‹ Un prince jacobin: Charles de Hesse, ou Le général MaratChapitre 8 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

M0NTESQU10U

Hesse et Vitet contre Montesquiou. — L'affaire du 72 e régiment. Envoi de huit bataillons de l'armée du Midi, dont le 72 e , vers Fon tainebleau. — Récriminations de Hesse contre Montesquiou. — Demande d'une cour martiale. — Mission de Saint Remy à Lyon.

— Rage de Hesse. — Tous les actes de Montesquiou dénoncés comme manœuvres feuillantines et trahisons. — Le sous-lieutenant Amans. — Appui prêté par Vitet à Hesse. — Plaintes de Montesquiou. — Embarras de Servan. -— Destitution de Montesquiou secrètement décidée par le Conseil exécutif. — Hesse, général en chef par intérim. — Plan d'attaque de Montesquiou.

— Invasion de la Savoie. — Reproches de Servan à Hesse. — Besançon offert à Hesse et accepté. — Nouveaux reproches de Servan. — Pétition des Grenoblois contre Montesquiou. — Lettre de Hesse à Gorsas. — La Convention vote la destitution de Montesquiou. — Suspension du décret. — Lettres de Montesquiou au ministre de la guerre et à la Convention. — Rapport des commissaires. — Le décret de destitution révoqué. — Lettre de Vergniaud à Montesquiou. — Lettre de Hesse à Prudhomme. — Fuite de Montesquiou et triomphe de Hesse.

Selon sa coutume, Hesse n'était venu à Tannée du Midi que pour semer la zizanie. A peine était-il à Lyon qu'il traitait Montesquiou de feuillant, de fayettiste. Montesquiou, disait-il, va être rappelé, et c'est moi qui le remplacerai.

Vainement Montesquiou écrivait à Hesse que la fuite de Lafayette était injustifiable et que les complices des fugitifs, s'il en avait, devaient être recherchés et punis. Dès Tarres-

tatiou des officiers de Royal-Pologne et de Noailles-dragons, et lorsqu'il sut que Montesquiou avait signé leurs démissions, Hesse s'écria que le général en chef de l'armée du Midi méditait une trahison : « II y avait, mandait-il à Servan, un plan vaste et bien combiné pour le mois d'août ; Montesquiou ne connaît pas toutes les circonstances de notre découverte ; je le défie de s'en tirer », et le 27 août, il conjurait le ministre, au nom de la chose publique, de suspendre ou de rappeler Montesquiou qui pouvait faire beaucoup de mal et qui ne faisait pas le moindre bien. « J'écris à votre ami Roland, ajoutait-il, et le prie de vous donner un bouillon confortatif, car je crains l'excès de votre vertu. Voulez-vous juger Montesquiou ? Lisez ce tableau comparatif : le camp de Dumouriez est un modèle de service, de r fraternité et de patriotisme, et tout y est en règle ; le camp de Cessieu est sans officiers-généraux, mal situé, mal fourni ; l'état major, détestable ; les commissaires, très mauvais; les aides de camp, médiocres. » Et il assurait que le Midi ne serait sauvé que si Kellermann remplaçait Montesquiou (1).

Le maire de Lyon, Vitet, partageait l'opinion de Hesse. Lui aussi regardait Montesquiou comme un royaliste et un aristocrate.

Il lui reprochait de faire trop grand cas du régiment étranger du Royal-Liégeois : à entendre Montesquiou, ce régiment était excellent et il suffisait de lui ôter son colonel et quatre ou cinq officiers ; or, disait Vitet, Royal-Liégeois était fort suspect (2).

(i) Montesquiou à Hesse, 28 août, et Hesse à Servan, 27 et 29 août (A. G.) ; cf. p. 68.

(2) Vitet à Servan, 20 août (A. G*). Pourtant Montesquiou se plaint aux commissaires de la conduite incivique du 101 e (Royal-Liégeois) et des excès auxquels ce régiment s'est porté contre son colonel patriote (Mon., 10 septembre) et sur la demande de Montesquiou

Lorsque Montesquiou requit, selon le décret de l'Assemblée législative, les départements du Midi d'envoyer à son armée la moitié des compagnies de grenadiers et de chasseurs de la garde nationale, Vitet jeta les hauts cris. Il ne comprenait pas la conduite du général. Suivant lui, les malintentionnés profiteraient de cet ordre imprudent pour exciter le trouble dans les esprits. Les habitants des campagnes et des villes s'indignaient déjà. Ils disaient hautement qu'on leur avait promis la liberté et qu'on les forçait à quitter leurs foyers. Leurs enfants ne s'étaient-ils pas engagés volontairement ? Et eux-mêmes devaient abandonner leurs champs et leurs ateliers ! Sûrement, ils allaient se mettre en insurrection contre l'Assemblée. De son chef et sans souci de la réquisition de Montesquiou, Vitet décida que les grenadiers et chasseurs de Rhône-et-Loire ne partiraient pas. Le général perdit patience et le 30 août il écrivait à Vitet qu'il n'avait pas encore un seul des bataillons qu'il requérait, et que le « patriotisme en paroles n'était pas ce qu'il fallait dans le moment (1) ».

Pourtant, et avec habileté, Montesquiou faisait l'éloge de Vitet. « Nous pensons de même sur son compte, écrivaitil à Hesse, il est impossible de l'aimer et de l'estimer plus que je ne fais. » Mais Vitet restait insensible à ces flatteries et remarquait sur un ton railleur que Montesquiou avait beau a jeter en avant à la manière des courtisans les flagorneries avec lesquelles il prenait tant de sots sous l'ancien régime » (2).

De même que Hesse, il jugea que les officiers de Royal- Pologne avaient transgressé la loi sur plusieurs points et lorsqu'il eut dans les mains leur démission signée par Mon-

convertie en motion par Régnier, la Législative décrète le 9 septembre que le 101 e est licencié.

(1) Vitet à Servan, 20 août, et Montesquiou à Vitet, 30 août (A. (;.).

(2) Montesquiou à Hesse, 27 août, et Vitet à Servan, 29 août (A. G.).

tesquiou : « Que le général s'explique maintenant, s'écriaitil, le complot des deux régiments paraît concerté avec lui* sa trahison est évidente ! Quoi ! il donne leur congé à ces officiers et leur permet contre tous les règlements militaires de continuer leurs fonctions dans le régiment ! Il sait très bien qu'ils se proposent d'émigrer et d'entraîner leurs soldats ! » Et avec l'ingéniosité subtile d'une humeur soupçonneuse, il rapprochait tous les faits : le 5 e cavalerie cidevant Royal-Pologne gagnant Lyon à marches forcées, Noailles-dragons séjournant au faubourg de Vaise, Royal- Liégeois cantonnant à Trévoux, Montesquiou élevant de si grandes difficultés avant de nommer Hesse commandant à Lyon et, dans le même temps, tandis que le trône s'écroulait à Paris, les Suisses allumant de gros feux sur les montagnes.

De même que Hesse, il déplorait la situation de l'armée du Midi, regardait le commissaire-ordonnateur Millin de Grandmaison comme « le plus scélérat des commissaires », accusait Tétat-major de prendre, malgré tous les renseignements qu'il fournissait, des mesures imprudentes. Heureusement pour la nation, disait-il, il n'y avait qu'un seul parti, celui de l'égalité et de la liberté, et les « hypocrites », les « perfides » seraient tous dévoilés, punis, et de même que Hesse, il priait le ministre de rappeler Montesquiou : « Conserverez-vous ce courtisan adroit au moment où la patrie est en danger, où les feux de guerre des Suisses sont allumés, où les Piémontais sont prêts à entrer en France? Renvoyez cet ami de la cour auprès des femmes qui regrettent les doux moments qu'elles passaient avec lui ; ce n'est pas l'homme qu'il nous faut. Ce qu'il nous faut, c'est un loyal et bon militaire qui soit bien dans l'esprit de la Révolution et qui n'ait jamais été courtisan. »

Vitet avait donc presque autant d'acharnement que Hesse contre Montesquiou. 11 blâmait son inaction. Le gé-

néral ne voyait-il pas les feux des Suisses ? S'il était patriote, n'aurait-il pas déjà conquis la Savoie et « porté dans la Suisse le flambeau de la liberté que les despotes bernois y avaient éteint » ? Comment, depuis six mois, n'avaitil pas formé un camp de 12 à 15.000 hommes ? Il se contentait de réunir 5.000 hommes dans un endroit insalubre pour les exercer aux manœuvres ou plutôt pour les accoutumer à une espèce d'inertie toujours funeste aux armées ! Quand le ministre lui ordonnerait-il de quitter Cessieu et de placer ses troupes dans un lieu plus sain à l'abri des vapeurs pestilentielles des marais ? (1)

Un conflit était inévitable. En vain Montesquiou essayait de gagner, d'amadouer Hesse. Quand il apprenait l'arrestation des officiers, il écrivait simplement qu'il attendait des détails. Il louait l'activité de Hesse, le félicitait de veiller au salut public, d'établir Tordre, de seconder le patriotisme de Vitet. « Vous pouvez, lui mandait-il le 27 août, compter sur ma confiance ; vos sentiments sont connus, et c'est parce que je les connais que j'ai été si content de vous voir préférer Tarqiée du Midi aux auttes et vous ai témoigné des regrets de ce que vous aimez mieux rester à Lyon que de venir au camp ».

Même lorsqu'il sut les motifs de l'arrestation des officiers, il ne s'emporta pas contre Hesse ; il se bornait à lui dire qu'il était fâché qu'une faute pu un malentendu eût dérangé les mouvements prescrits, que c'était causer au trésor public des frais inutiles.

Mais dans le même moment il informait le ministre et les commissaires de l'Assemblée législative que Hesse n'avait pas exécuté ses ordres pour les motifs les plus frivoles.

(i) Vitet à Servan, 23, 28, 29, 31 août et 1 er septembre (A. G.); Cf. Vaesen, Lyon en 1792, 141.

Hesse avait fait [partir] le 15 e dragons sans en avertir le quartier général, [et] les étapes préparées d'abord avaient été perdues.^Il avait} mis en marche le 5 e cavalerie au lendemain du jourjfîxé et les distributions préparées avaient été perdues pareillement, c M. de Hesse, ajoutait Montesquiou, me fait tous les jours des sottises et des tracasseries ; je ne pourrai pas y tenir, j'ai bien assez des disputes inséparables de ma besogne sans celles que je puis éviter. J'estime le patriotisme, mais je veux qu'il n'exclue pas le jugement et les convenances. M. de Hesse me peut me convenir sous aucun rapport. 11 a déjà répandu que j'allais être rappelé et qu'il me remplacerait. Je ne demande pas mieux que cela soit ; mais je ne veux pas qu'un homme sous mes ordres se donne ainsi le soin de me discréditer. » Montesquiou concluait qu'un lieutenant-général sans troupes était très déplacé à Lyon et il proposait d'envoyer Hesse à Rayonne et cela promptement, immédiatement (1).

