CHAPITRE XVI
Pole devient archevêque de Cantorbéry
et s'applique à restaurer en Angleterre la doctrine
et les œuvres catholiques.
Quand, à la fin de l'année 1554, Réginald Pole faisait part au Pape de l'espoir qu'avait la reine Marie d'avoir biep-tôt un fils, il traduisait là le plus vif désir de sa cousine, mais ne pouvait parler, hélas ! d'une réalité probable. Depuis son mariage avec Philippe d'Espagne, Marie Tudor était, à vrai dire, dans l'impatience de la maternité. Cette préoccupation devenait dominante chez elle, mais les mois succédèrent aux mois sans que son souhait s'accomplît. En dépit de l'assurance réitérée des médecins consultés, Marie, qui approchait de la quarantaine, fut longue à renoncer à l'idée d'être mère. Retirée, au printemps de 1555, dans son palais d'Hampton-Gourt, elle s'efforçait, par sa piété, d'obtenir du ciel ce que si cruellement la nature lui refusait (1). Au bout de quelque temps, elle dut néanmoins se résigner à l'inévitable, et elle sortit alors de sa retraite, le 13 août 1555, pour se rendre avec son mari dans la résidence royale <le Oatlands, pendant que des ouvriers faisaient à Ilampton- Court divers travaux d'aménagement.
Les manifestations de piété qu'elle avait encouragées dans le royaume suscitaient contre son gouvernement les insultes et les attaques des puritains, ce qui lui fut très ;icnsible. A ce souci et au chagrin que lui causait sa â
(1) Hampton-Court, résidence royale située aux environs de Londres, dans le comté de Surrey.
stérilité s'ajouta bientôt pour Marie Tudor un amer sujet de tristesse. Suivant les prévisions de ceux qui avaient déconseillé le mariage espagnol, la reine ne tarda pas à voir son mari repartir pour le Continent. Le 26 août 1555, le roi Philippe se mit en route pour aller prendre le gouvernement des Pays-Bas au nom de son pèrc,'rEmpereur Charles-Quint (1).
Le cardinal Pôle, dont la situation en Angleterre n'avait cessé de grandir depuis la résolution ofTicielle du schisme, fut à ce moment présent aux diverses cérémonies qui précédèrent ce départ. S'il avait été d'un tempérament ambitieux, c'était bien l'heure où pouvait commencer pour lui ce rôle politique important dont l'Empereur s'était efforcé de le détourner en le retenant, des mois durant, en Belgique. Le roi Philippe, tout au contraire, ne parut pas garder les mêmes craintes que son père au sujet de l'influence du cardinal sur l'esprit de la reine. Sans que la réciprocité des sentiments soit prouvée, il savait de quelle manière sa femme lui était attachée et c'était pour lui le meilleur garant de l'avenir. Aussi, avant son départ, prit-il le soin d'envoj'er chercher Réginald Pôle et les autres membres du Conseil pour leur confier le gouvernement du royaume au cours de son absence. Des instructions précises au sujet des questions les plus importantes leur furent laissées par écrit, accompagnées d'une liste des personnes les plus aptes à remplir avec confiance les divers ollices. Mais l'attitude du prince fut surtout très particulière à l'égard du cardinal puisqu'il le supplia, en son nom et au nom de la reine, d'accepter la présidence du Conseil, pour que rien d'important ne se traitât sans qu'il intervint, véritable hommage rendu par Philippe au Légat dont il avait su hautement apprécier la délicatesse et la valeur depuis son installation en Anjrleterre (2).
(1) Lorsque le cortège royal traversa Londres pour se rendre à Greenwich, la reine Marie se fit accompagner d'une cour nombreuse et, parmi les principaux personnages de son entourage, se trouvait le Légat. Cf. Cal. of State papers, Venetian, t. VI, 200.
(2j CaL. of State papers, Venel. VI, part. I, n. 204, 178-179. Noailles, Ambassades, t. V, p. 126.
Désireux de garder son caractère strictement ecclésiastique, Réginald Pôle ne voulut pas d'une juridiction aussi étendue et refusa de s'ingérer personnellement dans les questions privées et ordinaires qu'il tint à abandonner aux autres membres du Conseil. Néanmoins, par la force des choses, il fut bientôt contraint d'occuper, dans la gestion même des affaires du roy;iiime, un rôle de premier ordre, durant l'absence du roi Thilippe. Délaissée par son mari pendant dix-huit mois, la reine trouva avec iK^p.heur, dans le cardinal, le conseiller, le guidé, dont elle avait si manifestement besoin pour résoudre les problèmes politiques et religie\ix qui surgissaient chaque jour. La disparition du vieux chancelier Gardiner, mort le 12 novembre 1555 dans des sentiments admirables de contrition et de repentir, accrut encore la situation du Cardinal-légat (1).
Un synode national venait d'être convoqué pour réunir les deux clergés du Sud et du Nord. Da s une lettre au roi Philippe, Pôle crut opportun de lui indiquer les motifs de cette convocation (2) et, tout en insistant sur la nécessité d'activer la réforme de l'Eglise d'Angleterre, cette œuvre pie désirée par tous les gens de bien, il ne manqua pas de faire remarquer que seul, en tant que Légat, il' devait assumer la tâche de cette réunion, puisque le primat de Cantorbéry, Cranmer, était toujours en prison sans avoir encore été ni condamné ni déposé (3).
Tout naturellement, le Pape — c'était alors Paul IV — fut, lui aussi, informé du projet qu'avait le Cardinal-légat
(1) Gardiner mourut à Whitehall le 12 novembre 1555 après avoir prononcé ces paroles de repentir ; « J'ai péché comme Pierre, mais je n'ai pasencore pleuré amèrement comme Pierre. » Cal. of State paperti, Vetiet., t. VI, n. 282. Sleplieii (Jardiner, tils d'un drapier, était né à Bury-Saint Edmunds entre 1483 et 1490. Etudiante Cambridge où il devint professeur en 1524. Le meilleur canonistc de l'Angleterre, il fut l'un des principaux instigateurs du divorce d'Henri VllI. Très habile diplomate aussi, il devint évoque de Wiuchesler en 1531.
(2) Wilkins, Concilia magnœ Britanniœ et UH>. rtiiœ a aynodo Verulamiensi A.D. 446 ad Londormisem A.D. 17i7. Londres 1737, t. IV, p. 120.
(3) Quirini, op. cit. t. V, p. 51.
de convoquer un synode anglais et le sommaire des décrets qui devaient être soumis aux évêques lui fut envoyé.
