POULTIER
Nous te chargerons de la partie diplomatique. Voilà l'homme qu'il nous faut. Toi, Dubois, tu feras des plans de finances, des plans militaires de toute espèce. Moi, je ferai des pantalonnades, des gasconnades ; je serai encore chargé de la partie des sottises, au Directoire, au Conseil des Cinq- Cents, au Conseil des Anciens, aux ministres, aux journalistes. Gauthier machinera des conspirations, des contre-
conspirations de toute espèce, et Hesse fera de la diplomatie sans savoir lire, fiât lux. Et nous aurons le journal le plus extraordinairement démagogique qui ait encore paru, tant par le fond des choses que par les rédacteurs qui en seront chargés, puisqu'il sera fait par un prince, un mousquetaire, un moine et un avocat (1).
Le même journal, dans un dialogue intitulé : Le sansculotte et le prince, représentait Hesse buvant avec un ouvrier en une guinguette de la Courtille.
LE SANS-CULOTTE
Tais toi, prince Fiat lux, et boi't-un coup.
LE PRINCE
Mais, citoyen, je ne suis plus prince ; je suis sans-culotte comme toi ; je suis ton frère et ami.
LE SANS-CULOTTE
Tais-toi, te dis-je, grand ....; mais y a des oreilles chastes ici ; tais-toi, grand dépendeur d'andouilles, vilaine tête de Judas. Vas-tu pas me faire croire que c'ti-là qu'ils baptisaient son Altesse Sérénissime Monseigneur le prince de Hesse, qui fait de la diplomatie quasi presque aussi bien que mon voisin Créputant fait des savates, va venir avec nous mener un bachot à la Grenouillère ou tirer du bois de l'iau au port Saint-Nicolas ? Vas-tu nous embêter, mon prince Fiat lux? Et boi't-un coup, puisque tu payes, s'entend à la santé des sans-culottes, et housse les princes !
LE PRINCE
Housse les princes !
LE SANS-CULOTTB
Housse les princes qui se font sans-culottes ! (1) Miroir, n° 56.
LE PRINCE
Mais, frère et ami, est-ce que tu voudrais faire un crime à un philosophe du malheur de sa naissance ?j
LE SANS-CULOTTE
Toi, philosophe ! Ah ! chien, t'es philosophe comme tous les grands flandrins qui te ressemblent, comme tous ceuxlà qui sont venus flagnier parmi nous pour nous faire faire l'infernal sabbat révolutionnaire qui les a mis à la place des autres, et toutes les gueuseries qui n'ont proûté qu'à eux. Et toi, mon prince, parce que t'as été assez bête pour n'en pas tirer tout le parti que tu croyais, tu viens encore ici nous chanter ta gamme jacobite ; tu voudrais te remettre sur tes grandes jambes révolutionnaires; tu voudrais nous faire recommencer ton vacarme.
LE PRINCE
En vérité, frère et ami, je ne veux que la République française une et indivisible, la liberté, l'égalité, la fraternité.
LE SANS-CULOTTE
Et la mort sans doute, chien ! je n'en voulons plus, nous, de mort. Il y en a bien assez comme ça. Mais buvons. Astu encore de l'aubert (1) dans le gousset, Fiat luxtlxi n'en as plus ; adieu, quand M. Dubois t'en aura fait passer, tu reviendras à la Courtille, nous boirons à la santé des sansculottes, nous crierons « Vive la république et housse les princes ! (2) »
Le jacobin Hesse, qui craignait de passer pour aristocrate, souffrait impatiemment ces allusions à son titre de prince, et parfois il se fâchait. Lorsqu'au mois de février 1798,
(\) Mot d'argot qui signifie argent (note du journal). (2) Miroir, n° 359.