Un nouvel incidentjmit Montesquieu hors des gonds. Le 27 août, non sans ménagements et de la façon du monde la moins impérative, il mandait à Hesse qu'il allait retirer de Lyon le premier [[bataillon du 72 e régiment : il pensait, disait-il, que Hesse « avait assez bien établi les moyens répressifs vis-à-vis des malveillants » pour n'avoir besoin que du deuxième bataillon, et il lui donnait en échange le 6 e bataillon de la Gironde.

Vitet se plaignit tout haut : les Piémontais s'agitaient ; les Suisses] menaçaient Lyon, « l'objet de leur cupidité » ; les troupes postées dans le département de l'Ain n'étaient pas assez considérables pour résister aux envahisseurs. Sur la demande de Vitet, le Conseil général de la commune requit Hesse de conserver le bataillon du 72 s nécessaire à la

(1) Montesquiou â Hesse, 27 et 28 août, à Servan, 28 et 30 août; aux commissaires, 4 septembre (A. G.).

sûreté de la ville, et le maire écrivit à Roland que Montesquiou cherchait à compromettre la tranquillité en ôtant de Lyon un régiment qui faisait exécuter, de concert avec la municipalité, tous les décrets de l'Assemblée : il fallait laisser à Lyon, sous les ordres du général Charles de Hesse, cet excellent régiment, si patriote, et qui se conduisait avec sagesse.

Hesse s'était bien gardé d'élever la moindre objection. H obéit « comme de raison » à la réquisition de la municipalité et il informa le ministre de la guerre qu'il ne laisserait pas sortir le 72 e sans un ordre du pouvoir exécutif. De même que Vitet, il afflrmait que Lyon manquait de tout et courait les plus grands dangers, que l'ennemi était aux portes, que les Suisses allumaient des feux sur les montagnes depuis le 16 août, qu'on ne voyait dans la ville que des malveillants et des traîtres, qu'il avait découvert une conspiration dont « la trame n'était pas encore connue ». Il déblatérait derechef contre Montesquiou : Montesquiou était justement supect à tout le monde ; Montesquiou remplaçait le 72 e par le 6° bataillon de la Gironde, et ce bataillon de volontaires qui venait de Bordeaux, avait laissé sur sa route 138 hommes et comptait 218 recrues sans armes et sans habits ; c'était donc une troupe réduite à rien ! Ne devait-on pas, proposait Hesse, prendre des mesures grandes et vigoureuses contre ce Montesquiou qui n'était qu'un complice de Lafayette : arrestation, suspension ou rappel ?

A la nouvelle que Hesse et Vitet lui refusaient le bataillon du 72% Montesquiou éclata. Hesse n'avait pas pris la peine de lui mander l'événement. C'était Vitet qui avait envoyé à Montesquiou la réquisition de la municipalité, et dans sa lettre le maire de Lyon parlait d' « imputations » dont le général était l'objet et qui pouvaient émaner des « envieux ».

Montesquiou répondit aussitôt à Vitet qu'il avait fait de-

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puis longtemps ses preuves de patriotisme, qu'il ignorait les imputations des envieux, mais qu'il avait toujours vécu sans peur comme sans reproche et qu'il défiait les envieux d'en dire autant. En revanche, s'il s'abstenait d'imputations, il avait les reproches les plus graves à faire à M. de Hesse. Le commandant des troupes de ligne à Lyon était coupable de désobéissance,puisqu'il avait gardé, malgré les ordres du général en chef,le 5° cavalerie et le 72 e infanterie. La municipalité lyonnaise avait sans doute requis M. de Hesse ; mais ni elle ni l'homme éclairé qui était à sa tête n'ignoraient les lois. Une municipalité n'avait pas le droit en temps de paix et encore bien moins en temps de guerre d'arrêter la marche des troupes ; sinon, « la terrible responsabilité du général serait un mot vide de sens ou un piège funeste ». Montesquiou terminait sa lettre par de nobles et courageuses paroles qui durent, ne fut-ce qu'un instant, toucher Vitet. « Je crois qu'en dépit des envieux, vous m'estimez au fond de votre cœur. Vous n'êtes pas homme à donner dans les pièges des malveillants qui cherchent à dégoûter les honnêtes gens de servir la patrie. Vous pouvez dire à tous ceux qui voudraient essayer de cette ruse vis-à-vis de moi qu'ils ne m'en dégoûteront pas. »

Il envoyait en même temps à Hesse une lettre sévère. Pourquoi Hesse, employé dans l'armée du Midi, ne rendaitil aucun compte à Montesquiou qui la commandait ? Pourquoi obtempérait-il à la municipalité de Lyon, et non à son général ? 11 se targuait peut-être de connaître les lois ; mais les lois interdisaient aux corps administratifs de s'immiscer directement ou indirectement dans la marche des troupes et elles leur défendaient d'arrêter tout mouvement militaire sous peine de forfaiture. Hesse avait désiré rester à Lyon pour remplacer Servan, et Montesquiou y avait consenti. Or, Servan avait toujours donné l'exemple de la subordi-

nation et Hesse avait, depuis son arrivée, empêché l'exécution des ordres de Montesquiou « sans expliquer suffisamment ni à temps quels étaient ses motifs »,

Et de nouveau, Montesquiou priait Servan d'éloigner Hesse. « Je crois, marquait-il au ministre, que M. de Hesse est parvenu à rendre aussi fol et au.'si sot que lui le maire de Lyon. Mais j'espère que vous lui enverrez bien vite un ordre bien sec de quitter Lyon et mon armée, et je vous exhorte de tout mon cœur à ne l'employer que là où il n'y aura ni troupe ni affaires, car cet homme ou par méchanceté ou par bêtise n'est bon qu'à tout gâter. » Il s'accusait de ôonasserie. Que de bassesses, que de flagorneries Hesse lui avait dites et écrites pour obtenir un commandement à l'armée du Midi! Et voilà comment Hesse lui témoignait sa reconnaissance ! Il n'avait même pas rendu visite à son général en chef! « Je n'avais eu, concluait Montesquiou, qu'à me louer de tout le monde avant lui, et il mè semble que vous avez entendu peu de gens se plaindre de moi. Otez-moi donc M. de Hesse ; vingt ennemis sont moins dangereux qn'un ami pareil (1). »

Le 72 e régiment d'infanterie, objet de la querelle, ne resta ni à Lyon ni à l'armée du Midi. Les Austro-Prussiens, maîtres de Longwy, marchaient sur Verdun. 11 fallait défendre Paris ; il fallait, selon le mot de Servan, s'attacher au tronc, non pas aux branches, et l'unique affaire, c'était de barrer aux ennemis l'accès de la capitale, de repousser la grosse colonne qui s'avançait évidemment vers Chàlons. « 11 n'est plus possible, disaitle ministre à Montesquiou, desonger à entrer en Savoie », et le général en chef de l'armée du Midi eut ordre d'envoyer dans le plus bref délai huit ba-

(1) Montesquiou à Hesse, 27 et 31 août; à Servan et à Vitet, 30 août; réquisition du 28 août; Vitet à Servan, 28 et 31 août et à Roland, 25 août; Hesse à Servan, 29 août (A. G.)

taillons destinés à renforcer l'armée qui couvrait Paris, ce Paris qu'on devait sauver coûte que coûte puisqu'on parviendrait toujours à reprendre les places de la frontière « au lieu que si Paris était pris, on ne savait plus prévoir ce qui arriverait (l)».

Montesquiou fournitles huit bataillons et, dans le nombre, les deux bataillons du 72 e régiment. De nouveau, il écrivit à Hesse et à Vitet. Il donnait à Hesse l'ordre exprès de diriger les deux bataillons du 72 e sur Fontainebleau et de dépêcher à Gex, le même jour, le 6 e bataillon de la Gironde. 11 informait Vitet que, si l'ordre n'était pas exécuté, Hesse passerait devant une cour martiale ; mais il comptait que, cette fois, personne n'arrêterait les troupes dans leur marche.

Bien qu'aveuglé par certaines préventions, Vitet était patriote avant tout. N'annonçait-il pas que la capitulation de Longwy n'avait, à Lyon, «: inspiré que de la rage », et que tous croyaient que la place s'était rendue par trahison ? Sur une letttre de Servan qui lui mandait le péril pressant de la frontière de Test, il s'excusa d'avoir gardé le 72 e régiment. « La nouvelle des feux de guerre allumés en Suisse, répondit-il à Montesquiou, le peu de forces dans l'Ain, l'agitation violente des malveillants pendant le temps des assemblées primaires, les efforts inouïs des étrangers et des prêtres factieux pour ne pas sortir d une ville qui leur est chère, ont engagé le Conseil général de la commune à requérir M. de Hesse de ne pas laisser partir le 72 e . » Mais, ajoutait Vitet, puisque la patrie courait le plus grand des dangers, Montesquiou devait envoyer dans le nord les huit bataillons, même le 72 e ; Lyon tâcherait, par son courage, d'opposer une barrière à l'invasion, et son maire « redou-

(1) Servan à Montesquiou, 27 août, 1 er et 2 septembre ; à Dumouriez, 24 août et 17 septembre ; à Biron, 27 août (A. G.).

blerait d'activité et de surveillance pour n être pas le jouet de tant d'ennemis (1) »•

Hesse avait à'contre-cœur exécuté les ordres de Montesquiou, du traître" Montesquiou, Quoi ! le 72 e régiment et le 6 e bataillon de la Gironde s'éloignaient et il n'y avait plus de soldats dans Lyon ! « Ainsi, s'écriait-il, me voilà un général sans troupes et sans défense ! En mon âme efconscience, je déclare que la ville est perdue et, de même qu'à Perpignan, je vais de ce pas à la municipalité déposer toute espèce de responsabilité entre les mains de la commune et lui dire que je combattrai comme simple citoyen jusqu'à mon dernier soupir ! »

Il ne cessa dès lors de dénigrer et de dénoncer Montesquiou. Pour gagner Servan à ses vues, il le traitait familiè* rement, le nommait son cher ami, le flattait, parfois avec esprit : a Vous m'avez, lui écrivait-il, joué le tour le plus sanglant en vous faisant remplacer par moi ; c'est donner au public une tragédie de Lemierre après une tragédie de Voltaire, mais je me suis piqué d'honneur, j'ai voulu me rendre digne de mon modèle. » Il le félicitait d'avoir pris le ministère et de diriger les forces de la France dans la lutte contre l'invasion étrangère : « Je conçois tous vos travaux et vos peines ; mais plus le danger est grand, et plus votre conduite doit être grande. Eh ! de par tous les diables, croyez-vous que la nation française vous eût choisi pour ministre restaurateur si elle n'eût pas su apprécier vos vertus et vos talents dans un péril aussi éminent! Non,elle vous eût laissé à Montlouis périr de froid et de chagrin — et moi à Perpignan dévoré par l'ennui et les punaises ! » Mais il revenait toujours à Montesquiou. 11 priait, sommait Servan de destituer Montesquiou ; sinon, disait-il, dût-il se perdre,

