CHAPITRE XI
La pension servie à Hesse par son aîné supprimée en 1793. — Décrets et arrêtés. — Paix de Baie (4 septembre 1795). — Mission de Hivals à Gassel. — L'apanage rétabli. — Exigences incroyables de Hesse. — Son séjour à Babenhausen (1803). — Ses violences. — Réconciliation avec son aîné. — Rapprochement avec l'Electeur de Hesse. — Convention du 12 mai 1804. — Difficultés. — L'incident de Hanau. — Rupture. — Hesse à Francfort. — Mort de son aîné. — Hesse à Paris (9 mai 1812). — Expulsion. — Mémoire au ministre des affaires étrangères. — Scandales à Darmstadt. — Hesse à Huningue (15 avril 1813). — Généalogie de Bonaparte. — Mémoires à l'Electeur. — Mort de Hesse à Francfort (19-20 mars 1821).
Par testament du 17 septembre 1778, le landgrave Constantin de Hesse-Rothenbourg avait laissé à son fils cadet Charles, s'il restait célibataire, une rente de 3.000 écus hessois, un logement convenable, un équipage annuel, et, s'il se mariait, une rente de 6.000 écus hessois, un logement, un ameublement de 3.000 mille écus hessois une fois payés, 500 livres par an pour son chauffage, la chasse, la pêche et autres droits (1).
Charles de Hesse, qui resta célibataire, touchait donc une
(1) Cf. les documents des affaires étrangères (A. E. Hesse-Cassel) et l'étude d'Arthur Kleinschmidt, Prinz Karl Konstantin von Hessen- Rothcnburg dans la Zeitschrift des Vereins fur Hessische Geschichte und Landeskunde, Neue Folge, XXV. Gassel, 1901, p. 31-162.
pension de 3.000 écus hessois ou — puisque l'écu hessois valait 4 francs 10 de France — 12.300 francs. Elle lui était versée chaque trimestre par l'intermédiaire de deux maisons de banque, la maison francfortoise des frères Bethmann et la maison parisienne Perregaux et compagnie. Tous les trois mois il recevait une somme de 2.844 livres 16 sous. Lorsqu'il se joignit aux révolutionnaires, il fut en Allemagne un objet d'horreur. Une épigramme, dirigée contre lui et le prince de Salm-Kyrbourg, courut dans le pays rhénan : « Aux jacobins Salm et liesse. Les ancêtres se mettaient à genoux devant Louis le Grand : les petits-fils se mettent à genoux devant les sans-culottes. Si ceux-là avaient appris à s'agenouiller devant Dieu, jamais votre genou ne se serait éloigné de la vraie place ! » Le ministère hessois s'élevait avec indignation contre ses sentiments « démocratiques et cruels ». Il était, depuis le 19 novembre 1771, chevalier de Tordre hessois du Lion d'or et, depuis le 3 novembre 1782 chevalier de Tordre palatin de Saint-Hubert ; en 1794 son nom ne parait plus dans la généalogie de la maison de Hesse ainsi que sur les listes des chevaliers a parce qu'il continue, dit le landgrave Guillaume IX, à demeurer auprès du parti dominant en France », et, a cette nouvelle, liesse écuma de rage : a Ils m'ont, s'écriait-il, rayé du tableau de famille ! » Enfin, le 1 er janvier 1793, il ne toucha pas sa pension : l'Empereur défendait d'envoyer de Targent aux Allemands qui séjournaient en France, et, par une sentence du 5 mars, le Conseil aulique de Vienne décida que T « apanage » de Charles de Hesse resterait provisoirement en dépôt, in deposito. <r Je n'ai plus que mes appointements, écrit alors Hesse, mon coquin de frère qui est à Francfort avec les Prussiens et que Lucifer puisse confondre, ne me paie plus rien » (l).
(!) Hesse à Pache, 3 janvier 1793 (A. G.).
Il recourut à la Convention. Le 26 février 1793, il priait l'Assemblée de le protéger contre l'Empereur qui mettait sa tête à prix et contre son frère aîné qui séquestrait ses revenus, et de lui allouer une pension provisoire sur les domaines de la maison de Hesse situés en France. Le Comité de salut public reconnut la justice de ses prétentions et déclara, après le 9 thermidor, que Hesse ne touchait plus ses rentes à cause de « son obstination à vivre sous le gouvernement français *, qu'il les aurait touchées exactement s'il avait émigré en Allemagne^u'il ne devait pas être victime de son attachement à la Révolution, que la Convention, fidèle aux principes de loyauté et de générosité qui dictaient ses décisions, viendrait au secours de Charles Hesse pour lui assurer sur les biens de son frère aine, pendant qu'ils étaient entre les mains de la République, le service de la rente annuelle laissée à lui par son père (1). Le 20 février 1795, la Convention décrétait que le testament fait le U septembre 1778 par le landgrave Constantin de Hesse-Rotbenbourg serait exécuté dans les dispositions qui concernaient son lils cadet, Charles de Hesse. sur les biens de la succession situés dans les pays conquis par les Français, et que la Commission des biens nationaux ferait liquider et payer au général le montant des droits que ce testament lui attribuait.
Vint la paix conclue à Bàle le 4 septembre 1795 entre la République et le landgrave de Hesse-Cassel. Elle contenait des articles qui devaient profiter à Charles de Hesse : elle disait que les communications et relations entre la France et les états du landgrave de Hesse-Gasâel seraient rétablie sur le pied où elles étaient avant la guerre et que prompte justice serait rendue aux créanciers des deux nations.
(i) Rapport fait au Comité (A. N, AA57).
344 CHARLES DK 1IESSE
La Convention prit même expressément des mesures avantageuses au général. Un arrêté duComitéde législation, daté du 13 septembre 1793, portait que l'arriéré dû à liesse lui serait aussitôt que possible payé en espèces métalliques ainsi que les échéances futures de sa pension.
Bien plus, la République eut la bonté de faire des avances au général. Il reçut 12.000 livres d'acompte, et un arrêté du Directoire lui accorda une somme de 1.000 livres par mois jusqu'au moment où les négociations entamées avec le landgrave de Hesse-Cassel seraient terminées (1).
Ces négociations furent assez longues. Barthélémy, ambassadeur de la République française en Suisse, avait conclu la paix avec Waitz, ministre du landgrave de Hesse- Cassel. 11 jugeait que Charles liesse avait, « par son dévouement aux intérêts de la République, mérité les égards les plus empressés de tous les agents du gouvernement français » et il l'avait recommandé à Waitz qui lui promit que le général obtiendrait satisfaction (2).
