CHAPITRE XIV
Réginald Pol^ est envoyé comme Légat en Ans^eterre,
mais Charles Quint apporte des entraves
à son voyage.
L'avènementde la reine Marie, connu à Rome le 5 août, causa une joie extrême dans les milieux ecclésiastiques. On savait la princesse catholique de sentiment et Jules III ne put retenir ses larmes à la nouvelle de son succès.
Dès le G août, le jeune cardinal del Monte écrivit à Réginald Po!e pour lui faire part de ce qui se passait en Angleterre et lui dire la décision prise par le Sacré-Collège de l'envoyer en qualité de Légat auprès de la nouvelle reine, de l'empereur et du roi de France pour travailler sans retard au retour du peuple anglais à la foi catholique. (1) Le cardinal del Monte annonçait en même temps que les Bulles destinées à accréditer le nouveau Légat auprès des souverains lui seraient adressées en Allemagne où, selon toute vraisemblance, le cardinal Pôle se rendrait aussitôt pour y rencontrer l'Empereur Charles- Quint. Divers détails concernant les sommes d'argent mises à la disposition du Légat complétaient cette missive où il était fait appel au dévouement et au patriotisme
(l) Cf. sur lensemble et les détails de cette nouvelle légation de Réginald Pôle une étude faite principalement d'après les Archives du Vatican et d'Espagne par Dom Ancel, La réconciliation de l'Anfileterrc avec le Saint-Siège sons Marie Tudor. Revue d'Hiat. ec.lé.^. d" Louvain, t. X, pp. 521-326, 744-798. Louvain, 1909. Cf. également Documenta ad kgationem Cardinalis Poli spectantia, Rome, 1896.
du cardinal anglais pour le décider à accepter cette délicate mission. (1)
Arrive à Bologne, le courrier de Jules III y rencontra Tabbé de San-Saludo, Vincenzio Parpaglia, que Pôle, averti directement de ravènement de sa cousine, envoyait au Pape pour le léliciter des espérances qui s'olTraiont à l'Eglise romaine de renouer avec l'Angleterre des liens séculaires. ("3)
Parpaglia, au lieu de continuer sa route vers Rome, revint avec le messager papal à Maguzzano. Il en repartit quelques jours plus tard, le 12 août, porteur de nouvelles lettres pour le Pape. Pôle y acceptait, avec une satisfaction sensible, la légation offerte et expliquait les mesures qu'il prenait pour la mener à bonne fin, (3) Parmi celles-ci il y a lieu de s'arrêter surtout sur la mission que Pôle confia à un de ses familiers, Henri Penning. Ce gentilhomme anglais fut chargé de remettre h la reine une lettre du cardinal, datée du 13 août, dont la teneur a été conservée. Le cardinal félicitait d'abord sa cousine de son avènement et bénissait le Tout- Puissant de l'avoir placée sur un trône auquel elle avait un droit légitime. Il joignait ensuite des considérations religieuses aux considérations politiques et partait de Va pour annoncer à la reine la mission dont il était l'objet, la priant de lui dire, avant de s'engager plus avant dans une entreprise si délicate, quelles étaient ses dispositions à l'égard de Rome et quels moyens elle jugeait les meilleurs pour faire revivre en Angleterre la vraie religion,
Cette]lettre était hal^ilement rédigée et Pôle qui savait àquel point les passions religieuses étaient surexcitées en Angleterre obéissait, en écrivant ainsi, à la plus élémentaire prudence. (4) Il ne se méprenait pas, en etîet, sur les
(1) Quirini, op. cit. t. VI, 109
(2) Quirini, op. cit. t. IV. 38 ; Caleiular of State pupera, Venetian t. V, 383. Les iioml)rL'Uscs lettres de Pôle en ces années 1553 54 se trouvent dans ce tome V.
(3) Cnl. of State papers, Venctian, t. V, n. 387-388.
(4) Quirini op. cit. t. V, 116, 428. Les deux pièces sont une même lettre.
vrais sentiments de la reine rr.ais voulait lui épargner une politique brusquée.
En fait, Marie était réellerr.ent catholique de cœur et,, dès le 12 août, en s'adressant aux membres du Conseil réunis à la Tour, elle leur avait déclaré que sa conscience était fixée en matière de religion mais « qu'elle ne voulait ni comprimer ni violenter la conscience des autres sinon par persuasion, par exemple, en faisant prêcher la parole de Dieu par des prédicateurs pieux, vertueux et savants. B (1)
C'était là une promesse de tolérance qui devait recevoir le meilleur accueil, puis insensiblement, sans modifier d'abordlesdispositionsangîicanes prises pourle royaume^ la reine commença par rétablir sur leurs sièges les évoques déposés par Edouard VI à l'instigation de Cranmer, à qui l'avènement de Marie était par av;mce fatal. (2) Malgré la haute fonction qu'il occupait lui-même dans l'Eglise d'Angleterre comme archevêque de Cantorbéry^ Cranmer fut en efîet arrêté et Marie prit pour chancelier le savant et habile Gardiner, évéque de AVinchester, qui sortait de prison.
Le 24 i\oùt, on célébra publiquement à Londres la première me.sse orthodoxe et les professeurs hérétiques venusde l'étranger et placés par Cranmer à Oxford et à Cambridge étaient mis en demeure de quitter l'Angleterre. La reine Marie dont le pouvoir se fortifiait préparait ainsi peu à peu le retouràla communion romaine.