(1) Montesquiou à Hesse et à Vitet, 30 août; Vitet à Montesquiou, 30 août et à Servan, 31 août (A. G.).

il dénoncerait le général à l'Assemblée législative, invoquerait contre lai six griefs sans réplique, et Hesse prononçait cette phrase stupéfiante, vraiment digne de lui et des sycophantes les plus forcenés de c#tte époque : « La Révolution est parvenue à une telle hauteur et mes principes sont dans une telle proportion avec elle que je dénoncerais Dieu le père s'il n'était pas jacobin! » Oui, il fallait destituer Montesquiou : « Vous verserez des larmes de sang si vous ne suivez mon conseil, et cela ne vous compromettra pas, car c'est un cri universel contre lui. Le dimanche on dit qu'il est émigré et le lundi on dit que vous l'avez rappelé. Pouvez-vous conserver en place un homme pareil? » Servan lui avait confié qu'il était accablé, que sa pauvre tête ne suffisait pas à tant de soins divers, qu'un rien la ferait tomber et qu'on n'aurait pas besoin de frapper un grand coup. « On ne fera pas, lui répondait Hesse, tomber votre tête de dessus votre col; au contraire, on l'affermira. Car, si vous voulez être tant soit peu méchant, mais de cette méchanceté que vous comprenez, vous sauverez votre patrie. Renvoyez donc Montesquiou ! Rappelez ce traître sur le

champ ! »

Pour mieux agir sur Servan, il lui assurait que sous quelque jours la commune de Lyon solliciterait dans une pétition à l'Assemblée nationale le rappel de Montesquiou : c< Ne vous laissez donc pas prévenir parce

que cela pourrait vous faire du tort ; votre réputation m'est aussi chère que la mienne, et vous présumez bien

qu'il arrivera des pétitions de Marseille et de Bordeaux. » Sa rage contre Montesquiou augmenta lorsqu'il apprit

que le général en chef l'avait menacé d'une cour martiale.

ce Eh bien, cette cour martiale, écrivait-il à Servan, je la

demande avec instance, et je vous somme de me l'accorder.

Mais en même temps je vous dénonce Montesquiou. Je me

constituerai prisonnier, s'il le faut, et je demande à être

transféré avec lui et à subir la peine d'un calomniateur si je ne prouve pas tous ses crimes. Je mourrai content si je perds la vie en démasquant un pareil fourbe (1) ! »

Ainsi, peu à peu la lutte s'enflammait entre Hesse et Montesquiou. Fort de son jacobinisme et de l'appui de la municipalité lyonnaise, Hesse osait combattre ouvertement son général. Ah ! Montesquiou le comptait pour rien! Montesquiou projetait de le tenir dans la nullité ! Eh bien, il ferait à Montesquiou une petite guerre de tracasseries ; il relèverait sans pitié les a infractions », les « délits » de ses subordonnés.

Le 31 août, le sous-directeur de l'artillerie à Lyon, Lagrée de la Chaux, voulut expédier cinq mille fusils à Pont-Saint-Esprit au général d'Albignac. Mais il n'avait qu'un ordre verbal de Montesquiou, et Hesse lui défendit de tirer quoi que ce fût de l'arsenal. Montesquiou, informé, dépêcha le colonel Saint-Remy à Lyon et, sur un ordre signé du général en chef, Hesse laissa, à son grand regret, dit-il, partir les cinq mille fusils.

Saint-Remy apportait un autre ordre signé de Montesquiou. 11 devait envoyer de Lyon au camp de Cessieu quatre canons de 12 et huit canons de 8. Hesse obéit de nouveau et, comme il dit encore, à son grand regret, et il écrivit au ministre que le convoi était prodigieux : « Je prédis, assurait-il, que ces armes-là serviront contre nous». Il reçut pourtant Saint-Remy avec affabilité. Le lendemain, les choses changèrent. Il avait de l'humeur ; il trouva sans doute que le colonel Saint-Remy ne témoignait pas assez de déférence et de respect à un lieutenant-général. « Il s'anima, rapporte Saint-Remy, il voulut être prince, il prit

(i) Hesse à Servan, 31 août, 1 er , 2 et 8 septembre ; cf. Servan à Hesse, 28 août (A. G.).

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un ton qui ne sied dans aucun temps et surtout aujourd'hui, et, à vrai dire, sans avoir ni un ton ni un maintien qui pût l'offenser, je n'avais pas vis-à-vis de lui le ton humble qu'il voulait peut-être et que je n'ai eu dans aucun temps vis-àvis de qui que ce soit. » Le colonel demandait à Hesse un détachement composé d'un sergent et de dix hommes de l'artillerie pour escorter le convoi jusqu'à la Verpillière.

— « Donnez-moi, lui dit Hesse, une réquisition par écrit.

— Eh bien, répondit Saint-Remy,je vous requiers. — Monsieur, je suis lieutenant-général et je vous prie de vous en souvenir. — En quoi ai-je semblé l'oublier ? — Je vous répète que je suis lieutenant-général. — Alors, trouvez bon que j'écrive la réquisition dans votre cabinet. — J'ai des papiers trop importants dans mon cabinet et je ne puis vous y laisser entrer. » Et au même instant Hesse faisait entrer dans son cabinet le colonel du 72 e régiment. Saint-Remy alla rédiger la réquisition dans son logis.

Le jour suivant, au matin, le convoi sortait de l'arsenal. Il fut arrêté en vertu d'un ordre du maire par l'officier de la milice urbaine qui gardait les portes : le capitaine Vallier, commandant de l'artillerie en l'absence de Lagrée de la Chaux, n'avait pas averti la municipalité ! C'était un tour de Hesse, et, comme s'exprimait Saint-Remy, une de ses malices ingénieuses. Cette fois, Saint-Remy se fâcha. 11 écrivit à Hesse que c'était à lui, Hesse, lieutenant-général et commandant de Lyon, de prévenir la municipalité du départ de ce convoi et que plusieurs décrets défendaient formellement aux corps administratifs de s'immiscer dans tout ce qui concernait la sortie des arsenaux et la destination des armes et munitions de guerre, qu'il y avait d'ailleurs une consigne générale donnée par la municipalité lyonnaise au corps de garde de l'arsenal pour que les voitures de l'artillerie,chargées ou non, pussent sortir librement et à toute heure. Hesse répliqua que Vallier aurait dû

requérir de la municipalité la libre sortie du convoi et qu'il mettait le capitaine aux arrêts. Le convoi ne put quitter l'arsenal et prendre le chemin de Cessieu que lorsque Vallier eut rempli la formalité exigée par Hesse !

Saint-Bemy devait conférer avec Hesse de l'emplacement d'un nouveau magasin d'effets militaires, et il pria le prince de lui accorder un entretien sur cet objet dont le commissaire-ordonnateur Millin de Grandmaison était vivement préoccupé. Hesse reçut Saint-Remy et lui dit ces simples mots : « Je ne vous entendrai pas ; 1° vous me parlez de Grandmaison, il a été suspendu, je n'en puis douter, et je ne veux pas traiter d'une affaire à laquelle le nom de cet homme est mêlé ; 2° il me faut une lettre de M. de Montesquiou pour vous écouter sur un autre point que l'artillerie. — C'est bien, répliqua Saint-Remy, je vais rendre compte à M. de Montesquiou qui saura vous signifier ses ordres. — Monsieur, je suis lieutenant-général et je vous prie de vous en souvenir. — Monsieur, je devais remplir la mission dont M. de Montesquiou m'a chargé, et hors de lui, je n'ai pas besoin de vos conseils». Hesse eut peur. 11 avait déjà, lorsque Saint-Remy s'était fait annoncer, appelé son aide-de-camp qui eut le bon sens de se juger inutile et de se retirer. Il rappela l'aide-de-camp, a Quel ridicule, rapporte Saint-Remy, ou plutôt quelle lâche précaution ! »

Le colonel qui répondait si fièrement au lieutenantgénéral, appartenait à l'artillerie, et à Lyon comme à Perpignan et plus tard à Besançon, Hesse se plaisait à humilier les officiers de cette arme. 11 disait dans un ordre relatif à la remise et à l'emploi des effets de l'artillerie que les officiers supérieurs de l'ancien corps royal avaient souvent usé de perfidie et livré les munitions de l'Etat aux ennemis. Saint-Remy s'indigna, « Sied-il, s'écriait-il dans une lettre au ministre, sied-il à un commandant, tel grade qu'il ait, de

HZ CHARBES DE HESSE

citer de pareils exemples à des officiers qui restent à leur poste et qui font leur devoir? Lui sied-il de jeter ainsi l'opprobre sur notre corps ? Il faut punir les coupables sans outrager ceux qui servent bien ! » Saint-Remy ajoutait qu'il était plus compétent que Hesse en ce qui regardait l'artillerie et que ses camarades de l'arme à Lyon s'acquittaient parfaitement de leur tâche : «: Les opinions politiques n'y ont pas encore influé, et je dénoncerai sans ménagement ceux qui oublieront ou négligeront les intérêts de la nation (1). »

La mission de Saint-Remy avait, selon le mot de Vitet, mis en mouvement la bile de Charles Hesse. Désormais il ne garde plus de mesure. Il se vante hautement d'être l'ennemi de Montesquiou et de traverser tous ses projets : « Je tiens ferme et lui fais manquer toutes ses opérations. » Ne se croit-il pas infaillible? N'est-il pas « fort de la bonté de sa cause » ? N'appartient-il pas au « petit nombre d'élus que rien n'a pu corrompre et que rien ne changera » ? Il reconnaît que Montesquiou a de l'esprit, de la politique, de l'astuce; mais lui, Hesse, a un avantage immense sur Montesquiou ; c'est la droiture et la vérité ; « la vérité est une et elle triomphera toujours du mensonge (2) ! »

Pas une occasion qu'il ne saisisse pour témoigner son mauvais vouloir à Montesquiou. Lorsque le payeur de Lyon demande, par exemple, qu'un détachement de la garnison accompagne jusqu'au camp de Cessieu les fonds envoyés de Paris, Hesse refuse toute escorte (3).

Pas un acte de Montesquiou qui ne lui semble une

(1) Hesse à Servan, 2 septembre ; Saint-Remy à Montesquiou, 2 et 3 septembre; à Servan et à Hesse, o septembre (A. G.)-

(2) Vitet à Servan, 4 septembre; Hesse à Servan, 4 et 11 septembre (A. G.).

(3) Montesquiou à Servan, 8 septembre (A. G.}.

