CHAPITRE XII
Le livre « le partisan ». — Défauts de l'ouvrage. — Qualités de l'officier de troupes légères. — Les détachements. — Les attaques de postes. — La défense des postes. — Les surprises de postes. — Les contributions en nature ou en argent. — Le service du quartier-général. — Les escortes de convois. — L'équipage d'un officier de troupes légères. — Les espions. — Les spironards. — Les ballons. — Une école spéciale pour les futurs chefs de partitisans. — Une école pour les futurs généraux. — Les chasseurs de profession. — Idées de Hesse sur l'offensive et sur l'artillerie. L'homme sensible du xvm e siècle. — La guerre pire que la peste. — Ebauche d'un second ouvrage « La moutarde après dîner ».— Conclusion.
Hesse a publié en 1810, puis en 1815 un petit livre sur le service des troupes légères (1). Ce livre, destiné aux jeunes officiers, a pour titre Le Partisan. L'auteur dit en un endroit qu'il Ta écrit en 1788 (2) ; mais il l'a remanié plus tard, car il y fait des allusions aux guerres de l'Empire, et en septembre 1806, quelques semaines avant Iéna, il Tpffrit à son cousin Guillaume 1 er en assurant que cette œuvre serait utile non seulement à l'Electeur de Hesse, mais au duc de Brunswick et au prince de Ilohenlohe qui commandaient
(1) Le Partisan. En 1810 et augmenté en 4815. Petit in-8° de 150 pages. Il est signé à la dernière page « Prince de Hesse-Rhinfels. »
(2) P. 6, cf. Kleinschmidt, 131.
l'armée prussienne. On lit l'ouvrage avec intérêt. On y trouve des réflexions banales, des bizarreries, des inexactitudes. C'est ainsi que Hesse emploie à satiété le mot grandissime. Il abuse des citations latines. Il attribue à Y « influence si magique du mulet de Philippe » la reddition de Mayence en 1792 et à la trahison la capitulation des places de la Prusse en 1806. C'est toujours le Hesse de la Révolution. Il affirme que la majorité des généraux et surtout des gouverneurs de forteresse est « achetée d'avance » et qu'« au premier coup de canon les places sont livrées et les victoires décidées » (1). Le Partisan offre néanmoins des idées justes, des détails curieux et d'heureuses anecdotes.
Dans une sorte d'introduction Hesse expose les qualités que doit avoir l'officier de troupes légères : parler correctement les trois langues courantes du continent, le français, l'allemand et l'italien — puisque la langue anglaise « appartient à Neptune » — pour ne pas dépendre d'un interprète stupide ou trompeur ; connaître le pays exactement et dans ses moindres détails ; savoir lire et corriger une carte, dessiner, faire un lavis; être constamment sur le qui-vive comme si le danger le talonnait.
Hesse parle ensuite des détachements. Les uns doivent reconnaître la position et la force de l'ennemi ; les autres, le déloger d'un poste avantageux en l'inquiétant et le harcelant sans relâche. Il faut, dans tous les cas, ne rien communiquer de ses instructions et de ses projets, ne pas cesser d'observer ses guides tout en les payant bien. Il faut éviter parfois la ligne droite et lui préférer un pénible détour. Il faut s'éclairer sur ses deux flancs. Le métier, dit l'auteur, « de-
368 CHARLES DE 1IESSE
mande une grande iinesse et le partisan est à nos yeux le renard permanent et très ambulant d'une armée; il doit posséder sa vigilance, sa patience et sa ruse. » Hesse montre ce que peuvent faire de semblables détachements « dans leur course rapide et silencieuse », et il raconte le célèbre raid de Turpinde Crissé qui, pendant la guerre de Septans, s'avança jusqu'aux portes de Leipzig « à cent lieues » des siens.
Mais il veui. ^ue les officiers maintiennent le bon ordre. Ils réprimeront Tinbolence et la cupidité ; ils empêcheront le soldat de se livrer aux vexations et aux rapines ; ils exigeront la discipline la plus stricte ; ils useront de douceur et d'honnêteté envers les populations , ils ménageront le paysan et notamment le curé pour que les .habitants n'aillent pas les trahir la nuit ; la générosité, la modération ne décident pas le succès ; du moins, elles « éloignent tout $e qui pourrait y nuire ». Le sentiment de l'humanité comme celui de l'honneur « doit être l'apanage de tout mili- "\ taire ».
Il joint à ces recommandations quelques conseils dictés par l'expérience. Si le chef du détachement est attaqué .
par une force supérieure, il occupera le terrain le plus utile à une défense momentanée et il saura d'un seul coup d'œil « l'apprécier dans tout son ensemble pour et contre » ; sinon, s'il n'a pas su choisir sa position, il combattra « en brave homme » et tâchera de « suppléer à l'inégalité des forces et des moyens par toutes les ressources disponibles de l'instant et du local ». S'il rencontre, en revanche, un ennemi plus faible ou égal en nombre, ou s'il a eu la finesse de présenter de loin un front considérable pour faire illusion, qu'il attaque sans balancer avec la plus grande vélocité : celui qui porte les premiers coups à son adversaire sans lui donner le temps de se reconnaître, a sur lui un avantage • mmense ; « c'est la marche ordinaire du cœur humain ».
Une attaque de nuit est souvent très profitable : l'obscurité ajoute à l'inquiétude, à la terreur ; elle multiplie dans l'imagination du soldat la force de l'assaillant; elle paralyse le défenseur. Mais c'est le chef qui, dans sa sagacité et selon les circonstances et l'endroit, juge de ce qu'il faut faire. 11 imposera le silence dans la marche. Le piétinement continuel des chevaux peut amortir, étouffer le bruit de l'ennemi qu'on soupçonne ou de l'ami qu'on attend ; le partisan fera donc halte à certains instants pour mieux entendre, pour prendre le vent, pour deviner la distance et même la direction de la troupe, puisqu'alors le son vient de fort loin, principalement sur une chaussée. Pendant le jour, s'il y a du soleil, il ordonnera de couvrir les armes dont la réverbération le trahirait, et, s'il n'a que peu d'hommes avec lui, d'envelopper les pieds des chevaux avec de doubles feutres bien garnis et attachés. « Mesure singulière qui ne doit être employée que dans les moments d'urgence ; on en a fait l'épreuve soi-même et à différentes reprises en 1770 ».
Hesse passe aux attaques des postes. L'officier chargé d'attaquer un poste pèsera mûrement tous les détails de l'entreprise. Il étudiera très soigneusement la position de l'ennemi : cette position, en effet, peut être difficile à attaquer soit par sa nature, soit par la façon ingénieuse dont on l'a retranchée. — C'était jadis, remarque Hesse, le grandissime talent des armées autrichiennes et principalement des maréchaux Daun, Brown, Lacy et Laudon. — Il coupera toutes les communications de secours et de retraite ; il connaîtra tous les points faibles du poste ; il fera de fausses attaques pour masquer la véritable et, à la faveur de ces diversions, il lancera une troupe choisie qui devra, rapidement et avec une extrême vigueur, emporter de prime abord le point essentiel ; il aura, pour la seconder ou relever, une réserve
370 CHARLES DE H ESSE é
toute fraîche, et si, malgré la valeur de son détachement, il doute du succès, qu'il n'aille pas s'obstiner, qu'il craigne de décourager et de rebuter le soldat, qu'il n'exige pas des hommes au delà des forces humaines. « Ces braves gens, quoique muets par discipline, savent réfléchir et apprécier aussi bien que nous le possible et l'impossible. » Hesse cite ici des exemples : l'échec du duc de Savoie à Chiari, du chevalier de Belle-Isle à Exilles, des Prussiens à Kolin. a Les talents éminentissimes de Frédéric et l'intrépidité de ses troupes sont suffisamment connus ; eh bien, malgré sept assauts consécutifs, tels que ses fidèles soldats savaient les donner, Frédéric fut constamment repoussé. » Hesse termine ce chapitre par des considérations sur l'attaque des maisons, châteaux, enclos où les ennemis se renferment et se barricadent. Il faut dominer le poste retranché pour les incommoder par la vivacité de son feu — puisqu'on ne marche plus aujourd'hui sans canons et qu'on a d'ordinaire en pareille expédition deux pièces d'artillerie volante pour le service. — Pendant ce temps, le reste du corps qui doit forcer les barricades, défile en haie sur les deux côtés de la rue, pour ne pas s'exposer à la mitraille et ne pas « présenter le massit d'une colonne ».