Rivais, nommé le 22 décembre 1795 ministre plénipotentiaire de la République près le landgrave, fit, de son côté, d'activés démarches en faveur de Charles Hesse.
Le frère aîné de notre liesse, Emmanuel, consentait à payer l'arriéré. Mais il rappelait qu'une sentence du Conseil aulique lui avait enjoint de suspendre tout paiement et de déposer en justice l'apanage de son cadet: il fallait, disait Emmanuel, s'adresser autribunal suprême de l'Empire pour obtenir la main levée.
Ces retards exaspéraient Charles liesse. Il désirait que la République recourût aux moyens violents. Dès le 13 octobre 1792, à Besançon, n'avait-il pas demandé que tous
(1) Voir les lettres du ministre des finances, 1 er nivôse et 26 pluviôse IV (22 décembre 1795 et lîi février 1790), et un arrêté du Directoire, du 14 nivôse IV-4 janvier 1790 (A. E.).
(2) Barthélémy à Delacroix, 22 frimaire 1V-13 décembre 1795.
les biens de la maison de Hesse situés en Alsace et en Lorraine fussent confisqués ou séquestrés au profit de la nation, puisque cette maison avait l'insolence de faire la guerre aux Français comme à des brigands ? Il écrivait, en avril 1796, au ministre des affaires étrangères Delacroix: 1° que l'Empereur n'avait pas le droit de défendre au landgrave Emmanuel d'envoyer de l'argent en France ; 2° que « c'était un prétexte inventé ou combiné entre eux», que le landgrave de Hesse-Cassel, Guillaume IX, était assez riche et assez fort pour exécuter le traité du 4 septembre 1795 sans l'autorisation de personne et que, puisque les fonds étaient déposés en Hesse, puisqu'il était seul souverain, il ne courait aucun risque de faire les avances ; 3° qu'évidemment puisque lui, Charles liesse, écrivait chaque jour dans M Ami des lois en faveur de la Prusse contre l'Autriche et la Toscane, l'Empereur ne permettrait jamais au landgrave Emmanuel de dédommager son cadet ; 4° que Rivais ne réussirait pas s'il ne parlait au landgrave de Hesse-Cassel « avec cette puissance irrésistible qui caractérise la Révolution. »
Rivais avait pour instructions de chercher avant tout à « nous attacher le landgrave », et agir comme voulait Hesse, c'était, selon la remarque du ministre français, obtenir de Guillaume IX de l'humeur et du refroidissement, et non de l'argent. 11 envoya son secrétaire Simon chez le frère aine de Hesse. Le landgrave Emmanuel déclara de nouveau qu'il n'osait retirer du greffe l'apanage de son cadet ; mais, disait-il, le landgrave de Hesse-Cassel, qui s'était soustrait à l'autorité de la diète en traitant avec la République française, devait-il avoir les mêmes craintes ? N'étaitce pas remplir une clause de son accord avec la France ? a Que le landgrave de Hesse-Cassel, concluait Emmanuel, me donne un mot d'écrit qui me mettre à couvert de toute tracasserie de la part de l'Empereur, et je retire la somme. »
Sur ces j ustes observations de son cousin Emmanuel et sar les pressantes sollicitations de la légation française, le landgrave de Jles^e-Cassel s'exécuta. Il prescrivit, le 7 mai ITitô, de verser à Charles liesse son arriéré, et Emmanuel de Hesse-Hothenbourg, cet Emmanuel que Charles qualifiait d'injuste et de vindicatif, se résolut à c courir tous les risques ». Charles reçut par deux fois, d'abord au mois de juillet, puis au mois de septembre 1796, l'argent qui lui revenait depuis quatre ans, et Emmanuel promît de continuer le paiement, comme auparavant, tous les trois mois(l).
La pension de Charles liesse était donc rétablie. Mais il abusa de ses avantages. Fort de l'appui de Dubois-Crancé et de ses démarches auprès des ministres, fort de sa plume de journaliste, il crut qu'il pouvait parler haut, et il parla trop haut ; il fut, comme toujours, excessif ; il éleva d'indiscrètes et injustes prétentions. N'écrivait-il pas à Waîtz — qu'il nommait Weiss — et à son frère Emmanuel qu'il avait son tour, qu'il allait, lui aussi, faire valoir le droit du plus fort, exercer, lui aussi, la loi du talion ? (2)
11 attaqua son cousin Guillaume IX, le landgrave de Hesse-Cassel, dans ses articles de Y Ami des lois et de Y Ami de la patrie. Il reconnaissait que le landgrave avait d'habiles généraux, des officiers instruits, des troupes très belliqueuses, un ministère parfaitement composé, que ce prince pourrait, grâce à l'amitié de la France, obtenir la dignité électorale qu'il ambitionnait depuis longtemps ainsi que le pays de Fulda possédé par des moines « dont les fonctions se réduisaient à boire et à prier ». Mais, ajoutait
(1) Escher à Barthélémy, 6 mars 1796 ; Rivais à Delacroix»
2 et 30 avril, 2 mai 1796 ; à Hesse, 1 er août 1796 ; Hesse à Delacroix,
3 avril 1796 (A. E.) ; cf. Hesse à Le Brun, 13 octobre 1792 (A. G.).
(2) Hesse à Emmanuel, 14 novembre 1796 et à Waitz, 22 janvier 4798 (A. E.).
Hesse, si le landgrave est richissime et s'il a des coffres remplis d'or jusqu'au cadenas, ses sujets qui n'ont pas un écu abandonnent leurs foyers pour émigrer en Amérique. « Landgrave, s'écriait Hesse, changez de système, ne vendez pas vos militaires au plus offrant, rendez le soldat à la culture des terres et à sa famille, convertissez votre or en charrues et en actes de bienfaisance ! » Ces articles blessèrent le landgrave, et Rivais jugeait que le journaliste Charles Hesse « faisait tout pour désobliger sa famille sans être par là d'aucune utilité à la République » (1).
Ce n'étaient qu'exigences sur exigences, 11 demandait l'intérêt des sommes qui provenaient de ses quatre années d'arrérages ; mais, comme remarquait Rivais, on ne lui devait pas d'intérêt puisque ces sommes étaient en dépôt.
11 se plaignait des frais énormes que lui avait coulés l'envoi de son argent ; mais pourquoi avait-il voulu que cet argent lui fût expédié sans nul retard à Paris par les banquiers ? Le testament paternel ne portait pas que les paiements de l'apanage se feraient à Paris ; ils n'avaient toujours eu lieu qu'à Francfort-sur-le-Mein (2).
