‹ Un prince jacobin: Charles de Hesse, ou Le général MaratChapitre 7 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Hesse à l'armée du Midi. — Commandement de Lyon. — Montesquieu. — Sa lettre au club de Marseille. — Affaire des régiments de Noailles-dragons et de Royal-Pologne. — Démission des officiers du 5 e cavalerie acceptée par Montesquiou. — Départ des deux régiments. — Alarmes de Vitet et de Hesse. — Arrestation du colonel La Barre et des officiers du 15 e dragons. — Tous relâchés, à l'exception de La Barre. — Protestations de Montesquiou et de Poncet. — La Barre en liberté. — Arrestation des of Aciers du 5* cavalerie. — Neuf d'entre eux à Pierre-Scize. — Leur interrogatoire. — Lettre de Montesquiou. — Mémoire des officiers. — Effervescence dans Lyon. — Dodieu, Chalier, Cusset. — Mesures de la municipalité. — Journée du 9 septembre. — Massacre des officiers. — Situation horrible. — Le général Marat.

Notre jacobin n'avait nulle envie de se rendre à Besançon dans la 6 e division militaire subordonnée au général en chef de l'armée du Rhin ; c'était retomber sous l'autorité de Victor de Broglie qu'il détestait, et il répétait partout qu'on le reléguait à Besançon en punition de son civisme et parce qu'il s'était « élevé avec force contre l'aristocratie, contre Broglie et Dietrich ».

Mais où aller ? A l'armée du Nord ? Lafayette l'eût éconduit avec indignation. A l'armée du Centre ? Jl y trouvait Luckner que Victor de Broglie avait sûrement prévenu contre lui. Hesse ne pouvait plus servir que dans l'armée du Midi, commandée par Montesquiou. Or, Montesquiou

était justement à Paris. Il avait quitté son armée que le ministère voulait affaiblir aux dépens de l'armée du Rhin et le 24 juillet il paraissait à la barre de la Législative, appelant l'attention de l'Assemblée sur les dangers qui menaçaient les départements méridionaux, assurant qu'il aurait devant lui plus de 50.000 Austro-Sardes et qu'il n'avait que vingt bataillons dans son camp de Cessieu, demandant en conséquence que le nombre de ses troupes ne fût pas réduit.

Hesse envoya ses amis le solliciter. Montesquiou, qui connaissait le personnage, ne répondit que par des politesses insignifiantes. Hesse lui rendit visite. Il exposa qu'il serait dans le plus grand embarras s'il allait à l'armée du Nord ou à celle du Centre parce qu'il serait obligé de se battre contre ses parents. Il fit toute sorte de protestations de respect, de soumission, d'abandon. Montesquiou céda, et apostilla la requête de Hesse au ministre dans les termes suivants : « Je désire autant que M. le prince de Hesse qu'il soit employé dans l'armée du Midi. » Hesse fut nommé. « Je suis à présent, écrivait-il, par le parti que j'ai pris et que je soutiendrai, sans parents, sans fortune, sans amis, et le ministre de la guerre doit être mon protecteur. »

Une fois nommé, et bien que Montesquiou l'eût invité à partir aussitôt que possible, il ne se hâta pas de gagner son poste. «M. de Hesse, marquait Montesquiou le 14 août, qui devait être ici le 4, n'y est pas encore. »

Enfin, il arriva, non au camp de Cessieu, mais à Lyon, et dès qu'il fut à Lyon, il résolut d'y rester. Il écrivit à Montesquiou que sa santé l'empêchait de pousser plus loin. Pourquoi ne pas le laisser à Lyon ? Il y commanderait au lieu et place de Servan qui redevenait ministre de la guerre, et ce fut Servan lui-même qui porta la lettre de Hesse à Montesquiou au quartier-général de Bourgoin. Le maire de Lyon,ractif et énergique Vitet, appuyait la demande de Hesse.

Montesquiou fut étonné que Hesse qui, naguère, déployait tant de zèle guerrier, voulût être employé sur les derrières de l'armée, et il hésitait à confier le commandement d'une ville comme Lyon à un homme qu'il savait imprudent et fantasque ; il jugeait aisé de trouver dans sa division — la 19 e division militaire — un autre officier qui rendrait dans Lyon des services plus essentiels, et il ne cacha pas sa pensée à Vitet. Mais Vitet s'était entiché de ce prince allemand qui jurait de défendre la liberté française ; il assura Montesquiou que Hesse convenait à Lyon, et Montesquiou nomma Hesse. « M. Vitet, disait le général en chef de l'armée du Midi, m'a écrit pour avoir le prince de Hesse; je n'ai rien à lui refuser ; la seule chose que je crains, c'est que dans quelque temps il ne veuille me le rendre. »

Mais Vitet avait en Hesse la plus grande confiance. Dès le premier instant il fut d'accord avec le prince jacobin. 11 informait Servan qu'il n'avait que du bien à dire de Hesse. Il vantait à Roland le civisme, l'activité, la fermeté du nouveau venu qui « tranquillisait tous les citoyens », et il priait le ministre de l'intérieur de laisser à Lyon un homme qui « montrait par son zèle à soutenir les intérêts de la nation et ceux de la ville combien il est important d'avoir un commandant brave, loyal et patriote (1) ».

Anne-Pierre de Montesquiou-Fezensac est assez connu dans l'histoire de la Révolution, et il suffit peut-être, pour juger son caractère, de citer les notes qu'il reçut lorsqu'il était colonel : « très distingué, a de l'esprit, homme sage et éclairé ».

