‹ Un prince anglais, Cardinal-Légat au XVIe siècle Réginald PoleChapitre 39 sur 48 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Retour de Po'e à Viterbe. Sa retraite à Maguzzano.^ Avènement de Marie Tudor

Après l'cleclion de Jules ÏII, le cardinal Pôle se réjouit de pouvoir se retirer dans son gouvernement de Viterbe afin d'y poursuivre la vie d'étude qui toujours lui restait si chère.

Fidèle à ses habitudes de travail, il n'était pas d'ailleurs resté inactif à Rome au cours de l'hiver 1549 1550 et il avait su employer les loisirs forcés du long conclave à la composition d'un ouvrage sur les devoirs de la Papauté. Ce véritable Traité où l'autorité du Pontife romain dans le monde est longuement exposée se présente sous la forme si goûtée au XVP siècle d'un dialogue entre RéginaldPole et le jeune cardinal d'Urbino, Julio dclla Rovcre (1).

Neveu d'Ercole Gonzaga, dont le cardinal anglais était l'ami, ce jeune Julio délia Rovcre l'avait interrogé sur les qualités qu'à son avis l'élu de leur choix devait avoir pour ditrnement remplir sa mission pontificale. De cesconversations pleines d'intérêt naquit l'idée de cet ouvrage que Pôle développa plus tard en cinquante et-un chapitres. Le caractère perpétuel du vicariat institué sur la terre par le Christ s'accompagne, dit Pôle, de qualités de modestie, de simplicité, d'humilité et d'énergie indispensables à ses yeux pour que le Pape conserve l'autorité à laquelle il a droit. L'esprit do piété que Pôle apporta

(1) Ce traité connu sous le nom « De Summo Pontificlo » fut reproduit par lioccabcrti dans la Uibliolheca Max. Voiitif. 1098. t. XVllI, pp. 144-190.

dans tous ses écrils se manifeste là encore d'une manière particulière et les maximes contenues dans ce dialogue sont en résumé celles que le cardinal se serait appliqué à mettre lui-même en pratique si le conclave s'était prononcé en sa faveur.

Rentré à Viterbc où jusqu'en juin 1550 il continua de gouverner la province du patrimoine, (I) Réginald Pôle se plut certainement à revoir cet ouvrage qui reflétait si exactement sapensée, mais sa résidence était trop voisine de Rome pour que son désir de retraite studieuse pût être vraiment réalisé.

En eiTet, comme le Pape Jules III n'estimait pas moins que son prédécesseur les mérites du cardinal anglais, il s'efforça leplus possible de l'attirera Rome pour l'entretenir des aflaircs de l'Eglise et jouir de sa conversation. Pôle avait du reste en grande vénération le nouveau Pontife, puisqu'il écrivait de lui, le 17 juin 1550, à Paolo Sadoleto, le neveu de son ami lecardinalJacobo Sadoleto, une appi'éciation très flatteuse où se chercherait en vain la moindre amertume à l'égard d'un concurrent })lus heureux:

« Le gouvernement de l'Eglise, n'hésite t-il pas à proclamer, a été transmis à un homme d'une grande et universelle expérience qui, dès le début de son pontificat, a fait la meilleure impression par la façon dont il a réglé de nombreuses alTaircs, mais il a grand besoin de nos prières à cause desgrandes difficultés qu'il rencontre ("2)», Si, d'une manière générale, Pôle reconnaissait les heureux effets de l'administration du nouveau Pape, il usa néanmoins de l'aifcction que lui témoignait Jules III pour blâmer avec sa franchise coatuiniùre quelques-uns

(1) En juin looO, le cardinal Pôle eut, coairae successeur au Rectorat du Patrimoine, le cardinal André Cornaro, qui lui fit une pension mensuelle de 100 couronnes. La Daterie romaine ajouta à cette somme cinquante autres couronnes (Caleniiar of Slate Papers, Venetian,i. V, 670). Vers le même temps, Charles- Quint accorda aussi au cardinal Pôle une pension de 2 000 ducats sur l'archevêché de Burgos. — En ce qui concerne André Cornaro, Cf. Ciaconius, op. cit. t. III. p. 703.

(2) Quirini op. cit, t. IV, p. 52. Lettre datée de Bagnorea.

■de SCS actes. C'est ainsi qu'il désapprouva, dans certaines circonstances, les lalb'.esses du Pape à l'égard de ses favoris.

