CHAPITRE IX
L'Ami des lois (1795-1797). — Articles de Hesse sur le sort du soldat et sur les enfants de troupe. — Diplomatie. — Fiat Lux. — Tableau de l'Europe. — L'Autriche et ses ministres. — La Prusse.
— Wurtemberg et Bade. — Russie. — Angleterre. — Italie. — Gênes, Venise, la Sardaigne, le Saint-Père, le roi de Naples, le grand-duc de Toscane. — Succès de Bonaparte. — Projet de débarquement en Angleterre. — Première mission de Malmesbury.
— Le Hanovre.
L'Ami de la patrie (1797-1798). — Caignart et Hesse. — Enthousiasme pour Bonaparte. — Erreurs et fantaisies. — Idées de trahison. — Seconde mission de Malmesbury. — Projet de blocus continental et de descente. — La république cisalpine. — Puissance de l'empereur. — Sécularisations. — Prusse, Portugal, Suisse, Malte, Turquie.
Le Journal des campagnes et des armées et la Correspondance des représentants du peuple (1798). — L'empire germanique. — Les rois de Sardaigne et de Naples.
La Lumière (1798).
Hesse ne pouvait rester tranquille. Il se fit journaliste. Il écrivit dans les gazettes, dans les « papiers publics » et il collabora successivement à Y Ami des lois, kYAmi de lapatrie, au Journal des campagnes et des armées.
L'Ami des lois avait, cinq mille abonnés et il refusait les subventions du gouvernement. Son propriétaire était Sibuet et son directeur, Poullier. Il comptait parmi ses rédac-
teurs Dubois-Crancé, Robert Lindet, Lanthenas, Bouvenay, Audouin, Méhée (1).
Il était très hostile à l'un des cinq Directeurs, Carnot, et à deux ministres, celui de l'intérieur, Bénezech, et celui de la police générale, Cochon, qu'il accusait de favoriser les progrès du royalisme. Mais il soutenait le Directoire dont il insérait les communiqués, et, avec le Directoire, la constitution de Tan III qu'il jugeait bonne et sage. On le disait jacobin ; on le taxait même d'exagération et de terrorisme. Poultier déclarait toutefois que la seule idée d'une atteinte portée à la Constitution le faisait frissonner d'épouvante et lui donnait la fièvre. «Notre sort, assurait-il, estinséparable delà constitution de l'an III; elle nous a sauvés delà royauté et de l'anarchie», et il ajoutait que s'il fallaitpérir avec le Directoire, il périrait avec le Directoire, monterait sur le même bûcher. Il combattit Babeuf et le babouvisme, mais il combattit principalement les « réacteurs », les émigrés et les prêtres réfractaires, ceux qui, selon son expression, voulaient, par des manœuvres infernales, reconstruire'le trône. Après, les élections de l'an IV, il s'écriait que la plupart des nominations avaient été dictées par le prétendant et il s'emportait en menaces : « Monstres altérés du sang des républicains, vous voulez faire le procès à ceux qui ont voté la mort du tyran ; vous voulez notre mort ; vous aurez votre 9 thermidor, misérables royalistes ! » Aussi applaudit-il au coup de force du 18 fructidor. Il était très favorable à Bonaparte qu'il appelait notre Bonaparte ou encore un autre César, et il trouvait que le vainqueur de l'Autriche, le libérateur de l'Italie joignait aux talents militaires la prudence des diplomates les plus adroits. Lorsque Montjoie imprimait dans le Journal général de France que Bonaparte était un dila-
(1) Il avait d'abord été dirigé par Jeanbon Saint-André. Sur ses rapports avec le gouvernement, voir A. Mathiez, Revue hist., janvierfévrier 1903, p. 63.
pidateur, un voleur, un traître qui faisait sa bourse pour devenir roi de Corse, Y Ami des lois s'irritait que le gouvernement souffrit de pareilles « infamies ». Enfin, Y Ami des lois voulait « élever l'édifice du théisme et de la philanthropie », et fonder une morale qui permît aux Français de se passer du catholicisme, du protestantisme et « autres cultes fabriqués par la main des hommes » (1).
Hesse que Dubois-Crancé Gt entrer sans doute à Y Ami des lois, partageait les idées de Poultier et il les défendit. Lui aussi était partisan du Directoire et de la constitution de Tan III. « Mes chers concitoyens, disait-il une fois, abjurez toute haine, toute vengeance; renoncez à l'espoir coupable de la royauté et de l'anarchie ; adoptez de cœur et d'âme la constitution de 1795; ayez pleine conQance dans le Directoire exécutif. » Et à la fin de 1796, il rendait grâces à la politique et au « génie » d'un gouvernement qui méritait l'estime et l'attachement des républicains par la sagesse de ses opérations diplomatiques et par sa digne attitude en face de l'Europe : « Le gouvernement français est plus respecté par les puissances étrangères qu'il ne Test en France, et vos propres ennemis seront les premiers à renoncer à l'espoir de rétablir un roi et à reconnaître pour toujours la République » (2).
Lui aussi prôna les premières victoires de Bonaparte. S'il comparait Moreau à Fabius, il comparait Bonaparte à Scipion l'Africain. 11 exhortait le jeune général à aller de l'avant ; il le voyait déjà pénétrer au cœur de l'Allemagne, envoyer à Paris les clefs de Vienne, conquérir le Capitole, faire le Saint Père prisonnier (3).
(t) Cf. Y Ami des lois, 22 oct. et 5 déc. 1796 ; 4 février, 3 mars, 20 avril, 1 er mai, 2 juillet 1797; Aulard, Réaction therm., III, 22 et 154.
(2) 18 oct. et 25 nov. 1796.
(3) 22 sept, et 9 oct. 1796.
Il traita quelquefois dans Y Ami des lois des sujets militaires et au mois de janvier 1796 ildressait le « tableau comparatif » du sort des soldats avant et après la Révolution. Sous l'ancien régime, disait Hesse, le soldat avait cinq sols par jouret subissait chaque jour sur sa paye une retenue disproportionnée ; il était renfermé dans ses quartiers et gardé à vue ; il faisait l'exercice quatre heures par jour ; il recevait des coups de bâton à discrétion ; il passait parles baguettes ou les courroies ; il était fusillé ou pendu ou renvoyé du corps pour des motifs arbitraires : rarement et par grâce spéciale il obtenait dans sa vieillesse une place aux Invalides ou une pension dans sa province; pas d'espoir d'avancement; quel miracle s'il devenait porte-drapeau ou souslieutenant ! Aujourd'hui, il a par jour deux sols en numéraire et quinze sols en assignats, une livre et demie de pain, une demi-livre de viande, quatre onces de riz ou de légumes secs, et il va prochainement recevoir sa solde entière et ses rations complètes ; il est habillé de pied en cap ; il peut arriver à tous les emplois ; s'il est blessé ou malade, il entre aux Invalides ou à l'hôpital : il a une retraite honorable et suffisante ; plus de coups de bâton, plus de courroies, plus de potence ; la liberté a remplacé l'esclavage. Mais on Ta mécontenté, rebuté ; des chefs perfides, des commissaires infidèles ont prélevé sur sa paye et ses fournitures des retenues criminelles ; ils l'ont privé de tout ; ils voulaient qu'il fût vaincu ou qu'il ne pût profiter de sa victoire. Eh bien, conclut Hesse, qu'il donne l'exemple du courage, de la patience, de la discipline ; qu'il ait confiance dans le gouvernement, qu'il révèle les dilapidations dont il est victime ; la France ne sera sauvée que si l'on fait une guerre à mort aux traîtres et aux fripons de même qu'aux émigrés et aux Autrichiens (1).
(1) Ami des lois, 7 janvier 1796, reproduit dans Y Ami de la patrie, 17 novembre 1797.
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11 proposait de placer dans des maisons spéciales les enfants de troupe ou enfants de corps qui, selon lui, étaient mal élevés dans les régiments et qui manquaient de tout, embarrassaient les équipages, diminuaient les provisions de bouche, Louis XIV, disait Hesse, a créé l'hôtel des Invalides ; Louis XV a créé l'Ecole militaire ; la République créera aux environs de Paris et dans quelques départements des établissements nationaux où seront réunis tous les enfants des militaires en activité de service : 1° ces établissements ne coûteront pas le quart des sommes affectées à la paye des enfants de corps ; 2° les équipages, la discipline, la consommation des vivres y gagneront cent pour cent ; 3° les soldats et les officiers, certains du bonheur de leurs enfants, se battront comme des enragés ; 4° les jeunes élèves recevront une éducation nationale qui les rendra propres à remplir les cadres de Tannée (1).
D'autres fois, Hesse jugeait les événements de la guerre, et, par instants, il se trompa singulièrement dans ses prévisions : il écoutait trop son imagination et n'avait pas le sens rassis. En septembre 1796, il croyait que la Prusse et la Hesse se tourneraient contre l'Autriche et il assurait que l'archiduc Charles, forcé de mettre bas les armes, serait amené à Paris à la barre du Corps législatif (2).
Mais il traitait surtout les questions de politique extérieure. Il avait voyagé ; il connaissait l'Europe et particulièrement l'Allemagne ; il lisait les journaux allemands ; il voulut, dit Poultier, être en diplomatie ce qu'était Saint- Aubin en finances (3) et il publia dans V Ami des lois, le
(1) 24 janvier 1796.
(2) 22 septembre 1796.
(3) Ami de la patrie, 9 janvier 1798. Le Rédacteur a reproduit deux articles de Hesse (n 08 du 29 décembre 1795 et du 30 octobre 1796), Vun relatif au cabinet de Vienne, l'autre au débarquement des Français en Angleterre et au « plan sublime » du comte de Broglie.
plus souvent sous la rubrique a diplomatie », nombre de grands et petits articles sur les puissances étrangères. Tous sont signés C. H. R. G., c'est-à-dire Charles Hesse- Rheinfela général, et ils se terminent par les deux mots latins Fiat lux, « que la lumière soit », quelquefois par les trois mots Fiat lux tandem, « que la lumière soit enfin ». Aussi les contemporains l'appelaient-ils le prince Fiat lux (1).
Dans les derniers mois de 1795 et dans les premiers mois de 1796, avant les éclatantes victoires de Bonaparte, il trace le tableau de l'Europe.
Il peint la c dévorante » maison d'Autriche, son ambition démesurée que la France doit combattre sans relâche, son machiavélisme profond dirigé par des hommes capables, les instruments les plus dociles qui soient et les plus attachés aux intérêts de leur souverain. Ces ministres « ne connaissent sur la terre entière que Dieu, l'empereur et la famille impériale ; aussi n'en approchent-ils qu'avec des génuflexions ; c'est le dernier période de la soumission. » liesse les nomme et les caractérise : Starhemberg, probe et travailleur ; Colloredo, que l'empereur consulte sur toutes les ail aires; Lacy, qui, par l'ordre, la discipline et l'économie qu'il établit dans les armées, a rendu plus de services que s'il avait conquis six provinces ; Lehrbach qui, malgré son caractère altier, est chargé des négociations les plus épineuses ; Cobenzlqui, depuis longtemps, possède le secret du cabinet ; Thugut, le premier ministre in petto, le renard de l'Autriche (2).
11 met en relief l'importance d'une alliance avec la Prusse. Si la France succombe, la Prusse est conquise, et si la
(J) Remarquons qu'il avait déjà terminé par ces mots Fiat lux une lettre du 30 juillet i 793 à Laveaux, Journal de la Montagne, n° 63.
(2) Ami des lois, 22 et 27 déc. 179j ; cf. Ami de la patrie, i9 octobre 1797.
Prusse laisse envahir son territoire, la France court un grand péril. Pour l'instant — en janvier 1796 — le roi de Prusse a une « prépondérance majestueuse » et il peut, de concert avec la France, devenir l'arbitre de l'Europe. Mais il est perdu, s'il sépare sa cause de la nôtre ; dès qu'il sera seul, l'Autriche, qui le caresse aujourd'hui, le dévorera et partagera sa dépouille avec la Russie. Notre journaliste propose de lui envoyer un ambassadeur muni de pleins pouvoirs et qui réunisse au plus haut degré les connaissances diplomatiques et la probité pour faire respecter la République française en se faisant respecter lui-même. A ces considérations plus ou moins justes Hesse mêle des portraits : le roi Frédéric-Guillaume II, faible, passionné pour les femmes, « aveuglé par une secte ridicule » ; le prince Henri, son oncle, ami de la France, mais dépourvu de tout crédit ainsi que Môllendorff ; le duc de Brunswick perdu de réputation ; Kalkreuth et Hohenlohe investis de la confiance qu'ils méritent ; Bischoffswerder, lâche, fripon, traître (1).