Il avait pour maîtresse une jolie Française à laquelle il était fort attaché, Jenny Delaurière, et il désirait alors se marier avec elle. Pouvait-il épouser une princesse ou une comtesse à seize quartiers, et trouverait-il en Allemagne une femme qui voudrait de lui? Mais, d'après le testament paternel, il devait, peur conserver ses droits, obtenir le consentement de son aîné, et il se révoltait contre cette condition. Son mariage dépendait-il de son frère? Nétait-il pas « contre nature que sa famille pût décider de son célibat » ? Le gouvernement français adoptait-il un « aussi absurde, aussi monstrueux » principe? « Je ne puis pas me marier,
(1) Ami de la patrie, 5 novembre 1797 ; Rivais à Delacroix, 2 avril 1796 (A. E.).
(2) Rivais à Hesse, 8 janvier 1797 (A. E.).
348 CHARLES 1)12 IlESSE
écrivait liesse, non sans malice, à Talleyrand, et vous êtes plus heureux que moi ! (1) »
Il s'avisa de prétendre que le testament de son père, partial, injuste, contraire aux lois françaises, devait être frappé de nullité. Mais la République pouvait-elle intervenir en cette affaire? Rivais objecta que Hesse oubliait les coutumes d'Allemagne, qu'il y avait au-delà du Rhin des choses consacrées par l'usage, qu'en ce pays une « allure méthodique » excluait toute idée de réforme dans les successions. liesse avait beau invoquer la Révolution et les institutions nouvelles ; on lui « opposerait comme un retranchement » cette phrase irréfutable, que le gouvernement français qui se piquait d'équité, ne voudrait pas changer les lois liessoises (2).
Puis, liesse demanda le versement d'un capital de 720.000 francs (3) et il assurait que cette somme était modique, que les siens n'auraient pas de peine à la payer sans
(1) liesse à Delacroix, 29 mai, 31 juillet, 8 novembre 1796; à Rivais, 1* novembre 1795, à Waitz, 22 janvier 1798; à Talleyrand, 20 août 1798 (A. E.).
(2) Rivais à Delacroix, 28 novembre 1796 et 8 janvier 1797 (A. E.). (.'*) Il arrivait ainsi à ce chiffre de capitaux. Il prétendait que,
comme célibataire, il avait droit de réclamer :
1° Une vente de 3 000 écus hessois, ci . . . 240 000 francs 2° Un logement annuel, ('value par la Commission des bien nationaux à 3 000 francs, ci. 60 000 » 3° Un équipage, évalué par an à 4 000 francs, ci 80 000 »
Total 380 000 »
S'il se mariait,- on lui devrait :
1° Une rente de 6 000 écus hessois ou 24000 fr.,
ci . . • 480 000 »
2° Le logement 60 000 »
3° L'équipage . . . • 80 000 »
4° L'ameublement une fois payé 12 000 »
ï>° ;>00 écus annuels pour le chauffage . . . 40 000 » 6° Arrérages de dix-huit ans de logement à
1 000 écus 54 000 »
Total 726 000 »
délai et on numéraire, que ses « maudits parents » possédaient des millions de revenus et plus de cent millions de capitaux, qu'ils devaient lui en donner une parcelle, ne fûtce que pour se débarrasser de lui, qu'au besoin son frère Emmanuel n'avait qu'à vendre au landgrave de Hesse-Cassel la mine d'argent qu'il exploitait dans le bas comté de Katzenelnbogen ou au landgrave de Hesse-Darmstadt la partie de ce comté qu'il possédait de moitié avec lui ; grâce aux écus qu'il toucherait, Charles Hesse pourrait acheter des biens nationaux, épouser une citoyenne française, mourir au service de la République (1).
11 réclamait davantage. Les membres de sa millionnaire famille, comme il disait, comptaient sur une augmentation de territoire et de revenus. N'aurait-il pas à prélever sa part naturelle sur ces agrandissements? Il écrivait au landgrave de Hesse-Cassel qu'il ne voulait ni dépouiller son frère aîné ni lui faire un procès; mais ne méritait-il pas un sort proportionné à la justice de sa cause ? « Vous allez être tous enrichis et agrandis par l'influence irrésistible des armées françaises ; vous allez vous trouver plus puissants qu'en 1789 ; moi, votre bon parent, général fidèle de la République, je dois obtenir la même faveur. » Comme naguère, il pressa le gouvernement de saisir les biens conquis sur son frère et ses deux cousins, les biens de Hesse- Rheinfels, de Hesse-Darmstadt, de Hesse-Cassel, et notamment les possessions de Hesse-Darmstadt en Alsace et le bas-comté de Katzenelnbogen. Toutes les' branches de la maison de Hesse, affirmait-il avec aplomb, étaient solidaires les unes des autres. La République blesserait peutêtre le droit des gens. Mais les princes pratiquent-ils le droit des gens ? C'étaient des traîtres qui ne connaissaient
(1) Cf. une lettre au Directoire, du 8 janvier 1798, et à Talleyrand du 16 janvier 1800 (A. G.).
350 CHARLES DE HESSR
que la justice du droit canon. Et la France qui tenait sous sa main les domaines de la maison de Hesse, refuserait de récompenser un « malheureux ci-devant prince » ! La France dictait des lois à tous ces petits souverains « si insolents quand ils sont vainqueurs, si bas et si rampants quand ils sont vaincus » ; elle n'avait qu'un mot à dire, pleine satisfaction à Charles de Hesse, citoyen français, et ce mot, elle ne le dirait pas ! « Que les troupes de la République, concluait Hesse, ne quittent pas le territoire du landgrave de Hesse-Darmstadt, et je serai payé sûrement au bout d'un mois, car les princes allemands n'aiment point les garnisons bourgeoises, et ces moyens simples, puissants, les mettent à la raison. » Môme dans sa captivité, même de l'île de Ré, il demandait au ministre des relations extérieures que la France fît valoir ses droits et payer ses créances. Pourquoi ne pas lui donner, par exemple, Brumath et Bouxwiller en Alsace ? N'était-il pas facile d'indemniser de ce sacrifice la maison de Hesse-Darmstadt ? (1)
Or, dès Tan III, le Comité de salut public remarquait que les princes de la famille n'avaient pas « cautionné » l'exécution des volontés du dernier landgrave de Hesse- Rheinfels et que, par suite, leurs biens ne pouvaient être affectés au paiement de la vente de Charles Hesse. Les ministres, Delacroix, ïalleyrand, répondirent au prince jacobin qu'ils prendraient sa demande en considération, qu'ils feraient valoir ce qu'elle aurait de fondé. Mais on était fatigué de ces perpétuelles réclamations et de ces incroyables exigences. Rivais, accusé par Hesse de négligence et de tiédeur, finit par se fâcher. Hesse, disait-il, oubliait qu'il n'était qu'un médiateur, et il écrivit au général : « Si vous saviez tout ce que votre affaire m'a donné de difficultés à
(1) Hesse au landgrave de Hesse-Casseh 21 mars 1797; à Delacroix, 27 octobre 1797; au Directoire, 8 janvier 1798; à Waitz, 22 janvier 1798 ; à Talleyrand, 20 août 1798, et 13 mai 1802 (A. E.).