Jules III, qui ne sut pas mieux que plusieurs de ses prédécesseurs se défendre du népotisme, éleva en effet au cardinalat, dès I.j.jO, un jeune homme de dix-sept ans, quejadiSjdansson 'gouvernement de Plaisance, il avait pris h son service pour divertir son singe. Cet enfant avait si bien su, par sa gentillesse, gagner ses bonnes grâces que le cardinal del Monte avait décidé son frère Bauduino à l'adopter et il combla dès lors ce jeune Innocenzo de faveurs (l). Suivi en cela, mais plus tard, par Caraffa, le cardinal Pôle s'éleva contre la nomination au cardinalat -de ce neveu adoptif du Pape, familièrement connu sous le nom de « Prévostino ». 11 considérait son nouveau collègue presque encore comme un enfant et ne lui reconnaissait pas surtout les qualités qu'exigeait la dignité qu'on lui conférait f2). Le Pape n'allait-il pas faire rire à ses dépens, se demanda avec une certaine ironie Réginald Pôle, car il savait que les malins, par allusion aux premières fonctions d'Innocenzo del Monte auprès de son oncle, le désignaient sousle nomdecardinal Scimia, c'està-dire de cardinal-singe ?

Jules III, qui était d'un caractère colérique, se montra d'abord très froissé de l'appréciation sévère de Pôle sur cette nomination, mais il se convainquit bientôt delà pu-

ll) Cest ainsi que Jules III, alors cardinal del Monte, donna à cet Innocenzo la prévoté d'Arezzo, qui lui valut le surnom de « Prévostino », puis il l'emmena avec lui à Trente lorsqu il y fut nommé légat. Innocenzo y étant tombé gravement malade, il l'envoya à Vérone pour s'y" rétablir. Lorsque sa convalescence fut achevée, le jeune homme repartit pour Trente et, le jour de son retour, le légat dirigea comme par hasard la promenade qu'il faisait avec plusieurs autres prélats sur la route que son petit favori devait suivre pour gao:ner la ville. En le revoyant, il se livra àdesdémonstrations de joie et de tendresse aussi vives qu'excessives Cf. l'allavicini, op. cit, 1. II, cap 1, n. 4; Ciaconius. op. cit. t. lli, 379.

(2) L'avenir se chargea de justifier les prévisions de CaralTa et de Pôle sur les dangers de cette élévation d'Innocenzo au cardinalat. La conduiledu jeune cardinal fut loin d'être à l'abri de reproches auprès de ses contemporains.

Teté des intentions du cardinal anglais. Sans vouloir, à "vrai dire, revenir sur la promesse faite au Prévostino, il -résolut pourtant de s'abstenir en consistoire des éloges usités à l'égard de tout nouveau cardinal. C'était une manière détournée d'atténuer un peu le scandale. Pôle, toujours anxieux de ramener les âmes à Dieu, crut néanmoins opportun d'adresser, sous formes de félicitations, quelques conseils au jeune cardinal pour lui rappeler les devoirs de son nouvel état.

« Je n'oserais vous féliciter de votre promotion, lui écri- ■vit-ildans ce style plein de périodes auquel il recourait volontiers pour exprimer sapensée, si je ne caressais l'espoir bien fondé que l'affection et la bonté du Pape, qui vous a fait cardinal, seront pour vous des .motifs de montrer votre zèle et de travailler au salut des âmes, seuls moyens de vous préserver des tentations et des dangers auxquels vous exposent une si haute dignité et votre jeune âge. Je supplie en même temps la divine Majesté de bénir la bonne volonté du Pape et de vous faire bien comprendre sa bienveillance à votre endroit^ de sorte que vous y attachiez un plus grand prix qu'aux avantages temporels que vous avez reçus et que vous pouvez encore attendre et de sorte que vous témoigniez votre reconnaissance au pontife en vous efforçant de répondre aux espérances qu'il a mises en vous. (1) » Quel accueil le neveu de Jules III fit-il à ces conseils ? Les ])iographes de Pôle ont omis de le noter, mais cette lettre témoigne bien du désir inlassable qu'avait le cardinal de travailler au perfectionnement de l'Eglise romaine.

Pourtant retiré presque constamment dans son gouvernement de Viterbe, Réginald Pôle, bien qu'il touchât à peine à la cinquantaine, ressentait déjà les atteintes de la vieillesse. Des préoccupations physiques aussi bien que morales contribuaient à l'assombrir. Il avait souffert vivement de la disparition de quelques-uns de ses meilleurs amis, les cardinaux Gontarini, Bembo, Sadoleto, Cortese, la marquise de Pescara, Vittoria Colonna, Giberti et Fla-

(1) Calendar of State Papers, Venetian, t. V. n. 668.

minio. De plus, le retard apporté à l'adoption des réformes ecclésiastiques, qui lui paraissaient urgentes, l'incitait au désenchantement (1). Ces dispositions d'esprit qui déjà bien des fois avaient été les siennes le poussèrent à abandonner ses fonctions administratives pour mener la vie solitaire et recueillie vers laquelle ses goûts personnels l'avaient toujours si fortement incliné.