Par malheur, il était impopulaire à Lyon et dans le Midi. 11 avait, le 12 juillet, écrit au club de Marseille qu'il n'imi-

(1) Montesquiou (et Hesse) au ministre, 27 juillet, 14 et 17 août; aux commissaires, 4 sept.; à Hesse, 8 sept.; Vitet à Servan, 20 et 28 août ; à Roland, 23 et 25 août (A. G.).

tait pas Lafayette et ne faisait pas, comme lui, de pétition à l'Assemblée nationale, mais qu'il le tenait pour un excellent citoyen, incapable de perfidie et absurdement calomnié, et il ajoutait que les jacobins de Paris perdaient le royaume parce qu'ils étaient gouvernés par quelques pervers ; c'étaient eux , ainsi que les tribunes, qui dictaient la majeure partie des décrets de l'Assemblée.

Cette lettre discrédita Montesquiou et jusqu'au dernier jour de son commandement elle lui fut imputée à crime par les jacobins. Il eut beau, le 19 août, au camp de Cessieu, devant les commissaires de la Législative, Lacombe Saint- Michel, Gasparin et Rouyer, déclarer qu'il se soumettait aux décrets de l'Assemblée nationale, et crier aux soldats : « Soldats et camarades, unissez-vous à moi, vive la nation, vive la liberté, vive l'égalité ! » Les fervents révolutionnaires n'oublièrent jamais sa lettre au club de Marseille, et les sociétés populaires du Midi et surtout les jacobins de Lyon le traitèrent constamment de fayettiste et de feuillant. « Depuis votre lettre aux Marseillais, lui écrivait Servan le 9 septembre, vous avez contre vous à Lyon des préventions infiniment défavorables (1) ».

Ces préventions éclatèrent le 23 août, lorsque Montesquiou appela de Lyon à l'armée du Midi deux régiments de cavalerie, le 5° régiment de cavalerie proprement dite, cidevant Royal- Pologne, et le 15 e régiment de dragons, cidevant Noailles.

Le 5 e régiment de cavalerie était en garnison à Auch. Son colonel, Charles de Menou, reçut, dans les derniers jours de juillet, l'ordre d'envoyer ses deux escadrons de guerre à Lyon où il trouverait de nouvelles instructions. L'ordre le consterna. 11 n'avait pu jusqu'alors, dans un pays dénué de ressources, se procurer tous les objets nécessaires à sa troupe ; il n'avait pas obtenu les effets d'habillement

(1) Mon., 25 août; Servan à Montesquiou, 9 sept. (A. G.).

qu'il demandait depuis plus de quatre mois ; il avait à l'hôpital près de soixante de ses hommes, presque tous anciens cavaliers; en outre, beaucoup de ses officiers désiraient quitter le service et il avait envoyé leurs démissions au ministre qui, malgré des lettres réitérées, ne les avait pas encore acceptées.

On a vivement blâmé ces démissions. Les officiers ne pouvaient agir autrement. Ils tinrent longtemps à leur poste, quelle que fût la désaffection du régiment, quelle que fût la fermentation qui, selon leurs propres termes, grandissait quotidiennement de plus en plus. Mais ils jugeaient, disentils encore, que leurs subordonnés se permettaient, sous prétexte de patriotisme, les excès les plus répréhensibles. Les soldats qui paraissaient attachés à la royauté, étaient traités d'aristocrates et dénoncés sans cesse soit au club d'Auch, soit à la municipalité, et pour éviter des scènes fâcheuses, le conseil d'administration avait donné des congés provisoires à quelques-uns. Enfin, à une séance de la Société populaire, du haut de la tribune, en présence de plusieurs officiers et sous-officiers et de nombreux cavaliers, un orateur déclara qu'il y aurait un extrême danger à employer sur les frontières un régiment dont certains officiers étaient les ennemis de la chose publique. Les cavaliers accueillirent cette déclaration, les uns par le silence, les autres par des marques d'approbation. Nul ne protesta. A la suite de cet incident, et bien que l'orateur se fût gardé de nommer personne et d'articuler aucun fait, des officiers, déjà dégoûtés de servir, annoncèrent tout haut et publiquement qu'ils ne pouvaient plus rester dans un régiment dont ils avaient perdu la confiance, qu'on « leur forçait la main sur tous les points » et qu'ils allaient se retirer dans leur famille « jusqu'à ce qu'il plût au roi de les employer d'une manière où il fût possible de manifester leur respectueux dévouement à sa personne sacrée. »

Ces officiers étaient le colonel Charles de Menou, les lieutenants-colonels Delphin deCadignan et d'Esperrières, les capitaines de Pelissier, de Forget, de Fortmanoir, de Gomer et Viney, les lieutenants Baudreuil, Achard et Grimaudet de Rochebouet, les sous-lieutenants Barret de Roux, de Brunet, d'Auzac et Rapin. Ils envoyèrent leur démission qui au mois de juin, qui au mois de juillet ; mais ils ne reçurent de réponse ni du ministre de la guerre ni de Montesquiou, commandant de la division militaire. Aussi, lorsque le général ordonna le départ des deux escadrons de campagne, ils protestèrent contre le silence du ministre. « 11 est étonnant, écrivait Menou, que dans des circonstances aussi épineuses et aussi critiques de pareilles demandes soient oubliées aussi longtemps ; on ne doit pas laisser dans Tembarras de* gens qui se conduisent avec honneur et délicatesse. » Toutefois, ils mandèrent à Montesquiou qu'ils se feraient un devoir de mener leur troupe jusqu'à Lyon dans l'espoir que le ministre les remplacerait soit à Lyon, soit pendant la route.

Ni en route ni à Lyon — où ils arrivèrent le 20 août après une marche pénible de vingt-deux jours — ils n'eurent de réponse. C'est pourquoi le 21 août le colonel Menou, perdant patience, courait de Lyon au camp de Cessieu; il voyait Montesquiou et le général acceptait les démissions, attestait qu'il les avait reçues plusieurs semaines auparavant et que les officiers s'étaient engagés à conduire leurs escadrons jusqu'à Lyon.