MONTESQUTOU 93

« manœuvre feuillantine », une « trahison ». Il traite Montesquiou de gueux, le déclare digne de la guillotine. Il assure que chaque jour de son commandement « coûte des millions en pure perte à la nation » ; que lui, Hesse, se jugerait déshonoré s'il lui fallait servir sous les ordres de Montesquiou, et de même que Marat prédisait la fuite de Lafayette et de Dumouriez, il s'écrie : « Montesquiou fera comme son cousin Lafayette, il risquera le tout pour le tout, mais c'est où je l'attends ! (1) »

A l'avance, il plaint celui qui remplacera Montesquiou : ce général aura « presque tout à renvoyer et à recréer ; rien ne va qu'en sens contraire et tout est dans une anarchie déplorable (2) ».

Montesquiou a placé son camp dans un marais et les Piémontais n'auront pas la peine de tuer les Français qui mourront d'eux-mêmes ! (3)

Montesquiou n'a pour traîner ses canons que 1.100 chevaux au lieu de 3.000 : s'il se ménage une déroute, il perdra donc les deux tiers de l'artillerie ; évidemment, il veut livrer ses pièces au roi de Sardaigne ! (4)

Montesquiou laisse l'arsenal de Lyon dans le plus mauvais état, et cet établissement « fait la honte des administrations » : des canons et des obusiers sans affûts, sans boulets et sans obus, des bombes sans mortiers. Même désarroi dans les magasins; les poudrières sont vides; on gaspille les effets de campement ; on met au pillage l'hôpital militaire où les soldats meurent comme des mouches ! (3)

Montesquiou n'a pas obéi aux ordres du ministre qui lui prescrivait d'envoyer à Vienne les galeux et les vénériens.

(1) Hesse à Servan, 2, 4, 8 et 11 septembre (A. G).

(2) Hesse. à Servan, 4 et 8 septembre (A. G.).

(3) Hesse à Servan, 2 septembre (A. G.).

(4) Hesse à Servan, 2 et 4 septembre (A. G.).

(5) Hesse à Servan, 8 et 11 septembre (A. G.)„

Il voulait naguère installer un hôpital à Bellecouret il disait que le service ne pouvait suffire, qu'il faudrait loger les malades dans la rue. Aujourd'hui, malgré le nombre croissant des malades, il ne parle plus de cet hôpital. S'il reste général longtemps encore, l'armée ne sera plus qu'une armée d'invalides ! (1)

Montesquiou a composé son état-major d'ofQciers présomptueux et ignorants : « Depuis que je suis ici, prétend Hesse, cet état-major ne m'a pas encore fait l'honneur de me donner signe de vie ». Le 2 septembre, le premier bataillon du 38 e régiment arrive à Lyon. Le commissaire des guerres a été averti, mais non pas Hesse : « Il avait la route du bataillon et moi, officier général, je n'en sais rien ! » Et Hesse prie le ministre de punir le « coupable », l'auteur de cet « oubli volontaire », l'état-major de Montesquiou.

Montesquiou a Saint-Remy pour « factotum », ce Saint- Remy qui « enchaîne » Hesse et « contrecarre toutes ses opérations» parce qu'il a toujours à la main un ordre signé

Montesquiou : <l Je l'aurais, dit Hesse, déjà envoyé faire f

cinq à six fois, si je n'avait craint de gâter une cause qui est excellente ». Mais il demande que le ministre rappelle Saint-Remy et le remplace par Laclos. Le Saint-Remy est « royaliste jusqu'à la moelle des os » ; c'est un « pédant aristocrate )>, une « vipère » ; il fait « autant de mal à lui seul que le comité central de l'ex-ministre Narbonne », et Hesse jure qu'il acquiert tous les jours des preuves nouvelles de perfidie et de trahison contre « Saint-Remy et compagnie ». 11 accuse même Saint-Remy d' « accaparer » les commissaires de l'Assemblée législative, ces commissaires mous et complaisants. « Tout va fort mal, écrit-il à Servan, l'indulgence des commissaires a tout perdu, car vous savez que c'est l'impunité qui fait les crimes » (2).

(1) Hesse à Servan, 4 septembre (A. G.).

(2 Hesse à Servan, 31 août, 1 er , 2, 8 et il septembre (A. G.).

Les griefs du personnage ne sont pas épuisés. Montesquiou, dit-il encore, a gardé dans son armée le maréchal de camp Mauroy qui commande en chef l'artillerie. Or, ce Mauroy est un « aristocrate », un homme « inepte» ; il a manqué le 29 août d'être pendu par les canonniers ; qu'on le renvoie sur le champ ! (!)

Montesquiou conserve auprès de lui le commissaireordonnateur Millin de Grandmaison, ce Millin que les commissaires de PAsserablée législative ont suspendu, ce Millin que tout le Midi déteste et que le libraire Falcoz, directeur du cabinet politique et littéraire de Grenoble, a dénoncé dès le mois d'avril en assurant que si cet ennemi juré de la Révolution venait dans l'Isère, tous les citoyens du département exigeraient son expulsion (2).

Montesquiou emploie des commissaires des guerres incapables de remplir leur tâche : « Launay se dit toujours aux portes de la mort et son premier commis Toulouse est un hâbleur qui ne fait rien ; Vast est un insolent, un ignorant, et probablement un fripon ». Et Hesse demande que « ces coquins », ces « élèves de Grandmaison » soient destitués ou suspendus. Qu'on lui permette de choisir leurs successeurs, et « le vice sera balayé, et la vertu, le talent établis en tout lieu ! » (3)

Montesquiou garde le maréchal de camp d'Oraisôn dans le département de l'Ain. Et pourtant, quel traître que ce d'Oraison ! Lorsque Servan propose à Hesse de commander l'Ain et par suite de surveiller d'Oraison, « vous ave&

(1) Hesse à Servan, 31 août (A. G.). Demauroy, dit Mauroy, né en 1727, alors inspecteur général d'artillerie, employé à Tannée du Midi (18 juillet 1792), ne méritait nullement les critiques de Hesse. Il fut, le 14 avril 1793, chargé de l'inspection générale de l'artillerie dans les 13 e et 14 e divisions militaires. Le 31 mars 1796, il est retraité pour ancienneté de service.

(2) Hesse à Servan,31 août; cf. Falcoz au ministre, 16 avril (A. G.)-

(3) Hesse à Servan, 8 et H septembre (A. G.).

parbleu raison, répond Hesse, de m'adjoindre le commandement de l'Ain, car d'Oraison est suspect à tout le monde ». Et aussitôt, d'après les lettres de son aide de camp Moreau, il envoie au ministre des renseignements d'une extrême fausseté : on fait passer à l'insu du public et nuitamment des chariots de pain au camp des Piémontais, et son palefrenier Louis a, de ses propres yeux, vu six de ces chariots ; or, la livre de pain coûte douze sols dans le camp des Piémontais ; il y a donc trahison ou monopole ! « Si d'Oraison, ajoute Hesse, était, comme moi, l'œil partout, cela n'arriverait pas ; mais c'est une créature de Lameth et un pensionnaire du comité autrichien : à présent, conservez-le, si vous l'osez ! » D'Oraison fut maintenu. Montesquiou, rappelant qu'il était général en chef de l'armée du Midi, refusa de donner à Hesse le commandement de l'Ain, et ce fut pour Hesse un nouveau sujet de récriminations contre Montesquiou (1).

Le prince jacobin avait alors, entre autres émissaires et espions, un mauvais drôle, un « insigne intrigant », du nom d'Amans. Cet Amans, sous-lieutenant au 5 e cavalerie, avait joué un grand rôle dans l'arrestation des officiers de Royal-Pologne. C'était lui qui les avait dénoncés et conduits à Pierre-Scize. « A lui seul, disait Hesse, il a depuis un an tenu tête à tous les aristocrates du régiment et maintenu l'ordre par la confiance que les cavaliers avaient en lui ; il a manqué d'être assassiné plusieurs fois et il m'a aidé dans la découverte de la conspiration du 22 au 23 août », et Hesse demandait pour lui une compagnie. Amans devint le séide de Hesse et, du camp de Crémieux, faisant son enquête, allant de bivouac en bivouac, il envoyait au général des renseignements confidentiels sur l'armée du Midi et son état-major. Hesse chercha même à susciter une émeute

(i) Hesse à Servan, 3i août et 4 septembre (À, G.).

MONTESQUIOU V l

militaire contre Montesquiou, et le sous-lieutenant Amans et d'autres propageaient parmi les troupes de sinistres rumeurs. « Jusques à quand, écrit Saint-Remy à Montesquiou, souffrirez-vous pareille infamie ? Quoi I on n'a pas arrêté ces émissaires qui travaillent à faire révolter le camp ! Quelle est donc l'insouciance et la pusillanimité de ceux qui les ont entendus et qui, en étant avertis, ne les ont pas fait suivre, jaser encore et surprendre ! » (1)

Aussi ne parlait-on à Lyon que du conflit entre Hesse et le général en chef. On prétendait que Hesse avait proposé à Vitet de faire arrêter Montesquiou, et lui-même ne cachait pas qu'il saurait donner à ce « traître » assez de dégoûts pour lui arracher sa démission ou obtenir son rappel. Il disait de nouveau qu'il remplacerait Montesquiou, au moins par intérim, et nombre de gens l'approuvaient, l'excitaient, parce qu'ils pensaient que si Hesse avait le commandement, ce serait, selon le mot de Saint-Remy, un mannequin dont ils se serviraient à leur guise (2).

Vitet l'épaulait toujours. 11 avait contre Montesquiou la même animosité qu'auparavant et il jugeait que le général était, sinon coupable, du moins ignorant et facile à tromper. « Je vois avec peine, écrivait-il à Servan, que Montesquiou a voué une haine implacable à Hesse qui s'est comporté loyalement et d'après les réquisitions de la municipalité ».

Pas un jour où Vitet, à l'exemple de Hesse, ne récrimine contre Montesquiou. Suivant lui, Montesquiou est indigne de toute espèce de confiance ; les soldats « n'iront bien » qu'avec un chef patriote qui ne soit pas Montesquiou, et ils se plaignent de lui à haute voix ; le Midi entier est prononcé

(1) Amaus à Hesse, 31 août; Saint-Remy à Montesquiou, 2 septembre (A. G.) ; Corresp. de Ghépy, p. Delachenal, 375. Cf. à l'appendice V une notice sur Amans.

(2) Saint-Remy à Montesquiou, 2 et 3 septembre (A. G.).

contre lui, l'opinion le repousse et le taxe de traître.