Pendantce temps Réginald Pôle, de son côté, continuait à organiser sa mission et dépêchait le 21 août à la cour impériale un autre de ses secrétaires, Antonio Fiordibello (3), charge de remettre à Charles-Quint une nouvelle
(1) Aris nf the Privy CnvnciL t. IV, 317.
(2 C'est ainsi fjt'.e lioniier revint à Londres, Tunsfall à Durbam, Gardiner à Wincliesler. Heath à Worcester, Day à Chichester.
(3; Fiordibelio. d'abord secrétaire du cardinal Sadoleto, était passé, à la mort de celui-ci, au service de Foie. Envoyé â Rome, en 1oj5, finnjomentde l'éleclion de Paul IV, il fut retenu par ce pontife (['li le fit secrétaire des Brefs. Il devint ensuite évéqu» de Laveilo en luiJS. Cf. pour les uislruclions données jiar Pôle à Fiordibelio. en août 1533, Calcndar of Slule paptn, Vtnct. t. V,. 389-396.
lettre où le cardinal reproduisait les pensées et les désirs exprimés à la reine Marie, en insistant sur la gloire incomparaI)le que vaudrait à Charles-Quint la conquête spirituelle de l'Angleterre.
Or, c'est justement cette intervention politique de l'Empereur dans les aiïaires intérieures anglaises qui devait ralentir singulièrement l'action personnelle de Réginald Pôle.
Avant même d'avoir reçu les instructions de Rome, le cardinal Dandino (1), nonce à Bruxelles, avait compris l'importance que pouvaitavoirpourl'Eglise romaine l'avènement de Marie et, dans le plus strict incognito, il avait envoyé à Londres le jeune Francesco Commendone (2) avec mission de s'enquérir des idées du peuple anglais et des sentiments personnels delà reine « es choses de la religion ». La question d'après lui était surtout de savoir si la reine, qui chercherait sans doute un époux sans tarder, paraissait devoir, au point de vue religieux, subir l'influence de son mari.
Plus au courant des secrets politiques de l'Europe que son collègue Pôle, le nonce de Bruxelles n'était pas sans éprouver de vives appréhensions au sujet des agissements probables de l'Empereur. Il se doutait, et ses soupçons n'étaient que trop fondés, que la question du rétablissement du catholicisme en Angleterre était subordonné chez l'Empereur à ses propres intérêts. Or, ce que Charles- Quint chercherait avant tout à obtenir, pensait avec juste raison le nonce, ce serait d'amener sa cousine MarieTudor à prendre parti contre son ennemi le roi de France.
('l)Né en 1309 à Césèiie, créé cardinal en 1551, Dandino était nonce à Bruxelles depuis 1332. Il devait mourir à Rome en Décembre 1539. Au sujet des missions confiées à ce nonce, cf. Pieper, Zur Etit.^lichiimjxfjcschichle der standigen ^untinturrn, passim et Die pa))stlichen Legcven nnd i\untten in hetuschland, Franckreich um! S^xuiicn, en particulier pp. 121 et suiv.
(2) Ce Vénitien eut une part importante au Concile de Trente; créé cardinal par Pie IV, il serait peut-être devenu pape après la mort de Grégoire XIII s"il n'était lui-même mort en 13S4 à Padoue. On a dit de lui qu'il avait été le plus fameux légal du Saint-Siège.
Dandino, en annonçant au cardinal del Monte l'envoi de son messager en Angleterre, lui fit connaître en dctail les motifs qui avaient dicté sa conduite, puis il s'arrangea pour faire conseiller au Légat Pôle de suspendre toute démarche jusqu'à réception de nouvelles instructions du Pape (1). Au point de vue politique, toute hâte à modifier la situation religieuse anglaise lui paraissait dangereuse et les conciliabules qu'il tint à ce sujet avec Granvelle et les autres ministres de Charles- Quint ne pouvaient que l'inciter à des conseils de prudence (2). Il ne fallait pas que par sa conduite audacieuse la reine Marie soulevât une révolte que le roi de B'rance, disait-on à Bruxelles, ne manquerait pas d'appuyer.
C'est à ces circonstances que Pôle dut les invraisemblables retards apportés à l'accomplissement de sa mission.
D'abord, dès le mois d'août, son messager Henri Penning avait été retenu à Bruxelles sur les instances formelles du nonce et avait employé ses loisirs à rendre visite aux réfugiés anglais de Louvain et de Liège (3). Réginald Pôle, chez qui l'ardeur religieuse l'emportait sur toutes les considérations politiques, voulut, dès le 27 août, adresser de Maguzzano un nouvel appel pressant à la reine, qu'il confia à un autre de ses vieux et fidèles serviteurs, Michel Trockmorton sans doute (4). Le même courrier fut chargé de remettre une lettre, datée du 28 août, à l'adresse du nouveau chancelier Gardiner (5). Pôle, que le retour à l'unité romaine de l'Eglise anglicane préoccupait toujours au premier chef, donnait à Gardiner son avis sur l'opportunité qu'il y aurait à faire régler cette question par le premier Parlement réuni au début du nouveau règne. Il insistait sur le fait que plus on atten-
(1) Calendar of Stale papers, Venelinn, t. V, 411. cf. Lettre deSoranzo aux chefs du Conseil des Dix, datée du 19 septembre.
(2) Papiers d'Etal de Granfclle, t. IV, p. 60.
(3) Dom Ancel. La rvconcilialioyi de l'Angle terre... jam cit. p. 744.
(4) Calendar of State papers, Venet., t. Y, nn. 393-399.