Les malheureux ! Ils auraient mieux fait d'émigrer. Dampmartin, colonel de Lorraine-dragons, passait alors à Lyon pour gagner de là Genève et les bords du Rhin. 11 rencontra Menou, son ami, et lui dit franchement qu'il aurait à sa place abandonné depuis longtemps le commandement de Royal-Pologne. De son côté, Menou blâma l'émigration, et lorsqu'il prit congé de Dampmartin : Adieu, dit-

il, prince sans terre. Il rappelait à l'autre les paroles du comte d'Egmont se séparant du prince d'Orange. Mais Dampmartin se souvenait de ce classique dialogue, et il répliqua : Adieu, comte sans tète, a Hélas ! a raconté plus tard Dampmartin, ces derniers mots devinrent avant peu une prédiction fatalement accomplie •> (1).

Le même jour où Menou, muni des démissions, rentrait de Cessieu à Lyon, Montesquiou envoyait des ordres de marche au 5 e régiment de cavalerie et au 15* régiment de dragons. Le 5 e cavalerie ou Royal-Pologne était caserne dans la ville, au canton de la Fédération ; le 15 e dragons ou Noailles, au faubourg de Vaise. Selon les instructions de Montesquiou, Royal-Pologne irait à Crémieux, et Noailles, à Tullins ; les deux régiments se rapprochaient ainsi, l'un du camp de Cessieu, l'autre, du camp de Barraux (2).

Or, Lyon, comme toute la France, se défiait des officiers. Le ministre Servan assurait qu'après le 10 août, quand il quitta la ville, le peuple se plaignait de quelques officiers de Noailles-dragons. Lui-même avait entendu dire beaucoup de mal de Royal-Pologne, et, écrivait-il à ce propos, il n'en fallait pas tant pour rendre suspects les deux régiments (3).

(1) Les officiers donnèrent leur démission, Rapin, le 5 juin; Rochebouet, le i2 juin ; Cadignan, Forget, Fortmanoir, Viney, Baudreuil, Achard, Barret de Roux, d'Auzac, le 23 juin ; d'Esperrières et Menou, le 3 juillet; Gomer, le 20 juillet. Trois d'entre eux, Gadignan, Baudreuil et d'Auzac, restèrent à Auch ; ils y furent mis en prison, mais en sortirent bientôt (lettre du général Petit Guillaume, 7 oct. 1792). Cf. les officiers de Royal-Pologne au ministre, 26 juin; Menou au ministre, 27 juillet; Montesquiou à Hesse, 28 août ; aux commissaires, 4 sept.; à Servan, 1 er et 16 sept. (A. G.) ; Dampmartin, Mém. p. Lescure, 261-262.

(2) Montesquiou aux commissaires, 4 sept, et à Servan, 11 sept. (A. G.).

(3) Servan à Montesquiou, 5 sept. (A. G.) ; pour ce qui suit, voir,

Le 22 août, à 4 heures du soir, le maire Vitet apprit que le 15 a dragons et le 5 e cavalerie se proposaient de partir ensemble pour Tullins à 2 heures après minuit, et on l'avertit à 11 heures 1/2 que les officiers du 5 e cavalerie avaient en poche leur démission donnée depuis le mois de juin et acceptée à l'instant par Montesquiou.

Vitet et les municipaux s'émurent. Contrairement aux règlements militaires, les deux régiments marchaient ensemble ! Le 15 e dragons quittait le faubourg de Vaise sans prévenir le lieutenant-général de Hesse, sans demander au maire de la commune un certificat de bonne conduite, et, ainsi que le 5 e cavalerie, il allait stationner à trois lieues de la frontière de Savoie ! Et les officiers du 5 e cavalerie, dont Montesquiou avait signé la démission, ne voulaient-ils pas émigrer et entraîner leurs soldats avec eux ?

Sur le champ Vitet ordonna de fermer les portes de Vaise, delà Croix-Rousse, du pont de Saint-Clair et de la Guillotière pour empêcher le 15 e dragons d'entrer dans la ville et le 5 e cavalerie d'en sortir. Il requit le commandant de la garde nationale lyonnaise de renforcer les postes de la Guillotière, du Département et de l'Arsenal chacun de 200 hommes. 11 requit Hesse de mettre sur pied les deux bataillons du 72* régiment d'infanterie et d'envoyer le premier bataillon à Vaise et le second sur la place de la Charité. Tout rassemblement de soldats et officiers du 5 e cavalerie serait immédiatement dissipé, et des patrouilles continuelles dans le canton de la Fédération auraient mission d'assurer la tranquillité et de réprimer tout mouvement qui

outre les documents que nous indiquerons au fur et à mesure, les ouvrages imprimés : Ternaux, Hist. de la Terreur, III, 340-346, Wahl, La RévoL à Lyon, 574-585; Vaesen, Lyon en 1792, 120-151; et les pièces manuscrites : procès-verbal de la municipalité lyonnaise, 28 août, celui du 9 septembre (A. G.) et des lettres diverses (A. N. F 7 3686).

se produirait, de quelque espèce et sous quelque prétexte que ce fût.

Ces ordres furent exécutés sans retard. Les deux bataillons du 72 e se rendirent, l'un à Vaise, l'autre sur la place Je la Charité. Le 15 e dragons resta dans le faubourg de Vaise et le 5 e cavalerie ne s'assembla pas.

