CHAPITRE VIII
Lettres de Hesse aux Jacobins. — Son arrestation (11 novembre 1793).
— Sa détention. — Dénonciations contre Dietrich, Luckner et autres. — Puget-Barbantane. — Hesse relâché (13 novembre 1794).
— Ses mémoires au Comité. — Réintégration. — Hesse chargé de surveiller les dépôts de cavalerie. — Démêlés avec les bureaux. — Hesse n'est pas compris dans la réorganisation des états-majors (13 juin 1795). — Plaintes et réclamations. — Hesse mis en réforme, puis à la retraite.
Hesse n'appartenait plus à l'armée. 11 appela les Jacobins à son secours : il leur écrivit qu'il était un des plus zélés partisans de la Révolution, qu'il avait été proscrit en Allemagne et privé de toutes ses propriétés, que ses appointements de général constituaient ses seules ressources d'existence, et il priait la Société de lui faire rendre sa place ou de lui donner du pain. Dufourny lut sa lettre dans la séance du 19 octobre. La Société promit de lui donner du pain ; mais, disait-elle, Hesse ne pouvait être réintégré puisque la République ne voulait plus de princes à la tète de ses armées (1).
11 ne se rebuta pas et, pour rentrer en grâce auprès de ses « frères et amis », il leur proposa d'armer à ses dépens le cavalier que le club devait envoyer aux frontières ; le 2 novembre, la Société recevait de Hesse un fusil avec
(1) Mon., 22 oct. ; Annales de la république française, 23 oct. 1793.
baïonnette et une paire de pistolets ainsi que cinquante livres en assignats destinées à subvenir aux besoins imprévus du cavalier jacobin.
Mais lui aussi, le grand dénonciateur, allait être dénoncé ; lui aussi, le grand « arrestateur », allait être arrêté ; lui aussi allait, à son tour, connaître l'amertume d'un long emprisonnement.
11 demeurait alors dans la section des Piques (1) et après avoir prouvé par un certificat du ministre qu'il n'avait pas émigré ni cessé un seul instant d'être en fonctions soit au nord, soitau midi, soit àl'intérieur,du 1 er juillet 1791 au 15 octobre 1793, il avait obtenu sa carte de sûreté. Mais il avait pris, sans doute pour y mettre une maîtresse, un second logement dans la section de la Montagne (2). Le 11 novembre, un membre du comité de cette section, le citoyen Bombon, rencontra Hesse et lui demanda ses papiers. Hesse présenta une carte de sûreté délivrée par la section des Piques et un passeport visé par la section de la Montagne. C'était trop : « deux sûretés sur deux sections, s'écria le citoyen Bombon, cela ne me paraît pas bien clair ! » Il arrêta Hesse et le mena au Comitéde la sectiondela Montagne. Le Comité interrogea son prisonnier et recueillit sur lui les renseignements les plus défavorables : Hesse passait pour patriote, il était d'un « caractère vif et bon pour un ci-devant prince », il avait donné des preuves de civisme ; mais ses liaisons avant la Révolution et sa conduite morale lui faisaient peu d'honneur, il fréquentait les maisons de jeu, il ne payait pas ses dettes, il était « débauché au point que les filles du plus mauvais ton n'osaient l'avouer », et s'il avait le renom d'un patriote, pouvait-on affirmer sa sincérité puisque « la dissimulation était l'étude des grands.? »
(1) Rue des Piques, n<> 16.
(2) Autrefois section de la butte des Moulins ; ce logement était situé rue de la Loi, n° 787.