Gomme Hesse, Vitet trouve à reprendre aux moindres actes de Montesquiou.Si Montesquiou renforce les autres armées, il a soin d'envoyer les régiments patriotes. Montesquiou tient ses troupes cantonnées par petits pelotons. Montesquiou n'a pas assez de chevaux pour traîner son artillerie, et à la première affaire il laissera, faute d'attelages, la moitié de ses pièces aux mains de l'ennemi. iVy aurait-il pas là-dessous, remarque Vitet, quelque perfidie ? Montesquiou ne voudrait-il pas faire présent de ses canons à Sa Majesté sarde ? « Procurez-lui donc, répète Vitet au ministre, procurez-lui donc le plaisir de retourner dans le sein de sa famille et d'y jouir de la plus parfaite tranquillité. » Et, de même que liesse, il annonce à Servan qu'un orage se prépare : « Ne soyez pas étonné de voir fondre à l'Assemblée nationale une multitude de pétitions contre Montesquiou ».

De même que Hesse, il pense que Tétat-major de Montesquiou est détestable, imbu d'un mauvais esprit, prêt à crier, à la première occasion : vive le roi, à bas la nation, et il prie Servan de débarrasser de cet état-major et Lyon et le Midi.

De même que Hesse, il assure que d'Oraison doit être surveillé : « d'Oraison joue le rôle de modéré et ce rôle ne convient plus aux militaires dans les circonstances présentes ».

De même que Hesse, il voit dans Saint-Remy le « faiseur » de Montesquiou, celui qui ordonne les plans de la campagne, et une sorte de conspirateur qui « ne s'occupe qu'à faire réussir ses projets destructeurs par tous les moyens ». Le colonel vint lui rendre visite le 1 er septembre et lui remit une lettre où Montesquiou exposait les dangers que courrait la chose publique, si le maire ne s'entendait pas avec le général en chef ; il l'assura que Montesquiou désirait vivre comme auparavant dans une sorte d'intimité

avec le premier magistrat de Lyon. Mais Vitet fut de glace. Rien ne put, rapporte Saint-Remy, « éclairer le sombre de sa figure et changer le froid de ses réponses ». Lorsque Saint-Remy demanda quand Montesquiou aurait enfin ses bataillons de grenadiers et de chasseurs, Vitet lui dit qu'il avait différé l'opération pendant que se tenaient les assemblées primaires parce que le salut de la patrie dépendait de la réunion des bons citoyens et du choix d'un bon corps électoral. « Mais, objecta Saint-Remy, le salut de la patrie dépend aussi de la prompte réunion des bons citoyens sur la frontière. — Oui, répliqua Vitet, mais les circonstances obligent à faire des exceptions aux lois, et, sur ce point, le Corps législatif est le seul juge. » Et, une fois Saint-Remy parti, Vitet, prenant la plume, écrit au ministre Servan que la guerre est déclarée entre la municipalité et le sieur Montesquiou, et que le sieur Saint-Remy paraît un homme adroit et dangereux. Saint-Remy, ajoute Vitet, est bouffi d'orgueil ; c'est un aristocrate patriote; c'est un ennemi juré et de Servan et de la municipalité lyonnaise; il a voulu « jeter les soupçons les plus grands sur la conduite de Hesse, me le représenter comme un brouillon capable de s'opposer aux succès de nos armées, et Hesse n'a rien fait qu'en conséquence des réquisitions de la municipalité » ; il a voulu « perdre Hesse dans l'opinion publique et faire des prosélytes à Montesquiou, il n'y réussira pas. »

De même que Hesse, Vitet condamne le commissaire ordonnateur Millin de Grandmaison : l'opinion, dit-il, a jugé cet homme ; Servan demande pour lui tranquillité et sûreté; Vitet promet d'employer tous les moyens pour lui donner Tune et l'autre, mais il craint d'être forcé de le transférer au château de Pierre-Scize pour le préserver des effets de l'indignation publique.

De même que Hesse, Vitet blâme les commissaires de l'Assemblée législative. '« Je ne sais où ils sont, écrit-il le 28

août, et ce qu'ils font ; ils ont plus d'énergie en paroles qu'en actions, et ils trouvent tout bien ». Il assure qu'ils protègent les aristocrates, qu'ils sont « hâbleurs », qu'ils cherchent à se faire des créatures en caressant les deux partis, mais « plus la noblesse et le haut militaire que le peuple et les soldats », qu'ils ne voient dans l'état-major de Montesquiou que de « braves gens », qu'ils regardent Millin de Grandmaison comme un « petit saint ». Il reproche à Lacombe Saint- Michel d'être ami de Saint-Remy et d'avoir un faible pour Montesquiou (1).

De leur côté,Montesquiou et Saint-Remy se plaignaient à Servan.

Saint-Remy demandait au ministre si cet « animal », ce « butor » de Hesse serait un obstacle à chacune des opérations qu'ordonnait Montesquiou. Ne pouvait-on le mettre à la raison ? Ne pouvait-on « museler cette méchante bête » ? (2)

Montesquiou n'était pas moins vif ni moins pressant dans ses lettres au ministre et aux commissaires de l'Assemblée législative. Il écrivait à Lacombe Saint-Michel et à ses deux collègues qu'un tel état de choses ne pouvait durer, que cette « tracasserie » l'excédait de toutes manières, qu'il fallait suspendre Hesse sans retard, le traduire devant une cour martiale, et si la municipalité de [Lyon prenait sa défense, les commissaires, investis d'une pleine autorité, feraient injonctionà cette municipalité qui « n'avait pas'mème idée des devoirs militaires », de se conformer à la loi et de ne plus arrêter la marche des troupes~et des convois (3).

Mais Montesquiou comptait plus sur Servan que sur les

(1) Vitet à Servan, 28 et 31 août, !•*, 3, 4 et 9 septembre; Cf. Saint- Remy à Montesquiou, 2 septembre, et Montesquiou aux commissaires, 4 septembre (A. G).

(2) Saint-Remy à Montesquiou, 3 septembre. (A. G.).

(3) Montesquiou aux commissaires, 4 septembre (A. G.).

commissaires. Il réfutait dans ses lettres au ministre les dénonciations de Hesse, de Vitet et des clubs du Midi.

Le camp de Cessieu critiqué par Hesse et Vitet était salubre, et le nombre de ses malades relativement moindre qu'au camp de Barraux et dans les cantonnements.

Il allait installer à Vienne l'hôpital des galeux et des vénériens.

11 gardait auprès de lui le commissaire ordonnateur Millin de Grandmaison? Pouvait-il faire autrement ? Certes, il avait été mécontent de Millin. Au commencement de juillet Millin assurait qu'il avait tout préparé pour rétablissement des camps, et Montesquiou ainsi que son état-major avaient constaté, après avoir visité les magasins, que tout, effets, approvisionnements, moyens de transport, étaient négligés, que l'armée ne pouvait ni camper ni marcher. Millin luimême avait reconnu la fausseté de ses propres assertions, et c'est pourquoi Montesquiou avait demandé qu'il fût rappelé de la 19 e divisionmilitaire,c'estpourquoile bruit couraitqu'il avait été suspendu par les commissaires de l'Assemblée législative. Mais Boilleau, chargé de le remplacer, avait refusé de venir, et Montesquiou avait dû, bon gré mal gré, conserver Millin, lui exprimer ses regrets, l'inviter à retirer sa démission. Evidemment Millin était mauvais et il avouait que ses agents « ne le considéraient que comme passager » et « n'avaient plus la même étendue de confiance ». Toutefois, tant qu'il n'aurait pas de successeur, il ferait le service, et mieux valait pour lui rester à l'armée que d'aller à Lyon «; où son devoir le plaçait et où il courait de grands risques » (1).

(1) Montesquiou au ministre, 6 et 12 juillet et 11 septembre; Millin au ministre, 24 juillet et 1 er octobre (A. G.). Lettre du général Montesquiou à la Société des républicains de Marseille, p. 4. Cf. les protestations de Millin contre sa suspension prétendue, Mon., 14 septembre ; il assure qu'il a demandé sa retraite le 1 er juillet, qu'il Ta

Enfin, Montesquiou s'efforçait de justifier ses liaisons avec Lafayette. Sans doute il avait commis une imprudence en écrivant sa lettre au club de Marseille, mais cette imprudence était la seule. Il croyait alors Lafayette vertueux, incapable de démentir sa vie entière, et il avait témoigné de l'estimeàun homme que tous les Français avaient longtemps estimé. Du reste, il n'avait pas eu de correspondance politique avec Lafayette depuis qu'il commandait l'armée du Midi. Il pouvait même à bon droit se plaindre de Lafayette qui s'était toujours uni contre lui à ses ennnemis personnels, Duport, Barnave et Alexandre Lameth. Oh avait « forgé cent raisonnements » sur un voyage qu'il avait fait à Metz et qui s'expliquait de la façon la plus simple. 11 avait à cette époque obtenu l'autorisation de garder dix bataillons que le ministre voulait envoyer de Tannée du Midi à l'armée du Rhin, et le roi lui avait ordonné d'aller fournir de& éclaircissements au maréchal Luckner. « Ce voyage, disait Montesquiou, me déplaisait au dernier point, j'ai fait l'impossible pour l'éviter, mais je reçus un ordre précis, je ne vis que Lafayette et je n'ai été que vingt-quatre heures à Metz » (1). Et n'avait-il pas approuvé la journée du 10 août? S'il avait eu d'abord quelques hésitations, n'étaient-elles pas naturelles ? Pourquoi lui reprocher la première impression qu'il avait ressentie à la nouvelle d'un événement « dont il étaitpermis de s'étonner ?» N'avait-il pas tardé à comprendre que « l'amour de la patrie devait rallier

obtenue le 16 et qu'il a rempli ses fonctions six semaines encore» Le 1 er mars 1*793, l'adjoint Lestrange lui écrivait qu'il avait toujours exercé son emploi avec autant de patriotisme que de zèle et d'intelligence et qu'il était rétabli dans la place dont il était injustement privé. Millin, réformé le 1 er juillet 1793, fut réintégré le 30 juillet 1795 et réformé de nouveau le 19 avril 1796.

(1) Lafayette écrit, en tout cas, le 3 août à son aide de camp La Colombe qu* « il est ridicule d'opposer au roi de Sardaigue plus de troupes qu'à l'empereur >».

tous les bons citoyens au seul fanal qui leur restait, à l'Assemblée nationale? » Que Servan, ajoutait Montesquiou, relise sa correspondance ministérielle ; que Servan le juge, le voie par les yeux de Servan, non par les yeux de Vitet ou de Hesse, et le ministre trouvera que la conduite du général a toujours été « simple, franche, aussi conforme aux principes qu'aux circonstances ».