Par une malheureuse négligence, l'état-major de l'armée du Midi avait oublié de communiquer à Hesse Tordre de Montesquiou aux deux régiments. Hesse ne manqua pas de crier à la trahison. Il était venu seconder Vitet à l'Hôtel de ville et déployer à grand fracas son zèle révolutionnaire. Il requit tous les officiers du 15* dragons de se présenter à la maison commune et le 23, à 11 heures du matin, de concert avec Vitet et la municipalité, il commandait de les mettre en prison. Pourquoi le colonel La Barre ne l'avait-il pas instruit de son départ? Pourquoi ce colonel n'avait-il pas demandé un certificat de bien vivre au maire de Vaise? Et ses officiers n'avaient fait aucune récrimination! Ne savaient-ils pas que le colonel désobéissait à la loi? « Votre colonel, leur dit Hesse, a commis une faute et vous, ses officiers, vous y avez contribué ! » Ils ne répondaient pas, ils paraissaient troublés, décontenancés, et Vitet conclut de leur silence et de leur accablement qu'ils jugeaient leur colonel coupable et qu'ils n'osaient pas l'excuser. Cependant le peuple s'était amassé sur la place des Terreaux, clamant que Lyon était plein de traîtres, que les officiers de dragons voulaient emmener une partie de leurs soldats en Savoie, qu'il y avait un plan combiné entre Louis XVI et l'étranger, que les garnisons de l'est, gagnées et corrompues, se portaient sur la frontière au devant des ennemis. Cette foule déjà considérable s'accrut tellement que Vitet et ses collègues craignirent pour la vie des officiers. Ils les envoyèrent au château de Pierre-Scize sous une très forte escorte de soldats du 72 e et de gardes nationaux. Eux-

mômes accompagnèrent le détachement jusqu'au château et ils ne se retirèrent que lorsque les prisonniers furent à l'abri de toute insulte. Une heure après, à midi, le colonel La Barre était également conduit à Pierre-Scize par un officier du 72 e .

Selon ses propres termes, la municipalité avait mis en état d'arrestation les ofQciers du 15 e dragons non seulement pour veiller à leur sûreté, mais pour les interroger à loisir et savoir d'eux s'ils étaient coupables ou innocents.

Le soir môme, à 8 heures, six officiers sortaient de Pierre- Scize sur la réquisition de la municipalité et regagnaient leur poste. Leurs soldats les avaient reconnus unanimement comme les plus patriotes de leurs supérieurs, et ce furent eux qui, le lendemain, 24 août, à 6 heures du matin, au milieu des applaudissements du peuple, menèrent le régiment à Tullins.

Les autres furent relâchés le surlendemain. Le 26, le substitut du procureur de la commune, Pressavin, venait à Pierre-Scize et là, en présence du colonel et des officiers, et de leur consentement, il examinait leurs lettres et papiers. Il constata que ces documents n'offraient que des « marques évidentes de civisme et du désir de combattre l'ennemi », et le même jour, sur son rapport, le Conseil général de la commune décida que les officiers du 15° dragons, détenus à Pierre-Scize parce qu'ils étaient soupçonnés de complicité avec les officiers de Royal-Pologne, étaient très patriotes et qu'ils iraient, à l'exception de leur colonel qui semblait seul avoir manqué à son devoir, « reprendre leur régiment comme dignes de commander à de braves soldats. »

Ils sortirent donc, au nombre de cinq, et ils rejoignirent le 15 e dragons à Tullins. Mais, bien que Hesse, bien que la municipalité lyonnaise les eût disculpés, ils ne trouvèrent pas grâce devant leurs hommes. Les sous-officiers et les dragons refusèrent de les recevoir et de leur obéir. Heureuse-

mentle général d'Ornac avait quelque empire sur les troupes. Il vint les haranguer. « A force de raison et de courage, dit Montesquiou, il a réintégré les officiers et il a fait trembler les dragons dont un grand nombre lui a avoué que c'était M. de Hesse qui les avait excités à la révolte. »

Le colonel La Barre demeurait en prison. Ce qu'on lui reprochait, c'était, comme auparavant, de n'avoir pas demandé à la municipalité de Vaise un certificat de bonne conduite ni averti Hesse du départ de Noailles-dragons et de son passage par Lyon. « L'innocence des officiers, mandait Hesse à Servan, a été reconnue ; ils étaient victimes de l'erreur de !\. de La Barre qui restera à Pierre-Scize ; ce n'est pas un traître à la patrie, mais sa faute militaire est si grave qu'il n'y a que vous, ministre, ou une cour martiale qui puissiez en connaître ; ainsi, prononcez ! »

Mais Montesquiou et son chef d'état-major Poncet plaidèrent la cause de La Barre. Ils concédaient que La Barre aurait dû prévenir Hesse et la municipalité de Lyon. Toutefois, disaient-ils, la faute était légère, et c'était moins sa faute que celle de Pétat-major qui devait adresser Tordre de départ à Hesse qui l'aurait remis à La Barre. Ce colonel était un des meilleurs officiers de l'armée. Réformé l'année précédente après avoir rendu dans les troupes à cheval et les états-majors trente ans de bons services et avec des blessures honorables, il n'était rentré dans la cavalerie que pour défendre la liberté ; on l'aimait, on l'estimait, on vantait ses sentiments patriotiques et sa loyauté, et cethomme était arrêté, et, sans Vitet, il aurait succombé sous les coups d'un peuple soupçonneux ! Ne fallait-il pas le tirer au plus tôt de l'indigne situation où il était ? « Si cette injuste arrestation vient de M. de Hesse, écrivait Poncet au ministre, je vous dénonce M. de Hesse comme ayant. par cette démarche inconsidérée et antimilitaire, compromis la vie et la réputation d'un homme dont il devrait respecter et tâcher d'égaler les

vertus civiques et dont je répondrai dans tous les temps sur ma tète ! *

Cette chaleureuse intervention sauva La Barre. Dès le 1 er septembre Vitet avouait qu'on n'avait rien trouvé de suspect dans les papiers du colonel. Le 3, La Barre, dont il reconnaissait l'innocence et le patriotisme, sortait de Pierre-Scize pour rester à Lyon jusqu'au retour des commissaires de la Législative. Ses dragons venaient de pendre à Tullins leur lieutenant-colonel. Dès qu'ils surent que La Barre était libre, ils crièrent qu'ils iraient le chercher à Lyon. « Ce témoignage aussi brillant qu'irrécusable, disait Poncet, prouve combien celui qui a voulu perdre La Barre est coupable; je demande sa punition exemplaire », et en même temps qu'il réclamait le châtiment de Hesse, Poncet sollicitait pour La Barre le*grade de maréchalde camp, afin de « le dédommager de l'injustice criante qu'on lui avait faite (1) ».

