‹ Un prince jacobin: Charles de Hesse, ou Le général MaratChapitre 6 sur 31 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Hesse aux Jacobins (6, 8 et 22 avril 1792). — A l'armée du Rhin. — Situation de Strasbourg. — Les deux clubs. — Dietrich, Levrault et Victor de Broglie. — Hesse au club du Miroir. — Lauterbourg.

— Longue lettre de Hesse aux Jacobins de Paris (14 mai). — Les volontaires. — Hesse à Strasbourg. — Démêlés avec Custine. — Hesse lieutenant-général (22 mai). — Sa nomination à Besançon (9 juin). — Son discours au club du Miroir (2 juin). — Son départ pour Paris (3 juin). — Congé de dix jours. — Prolongation.

— Discours de Laveaux et de Hesse aux Jacobins de Paris (13 et 11 juin). — Réponses de Dietrich et de la commune de Strasbourg.

Dès son arrivée à Paris, Hesse courut au club des Jacobins. Le 6 avril il montait à la tribune pour exposer la situation du Midi. H déclare d'abord, aux applaudissements de la Société, qu'il exprimera franchement son opinion, qu'il aimait la Révolution avant qu'elle eût éclaté, qu'il l'aime depuis et qu'il l'aimera toujours, qu'il a le malheur d'être né prince, mais que les Jacobins doivent exercer sur lui la plus active surveillance. 11 retrace ce qu'il a fait à Perpignan, malgré le ministre qui lui mettait des entraves. Il a rassemblé soixante pièces de canon et réparé les murailles. Le directeur du génie, Yialis, se plaignait du manque d'ouvriers, du manque de maçons, du manque de chaux. Lui, Hesse, a trouvé dans les régiments de Vermandois, de Médoc et de Cambrésis quinze cents hommes qui vou-

laient travailler et il les a envoyés à Vialis ; il a trouvé vingt-cinq maçons et il les a envoyés à Vialis ; il a trouve deux cents chariots de chaux et il les a envoyés à Vialis. Mais Vialis a dit qu'il attendait les ordres du ministre. « Tout patriote que je suis, remarque Hesse, je n'ai pas envie d'être pendu, je me suis mis sous la sauvegarde du Département et de la municipalité. » 11 ajoute que la contre-révolution menace d'éclater dans le Midi, que le peuple s'agite entre Arles et Perpignan, que les aristocrates affluent à Lyon où les chambres se louent jusqu'à dix huit francs et jusqu'à un louis, qu'il y a dans cette ville dix-huit à vingt mille hommes prêts à un coup de main. Il termine par le couplet obligé : Oublier d'Opterre a écrit dans le Logographe qu'il était un ignorant et qu'on devait l'employer dans l'intérieur ; ce d'Opterre est peut-être meilleur militaire que lui, mais non meilleur citoyen, et lui, prince de Hesse, désire combattre sur les frontières et mourir pour la France, sa patrie adoptive.

Il semblen'avoir pas manqué, durantle mois d'avril 1792, une séance des Jacobins. Lorsqu'un membre propose, le 8 avril, d'envoyer à toutes les sociétés affiliées le récit de la fête donnée aux soldats de Châteauvieux pour que la France entière célèbre le triomphe de la liberté, Hesse s'écrie : « Monsieur m'a volé ma motion, et je vous réponds de tous les départements du Midi. » Quelques instants après, un secrétaire lit la lettre d'un soldat qui demande des secours : ce soldat, qui rejoint son régiment, est tombé malade à Paris et a dépensé pendant son séjour tout l'argent qu'il avait. « Je me charge de lui », dit Hesse, et la salle éclate en applaudissements.