On devine aisément l'importance que Réginald Pôle attachait à la réunion de cette assemblée ecclésiastique où des décisions urgentes devaient encore être prises pour la lutte contre Ihérésie et le retour définitif et absolu de l'Angleterre à la véritable orthodoxie romaine. Le cardinal obtint d'abord de la reine l'autorisation dûment revêtue du grand sceau de tenir ce synode. Pour écarter toute discussion ultérieure que pouvaient créer l'ambigujté des lois ou les prérogatives de la couronne, le texte ofïîciel eut même une portée plus générale et, tout en ayant la latitude de rendre tous les décrets utiles. Pôle reçut le droit de réunir ce synode aussi bien que tout autre que, dans la suite, il pourrait juger nécessaire de convoquer. En vertu do cette autorisation, le clergé avait donc plein pouvoir de se réunir, d'établir et de confirmer des décrets, « nonobstant tout autre statut contraire » était-il formellement stipulé (l),
Réginald Pôle fut trop étroitement mêlé à la tenue de ce synode de 1555-1556 pour qu'il ne soit pas intéressant de rechercher dans quelle mesure les décisions prises correspondirent à ses préoccupations et s'accordèrent avec ses désirs les plus chers.
Le premier acte des évêques réunis, suivant la convocation ofiTicielle, dans la chapelle royale de Westminster, fut de célébrer en grande pompe l'anniversaire de la réconciliation avec Rome, le 30 novembre. Puis, le cardinal, le 4 décembre, voulut exposer lui même le programme des travaux soumis au synode et les discussions s'ouvrirent par un hommage de reconnaissance à la miséricorde divine qui avait rappelé l'Angleterre à la foi et au culte traditionnels. Pour perpétuer éternellement le souvenir de ce bienfait, Pôle fit même décider, le fait a déjà été signalé, que, chaque année, la l'ête de saint André serait célébrée d'une façon particulièrement so-
(1) Wilkins, op. cil. t. IV, p. 130.
lennelle. C'étaient là des engagements dont il ne prévoyait pas le peu de durée 1
Le synode, ouvert en novembre, dura plus de deux mois au cours desquels il y eut une huitaine de sessions.
Avant toute autre chose, le cardinal-légat proposa d'arrêter les termes d'une nouvelle profession de foi sur la base d'un ouvrage qui, composé en 1537, n'avait alors été accepté ni par l'Assemblée, ni par le Parlement. Quelques parties de cette « Institution of a Christian man » furent soumises à l'examen de divers théologiens et des controverses s'ensuivirent.
La discussion s'éleva également sur la traduction de la Bible en langue vulgaire confiée à plusieurs docteurs. Le synode vota l'édition d'un livre d'homélies (1) et examina la conduite qu'il convenait de tenir à l'égard des prêtres obstinés qui ne célébraient plus la messe. Cette situation était trop fréquente en Angleterre en 1555 pour ne pas préoccuper au premier chef les prélats réunis.
Toutes ces mesures succinctement indiquées montrent l'étendue des questions traitées, mais l'œuvre principale du synode fut une série de décrets, composés par Pôle lui-même et connus sous son nom (2). Ces décrets concernant la réforme de l'Angleterre furent proposés et adoptés le 10 février 1556. Il fut convenu que les évêques en surveilleraient l'exécution durant le Carême dans leurs diocèses respectifs pour en faire connaître les résultats au cours d'une nouvelle assemblée prévue pour l'automne de la même année. En envoyant, le 19 février, ces décrets à Rome, Réginald Pôle adressa au cardinal Morone un récit de ce qui s'était fait durant le synode.
La traduction de ces décrets, rédigés en latin, sous une lorme dogmatique, serait fastidieuse, mais quelques
(1) La rédaction de ce livre d'Homélies fut confiée à Watson, évêque de Lincoln, etBerxall, secrétaire delà reine.
(2) Be/ormatio Amjliœ ex dccretis Reginaldi Poli. Rome 1562, in-4. Ces décrets se trouvent publiés en abrégé dans Wilkins, op.cit. t. VI, pp. 126 et suiv. ainsi que dans Uoccaberli. op. cit. pp. 330-364 et ailleurs. Cf. égaleaienl Zinnnermann, KardinalPole, 1893, pp. 310-317.
extraits sont à analyser, car ils jettent à la fois un jour curieux sur l'état social et religieux de l'Angleterre au temps de Marie Tudor et font connaitre davantage le caractère même de Réginald Pôle, le véritable inspirateur des décisions prises.
Pour remédier aux erreurs dans lesquelles les années de schisme avaient entraîné le clergé, des prescriptions spéciales concernèrent l'exacte observation des ordonnances des papes et des conciles et l'enseignement public du droit canon. Tout prêtre, fut-il décidé, devait posséder un exemplaire latin de la Sainte-Ecriture et divers livres de doctrine, tout en s'abstenant de lire, sans autorisation, les ouvrages hérétiques.
La reconnaissance delà suprématie pontificale romaine sur l'Eglise universelle fit l'objet d'un article particulier tout comme les devoirs de la résidence furent rappelés aux évêques, aux curés et autres bénéficiers qui devaient tous s'appliquer à la pratique des vertus chrétiennes et à l'apostolat. En un mot, Réginald Pôle, en Angleterre aussi bien qu'à Trente, voulait rest.-mreir cet idéal de foi dont, personnellement, il n'avait jamais cessé d'être épris. C'est ce qui le poussa à s'élever contre le luxe désordonné de certains prélats, à combattre la vie irrégulière que beaucoup d'ecclésiastiques menaient. Il n'hésita pas à ce sujet à regarder comme de véritables concubinaires les religieux et les séculiers apostats qui, à l'abri des lois hérétiques des précédents rois, avaient contracté mariage. C'était là un point délicat dans cette Angleterre si bouleversée par le schisme d'Henri Vlîl et les réformes luthériennes d'Edouard VI. Le cardinal voulut couper le mal dans sa racine pour l'empêcher de s'étendre, aussi fit-il adopter par le synode de sévères prescriptions contre les ecclésiastiques mariés. Il savait au reste que beaucoup d'abus avaient leurs sources dans la négligence des évêques et des supérieurs de couvents qui laissaient ordonner des jeunes gens élevés dans l'ignorance des obligations de leur état. Cette question du recrutement des membres du clergé était une de celles qui tenait le plus à cœur à Réginald Foie, parce qu'il en saisissait très exactement l'importance. Il n'est donc pas surprenant
que certains articles de ces décrets visent l'organisation des études ecclésiastiques et les conditions générales à exiger chez les maîtres comme chez les élèves. C'était un ensemble de prescriptions très sages qui, appliquées intégralement, n'auraient pu avoir que d'heureux résultats poui* l'avenir de l'Eglise d'Angleterre (1).
Au moment môme où le synode poursuivait ainsi la codification de travaux qui paraissaient devoir être d'une portée si grande, le primat schismatique de Cantorbéry, Cranmer, subissait le sort auquel son attitude doctrinale l'avait mené (2). Dans cette affaire qui a fait l'objet de nombreuses études, le rôle du Légat fut étroitement lié aux décisions prises et à ce titre il est curieux de savoir comment agit à l'égard d'un adversaire religieux déchu de sa puissance temporille ce Réginald Pôle que certains esprits étroits et jaloux voulaient suspecter de faiblesse vis-à-vis des hérétiques.