Hesse décrit pareillement la situation de l'Allemagne et il conseille à la France d'agir avec résolution dans le sud de l'Empire. On demande s'il est prudent et possible de traiter avec le duc de Wurtemberg. Mais, répond Hesse, l'armée française est à sa porte ; le pays, riche, fertile, vierge, n'a pas souffert de la guerre ; le duc craint une invasion qu'il mérite à plus d'un titre. Qu'il cesse, ainsi que son frère et ses neveux, de servir l'Autriche et la Russie ; qu'il fournisse aux troupes républicaines le blé, le bois, le vin qu'il envoie en Angleterre et en Suisse ; qu'il fasse cause commune avec nous ; sinon, 30.000 gardes nationaux iront vivre à discrétion dans ses états (2).
(1) Ami des lois, o et 6 janvier 1796 ; cf. Ami de la patrie, 31 octobre 1797.
(2) 18 décembre 1795. On sait qu'en juillet 1796 Moreau envahit le
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Même politique à l'égard de Bade. Le margrave Charles- Frédéric a fourni, lui aussi, argent et contingent aux ennemis de la France. Que nos troupes, dit liesse, passent le Rhin à Lauterbourg ; qu'elles s'établissent sur le territoire de Wurtemberg et de Bade, t superbes contrées qui jouissent de la paix depuis longtemps » ; Frédéric ne vécut-il pas durant la guerre de Sept ans aux dépens de la Saxe et de la Bohême (1) ?
11 hait la Russie presque autant que l'Autriche. Il lui reproche une ambition « monstrueuse » et il voudrait que la Suède fit cause commune avec la France, la Turquie, le Danemark et la Prusse pour opposer aux Moscovites une barrière invincible; elle reprendrait ce que la Russie lui a pris ; le Danemark aurait les comtés d'Oldenbourg et de Delmenhorst qui compléteraient le duché de Holstein ; révoque de Lubeck se retirerait en Courlande (2).
Mais l'Angleterre est sa bote noire. Il voit en elle notre ennemi le plus acharné. Elle a provoqué la guerre; elle salarie les puissances étrangères qui, sans elle, ne pourraient, faute d'argent, faire une seule campagne ; elle envahit nos îles et nos colonies; elle entretient l'insurrection de la Vendée ; elle séduit nos fonctionnaires et nos agents. En février 17%, liesse demande que l'armée française débarque en Angleterre et il propose l'organisation d'une Hotte qui comprendrait 130 vaisseaux, 50 français, 50 espagnols, 30 hollandais, et qui protégerait la descente des troupes. Les Anglais, écrit-il, ne seront vaincus que dans Londres. Il faut engager contre eux une guerre à mort. 11 faut ne poser les armes que lorsqu'ils auront rendu la
Wurtemberg, qui dut acheter la paix au prix de huit millions de francs et de ses territoires transrhénans.
(1)16 février 1796 (Réflexions sur la diùte de Ratisbonne).
(2) ;> mai 1796.
Corse à la France, Gibraltar à PEspagiie, le Cap, Batavia et Trinquemale à la Hollande (1).
Les plans de Hesse sont très étendus. Il souhaite — en décembre 1795 — que la France et l'Espagne, son alliée, possèdent la Méditerranée et le commerce exclusif de cette mer, et il conseille d'avoir à Toulon 25 vaisseaux de ligne toujours prêts et des frégates et des brûlots en proportion, d'autoriser les armateurs à couvrir la Méditerranée de bricks, de corvettes, de sloops et de tartanes. Les ports de l'Espagne offrent aux navires un refuge assuré ; ceux d'Italie sont à notre discrétion ; ceux de l'Archipel, de l'Egypte, de la Barbarie nous fournissent des vivres de tout genre. L'amitié de la Porte nous obtiendra la libre navigation de la Mer Noire. Nous trafiquerons avec la Perse, nous ferons un négoce immense avec la Pologne et la Russie par le Dniester et le Dnieper. Mais il faut envoyer à Smyrne et à Alep, au Caire, à Tripoli, à Tunis, à Alger des consuls intelligents et à Constantinople un ambassadeur qui ait la confiance du Divan, qui dispose d'un grand crédit pécuniaire et qui reçoive de France des armes de toute espèce et des officiers de toute sorte chargés d'organiser l'armée turque (2).
On est à la veille de la décisive campagne de Bonaparte, et Hesse consacre une attention particulière à l'Italie, aux républiques de Gênes, de Venise et au roi de Sardaigne, au duc de Parme, au pape, au roi de Naples et au grand-duc de Toscane.
Il voudrait mettre un terme à l'inconstance perpétuelle des Génois qui ne connaissent d'autre principe et d'autre règle que de se ranger du côté du plus fort. Que leur Sénat se prononce, et qu'il dise nettement quelle alliance il pré-
(i) 31 janvier et M février 1796. (2) 12 décembre 1795.
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fère, celle des Autrichiens ou celle de la République française, et, s'il accepte notre protection, qu'il nous cède Savone et ses dépendances (1).
Venise, déchue, défaillante, ne peut rien oser et elle a tout à craindre ; elle reste immobile, elle se soutient par des négociations et par sa nullité. 11 faut, remarque liesse, lui éviter le sort de la Pologne, et lui rendre sa splendeur pour qu'elle ne tombe pas dans les mains de l'Autriche qui désire devenir une puissance maritime. Que Venise augmente donc son armée et sa marine ; qu'elle enjoigne au prétendant et à tous les émigrés de quitter Vérone et son territoire sous huit jours ; qu'elle accorde à la France l'entrée de ses ports et entrepôts ; qu'elle ait à Paris un ambassadeur instruit et philosophe qui n'imite pas Carletti ; qu'elle s'unisse au roi de Sardaigne lorsqu'il abandonnera la coalition (2).
On ne doit pas, pense Hesse, «: anéantir » le roi de Sardaigne. La France s'accroîtra sans doute à ses dépens ; elle conservera la Savoie, le comté de Nice, Finale ainsi que Monaco ; elle mettra garnison dans Savone et Gènes, elle reprendra la Corse et, pour compléter sa suprématie dans le Levant, elle exigera la Sardaigne. En revanche, le roi recevra le Milanais et toute la Lombardie autrichienne, afin d'être l'éternel allié de la France et l'a inexpugnable » adversaire de l'Autriche.
De même, il faut agrandir le duché de Parme. Le prince régnant appartient à la maison d'Espagne ; il s'arrondira, il aura Modène, Reggio et Lucques (3).
Le Saint-Père, dit Hesse, aurait dû pendant la Révolution se contenter modestement d'invoquer le Tout-Puissant <c aux miracles duquel il ne croit pas plus que moi ». Au
(i) 12 et 13 décembre 1795.
(2) 22 et 23 janvier, 17 mars 1796.
(3) 13 janvier 1796.
contraire, il a donné asile aux tantes du]tyran, à l'abbé Maury, à la noblesse fugitive ; il a « toléré|l'assassinat de Bassville et des Français patriotes » ; il a « influencé par le fanatisme religieux tout le clergé de France et les puissances catholiques » ; il a fait plus de mal à la France qu'une armée de cent mille hommes. Puisqu'il s'obstine à s'entendre avec les Anglais et les émigrés, la République n'a qu'à autoriser les commerçants et les armateurs à courir la Méditerranée et à mettre à contribution, comme font les flibustiers, les côtes de l'Etat pontifical (1).
Le roi de Naples, dominé par sa femme, sœur de Marie- Antoinette et de Joseph II, ne connaît que les intérêts du cabinet autrichien, et son premier ministre, Acton, est un des plus cruels ennemis de la France. 11 faut, de concert avec le roi d'Espagne, peser sur ce monarque. Qu'il secoue le joug de l'Autriche ; qu'il engage la reine à se borner aux soins de son ménage et à l'éducation de ses enfants ; qu'il congédie Acton, « auteur de tous les maux » ; qu il s'unisse à la France, à l'Espagne, à la Sardaigne : « Roi de Naples, si vous persistez dans votre alliance monstrueuse avec l'Angleterre et l'Autriche, un jour viendra peut-être où la République française, d'accord avec l'Espagne, enverra une flotte devant Naples, et le commandant, ainsi que l'amiral Byng, la montre à la main, vous imposera des lois rigoureuses ; vous regretterez alors, mais trop tard, de n'avoir pas changé de système et de conduite (2) ! »
Reste le grand-duc de Toscane qui, en février 1795, avait fait avec la France un traité de paix et d'amitié. Son ministre à Paris était Carletti, dont Barras a raillé la fatuité politique, un de ces diplomates de l'an III, intrigants etar-
(1) Ami des lois, 17 et 26 mars 1796; reproduit en partie dans l'Ami de la patrie, 17 octobre 1797 et 5 janvier 1798.
(2) Ami des lois, 25 février 1796, reproduit dans VAmi de la patrie, 17 janvier 1798.
tificieux, légers néanmoins et indiscrets, qui flattaient le gouvernement français tout en complotant contre lui. Dans un article du 8 décembre Hesse attaque rudement Carletti et le grand-duc. Il déclare que la Toscane est une province autrichienne et Carletti, « l'ambassadeur secret de l'empereur » et il propose de renvoyer à Livourne cet homme qui s'introduit et se montre partout : que Carletti, dit Hesse, aille à Livourne « donner aux émigrés et aux ennemis de la république les paroles de paix et de consolation dont il est capable ». Quelques jours après Carletti commit une maladresse insolente ; il exprima le désir de rendre ses devoirs à la fille de Louis XVI ; le Directoire suspendit toute relation avec lui et le grand-duc le remplaça par Corsini.
Mais Hesse ne cessa de recommander la défiance contre la Toscane. Le grand-duc se disait notre allié et il n'allait pas de Florence à Pise ou à Livourne sans l'assentiment de Thugut ; la France, écrivait Hesse, devait signifier à Corsini que le grand-duc était le frère et l'héritier direct de notre plus cruel ennemi ; que, si l'empereur continuait la guerre, nos amiraux iraient incendier Livourne et nos généraux, saisir la Galerie de Florence pour la transporter au Muséum. Mais pourquoi perdre le temps en pourparlers ? Que Pichegru et Jourdan restent sur la défensive afin de couper et de mettre entre deux feux l'armée autrichienne, si elle s'engage au delà du Rhin ; que Kellermann et Schérer obligent le roi de Sardaigne à traiter, occupent le Milanais, la Lombardie, le Mantouan, et marchent subitement sur Florence pendant que notre flotte entre dans le port aristocratique de Livourne ; c'est à Florence et à Livourne que se décidera la paix.
Ce projet d'attaque contre la Toscane date du mois de janvier 1796. Au milieu de mars Hesse développe le même plan. Il sait, dit-il, que quatorze vaisseaux de ligae anglais sont à Livourne et deux autres à La Spezia. Pourquoi ne
pas montrer à nos alliés prétendus, au grand-duc de Toscane et à la république de Gènes, l'inconvénient de donner asile et refuge à la flotte anglaise et de « se coaliser avec Pitt ?» Quel moyen infaillible de restaurer nos finances ! « Faire une visite » au grand-duc, mettre garnison à Gênes, à Savone, à La Spezia, emprunter cent cinquante millions aux Toscans et aux Génois, a voilà les plus sûrs garants de leur amitié pour nous (1) ».
Vinrent les succès de Bonaparte. A la fin du mois d'avril 1796, le journaliste Hesse prévoit la prochaine reconquête de la Corse. Les habitants, lit-on dans un de ses articles, secoueront le joug des Anglais comme ils ont secoué le joug des Génois, mais le gouvernement français devra seconder leurs efforts et « leur tendre les bras comme à des frères et à des concitoyens (2) »
De nouveau, il expose ses idées sur le Piémont et la Sardaigne. Le roi Victor-Amédée, dit Hesse, a remis au général Bonaparte toutes ses places de guerre, il demande la paix et il offre de joindre son armée à la nôtre pour combattre l'ennemi commun. Voilà l'instant d'acquérir un allié sincère en Italie. Que la France lui garantisse le Milanais et la Lombardie, qu'en échange elle obtienne de lui la Sardaigne. La possession de celte grande île assure non seulement notre domination en Corse, mais la prospérité de notre commerce, la sécurité de notre marine et l'abondance des grains dans nos provinces méridionales (3).
Il n'en veut pas à Venise de ses armements et de l'appui qu'elle prête à l'Autriche. Dans un article du 7 septembre il reconnaît que les Vénitiens ont trahi la France et, de concert avec Wurmser, préparé la ruine de nos troupes. C'est
(1) Ami des lois, 8 décembre 1793 (Barras, Mém. t II, 18, 41) ; Sorel, L'Europe et la Rév., IV, 298), 16 et 19 janvier, 15 mars 1796.
