réginald Pôle, Thomas Godwell. Il émane en
(1) Calendar of State Paper s, Venetian, t. V, n. 594.
(2) Manuscrit publié en anglais par Monsignor Cronin, vicerecteur du collège anglais, dans The Table l, 2S août 1909, pp. 340-342; cediarium a été également publié en français dans Rome, Revue de la Bonne-Presse. Thomas Godwell, l'auteur présumé du diarium, devait être le dernier évoque catholique de S. Asaph, dans le pays de Galles.
tous cas tfôs certainement d'un témoin oculaire qui écrit ses notes. Les faits qu'il relate sont hors de toute discussion et se trouvent au reste corroborés par tout ce que nous apprend la collection de textes contemporains réunis par Kawdon Brown.
Au XVI'- siècle, plus encore peut-être qu'à toute autre époque, chaque élection pontificale était l'occasion de nombreuses intrigues. Les divers souverains d'Europe mettaient tout en œuvre pour asseoir sur la chaire de Saint- Pierre le candidat de leur choix. Une des principales occupations de leurs représentants à Rome, choisis toujours avec le plus grand soin parmi leurs meilleurs diplomates, était même, semble-t-il, la préparation, lointaine parfois, de la future élection. Au moment de la tenue du Conclave, ccsambassadeurs travaillaient habilement les « j)a])a5?7i» etleurs partisans, sans négliger aucun moyen pour donner satisfaction aux désirs de leur maitre.
C'est ainsi qu'en 15i9, Charles-Quint usa de touteson influence pour faire aboutir l'élection de Réginald Pôle. Les mérites personnels du cardinal et le bien de l'Eglise n'entrèrent peut-être que pour une faible part dans l'appui de celte candidature, mais l'empereur avait grand intérêt à voir Pôle définitivement fixé à Rome. Pour des raisons politiques, la question du mariage éventuel de la princesse Marie Tudor, sœur et héritière du débile Edouard VI, avec son cousin Réginald le préoccupait de longue date sachant que, cardinal sans être prêtre, Pôle pouvait toujours sur simple autorisation pontificale prétendre à cette union qui lui ferait partager le trône d'Angleterre. Malgré l'attitude assez énergique prise par le cardinal vis à-vis des agents de l'Empereur dans diverses circonstances, les instructions de Charles-Quint furent donc formelles en vue d'amener son élection.
iNIais parle fuit seul qu'il était lecandidat de son ennemi, Réginald l'oie eut contre lui le nouveau roi de France, Henri II, qui, ne le connaissant pas, ne pouvait avoirpour lui l'estime diins laquelle son père François I" Trivait toujours tenu. En outre, comme il méditait une guerre contre l'Angleterre dans la pensée de reprendre Boulogne, il se souciait peu de voir sur la chaire pontificale un
prince du sang' royal anglais, très attaché, disait-on, à l'Empereur. Aussi, dès qu'il apprit la mort de Paul III, le roi de France prévint-il, le 18 novembre 1549, son ambassadeur à Rome, Claude d'Urfé, de l'exclusion positive qu'il entendait donner à l'élection de Réginald Pôle. Il l'avisa en même temps que ses candidats étaient, dans l'ordre de préférence, le cardinal de Ferrare, puis Jean de Lorraine, Salviati, Ridolfi, Cervini et del Monte. (1)
A l'ouverture du Conclave, la volonté de l'Empereur allait donc se heurter à celle d'Henri IL
Pourtant, dans les milieux bien informés de ce qui se passait à Rome, on se rendait compte que le cardinal Alessandro Farnèse, petit-fîls du pape défunt, aurait une grande influence dans les décisions à intervenir. Grâce à la vive pénétration de son intelligence et à sa remarquable adresse dans le maniement des afïaires, il paraissait, en efïet, devoir être au conclave le maître incontesté. Or, Réginald Pôle était son candidatet celte seule circonstance aurait suffi pour justifier la rumeur publique que l'ambassadeur Dandolo signalait à la Seigneurie de Venise.
Pour réunir de nombreux sulïrages sur la tête de son collègue anglais, le cardinal FarnèSe avait mis en avant la grande probité de ce prince de race royale, son désintéressement, sa science, sa doctrine éminente, sa douceur, en même temps que la fermeté de caractère dont il avait donné maintes preuves. Le fait que Pôle ne s'était jamais attaché cà aucune faction favorisait aussi sa candidature. Farnèse le fit habilement remarquer, aidé dans sa campagne par les cardinaux Madruzzi, Sforza et Crescentio, sans parler des nombreux amis de longue date que Réginald Pôle comptaitau reste dans le Sacré-Collège.