Les officiers de Royal-Pologne ne s'en tirèrent pas si heureusement.

Le 23 août, au matin, pendant que Hesse mandait devant le maire Vitet et les municipaux de Lyon les officiers du 15 e dragons qui séjournaientà Vaise, il mettait en état d'arrestation les chefs de Royal-Pologne — ou 5 e cavalerie — qui logeaient à Lyon dans le canton de la Fédération.

Le colonel Menou, appréhendé le premier, fut, après un court interrogatoire à la maison commune, mené à la nouvelle douane, gardé à vue et, dans la nuit du 23 au 24, enfermé à Pierre-Scize.

(1) Vitet à Servan, 23 août; Montesquiou à Servan et à Hesse, 25 et 28 août, et aux commissaires, 4 sept. ; [Hesse à Servan, 27 août; Poncet à Servan, 1 er , 11 et 12 septembre, (A. G.); Mon. du 29 août; Cf. sur La Barre et sa carrière postérieure. A. Chuquet, Dugommier, p. 200.

Le lieutenant-colonel d'Esperrières et le capitaine Forget comparurent — le 23 août, à 5 heures du matin — devant Eesse et les municipaux. On leur demanda leurs papiers. Forget répondit qu'il n'en avait pas. On le fouilla et on trouva dans la poche de sa culotte sa démission acceptée et signée la veille par Montesquiou. Sur quoi, Forget et d'Esperrières consentirent à déclarer par écrit qu'ils avaient démissionné l'un dans le courant de juin, l'autre dans les premiers jours de juillet, et que « l'acceptation leur avait été donnée par Montesquiou, général de Tannée du Midi, et remise le 22 au soir par le colonel ainsi qu'à tous les autres officiers démissionnaires du régiment ». Hesse, Vitet et les municipaux avaient désormais leur opinion faite. Ces officiers étaient des royalistes avérés ! Quoi, malgré leur démission, ils gardaient leur emploi ! Evidemment, ils voulaient égarer les soldats ! Evidemment, ils méditaient, de concert avec les officiers du 15 e dragons, de livrer la frontière aux Piémontais et de déserter ainsi qu'une partie de leur régiment ! A 11 heures du soir, d'Esperrières et Forget étaient envoyés à Pierre-Scize sous l'escorte du commandant général de la garde nationale et de deux adjudants.

Alors, durant plusieurs jours, se passèrent des scènes extraordinaires. Sans se soucier de Montesquiou qui l'attendait et qui l'appelait à l'armée, le 5 e cavalerie, ne prenant conseil que de liesse et de Vitet, dénonça, changea, choisit ses chefs. Le 23 août, liesse avait chargé du soin et de la direction du régiment sept officiers que les sous-officiers et soldats reconnaissaient comme les seuls qui fussent patriotes. Le jour suivant — 24 août — les sous-officiers se présentaient devant la municipalité; ils l'assuraient de leur civisme ; ils juraient qu'ils étaient résolus à périr pour la défense de la liberté et de l'égalité; ils donnaient des renseignements sur leur colonel et sur les officiers qu'ils regardaient comme hostiles à la Révolution. Ils avaient reçu verbalement,

ajoutaient-ils, l'ordre de se tenir prêts à partir dans la nuit du 22 au 23 août ; mais ils ne devaient savoir l'heure exacte du départ qu'après le retour du colonel qui s'était rendu sans permission au camp de Cessieu. Ils terminèrent leur discours en accusant deux de leurs camarades de participer à F i espèce de conspiration, tramée par leurs officiers. » Sur la réquisition de la municipalité et sur Tordre de Hesse, ces deux sous-officiers furent arrêtés ainsi que dix-sept soldats du régiment soupçonnés de complicité avec eux ; on mena les uns à Phôtel de ville, les autres à la prison dite de Roanne. Le 27 et le 28, la conduite des détenus fut examinée par le régiment tout entier, officiers, sous-officiers et cavaliers constitués en une sorte de tribunal. Six furent relâchés et treize autres renvoyés dans leurs foyers. Enfin, le 30 août, sur les ordres réitérés de Montesquiou, Royal-Pologne partait pour Crémieux.

Quelques-uns des officiers démissionnaires, mis aux arrêts par Hesse, s'étaient cachés chez des particuliers au lieu de rester dans leur logis. « Je souhaite, disait Vitet, qu'ils ne soient pas pendus, ils s'y exposent bien ; mais, en dépit de leur conduite, ils ne subiront pas la peine qu'ils méritent ; il faut être généreux à l'égard de ses ennemis. » Ils furent découverts dans leur retraite et menés à Pierre-Scize par des délégués de la municipalité.

Ces prisonniers de Pierre-Scize étaient au nombre de neuf : le colonel Menou, le lieutenant-colonel d'Esperrières, les capitaines Forget, Fortmanoir et Viney, le lieutenant Achard, les sous-lieutenants Barret de Roux, Gavot et Venot.