(2) 24 avril 4796.
(3) 16 mai 1796.
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pourquoi il désire que Bonaparte marche sur Venise et punisse les coupables, c'est-à-dire les aristocrates. Mais il souhaite que le général rende la liberté au peuple vénitien qui sera tenu d'organiser une armée et une flotte, que la République Sérénissime recouvre à la paix ce qu'elle a perdu, notamment Trieste et Fiume : « 11 est de la dignité française de combattre l'ingratitude par le bienfait et Tinjustice par la générosité. »(1)
La paix ne devait pas être signée de si tôt. H esse la croyait prochaine, et il disait dès le mois d'août : « Avant un mois nous l'aurons ; les ambassadeurs sont en route, quelques-uns sont arrivés, et l'immortel Bonaparte terminera le procès. » Il fit derechef aux lecteurs de Y Ami des lois un cours sur l'Allemagne. Comme la plupart des Français, il pensait que Jourdan allait donner la main à Moreau, écraser l'archiduc Charles et pousser sur Vienne en môme temps que Bonaparte. Il décidait du sort des états, de la Saxe, de la Bavière. Les armées françaises forceraient l'électeur de Saxe à renoncer pour toujours à l'alliance autrichienne et le gouvernement lui ferait payer amplement et dans une juste proportion les frais de la guerre. L'électeur de Bavière serait traité plus doucement, mais on n'oublierait pas qu'il avait refusé de supprimer les moines et Hesse rappelait que ce prince perdait son temps avec ses maîtresses, ses bâtards et sa musique, qu'il dépensait absurdement des millions pour fonder une nouvelle pépinière des chevaliers de Malte, qu'il aurait dû s'unir en 1778 au grand Frédéric pour obtenir à la paix de Teschen l'archevêché de Salzbourget Tévèché de Freising qui auraient augmenté ses rentes annuelles de quatre millions,qu'il « préférait sesplaisirs et la messe aux véritables intérêts du peuple bavarois (2) ».
(1) 7 septembre 1796.
(2) Ami des lois, 19 août 1796; 2 septembre 1796 (Cf. 20 mai 1797 et Ami de la patrie, 12 janvier 1798).
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Mais il revenait toujours à la « perfide Albion » et prêchait la guerre acharnée contre les Anglais s'ils refusaient de restituer leurs conquêtes et d'abandonner tous les points militaires qu'ils avaient pris par trahison et qui leur assuraient l'empire des mers. Il proposait, en octobre 1796, de faire une expédition en Irlande, de soulever cet infortuné pays que l'Angleterre opprimait et qui payait tout, jusqu'à l'air respirable. Oui, la France devait dire aux Irlandais : « Avant que de percevoir un sou pour vous, vos enfants et vos fermiers, vous êtes forcés de payer cinquante millions par an au fisc royal ; eh bien, braves Irlandais, nous allons venir à votre secours et vous ne paierez plus rien », et, ajoutait Hesse, « cet argument, accompagné du droit canon, serait sans réplique ». 11 affirmait de nouveau qu'on ne vaincrait les Anglais que dans Londres même, et, selon lui, la descente aurait lieu soit à l'anglaise soit à la française. Si c'était à l'anglaise, il faudrait commettre les horreurs que les agents de Pitt avaient commises en Vendée, en Belgique et à Toulon. Si c'était à la française, il faudrait user de générosité, annoncer aux Anglais que les Français venaient en frères et en amis leur rendre leur vraie liberté ; renforcée de tous les mécontents, l'armée républicaine marcherait sur Londres, elle arrêterait le roi et les ministres, çlle saisirait les caisses publiques, elle enverrait en France les vaisseaux, démolirait les places, désarmerait les ports. Hesse ne jugeait pas les difficultés de l'entreprise insurmontables. N'y avait-il pas eu jusqu'en 1796 vingt cinq descentes, grandes et petites, en Angleterre? 11 les énumérait rapidement, et il prétendait que la plupart n'avaient échoué qu'à la suite de mauvaises manœuvres et à cause de la faiblesse de l'envahisseur. Lui aussi avait son plan de débarquement, et ce plan, c'était celui que le comte de Broglie exposait à Louis XV. « Nous invitons le Directoire, disait Hesse, à se faire mettre sous les yeux les
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cartes et le plan sublime du comte de Broglie (1) ». La mission de Malmesbury qui venait à Paris traiter de la paix, ne lui semblait pas sincère. Dans un article du 17 novembre 179G, il déclara que Malmesbury voulait la guerre, que sans la guerre le ministère anglais serait perdu, et il engageait le Directoire à presser ses armements et à « accabler l'envoyé carthaginois de sa politesse et surtout de sa surveillance ». Selon H esse, Malmesbury avait ordre de <• pervertir l'opinion publique », de « calculer nos ressources », d' « organiser la nomination d'un nouveau tiers favorable à ses projets. » Malmesbury demanda le statu quo avant la guerre, l'abandon de la Belgique, de la Hollande et de l'Italie, la restitution des biens séquestrés. « Tout ce que j'ai prédit, écrivait Hesse dans un article du 27 décembre, s'est effectué. Qu'aurait-on proposé si les Français avaient été vaincus ? L'ambassade de Malmesbury n'a été qu'un prétexte pour paralyser nos armements maritimes et préparer la guerre civile en France. » Rendre l'Italie, disait encore Hesse, c'était donner à la maison d'Autriche l'influence sur vingt-trois millions d'âmes ; rendre la Savoie, c'était remplir les vues politiques du cabinet de Vienne ; rendre la Belgique, c'était déshonorer la Révolution ; renoncer à la Hollande, c'était se priver d'un allié puissant ; restituer les biens séquestrés, c'était annuler la vente des biens nationaux et assurer le retour des émigrés et l'avènement d'un Capet. Il fallait donc — et telles furent les conclusions de Hesse dans un article du 4 janvier 1791 — garder la Belgique ; « adopter » la Hollande, anéantir ainsi par la possession de la côte d'Ostende à Hambourg le commerce de l'Angleterre en Allemagne. Il
(1)25 sept., 17 et 18 octobre 1796 (Cf. Ami de la patrie, 13 et 14 novembre 1797), 5 novembre 1796 ; cf. sur ce point l'ouvrage remarquable du chef d'escadron Desbrière, Projets et tentatives de débarquement aux Iles Britanniques.
IIESSE JOURNALISTE . 289
fallait s'unir à la Turquie et au tsar, protéger la Suède et le Danemark, offrir des « arrondissements » en Allemagne aux véritables amis de la France, obtenir que le roi de Prusse fit cause commune avec nous pour tirer des coups de canon à l'archiduc surnommé l'Invincible : une paix honorable, solide, et non une paix plâtrée, résulterait de ces sages combinaisons (1),
Hesse approuvait donc la politique extérieure du gouvernement. Mais il ne pouvait comprendre la conduite du Directoire envers George III. Ce souverain, à la fois électeur de Hanovre et roi d'Angleterre, était neutre comme électeur (2) et notre adversaire acharné comme roi. « L'électeur de Hanovre, disait Hesse, a trouvé le secret de devenir l'ami des Français pendant que le roi d'Angleterre leur fait une guerre à outrance. » Et il demandait que la République se saisît de Télectorat : on ôterait de la sorte au ministère anglais son influence dans l'Empire et au roi une liste civile de plusieurs millions ainsi qu'un militaire considérable* Un négociant prussien, de passage à Paris, répondit à ces articles de Hesse sur le Hanovre. Il y a, écrivait ce commerçant, des ménagements qui tournent au profit de qui les emploie ; la France avait assez d'ennemis sur les bras et elle faisait bien, pour contenir l'Angleterre, de neutraliser le pays de Hanovre et de le donner comme en gage à ses alliés. Le Hanovre ne touchait-il pas à la Prusse? Si l'Angleterre insultait le pavillon prussien, l'électorat serait mis aussitôt à contribution ; il garantissait par conséquent la sûreté de la navigation prussienne.
La réponse du négociant prussien parut dans le numéro du 29 mai 1797, et Poultier engagea Hesse à réfuter ces raisons qui lui paraissaient assez fondées. Hesse fut blessé du
(1) 17 novembre et 27 décembre i796, 4 janvier 1797.
(2) Depuis la convention du 17 mai 4795, qui neutralisait tous les Etats situés au nord de la ligne du Main.
procédé de Poultier. 11 quitta Y Ami des lois pour collaborer à Y Ami de la patrie et ce fut dans Y Ami de la patrie qu'il répliqua au négociant prussien. S'emparer sur le champ du Hanovre, répétait-il, c'était porter un coup mortel à la liste civile de Pitt, anéantir l'influence de l'Angleterre en Allemagne et son commerce de terre, consolider irrévocablement l'indépendance de la République batave. 11 persista dans son opinion. Jusqu'au bout de sa carrière de journaliste, il soutint qu'il fallait entrer à main armée dans le Hanovre, séquestrer les revenus du roi d'Angleterre, lui enlever ainsi douze millions de rentes, quinze mille hommes de troupes, son influence en Empire. ses communications avec Hambourg; la France ne garderait pas Pélectorat, elle le remettrait un jour au roi de Prusse, mais elle ne devait pas souffrir qu'il appartînt au roi d'Angleterre (1).
L'Ami de la patrie avait pour imprimeur et directeur Coësnon-Pellerin qui se vantait d'avoir perdu, au service de la Révolution, une fortune honorablement acquise (2). Ses principaux rédacteurs étaient Arsenne Thiébaut et surtout Caignart.
(i) Ami des lois, 10 septembre 1796, 25 et 29 mai 1797 ; Ami de la patrie, 31 mai et 1 er novembre 1797 ; Correspondance des représentants du peuple, n os 42 et 47. En fructidor an IV, août 1796, il avait écrit au ministre Delacroix qu'il fallait donner le Hanovre ou bien au roi de Prusse et au landgrave de Hesse-Cassel, alliés et parents du roi George — « mais les rois et les princes n'ont point de parents, et ils feraient au besoin la guerre à Dieu et à ses saints » — ou bien au duc de Brunswick qui deviendrait un ami sûr et renoncerait au cousin George, « comme Henri IV qui a quitté le prône pour la messe royale », ou bien au prince d'Orange dont la femme avait toute influence sur le ministère prussien.
(2) Ami de la patrie, 9 juin 1798.
HESSE JOURNALISTE 29l
Arsenne Thiébaut glorifiait ceux qu'il nommait des hommes énergiques, les jacobins, les terroristes, et il déclara que le 18 fructidor avait c< arraché la France aux griffes des vautours (1) ».
Caignart avait plus de réputation que Thiébaut, plus de verve, plus d'ardeur révolutionnaire. Il approuvait la morale religieuse des théophilantrophes et voyait volontiers « des cours de raison humaine s'ouvrir à côté des temples des préjugés gothiques ». Il ne cessait d'encourager le Directoire à lutter contre les «réacteurs », contre la c< faction de Clichy qui opprimait le corps législatif ». On devait, disait-il, « extirper le chancre royal qui rongeait l'intérieur de la République », et il jurait que le peuple écraserait les monarchistes, que les hommes libres ne souffriraient pas que Paris devint comme Marseille une sentine de carnage ; il appelait les armées au secours de la patrie et demandait leur aide pour « anéantir les valets des Bourbons ». Il applaudit de tout cœur au 18 fructidor qui « renversait en un jour les batteries du royalisme », et il assurait que la victoire remportée à Paris sur les satellites des rois était l'œuvre de l'armée d'Italie, l'œuvre d'Augereau et de Bonaparte. Il trouvait à Augereau l'énergie de Brutus et à Bonaparte un génie vaste et un républicanisme inflexible qui le rendaient digne des premiers postes. Il voulait que Bonaparte ou Bonapax, comme certains le nommaient depuis Léoben, reçût les honneurs du triomphe et que les journalistes qui l'avaient injurié, fussent obligés de le suivre à pied en lisant à haute voix leurs articles diffamatoires (2).
Il connaissait Hesse. Il avait cité plusieurs fois les articles que le ci-devant prince insérait dans Y Ami des lois. Lors-
(1) 18 et 19 janvier 1798.
(2) 12 mars, 3 mai, 26 juin, 8, 9 et 29 juillet, 6 août, 9 septembre 1797.