Les cardinaux entrèrent en conclave le 29 novembre 1549. Quarante et un étaient alors présents à Rome. Le cardinal F^acheco, évéque de Jaën, ne devait arriver de Trente que le 4 décembre et, sur douze Français que compta l'assemblée, il n'y en avait encore que trois à
(1) Lettre adressée par Henri II à Claude d'Urfé. Cf. Ribier, Mémoires t. II, p. 259.
Romo, les cardinaux Pierre Sanguin deMcudon, Georges d'Armagnac et Robert de Lénoncourt.
Le lendemain, 30 novembre, l'ambassadeur vénitien écrivit de nouveau au doge ses impressions : « Chez les banquiers, les chances en laveur du Révérendissime d'Angleterre sont plus grandes que jamais. On peut croire que son élection, si elle a lieu, viendra de Dieu, car, bien que pressé par de nombreux cardinaux de s'aider un peu luimême en une telle occasion, il leur a répondu que jamais il ne consentirait à prononcer un seul mot, alors mcmp que son silence lui dût coûter mille vies et qu'il ne se départirait pas de son ancienne maxime qui était de suivre Notre-Seigneur et de ne rien vouloir que sa sainte volonté. » 0 Chiite appréciation de Daniolo sur la politique peu intéressée de Pôle semble bien impartiale et correspond d'ailleurs à tout ce qu'on peut savoir de la modestie, de la réserve et de la véritable piété dont le cardinal anglais ne se départit jamais dans toutes les circonstances graves de sa vie.
Après quelques séances préliminaires, le conclave commença dans toutes ses formes le 1*' décembre par la messedu S. Esprit. Il faut suivrejourparjourlestravaux des Conclavistes pour comprendre à quel point la personnalité de Réginald Pôle était en faveur auprès de la majorité d'entre eux.
Le 3 décembre eut lieu le premier vole. Les deux tiers des voix requises pour amener l'élection étaient de vingthuit. Ainsi que Dandolo le prévoyait, le cardinal anglais réunit toutde suite un grand nombre de voix: vingt et une. Le lendemain, il en eut vingt-quatre et le 5 décembre vingt-cinq, vingt-six en comptant la sienne, écrivit Godwell. Il va pourtant sans dire que Réginald Pôle ne vota pas pour lui bien qu'alors cela eût été parfaitement valide et n'eût soulevé aucune protestation.
Ce jour-là tout le monde s'attendait à voir le nom de Pôle sortir de l'urne et déjà Ion s'empressait de le féliciter
(1) Calof State Papers, Venetian, t. V, n. 495-497 et de Thou, Histoire, 1. VI, n. 4.
et de lui faire la cour. Fort inquiet de la façon dont s'orientalent les clioses, Claude d'Urlé, l'agent d'Henri II, ne perdit pas de temps et se résolut à user d'une dernière ressource pour entraver l'élection. Suivant le récit qu'on donne Dandolo, l'ambassadeur français se présenta à 4 heures de l'après-midi au guichet du conclave et pria le maître des cérémonies de protester en son nom auprès des cardinaux. Si ceux-ci, 'ajoutait il, n'attendent pas leurs collègues de France en ce moment déjà en Corse, le roi Henri II refusera de ratifier ou de confirmer l'élection d'un Pape faite en leur absence.
Cette intervention auprès des conclavistes décida l'ambassadeur impérial à user des mêmes armes et Dandolo, fidèle rapporteur de tous les incidents, écrit à la Seigneurerie de Venise peu après : « Don Diego (di Mendoza) arriva anxieux et, à son tour, fit parvenir sa protestation aux Eminences leur ffusant aimablement et doucement entendre qu'elles devaient observer les règlements et statuts établis sans se préoccuper d'autre chose; là dessus, chez les banquiers, à la deuxième heure de la nuit, les chances de l'Angleterre étaient montées à quatre-vingt pour cent. » (1)
Il n'eût certainement tenu qu'à Pôle d'être alors élu. H lui eût su(ri,[pour emporter les sufTrages, d'un peu moins de discrète indifférence et d'un peu plus d'ambition ou d'orgueil. Ce soir-là, en effet, 5 décembre, le cardinal Farnèse fit une démarche auprès de lui dontJes résultats auraient dû être décisifs.