Poultier, qui n'était plus en bons termes avec lui, le qualifia de prince : « Représentant Poultier, répondit Hesse dans Y Ami de la patrie, vous me qualifiez de prince. Serais-je par hasard devenu prince au bureau de Y Ami de la patrie! Cependant j'ai eu le bonheur d'être pendant deux ans consécutifs le collaborateur du bureau de Y Ami des lois, et jamais vous ne m'avez injurié avec ce titre ridicule que je méprise à un tel point que si votre chien s'appelait Prince et qu'il vint chez moi, je le chasserais à coups de pied au cul. Ne pourrait-on être républicain et avoir une pensée utile qu'en travaillant nuit et jour au n° 1, place Vendôme, chez le citoyen Sibuet, votre associé (1) » ?
On n'a que peu de détails sur les faits et gestes de Hesse durant le Directoire. Le 3 janvier 1798, à la séance du Conseil des Cinq-Cents, il donne une somme de 600 livres, moitié pour les frais de descente en Angleterre, moitié pour les prisonniers français (2). Mais quel fut au juste son rôle dans la lutte des partis? Collaborateur de Y Ami des lois, il partageait les opinions de Poultier et c'est pourquoi, puisque Poultier combattait le babouvisme, Hesse ne fut pas impliqué, quoi qu'on ait prétendu, dans la conspiration de Babeuf. Collaborateur de Y Ami de la patrie et de journaux plus avancés, il fut démocrate, ou, comme on disait alors, exclusif ou anarchiste.
11 appartint sans doute au Cercle constitutionnel qui, selon le mot de Caignart, se fortifiait chaque jour de républicains déterminés à défendre vigoureusement la liberté menacée et il était vraisemblablement de ces généraux qui, suivant une autre expression du gazetier, étaient « accoutumés à faire plier devant leur épée l'orgueil des satellites royaux (3) ».
(i) Ami de la patrie, 14 février 1798.
(2) Ami de la patrie, 5 janvier 179*.
(3) Ami de la patrie, 13 juillet 1797.
330 CHARLES DE 11KSSK
Ktait-il de ceux qui vinrent au 18 fructidor offrir leurs services aux trois Directeurs, auteurs du coup d'Etat ? Il assure en tout cas que, si l'entreprise avait échoué, il aurait été ot pendu par la faction royaliste. »
Après la loi du 22 floréal an VI, il fut de ceux qui firent opposition au Directoire et réclamèrent un changement dans Tordre des choses. A la lin de 1798, il était donc aux yeux du gouvernement un de ces hommes que le Bureau central dénonçait comme des mécontents et des factieux, zélateurs de l'anarchie, affectant de pousser l'amour de la liberté jusqu'au fanatisme et criant à la violation de tous les principes parce qu'ils <l voulaient une subversion » (1).
Le Directoire résolut de l'expulser. On se souvint qu'il n'avait pas été naturalisé. Sans doute, il avait, après la chute de la royauté, lorsqu'il envoyait son serment à la Législative, sollicité les droits de citoyen français, et dans la séance du 5 septembre 1792, le ministre Servan avait prié l'Assemblée d'accueillir sa requête. Sans doute, au mois d'octobre 1792, il avait demandé instamment, « à cor et à cri », le titre de citoyen actif. Mais ce titre, il ne l'avait pas obtenu, et le Directoire pouvait considérer Hesse comme étranger.
Le 17 décembre 1798, un inspecteur de police eut ordre de notifier à Hesse qu'il était réputé étranger et qu'il serait appréhendé et conduit à la frontière s'il ne s'éloignait à trente lieues de Paris. Hesse était alors dans un état réel de faiblesse et de maladie ; il répondit qu'il était incapable do voyager et que, s'il partait, s'il obéissait silencieusement à la décision directoriale, il renonçait au plus beau titre qu'il eût jamais ambitionné, celui de citoyen français. 11 écrivit au Directoire qu'il habitait la France depuis trentetrois ans sans interruption, qu'il avait sacrifié son rang et
(i) Aolard, Réaction therm., V, 260.