Après l'attaque, la défense des postes. Que doit être l'officier chargé de garder et de défendre un poste ? Il doit être intelligent et surtout instruit. Il doit avoir suivi au moins un cours de géométrie pratique et de fortification de campagne. Que doit-il faire après avoir fortifié son poste autant que le terrain, le temps et les moyens l'ont permis ? S'éclairer sans cesse par des patrouilles pour conserver ses communications avec le corps qui Ta détaché ; exécuter ses instructions ; ne rien négliger de ce qui pourra prolonger sa défense à moins que des ordres secrets ne fixent la durée de sa résistance et le moment précis de sa retraite ; se battr^
jusqu'à la dernière extrémité si le général lui enjoint de ne pas rendre le poste et accepter cette nécessité « avec cette résignation noble que l'honneur inspire » en vendant sa vie ou sa liberté le plus cher possible à son ennemi. « Il est mille fois préférable de mourir pour son pays avec gloire que de vivre avec infamie ou avec le soupçon du crime planant sur sa tête. »
Le chapitre suivant traite des surprises de postes. Si l'officier sait son métier, si ses patrouilles font exactement le service, si ses dehors sont toujours éclairés, si ses postes se tiennent sur le qui-vive, si le gros de son détachement est prêt à agir au premier signal, il ne sera pas surpris. Mais il doit être actif et très sévère ; il doit veiller luimôme à l'exécution stricte de ses ordres ; il doit pratiquer « la plus rigide observation des principes » ; il doit, s'il occupe un village pour peu de temps, placer sa troupe par compagnies ou piquets avec leurs officiers, dresser des barricades de chariots, de tonneaux, de madriers et de pierres, creuser aux divers débouchés de larges et profonds fossés pour arrêter la marche de l'adversaire et avoir tout le loisir de préparer sa retraite sans confusion. Mais l'infanterie logera seule dans le village. La cavalerie sera toujours au bivouac, sans se livrer à cette sécurité qui dé^ génère si aisément en paresse ; ses chevaux ne seront dessellés que successivement pour être étrillés ou menés à l'abreuvoir, et, pendant qu'une moitié mange, l'autre moitié reste bridée et sellée.
Ici, liesse multiplie les règles. C'est à l'entrée de la nuit ou au moment qui précède le jour qu'ont lieu d'ordinaire les coups de main. Que lea avant-postes fouillent donc partout et que leur surveillance ne se relâche pas durant la nuit. Quand on arrive en un quartier, fût-ce pour se rafraîchir quelques heures, qu'on choisisse une position à portée où
Ton puisse se former rapidement en bataille, un point de ralliement où Ton se réunisse pour « exécuter plus facilement sa retraite forcée ou son départ naturel », et que ce terrain soit indiqué à Tordre aQn qu'en cas d'alarme les officiers et les sous-officiers y conduisent chacun leur troupe. Que le campement soit toujours près d'une forêt et d'une rivière ; il faut du bois, du fourrage, de l'eau ; si l'une de « ces trois choses premières » manque, le camp ne vaut rien ; sans bois, pas de cuisine; sans fourrage, pas de chevaux; sans eau, pas d'existence. Voilà les meilleurs moyens de se garantir d'une surprise : ne rien négliger, être aux aguets, user d'attention et de précaution, songer qu' « en guerre comme en amour, les yeux sont les premiers vaincus *.
Un article important est celui des contributions en nature ou en argent. La loi de la guerre, dit Hesse, est injuste, barbare, mais consacrée par la coutume de tous les siècles et des cinq parties du monde. Il faut donc l'appliquer. L'officier chargé de lever une contribution devra déployer de l'humanité, mais aussi de la prudence, de la vigilance, de la sévérité. Arrivé au chef-lieu, après avoir pris les précautions d'usage, il mettra sa troupe en bataille sur la place de l'hôtel de ville et sommera les magistrats d'exécuter ses ordres par tous les moyens possibles. S'il n'a pas le temps de remplir entièrement ses instructions, il emportera ce qu'il aura pu ramasser en argent et en denrées, fixera des termes pour le paiement du surplus et emmènera des otages qui garantiront la fidélité des engagements. S'il peut prolonger son séjour, il enverra des patrouilles au dedans et au dehors ; il distribuera sa troupe par compagnies ou piquets dans le même quartier, et une sentinelle, placée à la porte de chaque logement, empêchera les soldats de sortir ; il fera provisoirement arrêter et garder les habitants les plus riches qui lui répondront des événements et,
par exemple, de la « vengeance très légitime » des bourgeois et des gens des environs ; tout attroupement sera dispersé dans la minute. Mais la discipline la plus stricte sera observée, car il faut penser au lendemain et ménager pour ses camarades et pour soi-même, si Ton revenait au même endroit, les objets de première nécessité. Qui ne sait que dans une petite ville d'Allemagne un régiment d'infanterie lâché par les rues força les caves, enfonça les tonneaux, nagea dans la boisson jusqu'à mi-jambes, et que trois jours après son départ, lorsqu'un autre régiment de sa brigade demanda, comme de raison, du vin ou de la bière, le bourgmestre dit aux nouveaux venus : « Messieurs, nous nous serions fait un plaisir, un devoir même de vous en offrir, mais vos prédécesseurs ne nous ont laissé que des regrets et de l'eau » ? Sa mission achevée, le détachement s'éloignera dans le meilleur ordre et aussi vite que possible. Le commandant rendra compte de son opération à son chef supérieur. 11 lui remettra les otages, et ces otages devront toujours être traités avec politesse, même avec distinction ; on obtient par cette politique de douceur des protecteurs et des amis partout où Ton va, et dans une longue guerre les événements sont si changeants !
Le service du quartier-général peut exiger qu'un officier intelligent soit chargé de rassembler des voitures et des chevaux. Il faudra, en ce cas, user de finesse et de fermeté. Il faudra se garantir jour et nuit du paysan qui sans cesse est prêt à trahir et qui d'ailleurs « est excusable, puisqu'il cherche uniquement à défendre ses propriétés et sa famille ». Il faudra n'entrer dans aucun lieu habité sans s'être assuré qu'il n'y a ni ennemi ni espion, et ne s'en saisir, même s'il est occupé par une poignée de monde, qu'en évitant un combat qui donnerait l'alarme aux troupes voisines. On s'empare donc silencieusement des débouchés;
374 CUARLES DE IIESSE
on poste un homme sur dans le clocher de l'église pour découvrir ce qui se passe aux alentours ou empêcher la population de sonner le tocsin et de faire des signaux comme feux allumés ou fusées volantes ; on se rend chez le magistrat et « se fait fournir sans aucun délai et sans objection quelconque » les chariots et les chevaux et, à leur défaut, les bœufs et les vaches. Mais l'officier devra, dès qu'il pourra se passer du bétail, soit le renvoyer, soit le remplacer, soit le payer, « car enfin, c'est la dernière et unique ressource des infortunés paysans, opprimés de droite et de gauche par le fléau journalier de la guerre ; l'humanité impose ce devoir à l'officier, et la prudence lui en fait une douce obligation ; respect au malheur ! »
Viennent ensuite des remarques sur les escortes de convois. Agir comme en pleine guerre ; envoyer continuellement des patrouilles ; garder les flancs de la colonne qui sont les points de mire de l'ennemi ; partager sa troupe en trois détachements, l'un tenant la tète et précédé d'une avant-garde, l'autre marchant au centre, le troisième allant à la queue et suivi d'une arrière-garde ; éviter toute lacune dans la file du convoi ; accommoder, en cas d'attaque subite, les moyens de défense au terrain, telles sont les obligations de l'officier qui commande l'escorte d'un convoi, et Fauteur avoue, en les transcrivant, qu'il ne fait que donner des règles connues et « indiquées par l'usage constant. »
Quantjà l'équipage d'un officier de troupes légères , il se composera du plus strict nécessaire. Deux sabres d'une trempe excellente — car l'un peut s'endommager ou se briser — une paire de pistolets à toute épreuve, six à huit chemises et du linge à porportion, le tout renfermé dans un porte-manteau cadenassé qui ne pèsera pas plus de soixante*»
six livres. Les chemises, dit Hesse, seront en toile de coton ou en coutil bleu ; elles sont ainsi plus durables, et nombre d'officiers, de colonels et de généraux s'en contentent. Pas de luxe. Il ne faut considérer que l'utile. Les chefs qui donnent l'exemple de la simplicité se font adorer du soldat, et il supporte tout*
Cinq chapitres, sur les espions, sur les spironards* sur les ballons aérostatiques, sur les connaissances primitives du métier de partisan et sur les chasseurs de profession terminent l'ouvrage.