C'est en septembre 1553 que Cranmer avait été conduit à la Tour de Londres à la suite de manifestations hostiles contre « la messe romaine », puis, en décembre, il avait été condamné à mort pour crime de haute trahison. Il avait, en effet, signé l'acte qui privait du trône la princesse Marie et lui substituait .leanne Grey (3).
Mais de longs mois s'écoulèrent cependant avant que le sort de Cranmer se décidât définitivement. Bien qu'emprisonné, il put même prendre part à diverses discussions théologiques. Le primat de Cantorbéry avait eu dans le royaume une trop grosse influence pour qu'on pût s'abstenir de son intervention, dans l'espoir de l'amener à
(1) Les décisions prises par ce Synode au sujet des écoles destinées aux futurs prêtres sont comme une première ébauche des séminaires. Dès 1553, le synode de Westminster traça à peu près le programme que devait fixer huit ans plus tard le concile de Trente sur l'institution des séminaires (23* session du Concile de Trente, juillet 1363). — cf. Revue rntholique des Eglises, mai 1905.
(2) En ce qui touche Cranmer. cf. Strype, Memorials of Cranmer, Londres, 1694. t. 111 ; Cranmer, liecantacyones, Londres, 1885. — Gairduer. A Hislory of the English Church, 1904, pp. 364 et suiv.
(3; Durnet, HiUoryof the Reformation, t. II, 1. II, p. 386.
reconnaître seserreurs. Au piintemps de 1554 notamment, une assemblée du clergé résolut de proposer à Cranmer et à deux autres évêques schismatiques détenus à la Tour l'acceptation de trois articles de dogme sur la transubstantiation et le sacrifice de la messe. Les prisonniers refusèrent d'adhérer à ces définitions. Conduits alors à Bocardo, la prison d'Oxford, pour crime d'hérésie, ils restèrent encore dix huit mois en captivité.
Durant cet emprisonnement, Réginald Pôle, animé comme toujours de l'esprit de charité et d'apostolat, tenta à diverses reprises de ramener Cranmer et les deux autres prélats schismatiques à la véritable doctrine romaine. Il est avéré que, plein de confiance dans les promesses pourtant ambiguës de l'ancien primat, il fit plusieurs fois retarder son exécution, déjà résolue en principe sans que la date en ait été fixée.
Avant même de rentrer en Angleterre, Réginald Pôle, qui savait à quel adversaire il aurait à faire, avait rédigé une réfutation des écrits de Cranmer et défendu contre lui la doctrine catholique de l'Eucharistie en s'appuyant pour cela sur l'Ecriture et sur la tradition. Dès le 23 octobre 1554, il en fît parvenir le texte au primat qui, de sa prison, voulut bien en vanter l'éloquence, mais jugea trop acerbe cette réfutation et la prétendit inexacte sur plusieurs points. Pôle qui, paraît-il, n'aurait pas envoyé son mémoire à Cranmer s'il avait pu soupçonner son obstination, avait pourtant apporté dans sa rédaction toute l'ardeur charitable dont il était enflammé et, si certaines phrases heurtaient vivement l'ex-archevèque en lui démontrant seserreurs, d'autres passages au contraire auraient dû le séduire puisque Pôle faisait appel à ses qualités de cœur et d'esprit pour le ramener dans la voie traditionnelle de l'Eglise.
Cet écrit ne fut pas d'ailleurs le seul que le cardinal fit parvenir à Cranmer. Son désir de convaincre son frère égaré se manifeste constamment pendant la période qui va de 1554 à 1556(1) et c'est pure calomnie de penser que
(Il Pôle écrivit notamment à l'ancien primat que s'il connaissait un moyen quelconque de le soustraire à la terrible sentence
Réginald Pôle ait pu Iroiivor un intérêt personnel à hâter la mort Je rarchcvôque pour obtenir lui-même le siège de Cantorbéry (1)
Il n'avait d'ailleurs nul besoin de cette mort pour se mettre en possession de rarehevêchc.- La vacance de Cantorbéry s'était si bien ouverte le jour même de la condamnation de rarchevêque hérétique que Pôle se trouvait déjà élu et approuvé comme nouvel archevêque de Cantorbéry bi.n antérieurement au 21 mars 1556, date de l'exécution de Cranmcr. Au surplus, des sentiments de jalousie et d'ambition paraissent si bien éloignés du caractère de Réginald Pôle qu'on chercherait vainement dans sa correspondance, pourtant abondante, un mot d'insulte et de raillerie à l'égard d'un adversaire tombé et malheureux ; on n'y saurait découvrir qu'un désir très vif de le voir reconnaître ses erreurs et ses torts pour échapper à la peine éternelle de la justice divine.
Mais si des motifs personnels et intéressés ne dictèrent pas à Foie une attitude haineuse à l'égard de l'ancien archevêque de Cantorbéry, il n'en eut pas moins, en tant que Légat, à intervenir dans son procès.
En effet, comme en dépit de tous les efforts, les trois évêques prisonniers s'obstinaient dans leurs égarements, il fallut, en septembre 1555, se résoudre à entamer contre eux une procédure en forme pour crime d'hérésie.
Le cardinal Pôle, en sa qualité de Légat, fut tout naturellement désigné pour la diriger et choisit les magistrats ecclésiastiques appelés à s'en occuper.
Latimer et Ridley furent jugés d'abord. Comme ils persistèrent à nier le dogme de la transsubstantiation et le caractère propitiatoire de la messe, le tribunal les
de mort suspendue à la fois sur son corps et sur son âme, à moins qu'il ne revienne à des idées plus justes, il le préférerait bien volontiers à tous les houneurs et à toutes les richesses.
(1) A ce sujet les pages du Dr Burnet sont couteslables, car rien n'autorise à dire que, dans son attitude au cours du procès d'hérésie intenté à son prédécesseur, Réginald Pôle ait pu être guidé par un sentiment d'impatience ou d'ambition. Cf. Burnet, Bistory of Ihe lieformation, t. 11, 1. 2.
retrancha de l'Eglise le 1" octobre 1555 et, suivant l'usage, les livra au bras séculier. Ils furent alors brûlés à Oxford, devant le collège de Balliol, et montrèrent au moment de cet affreux supplice une énergie peu commune, persuadés que leur mort allumerait en Angleterre, pour le triomphe de leurs idées, « un flambeau qui ne s'éteindrait plus jamais ».(1)
Quant à Cranmer, ancien primat d'Angleterre, la procédure fut un peu différente. Oité d'abord à comparaître dans les 24 jours à Rome, en personne ou par procuration, pour y répondre aux accusations lancées contre lui, il dut ensuite venir se défendre, le 12 septembre, dans l'église de St-Marie d'Oxford devant l'évèque de Gloucester, Brooks, qui représentait le Souverain Pontife dans le procès. Mais Cranmer refusa de reconnaître l'autorité du Pape et ne sinclina que devant les procureurs royaux (2). Il ne saurait être question d'examiner les phases diverses de cet important procès qui amena l'échange de volumineux courriers avec Rome.