sa fortune à la France, que son attachement à la Révolution lui avait valu la haine des royalistes et les cachots de Robespierre où il avait langui dix-sept mois, qu'il avait combattu et versé son sang pour la liberté et la fondation de la République, qu'un décret de la Convention et un arrêté du Comité avaient consacré ses droits politiques (1), qu'il avait obtenu et un brevet de retraite et un brevet de vétéran (2), qu'il était inscrit sur les registres civiques du 7 e arrondissement, qu'il avait toujours assisté ou participé aux élections (3)
Il remit toutes ces pièces en original à deux représentants du peuple, d'Aubermesnil et Briot, ses amis intimes, qui les remirent à leur tour au ministre de la police. Briot défendit Hesse avec chaleur et assura qu'il était convaincu de son innocence et de sa droiture : Hesse, disait Briot, tiendrait fidèlement ses promesses et servirait le gouvernement avec loyauté, lui donnerait avec plaisir des idées et des plans ; que risquait-on du moins de l'éprouver (i) ?
(i) Il fait allusion au décret du 20 février et à l'arrêté du 13 septembre 1795 ; cf. plus loin, chap. xi.
(2) Il avait obtenu, en effet, le 24 pluviôse III ou 12 février 1795, de la Commission des services publics, le brevet de vétéran ou le droit de porter toute sa vie sur le côté gauche de l'habit, à la hauteur de la troisième boutonnière, le médaillon de deux épées en sautoir.
(3) Lettre du 6 nivôse an VII ou 26 déc. 1798 ; cf. Aulard, Réaction therm., V, 265.
(4) Briot à Merlin de Douai, 27 déc. 1798. D'Aubermesnil, que Hesse semble avoir connu à Perpignan, manque, dit le Journal du soir (n° 550, 1 er frimaire an VIII) de jugement, et c'est une tête faible que Hesse a montée par la peur. Quant à Briot, Hesse l'avait connu lorsqu'il commandait à Besançon ; Briot, écrit-il, « m'honore de son estime et amitié » (Cf. p. 217). Despaze, cité plus haut, dit, dans sa seconde satire, de Briot et de ses discours (p. 23) :
Introduit récemment dans le temple des lois, Briot, Briot, lui seul, en fait trente par mois,
et il ajoute dans ses notes y p. 39, que « lorsqu'on voudra désormais
Hesse ne partit pas. Mais il n'eut jamais ses lettres de naturalisation. Dans une pétition au Directoire, il demandait s'il était Français et s'il devait exercer ses droits civils. Le ministre de la police fut chargé de faire un rapport sur cette requête ; par deux fois, il le présenta ; par deux fois, le 16 février et le 31 mai 1799, le Directoire différa sa réponse (1).
Vint le coup d'Etat du 30 prairial an Vil, le conseil des Cinq-Cents prit un air de Convention, le club des Jacobins renaquit pour cinq semaines, et Hessefutde ceux qui, dans la salle du Manège, applaudissaient à l'éloge de la république démocratique. On prétend même qu'il comptait être ministre après le 30 prairial : ses amis, les patriotes, toujours friands de places — disait Y Ami des lois — espéraient que le nouveau Directoire formerait un ministère où entreraient, avec Hesse, Robert Lindet (qui reçut en effet le portefeuille des finances), Ysabeau le jeune, Antoneile, Fréron et Charles Duval (2).
Aussi Hesse figurait-il parmi les jacobins que frappa le Consulat provisoire. Le surlendemain du 18 brumaire, — 11 novembre 1799 — les Consuls ordonnaient que Charles liesse, ainsi que Félix Le Peletier, Gagny, Fournier l'Américain, Fiquet, Marchand, Xavier Audouin, Daubigny et autres sortiraient du territoire continental de la République et seraient tenus en conséquence de se rendre à Rochefort pour être conduits dans le département de la Guyane française.
désigner un harangueur bien bavard, un parleur bien impitoyable, il faudra dire c'est un Briot ».ll consacre aussi quelques vers a d'Aubermesnil et il écrit dans ses notes, p. 40, que c' « est un vieux fou d'une espèce toute particulière qui rêva un beau matin qu'il pouvait remplacer, le pape et devenir chef d'une secte religieuse ».