(5) Id. D. 399.
drait et plus difTicile deviendrait la reconnaissance de Tautoritc du Saint-Siège. Le côté théologique semblait au cardinal le plus important dans la résolution du schisme. Les intérêts matériels devaient pourtant jouer, plus qu'il ne le prévoyait, un grand rôle dans les événements quailait entraîner l'avènement d'une reine catholique en Angleterre,
Les premières nouvellesdirectes, que Tléginald Pôle sem- ])leavoirreçues sur les changements qui se produisaient dans sa patrie, lui vinrent de Gommendonc, le messager particulier du nonce Dandino qui, à son retour de Londres, s'arrêta à Maguzzano le 6 ou le 7 septembre avant de gagner Rome. Commendone apportait au cardinal Pôle la réponse de la reine à sa première lettre et avait mission de lui narrer les derniers événements. C'était là son rôle officiel, mais il était aussi chargé d'un message secret à ne transmetre qu'au Pape et à Réginald Pôle. Marie s'y déclarait décidée à abolir, avec le consentement du Parlement, les lois portées par son père et son frère contre l'ancien culte et disait son projet d'envoyer une ambassade à Jules IIL Elle demandait que le Pape consentit à accorder un pardon public et général à la nation anglaise de telle sorte que personne n'eût à souffrir pour avoir adopté les mesures prises obligatoirement par ses deux prédécesseurs.
On suppose aisément la joie que ressentit Pôle à ces nouvelles, d'autant que la reine demandait que son cousin Réginald lui fût envoyé comme Légat en Angleterre avec plein pouvoir de tout arranger et de rétablir l'ancienne Toi et l'ancienne discipline. Ce dernier désir de la reine dont Pôle se réjouit si vivement était, à vrai dire, contrarié par le conseil que Commendone, de la part de Dandino, donna au cardinal de dilTérer pour quelque temps encore son voyage en Angleterre.
Averti à son tour par Commendone des intentions de la reine Marie, Jules IH, daecord en cela avec le Sacré- Collège, envoya à Réginald Polc ses instructions pour qu'il se mît en route tout en insistant sur les mesures de prudence exigées par la situation difficile oiî se trouvait
ia reine ; aussi l'idée suggérée par Pôle lui-même de fixer «a résidence à Bruxelles était-elle approuvée (1),
Sans retard, dès le 29 septembre, Réginald Pôle s'empressa donc de quitter Maguzzano, gagna Trente, puis, traversant le Tyrol, il se rendit chez le cardinal-évèque d'Augsbourg, à Dillingen, sur les bords du Danube (2). C'est là que devait le rejoindre le courrier qui lui remit une lettre de Penning, écrite à Londres le l'J septembre. L'accueil bienveillant que Penning avait reçu de la reine Marie apportait à Pôle une nouvelle preuve des dispositions excellentes de sa cousine à son égard et ne pouvait que l'inciter à poursuivre sans retard sa route vers Bruxelles.
Or, peu de jours après, alors qu'il était à peine éloigné de trois lieues de Dillingen, le cardinal eut la surprise d'être arrêté dans son entreprise. En effet, Don Juan de Mendoza vint lui dire que l'Empereurjugeaitsamissionintempestive et désirait qu'il n'allât pas plus loin pour le moment. C'était là un veto contre lequel Réginald Foie prolesta très énergiquement. Il demanda surtout à connaître les raisons qui motivaient cette interruption de son voyage et fit remarquer qu'arrêter ainsi un légat papal produirait un scandale dans le monde chrétien. Prêt à s'effacer sisa personne déplaisait à l'empereur, il déplorait au contraire le tort que causait à la chrétienté Charles- Quint si c'était sa mission qu'il prétendait entraver. Cette pro. testation resta sans effet et Pôle dut revenir à Dillingen où, plein de clairvoyance sur les mobiles qui influençaient l'Empereur, il adressa au Pape de longs commentaires sur les incidents de sa mission.
Il insista notamment sur le fait que, d'après le concept de l'Empereur, le mariage de la reine passait avant la restauration de la religion en Angleterre. Ce point délicat du mariage de Marie Tiidor était, à vrai dire, l'objet
(1) Quirini, op. cit. t. IV, pp. 111-114 • p. 429 ; Calendar of Stale papers,Venel., t. V, n. 406.
(2) Lettre de Pôle à Jules III du 28 septembre et du môme au niAme du 30 septembre Calendar of Stale Papers, Venel., t. V, nn. 412-413. — Dillingen, ville de Souabc.
des préoccupations do Charles Quint, qui avait la plus vif désir de faire épouser sa cousine par son fils Philippe (!). Cette alliance avec l'Angleterre avait, aux yeux de l'Empereur,' le plus grand intérêt et c'est la crainte de voir Polecontrarier ces projctsquiexplique l'attitude singulière prise à l'égard du Légat. Il savait l'influence que le cardinal pouvait exercer sur la reine Marie et s'était d'autant plus décidé à entraver sa mission que certains Anglais avaient caressé le projet de donner comme époux à la reine Marie Réginald Pôle lui-même qui, n'ayant pas reçu la prêtrise, n'était pas en somme encore irrévocablement engagé dans l'état ecclésiastique (2). Bien des mois se passèrent alors en négociations entre la cour anglaise et la cour impériale avant que le cardinal pût librement se rendre auprès de sa souveraine. Le 6 mars 1554, Charles-Quint eut enfin la satisfaction de faire remettre à Marie l'anneau des fiançailles de son fils Philippe. Ce prince débarqua à Southampton le 12 juillet et le mariage fut célébré treize jours après à Winchester. C'était le triomphe de la politique de Charles Quint, mais cette union, mal acceptée par le peuple anglais, ne devait par rendre service à la cause catholique (3).