Envoyé au Comité de sûreté générale. Hesse fut enfermé à la maison d'arrêt du Luxembourg. 11 informa le maire Pache de l'événement. Comme Melchisédec, disait-il, il n'avait ni parents, ni amis, ni pain, ni ressource, et le 15 octobre il s'était € retiré avec l'indigence » ; mais fort de sa conscience pure et de sa conduite irréprochable, il s'adressait à Pache ainsi qu'à Audouin et à Chaumette pour obtenir la liberté qu'il méritait et qu'il défendait depuis trois ans avec courage et une irrécusable probité : t Tu es par ta place et tes vertus le protecteur des infortunés et des orphelins ; je suis l'un et l'autre ! »
Il écrivait en même temps au Comité de sûreté générale. Il déclarait qu'il a\ait constamment professé les principes des jacobins et partagé leurs travaux et leurs dangers. Aussi, Capet, ce « tyran d'exécrable mémoire », n'avait-il jamais voulu l'employer dans les armées, et c'était l'Assemblée constituante qui l'avait nommé général après Varennes. Depuis, il avait dénoncé les abus de tout genre, dénoncé VietinghoffàNancy, dénoncé Malvoisin à Toul, dénoncé Narbonne à Perpignan, dénoncé Luckner, Broglie, Valence et Custineà Strasbourg,dénoncé d'Harambure à Lauterbourg, dénoncé Montesquiou à Lyon, dénoncé Wimpffen à Besançon, et lui, Hesse, était le seul général de la République qui n'eût pas été dénoncé ! S'il avait trahi la cause de la liberté et de la vérité, il demandait la mort ; sinon, il « réclamait avec instance, au nom de l'humanité et de l'hospitalité, sa liberté, du pain et un témoignage d'estime ». Quelle que fût la décision du Comité, il serait toujours républicain et attaché au peuple français et à ses « immortels représentants » (1).
(1) Rapport du Comité de surveillance de la section de la Montagne (Arch. nat., F 7 474.'i); cf. lettres de Hesse au Comité de sûreté générale, et à Pache, 24 et 26 nov. 1793, 4 et 6 frimaire an IL
Le Comité le tira de sa prison, mais pour le transférer dans une autre. Le 9 février 1794, Hesse était envoyé à Saint-Lazarre. 11 quitta le Luxembourg avec joie, car ses compagnons de captivité lui infligeaient de cruels affronts. Tout le monde, riches et pauvres, fraternisait au Luxembourg. Chacun, raconte un témoin, paraissait s'éloigner du prince de Hesse. Les -détenus n'ignoraient pas, sans doute, qu'il avait mérité le surnom de général Marat, et qu'il continuait dans la prison le métier de dénonciateur, qu'il sollicitait la faveur de déposer devant le tribunal pour charger ses ennemis Dietrich et Luckner comme naguère il chargeait Custine (1).
Le 26 décembre 1793, il écrivait à l'accusateur public Fouquier-Tinville que, fort de sa conscience et invariable dans ses principes — c'était une de ses formules ordinaires — il ne cesserait, « ainsi que Robespierre », de poursuivre jusqu'à son dernier soupir les fripons et les traîtres ; il apprenait par le journal que Luckner et Dietrich allaient être jugés, et il demandait au nom du salut public, à comparaître, lui aussi, devant le tribunal révolutionnaire pour <£ prouver leurs crimes et leur complicité avec Narbonne, Capet et Custine ».
Le jour même il était entendu comme témoin contre Dietrich et le surlendemain il comparaissait au procès. Il proclama d'abord son civisme ; lorsqu'il était à l'armée du Rhin, disait-il, il n'y avait que trois généraux républicains, Favart, Berruyer et lui. Puis il accusa Dietrich : Dietrich était traître, Dietrich conspirait avec l'ennemi. Lui, Hesse, avait vu la maîtresse de la poste de Kehl aller à Strasbourg porter à Dietrich des messages secrets ; il avait vu le frère de Dietrich sortir du fort de Kehl ! Dietrich n'était-il pas l'adversaire des jacobins et des patriotes? N'était-ce pas
(t) Dauban, Les prisons de Paris, 269.
Dietrich qui, par ses intrigues, avait fait renvoyer Hesse de Strasbourg et de Besançon ? Dietrich fut condamné (1).