Mais le 22 avril il eut une chaude alerte. Bécourt assura que Hesse avait signé, le 17 juillet 1791, l'adresse des Feuillants aux sociétés populaires. Hesse convint qu'il avait signé ; mais n'était-il pas facile d'être trompé par des

hommes qui paraissaient patriotes et qui maîtrisaient l'opinion publique plus que ne l'avaient fait les rois ? « J'ai cru leurs protestations sincères, mais dès qu'ils ont été démasqués, j'ai refusé tout commerce avec eux; je n'ai jamais consenti à abandonner les principes de cette Société, et si j'en suis exclu, je n'en serai pas moins un bon jacobin dans le fond de mon cœur. » Là-dessus il vante son patriotisme ; il déclare qu'il ne faisait à Perpignan aucune démarche qu'au nom de la loi, qu'il avait toujours un membre de la municipalité à sa droite et un membre du Département à sa gauche. Jl est salarié par la nation pour la servir, non pour être un assassin. Les Pyrénées-Orientales, où il était employé, l'ont vu avec regret s'éloigner et le redemandent instamment ; il n'avait au'à parler pour ramener Tordre. Puis, il annonce superbement qu'il part le lendemain pour la frontière d'Alsace. Il n'est pas de ces ofGciers généraux qui démissionnent à la veille d'une bataille parce qu'ils craignent les coups de fusil de leurs propres troupes ; ses soldats l'aiment, et s'il est assassiné, ce sera par un aristocrate ; mais, conclut-il par une de ses phrases coutumières, « je m'en moque comme de l'an 40 » (1).

Le ministre de la guerre — c'était de Grave — l'avait, en effet, envoyé à l'armée du Rhin. Hesse se rendit à Strasbourg et son nom fut bientôt dans toutes les bouches.

L'armée du Rhin était commandée provisoirement par le vieux La Morlière et en réalité par Victor de Broglie, chef de l'état-major. Or, Broglie jugeait avec raison la situation de Strasbourg infiniment délicate ; les partisans de a Révolution, disait-il, y étaient « divisés par des vues d'ambition et par des combats d'influence. » Lui-même ne cachait pas sa sympathie pour les modérés, pour le maire de Strasbourg, Dietrich, le Lafayette de l'Alsace, et pour

(1) Aclard, Jacobins, III, 468; Journal des Jacobins, n° 182,24 avril #

Levrault, procureur-général syndic du département du Bas- Rhin, le conGdent et le coopérateur de Dietrich. Violemment attaqué par les radicaux de Strasbourg, par ceux qu'il nommait les anarchistes et qui le traitaient en revanche d'aristocrate et de feuillant, Dietrich avait dû, avec les patriotes de 1789, sortir de la Société des Amis de la Constitution qui siégeait au Miroir, et il avait fondé, au mois de février, une autre Société qui délibérait au Temple Neuf. La lutte était vive entre les deux assemblées. A Dietrich et Levrault s'opposaient les jacobins, les grands vicaires et les vicaires de Pévèque, Philibert Simond, Euloge Schneider, Schwind et le journaliste Laveaux. Ce dernier était un des plus ardents et il écrivait à Paris qu'il fallait ôter du département Broglie et Dietrich ; qu'il suffisait de les écarter pour que tout fût tranquille ; que laisser ces deux hommes à Strasbourg, c'était donner cours à la contre-révolution (1).

Hesse se lia sur le champ avec les principaux membres de la Société du Miroir et il aurait voulu rester à Strasbourg au milieu des jacobins, ses frères, qui l'aideraient, disait-il, de leurs lumières et de leur patriotisme. La Morlière et Broglie l'envoyèrent commander à Lauterbourg, à l'extrême frontière du Bas-Rhin. Mais, dans une lettre du 22 mai, le club du Miroir, retraçant la situation de l'Alsace, faisait l'éloge du prince de Hesse qui « méritait la confiance » et que « l'aristocratie la plus détestable avait confiné à Lauterbourg » (2).

Lui-même, dès qu'il fut à Lauterbourg, se plaignit, comme à Perpignan, avec une extrême vivacité, d'être dans l'isolement et la détresse. Il répétait à tout venant qu'il n'avait qu'une centaine d'hommes en partie malades, et

(1) Dietrich à Grave et à X..., 7 et 9 mai ; Broglie à Grave, il mai; Laveaux à Servan, 11 juin (A. G.) ; Reuss, La cathédrale de Strasbourg, 291.

(2) Heitz, Les Sociétés politiques de Strasbow*g 9 213-216.

Lauterbourg était une place « intéressante », située à quinze lieues de Worms où les émigrés avaient un rassemblement considérable. Les remparts étaient dans le plus mauvais état. Les fameuses lignes de Vauban qui devaient garantir l'Alsace de l'invasion n'avaient pas été entretenues.