Réginald Pôle en avait sans doute le vif pressentiment lorsqu'il voulait faire régler les questions de religion avant celles du mariage espagnol. Certainement dénué de toute
(1) Au sujet de ce prince cf. Reinhold Baurastark : Philippe II, roi d'Espagne, trad. de l'allemand du Dr. R.B. par Godefroy Kurlh, Liège, 1877, in. 12. — Bratli Philippe U, roi d'Espagne. Etude sur savieetson caractère. Paris. 1912, in 8. Sans conteste possible, le mariage espagnol fut pour l'Angleterre une lourde faute politique.
(2) C'est du moins ce que raconte l'ambassadeur de Noailles. La reine, dit-il, «s'attendroit au cardinal Polus.qui n'est encore lié en l'église, comme l'on dict. et l'on tienct pour certain qu'elle l'ayme sur toutes personnes de ce royaulme ». Lettre au roi Henri II du 25 septembre lo53, publiée par Vertot, Ambassades de MM.de Noailles en Angleten-e, Leyde, 17G3, t. 11, p. 170. — Cf. aussi Pallavicini, /sforiadciConct/to di Trenta, 1. XllI, C.7. n. 6.
(3) Au sujet des conspirations que provoqua en Angleterre le projet du mariage espagnol, cf. entre autres, L. Wieseoer, Elisabeth et Marie Tudor, lors de l'insurrection de Wyatl, Revue des Questions Bist., t. XXI, pp. 474-535 (1877).
ambition personnelle et tout à fait étranger au dessein de ceuxqui voulaient luifaire épouser la reine, il avaitcependant souffert très vivement de l'inaction où l'Empereur le réduisitenl'obligeant à s'arrêter sur les bords du Danube. C'est à Dillingen qu'il reçut, en novembre 1553, une nouvelle lettre de la reine Marie, datée du 28 octobre. Les conseillers impériaux avaient eu le temps d'exercer leur influence et la reine, tout en demandant conseil à son cousin, adoptait à l'égard de l'inopportunité de la mission du Légatles idées mêmes de Charles-Quint. Le ton général de cette lettre se ressent de ce changement d'orientation et Poie en fut réduit à échanger avec Marie de longs courriers au lieu de se rendre lui-même auprès d'elle comme il en avait si ardemment le désir (1).
Ce ne fut qu'à la fin de décembre 1553 que l'Empereur laissa Pôle libre de continuer sa route. Sans retard le cardinal alors s'empressa de quitter Dillingen et, après un voyage qui dura près d'un mois, il fit à Bruxelles son entrée solennelle le 25 janvier 1554 (2). Tout de suite il comprit qu'il lui serait impossible de franchir le détroit tant que le prince espagnol resterait sur le continent, aussi, tandis que les négociations du mariage se poursuivaient, il essaya de remplir le second o])jet de sa légation qui était de rétablir l'entente entre Charles-Quint et Henri IL Comme les ministres de l'Empereur affirmaient que les obstacles à une paix honorable ne venaient pas de leur maître, mais du roi de France, il se décida, à la fin de février, à quitter Bruxelles pour se rendre à Fontainebleau (3).
Durant les loisirs du voyage, il s'appliqua avec son honnêteté habituelle à rédisier une adresse destinée aux
(1) « Votre légation est si suspecte à mes sujets qu'en hâtant votre venue vous feriez plus de mal que de bien. » Lettre de Marie à Pôle, Quiriui, op. cit. t. IV, pp. 119-121 et pp. 121-123. Calendar of Statepapers, Venet., t. V, nu. 446-448.
(2) Calend. of State pap. Venet. , t. V, nn. 454-456.
(3) Cf. lettres de Pôle à Jules III, 23 février 1554 et autres, dans Cal. of State pap. Venet., t. V, nn. 467-481 ; etDom Ancel, Nonciatures de Paul IV. Paris, 1909, t. I, pp. 9-22.
deux princes. Dans ce Discorso di pace, écrit en italien, dans un style un peu candide, le cardinal, avec plus d'élévation de sentiments que de vraie diplomatie, mit en avant tous les arijuments tirés de l'expérience et de la politique pour ramener l'union entre deux pays que la guerre divisait depuis tant d'années (1). Cette nouvelle intervention directe du cardinal Polc dans des affaires politiques allait-elle lui apporter moins de désillusion que ses tentatives précédentes du môme ordre ?
Le voyage se fit, somblc-t il, sans ditTiculté et le Légat, après être passé à Saint Denis le 12 mars, fut reçu le 29 à Fontainebleau par Henri IL II resta auprès du roi jusqu'au 5 avril et fit son entrée officielle à Paris le 8. Ce jour même, il expédia au Pape le docteur Ghizzola pour lui faire part de ses démarches nouvelles (2). L'accueil plein de déférence qu'il reçut en France ne put que l'impressionner favorablemement. La cour entière d'Henri II s'ingénia à lui rendre fort agréable son séjour en le comblant de prévenances. Il fit personnellement la meilleure impres'sion sur le roi qui ne le connaissait pas encore. Pour encourageantes que fussent les conférences tenues en ce moment entre Gravelines et Ardres, auxquelles Pôle présida, elles ne laissèrent pourtant que de faibles espérances de voir la paix se conclure (3). Jeune encore et de tempérament très ardent, le roi de France voulait triompher du vieil Empereur qu'il sentait las de la lutte. Ses propositions restèrent en conséquence assez exigeantes pour que Réginald Pôle comprît l'inutilité de son intervention. A vrai dire, fut-il au fond très étonné du peu de succès de ses démarches lui qui s'était si violemment
(1) Dificorao di pace ou Orazione délia pace a Carolo V. Rome. 1353, in-4. Venise, 1538.