CHARLES DE UESSE
qu'il sut la défaite que la flotte anglaise avait infligée au cap Saint- Vincent à l'amiral Cordova, il rappela que Fiat Lux avait, dans un « morceau diplomatique » de l'Ami des lois, trois mois à l'avance., prévu et annoncé le désastre : n'y avait-il pas sur les vaisseaux espagnols un comte d'Arablimont et des émigrés de haut parage? Il reproduisit un article de Fiat Lux conseillant de conquérir le Portugal et de le réunir à l'Espagne, d'enrichir ainsi le trésor national de plusieurs millions et de porter un coup mortel au cabinet et à la banque de Londres. 11 donna les réflexions que Fiat Lux avait publiées dans VAmi des lois sur la Sardaigne et l'île de Malte, sur l'ambassade de Malmesbury, et il jugeait que c< le Fiat Lux avait été véridique dans sa prophétie (1) »* Hesse entra donc aisément à VAmi de la pairie. Il partageait toutes les idées de Caignart. De même que Caignart,. il inclinait vers la théophilanthropie et il disait qu'elle « remplacerait le pape qui était parti avec sa religion dans la poche ». De même que Caignart, il attaqua les élections de Tan V, critiqua le nouveau tiers qu'il nommait le tiers à l'anglaise, et il affirmait à l'avance que la guerre civile n'éclaterait pas : « Le Directoire n'a qu'un seul mot à dire ; les émigrés, les royalistes et les prêtres réfractaires disparaîtront comme des ombres chinoises. Les armées ont fondé la République française ; les armées sauront également la maintenir envers et contre tous ». De même que Caignart,. il glorifia la « journée immortelle » du 18 fructidor et il s'élevait avec violence contre les monarchistes qui voulaient « tuer le républicanisme » et qui demandaient la paix soit pour laisser aux ennemis le temps de respirer et de faire à la France une guerre plus acharnée que jamais, soit pour restaurer le roi constitutionnel de 1791. « Les insensés, s'écriait Hesse, ils ne voient pas que ce roi consti-
(1) 5 et 25 avril, 13 et 15 mai, 27 juin 1797.
tutionnel serait au bout de six mois plus despote, plus sanguinaire que Louis XI ; il serait toujours accompagné d'un Tristan ! » De même que Caignart, il vanta Bonaparte, Bonaparte V Italique, l'immortel Bonaparte qui renversait en Italie le a système féodal et usurpateur de la maison d'Autriche », ce Bonaparte qui justifiait la prédiction de Jean- Jacques Rousseau, que l'île de Corse devait un jour étonner le monde. Il le blâma vivement de céder Venise à l'Autriche. Bonaparte, écrivait-il, « est parvenu à ce degré de gloire où on ne peut plus gagner, mais où Ton peut tout perdre en un jour comme Pichegru ». Et Bonaparte consentait à cette paix avilissante ! Il n'avait pas laissé la plume à Clarke, cet Irlandais, cet ancien secrétaire du duc d'Orléans ! « Quoi, Bonaparte, après avoir créé la République cisalpine d'une main, vous la renversez de l'autre ! Bonaparte, votre honneur et votre gloire ne vous appartiennent plus, ils sont devenus le patrimoine de tout bon Français, vous êtes incapable de transiger avec les principes et si vous ne pouvez faire le bien de votre patrie, retirezvous comme Cincinnatus ; votre retraite sera immortelle aux yeux de l'Europe ! » Mais il se radoucit. Les Vénitiens avaient eu bassesse, lâcheté, perfidie, et si Bonaparte les avait sacrifiés, ils devaient n'accuser qu'eux-mêmes. N'auraient-ils pas coupé le chemin aux Français en cas de malheur, et n'avaient-ils pas commis le « massacre effroyable des hôpitaux ? » Hesse voyait dans Bonaparte l'homme prédestiné qui ferait expier aux Anglais tous leurs forfaits, le Scipion qui dompterait la moderne Carthage; «la paix générale, assurait-il, sera dictée à Londres par le vainqueur de l'Italie », et il était persuadé que si le roi de Prusse s'avisait de déclarer la guerre à la France, Bonaparte « le mangerait dans une campagne (1) ».
(t) 9 juillet, 29 août, 24 et 28 septembre, 2 et 19 oct., 27 et 28 décembre 1797, 6 et 16 janvier, 13 février et 5 avril 1798. ,
294 CIIARLES DE 1IESSE
Il reproduisit souvent dans Y Ami de la patrie les articles qu'il avait donnés à Y Ami des lois. « Ceux, disait Poultier, qui voudront lire les articles que Charles Hesse imprime chaque jour, les trouveront dans nos numéros de Tannée dernière ». liesse répondit que nombre de ses articles n'avaient jamais paru dans Y Ami des lois et que les autres avaient subi des changements ou offraient des conclusions différentes exigées par les circonstances du moment et par les événements qui s'étaient passés depuis. Mais Poultier lui reprochait avec raison de se répéter (1).
Comme toujours, il donna dans Terreur et l'exagération. 11 remaniait à sa fantaisie la carte de l'Europe. 11 envoyait, à la fin de 1797, Augereau en Portugal et Masséna dans le Hanovre. Il promettait aux Danois, s'ils avaient !e courage de fermer le Sund à la flotte britannique, la ville de Hambourg ainsi que les pays d'Oldenbourg et de Delmenhorst. Il s'imaginait que l'Ecosse n'attendait qu'un instant favorable pour secouer le joug des Anglais (2). »
11 proposait de soulever contre Pitt les équipages de la flotte. Que de Maltais, que d'étrangers, Danois, Suédois, Allemands, Portugais, Italiens dans ces équipages ! Qu'on les invite à faire leur devoir d'hommes et de citoyens et non « de botes brutes stipendiées ». Quel coup terrible pour la marine de la Grande-Bretagne (3) !
Il appelait l'Allemagne à la liberté. Selon lui, les Allemands commençaient à s'apercevoir qu'ils étaient de chair et d'os de même que leurs souverains, qu'ils avaient des désirs et des besoins de môme que leurs « doux maîtres », qu'ils pourraient, en se servant de leurs bras et de leurs jambes, remettre en son lieu et place le prince qui sacrifie toujours les intérêts de ses sujets aux intérêts de sa famille»
(1)9 janvier 1798 ; cf. le n° 875 de Y Ami des lois. (2) 22 novembre et 2 décembre 1797.
(3)7 mars 4798.
et Hesse assurait que ces braves gens, fatigués d'être traités comme des animaux qu'on mène à la boucherie, comprenant la dignité de l'homme, éclairés d'ailleurs par le sublime exemple de la France et de l'Italie, allaient se soulever enfin. « Ils seront plus forts, ajoutait Hesse, que le royal porte-coton qui les gouverne et qui lui-même, ainsi qu'eux, est l'esclave très humble de leurs ministres vendus à Mgr Pitt qui, en définitive, est le roi de l'Europe ; ils briseront avec indignation le sceptre de fer qui les envoie chaque jour à la mort et proclameront avec enthousiasme la liberté et l'égalité. Gare le moment, si on les provoque ! (1). »
Il comparait le royaume de Naples et la Sicile au Vésuve et à l'Etna, affirmait que Y « explosion républicaine » était inévitable dans les deux pays et serait aussi funeste au roi et à sa famille qu'aux deux villes d'Herculanum et de Catane (2).
11 prétendait que Paul 1 er ne convoitait Malte que pour se saisir de l'Egypte dont Catherine II n'avait osé s'emparer après l'incendie de la flotte turque (3).
C'était toujours l'homme méfiant et soupçonneux de 1792 et de 1793. Il accusait après le 18 fructidor Carnot, Barthélémy, Pichegru et Mathieu Dumas d'avoir conçu un vaste plan machiavélique, un perfide et profond système qui consistait à miner le gouvernement, à décourager les alliés de la France, à détruire le commerce et les finances, à paralyser la marine. Il conseillait au ministre de purger la flotte de tous les royalistes qui l'infectaient, et il demande, au commencement de 1798, que dans tous les ports tout homme inconnu ou suspect soit mis en état d'arrestation, que trois fois par jour les vaisseaux, les arsenaux et
(1)9 juillet 1797.
(2) 24 février 1798.
(3) 24 février et !•' mars 1798.
296 CHAULES DE HESSE
les magasins de toute espèce soient inspectés avec attention, que la qualité des poudres et dos munitions de guerre soit vérifiée dans le plus court délai. On manque, dit-il, de capitaines et d'ofliciers supérieurs ; on est forcé d'employer des « serviteurs de Capet » qui n'ont pas donné des gages certains à la Révolution; soit, mais que deux républicains avérés accompagnent chacun d'eux pour le punir, s'il trahit ! (1).
Il dénonçait M. et M ma de Staël. L'ambassadeur de Suède, disait-il, avait toujours manifesté son éloignement pour le gouvernement républicain, avait eu jadis, entre autres conseillers et amis particuliers, les ennemis les plus acharnés de la France, Fersen, si connu dans l'histoire, Saint- Priest, le ministre de Louis XVI qui trouvait en Suède asile et protection, Simolin, le diplomate russe qui proférait à son départ de Paris des menaces semblables à celles de Bouille, Grimm qui correspondait assidûment avec la tsarine. Quant à Al mo de Staël, c'était une des femmes les plus intrigantes de l'Europe ; elle avait des liaisons avec les émigrés, Narbonne, Lametlr, Montmorency ; elle « ne respirait, comme son illustre père, que vengeance et royauté ». Hesse engageait la dame à regagner Coppet. 11 est vrai, ajoutait-il méchamment, que « c'est une femme universelle ; elle appartient à tout le monde ; tantôt elle est en Suisse, tantôt chez les émigrés, tantôt en Suède, et presque toujours en France (2) ».
Il ne voyait partout que trahison. Une fois, très légèrement, sur un faux bruit, il déclara que le roi de Prusse et le landgrave de Hesse tenaient une conduite ambiguë, qu'ils négociaient avec Pitt et trahissaient la France, que cette alliance paraîtrait au grand jour lorsque l'armée, dite
(t) 24 septembre 1797, 30 janvier et 8 février 1798. (2) 14 septembre et 30 décembre 1797, 10 janvier 1798.
armée d'Angleterre, serait rassemblée sur les côtes, qu'une « coalition du nord » était déjà conclue et ratifiée. Poultier saisit l'occasion de donner à Hesse une sévère leçon. « Charles de Hesse, dit-il, nous annonce que la cour de Berlin nous trahit depuis dix-huit mois. Le Directoire est un peu plus instruit que le cher prince qui n'écoute dans son système diplomatique que ses préventions et ses haines particulières. 11 veut également nous persuader que le landgrave de Hesse nous trompe ; ce qui est impossible parce qu'il est de l'intérêt du landgrave, et de son grand intérêt, de ne pas le faire. Toute la politique des rois se réduit à ces deux mots : leur intérêt, et c'est ce qui doit rassurer le prince Charles de Hesse sur les intentions du landgrave et sur celles du roi de Prusse (1) ».
Même dans le passé, même dans les actes de l'ancien régime dont il évoquait le souvenir, il ne trouvait que traîtrise. Il assurait, par exemple, que d'Orvilliers aurait pu, en 1778, incendier la flotte anglaise rentrée honteusement dans ses ports « sans la perfidie de la cour et la trahison de certains individus qui spéculaient déjà à cette époque sur une révolution future ». Selon lui, depuis le mariage de Marie-Antoinette, la perte de la France avait été préparée avec méthode par le cabinet autrichien. Le roi, mené, circonvenu par Maurepas et par les « courtisans salariés de Vienne » , ne faisait que boire, que forger des serrures, que « signer aveuglément le malheur des Français, l'abandon de ses alliés, la décadence de son royaume». C'était Marie-Antoinette qui disposait de tout ; elle plaçait à Strasbourg le maréchal de Stainville avec le baron de Wurmser et le baron de Klinglin, à Metz le marquis de Bouille avec le comte de Damas, à Valenciennes le comte d'Esterhazy avec le prince de Lambesc et Frimont, à
(1) 30 janvier et 4 février 1798 ; Ami des lois, 13 février 1798.
Marseille le marquis de Caraman avec le marquis de Miran. Hesse prétend même que chaque semaine deux | convois d'or et d'argent, accompagnés de hussards et de dragons, étaient conduits par Pdronne et Valenciennes, par Montmirail et Metz, par Nancy et Strasbourg, par Soissons et Rocroy à la frontière et de là sans délai à Bruxelles, à Luxembourg, à Philippsbourg, à Chimay sous l'escorte de détachements autrichiens, que des grains, des vivres de toute espèce étaient expédiés du Havre à Hambourg et de là en Autriche, que le blé entassé de jour sur le port de Marseille était la nuit embarqué précipitamment pour Trieste et Livourne, qu'en mai 1789, le prince de Reuss et le prince Ferdinand de Wurtemberg, généraux autrichiens, se trouvaient à Marseille pour diriger cette opération. « Et tout cela était donné gratis ! C'est avec notre numéraire et nos grains que Joseph II a fait pendant trois ans la guerre à la Porte Ottomane, et nous a pour toujours aliéné le cœur des Musulmans. Louis XVI trahissait ! » (1)
Il y a pourtant dans les arlicles que Hesse inséra dans l'Ami de la patrie des passages qui méritent d'être cités ou résumés.