Hesse s'étend longuement sur les espions. 11 ne les aime pas ; il les nomme une « race maudite » et il trouve leur métier « avilissant. ». Mais ils sont nécessaires (1) ; il faut en avoir, en avoir coûte que coûte, et Ton en a partout jusque dans les plus hautes classes de la société. En temps de guerre ils prennent tous les costumes, ils se travestissent en femmes, en mendiants, en moines, particulièrement en ramoneurs et en rouliers. Fabert et Catinat se déguisèrent l'un en postillon, l'autre en charbonnier pour reconnaître une place. Un général de notre époque osa même, sous la blouse d'un charretier, entrer dans une grande ville. H faut donc visiter nuit et jour les gens qu'on rencontre, hommes et femmes, « jusqu'à la nudité, car il y a point d'indécence où il y a sûreté publique évidente ». On fouillera tout, doublure de chapeau, semelles de souliers, plis et coutures des habits, ceinture de la culotte, col et cravate, chemise, jarretières, boutons, bagues, montre, canne. Qu'on songe qu'un seul billet, parvenant à point nommé, décide du succès d'une sortie et de la prise d'une forteresse. Hesse recommande de se défier des animaux, des moutons, des chiens et surtout
(1) Il cite à ce propos le mot d'Auguste : proditiones amo, proditores non laudo.
CHARLK8 DK
des barbets noirs. Ces barbets, et leur façonne un poil postiche at~ correspondance, ou bien on leur mai renferme des billet?, des journi \\ t dp Hesse invoque sur ce point son exp^n sure avoir employé pour lui-nH lorsqu'il était en prison dans l'Ile de
police la plus farouche.
Un curieux endroit de ce chapitra sur l'es?
aux personnes que le général soupçonne l'ennemi. L'officier chargé d'arrêter le ti Hesse, se conduire avec prudence et .mjv nage est peut-être innocent, accusé par haïssent, par les vrais coupables jjui red< Notre officier « ne saurait donc mettre d«v ^ de douceur et de civilité, et encore moin? ■"*' torité passagère pour persécuter et dépo^ : **" victime ; un jour peut-être il eut lui * teB cela se voit journellement aujonn
Les spironards !... Hesse les a v la Méditerranée, et il fait bien , »* d'expliquer ce que c'est. Le spiruna maltais monté par un patron inlel buste qui dirige et ordonne tout, tigables qui nagent comme les poi« de long sur 8 pieds de large, ne ti environ, ne porte qu'une voile et ou se relèvent en moins d'une min ni baril d'eau, un baril de vin, un baril un gros pain de fromage, douze paii neau de poudre fine, des cartouches h goles, des poignards. Ainsi armé etap[> nard est d'une inconcevable vélocité. 11
à l'œil le plus exercé, et l'équipage peut manœuvrer couché sur le dos ou sur le côté. Il ressemble de loin à une planche ballottée par le flot ; mais, par excès de prudence, il ne marche qu'au crépuscule ou à l'aube ou par une brume épaisse, et les hommes ne parlent qu'à voix basse ou par gestes. Chaque soir il se cache dans une anse, derrière un rocher et tendis que les uns restent invisibles, les autres agissent dans l'intérieur, achètent ou pillent. Ces corsaires ont des « chemises soufrées », artistement préparées, avec lesquelles ils incendient les navires ou les maisons. Ils ont parfois encloué les canons de la côte et surtout le canon d'alarme. Ils enlèvent des personnes qu'on leur désigne, les belles esclaves blanches ou noires, et de riches négociants qu'ils ne relâchent que contre une forte rançon. Ils font le commerce interlope des diamants. Us portent rapidement des ordres secrets. Bref, le spironard « est en temps de paix le courrier marin des cabinets et en temps de guerre le partisan Trenck des armées navales », et Hesse propose de le « naturaliser » sur les mers, et même sur les fleuves, de l'employer aux correspondances occcultes, aux sièges et aux blocus, aux transports de nuit.
Les ballons aérostatiques sont « un autre moyen victorieux ». Hesse attribue, d'ailleurs à tort, le gain de la bataille de Fleurus aux « ballonistes » qui découvraient la position autrichienne et il engage les Allemands à user du procédé. S'ils avaient eu à Marengo, à léna, à Eylau, à Wagram un ou deux ballons sur les montagnes voisines, ils auraient su tous les mouvements des Français. En dépit des persifleurs et des ricaneurs, ajoute Hesse, chaque armée, chaque forteresse devrait être pourvue de ces ballons. Ils seraient utiles à une ville assiégée ; les ballons à corde retenue feraient des signaux et indiqueraient les emplacements et les manœuvres de l'assiégeant ; les ballons perdus,
passant comme un éclair par dessus l'ennemi, iraient porter au loin des lettres pressées, des plans, voire des personnages de conséquence « qu'on fusillerait comme le due d'Enghien si la place était prise ». Hesse rappelle ce mot de Franklin, que le ballon est un enfant au berceau et qu'il peut avec du temps devenir un géant : « Je me suis fait un devoir de contribuer à son éducation et j'en ai fait un adolescent ; j'invite mes camarades militaires, politiques et littéraires à se réunir tous pour en faire promptement un géant (1). d
Après ces digressions Hesse revient à l'officier de troupes légères auquel il veut inculquer les principes élémentaires de son état, les connaissances primitives du métier de partisan, et il propose d'établir une Ecole pour les futurs chefs de partisans. Ce seraient les fils de ceux qui auraient rendu de véritables services à la patrie, de ceux qui auraient suivi la carrière des armes pendant vingt années, de ceux qui auraient six, sept, huit enfants, « car il faut encourager la population, première source de l'Etat ». Us seraient admis à l'âge de dix à douze ans, à condition d'être bien constitués, d'avoir la vue perçante et de nager parfaitement. Ils devraient à dix-huit ans savoir le français, l'allemand et l'italien, chose facile puisqu'une de ces trois langues serait leur idiome maternel, puisqu' « il est obligatoire de parler le français devenu comme par convention la langue universelle », puisque l'allemand, si difficile qu'il soit, s'apprend en moins de quatre ans, puisque l'italien est « un charme plutôt qu'une étude ». On leur enseignerait l'histoire et la géographie, les mathématiques, les fortifications, le toisé,
(1)P. 110-111. Le voyage exécuté si rapidement en 1785 de Douvres à Calais par l'aéronaute Blanchard t prouve la facilité de pouvoir s'enfuir subitement de l'île d'Elbe sur Naples et de Naples sur l'Afrique ou sur la Turquie d'Europe. »
l'arpentage, l'art de lever rapidement un plan, de faire des reconnaissances et d'apprécier le terrain, tout ce qui se rapporte au génie et à l'artillerie, « ces deux bases fondamentales et victorieuses », et le service exact des avantpostes. Pour exciter leur émulation et accélérer leurs progrès, on donnerait le dimanche après l'office divin des prix à tous ceux qui se seraient signalés le plus dans les langues, la natation, la course, le manège, les armes, la voltige, la cible, les exercices et les manœuvres. S'ils étaient jugés inférieurs, ils seraient retirés de l'Ecole et appliqués à un autre genre d'étude. S'ils étaient nuls, ils seraient rendus à leur famille et inscrits aussitôt pour la conscription, car « chacun se doit à son pays, rien ne peut l'en exempter que les infirmités dûment constatées, et le remplacement à prix d'argent est une action honteuse, sujette à mille abus j>. Quant à ceux qui auraient visiblement profité de leur séjour à l'Ecole, ils seraient employés sur le champ.