surmonter, vous auriez à me plaindre, non à m'accuser! (1) »
Quant à la maison de Hesse, elle gardait le silence. Le landgrave de Hesse-Cassel avait envoyé à Paris, en 1796, le baron Steube(2). Notre Hesse vint le 21 novembre de cette année se présenter au diplomate, 11 avait l'air minable et il disait qu'il gueusait son pain, qu'il ne possédait que quatre chemises, que ses chaussures étaient éculées. Il se plaignit de son frère ; il implora la protection de Guillaume IX qu'il nommait son tuteur et protecteur ; il demanda que le landgrave lui permît de se marier : c'était une mésalliance, sans doute, mais avantageuse à Guillaume IX, puisque les enfants issus de cette union ne seraient pas aptes ;à succéder, et il assura que le Directoire allait le mettre en possession d'une partie du pays de Darmstadt.
Steube jugea que son maître ne devait pas engager de pourparlers avec un homme aux idées si « romanesques », et le ministère hessois l'approuva, lui conseilla de prétexter désormais un défaut d'instructions, defectum instructionis.
Hesse accabla Steube de lettres et de requêtes ; il le pria de solliciter Guillaume IX; il promit même d'épouser la femme que le landgrave lui choisirait, pourvu qu'elle n'eût pas de sentiments autrichiens, parce qu'il était prussien et hessois de cœur et d'âme et qu'il avait juré une haine éternelle à la maison d'Autriche. Guillaume IX ne lui fit aucune réponse (3).
(1) Cf. le rapport au Comité de l'an III (A. N. AA57), une note de Delacroix, qui demande si cette solidarité entre les branches de la maison de Hesse est vraiment « un point de fait» (19 avril 1796), et deux lettres de Rivais : l'une à Hesse, l'autre à Delacroix, 8 et 9 janvier 1797 (A. E.).
(2) Ce Steube fut bientôt rappelé et remplacé par Kopp : le landgrave, véritable Harpagon, le payait si peu que l'envoyé hessois donnait à jouer pour vivre (lettre de Rivais, 8 septembre 1798).
(3) Cf. Kleinschmidt, 63-68.
352 CHARLES DE IIESSE
Vinrent les malheurs de Charles liesse, son arrestation, son exil. Lorsque les deux gendarmes de Moncey l'eurent conduit sur l'autre rive du Rhin, il n'avait pas où reposer sa tète. Il se rendit à JJAlo et le bruit se répandit qu'il vivait solitaire et adonne à des études d'histoire naturelle.
Le landgrave Cuillaume IX, devenu, le 27 avril 1803, l'électeur Guillaume 1 er , eut pitié de son cousin. Il le vit à Francfort sur-lc-Mein et lui proposa de finir ses jours dans la liesse électorale : Charles habiterait le château de Babenhausen, il recevrait par an une pension de 3.000 florins et douze stères de bois, mais il ne paraîtrait nia Cassel ni à llothenbourg ni à Francfort. Charles accepta et vint s'installer à Babenhausen avec sa maîtresse Jenny Delaurière. Il reprit son titre de prince et il ne manqua pas de dire à l'intendant Kleinhans qu'il ne pouvait vivre familièrement avec lui. Pourtant, il mangeait quelquefois à sa table et il souffrait que M m0 Kleinhans lui fit doucement la morale.
Bientôt éclata la violence de son caractère. Kleinhans avait un secrétaire du nom de Diehls. Après s'être entretenu souvent avec Diehls, Hesse le prit en grippe ; il déclara que Diehls était un coquin, un espion payé par son frère Emmanuel pour ouvrir ses lettres et dénoncer tous ses faits et gestes. Il somma Kleinhans de chasser Diehls, il jura qu'il n'irait plus chez Kleinhans tant que Diehls ne se serait pas éloigné. Kleinhans répondit qu'il ne renverrait pas son secrétaire qu'il regardait comme un homme fidèle et rangé. Hesse, irrité, partit pour Francfort le 29 septembre. Le lendemain, il revenait, redemandait à Kleinhans des papiers qu'il lui avait confiés, « J'ai appris, lui disait-il, que votre femme a été la maîtresse de l'Electeur; si je l'avais su plus tôt, je n'aurais jamais mangé la soupe avec vous », et il accabla des plus grossières invectives la pauvre M me Kleinhans : « Quoi ! une pareille créature avait voulu le gouverner ! »
Quelques jours après, Kleinhans dit à Hesse que la chambre des finances de Hanau lui paierait sa pension par trimestre et que l'intendant du château de Babenhaiïsen était chargé de lui remettre cet argent. « Je ne veux rien recevoir de vous, s'écria Hesse, votre secrétaire Diehls a osé monter dans la voiture qui ramenait à Francfort mon médecin, le conseiller aulique Zeitmann; savez-vous ce que c'est que de monter dans la voiture seigneuriale, car seigneuriale est la voiture dès que je la paie. Je me plaindrai à l'Electeur. » — « Mais, répliqua Kleinhans, Diehls allait à Francfort pour affaires; il a rencontré en chemin une voiture où était M. le conseiller Zeitmann et M. le conseiller, qui le connaît bien, lui a proposé de monter. » — « C'est un crime, interrompit Hesse, et je ne veux rien qui ait passé par vos mains. » Il refusa de prendre l'argent que Kleinhans lui apportait, et il fallut lui envoyer le garde forestier Henning auquel il consentit à donner quittance.