Le point d'incompétence formulé par Cranmer à l'égard des juges nommés par Rome décida, le 6 novembre, le cardinal Pôle à écrire à l'ancien primat une lettre rédigée sans doute au nom de la reine (3). Ce fut pour Réginald Foie une nouvelle occasion de prendre la défense du Pape dont la puissance ne saurait, disait-il, être qualifiée d'étrangère puisqu'elle venait de l'Homme-Dieu. Mais si Foie, dans cette lettre, faisait un dernier appel à Cranmer
(1) Cal. of State papers, Vcnet. t. V, n. 236. (Lettre de Réginald Pôle au roi Philippe) et n. 258. — Lalimer, né vers 1472. Adopta la Réforme en lo24. Chapelain du roi, évéque de Worcester en 1333. En 1339, il refusa les six articles d'uniformité, fut enfermé à la Tour jusqu'à l'avènement d'Edouard VI. — Ridley, né vers 1499. A partir de 1343, l'un des plus ardents auxiliaires d'Henri VIII. Evoque de Hochester en 1347, de Londres en 1330.
("2.) Cranmer déclara que pour lui l'autorité papale était à la fois contraire à la loi divine et à loi humaine, que le chef d'un royaume était le chef de l'Eglise de ce royaume, ce prince fùt-il Néron à Rome ou le sultan en Turquie. Cf. Burnet, op. cit. t. II, 1. 2, p. 494.
(3) Strype, Memorials of Cranmer, t. II, p. 972.
pour rengagera se convertir, il refusa, malgré la demande du prisonnier, de retournera Bocardo pour conférer encore avec lui. Il si'ni])!c, en effet, s'être lassé d'intervenir toujours inulilciuonl dans cette affaire qui se poursuivit sans lui et se LiMinina, le 21 mars 1550, par l'exécution de Cranmcr. En face du bûcher, l'apostat revint sur ses diverses rcliactations antérieures pour dire que, si le pape avait s.iuvé sa vie, il aurait obéi à ses lois, et il mourut ensuite, d'une manière ferme, en repoussant toute idée catholiijue (1).
Pour détruire plus sûrement l'influence de ce prêtre prévaricateur sur les milieux ecclésiastiques de son royaume, Marie Tudor avait estimé que la succession à l'archevêché devait revenir à son cousin Réginald, malgré ses répugnances à accepter ce poste. Enfaisantappel à son zèle pour le bien de l'Eglise d'Angleterre, elle l'avait déjà décidé, depuis le 4 décembre 1555, à administrer le diocèse que la condamnation de Cranmer comme hérétique par la cour de Rome rendait vacant.
Ce fut Thomas Godwell, évoque de Saint-Asaph et secrétaire du cardinal, qui reçut mission d'aller à Rome pour informer le Pape du choix de la reine et obtenir son approbation.il eut en même temps commission de Pôle de dire au pontife romain qu'il consentait bien à être sacré, si tel était son bon plaisir, à la condition pourtant qu'il ne quitterait plus son poste pour retourner en Italie. Cette réserve montre à elle seule les dispositions d'esprit dans lesquelles Réginald Pôle se trouvait à la veille d'assumer de si importantes charges.
Ce titre d'archevêque de Cantorbéry, plus encore que le cardinalat, allait entraîner pour lui l'engagement définitif dans les lois de l'Eglise, puisque le sacerdoce, qu'il n'avait pas encore revêtu, serait nécessaire pour ses nouvelles fonctions. Si Pôle se décidait à recevoir la prêtrise dont il ne s'était pas cru digne jusqu'alors, ce ne pouvait être que dans le but le plus élevé.
Le Pape Paul IV le savait bien. Aussi, dans le consis-
(1) Calend. of Slate papers, Venet. t. VI, n. 434.
"toire du 11 décembre 1555, s'étendit-il longuement surlea vertus de Pôle qu'il éleva à la dignité de Cardinal-prêtre ■de Sainte-Marie-in Gosmedin. Après avoir fait de lui un vrai panégyrique pour rendre témoignage à sa science, À sa piété et à l'intégrité de ses moeurs, il lui envoya le bref <[ui ratifiait son élection au siège de Cantorbéry.
Très sensible aux marques d'amitié et d'estime qui lui venaient de cette Italie où il avait laissé tant de souvenirs, Réginald Pôle remercia avec émotion le Pape de sa décision à son sujet et résolument il s'appliqua de tout cœur à la tâche qu'il plaisait à Dieu de lui imposer.
Etrange coïncidence, ce fut le jour même où Cranmer fut brûlé à Oxford, le 21 mars 1556, fête de Saint Benoit, que Pôle célébra sa première messe. Il avait été ordonné prêtre la veille dans l'église des Franciscains de Greenwich et on aimerait savoir les impressions que ressentit cette âme si pieuse et si délicate dans des circonstances qui devaient si profondément la toucher. Réginald Pôle avait cinquante six ans, mais sa foi était restée jeune et ardente comme au temps de ses premières années et il apj Drtait à ses nouvelles obligations toutes les forces qu'il pouvait encore dépenser.
Le dimanche 22 mars, il fut consacré évéque dans cette même église des Franciscains de Greenwich par l'archevêque d'York, lleath, assisté de l'évèque de Londres Donner et de cinq autres prélats de la province de Cantorbéry, en présence de la reine Marie, qui fît à cette occasion cadeau à son cousin de riches vêtements épiscopaux d'une valeur de 1.000 ducats. (1)
Toute la cour et une foule considérable s'étaientréuniea ce jour-là à Greenwich, attirées par la consécration épis* copale de ce cardinal-légat qui, depuis son arrivée en Angleterre, seize mois auparavant, avait été si étroitement mêlé à toutes les transformations du royaume.
Ces cérémonies imposantes serenouvelèrent encore peu après lorsque, le 25 mars, fête de l'Annonciation, il reçut le
(1) Strype, Ecdesiast. Memorials under Queen Mary, éd. 1832, 1. m, eh. XXXVI, p. 472. Les évéques assistants furent ceux d'Ely, de Winchester, de Lincoln, de Rochester et de S. Asaph.
pallium dos mains des évoques d'Ely et de Worcester dans l'église Sainte Marie-des-Arclies. A son entrée dans l'église, les paroissiens lui tendirent un plaçât pour qu'il les honorât d'un discours. Kéginald Pôle se rendit à ce désir et parla en termes choisis pour expliquer le symbolisme du pallium, gage de la réconciliation et de la paix avec Rome, qu'il était venu lui-même apporter à ses compatriotes. Sa voix dit-on, faiblit d'émotion lorsqu'il rappela ses auditeurs au souvenir de ce qui s'était passé et les exhorta à veiller pour se mettre en garde contre les dangers de l'avenir , paroles pleines de sagesse qui, à bon droit, purent un jour sembler prophétiques.
Très conscient des devoirs qui incombaient aux évêques, Réginald Pôle était notamment préoccupé de s'astreindre à la résidence dans son diocèse, aussi, après sa consécration, insista-t-il auprès de la reine pour obtenir l'autorisation de se rendre à Cantorbéry. Il devait y être à ce moment intronisé en personne lorsque les circonstances, plus fortes que sa volonté, Tobligùrent, à son vif regret, à rester à Londres et à députer un de ses chanoines pour prendre son poste par procuration.