Luckner suivit Dietrich. Le 29 décembre, Hesse l'avait de nouveau dénoncé à Fouquier-Tinville. Le maréchal, assurait-il, était complice de Lafayette, de Capet et surtout de Narbonne, et il offrait de démontrer son dire. Et je m offre à prouver, était une des expressions dont il usait le plus volontiers.
Puis, une troisième fois, le 3 janvier 1794, il envoyait à l'accusateur public les « moyens de condamner Luckner », le priait d'assigner tous ceux qui s'étaient approchés de Luckner en 1792, le général Berruyer, les « dignes montagnards » Bentabole, Simond, Laurent et Laveaux, Laclos qui, lorsqu'il était à Châlons, avait dans sa poche la destitution du maréchal, les patriotes de l'armée que Luckner conduisait dans la « ridicule et traîtreuse campagne » des Pays-Bas.
Le lendemain, 4 janvier, il comparaissait comme témoin et il accusa Luckner d'avoir favorisé l'émigration de ses principaux officiers d'artillerie, Nadal et Saint-Paul, d'avoir justifié Custine qui s'était si lentement emparé des gorges de Porrentruy, d'avoir placé sur les remparts de Strasbourg des petits canons au lieu de gros canons. Luckner, dit Hesse, était d'accord avec tous les traîtres ; il aurait livré Strasbourg sans la surveillance des canonniers et des citoyens Simond et Laveaux ; il avait refusé de faire la guerre offensive, mais il avouait à Hesse dans une conversation que le système défensif, le système de Rochambeau et de Lafayette était détestable, intolérable. Enfin, concluait Hesse, et non sans quelque apparence de raison, Luckner était toujours ivre l'après-midi et incapable de commander,
(1) Hesse à Fouquier, 6 nivôse II (A. N. W. l a 131, pièce 26) > Wallon, Hist. du trib. rév.. II, 297 (cf. A. N. W. 305).
prisons 2(55
incapable de traiter une affaire quelle qu'elle fût ; c'était donc son état-major qui menait tout, et cet état-major composé d'hommes corrompus, tels que Victor de Broglie et Valence, agissait à son gré. Luckner fut condamné (1). « J'ai rempli mon devoir, marquait Hesse à Fouquier- Tinville, et Custine — il orthographiait Gustines — Dietrich, Luckner n'existent plus. » Mais il avait encore des gens à dénoncer : « Je viens de lire dans le Journal du Soir la peine de mort contre les faux témoins ; ce décret national redouble mon zèle et mon courage. Proscrit en Allemagne, ma tète mise à prix, afGchée au poteau, mes biens séquestrés, voilà mon sort dans mon pays natal. En France, malgré les dangers et les épreuves de toute sorte, je suis suspecté, emprisonné et sans pain. Eh bien, je veux prouver au peuple français que mon cœur est aussi libre dans la prison que dans les armées, et ma fidélité irrévocable à mon serment (2) ». Et il dénonçait de grands coupables. Il dénonçait d'Haramburë ; il dénonçait Vietinghoff ; il dénonçait Blanchard et Villemanzy. Ce « mercenaire » d'Haramburë lui avait proposé d'émigrer, et qui ne savait qu'il désavouait la journée du 10 août? (3) Vietinghoff, Livonien ou Courlandais d'origine, avait commis des « forfaits sans exemple » ; c'était un traître, un complice de Lafayette, de Capet et surtout de Dietrich ; il commandait au 10 août la maison du tyran, et Hesse indiquait son domicile et celui de ses proches : le général était à Tours et sa famille habi-
(1) Cf. Hesse à Fouquier, 9 et 14 nivôse II (A. N. W. 1* 195); déposition de Hesse, W.l* 123; W. 307; Wallon, Hist. du trib.rév.,lV,
(2) Lettre du 18 janvier 1794 (A. N. W. 1* H9, pièce 36).