(1) Cf. une pétition du 19 mai 1799.
(2) Aulard, Réaction therm., V, 589 ; cf. Hist . de la Révol. fr. p 688.
félicita Briot. « Je suis étonné, dit Hesse, que Briot ait accepté cette place puisqu'il peut y avoir un changement d'un moment à l'autre ; au surplus, l'espérance nous soutient et nous nourrit ». Lui-môme ne quittait plus Paris et s'il passait ses soirées avec des filles au théâtre de Nicolet, il « roulait » l'après-midi dans le faubourg Saint- Antoine. Sa propagande n'avait pas grand succès. Il lui était aisé de convaincre les « hommes de sa trempe » ; les autres l'écoutaient à peine, non sans mépris.
Marengo consterna les exclusifs, et l'un d'eux s'écria qu'après une seconde victoire, les faubourgs seraient entièrement gâtés. Ils ne renoncèrent pas cependant à leurs desseins. Pour affaiblir l'enthousiasme populaire, ils accusaient le gouvernement de mesures vexatoires et lui reprochaient de rétablir le rude et pénible service de la garde nationale. Ils blâmaient systématiquement tout ce que faisaient les autorités. Ils assuraient sans cesse que les droits du peuple libre étaient lésés. Jusqu'à la fin de l'année ils tiennent des propos violents, annoncent l'arrivée de quelques aifidés des départements, affirment qu'ils ne craignent pas d'ôtre déportés, que leur arrestation ne s'exécutera pas facilement et qu'ils sauront résister.
Hesse, qui s'était éclipsé durant les mois de juillet et d'août, reparaît dans les dernier jours de septembre au faubourg Saint-Antoine, et lui aussi prédit un prochain mouvement. On le rencontrait surtout rue de Charonne en un endroit où se réunissaient plusieurs enragés, qui, selon le rapport d'un « observateur », ne rêvaient que la constitution de 93 avec ses massacres. Une cachait pas qu'il comptait sur un bouleversement pour relever sa fortune. « En ce moment, disait-il, je ne suis pas à mon aise, mais sous peu les événements me mettront à même de mener un train plus brillant ». Son ascendant sur ses entours était considérable. « Cette espèce d'imbécile, écrit un agent, en impose à cer-
334 CHAULES DE HESSE
comme l'aine et le chef des «exclusifs » qui se rassemblaient chez Lémery. Lorsque Merlin de Thion ville voulut, au nom des thermidoriens, renouer avec les partisans delà I constitution de 171)3, ce fut à liesse qu'il s'adressa d'abord. L'entrevue eut lieu le 18 mai dans la rue du Vieux Colombier, chez le marchand mercier Brochet, et Merlin déclara qu'il était sincère, que Le Peletier et Antonelle devaient revenir sur son compte, qu'il saurait au moment favorable entraîner les ouvriers des faubourgs, qu'il avait gagné quantité de militaires destitués. Hesse lui reprocha très amèrementla conduite qu'il avait tenue aprèsle9 thermidor et l'assura que les patriotes ne pourraient jamais lui pardonner. On se sépara froidement de part et d'autre. Mais Antonelle et Le Peletier blâmèrent le procédé de Hcsse : à leur avis, Merlin n'avait pas d'hostilité contre les patriotes, c'était un homme fougueux qui se laissait tromper, et qui serait certainement utile ; ils se rapprochèrent de Merlin et se réconcilièrent avec lui.