C'était un vrai sacrifice que le cardinal dut faire à sa. situation politique. Le motif en fut la découverte d'une nouvelle et formidable conspiration tramée contre la reine Marie par sir Henry Dudley, parent du feu duc de Northumberland. Mécontent de l'orientation décidément romaine du gouvernement royal, le parti protestant voulait substituer à Marie Tudor sa sœur Elisabeth, à qui on aurait fait épouser le jeune Edouard Courtenay alors en Italie (1). Les conspirateurs avaient décidé d'incendier la capitale, de s'emparer du trésor royal et de Marie et les Français, pour prix de leur aide, devaient recevoir l'île de Wight.
Révélé tout d'abord au cardinal Foie, le complot fut connu de la reine durant la semaine sainte. Marie insista
(1) Edouard Courtenay ne put continuer longtemps son rôle de conspirateur, puisqu'il mourut eu Italie eu septembre de la même année.
pour empêcher le départ pour Cantorbéry de son cousin Réginald dont les conseils lui servirent pour déjouer ses ennemis, qui réussirent cependant à s'enfuir en France,
La présence de Pôle à Londres, au cours de la semaine sainte de 1556, fut cause qu'il prit une part directe aux cérémonies traditionnelles de la cour anglaise. Un de ses secrétaires, Marc-Antonio Faitta, dans un lettre adressée à un de ses amis particuliers d'Italie, fait connaître en détail comment le nouvel archevêque de Cantorbéry employa les trois derniers jours de la semaine sainte. Grâce à ce texte, la reconstitution du cérémonialestcomplète. C'était la restauration pleine et entière des vieux usages catholiques et Pôle ne pouvait qu'être sensible au retour si absolu des pratiques anciennes.
Le Jeudi-Saint d'abord, ce fut le bel exemple du lavement des pieds à une quarantaine de pauvres femmes auquel procéda la reine, accompagnée du Légat, de son Conseil et des principales dames de la cour. La reine elle-même, aidée de quelques grandes dames, donna ensuite à n^.anger à ces malheureuses dont elle venait de laver et de baiser humblement les pieds, puis leur fit distribuer des vêtements, des chaussures et une bourse garnie de quarante-et-un pennies. (!)
Le lendemain, 4 avril 1556, pour l'office du Vendredi- Saint, célébré comme de coutume dans l'église des Franciscains contiguë au palais royal, la reine Marie, accompagnée toujours du cardinal-légat, descenditde son prie-Dieu pour aller adorer et baiser la Croix, bénit elle-même les anneaux, puis se rendit dans une galerie voisine de l'église pour y guérir les scrofuleux par l'imposition des mains, suivant la traditionnelle coutume des rois d'Angleterre.
Si la reine Marie fit des aumônes, le Jeudi-Saint, à 3.000 mendiants, de son côté, le cardinal Pôle ne manqua pas de manifester sa générosité aux deux mille pauvres de Cantorbéry à qui il envoya toutes les provisions qu'il
(1) Dans ces diverses cérémonies dont Faitta donne le détail, il est curieux de remarquer le rôle important dévolu au cardinal-légat. Cf. Cal. of State papers Venet., t. VI, part. I,n.434. Les 41 pennies indiquaient l'âge de la reine.
avait fait réunir pour son entrée oflîcielle dans son archidiocèse. Il fit en outre des largesses à beaucoup d'autres miséreux, qui s'étaient réfugiés à Cantorbéry et dans le voisinage, attirés là par l'espoir de grandes fêtes.
Cette sollicitude particulière pour les pauvres de son nouveau diocèse correspondait chez Pôle aux regrets qu'il gardait de son éloignement forcé de Cantorbéry. Seul, son dévouement absolu à la reine avait pu le décider à rester auprès d'elle. Ce n'était pas trop de son affection, il le comprit, pour consoler la malheureuse Marie Tudor qui, abandonnée en quelque sorte par son mari espagnol, était en butte à toutes les avanies, à toutes les difficultés. Il était, au surplus, sensible à la confiance de la reine qui, elle le disait elle-même, ne pouvait se passer de la présence de son cher cousin, lui demandait conseils sur conseils et ne lui laissait guère les loisirs nécessaires pour s'occuper des affaires de son diocèse.
Comme le séjour de Pôle se prolongeait auprès de Marie Tudor depuis déjà bien des mois, quelques-uns de ses amis, esprits intransigeants et ardents, en vinrent à reprocher au cardinal de se laisser ainsi absorber par les questions purement politiques au lieu de s'établir au milieu de ses ouailles. Un de ceux qui critiquèrent le plus vivement le cardinal fut le célèbre dominicain Carranza. Ce moine, venu en Angleterre avec Philippe d'Espagne et récompensé de ses services par sa nomination à l'archevêché de Tolède, avait été envoyé quelque temps à Oxford par Réginald Pôle. Comme la plupart de ceux qui approchèrent le cardinal, il avait été séduit par son caractère et n'avait pas tardé à devenir l'un de ses admirateurs et de ses amis. Mais comme la question de la résidence des évêques dans leurs diocèses avait été une de celles qu'il avait défendues le plus ardemment au concile de Trente, Carranza, avec son franc-parler habituel, s'éleva contre l'absence de Pôle de Cantorbéry. (1)
(1) Carranza était l'auteur d'un ouvrage intitulé « De necexsariâ residentiâ epiacoponan et alionnn pastorum » et ne résista pas au désir de critiquer l'attitude de Pôle, retenu loin de son. diocèse de Cantorbéry, malgré ses théories.
Très peiné de l'injustice de ces remarques, le cardinal, dans une belle réponse adressée à Carranza le 20 juin 15Ô8, tint à exposer les raisons qui pouvaient justifier sa conduite. Elles peuvent paraître péremptoires et, entout cas, cette lettre contribue singulièrement à éclairer le caractère de Pôle et faitressortir la délicatesse de sa conscience, l'élévation de ses sentiments. Pôle, en effet, ne conteste pasl'exaclitude des faitsqui lui sont reprochésparCarranza mais se disculpe de la responsabilité qui lui incombe en prouvant que seule la nécessité l'a empêché de s'installer dans son diocèse et de visiter les paroisses de sa juridiction. Il insiste ajuste titre sur les arguments qui pouvaient convaincre son correspondant et, dans ce style imagé qu'il affectionne et qui est bien de sontemps et de ses fonctions, il rappelle que lorsqu'il voulait partir pour Cantorbéry, son zèle n'était pas raisonnable. « Ce n'est pas, disait-il, lorsque la barque de l'Eglise est ballottée par les vagues que le pilote doit s'absenter ». C'était là, de la part de Réginald Foie, une très grande sagesse de ne pas vouloir quitter la cour tant que les affaires de l'Eglise n'auraient pas été mises en ordre. L'action personnelle, qu'il s'efforçait d'avoir en organisant les prédications orthodoxes dans le royaume et en faisant décider par le synode l'impression d'un livre d'homélies et de diverses autres publications, aurait' certainemeut porté les fruits les plus salutaires pour la paix intérieure de l'Angleterre s'il avait eu le temps de terminer son œuvre. (1)
L'attitude même de Pôle, devenu le conseiller écouté de la reine, était la meilleure réponse à opposer à ses détracteurs. Auprès de Marie Tudor il s'employait de son mieux pour le bien de l'Egliseet, de plus, lorsque les affaires politiques se trouvaient résolues, fidèle à ses principes, il s'appliquait toujours à consacrer ses loisirs à son diocèse. Le résultat de son administration ne tarda pas d'ailleurs à se faire heureusement sentir. Tout éloigné qu'il fût habituellement de Cantorbéry pour des raisons supérieures, il avait donné l'ordre de le tenir au courant
(1) Quirini op. cit. t. V, pp. 69-76.