Ne pourrait-on même, demande Hesse, former non seulement de futurs chefs de partisans, mais de futurs généraux ? L'Ecole serait divisée en trois classes : la première, pour les sous-officiers ; la deuxième, pour les officiers supérieurs ; la troisième, pour les généraux. Dans la troisième, où seraient les sujets les plus distingués, il y aurait deux armées qui, chaque année, à des époques fixes, après la moisson, feraient Tune contre l'autre tout ce qui se pratique à la guerre ; il y aurait deux généraux opposés l'un à l'autre et chargés de conquérir ou de défendre une région désignée tout exprès, agissant d'après leur impulsion naturelle, corrigeant, sur le conseil de leurs maîtres, les fautes graves qu'ils commettent. Les élèves ou, comme dit Hesse, les généraux-élèves apprendraient ainsi méthodiquement et par l'usage ce qu'il faut savoir à fond ; ils étudieraient les campagnes du passé ; ils s'exerceraient à choisir judicieusement les camps et campements, à traverser subitement
380 CHARLES DE 1IESSE
les rivières, à barrer sur certains points le passage d'un fleuve à l'adversaire.
Dans le dernier chapitre intitulé Chasseurs de profession, Hesse souhaite que les compagnies de partisans, les « compagnies d'élite » soient formées de gens adroits, patients, infatigables, qui, dès leur bas âge, aient pratiqué la chasse. Ces chasseurs doivent suivre l'ennemi à la piste en usant de toutes les précautions qu'impose la prudence et que suggère la sagacité ; ils doivent l'inquiéter, l'observer. Hesse entre à ce propos dans de grands détails et il énumère, un peu longuement, les qualités des partisans, ces hommes « véritablement précieux, perpétuellement attachés à l'état-major » : faire aisément des marches forcées, être léger à la course, franchir sans difficulté toute sorte d'obstacles, changer avec intelligence ses positions, savoir s'orienter, rendre un compte net et précis des moindres particularités et des moindres accidents du terrain, manier habilement la carabine ou le fusil à deux coups, avoir grande confiance en soi-même. Il énumère les circonstances où ils seront employés : reconnaissances militaires, escortes, missions périlleuses. 11 énumère enfin les endroits où ils agiront, forêts, bois, fourrés, vignes, pays coupés, bords des fleuves et des étangs, « leur élément naturel où ils sont en quelque sorte acclimatés et inexpugnables », et il termine son livre ou, comme il dit, ces réflexions et observations d'un ancien militaire sur un « sujet aussi majeur » par les mots qui servaient autrefois de conclusion à ses articles : Fiat lux tandem !
Voilà le livre du Partisan. L'auteur n'a rien d'un pèdant. Il expose des principes ; mais il connaît l'inanité de*
règles et il déclare que l'expérience est « la plus utile de toutes les leçons »(1).
Il a parfois de bonnes idées. Il assure que le système d'attaque est bien préférable au système de défense, « et si Ton demande pourquoi, nous répondrons d'après le sentiment si connu du maréchal de Saxe: c'est le cœur humain ». Hesse ajoute qu'il ne faut pas vouloir tout garder : « ce qui fait qu'on ne garde rien et qu'on est faible partout » (2).
11 pense que l'artillerie s'est tellement perfectionnée qu'elle seule gagnera les batailles. « Le plus habile directeur de canons, dit-il, disposera des empires », et il conseille à un général d'armée d'avoir toujours avec soi d'immenses munitions de guerre (3).
Il a dans le chapitre des ballons quelques vues prophétiques (4).
D'un bout à l'autre du volume l'auteur — qui fut pourtant un révolutionnaire, un terroriste — apparaît comme un homme sensible, comme un philosophe du xvm e siècle. Il a le respect de la vie humaine. A diverses reprises, il revient sur les généraux qui sacriGent le soldat à leur ambition, à leur fortune ou à leur désespoir. « On ne saurait, s'écrie Hesse, multiplier les moyens d'épargner la vie des hommes. Quand on songe qu'il faut trente ans pour former un mortel et qu'une seule minute le fait disparaître ! Quelle douloureuse pensée ou plutôt quelle désolante vérité ! Aussi Turenne, Montecuculli, Catinat et Eugène préféraient, eux, la vie du soldat à la plus belle victoire ; mais aujourd'hui c'est tout le contraire (5). »
Il déteste la guerre. Hélas ! troubler le repos des gens
(2) P. 48 et 125.
(4) Cf. plus haut, p. 377.
(5) P. 38 et 132.
382 CHARLES DB HES8B
parce qu'ils sont les sujets d'une autre puissance ! Ravager, pour des motifs et des individus qui lui sont absolument étrangers, une contrée paisible, devenue « le théâtre où se décide la querelle impériale ou royale x> ! Quelle déplorable situation que celle d'un pays livré à toutes les horreurs que peuvent commettre deux armées et aussi peu ménagé par les siens que par l'adversaire, puisque les amis prétendus sont souvent pires que les ennemis et que ceux-ci ont quelquefois, par calcul politique, plus de générosité ! La guerre est, selon Hesse, un fléau plus terrible que la peste : « La peste est passagère, la guerre est indéfinie ; il en est do la guerre comme d'un grand procès ; on en sort plus pauvre que riche, car les frais immenses ont tout absorbé de part et d'autre, la population est diminuée d'un grand tiers, et, faute de bras et d'argent, il n y a plus ni manufactures, ni ateliers, ni commerce ni même agriculture ; les vainqueurs sont épuisés, entourés de larmes, de plaintes, de réclamations plus que fondées, et on pourrait leur dire omnium victores, omnium inopes. » Mais quoi ! La guerre est un fardeau qu'il faut porter. Du moins, peut-on l'alléger ; du moins peut-on, sans enfreindre les ordres de ses supérieurs, en adoucir la triste exécution, c Mettons-nous, conclut liesse, à la place des contribuables, car enfin notre tour peut venir un jour(l) ».
Hesse méditait un second ouvrage. 11 voulait y démontrer le danger manifeste et, comme il dit, l'inconvénient du système des lignes « que tant de militaires confondent avec les camps ou postes retranchés (2) ». Il aurait rappelé que les plus grands hommes de guerre improuvent formellement les lignes, et il citait le mot plaisant et si vrai du ma-
(1) P. oo-56.
réchal de Saxe : « Quand on me parle de lignes, je crois toujours entendre parler des murailles de la Chine ; les bonnes sont celles que la nature a créées, et les bons retranchements sont les bonnes dispositions des généraux et des troupes bien disciplinées. » Surtout, il aurait dans cet ouvrage narré nombre d'événements dont il avait gardé le souvenir, des faits étonnants et « miraculeux », des prises de camps et de places, des passages subits de fleuves, des succès imprévus dûs à la trahison et à l'astuce, comme cette ruse ou plutôt cette « contre-ruse » de Guillaume III découvrant que son secrétaire est de connivence avec les Français et le forçant d'écrire sous sa dictée une fausse nouvelle au maréchal de Luxembourg, comme les traits d'audace de ces chasseurs qui surent intercepter les dépèches secrètes de l'ennemi ou porter celles de leurs chefs en traversant de nuit à l'aide de corsets ou pourpoints de liège les rivières les plus rapides. Hesse aurait intitulé ce livre La moutarde après dîner , sans doute parce qu'il se moquait des généraux qui prennent des mesures quand il est trop tard. Mais il ne fit que l'ébaucher, et un extrait qu'il qualifie de remarquable et qu'il envoyaiten 1814 à l'Electeur Guillaume I er n'est que la répétition d'un chapitre du Partisan, le chapitre sur les ballons (1).
Telle a été la vie de cet enfant terrible de la maison de Hesse.
Sa seule vertu fut d'être probe. « Il ne me reste, disait-
(1) Kleinschmidt, 132, 146.
il sous la Terreur, que la probité », et il écrivait avec raison on 171)2 et en 1793 qu'il usait « avec sobriété » des dépenses extraordinaires. Steube, l'envoyé hessois, assure, en 171)0, que tout Paris reconnaît son désintéressement et qu'il est pauvre après avoir eu les moyens de s'enrichir per /as et nefas(l).
Mais il était mobile, inquiet, incapable de demeurer longtemps au même endroit. On l'emploie dans les années 1792 et 1793 aux Pyrénées, en Alsace, en Franche-Comté, dans le Loiret ; il part avec enthousiasme, il promet monts et merveilles, et au bout de quelques mois, de quelques semaines, il demande son changement avec instance, souhaite de reprendre le poste dont il s'était lassé, allègue qu'il est fatigué, malade, mourant, que le travail et les soucis ont altéré sa santé.