Là-dessus il écrivit aux Jacobins de Paris une longue lettre qui les émut fort.

Il parlait d'abord des Jacobins de Strasbourg. Selon lui, ces « défenseurs de la liberté » étaient calomniés, persécutés, parce qu'ils surveillaient et démasquaient les traîtres, parce qu'ils réclamaient l'exécution du décret contre les prêtres insermentés qui « empoisonnaient les frontières ». Il disait tout le mal possible de Dietrich et de ses complices, les feuillants, qui ne faisaient qu' « entraver et blesser la Constitution », qui «r favorisaient les émigrés et le système des deux chambres ». Dietrich, assurait Hesse, était le chef de la cabale, il aspirait au ministère des affaires étrangères, et les jacobins devaient protéger contre ses intrigues le patriote Dumouriez. Il ajoutait que le départ de Luckner — qui succédait à Rochambeau dans les Flandres — lui inspirait des inquiétudes, que les officiers « désertaient à force », qu'un « complot d'iniquité » existait qu'il ne pouvait pénétrer, qu'il avait cependant « l'œil à tout et sur tout ». Et c'est pourquoi l'état-major l'avait « exilé » à Lauterbourg. Pas de moyen de résistance ; un seul rang de palissades pour fortification ; pas un canon, pas un boulet, pas de munitions; 24 fusils, 17 pistolets, 120 recrues pour garder quatre-vingt milliers de poudre et trois gros magasins. N'était-ce pas F « envoyer à la boucherie ? » Aussi, il avait fait un feu du diable et en vingtquatre heures il avait obtenu deux bataillons. Mais il n'avait encore ni pièces ni mortiers ni artilleurs ni cavalerie, et, comme il ne savait pas faire la guerre avec de belles paroles,

il ne cesserait de demander ce qui lui semblait indispensable à la défense de la place. Malgré le dérangement de sa santé, il était continuellement avec les corps administratifs et avec le soldat ; il prêchait aux troupes la subordination, l'instruction. Toutefois il avait « pour antagoniste un fléau redoutable » : les assignats qui perdaient 46 pour 100, et dont personne ne voulait. Pourquoi le ministre des finances ne prenait-il pas des mesures promptes et efficaces contre un mal aussi funeste ? Pourquoi les officiers qu'il ne fallait pas indisposer, puisque si peu d'entre eux restaient au service, n'étaient-ils pas payés en argent ? Hesse concluait que l'armée du Rhin devait être renforcée de 30.000 hommes parce que les Austro-Prussiens étaient en nombre supérieur, mais qu'il y avait beaucoup de traîtres. « Adieu, frères et amis — tels étaient les derniers mots de sa lettre — l'intrigue, la cabale et les injustices que j'ai éprouvées et que j'éprouve tous les jours, redoublent mon zèle, et je ne forme qu'un vœu, c'est de mourir pour la patrie que j'ai adoptée (1). »

Le ministre Servan — qui remplaçait le chevalier de Grave — pria Victor de Broglie de lui exposer l'état véritable des choses. Broglie répondit que le ministre devait se tranquilliser, que « les alarmes provenaient de l'inquiétude particulière de M. le prince de Hesse », que Lauterbourg avait dans ce moment deux bataillons de volontaires, le 2 e bataillon du Haut-Rhin et un bataillon de la Haute- Saône, une demie-compagnie d'artillerie et un renfort de seize pièces de canon, qu'on se hâtait d'achever l'armement et l'approvisionnement de ce poste (2).

Hesse trouva moyen de se plaindre encore. Il écrivit qu'il

(i) Journal des Jacobins, n° 200; Courrier des 83 départements, 26 mai ; Aulard, Jacobins, IIÏ, 604; A. N., aa 57, lettre de Hesse aux Jacobins de Paris, 14 mai.

(2) Broglie et d'Harambure à Servan, 20 et 23 mai (A. G.).

ne pouvait « faire le bien », qu'il « éprouvait à chaque instant des entraves et des contradictions». Ses deux bataillons de volontaires avaient très peu de discipline, et il prétendait que Broglie, les « feuillants », les « modéranlistes » qui le savaient jacobin, lui donnaient exprès des troupes indociles pour le tracasser et le dégoûter (1).