Il habite alors Francfort, puis Leipzig. Mais ses parents, son frère Emmanuel et son cousin l'Electeur Guillaume I er , s'alarmèrent. Emmanuel demanda que le gouvernement français fit un « signe de volonté » pour envoyer Charles de Hesse dans l'intérieur de l'Allemagne. Le ministre de France à Cassel, Bignon, annonça que Charles vivait à Francfort d'une manière peu décente et qu'il répandait, croyait-on, des pamphlets contre le premier Consul. Il ne savait toutefois quelle conduite tenir. Ce « multiforme personnage », ce « démocrate de 1793 », n'était-il pas redevenu allemand puisqu'il joignait à sa signature le titre de prince, puisqu'il exhibait les ordres et décorations de sa famille ? Et la France n'avait-elle pas montré, en déportant cet « individu » sur la rive droite du Rhin, qu'il était pour elle un embarras et qu'elle le remettait à la surveillance de sa famille ?
Soudain eut lieu une réconciliation de Hesse avec son
frère aîné. Emmanuel assurait que Charles avait reconnu ses erreurs et ses torts, qu'il ne se mêlerait plus de politique, qu'il avait pris la résolution de vivre loin des frontières de France, qu'il fixerait désormais son domicile à Hambourg (l).
Charles n'alla pas à Hambourg. Ce fut son cousin l'Electeur qui le retint. Guillaume 1 er était piqué contre Emmanuel, et il y avait, comme on disait à la cour de Cassel, entre les deux princes, trois cent trente points de difficultés dont chacun pouvait fournir la matière d'un bon procès. L'Electeur voulut faire pièce au landgrave de Rothenbourg. Mais, tout en goûtant la joie de taquiner Emmanuel, il songeait à son intérêt personnel. Emmanuel n'avait qu'un fils, Victor-Amédée, et, suivant toute apparence, ce fils n'aurait pas d'enfants (2). Si Charles de Hesse survivait à son neveu Victor-Amédée, il hériterait de tous les biens de la branche de Hesse-Rothenbourg. Il fallait donc empêcher Charles de se marier ; il fallait qu'il vécût toujours avec sa maîtresse, avec cette Jenny Delaurière qui, selon le mot d'un Français, lui était unie par les liens d'une affection indépendante.
La cour de Cassel apprit subitement que Guillaume I ar avait conféré avec Charles de Hesse et que ce sans-culotte tant haï était maintenant choyé, caressé. Le rapprochement
(1) Emmanuel au premier Consul, 13 mars 1804 (A. E.). La nouvelle transpira. Le Journal de Paris, du 14 avril, annonça que Charles de Hesse se rendait dans une ville de Basse-Saxe : « La cause, nous l'ignorons, et c'est le cas de rappeler sa devise favorite : Fiat lux ».
(2) Kleinschmidt, 88, et Gesch. des Kônigreichs Westphalen t 64-65. Emmanuel avait aussi une fille, Clotiide, admirablement belle, que le roi Jérôme désira vivement attirer à sa cour et qui épousa, en septembre 1811, Charles-Auguste, dernier prince de Hohenlohe- Waldenbourg Bartenstein. Quanta Victor-Amédée, il se maria trois fois sans avoir d'enfants.
«tonna tout le monde. Charles avait encore un peu de la rouille démagogique, et il laissait parfois échapper des paroles qui choquaient son auguste cousin. De Paris, vint même une lettre anonyme qui mettait l'Electeur en garde contre Charles de Hesse ; l'auteur de la lettre qui disait être victime delà Révolution française, assurait que Charles aurait dû expier ses crimes sur la place de Grève, qu'il était l'objet du plus profond mépris, qu'il avait fait tout le mal possible aux Bourbons et précipité nombre de gens honorables dans la misère, qn'il méritait d'être chassé et de la cour et des états de Hesse-Cassel. Mais l'Electeur ne se souciait plus des actions passées du général républicain Charles Hesse. Il ne pensait qu'à l'héritage de Rothenbourg. ce antipathie pour la Révolution et les révolutionnaires, s'écriaU Bignon, haine si vigoureuse de l'Electeur pour son démagogique cousin, frisson d'horreur dont à son nom seul était ssisie l'âme électorale, qu'ètes-vous devenus ! »
Une convention fut dressée le 12 mai 1804. Charles de Hesse, qui promettait de ne pas se marier, était rétabli dans tous ses droits, inscrit de nouveau dans l'Almanach comme prince de la maison de Hesse et sur la liste des chevaliers <lu Lion d'or, pourvu du grade de lieutenant-général à la suite et d'une rente de 3.500 thalers payable chaque mois en monnaie hessoise ; il aurait la jouissance entière du château de Naumbourg, une maison à Hanau, cinq chevaux nourris aux frais de l'Electeur, une voiture, du bois, -du gibier, du poisson. Jenny Delaurière recevrait une pension de 1.200 livres tant qu'elle resterait auprès de lui (1).
(1) Cf. le Journal de Paris, 21 juillet et 1 er août 1804 : « Le prince Charles de Hesse, que Paris a eu la satisfaction de posséder pendant la Révolution, vient d'être nommé lieutenant-général à la suite des troupes de Hesse... le prince de Hesse, ci-devant citoyen de Paris, a été élevé au grade ^ie lieutenant-général ; son Altesse Electorale lui a conféré Tordre du grand Lion et lui a promis de le pensionner. »
Quelques difficultés surgirent. Une entrevue devait avoir lieu le 9 juin à Cassel entre les deux cousins. L'Electeur ne vint pas, et le conseiller intime Kunckel alla voir Charles de Hesse à l'hôtel de la Poste pour excuser son maître. Le prince se plaignit d'avoir été mortellement offensé. La veille, à la porte de la ville, lorsqu'il avait dit : « je suis un prince de Hesse-Rothenbourg », l'officier de garde ne s'était pas découvert ; on ne lui avait témoigné aucune attention > ni donné aucune sentinelle ; on l'avait laissé loger à l'auberge, et l'Electeur n'avait pas répondu à ses quatorze lettres. Kunckel essaya de le rapaiser. Charles se mit en colère et se rendit à Gotha. Mais de nouveau il se plaignit d'ôtre méprisé, outragé. Il dit à la porte de Cassel, et très haut, qu'il était prince de Hesse-Rothenbourg, et personne ne bougea ; l'officier fumait et souriait ; les soldats restaient assis sur leurs bancs. « J'ai, s'écriait Charles, de puissants ennemis à Cassel ! » Et il écrivit et à Kunckel et à l'Electeur que la convention était violée, qu'elle devenait nulle, qu'il fallait faire un autre arrangement, sinon qu'il épouserait une princesse d'Empire et tâcherait d'avoir six petits princes et six petites princesses.