(2) Cal. of State pnp. Venet., t. V, n. 483.
(3) Foie présida ces couférences. L'empereur y avait envoyé Jean de la Corda, duc de Medina-Cœli, Charles, comte de Lalane et Antoine Perrenotte, évcq. d'Arras, alors qu'Henri II était représenté par le connétable de Montmorency, le cardinal de Lorraine, Charles de Marillac, évèq. de Vannes et Jean de Morvilliers, évêq. d'Orléans.
îieurté aux intransigeances de la politique impériale ?(1).
Au cours de son séjour à Paris, plusieurs Anglais qui s'y étaient réfugiés et, entre autres, un de ses neveux, Stafford (2), virent le cardinal et lui communiquèrent leurs doléances au sujet du projet de mariage entre la reine et Philippe d'Espagne. Ces mécontents, que la cour de France avait accueillis avec bienveillance, se seraient volontiers ligués avec lui s'il avait accepté d'intriguercontre l'Empereur. Malgré ses sentiments personnels en ce qui touchait au mariage espagnol. Pôle sut se tenir dans une sage réserve. 11 n'avait pas quitté Rome pour venir épouser sa cousine Marie, mais bien pour réconcilier son pays apostat avec le Saint-Siège et, fidèle à sa mission religieuse, il ne voulait pas s'en détourner.
L'Empereur et ses ministres ne lui tinrent cependant aucun compte de cette loyauté. Tout au contraire, à son retour à Bruxelles, après l'échec deson intervention, il encourut les effets de la colère impériale. Charles-Quint, le 21 avril, termina l'audience accordée au cardinal Pôle en lui signifiant sèchement qu'il aurait dû retourner directement à Rome sans reparaître à Bruxelles. La froideur de cette attitude avait surtout pour base de faux bruits répandus sur Pôle par ses ennemis ou même par des Français. On avait laissé entendre à l'Empereur, grave grief à ses yeux, que le légat avait « practiqué contre le mariage de son Altesse » (3). A ce sujet, on lui reprocha jusqu'à son si-
Ci) D'après Dom Ancel, Nonclahires de Paul IV, Paris 1909, p. 6, n. I, le cardinal Pôle aurait quand même pris encore trop au sérieux cette mission de réconciliation, qui n'était au fond qu'un prétexte d'entrevue vouée à l'insuccès. Ni Dandine, ni le cardinal de Saint-Georges, plus diplomates que Pôle, ne s'en étaient mêlés.
(2) Stafford, second fils d'Ursule Pôle, devait essayer le 26 avril loo7 de surprendre le château de Scarborough et publia des proclamations contre les Espagnols. Son insurrection ne réunit pas de nombreux partisans. Stafford, arrêté par le comte de Westmoreland, fut décapité.
(3) Charles-Quint attribuait à Pôle la rédaction d'une lettre écrite par quelqu'un de sa suite à la reine pour la dissuader d'épouser PÎulippe. Cette lettre avait été interceptée par les agents impériaux. De son côté, Renard, l'envoyé de l'empereur à Londres, dépeignait Pôle comme intriguant avec le chancelier Gardiner pour faire préférer le jeune et séduisant Courtenay à Philippe.
lence. Bref, les malveillants réussirent en ToccuiTence à le rendre de nouveau suspect à l'Empereur, toujours méfiant à son égard. Granvelle, au nom de son maître sans nul doute, rendit alors compte au Pape que son Légat, « prélat instruit, très vertueux et de sainte vie », n'entendait néanmoins rien aux négociations.
Peu disposé à user des armes sournoises de ses adversaires, vrais maîtres dans Tart de la diplomatie, Réginald Foie voulut s'expliquer immédiatement sur la rectitude de sa conduite et déclara avoir accepté avec gaîté de cœur la décision de la reine dès que la nouvelle de son mariage lui était parvenue.
Ces explications, toutes sincères qu'elles fussent, n'amenèrent aucune détente dans les rapports du légat avec le gouvernement impérial. Le cardinal Pôle comprit bientôt qu'on agissait avec mauvaise foi vis-à-vis de lui. La seule chose qu'on voulait obtenir était son rappel à Rome.
Devant cette disgrâce manifeste de l'Empereur, il prit le parti fort digne de se tenir à l'écart pour un temps car il ne voulait pas, sans y avoir été formellement contraint par le Pape, renoncer à sa mission religieuse en Angleterre, cette oeuvre d'apostolat à laquelle il désirait tant consacrer les forces qui lui restaient. Il se retira donc aux environs de Bruxelles, au monastère des Prémontrés de Dilighem (1). Pour une fois encore, c'est dans la paix du cloitre qu'il allait se reposer de l'agitation des cours et des déceptions que le commerce des puissants ne cessait de lui apporter. Mais s'il choisit Dilighem comme lieu de retraite, ce fut dans le dessein de ne pas trop s'éloigner des côtes anglaises pour rester étroitement au courant de ce qui se passait dans sa patrie.