11 sut pourtant châtier les mutins et mettre à la raison le 2° bataillon du Haut-Rhin. Neuf soldats qu'il regardait comme « sujets incorrigibles et véritables factieux » furent envoyés à Strasbourg et Hesse appela sur eux toute la sévérité de La Morlière. Quatre officiers dont la conduite lui semblait la cause réelle du désordre, furent pareillement dénoncés à La Morlière qui déciderait de leur sort.

Mais Lauterbourg déplaisait à liesse, et dès le 22 mai il demandait à La Morlière l'autorisation de venir à Strasbourg chaque fois que le bien du service l'exigerait et lorsqu'il faudrait rendre compte au général et prendre ses instructions sur des événements qu'il était impossible de prévoir.

La Morlière le félicita d'avoir ramené les volontaires à l'obéissance. Mais Hesse ne reçut pas l'autorisation qu'il avait désirée. Outré, il vint de son chef à Strasbourg en alléguant qu'il était malade et qu'il avait dû quitter Lauterbourg pour consulter les hommes de l'art.

Ce fut sans doute durant ce séjour qu'il conçut une haine violente contre Custine. Le général Moustache avait été chargé, à la fin de mai, de seconder La Morlière. Il fit à Hesse un accueil très froid. Le prince disait, assez justement, que les canons des remparts étaient mal disposés ; Custine l'écouta dédaigneusement (2).

(1) Hesse à La Morlière, 23 mai (A. G.).

(2) Déposition de Hesse au tribunal révolutionnaire, Mon., 23 août

A peine arrivé à Strasbourg, Hesse apprenait qu'il était nommé lieutenant-général. Depuis le mois d'avril il sollicitait ce gracie et il représentait naguère au ministre de Grave, à son cher Grave, comme il l'appelait, qu'il avait tous les droits, que ses cadets, du Muy et Kellermann, avaient été promus lieutenant-généraux, que Crillon, Liancourt, Toulongeon et autres donnaient une « démission coupable », que « Choisy, Coincy et autres étaient nuls » ; il faisait appel à l'équité de Grave et à son amitié : ce Je vous prie d'engager mon cousin, le pouvoir exécutif, à me traiter avec plus de faveur et je vous prends pour mon avocat. » Le 22 mai, Servan signait son brevet de lieutenant-général (1).

Hesse était nommé « sans désignation d'activité ». Il déclara qu'il attendrait à Strasbourg jusqu'à sa complète guérison les ordres qu'il plairait au roi de lui envoyer. La Morlière proposa au ministre de l'employer dans la 6 e division militaire à Besançon où il n'y avait pas de lieutenant-général. Le 9 juin, le ministre ordonnait que Hesse irait à Besançon (2).

Mais Hesse avait de nouveau fait un coup de tête. Au lieu d'attendre à Strasbourg Tordre ministériel, il avait pris le chemin de Paris pour dénoncer Broglie et Dietrich aux Jacobins !

11 devait, sur l'invitation de La Morlière, prêter, comme lieu tenant- général, son serment civique le 3 juin sur la place d'armes au moment de la parade, et la veille, il répondait à Victor de Broglie qu'il avait déjà prêté ce serment à Metz, à Verdun, à Nancy, à Perpignan, à Strasbourg, qu'il voudrait pouvoir le prêter tous les jours de sa vie, qu'il recevait avec reconnaissance l'offre de le prêter encore ! Mais,

(i) Cf. Hesse à Grave, 22 avril (A. G.).

(2) La Morlière à Servan, 28 mai, et Servan à Broglie, 9 juin (A. G.).

disait-il, il voyait « des nuages sur l'horizon de cette belle contrée », il avait l'intention de les a faire dissiper », et il demanderait dans la soirée à M. de La Morlière la permission de s'absenter pendant huit jours pour aller prendre à Paris les ordres du ministre. « J'ai cru, concluait Hesse, que je vous devais cette démarche d'honnêteté et j'ai l'honneur de vous en prévenir. » Il signait : Charles, prince de Hesse, lieutenant-général subordonné ment au commandant en chef de V armée du Rhin provisoire, et membre de la Société des jacobins.