Le constant passage des troupes destinées à repousser les incursions des Français en Lombardie, rapporte Oeccatelli, entraînait pour le cardinal un surcroit de préoccupations. Prenant prétexte de cette circonstance et des soins à donner à sa santé, Réginald Pôle obtint de Jules III l'autorisation de résigner son gouvernement et de se retirer des affaires publiques. Son projet était alors de vivre dans le calme et la paix.

Comme il était devenu, depuis la mort de Contarini, cardinal-protecteur des Bénédictins du Mont-Cassin, il s'adressa à ces religieux pour recevoir l'hospitalité dans un de leurs monastères, Maguzzano, situé sur les bords du lac de Garde, dans le territoire de Vérone. Parmi les orangers et les citronniers de cette contrée qui jouit d'un climat privilégié, le cardinal Pôle vécut quelques années d'une quiétude parfaite, au milieu de ses familiers et « de ses chers moines ». Ce fut comme un temps d'arrêt et de repos dans une existence déjà si remplie dont les dernières années ne devaient pas être moins agitées que les premières.

A Maguzzano même, il lui fut difficile de rester totalementéloigné des affaires del'Eglise. C'est ainsi qu'il reçut dans sa retraite la visite du cardinal de Trente, Madruzzi, et de l'ambassadeur envoyé par le Pape auprès de l'Electeur de Brandebourg. Tousdeuxvenaientsollicitersonappui pour faire nommer comme administrateur du siège archiépiscopal de Magdebourg le margrave de Brandebourg, Frédéric, frère du prélat défunt Albert. Pôle se refusa d'abord à toute intervention, mais, sur l'insistance de ses

(1) Lire à ce sujet une très belle lettre adressée par Pôle à Navarete. Quirini, t. IV, 65-73.

visiteurSj il prit connaissance des lettres de l'empereur, de l'évêque de Metz et de l'archevêque de Trêves et se décida alors à écrire à Jules III en faveur du candidat proposé, puisque « son élection serait fort avantageuse, étant donné la disette de prélats, (surtout dans ces pays), qui puissent et veuillent défendre les intérêts de l'Eglise. »

Mais, pendant son séjour à Maguzzano, les préoccupations politiques restèrent très secondaires dans la vie de Réginald Pôle. Tout en suivant les exercices de la communauté dont il était l'hôte, il employa son temps à refaire sa santé par des promenades que l'air vivifiant des montagnes rendait particulièrement salutaires et, pendant ses heures de repos, il revisa une fois encore son traité De Unitate. Inlassablement, dans l'exil, sa pensée se reportait vers sa terre natale sans qu'il pût encore soupçonner que la date de son retour en Angleterre n'était plus très éloignée.

La paix du cloître, dont il appréciait intensivement le charme, lui inspirait en même temps de sages et hautes réflexions sur les devoirs du moine dont il fit part à son ami Placide Contarini. Comme celui-ci s'inquiétait un peu trop des nouvelles fonctions de cellérier du monastère, qui lui avaient été récemment confiées, Réginald Foie s'empressa de rassurer son ami et lui certifia que cet emploi ne l'enlevait point à la prière, à la contemplation et à l'étude. Au contraire, le fait même de se soumettre à la volonté des supérieurs librement choisis était, écrivit-il, un acte de religion. « Peu lui importait le rôle qu'il avait àremplir, puisque Dieu avant tout lui tiendrait compte de son obéissance, » (1)

Cette confidence fait pleinement connaître le vrai caractère de Foie, porté beaucoup plus vers la perfection monastique que vers la besogne active et combative de diplomate que sa haute naissance lui réserva si souvent. N'écrivait-il pas vers ce temps à Jules III que ce dont avaitjsurtoutbesoin le monde chrétien, c'étaitd'une armée de moines fervents qui, par leurs prières et leurs mortifi-

(Ij CI. Zimmermann, Kardinal Pôle. p. 283.

cations, apaiseraient la colère divine et obtiendraient la paix si nécessaire à tous? (1)