Comme toujours, il est l'ennemi de Pitt et de l'Angleterre. Lorsque Malmesbury vint pour la seconde fois négocier la paix, Hesse proposa de fermer à l'Angleterre tous les ports de l'Océan et de la Méditerranée, de mettre la Corse en état de défense, de prendre la Sardaigne, de conquérir Gibraltar et le Portugal pour les donner à l'Espagne, d'armer des corsaires qui, par la rapidité de leur marche, auraient sur les vaisseaux anglais «se le même avantage que l'hirondelle sur l'oiseau de proie », de ruiner le commerce britannique par des captures journalières. Il protesta contre les conditions que Malmesbury avait posées dans les con-
(i) 2 octobre et 12 novembre 1797.
férences de Lille. Le sine qua non de Malmesbury était la restitution de toutes les conquêtes, la cession du Cap et la franchise d'Ostende. Mais, disait Hesse, ces deux dernières clauses ne sont-elles pas inacceptables? Céder le Cap, c'est compromettre Batavia et toutes les richesses de la Hollande; c'est nous priver d'une relâche indispensable dans les mers du Sud ; c'est dire aux Anglais : « emparez-vous des îles de France et de Bourbon à la première occasion, car nous ne pourrons plus les défendre » ; c'est paralyser le commerce de la France et doubler, tripler celui de l'Angleterre ; c'est rétablir un péage universel britannique et une inquisition pire que celle de Goa pour nos vaisseaux marchands ; c'est perdre la confiance des rois et princes de l'Inde et inspirer le mépris du drapeau tricolore : « Talleyrand-Périgord, s'écrie Hesse, vous êtes déshonoré à jamais si vous accordez cet article, et vous avez trop d'esprit et de connaissances pour n'en pas sentir la conséquence ! » Quant à la franchise d'Ostende, ajoutait Hesse, sommes-nous sous le règne avilissant de Louis XV ? Irons-nous proposer à l'Angleterre la franchise de Plymouth ? Non. Ostende ne doit pas être port franc ; que ce port soit ouvert à l'amitié et à l'humanité, mais qu'il soit hérissé de canons contre les ennemis de la République (1) !
Ji demanda le blocus continental. Réduire le gouvernement de Pitt à ses seules ressources ; empêcher l'Europe de recevoir même clandestinement des bâtiments britanniques ; enlever à l'Angleterre tous les ports de l'Océan et de la Méditerranée ; séquestrer le Hanovre, patrimoine du roi George ; exiger des rois de Danemark et de Prusse la fermeture des ports du Holstein et des ports situés à l'embouchtfre de l'Elbe et du Weser ; exiger la Sardaigne du roi Charles-Emmanuel qui n'avait rien à refuser aux Français;
(1) 1 er juillet et 3 septembre 1797.
302 CHARLES DE 1IESSE \
le frère et l'héritier direct de notre plus constant adversaire? Lorsque Joseph II mourut, son frère Léopold n'étaitil pas venu en poste de Florence à Vienne pour être notre ennemi? Lorsque Léopold mourut, son fils, François, n'était-il pas venu en poste de Florence à Vienne pour être notre ennemi? Et le frère de François, Ferdinand, n'étaitil pas venu en poste de Vienne à Florence pour être notre allié ? Si François mourait, Ferdinand n'irait-il pas en poste de Florence à Vienne pour être notre ennemi ? Et, afin de compléter cette « farce ridicule », cette « mascarade politique », l'archiduc Charles n'irait-il pas en poste de Vienne à Florence pour être à son tour notre allié (1) ?
11 demandait que les états du Pape fussent pareillement réunis à la République cisalpine, et il annonçait que Pie VI, ce pontife qui voulait être toujours beau et qui mettait du rouge et du blanc, serait certainement le dernier des souverains spirituels. Ne savait-on pas que Joseph H projetait d'annexer Rome à la Toscane en disant qu'un évèque à Rome suffisait pour la religion ? La France devait donc gagner de vitesse la maison d'Autriche et, sans s'inquiéter des foudres du Vatican, exercer ses droits, rappeler que Pépin le Bref et Charlemagne s'étaient réservé pour eux et leurs successeurs la souveraineté des domaines temporels dupape. L'Italie ne serait libre et nul homme sensé ne croirait à sa liberté que lorsque Cisalpins, Vénitiens, Toscans et Romains formeraient une seule et même république (2).
Quand le pape se fut enfui devant Berthier, Hesse déclara que le peuple romain avait tort de proclamer la République : il serait pressé comme un citron entre Naples et la Toscane ; le grand-duc et le roi feraient bâtir une muraille pour se préserver de l'épidémie républicaine et Use verrait
(i) 10 et 15 oct. 1797.
(2) 17 oct. 1797.
dans les ports de Brest et du Texel. C'est beaucoup pour la Hollande et l'Espagne, mais la Hollande a tout à recouvrer et doit, comme la France, vaincre ou mourir; elle possède d'ailleurs des amiraux habiles, des officiers expérimentés, de braves matelots, et nos marins peuvent s'instruire à l'école de ses équipages, à condition que ces équipages soient épurés de tous les orangistes qui ont pu s'y glisser. De même, l'Espagne : elle ne regardera pas à l'argent ; il faut en ce moment se laisser couper le bras pour sauver le corps, et ses vaisseaux feront bonne figure s'ils sont commandés par Mazarredo et surtout s'ils ne portent pas d'émigrés français. Voilà donc une flotte qui peut être équipée, armée, réunie en six mois ; elle sera évidemment prépondérante ; elle combinera ses sorties et ses attaques ; elle cherchera et combattra la flotte anglaise ; elle protégera la descente de l'armée sur un, sur deux, même sur trois points. Cette armée se formera en Bretagne, en Normandie, en Hollande ; elle comprendra 60.000 hommes en Bretagne, 20.000 hommes en Normandie, 30.000 hommes en Hollande ; elle partira sur des bateaux plats et des bateaux de transport, et, à l'issue de la victoire navale, lorsque les vaisseaux anglais échappés au désastre se seront réfugiés dans leurs ports, elle débarquera et marchera sur Londres. « J'insiste, conclut Hesse, sur l'utilité et la nécessité de ce plan que je soumets respectueusement à Bonaparte (1) ».
Il tournait en même temps ses regards vers l'Italie. Dans Y Ami de la patrie comme dans Y Ami des lois il dirigeait certains de ses articles contre le grand -duc de Toscane. L'alliance de la France avec ce prince, répétait-il, n'était ni convenable, ni utile, ni durable, et il fallait réunir la Toscane à la République cisalpine. Le grand-duc n'était-il pas
(1) 12 et 22 nov. 1797, 9 et 30 janvier 1798.
(2) 15 et 16 janvier, 12 mars 1798.
302 CHARLES DE 1IESSE i
le frère et l'héritier direct de notre plus constant adversaire? Lorsque Joseph II mourut, son frère Léopold n'étaitil pas venu en poste de Florence à Vienne pour être notre ennemi? Lorsque Léopold mourut, son fils, François, n'était-il pas venu en poste de Florence à Vienne pour ôtre notre etinemi ? Et le frère de François, Ferdinand, n'étaitil pas venu en poste de Vienne à Florence pour ôtre notre allié ? Si François mourait, Ferdinand n'irait-il pas en poste de Florence à Vienne pour être notre ennemi ? Et, afin de compléter cette « farce ridicule », cette « mascarade politique », l'archiduc Charles n'irait-il pas en poste de Vienne à Florence pour être à son tour notre allié (1) ?
Il demandait que les états du Pape fussent pareillement réunis à la République cisalpine, et il annonçait que Fie VI, ce pontife qui voulait être toujours beau et qui mettait du rouge et du blanc, serait certainement le dernier des souverains spirituels. Ne savait-on pas que Joseph II projetait d'annexer Home à la Toscane en disant qu'un évèque à Rome suffisait pour la religion ? La France devait donc gagner de vitesse la maison d'Autriche et, sans s'inquiéter des foudres du Vatican, exercer ses droits, rappeler que Pépin le Bref et Charlemagne s'étaient réservé pour eux et leurs successeurs la souveraineté desdomainestemporelsdupape. L'Italie ne serait libre et nul homme sensé ne croirait à sa liberté que lorsque Cisalpins, Vénitiens, Toscans et Romains formeraient une seule et même république (2).
Quand le pape se fut enfui devant Berthier, Hesse déclara que le peuple romain avait tort de proclamer la République : il serait pressé comme un citron entre Naples et la Toscane ; le grand-duc et le roi feraient bâtir une muraille pour se préserver de l'épidémie républicaine et Use verrait
(i) 10 et 15 oct. 1797.
(2) 17 oct. 1797.
enfermé comme un rat dans une ratière. Si la guerre éclatait entre la France et l'Autriche, la France, quoique invincible, ne pourrait faire quatre cents lieues pour secourir Rome qui serait avalée par ses ennemis comme Jonas par la baleine. Hesse combat donc l'indépendance pure et simple. Mieux vaut, selon lui, réunir Rome à la République cisalpine et constituer ainsi dans le nord et le centre de l'Italie une masse imposante qui ait le temps de se défendre jusqu'à ce que les Français arrivent pour les aider à vaincre et à « républicaniser les états de rois ambitieux » (1).
Aussi, il salue avec joie le drapeau tricolore qui flotte sur le Capitole : « les crimes du pape etdetous les preneurs de messe n'existent plus que dans un douloureux souvenir », et voici le moment d'établir à jamais la prospérité de la France et de l'Italie. Que la République annexe, « réunisse » la Sardaigne, l'île d'Elbe, Malte et même la Sicile ; la Sardaigne nous garantit la Corse ; l'île d'Elbe nous garantit les Républiques ligurienne et cisalpine ; File de Malte nous garantit la Turquie, l'Egypte et les Barbaresques ; la Sicile nous garantit la nourriture du midi de la France et le commerce de la Méditerranée (2).
La Sardaigne lui tient au cœur. 11 répète qu'elle est indispensable à la sûreté de. la Corse. Laisserons-nous les Anglais y faire des « visites domiciliaires » ? Une fois qu'ils seront maîtres de l'île, comment les en chasser ? On a eu tant de peine à les expulser de la Corse ! D'ailleurs, remarque Hesse, le roi ne tire de la Sardaigne presque aucun profit ; il n'a pas d'argent, ne peut entretenir les ports, réparer les routes et les fortifications, dessécher les marais, exploiter les mines qui, dans les mains des Français, seraient les mines du Potosi (3).
(i) 6 février 1798.
(2) 28 février et 2 mars 1798.
(3) 6 janvier 1798.
La République française ne « réunit » ni la Sardaigne ni la Sicile, comme voulait liesse ; elle n'annexa ni les états romains ni la Toscane à la République cisalpine, et le rédacteur de Y Ami de la Patrie critiqua très vivement la paix de Campo-Formio. Certes, la République cisalpine avait son indépendance. La conserverait-elle longtemps? Elle n'avait pas un seul port pour « gagner le large », et ses voisins étaient le roi de Piémont, l'Empereur, la république de Gènes, le Pape, le grand-duc de Toscane. Et que d'avantages cette paix donnait à l'Empereur ! Il possédait tout le golfe adriatique, Venise, Trieste, cinq à six autres ports, et puisqu'il avait à sa dévotion Livourne, Civita-Vecchia, Orbitello, Naples et la Sicile, il acquérait, grâce à la générosité française, une puissance maritime plus dangereuse, plus formidable qu'en 1789.
Hesse insistait sur ce point. Au mois de janvier 1798, il annonçait que l'Empereur allait évidemment armer Trieste et Venise « jusqu'aux dents ». Mais, ajoutait-il, puisque le traité cédait à la France Ancône, le port le meilleur de l'Italie et le plus fréquenté, il fallait dépenser des millions pour le rendre imprenable.
Il prévoyait une nouvelle et très prochaine guerre. Le temps viendrait vite où «la force des événementspolitiques républicaniserait l'Italie en dépit de tout le monde », où le roi de Naples et le roi de Sardaigne, dont les ambassadeurs accablaient le Directoire de leurs respects, seraient trop heureux de fuir le sol italien. Hesse pensait même que les Vénitiens, désormais repentants, craignant le mépris de l'Europe et les coups de bâtons impériaux, se lèveraient en masse pour reconquérir leur liberté. Il engageait le Directoire à prendre ses mesures, et il jugeait que Gènes, « première sentinelle de la France », ferait bien de créer sans délai une marine redoutable (1).