Il écrivait en même temps à La Morlière. Il annonçait qu'il allait à Paris rendre compte de sa conduite au ministre, qu'il partirait le lendemain de grand matin, qu'il ne prêterait donc le serment civique qu'à son retour et que Tétat-major devait donner contre-ordre. Il sollicitait la permission de s'absenter pour huit jours et il s'engageait à revenir dans le courant de la dixième journée, à moins qu'il ne fût retenu par le ministre (1).

Le soir même il prononçait au club du Miroir un discours « éminemment jacobin » qui fut couvert d'applaudissements. Il invitait ses frères et amis, les ofQciers, les soldats de toutes armes qui l'écoutaient, à l'aider de leurs conseils et de leur confiance. Il était homme et sujet à l'erreur, il était prince, et il y avait, par suite, « un grandpréjugé contre lui » ; mais il sacrifiait tout à la Révolution française ; il abandonnait la fortune immense qui l'attendait dans sa patrie et le grand héritage qui devait lui échoir; il vivrait plus content avec dix mille livres que la France lui payait qu'avec les richesses extorquées à « des hommes qu'on appelle sujets ». Il savait que les traîtres abondaient en Alsace, et il combattrait non seulement les Autrichiens, mais les ennemis intérieurs, les feuillants. Il mourrait au milieu des jacobins !

(1) Broglie à Hesse, Hesse à Broglie et h La Morlière, 2juin (A. G.).

Le président lui répondit : « Vous êtes notre Luckner ; comme lui, vous êtes né étranger ; comme lui, vous êtes patriote et brave militaire ; la gloire de sauver la France est réservée peut-être à un de ses fils adoptifs », et à la fin de la séance, le citoyen Frey offrit à Hesseun sabre d'honneur qui valait cent louis d'or.

Le prince jacobin partit le lendemain, 3 juin, ainsi qu'il F avait dit. Le jour même, Victor de Broglie priait le ministre de ne pas renvoyer à Strasbourg un pareil brouillon qui ne cessait de jeter le désordre dans les camps et les administrations : « Hesse, écrivait-il à Servan, a passé ici huit jours sous prétexte de santé ; il les a employés, suivant son usage, en dénonciations propres à enlever la confiance publique aux agents principaux des autorités civiles et militaires. Ce qu'il est parvenu à semer de défiance et de trouble pendant ce peu de moments, prouve combien il est dangereux de l'employer à Strasbourg, et il me serait impossible d'avoir avec cet officier général les rapports qu'exigeraient mes fonctions (1) ».

Hcsse avait reçu de La Morlière une permission de dix jours. Par suite, il devait se trouver le 13 juin à Besançon, son nouveau poste, et le 12, il écrivit de Paris à La Morlière qu'il allait partir. Il ne bougea pas. Vainement La Morlière mandait, à la fin de juin, que son absence entraînait les plus grands inconvénients, et que François Wimpffen, à qui H esse succédait, ne pouvait quitter Besançon pour relever d'Harambure à Neuf-Brisach. Notre homme prétendait être malade. Selon un certificat des deux médecins Saiffert et Simon, il avait attrapé, le 4 juin, une fièvre catarrheuse qui l'obligeait de s'aliter, et il lui fallait quinze jours pour se rétablir complète-

(1) Broglie à Servan, 3 juin (A. G.).

ment. Là-dessus, il obtint du ministre un congé justificatif ou, comme on disait, une lettre d'excuse qui fut datée du 8 juin et qui l'autorisait à restera Paris jusqu'à sa parfaite guérison. 11 promettait d'ailleurs d'être rendu pour le 12 juillet à Besançon. « Vous savez, marquait un chef de bureau à un de ses collègues, que ce prince est très impatient et qu'il dit et écrit des injures lorsqu'on ne fait pas promptement ce qu'il désire. » Hesse profita de ces dispositions conciliantes.il demanda une seconde prolongation de congé. Le 5 juillet il informait le ministre qu'il avait trop présumé de ses forces, qu'il devait prendre médecine le lendemain, qu'il pouvait à peine marcher, qu'il serait sûrement à Besançon le 22 juillet. Il avait soin d'ajouter qu'il sollicitait une permission avec appointements, « puisque c'était pour cause de iàaladie grave. » Le ministre — c'était non plus Servan, mais Lajard — accorda tout. Hesse partirait dès que sa santé serait restaurée, et il recevrait son traitement du 3 juin au 22 juillet (1).