Il ne souffre personne au-dessus de lui, sinon un ami complaisant comme Biron ou un représentant du peuple qui l'intimide comme Laplanche, et il est heureux de faire enrager ses supérieurs. Que de tracasseries, que de dégoûts il a donnés à Montesquiou, et quoi de plus indigne que sa conduite envers le général en chef de l'armée des Alpes ! Pour nuire à Montesquiou, il nuit à l'intérêt national.
Non qu'il ait aspiré au commandement suprême. 11 avoue que le fardeau serait trop lourd. « Je n'ai, dit-il une fois, que mon zèle, ma conscience sans reproche, mais peu de talent (2). » 11 n'était même pas brave. Ce rodomont n'a jamais fait la guerre, et ne voulait la faire qu'aux aristocrates et aux feuillants de l'intérieur. Il jurait de s'ensevelir sous les ruines de la place qu'il commandait, et il menaçait de Perpignan les Espagnols, de Lyon les Piémontais, de Besançon
(1) Journal de la Montagne, n° 135 ; lettre du 24 novembre 1792 (A. G.); Kleinschmidt, 64.
(2) Hesse à Narbonne, 20 février 1792 (A. G.).
les Suisses ; mais il ne soutint pas un seul siège et ne vit jamais l'ennemi, fût-ce de loin.
A vrai dire, il ne manquait pas de moyens. Il avait de l'esprit et de la verve ; il savait tourner une lettre, décocher une citation piquante, aiguiser un sarcasme. Malgré ses accès de vivacité et ce qu'on nommerait aujourd'hui ses « emballements », il eut souvent de l'adresse et de la malice. Par un semblant d'activité, par de belles paroles et des promesses, par une opportune jactance et en jouant de son titre de prince qu'il avait l'air de mépriser, il inspirait la confiance ; il fut à Perpignan, à Strasbourg, à Besançon, à Orléans l'idole de la Société populaire, et pour se rendre agréable aux troupes, il rabrouait les officiers et passait tout aux soldats.
Il eût mieux fait d'émigrer. Son métier était d'être royaliste et il remarquait tristement, au mois d'août 1802, qu'il avait gâché sa vie : « Je me vois privé de mon honneur, de mon grade militaire, de mes biens, de ma liberté, même de ma santé, et mes cousins de Hesse-Cassel et de Hesse- Darmstadt, qui ont fait la guerre à la France, vont obtenir par son influence des biens immenses qu'ils n'eussent jamais obtenus sous la Révolution, tandis que moi qui sers la France avec fidélité depuis trente-six ans, je suis voué à l'opprobre, à la misère et à l'abandon, a
Evidemment, il avait voulu se venger de la cour. « Quand il a une idée, disait Jenny Delaurière à Kleinhans, ou quand il veut se venger, il emploie tous les moyens permis ou non permis pour atteindre son but, et c'est ce qui a causé son malheur à Paris. » Or, une fois entraîné dans le branle de la Révolution, une fois emporté par le tourbillon, liesse dut marcher en avant, sans pouvoir s'arrêter ni reculer ; il outra de plus en plus son « patriotisme », il dénonça, dénonça, et c'est ainsi qu'il devint, selon le mot de Legrand, un forcené démagogue. Il est partout l'instru-
ment aveugle des jacobins : à Lyon, il obéit à Vitet et à la municipalité ; à Besançon, il fait tout ce que désirent les sections et le club.
Aussi est-il parmi les généraux de la Révolution un de ceux: qui conquirent la plus sinistre célébrité. Tilly le juge très sévèrement (1). Il déclare que des a énormités ont souillé la vie et déshonoré le nom » de Charles de H es se, que cet homme a été « plus encore l'opprobre d'un parti que l'étonnement et l'exécration de l'autre », que « ses émules mêmes rougissent de sa honte ». Mais qui serait tenté de plaider les circonstances atténuantes en faveur du général Marat?
(1) Tilly, Mem., I, 316.
LA DUCHESSE DE BOUILLON AU MINISTRE DE LA GUERRE (p. 5).
« Monsieur,
« Je viens d'apprendre que vous avez eu la bonté de donner à « mon frère la place de colonel en second dans le régiment de <( Royal Allemand. Je suis d'une reconnaissance extrême de ce « que vous avez bien voulu vous souvenir de lui. Je vous prie de <c recevoir tous mes remerciements. J'espère qu'il méritera, par « sa conduite, votre estime et la continuation de vos bontés. « Pardonnez-moi de vous importuner de ma reconnaissance, mais « je n'ai pu me refuser le plaisir de vous en faire l'hommage.
« J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante,
« De Hesse, princesse de Bouillon »
Attichy, le 3 septembre (1776.)
L'AFFAIRE MALV01S1N (p. 15)
On peut consulter sur l'affaire Malvoisin la seconde édition d'une brochure d'Albert Denis, intitulée : Un épisode de V émigration, V affaire Marc, Gauthier et Malvoisin, 1791-1792 (Toul, Le m aire, 1892, in-8° 32 p.). Mais voici quelques détails qu'on ne trouve pas dans cette brochure et qui sont tirés des archives nationales (C. 168). L'affaire, comme la plupart des affaires portées devant la Haute-Cour, ne put être jugée à cause de l'éloignement. Le moindre éclaircissement mettait des mois h arriver. A la vérité, les témoins n'étaient pas nombreux : c'étaient ceux qui sont cités dans l'information du corps municipal de Toul, les deux frères François et Jean-Baptiste Simon dits Saint-Joire, Philippe Marc, un sieur Martin, natif de Mont-le- Vignoble, et tous se trouvaient d'abord sur les lieux. Mais l'un d'eux se rendit en Amérique, un autre fut déniché à Paris. On découvrit non sans peine le troisième à l'armée. Le quatrième un Messin, Philippe -Elophée Marc, qui était, lui aussi, à l'armée, ne put être découvert malgré les lettres de la Haute-Cour aux municipalités, aux Départements, aux tribunaux et au ministère de la guerre ; on apprit seulement, à force de recherches, qu'il servait dans les volontaires, qu'il avait été d'abord au 3° bataillon de la Meurthe, et qu'il devait être dans le 2 e ou le 5 4 bataillon de ce département ! D'autres difficultés surgirent : Gauthier, contumace, fut déclaré, le 11 avril 1792, déchu de sa qualité de citoyen français, et les formalités nécessaires pour commencer la procédure de contumace furent très longues. Malvoisin et Marc
avaient été entendus : l'un, le 14; l'autre, le 15 février. Mais les récusations prirent du temps — d'autant qu'une erreur s'était glissée dans la liste des jurés — et le tableau définitif ne fut signifié aux deux accusés que le 23 juillet. Finalement, les débats avaient été fixés au 17 septembre. Le 9, les prisonniers étaient égorgés.
SAINT-CHARLES (p. 72).
Saint-Charles est-il vraiment l'instigateur des massacres et Lyon ? Le témoignage de Vitet est formel sur ce point (Vawb, Lyon en 1192, 141) : « Saint-Charles, venu à Lyon quelques jours après le massacre fait le 2 septembre dans les prisons de Paris, se présente à moi, muni de pièces authentiques du pouvoir exécutif et de la municipalité de Paris, et comme homme chargé de passer en Allemagne, afin d'y faire le métier d'espioB et d'employer tous les moyens capables de produire une violente insurrection et une très grande désertion dans l'armée d'Autriche; il me demande un graveur assez habile pour tracer au cuivre une espèce d'adresse au peuple et aux troupes, en langue allemande; je lui adresse le citoyen Boilli, suisse, que je fais avertir sous main de venir me parler. Ce citoyen Boilli lui promet sa gravure, le fait jurer et me confirme que c'est un grand scélérat, couvert du voile du patriotisme. Je donne Tordre à Saint-Charles de sortir de la ville dans les vingt-quatre heures ; il désobéit il reste caché dans Lyon, fait l'insurrection, et deux jours après j'acquiers la certitude qu'il est à Lyon. Alors je charge un commissaire de police de l'arrêter; il ne fait point son devoir et Saint-Charles disparaît ; depuis lors j'ai appris qu'il était devenu adjudant- major de l'armée des Alpes. C'est ainsi que Robespierre récompensait ses dignes serviteurs. »
Voici ce que nous avons pu recueillir (d'après les archives de la guerre et les archives nationales F 7 4775 10 ) sur cet étrange personnage, un de ces aventuriers que la Révolution chargea
d'« apostoliser » en pays étranger et qui surent échapper, sinon à la prison, du moins à la guillotine, et traverser tous les régimes. Claude-Denis Vautin, qui prit le nom de Saint-Charles, était fils d'un tailleur du roi et de la famille royale, et il disait, lorsqu'on l'accusait d'être gentilhomme, qu'il était né dans une boutique, qu'il avait plus que tout autre des motifs de détester la caste nobiliaire qui « payait son père comme don Juan payait M. Dimanche ». Son instruction fut négligée, et les bureaux de la guerre remarquaient, en 1815, que «,les incorrections dans son style et dans l'orthographe des mots qu'il employait faisaient supposer qu'il n'avait reçu qu'une très faible éducation ». Il écrit mère pour « maire »,féblaise pour « faiblesse », Ztooœpour « d'Hesse », Héros de Chesel pour « Hérault de Séchelles », Scies pour « Siéyès », Fossigni pour « Faucigny », Bourque pour « Bourg », Stoukar pour « Stuttgart ».