Quant à Hesse, Montesquiou le regardait comme un homme dangereux et néfaste. Certes, il lui refusait le commandement de l'Ain, et Hesse avait beau produire les lettres du ministre, avait beau objecter qu'il resterait à Lyon et qu'il enverrait à Bourg comme adjoint un homme intelligent et éprouvé. Pourquoi remplacer d'Oraison contre qui Montesquiou n'avait reçu aucune plainte, d'Oraison qui lui semblait jouir de la confiance du Département et même du peuple? Et lui, Montesquiou, n'était-il pas général d'armée, et jusqu'ici les généraux d'armée ne disposaient-ils pas librement des officiers généraux? L'Ain ne touchait-il pas à la Savoie, à la Suisse, à Genève? Si Hesse commandait dans ce département frontière, sans être soumis à celui qui dirigeait le gros des opérations, il ferait des sottises, il chercherait querelle à tout le monde; ne s'était-il pas houspillé à Perpignan avec les Espagnols? Sûrement Hesse n'était venu à l'armée du Midi que pour élever autorité contre autorité. Il se couvrait des réquisitions de la municipalité lyonnaise. La loi à la main, il agissait contre la loi. Pour chaque convoi que Montesquiou tirait de Lyon, il fallait soutenir un procès. Les choses étaient au point que plusieurs bataillons avaient changé de route pour ne pas traverser Lyon. Il semblait que cette ville fût ennemie de l'armée du Midi. Une telle situation, concluait Montesquiou, n'était pas supportable, et il l'aurait déjà tranchée net sans ses égards pour Servan et « son respect pour la paix assez et trop troublée par l'effet des passions particulières ». Au

demeurant, à quoi bon réunir une cour martiale pour juger Hesse ? Il suffisait de l'éloigner de Lyon et de la région où commandait Montesquiou. On ne voulait de lui nulle part ; mais sa place à Besançon n'était-elle pas toute trouvée (1)?

Le ministre Servan devait vider la querelle entre les deux généraux. Mais il avouait que rien n'était plus embarrassant et qu'il voyait de part et d'autre cette « aigreur qui gâte tant les affaires ». Pouvait-il traduire Hesse et Montesquiou devant une cour martiale? Fallait-il que ce fâcheux dissentiment devînt public? Cette lutte ne serait-elle pas « infiniment désagréable » dans un moment où l'ennemi envahissait le territoire ? (2)

Il fut d'abord favorable à Hesse. 11 savait que Hesse avait la confiance du peuple, et il se disait « enchanté» que Hesse fût resté à Lyon et y « réussît aussi bien ». 11 le chargeait de se concerter avec Vitet et les commissaires de l'Assemblée législative pour examiner l'affaire des régiments de Royal-Pologne et de Noailles-dragons. 11 lui proposait de commander dans l'Ain et d'avoir l'œil sur d'Oraison que les commissaires auraient dû suspendre. Quand Hesse l'engageait à remplacer Montesquiou par Laclos, il prenait la peine de répondre que Laclos avait une mission à Châlons : « Laclos marche là où nous avons le plus besoin de lui ». Hesse l'exhortait à n'avoir autour de lui que des gens sûrs ; « mes bureaux se nettoient, écrivait Servan, et tout le rest'çira de même ». Il donnait à Hesse de sages conseils sur le ton de l'amitié: « Craignez, mon cher général, que votre ardeur patriotique ne vous emporte trop loin ; vous

(1) Montesquiou à Servan, 9 et il septembre (A. G.). Cf. sa lettre au 5 e bataillon des grenadiers de l'Hérault, Mon., 15 septembre, et Corr. de Montesquiou, 51.

(2) Servan à Hesse, 5 septembre, et à Montesquiou, 5 et 9 septembre (A. G.).

avez affaire à un homme qui est bien plus adroit que vous et qui, quoiqu'il ait la réalité contre lui, aura pour lui les formes avec lesquelles on sauvait autrefois tant de choses». Et si Montesquiou se plaignait de Hesse, Servan répliquait que Hesse avait de bonnes intentions, avait la conviction de servir la chose publique, et agissait d'après les réquisitions des officiers municipaux. Le ministre caressait alors l'espoir d'être élu à la Convention par le département de Rhône-et-Loire comme son collègue Danton fut élu par le département de Paris. Il échoua oii plutôt Une fut pas porté parce qu'il se présenta trop tard : « Il fallait, lui marquait Vitet le 10 septembre, m'en^prévenir il y a quinze jours au moins, vous auriez eu la certitude de passer, à peine auriezvous été proposé que tous les électeurs se seraient empressés de remplir un devoir qui est gravé dans le cœur de tous les bons Français ». Mais Servan avait besoin de Vitet et, pour ménager Vitet, il ménageait Hesse (1).

D'autre part, Servan avait, mieux que qui ce fût, pénétré Montesquiou. Il était sous ses ordres lorsqu'il commandait à Lyon, et dans une lettre intime Montesquiou lui avait avoué après le 10 août qu'il improuvait tout ce qui s'était passé, qu'il ne reconnaissait pas l'autorité légale de l'Assemblée, qu'il servirait la nation, et non une faction. Servan se défiait donc de Montesquiou. 11 n'abusa pas des confidences qu'il avait reçues ; «ce que j'ai écrità Servan à Lyon, disait Montesquiou, ce n'est pas au ministre que je l'ai écrit ». Mais à Lyon, lorsqu'il se promenait sur les quais dé la Saône en attendant sa rentrée aux affaires et, selon ses propres termes, la victoire du patriotisme sur l'aristocratie, il se prenait à penser que Montesquiou était royaliste. Quand Hesse vint lui succéder, il déclara dans l'abandon de la con-

(i) Servan à Hesse, 28 août et 7 septembre ; à Vitet, 5 et 7 septembre ; Vitet à Servan, 10 septembre (A. G.).

versation que Montesquiou ne resterait pas. à l'armée, et dès qu'il fut à Paris, dès qu'il eut en main les ardentes dénonciations de liesse et de Vitet, dès qu'il vit, comme il s'exprime, que les soupçons ne cessaient de se multiplier sur Montesquiou, il partagea l'avis de ses collègues du Conseil exécutif, de Roland, de Clavière, de Danton, et jugea, avec eux, que le général en chef de l'armée du Midi était dangereux, « infiniment plus dangereux qu'un autre ». Le 27 août, il faisait décider par le Conseil que Montesquiou serait rappelé pour rendre compte de sa conduite et remplacé par d'Anselme, et que Charles de Hesse exercerait par intérim le commandement jusqu'à l'arrivée de d'Anselme (1).

Le lendemain, Servan annonçait cette résolution aux commissaires de l'Assemblée législative, Lacombe Saint- Michel, Gasparin et Rouyer : Montesquiou ne pouvait rester à la tète de l'armée du Midi ; les commissaires devaient lui demander sa démission et, s'il la refusait, le remplacer par d'Anselme. Mais Lacombe et ses collègues étaient à Marseille lorsqu'ils eurent la lettre du ministre. Montesquiou resta à la tète de l'armée du Midi.

Or, disait Servan, les plaintes s'accumulaient. Le 6 septembre, le ministre de la guerre recevait d'un de ses collègues — Roland sans doute — un billet ainsi conçu : « Le Midi est dans une grande agitation, l'indignation est au comble de ce que vous n'y avez pas transmis la décision formelle de la destitution de Montesquiou ; vous resterez seul responsable de fait et d'opinion d'avoir retardé ou modifié une décision formelle prise au Conseil ». Servan n'hé-

(1) Montesquiou à Servan, 14 août et 8 septembre ; Hesse à Servan, 22 septembre; Servan à Lacombe Saint-Michel, 28 août (A. G.); Dampmartin, Mém., éd. Lescure, 260 ; Rec. Aulard, I, 35. Servan écrit à Montesquiou le 8 septembre qu'il a été « forcé de suivre la majorité » ; mais n'est-ce pas lui qui a fait le rapport?

MONTESQUIÔU 107

sita pas. Deux fois de suite, il écrivit aux commissaires de l'Assemblée qu'il fallait revenir en hâte à Lyon « finir l'affaire importante de Montesquiou » et exécuter un arrêté auquel le Conseil tenait plus que jamais. Il mandait même à Hesse que les commissaires se rendaient à Lyon pour « juger Montesquiou et le destituer d'après les vœux du Conseil ».

Les commissaires applaudirent. De Marseille, ils promettaient de suspendre Montesquiou s'il n'avait pas donné sa démission lorsqu'ils, arriveraient à Lyon. « 11 ne faut pas de demi-mesure, répondait Lacombe Saint-Michel à Servan, celui qui n'a pas obtenu la confiance publique ne peut faire aucun bien dans la place qu'il occupe et il doit la quitter (1). »

Soudain tout changea. Montesquiou projetait depuis plusieurs semaines d'entrer en Savoie, et le 25 août, Servan avait approuvé ses vues d'attaque. L'entreprise fut retardée lorsqu'après la reddition de Longwy l'armée du Midi détacha vers Fontainebleau huit de ses bataillons, et Servan prescrivait au général la défensive la plus rigoureuse. Mais, dans une lettre du 4 septembre, Montesquiou s'éleva contre cette résolution. Il jurait de conquérir la Savoie. 11 représentait le danger de la neutralité. Il montrait qu'un grand succès remporté dans le Midi balancerait les revers qu'on craignait dans le Nord. A vrai dire, ajoutait-il, la pluie venait de tomber avec une telle force que les soldats « étaient à la nage dans leurs tentes » et que les faire marcher par un pareil temps, c'eût été les « envoyer dans des cataractes ». Toutefois l'averse avait cessé, l'ardeur des hommes renaissait, beaucoup déclaraient qu'ils avaient quitté leurs affaires

(1) Servan à Lacombe Saint-Michel, 28 août; à Vitet et à Hesse, o et 7 septembre ; aux commissaires, 6 septembre ; à Montesquiou, 8 septembre ; Lacombe à Servan, 7 septembre (A. G.).

pour combattre l'ennemi et non pour rester inactifs. L'offensive, concluait Montesquiou, était « le parti le plus sur ».

Sa lettre convainquit le Conseil exécutif. Ces ministres qui prononçaient naguère la destitution de Montesquiou, ordonnèrent le 7 septembre qu'il marcherait vers la Savoie puisqu'il avait fait toutes les dispositions nécessaires : l'arrêté du 27 août devait céder aux avantages politiques et militaires qui résulteraient de l'expédition, et Servan écrivit au général : « Puisque vous persistez à croire que vous pouvez entrer en Savoie avec de grandes espérances, le Conseil vous y autorise ; il a décidé unanimement qu'il fallait vous laisser la liberté de remplir vos espérances et projets ».

Servan mandait en même temps et aux commissaires et à Vitet que le Conseil exécutif semblerait « bien vacillant », mais qu'il obéissait aux circonstances : Montesquiou était certain de réussir, il avait tout préparé, il devait donc « suivre ses projets » et prendre la Savoie qui serait dorénavant une barrière contre le roi de Sardaigne.