Ils furent interrogés le 26 août par le substitut du procureur de la commune Pressavin. 11 lut les papiers contenus dans leurs portefeuilles et les lettres arrivées à leur adresse

depuis leur incarcération. 11 trouva dans les portefeuilles des pièces délivrées parles municipalités sur la route d'Auch à Lyon ; elles constataient que les communes n'étaient pas prévenues du passage de Royal-Pologne et que, par suite, l'étape n'avait pu être préparée. Le portefeuille de Menou renfermait les démissions signées par Montesquiou ; mais le colonel représenta que ces pièces lui étaient absolument nécessaires, et Pressavin les lui laissa.

Hesse a dit qu'on avait trouvé sur les officiers de Royal- Pologne le signe de ralliement des contre-révolutionnaires, signe « connu au Comité de surveillance et désigné dans les papiers publics ». La municipalité lyonnaise n'en dit rien ; elle remarque seulement que la plupart des correspondances annonçaient aux officiers que « l'époque du mois d'août serait leur salut ».

Quoi qu'il en soit, Pressavin requit que tous les officiers du 5 e régiment de cavalerie resteraient provisoirement à Pierre-Scize en état d'arrestation. « L'instruction a commencé, écrivait Hesse avec une joie féroce, et ne sera pas finie de longtemps ; il en résulte qu'il y avait un plan vaste et bien combiné pour le mois d'août. Le colonel et les officiers ne sortiront de Pierre-Scize que pour être jugés ; ce sont des aristocrates fieffés », et il ajoutait que les lettres qui leur étaient adressées, « faisaient mention d'un projet pour le mois d'août », qu'ils emmenaient avec eux un arsenal prodigieux, des bagages immenses et beaucoup de numéraire, que le colonel avait en poche deux clefs de la caisse militaire !

Vainement Montesquiou remontrait que les officiers avaient démissionné depuis plusieurs semaines, qu'ils avaient « cru faire une chose méritoire, » en conduisant les escadrons de campagne jusqu'à Lyon, qu'il leur avait donné le 22 août le congé que la loi l'obligeait de leur donner ; « si c'est là leur crime, disait-il, ils sont plus malheureux que cou-

rj

pables ». Vainement il insistait, assurait qu'ils étaient arrêtés à la suite d'un malentendu causé par la date de leurs démissions. « Hesse, mandait-il au ministre, n'avait aucun reproche à leur faire, et si vous eussiez été à Lyon, vous leur auriez souhaité un bon voyage. Il a mieux aimé me faire une tracasserie. Il a imaginé un complot pour se donner de l'importance ; il a espéré que mon ordre de marcher donné au régiment et les congés que la loi m'oblige de donner aux officiers, pourraient me compromettre ».

Les prisonniers, de leur côté, s'inquiétaient, se lamentaient. Ils craignaient que la populace lyonnaise ne vînt forcer la porte de leur cachot et les mettre à mort. N'étaientils pas, comme ils disaient, « tympanisés» dans les journaux et accusés de conspiration, livrés par suite à l'opinion d'un peuple facile à égarer? Déjà, le 23 août, lorsqu'on les conduisait à .Pierre-Scize, ils auraient été pendus par la foule si le maire n'avait volé à leur secours. Mais depuis la visite que Pressavin leur avait faite le 26 août, personne n'était venu les interroger. Le ministre de la guerre, Servan, avait chargé les commissaires de l'Assemblée législative près l'armée du Midi, Lacombe Saint-Michel, Gasparin et Rouyer, de les juger, et ces commissaires qui promettaient de « tirer l'affaire au clair », ne s'étaient pas encore présentés. « Les prisonniers, écrivait Servan, languissent, souffrent, se plaignent, et cela retombe sur moi qui n'en peux davantage. »

Le 7 septembre, les officiers de Royal-Pologne adressaient au président de la Législative un mémoire justificatif. N'avaient-ils pas agi conformément aux ordres du ministre de la guerre ? Leurs certificats de démission n'étaient-ils pas en règle ? Ils désiraient donc être interrogés sans délai sur les motifs de leur détention et savoir sur l'ordre de qui ils étaient en prison. Les uns avaient été arrêtés par un détachement du 72 e régiment, et l'officier qui commandait la

troupe leur avait dit qu'il obéissait aux instructions du général prince de Hesse, et ces instructions, il avait refusé de les produire. D'autres avaient été arrêtés sur une réquisition de la municipalité lyonnaise. Mais, selon la loi, la municipalité ne devait-elle pas les interroger sur le champ ? Et si c'était le prince de Hesse qui les avait fait conduire en château-fort, n'avait-il pas outrepassé son pouvoir, puisque l'ordonnance sur les peines et délits militaires n'infligeait à l'officier que les arrêts forcés avec sentinelle et qu'il fallait un jury d'accusation et une cour martiale pour porter contre eux la punition qu'ils subissaient depuis quinze jours ?

Le mémoire des officiers ne souffrait pas d'objection, et Danton, garde des sceaux, à qui l'Assemblée renvoya la requête, marquait au ministre de l'intérieur que a s'il n'y avait pas lieu à accusation contre eux, il serait d'une injustice révoltante de les retenir plus longtemps dans les fers ». Mais l'avis exprimé par Danton datait du 3 octobre, et, de* puis trois semaines, les officiers avaient péri sous les coups de la populace lyonnaise : affaire finie, telle est l'annotation sinistre que mit un employé de l'Intérieur à la lettre de Danton (i).