de tous les événements de quelque importance à son suppléant, Henry Cole, le vicaire-général qui avait mission de gérer le diocèse. Aussi quand, en 1557, l'ambassadeur vénitien Surian eut passé les fêtes de Pâ,ques à Cantorbéry, en compagnie du cardinal, il put décrire en termes élogieux l'état du diocèse et remarqua que « grâce à la bonté, à la prudence et à la doctrine du révérendissime légat », les affaires de la religion avaient singulièrement prospéré dans cette partie de l'Angleterre, pourtant « plus corrompue que tout le reste du royaume » (1).
Mais la sollicitude du cardinal-légat ne pouvait pas se restreindre au seul diocèse de Cantorbéry. Toutes les églises d'Angleterre se ressentirent des efforts acharnés de Réginald Pôle pour rétablir l'ancien état He choses dans son orthodoxie traditionnelle.
Après avoir fait promulguer les décrets du synode de Westminster, un des premiers soucis de Pôle fut notamment de restaurer, de concert avec lareine, quelques-uns des nombreux ordres religieux anéantis par Henri VIII.
C'est ainsi que, dès le 7 avril 1555, les Franciscains purent rentrer dans ce couvent de Greenwich où l'année suivante le cardinal devait recevoir la prêtrise. William Peto et Elstow.qui jadis s'étaient montrés si franchement apostoliques en face du roi débauché, furent au nombre des membres de cette maison de Greenwich. Les vocations affluèrent bientôt et une nouvelle fondation put être créée à Southampton (2).
En vertu de son autorité, Réginald Pôle fit aussi dissoudre le chapitre cathédral de AVestminster, fondé sous Henri VIII, pour rendre le monastère à ses premiers occupants, les moines bénédictins, qui eurent pour abbé le docteur Feckenham, doyen de Saint-Paul, prédicateur
(1) D'après Surian, cette région de l'Angleterre sous la direction de Pôle avait été si bien réformée qu'elle pouvait « servir de modèle non seulement à toute l'Ile mais à la France aussi et à quelques parties de l'Italie ». Cal. of State papers, Venet., l. VI. n. 863.
,(2) Chronicleof the grey friars of London, edited by J G. Nichols, Londres, 1852, p. 95 ; Dora Gasquet op. cit. t. II, p. 483.
«xcellent autant que savant de grand renom qui, sous le règne d'Edouard VI, avait vigoureusement défendu l'antique foi. A Cantorbéry et à St-Albans, Pôle aurait également voulu ramener les bénédictins qui, avant la réforme, passaient pour être les religieux les plus influents et les plus puissants du pays. En vue de cette réorganisation, il demanda à l'abbé de St-Paul-hors-les-murs de Rome de lui envoyer deux de ses moines, Dom Gianbattista de Foligno et Dom Entizio de Piacenza, alors en Espagne, afin de faire connaître les coutumes de la Congrégation du Mont-Cassin aux bénédictins de Westminsterdésireux de les adopter, quoiqu'elles fusscntbeaucoup plus sévères que les leurs (l). Le cardinal, à qui son séjour en Italie avait montré l'excellence de cette réforme bénédictine, vit avec une grande joie cette modification apportée au monastère qu'il venait de restaurer. Au cours des années qui suivirent l'avènement de la reine Marie, ce fut ainsi comme un nouvel épanouissement de la vie religieuse et Réginald Pôle y eut la plus grande part.
A Smithfield, aux environs de Londres et dans le ressort même du diocèse de Cantorbéry, on vit à la tête du couvent des Dominicains de Saint-Barthélémy-le-Grand le premier prieur Peryn, religieux qui s'était acquis un vrai renom d'orateur et de controversiste (2).
Quelques mois après, le 29 novembre 1556, ce fut Maurice Chauncey, ancien religieux de la Chartreuse de Londres, qui devint prieur de Sheen dont les Chartreux reprenaient officiellement possession. Le fait est à noter. Pôle eut à ce moment la très douce satisfaction de voir restaurée cette maison de Sheen où s'était écoulée sa première enfance. Attaché très vivement à tous ces souvenirs de jeunesse, il put bénir le ciel d'avoir permis aux Chartreux de rentrer dans leur monastère, tandis que sur l'autre rive de la Tamise, en face de Sheen, les reli-
(1) Burnet History of the Reformation t. II, 548. Cf. aussi Quifini, op. cit. t V. Lettre de Priuli à Beccatelli dul5décembrl556.
(2) Heylin, op. cit. t. II, p. 190.
gieuses Brigittines réintégraient, elles aussi, leur ancien, domaine de Sion, près de Bremtford (1).
En môme temps, dans toute l'Angleterre, quelques autres abbayes étaient établies et Pôle s'employa à ce qu'elles fussent dotées avec les biens des monastères jadis dissous etdévolus à la couronne (2).
Pour compléter cette œuvre de réfection catholique, il songea aussi à réintégrer dans leur antique splendeur les ordres militaires. C'est ainsi qu'il voulut lui-même réinstaller les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem dans leur commandcrie de Smithfield et prononça à cette occasion un fort beau discours (3).
Mais si les grands ordres monastiques du Moyen-âg& poussaient alors de nouvelles racines dans le sol anglais, il est curieux desavoir l'accueil faitpar Réginald Pôle à la Compagnie de Jésus, qu'Ignace de Loyola venait tout justement de fonder.
Le point a, d'ailleurs, été déjà tout spécialement étudié et vaut qu'on l'examine. Si des écrivains anglais ont pu avancer que le cardinal-légat avait désapprouvé le nouvel ordre des Jésuites, il semble que ce soit par suite d'une appréciation erronée. Quelques détails le prouvent assez facilement (4).
En effet, tout comme ses amis Contarini et Giberti, Réginald Pôle, dès le début de la création du nouvel Institut, s'était réjoui des idées qui avaient présidé à sa fondation, car il était toujours pénétré de la nécessité absolue des réformes et de l'amélioration du clergé.
Une lettre du 22 décembre 1541, adressée pai lui à Ignace
(1) Augier, History ofSion, p. 97.