Le ministre tenait à Hesse un semblable langage : les circonstances forçaient le Conseil d'adopter un plan qui promettait d'heureux succès ; « vous allez crier à la tolérance, à la faiblesse ; mais vous ne me jugerez pas alors comme homme d'Etat et c'est sous cet aspect qu'il faut m'envisager dans ce moment. »

Désormais il était du côté de Montesquiou. Sur le désir de Montesquiou, il ôtait à Hesse le commandement de l'Ain, car « son système était de ne point contrarier les généraux dans leurs dispositions ». Il encourageait Montesquiou, il le réconfortait, il l'engageait à pousser vaillamment sa pointe. « Les commissaires de l'Assemblée nationale, lui disait-it, reviennent à Lyon pour écouter les grands griefs que Ton prétend avoir contre vous ; pendant ce

temps, vous aurez conquis la Savoie, ce qui sera une excellente manière de répondre à vos ennemis. Et qui peut actuellement se mettre à l'abri des soupçons? Nous marchons de tous côtés au milieu de gens qui n'ont plus d'autre occupation que de soupçonner ou d'accuser. »

Il n'hésitait plus à blâmer Hesse. •« Décidez-le, écrivait-il à Vitet, à calmer ses inquiétudes et à observer dans le silence ; empèchez-le de s'exalter en propos comme il le fait ; il va quelquefois trop vite et ne voit partout que trahison ; son trop grand zèle a été nuisible partout à lui et quelquefois aussi à la chose publique. »

Lui-même, bonnement, doucement, non sans habileté, faisait la leçon à Hesse dans les termes suivants : « Votre patriotisme vous fait trop souvent oublier la politique indispensable dans tous les événements. Vous cédez trop vite aux apparences et vous écoutez d'une manière trop dangereuse l'opinion précipitée du peuple qui ne voit que ce qui se passe dans le moment sans vouloir approfondir les antécédents et les causes. Dans un particulier, rien de moins à craindre ; mais dans un homme public, rien de plus dangereux. Avez-vous tort dans le fond, je ne le pense pas, mais vous avez tort dans les formes, et ce sont elles qui tuent ».

Et il citait des exemples. Hesse croyait voir de la trahison dans les démarches des deux régiments de cavalerie, et rien encore n'avait pu en convaincre le ministre ; Vitet luimême, assurait Servan, commençait à trouver qu' « on avait été bien vite en cette affaire » et que La Barre arrêté, empêché d'aller où son devoir l'appelait, n'était nullement coupable. Hesse accusait Saint-Remy d'un modérantisme criminel ; Saint-Rémy n'avait fait qu'obéir aux ordres du général en chef, et Laclos, le patriote Laclos, ce Laclos que liesse « aimait bien », affirmait son civisme. Hesse voulait comparaître ainsi que Montesquiou devant une cour

martiale ; mais n'était-ce pas une faute d'entraver la sortie et la marche des fusils et des canons que Montesquiou avait dû tirer de Lyon pour mener à bonne fin les opérations militaires qu'il projetait? Hesse disait qu'il avait contre Montesquiou des preuves incontestables, et Servan souhaitait qu'elles fussent produites « d'une manière irréprochable » ; mais en attendant d'autres arguments que des soupçons ou des propos, le Conseil laisserait Montesquiou exécuter son plan de campagne. « Il faut examiner, concluait Servan, il faut se méfier, se convaincre et ne jamais se permettre, quand on est en place, des accusations vagues et qui ne portent pas avec elles le caractère de la plus grande conviction. »

Il avait vu clair dans l'àme de Hesse et dans son jeu. « D'après sa manière de se prononcer, écrivait-il à Montesquiou, Hesse a cru fort important d'augmenter les préventions que l'on avait contre vous à Lyon (1). »

Les commissaires de l'Assemblée législative, Lacombe Saint-Michel, Gasparin et Rouyer, avaient eu ordre de rebrousser chemin. « Il faut, disait le ministre de la guerre, que les commissaires s'en mêlent, qu'ils viennent à Lyon pour terminer la malheureuse affaire des prisonniers et recevoir les plaintes de Hesse contre Montesquiou ». Mais où étaient-ils? « Rien de plus important, ajoutait Servan, que de les découvrir». Ils se montrèrent enfin, et ce fut pour déclarer, non sans raison, que leurs pouvoirs expiraient avec ceux de l'Assemblée législative et qu'ils « ne voulaient se mêler d'aucune affaire (2) ».

(1) Correspondance de Montesquiou, an IV, p. 14, 34, 3o ; Rec. Aulard, I, 48; Montesquiou à Servan, o septembre; Servan à Montesquiou, 5, 8, 9, 12 septembre; aux commissaires et à Vitet, 8 septembre; à Hesse, 8 et 12 septembre (A. G.).

(2) Servan à Montesquiou, 9 septembre; à Vitet, 12 septembre; Montesquiou à Servan, 16 septembre (A. G.).

Mais Servan se souvenait du mot de Montesquiou sur Hesse : «; sa place à Besançon est toute trouvée ». Puisque les choses ne pouvaient plus être en cet état, puisque Hesse criait contre Montesquiou et que Montesquiou se plaignait amèrement de Hesse, puisque la guerre était ouverte entre les deux généraux — et telles sont les expressions du ministre — le mieux n'était-il pas d'éloigner Hesse ? Le prince saurait-il encore « opérer à Lyon le bien qui ne résulte que du concours des volontés ? »

Le 8 septembre Servan écrivait à Hesse pour lui offrir Besançon : Hesse n'avait plus de troupes à Lyon, Hesse ne faisait plus que surveiller des magasins et qu'exécuter des réquisitions de la municipalité ; pourquoi n'irait-il pas à Besançon où il n'avait plus raison de craindre l'influence de Broglie qui, depuis le 10 août, n'était plus chef de l'étatmajor de l'armée du Rhin? Et dans une lettre confidentielle à Vitet, Servan priait le maire d' « inspirer à Hesse Tidée d'aller à Besançon ».

Vitet pensait d'abord que Hesse pourrait remplacer Montesquiou. Mais il avait bientôt pénétré le personnage et il comprenait que ce n'était qu'un général de parade, sans autre mérite que son civisme. « En déplaçant Montesquiou, marquait-il à Servan dans les premiers jours de septembre, ne nous donnez pas le prince de Hesse, le fardeau est trop considérable pour lui », et il blâmait sa fougue, sa précipitation : « J'ai toutes les peines du monde à retenir son impétuosité; Une peut nous convenir comme chef; il faudrait toujours à ses côtés une personne seulement occupée à modérer ses transports ; il va toujours au delà du vrai et il finirait par être le jouet des modérés perfides et des hypocrites patriotes ». Vitet fit donc ce que désirait Servan; il engagea Hesse à quitter Lyon.

11 prêchait un converti. Changeant, mobile, Hesse se dégoûtait de ce Lyon où le ministre refusait de lui donner

carte blanche et de cette armée du Midi où il n'avait pas le pouvoir absolu et, comme il s'exprimait, une autorité imposante pour tout réparer. « Montesquiou, disait- il, me tient dans une nullité parfaite, et Saint-Remy à lui seul fait tout au camp et à Lyon. » Le 8 septembre, le jour même où Servan lui proposait Besançon, il écrivait qu'il serait « laconique mais positif », que tout était à Lyon dans le plus grand désordre, qu'il avait envie de « mettre la clef sous la porte », et il priait Servan de l'envoyer sur le champ en Franche-Comté. Quatre jours après, lorsqu'il recevait la lettre qui lui offrait Besançon, il acceptait « avec transport et reconnaissance ». Oui, il irait « se faire oublier » à Besançon ; il irait rétablir à Besançon une santé a altérée par le travail et le chagrin » ; là, du moins, il serait utile ; là, il « ne volerait pas l'argent de la nation française. » Il ne pensait plus qu'à Besançon, et il attendait avec impatience Tordre de partir (1).

Jusqu'au dernier moment il demeura méfiant, soupçonneux, rogue. Il ordonnait de désarmer à sa porte tout officier qui voudrait se présenter à lui. 11 ne cessait de déblatérer contre Montesquiou et de lui susciter des difficultés. « Je n'irai pas à Besançon, s'écriait-il le 15 septembre, je veux rester à Lyon pour faire enrager Montesquiou ! » Il arrêtait sous divers prétextes la marche des bataillons qui se rendaient au camp de Cessieu ou à celui de Barraux. Il mettait des obstacles à l'approvisionnement de l'armée du Midi. « Son insultante méfiance, écrit Montesquiou à Servan, — le 16 septembre — retarde tout, obstrue tout, et je réclame votre autorité toute entière à défaut des voies de persuasion pour l'éloigner tout à fait de mon commandement. J'ai trop d'affaires pour être obligé

(i) Servan à Hesse, 8 septembre ; Vitet à Servan, 3 et 4 septembre ; Hesse à Servan, 8, 11, 12 et 16 septembre (A. G.).

de soutenir un procès quand je veux tirer de Lyon un caisson ou un fusil, et véritablement c'est un scandale qui dure trop longtemps. Je conçois qu'à force de m'envelopper d'accusations ou de soupçons, il ait rendu votre marche incertaine; mais puisque vous voulez que je vous serve, j'espère que vous m'ôterez cette gène insupportable. Aujourd'hui même je ne suis sûr de rien. Il m'est très important de trouver à Grenoble à mon passage les fusils et les sabres que j'ai demandés. Hesse est homme à se faire requérir par la municipalité pour les garder. Je vous demande si une semblable incartade devrait exister et si celui qui y donne lieu ne mérite pas la plus forte répression » (1).

Enfin, le 23 septembre, Hesse quittait Lyon. La municipalité lui délivra le plus élogieux des certificats; elle attestait qu'il avait rempli ses fonctions « avec tout le zèle, l'activité et la prudence qu'un brave officier peut y mettre » , que son patriotisme cl l'avait rendu recommandable à tous les citoyens », que Lyon « regrettait bien sincèrement de le voir s'éloigner (2) ».

Mais la veille il avait reçu de Servan une lettre qui lui disait ses vérités. Hesse prétendait avoir servi avec zèle. « Oui, lui répondait Servan, vous avez mis du zèle à remplir vos devoirs, mais vous les avez remplis en subalterne, non en général. Il y a très loin entre un révolutionnaire et un homme froid qui calcule ce qu'exigent les circonstances. Rien de plus aisé que d'accuser, mais rien de plus nécessaire que d'accuser ajuste titre ». Et le ministre, examinant, épluchant la conduite de Hesse, portait sur lui un jugement impartial et sévère. Hesse avait soupçonné Saint-Remy, et Saint-Remy était au-dessus de tout soup-

(1) Montesquiou à Servan, 16 septembre (A. G.).

(2) Wahl, 573.

çon (1). Hesse s'était « gendarmé » pour de petites formalités qui manquaient, et il avait entravé le service. 11 s'était « mis à cheval sur la loi », et il avait nui au bien public. Il avait, de même que sous l'ancien ministère, crié à la trahison comme si depuis le 10 août on pouvait être traître impunément. Il avait oublié que l'homme d'Etat doit souvent « céder à des considérations que le public blâme quoiqu'il en ignore les causes (2) ».