Il débute, hélas ! par un vol. Le 28 octobre 1782, il est arrêté et conduit au Châtelet pour avoir soustrait au restaurateur Meunier, passage des Petits-Pères, une soupière et un couvert d'argent ; pris en flagrant délit, il se donne plusieurs coups d'épée sans se faire mal*
En 1787, grâce à cinquante louis d'or que le tailleur Vautin lui avance sur l'héritage d'un grand-père maternel, il se rend à Berlin, sous le nom de Vautin de Saint-Charles, pour trouver un emploi et revient sans avoir rien obtenu.
A la fin de 1789 et au commencement de 1790, il parcourt la Belgique et la Flandre française, revient à Paris et, après s'être fait inscrire comme grenadier volontaire dans la garde nationale parisienne, repart en septembre 1790 pour Metz ; — on le trouve en novembre suivant à Longwy, en janvier 1791 à Thionville — où le maire Nicolas Hentz assure qu'il lui est très connu et recommande à notre homme, lorsqu'il ira à Trêves, de voir le négociant Gilquin sur la place d'armes et de loger à la Maison- Rouge — en mars à Metz, plus lard à Sedan, en août à Briey, à Longuyon, à Longwy.
Il noue alors, en se donnant comme ancien officier de cavalerie, des relations avec le ministre des affaires étrangères» qui décide de. l'employer. Le 11 octobre 1791, Montmorin signe
Tordre de « laisser librement passer le sieur de Saint-Charles, lieutenant de cavalerie, aide-maréchal des logis réformé, allant à Berlin », et Saint-Charles se rend à Berlin — d'où il part le 17 décembre 1791 — à Dresde et à Vienne — où le ministre Montesquiou-Fezensac et l'ambassadeur Noailles lui délivrent un passeport, l'un le 27 décembre 1791, l'autre le 26 janvier 1792. De retour à Paris, il « remet le tableau de ses observations », notamment sur les rassemblements d'émigrés, et il dénonce une fabrique de faux assignats à Liège et une fabrique de papier pour faux assignats à Neuwied.
Il eut bientôt une deuxième mission. Elle lui fut donnée de nouveau par le ministre des affaires étrangères, d'abord par Delessart — qui le reçut le 11 mars 1792 — puis par Du mouriez, à qui Merlin de Thionville le présenta. Ce fut lui qui porta à Luckner Tordre de s'emparer de Porrentruy et il raconte q^i'il parcourut la Bavière pour distribuer avec profusion nos meilleurs écrits philanthropiques traduits en langue allemande. « Je les laissais tomber dans les estaminets d'un côté et de l'autre, et la nuit, je les fourrais sous les portes ; je laissais tomber près des guérites et je jetais par-dessus les murs des casernes les décrets en faveur de la troupe ; je jetais sur le passage des Impériaux des cartes qui leur apprenaient qu'ils pouvaient déserter ; j'ai agi de môme partout, et je n'ai trouvé que moi assez hardi pour ce faire. » Il avait avec lui sa fille qui, sur les passeports allemands, est prénommée Ludovicka et durant cette course de 1792, on le trouve successivement à Vienne, à Coblenz — où le marquis de Vaudreuil signe, le 26 juillet, « un permis à M. de Saint-Charles d'aller à Bingen » — à Stuttgart — où Maisonneuve, ministre plénipotentiaire de France, lui délivre un passeport le 4 août — à Altkirch — où il est le 11 août et fait amitié avec le maire Pflieger — au quartier-général de la petite armée du Haut-Rhin — où il voit le maréchal de camp d'Aiguillon et lui « indique le fort et le faible » des Autrichiens du Brisgau. Franc-maçon, il s'entretint, à ce qu'il assure, avec les vénérables de quelques loges allemandes.
Le 29 août, il repartait de Paris, par ordre du Conseil exécutif, et il exhibait aux autorités un passeport signé Servan, Le Brun,
Roland, Monge, Clavière et Danton, qui ordonnait de « laisser librement passer M. Saint- Charles, lieutenant de cavalerie, aidemaréchal des logis, allant en Suisse et sur les frontières d'Allemagne avec mademoiselle sa fille ». Il devait, a-t-il dit, préparer les esprits à Genève et en Suisse, mais il avait une autre mission : le 24 août, le Comité de sûreté générale de la Législative (Bernard, Lomont, Niou, Ruamps, Vardon, Ingrand, Musset, Bordas) avait prié « M. de Saint-Charles de veiller à la fabrication des faux assignats chez l'étranger ».
De Paris à Lyon, il distribua sur sa route des journaux aux municipalités qui les accueillirent avec reconnaissance. A peine s'il mentionne dans sa correspondance le massacre du 9 septembre et son expulsion. Il dit seulement qu'il s'éloigne à cause de l'arrivée des commissaires Michaud, Huguenin et Bonnemant, et parce que la ville lui semble tiède : a II y a ici des renommés (des gens renommés ?) qui ne savent pas ce que c'est que révolution. J'ai éprouvé une mortification à laquelle j'ai cru devoir me soumettre pour dix minutes, je ne puis en confier les motifs à l'insensibilité du papier, mais je crois avoir en cela rempli le vœu des amis de la liberté». Il ajoute que la municipalité de Lyon est froide, craintive : «... Les insurrections l'épouvantent (la municipalité) ; l'affaire de dimanche avait glacé tout le parti contraire, et si la municipalité avait voulu en profiter et adhérer à mes vives sollicitations, elle aurait fait la visite domiciliaire, enlevé les armes, arrêté les parents des émigrés, leurs chevaux et effets précieux, et purgé la ville d'une quantité prodigieuse d'intrus qui peuvent soulever d'un instant à l'autre le peuple trop peu instruit de ses intérêts ».
Au sortir de Lyon, il se rendit à Genève et sur son chemin il donna aux volontaires des exemplaires de la Marseillaise : « J'ai répandu, dit-il, avec profusion la chanson ; elle enflamme cette jeunesse qui brûle d'entrer en Savoie. » Il vit à Genève le résident de France, Chateauneuf. Mais déjà Chambéry était pris : « on voyait les émigrés entrer à Genève comme des troupeaux, et des équipages très beaux, attelés de bœufs, mulets et ânes ». Pour sonder l'opinion des Genevois, il courut les cafés, et, sous prétexte d'acheter des montres, divers ateliers.
304 CHARLES DE HESPE
De Genève il gagna Chambéry, où le général Montesquiou le reçut avec bienveillance. On le voit alors — au mois d'octobre 1792 — venir à la maison commune de Carouge apporter le bulletin de la Convention, ainsi que des brochures et gazettes patriotiques et des estampes et caricatures a où l'aristocrate, de quelque espèce qu'il fût, pouvait aisément se reconnaître » (témoignages de Gentil et de Revbaz) Il écrit au ministre de la guerre pour prendre la défense de d'Arçon (cf. plus haut, p. 188). Montesquiou se sert de lui. Le général « ordonne, le 9 octobre, à M. de Saint-Charles, de se rendre à Genève pour une mission particulière ». Il emprunte à Saint-Charles 242 louis d'or pour les dépenses secrètes de l'armée — somme que le trésorier ne put alors rembourser parce que l'or de la caisse était à Chambéry et que Saint-Charles ne toucha que plus lard. 11 charge Saint- Charles de porter à Paris, au Conseil exécutif, la convention qu'il a conclue avec les députés de Genève (lettre du 22 octobre à Le Brun, Corresp. de Montesquiou, p. 213) et il atteste (7c?., p. 216 et 269) que M. Saint-Charles a assisté, ainsi que le résident de France, à toutes les conférences et pourra rendre compte des d étails.