Depuis l'avènement de la reine Marie, Pôle n'avait pas cessé d'échanger des courriers avec elle et se trouvait justement alors en pourparlers pour la grave question des nominations épiscopales. C'était là, au premier chef, un sujet qui lui tenait à cœur, car le retour de l'Angleterre à
(1) Dilighem, (qu'il ne faut pas confondre avec Dillingen) s» trouve à quatre kilomètres de Bruxelles.
l'obédience romaine y était singulièrement intéressé. A la suite de la dépossession de plusieurs prélats indignes nommés par les rois précédents, la reine s'était vue (ians la nécessité de pourvoira leur remplacement et se préoccupait de mettre à la tête des diocèses vacants des hommes de valeur éprouvée. Comme le royaume nîétait pas encore officiellement réconcilié avec Rome, il lui fallait recourir soit au Légat, soit au Pape, En février 1554, elle avait donc présenté à Pôle une liste de douze évoques. En même temps qu'il envoya à Marie son fidèle Penning pour lui communiquer sa façon de voir au sujet de ces nouveaux prélats, Réginald Pôle informa Jules III de cette affaire, le cas n'ayant pas été prévu avant son départ de Rome en août 1553 (1). Assez habilement Pôle proposait à la reine, pour résoudre promptement la difficulté, de provoquer chez les nouveaux évêques une démarche individuelle auprès de lui pour protester de leur union au Saint-Siège et obtenir de lui ensuite leur confirmation dans leurs postes. A Rome, ce projet parut très acceptable et le cardinal Morone envoya à Pôle, en réponse à sa lettre, un Bref qui complétait ses pouvoirs et approuvait sa décision. Jules III profitait d'ailleurs de cette circonstance pour redire au Légat qu'il s'en rapportait à sa prudence. C'est en vertu de ces accords que six des nouveaux évêques anglais furent consacrés le l*"" avril 1554 par Gardiner, assisté de Bonner et de Tunstall.
Si la question des nominations épiscopales était importante à régler pour la cessation du schisme, celle des biens ecclésiastiques confisqués abusivement par Henri VIII et Edouard VI n'était pas moins délicate. Dans le deuxième Parlement du règne de Marie, inauguré le 2 avril, la Chambre des Communes proposa un Mil interdisant aux évêques, y compris celui de Rome, d'exiger la restitution des biens d'origine ecclésiastique. Mais la Chambre des Lords rejeta cette loi et la question resta encore en suspens.
Comme l'avis de Pôle, on le savait en Angleterre, était
(1) Cal. of State papers, VeneL, t. V, nn. 471-473.
que chacun avait le devoir de restituer progressivement ces propriétés mal acquises, dans la mesure du possible, la venue du Légat risquait d'amener une dépossession de ces biens. Aussi les craintes de leurs détenteurs n'étaientellespassans se manifester. Après un échange de correspondance entre Home, Londres et Bruxelles, l'accord put enfin se faire. Jules III, pour ramener à la foi catholique tout un royaume, crut ne pas devoir se laisser arrêter par des considérations trop secondaires en somme puisqu'elles étaient surtout d'ordre matériel. Aussi, par Bref du 28 juin 1554, accorda-t-il à son Légat une extension nouvelle de pouvoirs qui devait lui permettre de s'entendre dans un large esprit de tolérance avec le gouvernement de la reine Marie (1).
Pendantque de sa retraite de Dilighem Pôle surveillait les modifications de la politique intérieure anglaise, il avait dépêché vers Rome, le 21 avril 1554, son auditeur Ormanetopour expliquer à Jules III sa situation difficile et la mésentente qui s'était glissée entre l'Empereur et lui. Déjà renseigné par une relation du nouveau nonce à Bruxelles, tendancieusement rédigée sous l'influence des ministres espagnols, (2) le Pape fit répondre à Polc, par l'entremise du cardinal Morone, pour l'engager à dissiper le fâcheux malentendu et éviter par suite son retour à Rome. C'était, sous une forme respectueuse et détournée, prier Pôle de fournir une justification de sa conduite. Le Légat s'empressa de la présenter dans une très longue lettre adressée, le 25 mai, à Morone.
Cette défense de ses actes corrobore, à vrai dire, entièrement le loyalisme certain de Réginald Pôle au cours des démarches qu'il avait tentées depuis son départ de la pieuse retraite de Maguzzano, mais la nécessité dans laquelle il fut de la présenter amena chez lui un nouveau dégoût de la vie active et des compromissions qui en dé-
(1) Arch. Vatic. Reg. Vat. 1795, fol, 247.
(2) Muzzarelli, archevêque de Consa, nonce à Bruxelles, avait écrit à Morone que Pôle « manque vraiment d'expérience dans les choses de ce monde », mars 1554. Archiv. Vatic. Fiandra, t. II, fol. 39.
coulaient. Intimement froissé de la suspicion qui pouvait régner sur les mobiles de sa conduite, Pôle termina sa lettre en se déclarant avec humilité tout prêt à céder sa mission de Légat h un autre plus capable de remplircette tâche si le Pape le jugeait utile (1). Cette pensée d'échapper à tous les ennuis de la politique s'empara d'ailleurs avec tant de force de son esprit que, trois jours après, le 10 mai, il écrivit encore à Morone pour lui annoncer sa résolution d'abandonner une œuvre qu'il n'arrivait pas à mener à bien et luidireson projet de se retirer dans la solitude si le Pape lui en laissait la latitude (2).
Pourtant, le 11 juillet, à l'occasion du mariage espagnol, il crut de son devoir de faire présenter ses félicitations au roi et à la reine par l'entremise de l'un de ses agents. En même temps, il prit sur lui d'écrire de nouveau à l'Empereur, se réjouissant du mariage, disait-il : « dans la ferme espérance que l'union de ces deux princes si catholiques et si pieux aurait pour conséquence, moyennant la grâce de Dieu, l'établissement de la sainte religion et de tout bien dans le royaume » (3), Pour qui connaissait bien Réginald Pôle, ces souhaits ne renfermaient-ils pas la seule idée ambitieuse à laquelle le cardinal ne cessait de penser depuis tant d'années ?