(3) D'Haramburë avait, en effet, écrit le 15 août qu'il voulait, ainsi que le département du Haut-Rhin et le militaire, une monarchie et Louis XVI pour roi (D'Haramburë au ministre. Neuf-Brisach, 15 août 1792), et les commissaires de la Convention, Deydier, Guy ton et Prieur, le qualifient d'aristocrate (Rec. Aulard, I, 197).
tait Strasbourg. Quant à Blanchard et à Villemanzy, ces deux commissaires des guerres étaient complices de Custine(t).
A Saint-Lazare, Hesse avait rencontré son collègue et camarade, le divisionnaire Puget-Barbantane. Comme lui, Puget avait été soudainement arrêté sans savoir pourquoi. Général en chef de l'armée des Pyrénées-Orientales, il avait donné sa démission parce qu'il jugeait le fardeau trop lourd. Mais un jour du printemps de 1794 à Paris, sur la terrasse des Tuileries, Robespierre l'aperçut et le fit appréhender sans délai. Puget fut inscrit par Fouquier-Tinville sur la liste des victimes du 7 thermidor ; mais les députés du Midi obtinrent qu'il serait rayé, et, quelques jours après la chute de Robespierre, il recouvra la liberté (2).
Hesse eut la même fortune. Il n'échappa, comme il disait, que par l'heureuse journée de thermidor à la guillotine et il racontait volontiers qu'il avait été la victime du terrorisme, qu'il avait langui pendant un an dans les cachots de Robespierre, qu'il était le trente-cinquième sur la liste fatale de ceux qui devaient être jugés du 11 au 13 thermidor par le tribunal révolutionnaire.
11 sortit de prison dix semaines après thermidor. Pour se rappeler à l'attention du Comité du salut public, il lui avait envoyé trois mémoires très courts d'ailleurs et insignifiants.
Le premier était un état approximatif des forces enne-
(i) Cf. les lettres précédentes de Hesse à Fouquier. Vietinghoff a toujours nié son rôle au 10 août, et, en effet, à cette époque, il avait, depuis plus d'un mois, démissionné ; mais, a-t-il dit depuis, « si j'avais été consulté par le roi, je lui aurais donné le même avis que je communiquai à la reine et qu'elle approuva, celui de se mettre à la tête des bataillons qui lui étaient restés fidèles et de rappeler le souvenir d'Henri IV » (Journal du département de Seine-et-Oise, an V, n° 35).
(2) Puget-Barbantane, Mém., 116.
prisons 267
mies : Hesse remarquait que le nerf de la guerre, l'argent, manquait aux despotes, que les dissensions et les haines étaient infaillibles entre eux, qu'il serait aisé d' « anéantir l'échafaudage militaire et politique de la coalition, car il est un axiome connu et reconnu, divide et impera ».
Le deuxième mémoire traitait des Suisses et des Grisons. Hesse mettait en relief les avantages d'une alliance avec les cantons et proposait au Comité de prendre à la solde de la France les « 30.000 salariés que la Suisse faisait circuler chez les puissances ». Il avait avant la Révolution voyagé par trois fois en Suisse, il avait commandé à Besançon et à Lyon, et il offrait de donner au gouvernement des renseignements neufs et des éclaircissements certains sur la plupart des gens que la République avait chargés de gérer ses intérêts dans les pays helvétiques.
Le troisième mémoire était tout militaire. Les soldats, disait Hesse, avaient-ils une épinglette pour soigner la lumière de leur fusils ?Avaient-il un outil qui comprît un tournevis d'un côté et un tire-bourre de l'autre ? Cet objet paraissait peu de chose par lui-même ; mais le succès des armées pouvait en dépendre, et Hesse promettait d'adresser au Comité quatre mémoires sur les hôpitaux, les casernes, les fournitures et les commissaires des guerres ; malheureusement, concluait-il, « tous mes papiers sont sous les scellés, et je suis captif (1) ».
Le 13 novembre 1794, le Comité de sûreté générale arrêtait que Charles Hesse détenu à Saint-Lazare serait mis sur le champ en liberté (2).
Il était sans ressources. Inscrit sur la liste des émigrés