Durant son séjour à Paris, Saint-Charles combattit les vues de Montesquiou et approuva celles de Clavière. « Nous avions Genève, disait-il avec outrecuidance, si le général m'eût écouté, et nous l'aurons quand il le faudra ; j'ai la confiance et l'amitié de cette république. » Il collabora à la Correspondance des émigrés : « C'est à moi, dit-il, que Ton doit la quantité de lettres qui ont servi à l'impression de cet ouvrage. » Il renoua des relations avec Dumouriez, alors en Belgique, et il écrivait, le 10 décembre, au vainqueur de Jemappes : « Il y a dix mois que je n'ai eu de vos nouvelles si ce n'est par la renommée ; je vous ai pourtant écrit ce que les Prussiens, Autrichiens et émigrés disent de vous. Que rien ne vous arrête ! Votre nom, à la tête de nos braves camarades, a l'effet de Méduse sur nos ci-devants. » Et il demandait à Dumouriez de lui envoyer le signalement des soldats qui quitteraient les drapeaux pour des faits graves.
Le 11 décembre 1792, Saint-Charles recevait une commission régulière du Conseil exécutif qui le qualifiait d'adjudant-général
des armées et l'autorisait à aller « en Suisse, à Genève, au quartier-général de l'armée des Alpes, en Italie, aux Pyrénées, en Espagne et, généralement, partout où sa présence serait nécessaire pour le service des armées de la République et la correspondance secrète avec le ministre des affaires étrangères et le ministre de la guerre ». Il remplit ainsi les fonctions d'adjudantgénéral surnuméraire à l'armée des Alpes, et Kellermann reconnaît qu'il se conduit avec zèle et intelligence. Le 26 janvier 1793, les commissaires de la Convention, Grégoire, Hérault, Simond et Jagot, le chargent de concerter avec les comités provisoires d'administration et de sûreté de la République genevoise les mesures qui « peuvent intéresser la sûreté de la république de Genève et du département du Mont-Blanc ». Un mois plus tard (26 février), il envoie au ministre de la guerre la liste des députés de la Convention nommés en Savoie et il ajoute qu'il a pris trois écrivains pour dépouiller une quantité de mémoires relatifs à la Savoie et au Piémont et que l'ingénieur géographe Chantavoine joindra des cartes du pays à son envoi. Il demande un supplément d'indemnité pour un canonnier de Paris, vainqueur de la Bastille, Charles Dejean, qui n'a reçu que vingt-cinq louis pour avoir traduit en italien et imprimé à ses frais la Constitution française et la Marseillaise ; ce Dejean projetait d'aller à Turin, et Saint-Charles trouve qu'« il est bien dans le genre qu'il faut pour se fourrer parmi la classe opprimée et indigente ». Il annonce que le commissaire-ordonnateur Bolidoux a été mal reçu et que l'armée attribue sa nomination à l'intrigue et à la cabale, qu'Alexandre (que Bolidoux vient remplacer) a protesté avec l'appui des commissaires de la Convention, qu'il continue donc ses fonctions, qu'il est sans doute trop neuf, mais vrai républicain, grand travailleur, et qu'une campagne ferait de lui un homme précieux, que Kellermann voulait avoir Pascalis ou Grandmaison (cf. Rec. Aulàhd, II, 352, lettre du 12 mars 1793 dans laquelle Hérault et Simond déclarent qu'ils ont maintenu Alexandre). Saint-Charles donne, en outre, quelques détails sur la situation de l'armée des Alpes. « On perd, dit-il, moitié sur les assignats et beaucoup de gens n'en veulent pas; l'officier ne peut vivre sans numéraire ; plus de réunion, à moins que les assignats
306 CHARLES DE HES8E
no soient reconnus pour argent comptant... Les magasins de l'armée ne sont pas approvisionnés ; les quartiers-mattres et les sergents-majors s'entendent comme sous l'ancien régime ; le oYonmpte ne se fait jamais, et la négligence des commissaires des guerres autorise les dilapidations ; la nation paye, et elle n'est pas servie. »
Il revint à Paris au mois de mars 1793, pour rendre compte do sa mission au ministre des affaires étrangères, et le 15 mai Houchotte le nommait adjudant- général chef de bataillon.
Au mois de juillet, Saint-Charles regagnait l'armée des Alpes. Mais son litre d'adjudant-général ne l'éblouissait plus, et il écrivait a Xavier Audouin qu'il ne pouvait ni ne devait accepter un emploi pour lequel il n'avait ni les talents, ni les connaissances requises : ail ne suffit pas de théorie, il faut une longue pratique que je n'ai pas », et il déclare qu'il n'acceptera pas le moindre commandement sans le secours de l'adjoint Chantavoine. Il sollicite même son remplacement et la permission de revenir à Paris.
Il écrivait toutefois à Hérault de Séchelles des lettres assez intéressantes. De Lyon, où il passe quelques instants au commencement de juillet, il prédit l'insurrection prochaine : « Les provisions sont en abondance. Ils ont la ferme résolution de se défendre si on les attaque ; ils ont près de 120 pièces de canon montées sur affût et tous les jours ils en montent. La munition sera considérable. Les auberges sont pleines. Il y a beaucoup de ci-devants. Peu de prêtres ou ils sont déguisés. Ils font tout ce qu'ils peuvent pour retenir parmi eux ceux qui passent dans leur ville ; il n'est sorte d'offre qu'ils ne fassent à qui veut les entendre. Je crois que ces Messieurs muscadins sont en coalition avec d'autres déparlements, peut-être avec des despotes voisins. On ne saurait donc trop veiller à l'extrême frontière, à ce qui entre et à ce qui sort. »
Quelques jours plus tard, il est à Berne, à Lausanne, à Saint- Maurice. « Vous ne vous figurerez jamais, écrit-il, la quantité de prêtres qui fourmille dans cette petite ville de Saint-Maurice, à toutes les fenêtres, sur toutes les portes et dans toute la rue. On en compte plus de 450. Le pays est fanatisé et je suis fâché que
Ton ait envoyé l'abbé Sou la vie, prêtre nouvellement marié, bon patriote; mais je crois que c'est trop vite brusquer l'opinion de ces égarés. Malgré cela, il faut que le Valais se purge de cette vermine qui fait renchérir les denrées de première nécessité et murmurer le pauvre peuple. A Lausanne, il y a beaucoup d'émigrés qui parlent d'aller à Lyon ; plusieurs sont passés avec des braconniers qui les conduisent par les montagnes. »
De Carouge, il mande qu'il voit avec regret les préparatifs du siège de Lyon, que ce siège sera de longue durée : « Us n'en démordront pas. Je ne sais ce que leur a fait le représentant Dubois-Crancé, mais ils ne traiteront pas avec lui, sa tête est à prix. Ne trouverez- vous donc pas un accommodement? Ici Ton dit qu'ils consentent à tout, qu'ils sont prêts à tout céder pourvu qu'on leur donne un autre négociateur. J'en sens toute la difficulté ; mais les vrais patriotes qui sont dans Lyon, les femmes, les enfants, les vieillards, tout cela implore votre pitié. Lyon est rebelle et le sera de longtemps. Tous les riches sont pour l'ancien régime; l'artisan, le manufacturier, toute cette classe d'ouvriers qui ne travaillent que pour le luxe, tout cela est du même parti. »
Cependant Dubois-Crancé, croyant Saint-Charles occupé à quelque mission, avait donné son emploi d'adjudant-général à un autre, et engageait notre aventurier à changer de région, à se rendre avec la permission du ministre à l'armée d'Italie. Saint- Charles répondit qu'il était enchanté de n'être plus rien dans les armées, qu'il avait déjà refusé son brevet et prié le ministre de l'appeler à Paris « où il ne serait point mal ».