C'était toujours le Hesse que nous connaissons ; querelleur, tracassier, et quel orgueil chez ce jacobin d'antan t Il réclamait les égards dus à sa naissance. « Jadis, à Cassel, je demeurais au Château ou à l'Orangerie ou à l'hôtel du prince Georges ; j'avais des gardes devant ma porte et quand j'entrais ou sortais, on criait à pleine gorge Wachfraus/ » Il fit deux visites à Bignon ; chaque fois, il laissa sa carte avec ces mots : Le prince est venu pour avoir V honneur de voir M. Bignon, ministre plénipotentiaire de Sa Majesté V Empereur des Français. Et six ans auparavant il disait « je suis peuple », et six ans auparavant il dédaignait le titre de prince et assurait qu'il chasserait à coup dé pied un chien qui s'appellerait Prince !
Puis, le voilà qui se repent. Il demande pardon à PElec- ; teur ; il le nomme son égide ; il lui écrit que « le malheur voit tout en noir y> ; il désire qu'on relâche Pofficier qui Ta insulté et que Kunckel a fait arrêter ; « je suis, dit-il, puni par son arrestation ». 11 signe la convention sans aucune restriction ni réserve. 11 revient à Cassel le 26 juin, à 10 heures du soir, parce qu'après la retraite on ne rend plus les honneurs, et il descend sous le nom de comte de Naumbourg à l'hôtel de ['Electeur.
La paix était faite. Elle ne fut pas de longue durée. Au mois de juillet, Charles se trouvait à Hanau. Il se plaignit de n'avoir pas été invité à la cour pendant le séjour de la reine douairière de Prusse au château de Philippsruhe, de n'avoir pas eu quotidiennement, comme à Cassel, une voiture à six chevaux pour lui, une voiture à deux chevaux pour sa dame et trois laquais, de n'avoir pas été logé et défrayé, de n'avoir pas reçu la visite du prince électoral. Le prince électoral lui répondit qu'il fallait envoyer sa carte à la reine douairière de Prusse pour être invité, qu'il n'y avait pas à Hanau comme à Cassel une nombreuse écurie, qu'on ne pouvait à Hanau comme à Cassel loger et défrayer les princes, et que lui, prince électoral, ne faisait pas de visites de cérémonie à ses parents. Là-dessus Charles répliqua qu'il ne voulait pas envoyer sa carte à la reine douairière de Prusse, mais qu'il comptait dîner chez le prince électoral qui le présenterait à la reine. Le prince électoral, très, mortifié de cette impolitesse, consentit pourtant à inviter Charles. Mais Charles avait, sur ces entrefaites, quitté Hanau. « Vous voyez par ces procédés, écrivait le prince électoral, combien le prince Charles de Hesse s'efforce de me chicaner et me fait mauvaise guerre ; on ne peut cependant tout lui passer, parce que ses prétentions pourraient croître chaque jour; il faudra les contenir dans certaines bornes. Lorsque je ne l'invite pas, il y a du bruit. On ne peut vivre
avec un pareil homme, quelques politesses qu'on lui témoigne. » De son côté, Charles marquait à l'Electeur: v< Mes ennemis triomphent ! Je ne reviendrai pas de si tôt à Iianau. Le prince électoral m'a fait une offense très évidente et le coup était préparé d'avance. Il m'invite à dîner avec la reine douairière, mais la reine se dit malade, je dine seul avec le prince et la princesse, et ils me montrent un visage de glace ! » Et il ajoute qu'on l'a laissé à l'auberge de la poste, sans voiture, sans société, qu'on s'est moqué de lui, qu'on lui a préféré le prince de Darmstadt et deux princes de Hombourg, que le prince électoral ne lui a pas rendu sa visite. Il conclut qu'il habitera dorénavant Francfort, qu'il ne verra plus le prince électoral qui joue au grand seigneur, qu'il a épuisé le calice, qu'il renonce au traité conclu naguère avec l'Electeur, à moins que cette convention ne soit signée par le fils et le frère de l'Electeur, que ce pacte absurde n'offre aucune garantie.
On essaya vainement de le calmer. Le prince électoral lui exprima ses regrets. L'Electeur lui écrivit qu'on n'avait pas eu à Hanau l'intention de le blesser : « Vous avez, disait Guillaume I er , trop de vivacité et de rancune, mais je m'efforcerai toujours de vous donner des preuves convaincantes de mon amitié sincère ».
Charles ne voulut rien entendre, et ceux mêmes qui, à la cour de Gassel, lui témoignaient encore quelque intérêt, finirent par se détacher de cet homme si irritable, si intraitable. Pourquoi n'acceptait-il pas un bon conseil ? Pourquoi élevait-il toujours de nouvelles prétentions? L'incident de Hanau prouvait qu'il n'avait ni mesure, ni prudence; mieux valait l'abandonner à son destin !
L'Electeur fit de môme. Il était las de son cousin ; il re~ fusa de signer un nouveau contrat, et, en sa qualité de souverain, il pria Charles, devenu lieutenant-général au service de Hesse, de revenir à Hanau ou de s'établir à Naumbourg»
Le 10 août 1804, Charles renvoyait à l'Electeur son brevet de lieutenant-général et déclarait que le traité était violé et pour toujours rompu.
11 s'était retiré à Leipzig, puis à Francfort. A la fin de décembre 1805, il s'adressa derechef à l'Electeur ; il lui demandait asile ; il désirait passer, comme naguère, six mois de Tannée au château de Babenhausen. L'Electeur, touché, voulut, dit-on, lui confier le poste de gouverneur de Hanau ; mais les officiers déclarèrent unanimement qu'ils ne serviraient jamais sous les ordres du prince Charles de Hesse. Du moins l'Electeur obtint-il qu'Emmanuel de Hesse-Rothenbourg paierait dorénavant 1.000 écus de plus par année à son cadet (1).
La Hesse électorale fut, en 1806, rayée du nombre des états, Cassel devint la capitale du nouveau royaume de Westphalie,et Guillaume I er vécut désormais en exil. Charles de Hesse habitait Francfort. Mais plus il avançait en âge, plus il commettait d'extravagances. Un jour, à la fin de 1311, il tenta d'ameuter le peuple contre le gouvernement. Il fut sifflé et les magistrats le bannirent (2).