Bonaparte faisait alors cette campagne qui, le 14 juin aboutit à la victoire de Marengo. Les exclusifs, oubliant leur petit nombre, leur peu de moyens et la surveillance dont ils étaient entourés, voulaient profiter de l'absence du Consul et, comme ils disaient, saisir l'occasion de tenter un coup. Ils répétaient dans les faubourgs que Bonaparte essuyait des pertes graves et subirait un revers. Ils n'attendaient que la nouvelle d'une délaite pour proclamer la constitution de Tan III et désigner cinq directeurs qui seraient Antonelle, Le Peletier, Marchand, Merlin de Thionville et Roger-Ducos. A les entendre, des membres des Conseils leur étaient entièrement dévoués, et Siéyès,Chénier, Chazal, les généraux Gagny et Berton promettaient leur appui. Le 31 mai, liesse se promenait avec Briot, l'ancien député qui venait d'être nommé secrétaire-général du département du Doubs. Un particulier qui les rencontra,
félicita Briot. « Je suis étonné, dit Hesse, que Briot ait accepté cette place puisqu'il peut y avoir un changement d'un moment à l'autre ; au surplus, l'espérance nous soutient et nous nourrit ». Lui-même ne quittait plus Paris et s'il passait ses soirées avec des filles au théâtre de Nicolet, il « roulait » l'après-midi dans le faubourg Saint- Antoine. Sa propagande n'avait pas grand succès. Il lui était aisé de convaincre, les « hommes de sa trempe » ; les autres l'écoutaient à peine, non sans mépris.
Marengo consterna les exclusifs, et l'un d'eux s'écria qu'après une seconde victoire, les faubourgs seraient entièrement gâtés. Ils ne renoncèrent pas cependant à leurs desseins. Pour affaiblir l'enthousiasme populaire, ils accusaient le gouvernement de mesures vexatoires et lui reprochaient de rétablir le rude et pénible service de la garde nationale. Ils blâmaient systématiquement tout ce que faisaient les autorités. Ils assuraient sans cesse que les droits du peuple libre étaient lésés. Jusqu'à la fin de Tannée ils tiennent des propos violents, annoncent l'arrivée de quelques aifidés des départements, afGrment qu'ils ne craignent pas d'être déportés, que leur arrestation ne s'exécutera pas facilement et qu'ils sauront résister.
Hesse, qui s'était éclipsé durant les mois de juillet et d'août, reparaît dans les dernier jours de septembre au faubourg Saint-Antoine, et lui aussi prédit un prochain mouvement. On le rencontrait surtout rue de Charonne en un endroit où se réunissaient plusieurs enragés, qui, selon le rapport d'un « observateur », ne rêvaient que la constitution de 93 avec ses massacres. Il ne cachait pas qu'ilcomptait sur un bouleversement pour relever sa fortune. « En ce moment, disait-il, je ne suis pas à mon aise, mais sous peu les événements me mettront à même de mener un train plus brillant ». Son ascendant sur ses entours était considérable. « Cette espèce d'imbécile, écrit un agent, en impose à cer-
tains hommes faibles qui regardent comme une merveille un ex-prince qui s'est jeté à corps perdu dans la démagogie la plus outrée et il en est écouté comme un oracle (1). a
L'ex-prince envoyait pourtant au premier Consul des protestations d'attachement. Le 20 octobre le Journal du Commerce ,dirigé par Bailleul, publiait l'entrefilet suivant : « Nous voyons par les gazettes que nous recevons d'Allemagne que le bruit de l'assassinat du premier Consul s'était répandu à Mannheim, à Heidelberg, à Worms, et dans une partie de la Souabe dès le 10 octobre. On attribuait cet assassinat à Pex-prince Charles de Hesse qui avait tiré sur Bonaparte et à Félix Le Feletier et à Tex-général Rossignol qui l'avaient en même temps frappé de coups de stylet. On ajoutait que les blessures n'étaient pas mortelles et que les trois assassins avaient été arrêtés ainsi que deux autres officiers qui étaient du complot. » Hesse écrivit sur le champ au ministre de la police. Il avait lu ces lignes avec indignation, avec horreur; il réclamait justice et réparation : € Mes malheurs (iniront-ils jamais ? Si Périgord-Talleyrand a soif de mon sang, qu'il le fasse répandre, mais qu'il ne flétrisse pas ma mémoire ! Suis-je un assassin? J'ai défendu pendant deux ans, laplume àla main, le général Bonaparte, et le Directoire m'a proscrit, exilé pendant dix mois à cause de lui; aujourd'hui je lui fais un rempart de mon corps et on fait de moi un Ravaillac! Est-ce là la récompense que les Français accordent à un homme qui a donné à l'Europe un exemple unique etqui aujourd'hui devrait être loué et non diffamé (2) » 1
(1) Rapports de police, 3 germinal, 19, 22,29 floréal, 10, 11,12, 21 et 30 prairial, 9, 13 et 27 messidor, 1 er et 15 fructidor an VIII, 3 et 25 vendémiaire an IX (A. N. F 7 3701 et AF IV, 1329) ; Aulard, Paris sous le Consulat, 1,323, 341,354,382, 430,457,466, 731 ; 11,113, 124, 130, 135.