(2) La reine Marie avait, en effet, généreuspment fait rétrocession à l'Eglise des dépouilles des richesses jadis attribuées au gouvernement royal. Elles furent eniplovces ades fondations de couvents et à l'entretien de prédicateurs et de professeurs aux Universités.
(3) Dixon, Histonj of the Church of England t. II, p. 681 et Strype, Eccieaia^t. Memoriah, t. VI, p. 428.
r. ^.^^ -^"^«^"J^^ ^^ ^^^^^ question, cf. Zimmcrmano, Kardinal J*ole, pp 367 et suiv.
de Loyola, a même été conservée et les sentiments de regret que le cardinal exprime à l'occasion du départ de- Viterbe d'un des premiers disciples de Saint Ignace montrent amplement de quelle bienveillance il était animé à son endroit aussi bien qu'envers sa Compagnie(l).
Lors du nouvel ordre de choses créé en Angleterre par l'avènement de la reine Marie Tudor et par la restauration du culte catholique, Ignace de Loyola ne put manquer de s'intéresser à la conversion du royaume. Les Jésuites n'avaient-ils pas pour principale mission de lutter contre l'hérésie et de ramener les protestants à la foi romaine ? Il n'est donc pas surprenant, qu'avant de quitter Bruxelle:j pour se rendre comme Légat en Angleterre, le cardinal Pôle ait reçu d'Ignace de Loyola le souhait de voir son ambassade couronnée de succès. Peu après, en janvier 1555, le fondateur des Jésuites adressa à Pôle des félicitations au sujet de la réconciliation de l'Angleterre et lui fournit en même temps divers renseignements qui semblaient avoir été sollicités sur le développement de la Compagnie de Jésus. Tout en expliquant à quels travaux se livraient ses élèves et ses religieux à la maison professe, au Collège romain et au Collège germanique, Ignace de Loyola prit soin de signaler la présence parmi ses disciples « d'un Anglais doué de grands talents » et d'un Irlandais qui « donne de belles espérances ». Ce fut là l'occasion pour lui de demander au cardinal s'il ne voulait pas envoyer à l'un de ses deux collèges « quelques jeunes gens intelligents et montrant des dispositions pour l'étude, qui retourneraient ensuite dans leur pays avec un riche trésor de formation, de science et d'attachement au Saint-Siège. » (2)
(1) Dans cette lettre de lo41 il s'agissait des prédicaiions faites avec grand succès à Viterbe, alors lieu de résidence de Réginaid Pôle, par Nicolas Bobodilla, et le cardinal profita du déparldeceJésuitepourassurer Ignacede Loyola de toute sa bienveillance et de tout son dévouement. Mais cette lettre reste à ce moment unique et l'on ne possède plus de traces de correspoadance entre Foie et le fondateur des Jésuites durant les treize années qui suivirent. — Quirini, op. cit. t. V, p. 113.
(2) Quirini, t. V, p. 117-119.
Cette demande accompagnée de considérations sur le désir qu'avait Ignace de Loyola de travailler « dans la petite mesure de ses forces au bien des <âmes du royaume d'Angleterre », ne reçut pas, scmble-t-il, de réponse directe car, le 7 mai 1555, en remerciant Ignace de Loyola de sa lettre, Réginald Pôle, sans faire aucune allusion à l'envoi possible de sujets anglais dans les Collèges de Rome, exprima simplement la joie que lui causaient les succès de la Compagnie de Jésus et réclama, pour la paix dont le monde chrétien avait si grand besoin, les prières du saint et de ses religieux.
Cette réserve ne paraît pas du tout inspirée par des sentiments de défiance de Pôle à l'égard du nouvel Institut des Jésuites, mais elle avait plutôt pour mobile la situation politique de l'Angleterre où le gouvernement de Marie Tudor était aux prises avec d'incessantes difficultés.
Ignace de Loyola, qui voyait en Angleterre un champ fertile pour l'apostolat, ne renonça pas à ses projets et, lorsqu'en 1555, l'évêque de Saint-Asaph, Thomas Godwell, quitta Rome pour rentrer à Londres, le fondateur des Jésuites lui demanda de rappeler sa Compagnie au souvenir et aux prières du Légat. Comme un de ses religieux devait être envoyé en mission en Angleterre pour une question concernant le service divin, il se borna à écrire un mot très court au cardinal, car il laissait, disait-il, à son disciple le soin de lui donner tous les détails qu'il pouvait souhaiter connaître sur la « chétive Compagnie ».(1)
La réponse de Foie à cette lettre est une preuve formelle de ses sympathies à l'égard du nouvel Institut, puisqu'il dit avoir appris avec intérêt du nouveau sur . Ignace et sur « sa sainte Compagnie », en ajoutant que, disposé à travailler de tout son pouvoir pour sa Société et leservice de Dieu, il sera heureux de converser avec le religieux annoncé, si celui-ci peut venir jusqu'à lui.
Cette réticence donne, à elle seule, le sens de l'attitude
(1) Delplace, l'Angleterre et la Compagnie de Jésus, Bruxelles, 1890, p. 73.
générale prise par Pôle à l'égard des Jésuites dont l'introduction en Angleterre offrait, il le savait, de graves ■difficultés politiques.
Personnellement il était pleinement acquis à l'œuvre de régénérescence tentée par la Compagnie de Jésus dans les milieux ecclésiatiques et, lorsqu'en juillet 1556 Ignace de Loyola mourut, il adressa à son successeur, le Père Lainez, des condoléances et dit sa croyance que du haut du ciel où il était monté le fondateur protégerait mieux encore que sur terre les intérêts de la Société (1).
Au lieu de manifester à l'égard des Jésuites une antipathie marquée, Réginald Pôle, au contraire, paraît donc avoir eu pour eux de vraies sympathies, mais les circonstances seules l'empêchèrent, par prudence politique, de recourir à cet Ordre étranger sans que jamais la question se soit posée pour lui de faire refuser, comme on l'a dit, l'accès en Angleterre à ces religieux, qui ne purent d'ailleurs organiser leurs missions dans le royaume que bien des années après la mort de Marie Tudor et du cardinal Pôle.
Dans son désir de restaurer entièrement le catholicisme le plus pur en Angleterre, Réginald Pôle n'oublia pas qu'à côté des Monastères, les Universités étaient les grands centres d'influence religieuse. Il eut une part directe à la nouvelle orientation donnée aux célèbres écoles de Cambridge et d'Oxford.
A la mort de Gardiner, le 12 novembre 1555, l'Université de Cambridge, pour manifester clairement ses tendances vers l'orthodoxie romaine, choisit le cardinal Pôle pour son chancelier. Les membres de ce corps savant motivèrent leur décision en rappelant que le Légat avait jadis été la gloire de l'Université avant d'être l'honneur de tout le royaume et l'ornement de l'Eglise d'Angleterre. De plus, ils firent ressortir sa vigilance infatigable, sa paternelle sollicitude pour réprimer le vice et l'erreur malheureusement trop répandus et insistèrent sur l'inno-
(1) Quirini, t V, p. 120.
cence de ses mœurs, sa science étendue et son zèle à restaurer partout l'antique discipline (1).