Mais depuis longtemps sa conduite inspirait des soupçons. Lorsque le ministre des affaires étrangères envoyait, le 8 mai 1793, Pierre Chépy à l'armée des Alpes, il lui disait qu'il ne s'était jamais Gé à Saint-Charles : Chépy pourrait entendre Saint- Charles, pourrait recevoir ses avis, sans lui marquer aucune confiance ni accepter ses offres de service. Chépy envoya sur Saint-Charles les plus mauvais renseignements, l'accusa d'avoir mal rempli sa mission, d'avoir « découragé le patriotisme des nouveaux enfants de la grande famille ». Il écrivait le 26 mai au ministre des affaires étrangères : « J'ai entendu parler si généra-
398 CHARLES DE UESSE
lement mal sur son compte que je vous invite à rompre tout à fait vos rapports avec lui ». Chépy ajoutait qu'on s'indignait de voir figurer parmi les adjudants-généraux un homme « fort entaché » et qui n'avait pas payé ses dettes à Garouge ; que ce Saint-Charles était un « vil intrigant », une « créature de Dumouriez » qui naguère avait « scandalisé des patriotes de Genève par des propos inciviques et immoraux. »
Saint-Charles avait, sur un ordre de Kellermann, daté du i ,r août, gagné le quartier-général de Bourg-en-Bresse, puis Grenoble, lorsqu'il fut le 16 août suspendu provisoirement par le Conseil exécutif avec ordre de s'éloigner des frontières à une distance de vingt lieues, et Chépy rapporte que tous les bons citoyens de Grenoble et de l'armée des Alpes se réjouirent de cet arrêté.
Celte suspension fit le malheur de Saint-Charles. Il était arrivé à Paris le 8 septembre. Arrêté trois semaines plus tard, le 30 septembre, par le comité révolutionnaire de sa section, la section du Mont-Blanc, < comme soupçonné d'incivisme et ayant été destitué dans l'instant de la crise où se trouvait la République», interrogé par les administrateurs de la police et renvoyé devant le Comité de sûreté générale, il fut le 6 octobre maintenu en état d'arrestation. « M se réclame du ministre des affaires étrangères qui nous la dénoncé, écrivaient Vadier, Panis, Voulland, David et Bayle, veillez à ce que cet homme ne sorte pas de l'arrestation où il se trouve, on va réunir diverses pièces qui le feront traduire devant les tribunaux. » Malgré d'innombrables lettres de doléances, Saint-Charles ne fut mis en liberté que le 15 brumaire 111-5 novembre 1794, après quinze mois de détention. Encore, un mois après, le 14 frimaire-4 décembre, fut-il arrêté de nouveau par ordre du Comité de sûreté générale pour ses liaisons avec un nommé Juliet. Il protesta de nouveau. « Le drapeau de la république de Genève flottant dans votre enceinte» écrivait- il le 7 pluviôse 111-26 janvier 1795 au président de la Convention, atteste à ma patrie que je sais remplir mon devoir. » Il ne tarda pas à être relâché.
11 est alors engagé par Merlin de Douai et Rovère au service du Comité à raison de 500 francs par mois ; puis, par un arrêté
du 25 pluviôse ITI-13 février 1795, chargé d'accompagner les représentants dans les lieux de troubles et de rassemblements, et il se vante d'avoir escorté en différentes circonstances, non sans risque de la vie, Perrin des Vosges, Àuguis, Pénière, Mathieu et Pichegru.
Le i ot ventôse IV-20 février 1796, il est nommé inspecteur des chevaux, voitures et équipages du Directoire.
Le 17 nivôse VIII-7 janvier 1800 il est envoyé dans la 11 e division militaire pour activer les opérations de la remonte, et il prit des mesures sévères relatives à un convoi de cinquante chevaux levés dans les Hautes- Pyrénées.
Soudain il cesse d'être employé, et vainement, sous le Consulat et l'Empire, il assiège de ses requêtes les bureaux de la guerre. Vainement il demande toute sorte de fonctions, celle d'adjudantgénéral, celle d'adjoint à l'état-major chargé de la partie secrète, une place dans l'administration militaire ou dans Les eaux et forêts, voire celle de héraut d'armes ou toute autre qui le place près de la personne de l'Empereur — et il ajoute qu'il « a assez de fortune pour être avec distinction à la place où il plaira à S. M. de l'appeler ». Vainement il essaie de se rattacher à l'armée, de se faire considérer comme militaire, demandant, par exemple, en 1807, au ministre, parce qu'il accompagne un camarade qui se rend près du roi de Naples, l'autorisation de passer en un pays étranger. Vainement il s'écrie une fois : « Que ce soit dans l'Inde, dans l'Afrique où vous obtiendrez 'de me placer, n'importe quel grade, je saurai bien mériter de l'avancement ; mais dans le cas d'impossibilité, faites-moi au moins avoir une réforme, une retraite ou une pension, que je tienne à quelque chose pour prix de mes services. »
Et pourtant, à l'entendre, il a un glorieux passé. Que de hauts faits ! Que d'exploits l Que de services considérables et oubliés du gouvernement ! Si Luckner avait suivi ses avis, Longwy ne serait jamais tombé au pouvoir des Prussiens, et la conquête de la Savoie n'a pas coûté la vie à un seul Français parce qu'il a envoyé à Montesquiou le plan des redoutes piémontaises. Il a été destitué et emprisonné : c'est qu'il a proposé sa médiation entre Dubois-Crancé et les magistrats de Lyon, c'est qu'il a fait à ce
représentant des observations « justes et paciQques ». Après vendémiaire, il a aidé son beau-père Àlais, qui commandait le dépôt des remontes de Paris, à dresser des chevaux pour Bonaparte, alors général en chef de l'armée de l'intérieur. 11 a coopéré au coup d'Etat qui fît le Consulat. 11 était dans la nuit du 17 au 18 brumaire aux Anciens, dans la salle des inspecteurs, avec le représentant Courtois pour « persuader les timides » et il a agi sur « les groupes qui se multipliaient dans le faubourg Saint- Antoine, particulièrement dans la section de Popincourt ». Il étail le 19 à Saint-CIoud près de Roger- Ducos et de Siéyès, et il désignait à la troupe ceux qui s'étaient opposés à L'entrée de Bonaparte dans la salle des Cinq-cents et qui avaient demandé la mise hors la loi, Goupilleau, Des t rem, Porte, Lesage-Senault. Plus tard, il était allé à ses frais en Espagne pour visiter les haras et après un voyage de dix-huit mois qui lui coûta cinq cents louis, il avait remis au ministre de l'intérieur des notes et observations qui sûrement avaient servi à la réorganisation des haras français !
L'Empire tombe. Saint-Charles offre ses services aux Bourbons en mars et en juillet 1815, et enfin il a ou croit avoir de remploi. On l'envoie, avec une foule d'officiers disponibles, en mars à Melun et en juillet à La Ferté-Senectère. Mais c'est tout ce qu'il obtient.
Il accable pourtant les Bourbons de ses suppliques. Il affirme qu'il a été lieutenant des gardes de la porte de Monsieur et mare* chai des logis fourrier du comte d'Artois, que ses services à la cour de 1789 à 1792 l'ont exposé à perdre la vie, qu'en 1791 Louis XVI lui a donné la croix de Saint-Louis, qu'il a été emprisonné « pour avoir servi la cause la plus légitime», qu'il a été arrêté au 18 fructidor et sur le point d'être déporté, qu'on l'a mis au Temple parce qu'il avait douze exemplaires de la proclamation de Louis XVI1Ï au peuple français.
Qu'importe aux bureaux de la guerre? A chaque demande de Saint-Charles, en 1815 et en 1818 comme en 1807 et en 1812, ces implacables bureaux répondent que rien ne constate qu'il ait été employé militairement avant et depuis 1793, qu'il ne compte que trois mois et dix jours de services reconnus comme adjudant.
général chef de bataillon, et d'ailleurs qu'il est « difficile de fixer son opinion sur sa moralité et ses principes ».
Saint-Charles avait épousé en premières noces Sophie Delaborde (qui fut un inslant emprisonnée aux Anglaises, puis au Luxembourg, et relâchée le 14 août 1794), en secondes noces Albertine Vullyamoz de Pont. IL avait, en 1793, marié sa fille au commissaire des guerres Sabatier.