Comme deux voix seulement manquaient à son candidat, Farnèse, après s'être assuré de la majorité des votes, se rendit avec un autre cardinal auprès de Réginald Pôle, déjà retiré dans sa cellule, pour l'informer du choix que l'on faisait de lui pour le Souverain Pontificat. Il n'avait plus qu'à se rendre à la Chapelle Sixtine pour y accepter l'adoration ou accession, cette forme valide de l'élection papale qui, dans le cas de dispersion des votes, entraîne certains cardinaux à s'associer à la majorité.
(1) Id. loc.ciL
Comme l'heure était assez avancée, Pôle dormait déjà et son conclaviste dut l'éveiller pour lui annoncer que les cardinaux se présentaient à sa porte dans l'intention sans doute de lui faire part de son élection. Avec sa douceur habituelle, Pôle blâma Priuli de ce zèle, puis venant vers Farnèse, il lui dit ne pouvoir approuver ces procédés hâtifs. Une chose de cette importance, plus à redouter qu'à désirer, expliqua-t-il avec autant de froideur que de modestie, demandait d'être traitée avec maturité et non à la légère ; elle ne pouvait être une œuvre de ténèbres. Qu'on veuille donc bien attendre jusqu'au jour suivant, ajouta t-il plein de calme. Si c'était le bon plaisir du Dieu de lumière qu'il fût élu, il le seraitaussi bien le lendemain qu'à cette heure. (I)
Cette réserve ne découragea pas ses'amis et, peu après ce premier refus, deux autres membres du Sacré-Collège vinrent renouveler auprès de lui les instances de leurs collègues, laissant entendre qu'il n'y avait rien d'insolite ni de condamnable dans le mode d'élection proposé par Farnèse (2). Sous l'influence de ces pressantes sollicitations, Réginald Pôle finit par donner son consentement. Il le regretta d'ailleurs presque aussitôt et envoya un de ses familiers supplier ses amis de remettre l'éleclion au lendemain. Cette décision, à vrai dire, venait d'être prise, en dehors de lui, par les conclavistes avant l'arrivée de son messager. Des fluctuations avaient eu le temps de se produire dans les esprits de quelques cardinaux. L'occasion était manquée.
Le lendemain, les adversaires du cardinal anglais redoublèrent leurs efforts contre lui et surent profiter de son acte de désintéressement pour Técarter définitivement de la tiare. Ils insinuèrent surtout qu'il fallait de toute évi-
(1) Quirini, op. cit. t. IV. p. 58. Epist. ad episcopum Pacensem ; de Tliou, op. cit. I. VI, n. 4 ; Ciaconius, Vitœ et reqestœ Pontilicum Rornanoriim et S.E.R. Cardinalium. Rome, 1627, t. III, pp. 629-630.
(2) A remarquer que Clément VII en 1523, Paul III en 1534, Jules III en 1550, Marcel II et Paul IV en 1555, Pie IV eu 1559, Pie V en 1566 furent tous élus par acclamatiou.
dence attendre l'arrivée des Français encore retenus loin de Rome par le mauvais temps. De plus, comme Pôle n'avait pas encore cinquante ans, on tira habilement objection de cet âge peu avancé. Observateur attentif de tout ce qui se racontait à Fcome, Dandolo, que les insinuations du parti français avaient ébranlé dans ses convictions, informa la Seigneurie de Venise qu'une certaine impopularité se manifestait à l'égard du cardinal d'Angleterre. La raison en était, disait-ou, la conviction des purpurati qu'une des premières réformes imposées par Pôle, s'il devenait Pape, serait de contraindre la cour romaine à mener une vie toute nouvelle qui lui ferait délaisser les plaisirs profanes pour se consacrer entièrement au service de l'Eglise, Néanmoins, l'ambassadeur vénitien reconnaissait toujours que la minorité vertueuse du conclave, sans s'arrêter à ces craintes égoïstes, restait fidèle au cardinal (1).
Le premier résultat de cette campagne menée contre Pôle ne se fit guère attendre. Le 6 décembre, le parti de la réforme, dont Pôle était le candidat, vit passer au groupe adverse le cardinal de Cupis, archevêque de Trani et doyen du Sacré-Collège. Ce n'était pas par antipathie p-irsonnelle, lui-même l'avait déclaré peu auparavant, mais parce qu'un étranger ne lui paraissait pas apte à gouverner les Etats Pontificaux. Ce vieillard, que son âge même tendait à rendrehostile à toute innovation dans l'Eglise, avait surtout le désir que les réformes annoncées ne se fissent que progressivement sans heurter ses habitudes. Le programme de Pôle ne pouvait donc guère lui convenir.