Malgré son humilité et sa modestie habituelles, le Légat fut certainement touché et fier de cet hommage et remercia de l'honneur qui lui était fait en écrivant de Greenwich, le 1"'' avril 155G, une très belle lettre aux membres de l'Université dans laquelle il fit l'éloge des grands personnages qui avaient illustré Cambridge, notamment Fisher etOardiner, ses prédécesseurs au postedechancelier (2).
L'université d'Oxford ne pouvait faire moins à l'égard de Pôle que son illustre rivale de Cambridge. Le 26 octobre 1556. àlarésignation de son chancelier, Sir John Mason, elle priaRéginald Pôle de bien vouloir le remplacer.
Le Cardinal, sans tarder, prit à cœur ces nouvelles fonctions. Elles allaient, en effet, lui permettre de réformer à son gré certaines doctrines qui, peu à peu, s'étaient glissées dans l'enseignement de cette Université. Immédiatement après son élection comme chancelier, il fit reviser les statuts universitaires et porta de son mieux remède à ce qui lui parut défectueux. Cambridge possédait déjà des professeurs très distingués auxquels Pôle adjoignit Scot, évêque de Chcster, "Watson, évéque nommé de Lincoln et Ormanetto. Quant à Oxford, il y fit venir de grands théologiens, Soto, Garcia et Garranza. Son but était, grâce à ces savants, d'extirper d'Oxford les doctrines de Vermiglio, ce moine italien, habituellement appelé Pierre Martyr, dont jadis, à Viterbe, ils'étaitocccupé (3).
Sous l'impulsion que donna Réginald Pôle aux deux Universités, les livres hérétiques furent recueillis, et l'on brûla les « Bibles anglaises » que l'on put découvir. Là, comme partout ailleurs, le cardinal s'elTorçait de ramener les esprits à la vraie doctrine romaine et, sous cette sage direction, Oxford et Cambridge vécurent des
(i; Wilkins, Concil. Magn. Britan. t. IV, p. 144.
(2) Quirini, t. V, p. 88.
(3) Cf. p. 174. Ce Vermiglio, devenu professeur à Oxford ea 1547, fut chassé de sa chaire par Marie Tudor. retourna à Strasbourg, enseigna aussi à Zurich et mourut en 1562.
jours plus florissants, s'accordet-on à reconnaître, qu'au temps d'Edouard VI et d'Elisabeth. Un de ses successeurs au poste de chancelierd'Oxford, l'archevêque anglican Laud, rendit lui-même un témoignage de sympathie à Réginald Pôle et déclara qu'en ce temps heureux l'Université prospéra, la discipline fleurit, grâce à la pureté des mœurs et à l'honnêteté.
Un contemporain, Sanders, attribue également et non sans raison à Pôle l'édifiante fermeté dans la foi catholique, que montrèrent, sous le règne d'Elisabeth, un si grand nombre des membres des Universités.
Les critiques ont cependant reproché au cardinal d'avoir autorisé, en janvier 1557, à la requête de l'Université de Cambridge, l'exhumation des corps des professeurs hérétiques Bucer et Fagius, jugés indignes de reposer en terre consacrée, et d'avoir également laissé procéder à l'exhumation des restes de la femme de Pierre Martyr, morte à Oxford quatre ans auparavant. Ces manifestations d'intransigeance, qui répugnent évidemment aux mœurs contemporaines, pouvaient paraître toutes naturelles aux gensduXVP siècle. Nousnepouvons ni nedevons lesjuger à notre point de vue et l'attitude de Réginald Pôle dans ces circonstances ne saurait, au demeurant, surprendre dans ces temps oii lui-même, malgré toute sa bonne foi et les preuves de fidélité données à Rome, ne put qu'imparfaitement se justifier de son orthodoxie.
En tout cas, nul n'a songé à l'accuser d'avoir pris une part quelconque aux cruelles et regrettables représailles contre les hérétiques, qui ont fait accoler par les historiens au nom de la reine Marie le qualificatif de sanglcinte.
En Angleterre, comme à Viterbe, le. cardinal conserva le même esprit de mansuétude et demeura fidèle à ses procédés de douceur envers les égarés. « Je n'aijamaiscru, écrivait-il la dernière année de sa vie au cardinal d'Augsbourg, que l'on devait recourir tout de suite au glaive ou àquelque autre mesure de rigueur. J'ai toujours affirmé le contraire en public aussi bien que dans mes conversations privées. Et c'est précisément parce que j'ai paru trop indulgent dans l'application des châtiments que certaines personnes m'ont parfois soupçonné de pactiser avec
les erreurs de ceux que je croyais devoir traiter charitablement. Même au Concile de Trente, quand il s'est agi de porter une sentence contre ceux qui s'étaient séparés de l'Eglise, j'ai constamment fait ressortir que si nous étions les juges, nous étions aussi les pères des apostats et que donc nous devions témoigner, dan? les jugements que nous portions contre eux, de cette affection parternelle. Ce sont des prodigues, maisdes fils prodigues. C'est pourquoi il faut les traiter en lils. Du reste, cette façon de voir ne m'était pas personnelle; elle fut partagée par mes collègues et par tous,les membres du Concile » (1). Son diocèse de Cantorbéry ne connut pas les persécutions qui souillèrent d'autres diocèses voisins. Cinq condamnations capitales seulement y furent prononcées en 1558 et ne reçurent d'exécution que lorsque Pôle était sur son lit de mort, sans que vraisemblablement il en fût prévenu.
Lhistorien anglican Burnet porte sur lui ce jugement que ne peut que ratifier tout esprit impartial : « Pôle était un savant rempli de modestie, d'humilité et de charité. S'il avait réussi à faire partager ses sentiments de modération par ses collègues dans l'épiscopat, par le Pape et par la reine, ses efïortspour ramener la nation anglaise à la papauté eussent été couronnes de plus de succès, ce n'est pas douteux. La reine et le clergé préférèrent suivre les conseils de Gardiner. Sur ce point seulement, Marie refusa d'écouter le cardinal, car elle était convaincue que ses avis lui étaient inspirés par la douceur de son tempérament plus que par la sagesse et l'expérience. Il est certain que la méthode employée par Pôle pour réformer les mœurs du clergé et sa façon de se conduiro à l'égard des Protestants eussent plus efTicacement enrayé les progrès de la Réforme. Rien ne pouvait autant favoriser cette dernière que les cruautés de ceux qui ne pensaient pas comme lui et la tolérance des évêques pour les vices de ceux de leur parti. » (2)
(1) Quirini, op. cil. t. IV, p. 152.
(2) Burnel, op. cit. t. II.
Tandis qu'en Angleterre Pôle s'appliquait de son mieux à ramener à l'unité romaine les dissidents, son oeuvre allait être contestée, contrariée, et des amertumes nombreuses lui venir de l'Italie, cette secondepatrie, à laquelle cependant le rattachaient si étroitement d'impérissable» souvenirs et d'inoubliables amitiés.