(1) 29 oct. et 2 nov. 1797, 5 janvier, 23 mars et 5 avril 1798.
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De même dans le nord. Hesse ne croyait pas au succès des conférences ouvertes d'abord à Seltz, puis à Rastatt. Dans ses articles de V Ami de la patrie il avait posé ces conditions indispensables : mettre la République batave sous la sauvegarde de la nation française et lui faire rendre ses légitimes possessions ; donner à la France, outre les tètes de ponts, la limite du Rhin nécessaire à son commerce et à sa sûreté ; laisser aux princes de la rive gauche leurs biens particuliers s'ils renonçaient comme de raison aux droits de souveraineté et de féodalité, et lesindemniserchacundans laproportiondeses droitspar de bonnes sécularisations sur l'autre rive. « Les princes allemands, disait-il, sont certainement très crédules et très dévotsen apparence, mais leur véritable dieu est l'argent ; quand ils seront convaincus que vous serez invariables sur ce principe, j'ose vous garantir que tous les biens ecclésiastiques seront sécularisés ; je prévois seulement un événement infaillible, c'est le partage du lion. » L'Empereur serait le lion, et si la Prusse se plaignait de l'agrandissement de l'Autriche, elle recevrait l'électorat de Hanovre. Le journaliste comptait que l'Empereur accepterait les propositions du gouvernement français, et à l'avance il félicitait le Directoire: a: Directoire exécutif, vous allez recueillir le fruit de vos travaux et de votre fermeté. Vous réaliserez enfin ce mot du grand Frédéric pendant la guerre de Sept Ans : si j'avais l'honneur d'être souverain en France, il ne se tirerait pas un coup de canon en Europe sans ma permission. Sages directeurs, ce moment est venu, vous saurez en profiter et mériter notre juste reconnais sance! » (1)
(1) 28 sept, et 19 oct. 1797. Ce mot de Frédéric, authentique ou non, fut souvent rappelé dans le cours de la Révolution et le 30 juillet 1792, l'orateur de la compagnie franche des Quatre Nations s'écriait devant l'Assemblée législative : « Le grand Frédéric disait toujours que s'il avait l'honneur de commander à des Français, il
Mais les prétentions de l'Empereur et de l'Empire irritèrent plus d'une fois le général-diplomate. La Sentinelle dit un jour que l'Autriche, reprenant ses projets d'antan, proposait de troquer la Belgique contre la Bavière ; l'électeur de Bavière régnerait sur les Pays-Bas et la Bavière reviendrait à l'Empereur. « L'Empereur, s'écria Hesse, est très aimable et sûrement très généreux de s'emparer de la Bavière qui arrondit sa puissance d'une manière effrayante. En échange d'un pays qui ne lui appartient pas, il donne au duc de Deux-Ponts (1) le Luxembourg, le Limbourg, Liège, Maestricht et môme la Belgique. Tout cela ne lui coûterait pas un sol puisque ces pays sont réunis à la France par un article constitutionnel et qu'il n'a plus l'espoir de les récupérer par la force des armes ou par une trahison à la Dumouriez. Le Directoire saura bien obtenir une paix honorable sans violer l'article constitutionnel et sans sacrifier le duc de Deux-Ponts » (2).
La Diète de Ratisbonne protestait contre les sécularisations. Mais, répondait Hesse, l'électeur de Brandebourg et le landgrave de Hesse-Cassel n'avaient-ils pas obtenu par le traité dé 1648 des comtés et des abbayes? Pourquoi serait-on « plus scrupuleux et plus négatif » en 1798 ? L'Empereur venait de « s'appliquer sur l'estomac» l'archevêché de Salzbourg et les évèchés de Freising et de Passau. L'exemple était bon à suivre, et « une souveraineté est préférable à une messe. » Pourquoi ne pas séculariser des biens ecclésiastiques qui tirent leur origine de « stupides donations » ? Evoques et archevêques, ne pouvant se marier, n'avaient pas d'héritiers ; on ne faisait tort qu'à leurs bâtards. N'avaitoii pas sécularisé le royaume de Pologne? Et les princes
ferait la conquête de l'univers ; que ne doit-on pas espérer de la bravoure des Français devenus libres ? »
(1) Qui devait succéder à l'électeur Charles-Théodore.
(2) i or septembre 1797.
possessionnés d'Alsace, les électeurs ecclésiastiques, le cardinal de Rohan qui « fanatisa le Brisgau », l'électeur de Trêves qui « organisa une Vendée à Coblenz *, l'évêquede Spire qui « organisa à Worras une seconde Vendée», Télecteur de Mayence qui « se mit à la tète de la coalition », ne devaient-ils pas payer les frais de la guerre dont ils étaient les auteurs ? (1)
Hesse prévit toutefois dans ses articles de Y Ami de la patrie qu'au nord comme au midi la question ne pourrait être résolue que par la voie des armes. Lorsqu'il sut la réponse que la députation d'Empire avait envoyée le 26 février 1798 aux plénipotentiaires Treilhard et Bonnier, lorsqu'il apprit qu'elle ne consentait à céder que le pays entre Rhin et Moselle et qu'elle y mettait dix-huit conditions, il s'éleva contre ces propositions, il les traita d'insultantes, d'extravagantes, il assura que le dernier des Capet n'aurait pas osé les faire avant le 13 vendémiaire. L'or de Pitt, disait-il, avait donc triomphé! Quoi ! la députation ne prétend abandonner que la moitié de la rive gauche l Mais les Français possèdent la rive entière. Comment fera la députation pour la reconquérir 9 La députation demande la liberté des cultes et la conservation des églises et des biens de fondation : non, tout sera théophilanthropisè. Elle demande que la France respecte tous les droits féodaux : non, « la France tient les enjeux ' elle les conservera, elle n'ira pas amalgamer sur le même territoire le régime républicain avec le régime royal et papal ». Elle demande que les lois sur l'émigration ne soient uppliquéesà aucun habitantdes pays cédés. «Point de pardon pour les émigrés, réplique Hesse. Il faudrait rendre tous les biens nationaux, et que deviendraient la dette nationale et la récompense du milliard pour l'armée française? Rendrezvous 200.000 livres de rentes au frère du prince de Lam-
(1) 13 et 19 février 1798.
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besc? Rendrez-vous 100.000 écus de rentes au comte de La Marck? Cet article est dérisoire et inadmissible. » Et Hesse, en terminant, affirmait que Pitt ressuscitait la coalition continentale (1).
11 faudrait citer encore de curieux articles que Hesse inséra dans Y Ami de la patrie sur la Prusse, sur le Portugal, sur la Suisse, sur Malte, sur la Turquie.
Comme précédemment, il souhaitait que le roi de Prusse devînt Yinséparable de la République française. Frédéric- Guillaume II était mort et Hesse l'appréciait ainsi : « Le seul bien qu'il ait fait à la Prusse, c'est d'avoir consommé le partage inique de la Pologne ; il a obtenu Danzig et Thorn. Mais il a perdu son armée par sa campagne ridicule de 1792, dilapidé ses trésors par son impéritie et sa faiblesse envers le Saxon Bischoffswerder et ses maîtresses. » Hesse craignait que le nouveau roi ne fût l'ennemi delà France. Le jeune monarque ne donnait-il pas sa confiance au duc de Brunswick ? Ses ministres semblaient remplis de très bonnes intentions ; mais Finckenstein trop âgé n* avait plus que la main pour signer ; Alvensleben, plein d'esprit et de connaissances, était un malade imaginaire et restait invisible six semaines sur cinq ; le troisième ministre, Haugwilz, était plus travailleur, mais soupçonné d'appartenir au parti le plus fort. Que Frédéric-Guillaume III, disait Hesse, ne commette pas la même faute que son père qui refusa, pour garder la neutralité, les offres de la France, des offres superbes, inouïes; s'il veut donner la main au Directoire, il peut contre-balancer l'Empereur, devenir le régulateur du nord de l'Allemagne et le créateur d'une nouvelle puissance maritime (2).
Le Brésil était alors une colonie portugaise et le Journal
(1) 16 et 17 mars 1798.
(2) 15 et 16 janvier, 12 mars 1798.
des hommes libres proposait de le céder à l'Angleterre à condition qu'elle restituerait toutes ses conquêtes. Hesse répondit que le Portugal, trop heureux de subsister à ce prix, ne ferait sans doute aucune objection. Mais pouvaiton attribuer le Brésil à l'Angleterre qui possédait dans l'Amérique septentrionale le Canada et plusieurs îles? « Les Anglais sont des voisins très incommodes et surtout très usurpateurs ; donnez-leur un pied dans une maison, ils en prendront quatre ». N'est-il pas à craindre que s'ils s'établissent au Brésil, ils ne deviennent les maîtres de l'Amérique méridionale? Mieux vaut, ajoute Hesse, conquérir le Portugal. Ce « faible et stupide » pays n'est-il pas une province anglaise? Partout, dans les bureaux et les comptoirs, dans les ports, dans les administrations, des Anglais et particulièrement des Irlandais ; pas un coup de lancette ou de piston sans la permission de Pitt et compagnie ; tout appartient aux Anglais plutôt qu'aux Portugais, et Ton a peine k distinguer le maître du valet. 11 faut donc se saisir du Portugal. Une armée de 30.000 hommes suffira, une armée française, non une armée espagnole, car l'armée espagnole est remplie d'émigrés français: le duc d'Havre, général au service d'Espagne, a la plus grande influence à la cour, et le duc de Piennes, qui commande un régiment espagnol, jouit d'une haute faveur. Le Portugal conquis, il faudra le réunir sans congrès à l'Espagne qui laissera l'armée française apporter à Paris, au trésor national, 3 à 400 millions en numéraire, en lingots et en diamants. La campagne ne sera qu'une promenade civique. La marine du Portugal est nulle; elle a d'excellents pilotes qui connaissent toutes les mers et dont les Anglais tirent le meilleur parti, mais elle n'a ni amiraux ni officiers pour la mener. Pareillement, l'armée de terre n'a ni officiers ni généraux pour la conduire, c'est une armée postiche et ses plus redoutables soldats sont des Suisses — « ces fidèles alliés qui, pour de
l'argent, sont toujours prêts à vous trahir et à vous lâcher des coups de fusil » — et quelques émigrés qui se sauveront dès le premier boulet de peur d'être pendus ou arquebuses. Qu'en dépit des opposants, et dut-on lui mettre l'épée dans les reins, l'Espagne reprenne donc ce qu'elle a perdu ; qu'elle revendique toute l'Amérique méridionale ; qu'elle s'empare de la Jamaïque, de la Louisiane, du Canada, et qu'elle « réduise l'Angleterre à la possession éventuelle de son île » (1).
En ce qui concerne la Suisse, liesse préconise l'opinion du Directoire, et voilà ce qui fait l'intérêt de ses articles. Hesse comprend, lui aussi, que la guerre assure l'existence du gouvernement, qu'il faut exploiter la victoire et frapper de contributions les pays conquis, qu'il faut soulever les peuples, qu'il faut pousser toujours plus loin les postes avancés de la République, étendre sans cesse la suprématie française, répandre sur l'Europe les forces que la Révolution a déchaînées (2). Il prêche donc une politique belliqueuse, envahissante ; il propose de protéger Vaud contre les aristocrates bernois. Le peuple suisse, dit-il, est l'ami du peuple français ; mais le gouvernement, composé de six cents familles nobles ou privilégiées, est l'ennemi déclaré du peuple français. MM. de Berne, de Zurich, de Fribourg, de Baie « font des protestations à perte de vue et des révérences à se casser les reins » ; mais ils reçoivent constamment les émigrés, les prêtres réfractaires, les députés proscrits; ils délivrent de faux passeports, accaparent notre numéraire, pratiquent la contrefaçon de notre papier-monnaie, fournissent à nos adversaires des armes, des chevaux, des
(i) 18 octobre, 1 er et 17 novembre, 4 et 27 décembre 1797, 21 janvier, 14 et 15 mars 1798.