(2) Hesse au ministre de la police, 29 vendémiaire an IX (A. N. F6267).
Cette lettre ne lui servit de rien. On lit dans les rapports de police qu'il vient encore à Paris le soir ou dans la nuit, sans se montrer deux fois de suite dans le même endroit, qu'il rode surtout dans la section des Gravilliers, qu'il « joint à un grand fond de bêtise une sorte d'adresse toute particulière, »
Après l'attentat du 3 nivôse ou 24 décembre que Bonaparte attribuait aux septembriseurs et aux terroristes, il fut inscrit sur la liste des 430 déportés. Ne passait-il pas pour un dangereux jacobin? îYétait-il pas un de ceux que le Sénat conservateur nommait des perturbateurs, des gens que l'amnistie ne faisait qu'enhardir et qui causaient dans Paris de continuelles alarmes par leur présence ?Un agent qui croyait à « des projets de rapprochement entre les extrêmes », ne disait-il pas que Charles de Hesse et Félix Le Peletier avaient dîné naguère chez un restaurateur avec Georges Cadoudal? Dès le 30 décembre, un mandat d'amener était lancé contre Hesse. Il fut arrêté et enfermé au Temple.
Le 13 janvier 1801, il partait pour Saintes avec Félix Le Peletier, Destrem et Talot dans une diligence des messagegeries sous l'escorte d'un officier et de six gendarmes. Il fut, ainsi que ses compagnons, transféré de Saintes à Saint- Martin de Ré. Mais le préfet de la Charente-Inférieure, l'ancien conventionnel Guillemardet, permit aux « déportés» de loger en ville et de circuler librement dans les rues à condition qu'ils iraient tous les dix jours s'inscrire à la municipalité sur un registre et après qu'ils eurent juré de ne pas s'évader (1).
Bientôt le désespoir s'empara de Hesse. Il eut ordre de
(i) Destrem, Les déportations du Consulat et de l'Empire, 406-414, Le dossier d'un déporté, 103, 117-128; Baguenier-Désormeaux, Talot, 54 ; de Martel, Les historiens fantaisistes, II, 399.
venir signer son nom sur le registre de la municipalité,! non plus tous les dix jours, mais tous les jours impairs.] Talot et Le Peletier reçurent leur grâce. Talot allait vivre à Chollet, dans la Vendée. Le Peletier se rendait a. Pari» et Hesse apprenait qu'il n'était pas inquiété, qu'il se promenait tranquillement sur les boulevards, qu'il avait une audience du consul Cambacérès. « Suis-je donc plus coupable que Talot et Le Peletier, s'écriait Hesse, et puisque j'ai partage leurs infortunes, ne devrais-je point partager leur bonheur ? »
Il tomba malade. Déjà, en venant de Paris, à dix lieues de Saintes, il avait été frappé, à ce qu'il dit, d'une attaque d'apoplexie ou de paralysie. A Saint-Martin-de-Ré, il attrapa le scorbut ; il ne pouvait plus boire ni manger qu'avec une peine extrême et il n'espérait pas guérir, à cause de l'air salin qui, selon lui, déterminait et alimentait sa maladie ; il avait les cuisses bleues, les jambes enflées, la gorge ulcérée, et deux médecins de l'endroit certifièrent qu'il était en grand danger s'il séjournait plus longtemps dans l'île.