Le ministre de Charles-Quint, Granvelle, à qui le messager du Légat s'était adressé pour faire obtenir à son maître le droit de poursuivre sa mission (4), répondit au cardinal que si l'Empereur avait à cœur la restauration de l'unité catholique en Angleterre, il ne jx)uvait cependant pas accorder l'autorisation sollicitée sans avoir préalablement pris l'assentiment du roi Philippe et de la reine Marie auxquels il envoyait un courrier.
Sans se laisser décourager par cette réponse qui n'était, au fond qu'un refus, présenté sous une forme polie,
(1) Cal. of State papers, Venet. t. V, nn. 487-495.
(2) Id. t. V, nn. 497 500.
(3) Id. t. V, n. 520.
(4) C'était Ormanetto que Pôle avait chargé de porter un message à Charles-Quint et il avait chaleureusement plaidé la cause des intérêts religieux de l'Angleterre,
Rôginald Polc devait, quelques mois plus tard, faire renouveler encore sa demande par Ormanetto. Très incertain pourtant du succès de ses démarches réitérées auprès de Charles-Quint, il s'adressa le 21 septembre à son fila Philippe pour lui rappeler que depuis un an il essayait en vain de pénétrer auprès de ses souverains bien que ses seuls titres privés eussent dû sufïîre à lui assurer l'entrée du Palais. Sans insister davantage sur sa propre situation de famille et son long exil en Angleterre, le cardinal poursuivit sa requête en exposant qu'il parlait, non pas en son nom personnel mais bien au nom de Pierre, le prince des Apôtres, et il s'autorisa de sa qualité de Légat pour demander les raisons qui poussaient la reine Marie à craindre sa venue, alors que sa légitimité comme héritière du trône reposait avant tout sur sa reconnaissance par le Souverain Pontife ? Pour justifier encore mieux le bon droit de sa cause, Pôle exhortait Philippe à se souvenir que sa qualité nouvelle de roi d'Angleterre l'avait fait lui-même héritier du titre de défenseur de la foi dont il devait se rendre digne (1).
A peu de jours de là, le 28 septembre, la reine Marie crut devoir repondre aux impatiences bien légitimes du Légat et lui donna l'assurance qu'elle et son mari souhaitaient ardemment sa prompte arrivée en Angleterre pour libérer, par son intermédiaire, leurs cansciences des scrupules que leur donnaient les censures et interdits dont le royaume avait été frappé au temps du schisme et de l'hérésie. Cette déclaration était bien exacte et traduisait la pensée de la reine.
Fidèle, en effet, à ses promesses mais liée parles circonstances, Marie Tudor travaillait de son mieux à préparer les esprits à la restauration de la religion catholique (2), Elle était, comme elle ne manquait pas de le
(1) Quirini op. cit. t. IV, 162 166 ; Calendar of Stale papers, Venet. t. V, n. 573 ; Weiss, Papiers d'Etat de GranveUe, t. IV, 308-315.
(2) Cf. G. Constant, Le commencement de la restauration catholique en Anijleterre par Marie Tudor, 1SS3, article paru dans Revue Historique, janvier-février 1913.
reconnaître, grandement aidée en cela par les prédications et les exemples de deux dominicains et de deux franciscains espagnols, qui avaient suivi le roi Philippe en Angleterre. Comme ces moines avaient conservé leur costume religieux, ils avaient eu tout d'abord à essuyer plus d'un outrage, mais peu à peu le peuple s'était habitué à eux et les écoutait même avec bienveillance. En rapportant ces détails à Réginald Pôle, la reine Marie disait en même temps combien les évoques, et Gardiner à leur tête, se dépensaient de leur côté avec une ardeur apostolique.
Le cardinal Pôle fut très vivement impressionné par ces nouvelles et cela contribua peut-être à le faire renoncer aux idées de retraite qui un moment s'étaient emparées de lui. La déclaration que le chancelier anglais fit, le 30 septembre, à une foule nombreuse assemblée sur la place de Saint-Paul lui parut également de bon augure pour la reprise ofïîcielle des relations avec Rome, puisque ce jour-là Gardiner ne craignit pas de confesser publiquement l'erreur dont il s'était rendu coupable en travaillant au schisme préparé par Henri VIII et reconnut humblement que son emprisonnement sous Edouard VI avait été le juste châtiment de sa faiblesse.
L'heure de la réconciliation semblait donc approcher. Aussi plus que jamais Pôle brûlait-il du désir de rentrer dans son pays.
Le 11 octobre, suivant la promesse faite à Ormanetto de s'entretenir avec le Légat dès son retour à Bruxelles, Charles-Quint reçut Réginald Pôle en audience. Malgré les déceptions sans nombre supportées depuis tant de mois, le cardinal crut préférable et habile de s'abstenir de toute récrimination sur la conduite passée du monarque à son égard. Il constata simplement que deux seuls obstacles pouvaient encore s'opposer à l'heureuse conclusion delà réconciliation de l'Angleterre avec le Saint-Siège. C'étaient, dit-il, à son sens, d'une part, les erreurs doctrinales et, de l'autre, la question des biens ecclésiastiques. Développant sa pensée, il précisa que le Pape ne pouvait transiger sur le chapitre des erreurs alors que pour les biens ecclésiastiques on pourrait au contraire arriver à
une solution satisfaisante, qu'il était pour sa part disposé à rechercher en usant de toute la condescendance possible.