A MagLiiCzano, les échos du monde lui parvenaient surtout par les lettres de ses nombreux amis qui ne pouvaient se priver de ses conseils. La correspondance du cardinal, fort heureusement conservée, permet ainsi de suivre son appréciation sur les divers événements qui se produisaient en Europe. Le choix que la République de Venise fit pour être doge de Lorenzo, le frère de son cher ami Priuli, lui fournit l'occasion d'exprimer sa reconnaissance à la République pour tous les bienfaits dont il lui était redevable. Dans cette lettre, adressée le 5 juillet 1553 au nouveau doge, Réginald Pôle lui rappelle les fortes vertus de son père, auquel le doge Andréa Gritti- avait jadis décerné le titre de père de la patrie. « Toutes les fois que je suis allé à Venise, dit-il, je n'ai pas manqué de visiter l'église San- Giorgio pour m'édifier au souvenir de votre père. C'est en suivant les traces des vertus paternelles que vous avez obtenu la plus haute dignité de l'Etat. J'en suis tout heureux parcequela Républiquea, parla, payé la dette qu'elle devait aux mérites de votre père et parce qu'elle vous fournit l'occasion de déployer sur un plus vaste champ vos nobles qualités. Ma joie est d'autant plus vive que Venise est devenue pour moi une seconde patrie et que je ne lui dois pas moins qu'au pays qui m'a donné le jour. » (2)

C'est aussi la correspondance de Pôle qui permet de savoir l'évolution de ses rapports avec un de ses adversaires, le cardinal Caraffa. Il semble, en effet, ressortir d'une importante lettre de Pôle à Muzzarelli, le maître du Sacré- Palais, qu'en août 1553, Caraffa regrettait sa conduite à l'égard de Réginald Pôle. Le cardinal Théatin aurait reconnu et vanté à Muzzarelli les vertus et la science de Pôle en lui demandant de lui faire parvenir un exemplaire du « De Unitate ».

Averti de ce désir, Réginald Pôle dut se réjouir de ce

(1) Calendar of State Papers, Henry Yllï. t. V. n. 737.

(2) Calendur of State papers, Henry VIU. t. V. n. 761.

rapprochement. Il estimait toujours CarafTa et, malgré l'attitude peu bienveillante de celui-ci à son endroit, il n'avait pas cessé de rendre justice à ses mérites et à la pureté de sa foi. Aussi dans sa réponse à Muzzarelli, Pôle dit la souflrance qu'il avait éprouvée de voir le cardinal Caraffa s'éloigner de lui jadis. « Ce fut, écrit il, le premier des amis donnés par Dieu que je perdis ». Heureux des nouveaux sentiments de Caraffa pour lui, Pôle attribua à Dieu seul ce revirement d'idées carleurs amis communs avaient toujours en vain tenté de les réconcilier. (1) Ce rapprochement se produisit au moment même où un événement imprévu allait le rappeler à l'action, sans qu'il pût s'y dérober malgré son âge et son amour pour la retraite.

De grandes modifications dynastiques venaient précisément de surgir en Angleterre où le jeune Edouard VI, atteint de ph4isie, était mort à Greenwich dans la soirée du 6 juillet 1553. Sans tenir compte de l'ordre de succession au trône établi parHenri VIII etle Parlement, le duc de Northumberland, tuteur du petit roi défunt, fît proclamer reine la femme de son fils Robert, lady Jane Grey, en vertu d'un acte extorqué à Edouard VI mourant. (2)

La princesse Marie, fille aînée d'Henri VIII et légitime héritière du Trône, s'empressa de faire valoir ses droits et déjoua rapidement les projets de Northumberland.

Après quelques semaines de lutte, le parti de la princesse Marie lemportaet le Conseil, le 20 juillet, reconnut pour seule souveraine la fille aînée d'Henri VIII, pour qui, d'ailleurs, tout le royaume s'était déjà prononcé. La nouvelle reine fit son entrée dans sa capitale, le 3 août

(1) Ibicf. V. 763. — Quirini, IV, 91. C'était une vraie souflrance pour Pôle à cette époque de constater que dans certains milieux on pouvait persister à suspecter son orthodoxie, en dépit des témoignages nombreux de son attachement au Saint-Siège.

(2) Descendante comme les Pôle d'une branche de la famille royale anglaise, Jane Grey avait épousé en mai loo3 Robert, lord Guildford Dudley, quatrième fils du duc deNorthuraberland et. aux yeux d'Edouard VI, sonavèuement devait garantir àl'Angleterre le bénéfice de la réforme religieuse protestante telle qu'il l'avait organisée dans son royaume.

1558, accompagnée de sa sœur Elisabeth, au milieu d'un indescriptibleenthousiasme. De son monastère de Maguzzano, Polc apprit avec une indicible émotion cet avènement. Sa cousine Marie représentait à ses yeux l'espoir même du catholicisme anglais. L'heure qu'il attendait depuis si longtemps pour rentrer dans sa patrie et y restaurer le culte romain allait-elle enfin sonner ?

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