Il était à Bâle, à l'hôtel de la Gigogne, lorsque, le 23 mars 1812, Emmanuel de Hesse-Rothenbourg mourut à Francfort, et le bruit courut que ses démêlés avec son frère cadet, « le trop fameux prince Charles », avaient hâté sa fin. Comme s'il oubliait que son frère avait un fils, Charles de Hesse ofïrit de vendre au roi Jérôme tous les biens de la ligne de Rothenbourg. Outré de ce procédé, le fils d'Emmanuel, Victor-Amédée, déclara qu'il ne paierait pas les mille écus de supplément que son père avait octroyés au prince Charles.
L'ancien jacobin résolut alors d'implorer la générosité
(J) Kleinschmidt, 70-133; cf. Bignon à Talleyrand, 18 oct. et 24 déc. 1803, 16 et 24 juin, 1" juillet 1804 (A. E.). (2) Kleinschmidt, 133.
de Napoléon. Le 27 mars 1812, comme pour s'essayer à franchir la frontière française, il poussait à une demi-lieue de Baie, à Huningue. Il noua, conversation avec les habitants ; ils remarquèrent qu'il avait la vue très basse et il leur dit qu'il espérait obtenir du gouvernement impérial une pension annuelle de 6.000 francs. La veille, il avait demandé à Savary, ministre de la police, l'autorisation de s'établir provisoirement à Nancy, à Chàlons ou à Reims jusqu'à ce qu'il pût revenir à Paris : il était sexagénaire, à moitié aveugle ; il avait servi la France pendant trente-six ans ; « j'ai fait plus encore ; j'avais un traité avec l'Electeur de liesse en 1804, qui m'assurait une fortune très considérable ; je l'ai déchiré dans un accès de colère pour ne pas faire la guerre à la France ; j'ai préféré une pauvreté honorable à une richesse coupable », et il offrait de montrer à Savary l'original lacéré. 11 n'attendit pas la réponse du ministre. Le 9 mai, à midi, sans avoir été inquiété sur son chemin, il arrivait à Paris. Jenny Delaurière raccompagnait. Il écrivit aussitôt à Savary qu'il était sur le point de périr de faim en Suisse, que sa famille lui avait ôté, depuis la mort de son frère aine, sa pension alimentaire, qu'il aimait mieux mourir sur le sol de cette France qu'il avait servie durant trente-six années avec une fidélité à toute épreuve. Savary avait déclaré, dès la première lettre de liesse, que le personnage n'avait été dispensé de la déportation qu'à condition de quitter la France. A la seconde lettre, il ordonna de conduire liesse au delà du Hhin : expulsé par le sénatus-consulte du 14 nivôse, cet homme n'avait pas eu la permission de rentrer en France et il était d'opinions exagérées, d'esprit remuant et intrigant. Vainement Jenny Delaurière, que liesse faisait passer pour sa fille adoptive, tenta de fléchir Savary. Vainement elle supplia le ministre de lui accorder un moment d'audience. Vainement, dans un billet, elle représenta que son « père »
avait la vue très affaiblie, que le règlement de ses droits à la succession de son frère aîné le préoccupait vivement, qu'il venait à Paris consulter et un oculiste et un avocat. Le 12 mai, Hesse, muni d'un passeport pour Bade, s'éloignait de Paris par la diligence. 11 descendit, le 16, dans une petite auberge de Strasbourg. Le surlendemain, il allait loger à la Maison rouge. Mais l'hôtelier ne l'accueillit que sur un mot du préfet Lezay-Marnesia qui s'engageait à payer sa dépense, et le 19, au matin, le commissaire général de police Popp lui signifiait de ne pas séjourner plus longtemps dans la ville. 11 répliqua qu'il obéirait volontiers, mais qu'il n'avait ni sou ni maille, qu'il ne savait vers quel endroit se diriger, que le climat de la Suisse nuisait à sa santé, qu'il était aveugle et malade, que sa fille lui apporterait de l'argent à la fin de la semaine. Dans l'aprèsmidi il se rendit chez le général qui commandait la division, pour solliciter un secours. Popp, instruit de cette démarche, lui enjoignit de partir le soir même : puisqu'il pouvait sortir, il pouvait voyager. Hesse ne partit pas. Le 20 au matin, il priait le préfet de l'autoriser à louer une maison à Strasbourg et à y rester. Cette fois, Popp, averti par Lezay-Marnesia, menaça Hesse de l'expulser. Le 21, après avoir reçu du préfet un léger viatique, Hesse prenait la route de Kehl(l).
Repoussé par le ministre de la police, Hesse se tourne vers le ministre des affaires étrangères. 11 gagne Bâle, puis Berne, et, au mois de juillet, il remet un mémoire au ministre plénipotentiaire de France en Suisse. Dans ce mémoire, il répète qu'il a conclu en 1804, avec l'Electeur de Hesse, un traité qui lui assurait une fortune considérable ;
(1) Blanchard et Ûesportes à Savary, 28 mars ; Jenny Delaurière à Savary, 9 mai (elle avait déjà demandé, le 21 décembre 1811, une audience à Savary, pour lui remettre une lettre de son < père ». A. N. F 7 3009) ; rapport de Popp, 21 mai 1812 (A. N. F 7 6274).
mais ce traité, il Ta déchiré pour ne pas faire la guerre à la France. En outre, il a déclaré à Francfort, et ce par écrit, que, Français avant tout, quoique né à Cassel, il ne serait jamais Westphalien et sujet du roi Jérôme. Il a donc, en 1810, conformément aux décrets de l'Empereur, demandé la moitié des biens de son père ; il consentait que le capital fût placé en France et il attendait à Bâle la décision de Sa Majesté ; mais la mort subite de son frère atné l'a obligé d'invoquer promptement la justice française. Sa famille — qui ne l'a môme pas avisé du décès — lui a supprimé la rente qu'il touchait à Bàle. Or, il a soixante ans, il va périr de faim si l'on ne vient à son aide, et il voudrait un « provisoire » convenable à son état. Le ministre des relations extérieures répondit que l'affaire était étrangère aux attributions de son département et que M. de Hesse ferait bien de déterminer avec plus de précision l'objet de sa requête (1).