Le lendemain, 7 décembre, Réginald Pôle eut encore vingt-quatre voix en sa faveur, mais, ce jour-là, l'ambassadeur d'Urfé parutau Conclave, s'entretint avecquelquesuns des votants et leur annonça que les cardinaux français approchaient. Ils étaient, précisa-t-il, dans le voisinage de Gênes. De fait, quatre d'entre eux arrivèrent à Rome le 1-2 décembre. C'étaient les cardinaux Jean du
(Ij Calendar of State Papers, Venetian, t. V, n. 596.
Bellay, Charles de Bourbon-Vendôme, OJet de Coligny de Ghâtillon et Charles de Guise. Ces prélats furent suivis quelques jours après p;ir Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, Jean de Lorraine et Louis de Dourbon, archevêque de Sens. Dès lors, avec M ces bienheureux Français», comme les appelle Dandolo, il y eut, au Conclave, quarante-neuf votants. Venus à Rome avec les instructions formelles de leur souverain, ces cardinaux français allaient de leur mieux entraver l'élection de Réginald Pôle.
Celui-ci, au reste, ne se départissait pas de la réserve qu'il lui avait plu d'adopter dès l'ouverture du Conclave. Sans recourir à la moindre manoeuvre ambitieuse, il voulait surtout que le choix des cardinaux se portât librement sur celui qui pouvait imprimer à l'Eglise la meilleure direction. C'est ainsi que le II décembre, pour répondre à l'éloge que le cardinal Marcello Cervini venait de faire de lui, Pôle remercia en termes choisis non seulement les électeurs qui lui avaient témoigné leur confiance, mais aussi les autres cardinaux qui ne le jugeaient pas apte à occuper le trône pontifical. Puis il confessa son indignité et son incapacité et conjura en conséquence tous ses collègues de ne pas différer plus longtemps l'élection à cause de lui, les priant déporter leur choix sur un autre candidat. « Ces retards, remarqua-t-il, sont préjudiciables à la ville de Rome et à l'Eglise. Tous les obstacles qui s'opposent à mon élection ne prou-vent-ils pas d'une façon non équivoque que je ne suis pas l'élu du Saint Esprit ? »
Ces explications si désintéressées, qui préccîlèrent même l'arrivée des cardinaux français, ne sufTirent pas. à déterminer une solution rapide. Les séances du conclave se prolongèrent au cours du mois de décembre et, le 21 de ce mois, surgit la candidature de Gianpietro Caraffa. Ce cardinal obtint vingt voix alors que Pôle en avait vingt-trois ; puis, le 24, Caraffa, dont le parti grossissait, n'eut qu'une voix de moins que son rival. H invita alors ses amis à donner leur voix à un autre candidat.. S'il agit ainsi dans l'espoir que Pôle en ferait de même, il fut vite désillusionné. En effet, le cardinal anglais, aa cours d'un très beau discours, déclara que n'ayant pas-
recherché rélection, il ne lui appartenait pas non plus de donner des conseils à ses amis dont la liberté devait rester entière. Celte attitude était toute natuicUe. Pôle ne pouvait pas, sans se rendre coupable de faiblesse ou d'inconséquence, recommander une seconde fois à ses partisans le choix d'un autre candidat. D'autre part, il n'avait aucun lieu de croire que ses amis donneraient leurs voix au cardinal Caraffa; trop de points divisaient pour cela les deux groupes qui s'opposaient (1).
Après avoir été jadis très lié avec Caraffa, Réginald Pôle avait ensuite été fort peiné des soupçons que son ancien ami avait formulés contre son orthodoxie. Comme il estimait toujours, en raison de ses réelles vertus, celui qui s'était montré son adversaire, il s'efforça dedissiper ses préventions. Ce fut sans résultat- Caraffa, en effet, était d'un tempérament trop entier pour céder quand une fois il croyait avoir eu raison. Non seulement il prétendit que Foie, durant sa légation de Viterbe, avait témoigné trop d'indulgence à l'égard des hérétiques, mais il se fit aussi l'écho de bruits malveillants qui circuIaieiU, sans fondement, sur la moralité de son collègue [-2). Au' sein du conclave, ces calomnies furent ravivées. Elles ne pouvaient qu'indisposer viveiaent contre Caraffa les partisans du cardinal Pôle et les rendre irréductibles.