Ce mal si dangereux ne l'empêchait pas d'aller aux Jacobins. Son nom avait été prononcé dans la séance du 10 juin avec de grands éloges. On avait lu ce soir-là une lettre de la Société du Miroir, a Nous avions, écrivaient les jacobins strasbourgeois, dans le prince de Hesse un général sur lequel nous pouvions compter ; la cabale infernale l'avait déjà exilé à Besançon, mais nous espérons que le ministre ne donnera pas dans le piège, d'autant que nous sommes à la veille de grands coups dans nos murs. « Le journaliste Laveaux assistait à la séance. Il demanda la parole pour retracer la situation des dépar-

(1) Permission signée de La Morlière, 3 juin; Hesse à La Morlière, 11 juin ; La Morlière au ministre, 27 juin ; certificat des médecins, 25 juin (sur Saiffert, voir notre Légion germanique) ; mémoire de Hesse, 26 juin ; billet d'un chef de bureau, 27 juin; Hesse à Arcambal, 5 juillet ; Lajard à Hesse, 7 juillet (A.. G.).

tements du Rhin. Victor de Broglie, dit-il, allait être obligé de combattre son père, le vieux maréchal qui avait émigré, et il trahirait nécessairement ou la nation ou la nature ; le prince de Hesse, que la cabale de Dietrich avait fait renvoyer, serait au contraire par sa franchise, par son patriotisme, même par son titre de prince allemand, extrêmement utile ; que de services rendrait en Alsace et quelle influence bienfaisante exercerait un prince jacobin qui parlait la langue du pays !

Le 11 juin, le lendemain de cette séance, Hesse venait au club. Laveaux prit de nouveau la parole, belon lui, le péril pressait, les feuillants triomphaient à Strasbourg et Dietrich n'était qu'un scélérat. Le journaliste proposait des remèdes violents: Paris dormait, l'Assemblée dormait, tout le monde oubliait que l'Alsace était ouverte aux ennemis et quela pertede l'Alsace entraînait celle du royaume. Il fallait» conclut Laveaux, présenter à la Législative une pétition chargée de signatures et lui dire : Voulez-vous que nous soyons libres, oui ou non ? Après Laveaux, Hesse monta à la tribune et raconta, à sa façon, ce qu'il avait fait en Alsace. On l'avait mis à Lauterbourg dans une place qui manquait de tout, et là, il était à deux lieues de ses frères, de ses oncles, de ses tuteurs ; mais il ne connaissait plus que la France et il n'avait plus ni tuteurs, ni oncles, ni frères. 11 ne s'était pas découragé, il avait demandé des troupes, et les feuillants, désirant lui jouer un tour, lui avaient envoyé un bataillon de volontaires indisciplinés ; il avait su gagner la conQance du bataillon et rendre les hommes aussi doux que des moutons. Les feuillants, dépités, lui avaient donné un second bataillon plus rétif que le premier et ils avaient endoctriné ce bataillon, lui avaient dit que Hesse était un franc aristocrate, parent du roi et de la reine. Aussi, à son arrivée, le bataillon avait-il crié : A la lanterne, V Autrichien ! Ceux-là encore, Hesse avait su les