Entre temps, Charles de Hesse s'adressait à son cousin, le landgrave de Hesse-Darmstadt, devenu, depuis le mois d'août 1806, grand-duc de Hesse sous le nom de Louis I ep . Au commencement de juin il était à Darmstadt. « Cet homme perdu d'honneur, écrit l'envoyé de France Vandeul, est apparu ici sous les dehors d'un infortuné qui sollicite un asile et des secours, mais il a joué une comédie extraordinaire pour surprendre la bienfaisance du grand-duc. » La cour se débarrassa, comme disait Vandeul, de cet hôte suspect et incommode en lui donnant cent louis d'or. Hesse revint à la charge. Au mois d'octobre, on le vit de nouveau à Darmstadt. Il accabla Vandeul de ses messages, et pour* se mettre en relation avec lui, il n'épargna ni les instances ni môme les bassesses. « Je ne prendrai, répondit Vandeul
(1) Mémoire de juillet 1812 (A. G.); cf. Desportes à Savary, 31 mai
à Hesse, directement ou indirectement aucune part à ce qui vous concerne. » Furieux, Hesse déclara qu'il se planterait à la porte de Vandeub pour demander l'aumône ou se tirer un coup de pistolet. Tl fit ainsi qu'il avait dit ; il se planta à la porte de Vandeul et, le chapeau à la main, demanda l'aumône. Mais il ne se tua pas, 11 s'assit sur l'escalier extérieur et s'endormit. Le ministre baron de Lichtenberg envoya des agents de police. Hesse fut appréhendé au corps, mené à son auberge et confié à deux hommes qui le surveillaient constamment. Pourtant il leur échappa et courut au château afin de parler au grand-duc ; ils réussirent à le rattraper. 11 ne consentit à s'éloigner pour toujours de Darmstadt et du grand-duché que s'il recevait 1.800 florins et, nanti de cette somme, il partit pour Baie où il devait désormais toucher sa pension. « Pendant près d'un mois, marquait Vandeul, il a donné toute sorte de scandales par des accès publics de démence en même temps que de perversité (1). »
L'année suivante, en 1813, le 15 avril, Hesse franchissait de nouveau la frontière française et allait à Huningue au café de la place. Le maire Blanchard, informé de sa présence, vint aussitôt le prier de ne plus paraître sur le sol de l'Empire. Hesse répondit qu'il était arrivé de Francfort depuis peu de jours : il y avait vu beaucoup de ses parents ; les uns paraissaient épouser le parti des Français, les autres se prononçaient contre l'Empereur, et le prince de Hesse- Philippsthal levait deux légions noires pour le service de la Russie. Mais on lui avait ordonné de quitter Francfort. 11 s'était rendu à Offenbourg où il avait passé sept semaines, puis à Bâle où il logeait comme d'ordinaire à l'hôtel de la Cigogne. « Je ne puis m'imaginer, disait-il, que le terri-
(1) Vandeul au ministre des affaires étrangères, 8 juin et 3 novembre 1812 (A. E. Hesse- Darmstadt); Kleinschmidt, 134.
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toire français me soit interdit ; j'ai servi la France pendant près de quarante ans, et de tout temps j'ai pris à cœur ses intérêts ; je me crois naturel du pays. Il y a six mois, conclut-il, que j'ai prévu les trahisons que nous avons éprouvées, et avant six semaines nous verrons de grands désastres. » — « Pourquoi » ? demanda Blanchard. — « Vous n'avez que des conscrits, et vous êtes sans cavalerie ; or, l'ennemi a une cavalerie formidable et une armée faite pour vaincre. » Il ajouta qu'on lui avait offert le commandement d'un corps d'armée et un grand-duché ; mais il avait rejeté ces propositions, si brillantes qu'elles fussent ; à l'âge de soixante-deux ans il ne voulait changer ni d'opinion ni de caractère (1).
Napoléon tomba. L'Electeur de Hesse, Guillaume I er , rentra dans ses états. Charles Hesse lui écrivit à plusieurs reprises qu'il était malheureux, à moitié aveugle, dépourvu d'argent, d'habits, de linge, qu'il n'avait même pas de domestique, qu'il vivait isolé dans une petite chambre d'auberge, qu'il appelait à son secours le chef de sa famille, le seul appui qui lui restait.
En juillet 1814 il envoyait à l'Electeur une Généalogie de Bonaparte qu'il avait composée et qui peut passer pour l'œuvre d'un fou, tant elle renferme d'erreurs et d'étranges assertions. Selon Hesse, le grand-père de Napoléon était un berger d'Appenzell qui vint se marier en Corse ; son père, pharmacien à Ajaccio, épousa une B&loise, M lle Fesch, et voulut s'établir en Suisse ; quant à Napoléon, il a sacrifié ses parents, amis et alliés, sacrifié ses généraux, sacrifié
(1) « J'ai peine à le croire, répondait le ministre de la police à Blanchard, sa conduite antérieure et ses opinions ne sont pas propres à lui mériter de semblables témoignages de confiance et de bienveillance ; je soupçonne qu'il aura cru par ce moyen' se rendre iritéressant » (A. N. F 7 6274) ; cf. Destrem, Les déportations du Consulat et de l'Empire, 410-414.
ses trois ministres, Talleyrand, Fouché et Berthier qui le rendaient « invulnérable comme Achille », et enfin il a sacrifié Charles de Hesse !
Non moins bizarre est une lettre que Hesse adressait à l'Electeur en septembre 1816 et qu'il accompagnait de trois mémoires sur l'Angleterre, sur la Pologne, sur la Turquie. Il assure dans la lettre que ces mémoires, tirés d'un ouvrage politique et militaire qu'il a fait en 1813 à Bàle, ont une grande importance. Ils sont insignifiants et ils rappellent par le ton les articles de Fiat Lux dans Y Ami des lois et Y Ami de la patrie.
Sa dernière lettre à l'Electeur est du 28 septembre 1816, Il lui soumet un mémoire sur la Hollande ainsi qu'une note sur les moyens de rappeler les noyés à la vie, et il ajoute qu'après tant d'années d'étude et de travail et aussi de très douloureuses épreuves, il a découvert des secrets merveilleux, miraculeux, que ces secrets sont pour la plupart révélés dans son livre Le Parlisan(ï).
11 se disait pauvre et il prétendait que son neveu ne lui servait pas sa pension. En réalité, il toucha toujours ses trois mille écus par an. L'Electeur Guillaume I er lui obtint, en 1817, la permission de revenir à Francfort. Ce fut là, dans la nuit du 19 au 20 mai 1821, que mourut le prince jacobin, Charles de Hesse, dit jadis le général Marat, et nul ne le regretta (2).
(1) Kleinschmidt, 142-162.
(2) 11 fut enterré au Petersfriedhof et sa tombe existe encore {Frankfurter Zeitung, 9 novembre 1902).