(2) Est-il besoin de rappeler la démonstration lumineuse et si bien menée par Albert Sorel dans l'admirable ouvrage qui a pour titre : L'Europe et la Révolution française ?
vivres, même des recrues ; ils ont accueilli Fitzgerald, Crawford, d'Antraigues, Flachslanden, Wickham ; ils ont placé des fonds immenses en Angleterre» et chaque fois qu'ils veulent s'allier franchement à la France, Wickham les menace de confisquer leur argent. « Malgré leur astuce et leurs cajoleries, ajoute Hesse, le moment de la liberté approche ; il paraîtra, ce nouveau Guillaume Tell qui pulvérisera les six cents familles nobles avec la même énergie que l'ancien Guillaume Tell a terrassé le tyran Gessler. » Le gouvernement français n'a que trois mots à dire aux « magnifiques seigneurs », n'a qu'à proposer un décret en trois articles : 1° la République française, succédant aux droits de souveraineté qui appartenaient à Tévèque de Bâle, réunit sans délai au département du Mont-Terrible tout le territoire de laNeuveville,les vallées de TErguel et de Moutiers- Grandval ; 2° la République française, succédant aux droits de souveraineté du duché de Savoie, réunit sans délai au département du Mont-Blanc tout le territoire du Bas- Valais ; 3° la République française, toujours fidèle à ses principes de justice et de loyauté, réclame l'exécution prompte de tous les engagements pris envers le peuple de Vaud tant bernois que fribourgeois. Hesse devait en rabattre. Quelques mois plus tard, tout en félicitant Schauenburg et Brune d' «anéantir l'oligarchie », il reconnaissait que « les Suisses fanatisés avaient balancé par leur courage et leur stupidité le destin de l'Europe (l) ».
Bonaparte devait s'emparer de Malte le 12 juin 1798. Neuf mois auparavant, Hesse expose déjà la « nécessité impérieuse » de se saisir de cette île : « Ce serait un second Gibraltar si les Anglais venaient à s'en emparer, et n'est-il pas temps de rappeler les chevaliers,ces catholiques flibustiers, à leur primitif serment de chasteté et de pauvreté? »
(i) 7 novembre 1797 et 3 avril 1798.
Hesse assure qu'on peut prendre Malte sans tirer un coup de fusil, qu'il suffira de dire au grand maître : « Partez avec tous les membres de l'Ordre et on pourvoira généreusement à votre subsistance ; sinon, vous serez tous fusillés !» Et à la fin de mars 1798, lorsque certains journalistes lui font un crime de demander la réunion de la Sicile et de Malte, il déclare que Malte intercepte tout le commerce du Levant, que la Sicile est« la mère nourrice de ce rocher stérile », que le Directoire, maître de ces deux îles, devient le maître de la Méditerranée et le régulateur de toute l'Italie (1).
Quant aux Turcs, Hesse, dans ses articles de l'année 1797, les regarde comme des alliés nécessaires, des alliés dont la prospérité a toujours fait celle de la France. On compare la Turquie au Portugal ; mais qui ne sait que sans Sobieski, Vienne tombait aux mains des musulmans ; que, sans le Français La Colonie et l'intrépidité des Bavarois, Belgrade et l'armée du prince Eugène auraient succombé ; que la Turquie a résisté pendant trois ans à la Russie et à l'Autriche ; que, sans Laudon, l'armée de l'empereur Joseph avait le dessous et qu'elle perdit 80.000 hommes sur les champs de bataille ; que le traité de Sistowa remit en 1791 l'Autriche au même point ? La puissance de la Turquie est donc « prodigieuse », et il ne sera pas si facile de la chasser de l'Europe, de la reléguer en Asie ; ce serait un combat à mort. Hesse conseille par suite de conservera la fois l'alliance du Grand Seigneur et le commerce du Levant. Faire avec la Porte une amitié fondée sur des principes invariables, c'est — comme Hesse disait déjà à la fin de 1795 — obtenir sans coup férir la navigation de la Mer Noire et par là trafiquer avec la Perse, établir un négoce immense avec la Pologne et la Russie par le Dniester et le Dnieper.
(1) 24 septembre 1797, 1 er , 6, 27 mars 1798.
Mais, répète Hesse, on doit nommer en Orient des consuls intelligents et patriotes. Aubert-Dubayet est ambassadeur à Constantinople, et liesse ne veut pas médire de ce brave général ;il n'a pu toutefois remplacer Verninac aussi recommandable par ses talents que par son excellente conduite, Verninac que les Turcs aiment et estiment ; il est, de son propre aveu, étranger à la diplomatie et au Levant ; il « nous a fait perdre en trois mois ce que son habile prédécesseur nous avait acquis en deux ans». Et Hesse conclut que la France, l'Espagne et l'Italie, devenues républiques, donneraient la loi à l'univers, si elles s'alliaient à la Turquie, et qu'elles réduiraient la superbe Albion au rang d'une puissance de second ordre.
11 était si turcophile qu'il s'indigna que l'Autriche reçût Tlstrie, la Dalmatie et une partie de l'Albanie aux dépens des Turcs. N'étaient-ils pas nos amis depuis trois siècles ? N'était-ce pas le seul de nos alliés qui nous fut demeuré lidèle, qui eût résisté à l'or de Pitt et de Thugut? Qu'aurait pensé la France, si le sultan, faisant en 1791 la paix avec l'Empereur, lui avait dit : « Je vous donne la paix à condition que vous recevrez l'Alsace et la Lorraine qui vous ont autrefois appartenu » ?
Il proposait même de rendre aux Turcs la Crimée que les Russes leur avaient ôtée, «pour relever l'empire ottoman des suites funestes qu'entraînait avec lui cet envahissement » (1).
Les contemporains crurent qu'il était d'intelligence avec l'ambassadeur de Turquie Esséid Ali et lorsque l'envoyé ottoman fit insérer dans plusieurs gazettesune note sur l'occupation del'Istrie et de la Dalmatie, le Rédacteur assura qu'elle était dictéepar Hesse. « Quelques journaux,disait le Rédacteur
(1) 2 octobre, 2 et 8 novembre, 2 décembre 1797; cf. plus haut, p. 280.
dans son numéro du 4 novembre 1797, recommencent à publier une prétendue note de l'ambassade ottomane au Directoire exécutif relative à l'occupation de FIstrie et de la Dalmatie par l'empereur ; cette pièce, rédigée dans des intentions évidemment perfides, n'est pas plus authentique aujourd'hui que lorsqu'elle fut publiée il y a un mois par les soins du citoyen Ch. D. Jï. ». Le Journal des hommes libres prit la défense de liesse et accusa le Rédacteur de machiavélisme : d'abord, on no répondait pas par des injures à un publiciste qui « discutait un traité avec autant de solidité que de modération » et le Rédacteur aurait du se rappeler qu'a on ne réussit point par des inculpations atroces à nous couper la parole » ; ensuite, la note avait été soufflée à l'ambassadeur, non par liesse, mais par des agents de l'Angleterre que tout le monde connaissait, et il était « atroce » de l'attribuer à un Français. Hesse, lui aussi, protesta; il somma le Rédacteur de déclarer franchement si le journal l'avait désigné, et il menaça de poursuivre en calomnie devant les tribunaux le Rédacteur et môme le représentant du Grand Turc s'il n'obtenait pas justice (1).
L 1 Ami de la patrie avait, durant quelque temps, reçu les communiqués du Directoire et Coësnon-Pellerin touchait 300 francs par quinzaine (2). Il fut supprimé ou, comme on disait à cette époque, prohibé le 3 décembre 1797 pour un article qui, selon les termes de l'arrêté, attirait sur les lois la haine des citoyens et diffamait par les mensonges les plus odieux les deux Conseils législatifs.
Il reparut de nouveau et fut de nouveau prohibé, avec le Journal des hommes libres, le 11 avril 1798, comme « écho
(1) Rédacteur, 4 novembre ; Journal des hommes libres, 5 novembre ; Ami de la patrie, 6 et 8 novembre 1797.
(2) Mathiez, Revue hist., janvier-février 1903, p. 62.
habituel d'une faction désorganisatrice qui calomniait le gouvernement, le corps législatif et les fonctionnaires publics » (1).
Hesse entre alors au Journal des campagnes et des armées et il rédige, ainsi que dans Y Ami delà patrie, l'article « diplomatie ». Mais c'est toujours la même chanson, le même refrain.
Au mois d'août 1798 il met le gouvernement en garde contre le grand-duc de Toscane et les rois de Naples et de Sardaigne qui n'agissent que sous l'influence de Y Autriche, et il souhaite que ces trois souverains, intimidés par le Directoire, ferment l'entrée de leur états aux Anglais, aux Russes et aux Portugais (2).
Le 18 octobre, dans un article que la Correspondance des représentants du peuple qualifie de lumineux, il s'oppose à toute paix séparée avec l'Empire. Faire de l'Empire un ami et un allié de la France, disait-il, ce n'était pas connaître la composition du corps germanique. Quels étaient les membres de l'Empire? Il y avait des catholiques et des protestants. Le parti catholique était richissime ; il possédait à lui seul tous les honneurs et toutes les places ; il était fanatique, vindicatif, docile aux ordres du cabinet de Vienne. Le parti protestant était pauvre, persécuté, privé de toutes les places et, par suite, instruit, éclairé sur ses intérêts, soumis à l'influence du cabinet de Berlin. Et quels seraient nos futurs amis? Le duc de Wurtemberg? Mais il était apparenté avec nos plus ardents ennemis, « Tudieu, quel allié! » Le landgrave de Hesse-Darmstadt ? C'était un fantôme de souverain qui laissait son cousin, le prince Georges de Hesse, ordonner tout, diriger tout, et ce Georges, amant de Marie-Antoinette (3), avait sacrifié son pays et sa famille à
(1) Aulard, Réaction thennidorienne, IV, 480 et 602.
(2) Aulard. lbid., V, 45 (n° du 17 août 1798).
(3) Tilly (Mém., II, 115) nie énergiquement que ce prince ait été
sa haine contre la France ; il avait forcé le landgrave à devenir marchand de chair humaine ; il avait vendu six mille soldats à l'Angleterre ; aussi la caisse était pleine, et le peuple ruiné. L'électeur de Cologne, Maximilien-François- Xavier? C'était un archiduc d'Autriche, et «cela dit tout ». L'électeur de Trêves, Clément- Winceslas? C'était un duc de Saxe, et son frère cadet, le prince Albert de Saxe-Teschen, mari de la « furibonde » Marie-Christine (1), avait commandé l'armée autrichienne en 1792 et l'armée de l'Empire en 1795. L'électeur de Mayence? C'était un d'Erthal, chambellan de l'empereur, et son frère était évèque de Wurzbourg. L'électeur de Saxe? 11 était dévoué à la Russie et surtout à l'Autriche, et il avait suffisamment prouvé sa tendresse pour la France par le traité de Pilnitz qui partageait notre pays entre les puissances coalisées, et cela sans congrès, sans échange, sans indemnité, et même sans paix séparée (2). L'électeur de Bavière? C'était le moins coupable de tous; la situation topographique l'obligeait à se mettre à genoux devant un ordre du comte de Metternich, et à soixante et onze ans, il avait épousé une archiduchesse dans le trompeur espoir de déshériter le prince Max de Deux- Ponts, son neveu et héritier direct. Le margrave de Bade ? Aimé autant que d'autres sont haïs, il était le père plutôt que le souverain de son peuple, et « le seul prince digne par
l'amant de la reine : « elle lui témoigna de l'intérêt à cause de sa sœur et parce qu'il était Allemand ».
(1) Hesse la nomme ainsi parce qu'il croyait, comme tous les Français, que l'archiduchesse Marie-Christine avait assisté au bombardement de Lille en 1792.