Il s'humilia, il sollicita son pardon, il écrivit lettres sur lettres au ministre de la police, au ministre de la guerre au premier Consul, parlant de ses infirmités et du délabrement de sa fortune, promettant de respecter le gouvernement et de lui être fidèlement attaché, rappelant qu'il avait sous le Directoire publié des articles favorables à Bonaparte assurant qu'il ne pouvait être l'ennemi du glorieux général, jurant que s'il rentrait à Paris, il ne sortirait pas de sa maison sans le consentement de la police et qu'il ne recevrait que des gens d'affaires, demandant du moins la permission de vivre dans une petite ville de l'intérieur où il rétablirait sa santé si profondément altérée, remontrant qu'il était « traité plus sévèrement qu'un prisonnier condéen ou autrichien » et « diffamé à la face de l'Europe qui le regar-
dait comme l'assassin du Consul », qu'il avait expié suffisamment ses fautes par trois à quatre années d'exil et de captivité, que l'oubli de ses erreurs devait être le gage inséparable de la paix qui venait d'être signée à la satisfaction du monde. Il implora même Talleyrand qu'il avait offensé, le pria de compatir à son sort et d'obtenir son rappel, et Talleyrand plaida sa cause : « Les torts mêmes que Hesse a eus envers moi, écrivait le ministre des relations extérieures au ministre de la police, sont un motif de plus pour que je sois touché de sa malheureuse position. »
Le 4 avril 1803, Bonaparte ordonna d' « extraire » Hesse de l'île de Ré et de le conduire sous bonne et sûre garde jusqu'à la frontière d'Allemagne ; défense lui serait faite de retourner en France sous peine d'être déporté dans les colonies. Hesse aurait dû, ce semble, jeter un cri de joie lorsqu'il sut la nouvelle. Mais il avait compté rester en France, sinon à Paris, du moins à dix ou douze lieues de la capitale, et la décision qui lui rendait la liberté, le chassait du territoire français. Il se plaignit amèrement : « Voilà donc comme on récompense trente-six années passées au service de la France ; j'aimerais mieux être fusillé ou noyé que d'être remis aux mains de mes ennemis, de mes propres parents qui me feraient, s'ils pouvaient, écorcher tout vif ! » Pourtant, il se calma; il irait, disait-il, chez l'Électeur de Bavière, et il plaçait en lui son espoir.
Il partit de la Rochelle le 23 avril sous l'escorte de deux gendarmes. Trois semaines plus tard, il était déposé de l'autre côté du Rhin, à Kastel, en face de Mayence. Avant de franchir le pont, il eut un accès de rage ; il invectiva ses gendarmes, il refusa de les suivre. «Je ne veux pas, criait-il, passer le Rhin », et il fit mine de résister. « Ce premier mouvement, mandait Moncey au grand juge, n'a pas eu de
340 CHARLES DE IIESSE
suites, et il parait qu'il ne s'est porté à aucune extrémité (1). »
(1) Lettres de liesse, 10 pluviôse, 3 ventôse et 15 messidor IX; 10 brumaire, 18 ventôse, 10 messidor, 5, 18, 26, 30 thermidor X; 23 vendémiaire, 22 pluviôse, 2;> ventôse, 12 germinal XI; lettre de Talleyrand, 2 fructidor X ; lettres de Moncey, 13 floréal et 1 er prairial (A. N. F 7 6274).