Cet état de chose entraîna les plus longues discussions et l'arrivée des prélats français, au lieu de hâter l'élection pontificale, la retarda en déplaç mt simplement les voles. A chaque scrutin, pendant les deux mois que dura le conclave, Réginald Pôle garda toujours un grand nomijre de voix. 11 n'en eut jamais moins devingl et une, tandis
(1) Zimmermann, Kardlnal Pôle, p. 26î5.
(2) Certains adversaires du cardinal Pôle l'accusaient d'avoir eu une fille naturelle. Ce prétendu scandale était une pure calomnie. Il avait suffi pour le faire naître que Réginald Pôle ait mis à l'abri de la misère et de l'inconduite, en la plaçant dans un couvent, une pauvre petite anglaise dont la mère était morte à Rome.
que son rival le i>lus favorisé, le cardinal dcTrani, doyen du Sacré-Collège, n'obtint pas pluscle vingt-trois voix (I).
Diverses candidatures surgirent au cours des scrutins, on vit succcssivenient mettre en avant les nojns du cardinal de Guise, du cardinal de Bourbon, de Moronc, de Sfondrati, du cardinal Caraffa,]Hiis, à partir du 25 janvier, le cardinal de Trani et lléginald Pôle ne cessèrent pas de se partager les bulletins de vote à voix à peu près égales.
Cette indécision dans le résultat ne pouvait se continuer indéfiniment. Suivant en cela les usages établis pour les conclaves d'une durée trop prolongée, on avait pourtant rationné les conclavistes pour les contraindre à faire un choix et, depuis le '24 décembre, ils étaient mis au régime du pain et de l'eau. Le vin servi encore pendant quelques jours aux plus âgés des cardinaux fut ensuite totalement supprimé. Malgré ces restrictions, le parti français demeura intraitable. Plutôt que d'élire Réginald Pôle, il prétendit que la maigre pitance lui allait fort bien et qu'il se senlaii, comme au Paradis. Le groupe adverse endura d'aussi bonne grâce les privations de toutes sortes durant plusieurs semainct5.
Enfin, après le scrutin du 7 février 1550, qui fut l'exacte répétition dos douze précéc'ents, le car.iinal de Guise, chef du parti français, (2) et le cardinal Farnèse, chef du parti impérial, curent cnscnible une conférence. Ils se mirent d'accord pour accepter un compromis (3) et le cardinal Del Monte obtint alors, le 8 février, au soixante
(1) Le nom du doyen du Sacré-Collège était Giovanni-Dominico Guppi ou de Cupis. Savant jurisconsulte romain, il avait été nommé archevêque de Trani d'où le nom sous lequel il est habituellement désijîné. Cardinal le 26 juin 1317,11 était devenu le doyen du Sacré-Collège et mourut le 10 décembre 1553. Cf. Ciaconius, op. cit. t. 111, p. 347.
(2) Le cardinal de Guise n'avait pas plus de 25 ans à ce moment. Son rôle, dans le Conclave de 1549-50 reste une énigme.
(3) Guise désigna deux membres du parti de la réforme, les cardinaux de Santa Croce et del Monte. Farnèse, (jui s'était réservé de choisir, donna sa préférence à del Monte. D'après de Tliou, op. cit. t VI, n. 4, les conditions du compromis auraient été un peu différentes, mais le cardinal Pôle eu aurait été également exclu.
et unième scrutin, l'unanimitc des suffrages. Il prit le nom de Jules III (1) et les cardinaux, à une heure déjà avancée de la nuit, se réunirent dans la chapelle pour lui prêter hommage. Lorsque Pôle se présenta à son tour pour baiser la mule du nouveau Pape, Jules III se leva, l'embrassa et, les yeux pleins de larmes, se plut à reconnaître qu'il devait la papauté au désintéressement du cardinal anglais. Il devait plus tard, dit-on, rappeler les lùrconstances de son élection en disant mélancoliquement au frère d'Alessandro Farnèse, qui causait avec lui des embarras que lui procuraient ses démêlés avec le roi de France: «Je n'ai pas conscience d'avoir commis un méfait qui mérite pareille punition, si ce n'est pourtant d'avoir refusé mon concours à l'élection du cardinal Pôle dont je connaissais les éminents mérites » (2j. Celte réflexion a bien sa valeur et montre à quel point Réginald Poleinspiraitle respect à tous ceux qui savaient comprendre la noblesse de son caractère.