Depuis la révolution du 10 août, une effervescence terrible régnait dans Lyon. Les exaltés tentaient d'exciter une insurrection. Dodieu, d'abord imprimeur, ensuite maître d'école, maintenant mauvais homme de loi, président de l'assemblée primaire de la Juiverie, proposait dans une lettre circulaire aux sections de suspendre toutes les auto—

(1) Cf. outre le procès-verbal de la municipalité de Lyon, Vitet à Servan, 23 et 29 août, Hesse à Serran, 27 août et 16 sept ; Montesquiou à Hesse, 28 août, et à Servan, 1 er , 8, 16 sept. ; Servan â Vitet, 12 sept., et Lacombe Saint-Michel à Servan, 8 sept. (A. G.) ; Mon. du 29 août ; les prisonniers au président de l'Assemblée nationale, 7 sept. (A. N. F 7 3686).

rites constituées et de nommer des commissaires qui régiraient les affaires de la ville : « Faites ce que nous ferons, écrivait Dodieu, imitons la cité de Paris et souvenons-nous que si la vie d'un seul particulier peut sauver la patrie, nous avons droit de l'immoler, d Portallier, ancien vicaire de l'évèque du Calvados, s'écriait qu'il fallait promener des têtes sur des piques et faire main basse sur les riches qui manifestaient une opinion contraire à la liberté et à l'égalité. Ghalier disait au club central qu'on devait donner au peuple toute sa souveraineté et couper le col aux prêtres réfractaires et aux aristocrates, qu'on n'aurait tranquillité, sûreté et bonheur que si le sang impur ruisselait de tous côtés. Il était secondé par un ci-devant Riard de Beauvernois et par ce Cusset, ouvrier de gazes, perdu de dettes et de débauches, entretenu par une femme, destiné à siéger en pleine Convention, à jouer le rôle de représentant du peuple à l'armée de la Moselle et à scandaliser les troupes qui le voyaient s'enivrer soit au corps de garde, soit à la cuisine du général Beurnonville avec un nègre qu'il nommait dans les fumées du vin son ami et son frère (1).

Les imaginations étaient tellement échauffées par les propos et les harangues de ces meneurs que le peuple — ainsi s'exprime la municipalité le 25 août — ne pouvait plus se contenir et que sous peu se passeraient des scènes d'horreur. Trois jours après, Vitet mandait à Servan que l'aristocratie, hors d'état de lutter ouvertement contre les patriotes, cherchait à les diviser et y avait réussi ; que l'esprit de vertige régnait à Lyon ; que les agitateurs se livraient à des efforts inouïs pour mettre la ville en insurrection ; qu'ils faisaient au club central et dans plusieurs assemblées primaires les motions les plus incendiaires ; qu'ils voulaient saisir tous les grains et les vendre à leur gré,

(1) Cf. A. Chuquit, L'Expédition de Custine, 161.

72 CHARLES DE HESSEÎ

massacrer tous les prêtres, expulser tous les étrangers en six heures de temps, organiser une municipalité nouvelle. Mais Vitet avait du courage et il encourageait la municipalité. « Nous sommes, disait-il, résolus de les subjuguer ou de périr », et il jurait de conduire Chalier à Paris et de le remettre à la Législative qui décréterait de l'enfermer aux Petites Maisons. Par bonheur, Chalier, Cusset et consorts s'étaient rendus à l'assemblée électorale de Saint- Etienne. Le Conseil général de la commune profita de leur absence. Il cassa les délibérations de la section de la Juiverie, il ordonna des poursuites contre Dodieu qui prit la fuite, il publia une adresse aux citoyens pour les prémunir contre ceux qui, « sous le masque d'un patriotisme exalté, leur tendaient des pièges » et projetaient de « les faire tomber dans l'anarchie ». Vitet annonçait que toute la garde nationale serait désormais sous les armes, a Lyon va être purgé, mandait Hesse, et tout ce qui est suspect et sans aveu sera mis dehors sans pitié ; il est temps. »

Le calme paraissait renaître. Vitet écrivait que les agitateurs du peuple étaient confondus, que la municipalité triomphait, et Hesse jugeait que le » choix des députés allait au mieux » (1).

On s'était rassuré trop tôt. Il y avait encore à Lyon des artisans de troubles, notamment un émissaire du Conseil exécutif, Saint-Charles, que le maire Vitet qualifie de grand scélérat (2) et la ville fourmillait de volontaires indisciplinés, irrités de partir, exaspérés contre les nobles et les prêtres.

Le dimanche 9 septembre, dans la matinée, en présence de Hesse et des autorités, la garde nationale prêtait au

(1) Vitet à Servan, 28 août, 1 er et 3 sept. ; Hesse à Servan, 2 et 8 sept. (A. G.) ; cf. le procès- verbal du 9 sept, et les lettres de Vitet (A. N. F 3686).

(2) Voir à l'appendice III une notice sur ce personnage.

champ de la Fédération le serment de maintenir la liberté et l'égalité, et, comme pour mieux affirmer les nouveaux principes, la municipalité faisait mettre le feu à un immense bûcher où étaient entassées les « puériles dépouilles du préjugé et de l'orgueil », portraits des échevins, armoiries de la ville, arbres généalogiques, tous les titres de noblesse et de privilège qui remplissaient les archives de la maison commune. Dans l'après-midi, un rassemblement se formait et, selon le mot du jacobin Chauchat, acolyte de Chalier, le peuple endormi jusque-là se réveillait. Sous la direction de Saint-Charles, la foule marcha sur Pierre-Scize par les quais de la Saône. Elle se grossit en route. On y voyait des gardes nationaux, trois hommes qui portaient l'uniforme de vétéran, cinq grenadiers d'un bataillon prêt à partir pour l'armée, et beaucoup de gens du peuple dont quelques-uns étaient ivres. Tous demandaient à grands cris que les officiers de Royal-Pologne fussent menés à la prison de Roanne, au centre même de Lyon ; on n'avait, disait-on, envoyé ces « abominables Coblenciers » à Pierre- Scize, à l'extrémité de la ville, que pour les faire évader plus facilement; il fallait juger ces traîtres, ces criminels qu'on voulait laisser impunis ; la loi était égale pour tous, et ces militaires devaient être renfermés dans les maisons ordinaires de détention. Vitet, le commandant-général delà garde nationale Julliard, des membres du Conseil général de la commune, Perret, Nivière,Pressavin, essayèrent en vain d'arrêter la multitude. Elle attaque Pierre-Scize de deux côtés. Les uns, armés de haches et de leviers, tentent d'ouvrir la porte du Grillon, et Vitet réussit à les éloigner. Les autres enfoncent la porte principale ou porte de la grande cour, envahissent le château, saisissent les officiers enfermés dans la même chambre et les entraînent vers le quai de la Saône. Inutilement les membres de la municipalité entourent de leurs bras les prisonniers et les couvrent de leurs