(2) Encore une erreur de Hesse et des contemporains. Remarquons ce qu'il dit de la Saxe (V Ami de la patrie, 10 nov. 1797), qu'elle est pressée entre la Prusse et l'Autriche, qu'elle est, selon le mot du marquis d'Argens, la vache à lait du plus fort : « l'Electeur, ajoute liesse, ménage donc les deux états rivaux, mais, en cas de rupture, il se décidera pour la Prusse, parce que le peuple saxon n'aime pas les Autrichiens ».
ses principes et son administration d'être citoyen » (1). Les autres princes laïques ou ecclésiastiques? Quelle faiblesse politique ! Quelle nullité ! A quoi bon les nommer ? C'étaient des jetons dans la main de Thugut. Eh bien, poursuivait liesse, faites une paix séparée. Vous pouviez très facilement nourrir et équiper 120.000 hommes sur la rive droite du Rhin ; après la paix séparée, il vous faudra les rappeler sur votre sol, subir à vous seul cette charge ruineuse, ou imposer cet accablant fardeau à vos véritables alliés en Suisse et en Italie. L'Empereur aurait sûrement conclu la paix coûte que coûte. Il n'en fera rien. II transportera son armée en Italie sans fatigue et sans frais, et, par cela seul, augmentera tout à la fois sa puissance et vos dangers, «c La victoire était entre vos mains et vous courez la chance des hasards ! » Hesse ajoutait que l'Empereur demandait, disait-on, la cession du pays des Grisons et par conséquent de la Valteline, qu'il pèserait «par cette acquisition monstrueuse sur la Suisse qu'il influencerait, sur la Savoie qu'il troublerait, sur le Piémont qu'il protégerait, sur le Milanais qu'il accaparerait ». Etait-ce tout? Non pas. Le corps germanique enverrait en France un ambassadeur qui nous comblerait de respects et de protestations, et « pendant cette comédie polie tous ces princes fourniraient à leur doux maître et protecteur qui portait le titre spécieux de roi de Bohème et de Hongrie des recrues, des vivres, des munitions, des canons, des armes, des chevaux et même des se-
(1) Hesse avait déjà dit du margrave, dans Y Ami de la patrie (5 novembre 1797) : « Ce prince philosophe n'a point d'armée, l'amour du peuple fait sa sûreté, son argent est employé à acheter des terres à sa convenance, à bâtir des fermes, des magasins, des hôpitaux, à encourager l'agriculture et les manufactures de toute espèce, à accorder des remises ou des avances de fonds aux propriétaires et aux indigents, à voir tout et à vérifier par lui-même ; aussi son pays ressemble à un jardin, le peuple est heureux, jouit de son existence et bénit son souverain. »
cours en argent ». Dès lors, fallait-il adopter le système d'une paix séparée avec l'Empire? (t)
Hesse voulut dans un autre article faire connaître au public les ressources dont l'empereur disposait en Italie. Mais à cet instant, faute de fonds, le Journal des campagnes et des armées cessait de paraître. Hesse pria les députés Stevenotte, Dessaix et Dethier d'insérer, dans leur journal, la Correspondance des représentants du peuple, son « morceau diplomatique » sur l'Italie.
On proposait, écrivait-il, — le 22 octobre 1798 — de faire une paix séparée avec le roi de Sardaigne et le grandduc de Toscane. Qu'était-ce que le roi de Sardaigne? Uu prince dévoué, comme le roi de Naples, aux volontés de sa femme, et ses deux sœurs avaient épousé, Tune, le prétendant Louis XVIII, l'autre, le comte d'Artois. « Jugez, remarque Hesse à ce propos, si les correspondances sont actives, si les haines sont fondées, si les représailles sont calculées et certaines. Si je devais nombrer tous les soldats français et les républicains assassinés par les ordres de ce roi tyran, leurs mânes plaintifs crieraient justice ! justice ! » Conserver ce roi, c'était se ménager un ennemi de tous les jours qui avait à venger non seulement la cause des rois, mais la sienne propre, celle des Capets, et la cession forcée de Nice et de la Savoie. Que fera donc d'ici deux mois ce roi perfide ? Il vous offrira dix millions et 10.000 hommes ; il disputera les millions pied à pied ; quant aux 10.000 hommes, lorsqu'ils se battront contre les Autrichiens, ils tireront en l'air et ils révéleront vos projets à ses complices et amis ; et, si vous l'emportez, ils chanteront avec vous, diront que vous leur devez la victoire ; si vous êtes battus, ils feront volte-face et vous tireront dans les reins. Mais /*-
(1) Journal des campagnes et des armées, 17 octobre 1798 (Cf. Correspondance des représentants du peuple, 22 octobre).
cenciez ce roi. Vos avantages sont immenses et vos dangers disparaissent. Le Piémont, qui vous devra sa liberté, vous fournira vingt millions au lieu de dix et « 20.000 hommes libres qui se battront en désespérés, car ils seraient pendus ou écorchés vifs tout comme moi, si le roi sarde triomphait. » Vous assurez vos communications par la Savoie, le Valais et le lac de Genève. Vous empêchez les insidieuses correspondances par le Haut Milanais, le Bergamasque et l'évêché de Trente. Vous créez la puissance des deux Républiques cisalpine et ligurienne en partageant entre elles ce royaume « impolitique ». Vous complétez la défense des côtes interrompue par Oneille et Loano. Vous avez sans lâcher un coup de canon File de Sardaigne qui redevient comme au temps des Romains le second grenier de l'Italie. Bref, « vous gagnez votre procès en vingt-quatre heures ». Quant au grand-duc de Toscane, est-il de Tintérêtirançais de garder ce prince autrichien, frère de l'Empereur et neveu de la reine de Naples ? Il donnera évidemment asile et secours aux ennemis de la France qui débarqueront en Toscane quand et comment ils voudront. Et, dit Hesse, que les Anglais, Russes et Portugais abordent à Livourne ; que les Autrichiens paraissent sur les hauteurs de Ferrare et du Bolonais; que les Napolitains, dirigés par l'éternel Mack, se montrent sur les frontières de la Marche d'Ancône, de la Sabine et de la campagne de Rome, les Français, obligés de faire tête et face de tous les côtés, courront la chance des événements. Mais qu'on licencie le prince autrichien. On réunit un million d'habitants aux deux Républiques; on obtient des subsides, des vivres, des munitions, des recrues en abondance ; on occupe Livourne et les ports ; on contraint les Anglais et leurs alliés à quitter la mer de Toscane ; on délivre la République romaine d'un puissant voisin ; on enlève à l'empereur le plus beau fleuron de sa couronne d'Italie, et les vêpres siciliennes, qui s'organisaient dans le si-
lence, n'auront plus lieu. Donc, réduire la maison d'Autriche à ses propres moyens: l'empereur n'a ni or ni argent en suffisance ; sa banque de Vienne est à sec, son crédit est nul, son peuple, diminué; que deviendrait cet « insensé » sans les millions et les soldats de l'Empire, de la Sardaigne, de la Toscane (1)?
Fiat lux collabora désormais à la Correspondance des représentants du peuple. Mais ses défauts s'aggravaient. Plus que jamais il a le ton tranchant et décisif. Il sait tout et prévoit tout. Il prophétise les troubles du Brabant ; il prophétise de nouveaux mouvements dans la Vendée ; il prophétise « toutes les calamités avec énergie et obstination, et une main invisible, dit-il, semble se faire un malin plaisir de réaliser ses prophéties ». Et il se plaint. Pourquoi les gouvernants ne veulent-ils pas le croire ? Pourquoi méprisent-ils ses avis? Aura-t-il donc toujours le sort de Cassandre? « Clerfayt, écrit-il une fois, pour avoir dit la vérité, ainsi que moi, fut disgracié. »
Comme naguère, il commet de grossières erreurs. 11 croit que les lazzaroni ont dans le cœur le « germe de la liberté », que la tyrannie leur pèse, qu'ils accueilleront avec joie Tannée française dès qu'elle paraîtra sur les frontières napolitaines. 11 llaire la traîtrise. Si l'empereur ose recommencer la guerre, c'est qu'il sait qu'une grande trahison se trame soit en France soit en Italie; mais la France, ajoute Hesse, ne doit pas s'etîrayer, car les coalisés sont éloignés les uns des autres, divisés, désunis, et, presque tous, dénués d'argent et de moyens. 11 attribue le désastre d'Aboukir « k la mauvaise qualité des poudres et à soixante chevaliers de Malte, portugais, napolitains ou italiens, répartis savamment sur les différents vaisseaux, qui ont su jeter l'alarme
(i) Correspondance des représentants du peuple , n° 31, 22 octobre
et la confusion dans les équipages au moment du combat (1) ».
Certains de ses « mémoires diplomatiques » offrent néanmoins, sinon dans l'ensemble, du moins en plusieurs passages, quelque intérêt. C'est ainsi qu'il s'oppose résolument à toute diversion en Irlande. Il prouve que les mesures ont été maladroites, précipitées, et il regrette les expéditions de Hoche et de Humbert. « ai vous sortez partiellement, vous serez pris en détailles uns après les autres», et il conseille de réunir toutes les forces maritimes et iï attaquer en masseMsâs il sent que l'Angleterre est dorénavant invincible sur les mers, et il s'écrie avec douleur : « L'Espagne ne veut pas sortir de ses ports ; la Hollande ne peut ni ne doit sortir partiellement sans vous ; votre marine de l'Océan est encore sur les chantiers et votre marine de Toulon a disparu ! » Il craint même que Bonaparte dont il admire « l'expédition miraculeuse», ne soit réduit aux ressources de son génie et à la bravoure de ses troupes: « Pouvez-vous, sans des dangers éminents, lui faire passer en Egypte une seule chaloupe »? Et la République peut-elle soumettre à la fois et l'Empereur et l'Angleterre ? Faire la guerre sur terre et sur mer, n'est-ce pas « un système incompatible avec ses finances et sa politique » ? (2).
Pourtant, sur terre, [les succès sont certains, et derechef Hesse recommande l'invasion du Portugal. Si l'Espagne en léthargie laisse ses vaisseaux pourrir dans les darses, que la France agisse du moins en son nom dans la péninsule. Que 50.000 républicains, dirigés par Augereau, marchent paisiblement surJLisbonne, comme frères et amis des Espagnols ; qu'ils occupent le Portugal ; qu'ils arrachent à
(1) Id. t n°-42, 47, ;>i, 08.
(2) Id. f n 08 42 et 47.
l'Angleterre ses ports essentiels ; c'est lui couper le bras droit (1).
Les derniers articles de la Correspondance concernent l'Italie. C'est là, dit liesse, que la France doit prendre l'attitude imposante d'un peuple puissant et invincible, et là qu'elle doit « frapper sans délai les ennemis éparpillés qui captent sa générosité pour avoir le temps de se réunir en masse et de lui donner le coup de la mort ». De nouveau il assure que le roi de Sardaigne et le roi de Naples sont les deux souverains qu'il faut atteindre, qu'il faut <c licencier. » Pourquoi laisser le roi de Sardaigne sur les derrières de nos armées ? « Si vous aviez un revers, il vous prendrait en flanc ; vos malades, vos blessés, vos traineurs seraient assassinés partiellement ; le sang français est plus précieux à conserver que la couronne d'un roi sarde qui ne connaît que le parjure et le meurtre ». Quant au roi de Naples, il faut sans hésitation et sans retard — écrit Hesse en octobre et en novembre 1798 — le « faire disparaître », le « punir de ses forfaits ». Ce n'est pas seulement un Néron moderne, un prince à la fois timide et féroce qui ose assassiner et non canonner ; c'est, répète Hesse, un roi autrichien. Il a pour femme la sœur de Marie-Antoinette et de Joseph II, une « autre Médée », et pour ministre Acton, « ami et complice de Thugut ». Et n'est-il pas l'ennemi des Français? Il insulte ou méconnaît nos ambassadeurs. Il reçoit les vaisseaux anglais à Naples et dans les ports de la Sicile, et c'est ainsi que Nelson est maître de la mer italique. Que les républicains se saisissent donc de Livourne et de l'île d'Elbe et de la Sardaigne. Qu'un général français envahisse avec la rapidité de l'éclair le royaume de Naples, qu'il pousse droit devant lui ces macaronis dont les deux tiers et demi, incapables de décharger un fusil, lâ-
(i)/d., n°» 42 et 51.
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cheront pied au premier coup de canon ; qu'il les jette dans la mer ; qu'il « municipalise » Naples ; qu'il s'empare des havres delà Sicile qui sont nuls pour la flotte anglaise sans Livourne et sans Naples : Nelson, n'ayant plus ni abri ni ressource, regagnera l'océan septentrional. Sinon, conclut Hesse, « vous exposez les Romains et les Cisalpins à n'avoir été républicains que trois ans ; vous perdez Malte, Corfou et Ancône ; vous paralysez les résultats certains de l'expédition d'Egypte ; vous ressuscitez l'Empereur à moitié mort et, sans le vouloir, vous le créez roi suprême de l'Italie ! » (1) La Correspondance fut prohibée et remplacée par la Zwmière qui n'eut que six numéros. Hesse exposa dans la deuxième ses réflexions sur Malte et la Sicile. Il montrait la nécessité d'enlever la Sicile aux Anglais, ses véritables maîtres : la conquérir, c'était conserver Malte, car, sans la Sicile, Malte était un corps sans âme. Partout il fallait chasser les Anglais ; il n'y aurait pas de paix si la République ne leur fermait sans pitié l'entrée du continent et ne leur interdisait tout commerce avec le reste de l'Europe ! (2)
(1) IiL, n°»36, 52 et 58.
(2) La Lumière, n° 2. On sait que la Lumière était la suite de la Tribune nationale, qui était la suite de la Correspondance des représentants du peuple, qui était la suite du Journal des Francs, qui était la suite du Républicain, qui était la suite du Persévérant, qui était la suite du Journal des hommes libres, qui était la suite du Républicain (Tourneux, Bibliogr. deVkist. de Paris, tome II).