Pourtant la tranquillité d'âme dont il fit preuve au cours du conclave ne fut pas interprétée de la même manière par tous ses collègues. Certains d'entre eux, sans deviner l'ardeur intense de sentiments qui pouvait se cacher sous le flegme britannique de Pôle, se félicitèrent qu'on n'ait pas fait choix d'un personnage aussi indigne à leur avis. D'après l'un d'eux qui n'hésite pas à employer une expression péjorative, très injustifiée, Réginald Pôle aurait.laissé voir à tous qu'il n'était qu' «une bûche », n'ayant été affecté, croyait-il, ni par la perspective de son élection ni par les intrigues qu'on noua pour l'exclure.
Or, ce n'est point par insensibilité stupide mais bien par pieuse réserve et par dignité que Pôle avait négligé tous les moyens détournés ou frauduleux qui auraient pu assu-
(1) Le parti impérial dut s'excuser de ce choix auprès de Charles-Quint, qui avait désapprouvé la conduite du nouvel élu lorsqu'il s'était efforcé de faire transférer le siège du concile de Trente à Bologne. Cal. of. State Papers, Venetian, t. V, n 607 et Ribier, Mémoires, t. II, p. 268.
(2) Beccatelli, Vita, op. cit. ed Morandi, p. 306.
rcr son élection. S'il avait su prendre sur lui et s'abstenir de faire paraître la moindre émotion lors des scrutins où son sort se décida, ce fut parce que sessenliments intimes étaient d'un ordre très élevé. Une lettre à son ami Tévcqiie de Dadajoz le prouve très clairement. Loin de revendi {ucr un mérite particulier pour s'être tenu, pendant tout le conclave, dans la réserve et dans la modestie, Pôle, en effet, se plaît à renvoyer à Dieu tout le mérite de l'avoir gardé pur au milieu des tentations. « Il est évident, confessc-t-il à son ami, que lorsque Farnèse lui annonça un soir le choix fait de lui par les cardinaux, son cœur éprouva les premiers mouvements de joie que le sentiment de l'honneur est de nature à trahir, impressions si involontaires qu'il est malaisé de les étouffer avant la réflexion. Mais, ajoute-t-il aussitôt, Dieu m'est témoin que je ne fus pas plus afïecté que si j'avais été l'une de ces bêtes de somme qui ne convoitent pas les honneurs parce qu'elles n'en ont pas l'intelligence ». (l) Pôle, profondément religieux toujours, poursuit sa lettre en disant que, sises intentions furent constamment pures, il ne veut pourtant attribuer qu'à Dieu la profonde paix et le calme dont il jouit durant ces heures troublantes du Conclave. Suivant sa propre déclaration, il connaissait trop bien les devoirs et limportance de la situation pontiticale pour ne pas la redouter plutôt que de courir après elle et plaignait sincèrement ceux de ses collègues qui l'envisageaient sous un jour dilîérent.
Les regrets qui se manifestèrent dans les milieux les plus divers à la nouvelle de l'échec de la candidature du cardinal Pôle au Souverain Pontilicat sont amplement justiiiés, car ses rares qualités d intelligence et de cœur, de science et de vertu lui eussent permis de faire grande figure parmi les Papes du XVP siècle. Les réformes les plus heureuses pour corriger l'Eglise de nombreux abus et pour entraver l'extension des hérésies auraient certainement été résolues sans retard par Réginald Pôle, si les
(1) Quirini, op cit. t. IV, pp. 53-65.
intrigues de quelques-uns de ses collègues ne l'avaient empêché d'être élu.
C'est le jugement de l'Histoire.
Quant à lui, en toute sincérité, il ne manqua pas de reconnaître le doigt de Dieu dans le cours des événements. Il eût été, sans nul doute, écrit-il avec humilité, « un instrument incapable, impropre à accomplir les desseins du Tout-Puissant», et il se réjouit» de voir enfin terminé un différend qui pouvait être mal édifiant et plein de périls >\ II pensa très certainement que la Providence le réservait pour une autre tâche.
De fait, les événements, quelques mois plus tard, apportèrent à sa philosophique résignation la plus douce consolation lorsque l'avènement, encore si peu prévu, de sa cousine Marie Tudor lui permit de travailler efficacement au retour de l'Eglise anglicane à la foi catholique romaine, l'œuvre à laquelle, depuis tant d'années, il rêvait de consacrer le meilleur de ses énergies.