écharpes. A peine ont-ils fait deux cents pas, que le lieutenant Achard tombe atteint d'un coup de feu qui lui brûle la cervelle. Cinq autres, Menou, d'Esperrières, Forget, Fortmanoir, Venot, sont massacrés presque aussitôt. Un sixième, le sous-lieutenant Barret de Roux, se précipite dans la rivière et s'efforce de se sauver à la nage sur l'autre rive ; il se noie. Un seul, le sous-lieutenant Gavot, parvient à s'échapper au milieu du tumulte. Le neuvième, le capitaine Viney, grâce à Pressavin et à quelques gardes nationaux, et, comme dit Vitet, je ne sais par quelle espèce de prodige, allait être soustrait aux assassins ; il arrive déjà sur la place des Terreaux, il est sur le point de gravir les marches qui conduisent au grand vestibule de l'Hôtel-de- Ville. Soudain, débouche sur la place, à la faveur de l'obscurité — il était 7 heures 1/2 du soir — une troupe d'émeutiers embusquée dans une ruelle du voisinage ; elle occupe l'escalier, elle barre le passage à Pressavin. De nouveau Vitet se présente ; il cherche avec la garde du poste à percer jusqu'au malheureux Viney ; il fend la foule ; au même instant, Viney reçoit en plein cœur un coup de poignard et des forcenés lui tranchent le col. A 9 heures, après avoir promené les tètes des victimes — même celle de Barret de Roux qu'ils avaient tiré de l'eau — et mis à mort un vieil abbé qu'ils avaient rencontré dans la rue, les égorgeurs se rendirent aux prisons de Roanne et de Saint-Joseph. Ils immolèrent deux autres prêtres, et déjà Saint-Charles, le livre d'écrou en main, s'installait au greffe de Roanne pour juger sommairement les prévenus, lorsqu'à 11 heures, Vitet survint avec la garde nationale. « La journée du 9 septembre, écrivait le maire, a été la plus affreuse que Lyon ait jamais vue. Malgré tous les efforts de la municipalité, huit prisonniers détenus à Pierre-Scize, des prêtres détenus à Roanne et des prêtres détenus aux prisons de Saint-Joseph ont été impunément massacrés par des scé-

lérats que nos ennemis déclarés ont excités à tout entreprendre. Les officiers municipaux n'auraient point regretté leur vie s'ils avaient garanti de la mort un seul de ces malheureux. Notre situation est horrible» »

Oui, la situation était horrible. Mais pourquoi Vitet n'avait-il pas relâché les prisonniers de Pierre-Scize? Pourquoi s'obstinait-il à les croire coupables ? Pourquoi, dans sa défiance et sa haine contre Montesquiou, se refusait-il à comprendre que les démissions signées par le général avaient été données depuis plusieurs semaines par les officiers? Servan ne l'avait-il pas prié déjuger les détenus et de décider promptement sur leur sort ? Et Servan ne disait-il pas qu'ils paraissaient très innocents? (1)

Mais la faute était à Hesse plus encore qu'à Vitet. « Vous me parlez toujours, mandait Montesquiou à Servan, de l'affaire des régiments de cavalerie, comme s'il y avait eu une affaire. Elle n'a jamais existé que dans l'imagination de M. de Hesse et cette fantaisie a eu des suites bien funestes. 11 en est résulté plusieurs meurtres, et c'est le plus bel exploit qu'il aura fait de la guerre. Si on faisait justice, il serait cassé et déclaré incapable de servir (2). »

Hesse n'eut ni regrets ni remords. Use contenta d'écrire, le 21 septembre, au ministre, ces lignes qui le flétrissent à jamais : « Le peuple de Lyon a coupé hier douze tètes et les a promenées dans la ville. Sur les douze têtes, sont les neuf officiers de Royal-Pologne détenus à Pierre-Scize. Cela fait neuf places vacantes et vous donne les moyens de faire des heureux, soit par vous, soit par moi. Quinze cents prêtres chassés en trois jours de temps d'ici et la catastrophe d'avant-hier font partir les émigrés et les aristo-

(i) Servan à Vitet, aux commissaires et à Montesquiou, 8 et 12 sep* tembre (A. G.).

(2) Montesquiou à Servan, 11 et 16 sept. (A. G.).

crates, et, à présent, nous avons la majorité à Lyon {1) ! » L'année suivante, il était en prison, et pour plaire aux terroristes, il se donnait comme l'auteur des massacres de Lyon : « A Lyon, la contre-révolution était à Tordre du jour ; je découvris à moi seul la trahison de Montesquiou et de sa clique infernale ; je fis arrêter les coupables à la vue de tout le peuple, on coupa douze têtes, et Lyon fut sauvé !» Et il assurait qu'il avait « obtenu dans le Midi Thonorable titre de général Marat. » (2) Que ce titre lui reste dans l'histoire !

(i) Hesse à Servan, 11 sept. (A. G.).

(2) Hesse au Comité de sûreté générale, 4 frimaire an IJ (A. N. F 7 4743). C'est ainsi que le Journal du soir appela André Dumont le « Marat des départements » (Cf. Y Ami de la patrie du 14 mai 1797), ainsi que Voulland nomma Combis, le maire révolutionnaire de Nimes, le « Marat du Midi ». Voir à l'appendice IV les notices sur les officiers massacrés.

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