amadouer; « il ne faisait pas bon, comme vous voyez ; mais j'allais mon petit bonhomme de chemin et tout s'arrangea le mieux du monde ». Pareillement, il avait eu maille à partir avec des soldats allemands. Pour les empêcher de se battre en duel, il leur avait défendu de porterie sabre en dehors du service, et ils s'étaient agités. Un jour qu'il avait à sa table cinq à six personnes, entre autres le procureur de la commune, plusieurs de ces Allemands s'étaient présentés à sa porte en proférant des injures et des menaces. Il avait cédé ; il avait dit qu'il verrait, qu'il accommoderait les choses, et, les soldats éloignés, il avait couru à Strasbourg pour concerter avec La Morlière les moyens d'obtenir l'obéissance. c< Won patriotisme est sincère, ajoutait Hesse, je n'ai pas varié depuis la Révolution, je vous en prends à témoins, Messieurs, et je me prétends aussi Français que si j'étais né dans vos murs. Quelque place qui me soit confiée, je mourrai plutôt que de manquer à mon devoir, et l'on ne me verra pas donner ma démission sous prétexte que mes soldats sont indisciplinés ! » Jl termina sa harangue par un noir tableau de l'abandon où se trouvait l'Alsace : la situation de cette province, dénuée de tout, le u fait trembler » ; mais qu'on lui défère le commandement, et il sauvera les départements du Rhin ; il fera porter son cercueil sur les remparts de Strasbourg, et chaque jour ce cercueil lui dictera ses devoirs !

Il avait dans cette même séance proposé de placer à Strasbourg 6.000 gardes nationaux de Paris ; les bataillons de Paris, avait-il dit, se distinguaient en tout lieu par leur courage, leur discipline, leur instruction et leur politesse ; ils manœuvraient d'une façon admirable ; avec eux, il répondrait du salut de l'Alsace. Cette motion qui flattait les Parisiens, souleva de très vifs débats. Albitte trouvait que Hesse aurait dû faire sa proposition au ministre de la guerre ou plutôt à l'Assemblée nationale. Champertois désirait que

Hesse vînt à la barre de la Législative démontrer la nécessité de mettre Strasbourg et Landau sur un pied respectable de défense. Dufourny objectait que les 6.000 Parisiens dont parlait liesse n'étaient pas exercés et ne valaient pas les troupes de la frontière. Fabre d'Eglantine remarquait qu'envoyer ces 6.000 hommes, c'était dégarnir Paris ; mais Laveaux et Hesse ne pouvaient-ils paraître devant l'Assemblée,luiafQrmer la détresse de l'Alsace,lui dénoncer Dietrich, lui demander la destitution de Broglie qui était un homme pendable? Après cette démarche, pensait Fabre, l'Assemblée appellerait Broglie et Dietrich à sa barre et remplacerait ces u pervertisseurs de l'opinion publique » par des patriotes connus (1).

Cette séance du 11 juin fit sensation. Le* déclarations de Hesse et de Laveaux émurent les esprits, et le jour môme où elles se produisaient en plein club des Jacobins, le ministre de l'intérieur Roland écrivait à Dietrich qu'unbruit, fondé sur des lettres qui venaient de l'étranger et de Strasbourg, s'était répandu dans les sociétés patriotiques et les papiers publics, que ce bruit incriminait Dietrich et des administrateurs du Bas-Rhin, qu'ils étaient accusés de conspirer pour livrer Strasbourg aux ennemis de la France contre espèces sonnantes. Dietrich répondit le 16 juin à Roland que le ministre aurait dû nommer les dénonciateurs, citer les lettres, articuler les faits. « Quoi, disait-il, vous avez pu balancer un instant entre les délations d'un Laveaux et d'un prince de Hesse, et la conduite que j'ai constamment tenue depuis le premier jour de la Révolution ! Non, je ne perdrai point la confiance que le roi a eue en mon civisme, ni celle de la nation dont je me crois digne ; cette confiance ne tient point à l'opinion de quelques individus ! » Dietrich

(1) Aulard, Jacobins, III, 674-682; Journal des Jacobins, n 08 210 et 21 12 et 13 juin.

voulait se présenter à la barre de l'Assemblée législative pour sommer Roland de lui faire connaître les preuves de la conspiration. Le Conseil de la commune de Strasbourg préféra envoyer deux députés extraordinaires, Gaspard Noissette et Claude Champy, qui, dans la séance du 23 juin, protestèrent avec vigueur au nom de la ville contre la lettre du ministre et surtout contre les étrangers qui venaient à Strasbourg et en Alsace, dans les clubs, dans les cercles, dans les camps, inculper les administrateurs de complots absurdes et colporter des dénonciations ridicules qui ne s'appuyaient sur aucune pièce (1).

(1) Discours prononcé par Noissette et Champy, 23 juin 1792, brochure de 20 pages.

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