Charles-Quint, qu'un règne déplus de 3i ans en Allemagne avait habitué à traiter les questions d'hérésie, répondit qu'il n'y avait pas lieu de trop s'inquiéter des erreurs de doctrine, les convictions des protestants anglais manquant certainement de fermeté. Mais il exposa sa crainte de l'insuffisance des concessions pontificales dans l'ordre temporel tout parliculièremcnt. Peu soucieux peut-être encore de voir Pôle intervenir trop directement dans les affaires anglaises, il dit au cardinal qu'avant de prendre une décision, il jugeait opportun d attendre le retour de son secrétaire Erasso, chargé de s'enquérir auprès du roi et de la reine de l'exacte situation de l'Angleterre.
Le délai d'attente ne devait pas être long. Aussi cette fois, en transmettantau Pape les détails de cette audience, le cardinal eut-il la joie d'annoncer qu'enfin l'Empereur semblait ne plus s'opposer désormais h son départ. Ces dispositions nouvelles de Charles-Quint furent confirmées lorsque, le 20 octobre, Renard, l'ambassadeur impérial à Londres, arriva à Bruxelles. Il venait sans doute recueillir de son maître un témoignage de satisfaction pour la façon habile dont il avait su mener à bonne fin le mariage de Philippe d'Espagne. Le surlendemain même de son arrivée à Bruxelles, Renard s'empressa d'avoir avec le cardinal Pôle et l'archevêque de Consa une longue conversation suivie d'une autre entrevue le 2b. Le résultat remplit Pôle de la joie la plus intense. Tous les obtacles étaient levés et son départ n'était plus qu'une question de jours. (1)
Aussitôt, par l'entremise de Renard, le cardinal-légat fit part de sa satisfaction au roi Philippe et à la reine Marie, tandis que la correspondance avec Morone trahissait les mêmes sentiments d'inexprimable allégresse (2).
(1) Cf lettre de Pôle à Jules III du 23 octobre 1554. Cal. of State papers, Venet., t. V, nu. 582-584.
(2) Cal. of State papers, Venet., t. V, nn. 586-590.
SilaquestiondesbiensecclésiastiquesTinquiétaittoujours, c'était pai' un excès de scrupules, assez fréquent d'ailleurs chez lui, de ne pas pouvoir mener à bien cette affaire sans qu'elle donnât lieu à de graves difficultés.
Au cours de cet automne de 1554, la reine Marie, qui peu à peu réalisait les réformes intérieures quelle jugeait indispensables, se décida ouvertement à faire connaitre à ses sujets ses intentions vis-à-vis de Rome. Elle profita d'une réunion solennelle du Conseil privé pour déclarer que le moment lui semblait enfin venu d'appeler le Légat pontifical en Angleterre et de réconcilier le royaume avec le Saint-Siège. Comme elle prit soin de le faire dire à Pôle le 6 novembre par un de ses agents, Messer Seth, elle fut heureuse de constater que tous les membres du Conseil^ « comme s'ils eussentété mus par le Saint-Esprit », avaient approuvé ses projets. Deux d'entre eux, particulièrement influents, Lord Paget et Lord Edouard Ilastings, écrivit la reine, avaient été délégués pour annoncer au cardinal la décision du Conseil royal et l'accompagnersolennellement en Angleterre.
Les mêmes nouvelles furent officiellement transmises le 8 novembre par l'ambassadeur anglais à Bruxelles à TEmpereur Charles Quint, qui chargea Granvelle de prévenir le Légat de son envoi en Angleterre. Tout à la douceur du présent, le cardinal Pôle oublia le passé, ses humiliations et ses tristesses. Dès que les deux délégués des souverains anglais lui eurent présenté leurs lettres de créance, Pôle ne songea qu'à partir . Le 12 novembre, il prit enfin congé de l'Empereur qui, toujours défiant à son endroit, ne put s'empêcher de lui faire deux recommandations. Il lui conseilla, en effet, d'abord de se montrer bienveillant pour tous, mais, détail à retenir, il l'engagea surtout à ne rien traiter en dehors du roi et de la reine et à faire de la modération la règle de sa conduite.
Le Légat répondit qu'il espérait rencontrer chez les autres cette même modération. Heureux de pouvoir contribuer à la cessation du schisme anglican, il prit congé de l'Empereur en lui disant, non sans une certaine ironie^
«qu'il lui semblait arriver maintenant auprès de Sa Majesté non la quitter. » (1)
Pôle ne pouvait plus finement traduire l'étonnement que la diplomatie ambiguë de Charles-Quint n'avait cessé de produire chez lui, qui mettait tellement au-dessus des calculs humains les préoccupations religieuses.
Politique retors plus que chrétien désintéressé, l'Empereur se contenta de sourire. Il était arrivé h ses fins, avait su paralyser l'action directe de Réginald Pôle sur l'évolution religieuse de sa cousine Marie et, sans prévoir l'avenir, il croyait par l'union de son fils Philippe avec la reine avoir définitivement scellé l'alliance de l'Angleterre avec son Empire.
Le rôle du cardinal Pôle ne devait pourtant pas tarder à se manifester pour s'étendre, au-delà des questions religieuses, dans les conseils du gouvernement britannique, bien autrement loin peut-être que Oharles-Quint ne l'aurait désiré.
(1) Dom Ancel, op. cil. p. 790.