Hesse se vengea. Il fit dénoncer Montesquiou par le» Grenoblois. Pourtant, lorsque Montesquiou était allé le 20 août à Grenoble, il avait été favorablement accueilli ; il ne passait pas dans les rues sans être applaudi et la garde nationale lui avait donné une espèce de sérénade. Mais au milieu de septembre, une dénonciation contre Montesquiou fut portée de Lyon à Grenoble — « vous sentez bien d'où elle part», disait le général à Servan — ; elle accusait Montesquiou de mettre obstacle à Pinvasion de la Savoie ; elle se couvrit de signatures, et, à la demande des citoyens, lea administrateurs de l'Isère l'envoyèrent à l'Assemblée législative par un courrier extraordinaire. Sur un faux bruit* ces administrateurs venaient de dépêcher deux commissaires au camp de Cessieu pour savoir si Montesquiou avait émigré ! Ils joignirent même à la dénonciation une adresse dans laquelle ils exprimaient sans réticence leurs craintes

(1) Saint-Remy, lieutenant-colonel d'artillerie depuis le 6 février 1792, fat nommé maréchal de camp le 3 octobre, et il écrivait au ministre Pache : « Ce qui me rend cet avancement plus flatteur,. " c'est qu'il me prouve que vous n'avez pas donné de foi aux étranges soupçons que des méchants et des sots avaient cherché à vous- < donner de mes sentiments politiques. » Ajoutons, en passant, qu'il avait connu Pache dans sa jeunesse, comme le prouve ce passage d'une lettre qu'il envoie, le 24 octobre, au ministre : « Vous avez. ' bien voulu me rappeler que nous avons passé ensemble nos. premières années. »

(2) Servan à Hesse, 19 septembre (A. G.).

sur le compte du général, et ils écrivaient à Servan, leur compatriote, que Montesquiou restait dans l'inaction et « le silence le plus absolu », qu'il ne pouvait avoir la confiance des soldats, des citoyens et des administrateurs, qu'il fallait un autre chef à l'armée du Midi. Servan leur répondit qu'ils eussent à se rassurer, qu'il ordonnait à Montesquiou d'entrer en Savoie. Les Grenoblois imprimèrent la lettre du ministre ! « Voilà, remarquait Montesquiou, ces zélés patriotes ! Ils ne négligent rien pour avertir les Piémonlais de se tenir sur leurs gardes (1) ! »

Le prince jacobin ne se borna pas à lancer les Grenoblois contre Montesquiou. Lui-même entra dans la lice. Dès les premiers jours de septembre, il menaçait le ministre de faire un éclat, d'écrire soit à Danton, soit aux Jacobins sa pensée sur Montesquiou. Il affirmait que, s'il voyait les commissaires de l'Assemblée nationale, il « fondrait la cloche », et le 11 septembre, il déclarait à Servan qu'il dénoncerait bientôt Montesquiou au président de la Législative et à tous les corps constitués (2).

Il n'y manqua pas. Le 15 septembre, il adressait au journaliste Gorsas une lettre qui fut insérée le 18 dans le Courrier des 83 départements, puis dans d'autres gazettes. II avait, disait-il, envoyé le 4 septembre son serment au président de l'Assemblée nationale, et il avait juré de renoncer à sa patrie, d'adopter la constitution qui serait proclamée par la Convention, d'être fidèle à la nation et à la loi, de mourir pour la liberté et l'égalité. Ce serment, il le complétait en dénonçant Montesquiou comme complice de Lafayette et traître à la patrie. Il avait déjà dénoncé l'état-major de l'armée du Rhin, et cet état-major avait dé-

fi) Les administrateurs de l'Isère à Servan, 12 septembre (A. G.); Correspondance de Montesquiou, 47-48.

(2) Hesse à Serirani 4, 9 et 1 1 septembre (A. G), .

serté. Il pronostiquait que pareille chose arriverait dans le Midi ; certes, il répondait de d'Anselme, de Barbantane, de Dubois-Crancé, qu'il tenait pour purs et fidèles, mais non de Montesquiou, et voici « les crimes qu'il articulait » contre le général en chef de l'armée du Midi : 1° sa lettre au club de Marseille ; 2° son voyage à Metz ; 3° le discours qu'il avait prononcé à la barre de l'Assemblée législative le 24 juillet ; n'assurait-il pas que l'armée piémontaise qui ne comptait pas 30.000 hommes, se composait de 60.000? 4° il avaU permis aux officiers du 5 e cavalerie ci-devant Royal-Pologne, bien qu'ils eussent leur démission dans leur poche depuis deux mois, de continuer leur service au régiment ; 5° Hesse avait encore plusieurs griefs très fondés à faire valoir et qu'il produirait au grand jour lorsqu'il en serait requis. Quoi! concluait-il, l'Assemblée nationale avait confié ses armées du Nord à trois généraux incorruptibles, Dumouriez, Kellerrnann et Biron, et elle confiait au seul Montesquiou l'armée du Midi ou la moitié de l'empire ! Et ce même Montesquiou avait reçu l'ordre d'attaquer les Piémontais ! « Mais comment fera-t-il ? Les choses les plus essentielles n'existent pas; son état-major est aussi mauvais que lui ; l'hôpital est au pillage ; les arsenaux manquent de fusils et le magasin à poudre de Lyon n'a plus que vingt-quatre milliers ; le soldat est patriote, mais raison de plus pour ne pas l'envoyer à la boucherie l »

Hesse était fier de son œuvre. II disait à tout venant : « Lisez ma lettre à Gorsas », et il croyait avoir fait une merveilleuse prouesse. Plus que jamais il criait qu'il était ferme dans ses principes et invariable dans sa conduite. S'il n'avait pas eu dans sa poche les preuves des crimes de Montesquiou, aurait-il été assez sot ou assez imprudent pour signer une pareille dénonciation? Il accueillit superbement les reproches de Servan. « Je vous réponds, lui

marquait-il, avec la franchise qui a toujours fait la base de mon caractère. Je n'ai aucun tort envers vous. Vous êtes parvenu par votre vertu à ce degré de gloire que tout le monde ambitionne et que presque personne ne peut obtenir, et vous vous exposez à le perdre. Apprenez de moi que votre réputatiou ne vous appartient plus, elle est à vos amis et je me fais l'honneur d'être du nombre. Si la liberté de mon style vous blesse, vous êtes au-dessous de votre place ; dans tous les cas, je préférerai votre estime à votre amitié ; je regretterai la seconde, mais vous n'avez pas le droit de me retirer la première quand je remplis mes devoirs avec scrupule. Je pars pour Besançon et j'attends votre réponse avec toute l'impatience d'une âme blessée. Rendez-moi justice ou je vous renvoie mon brevet de lieutenant-général parce qu'il est contresigné Serva?i; je demanderai alors à paraître à la barre de la Convention nationale et je forcerai votre estime et vos regrets par l'approbation générale de ma conduite dont je suis sûr. Adieu, Servan; je vous embrasse comme ami et comme frère, et je désire que ce ne soit pas pour la dernière fois, car Dieu m'est témoin que je sacrifierais ma vie pour la vôtre (1) ». Servan, non sans raison, ne lui répondit pas. Mais la diatribe de Hesse où, selon le mot d'un contemporain, chaque fait cité était un mensonge très avéré (2), eut de singulières conséquences. Hesse l'avait envoyée aux Jacobins de Paris. On la lut au club dans la séance du 19 septembre. Elle provoqua les colères. Simond — ce vicaire général que Hesse avait connu à Strasbourg — opina que Montesquiou était un ignorant ou traître et qu'on ne pouvait en tout cas laisser un intrigant à la tète

(1) Courrier des 83 départements, 18 septembre, et Hesse à Servan, 22 septembre (A. G.).

(2) Tableau historique de la Révolution de France, II, 196.

de l'armée du Midi. Voidel déclara que Montesquiou était coupable, que son état-major partageait ses sentiments et devait être licencié. Chabot fut plus violent encore ; suivant lui, Montesquiou était plus criminel que Lafayette ; Montesquiou avait dit à la commission des Vingt-et-un qu'il ne répondait pas de ses troupes si la déchéance du roi était prononcée et sans la faiblesse de Servan et du ministère, sans la faiblesse de l'Assemblée nationale et de ses commissaires, ce général ne commanderait plus d'armée ; s'il n'était pas un scélérat, n'aurait-il pas depuis longtemps envahi la Savoie? (1)

Après le club, la Convention. Dans la séance du 23 septembre, lorsque l'Assemblée envoya des commissaires aux frontières des Pyrénées, Tallien demanda qu'ils fussent chargés de « scruter la conduite équivoque et suspecte » de Montesquiou : selon Tallien, le général n'avait pas de connaissances militaires, et, en outre, il avait avant le 10 août manifesté des sentiments contraires à la Révolution : il refusait d'entrer en Savoie ; il désorganisait l'armée et méritait la destitution. Carra, Chabot, Chénier, Danton prirent ensuite la parole. Carra assurait que Montesquiou avait perdu la confiance de la nation et que le Conseil exécutif devait le destituer ; Chabot, qu'il avait tenu à la barre des « propos insidieux » et exagéré les forces du roi de Sardaigne pour effrayer l'Assemblée et empêcher la suspension du roi ; Chénier, qu'un général doit être destitué dès qu'il est soupçonné ; Danton, que le Conseil exécutif avait, dès le 27 août, inscrit cette destitution dans ses registres et qu'il était temps de la prononcer, qu'il était temps de « se montrer terribles, puisqu'il faut du caractère pour soutenir la liberté ». Un autre, enfin, s'écriait qu'un seul motif suffisait pour destituer Montesquiou : il avait adhéré

(1) Journal des Jacobins, n° 268, 21 septembre.

à la pétition de Lafayette et l'Assemblée, ayant condamné Lafayette, devait condamner Montesquiou, La Convention entraînée vota unanimement la destitution du général.

Mais dans la séance du lendemain — 24 septembre — lorsque le ministre de la guerre fit connaître que Montesquiou avait, le 19, envahi la Savoie, la Convention décida, sur la proposition de Danton, que trois commissaires^ Dubois-Crancé, Lacombe Saint-Michef et Gasparin, iraient à l'armée du Midi pour surveiller les opérations militaires et exécuter avec prudence, selon les circonstances, le décret de destitution.

Montesquiou venait en effet de pénétrer en Savoie et de faire un mouvement qui, selon sa juste expression, valait aux Français tous les avantages d'une victoire et lui procurait à lui-même la meilleure manière de répondre à la calomnie. 11 occupait sans coup férir les redoutes de Mians ; il refoulait les Piémontais qui se rejetaient les uns sur Montmélian, les autres sur Annecy ; il entrait à Montmélian ; il annonçait que sa prochaine missive serait datée de Chambéry, que la population accueillait ses soldats avec de grandes démonstrations de joie, que les Français paraissaient plus en libérateurs qu'en ennemis (1).

La Convention apprit ces succès dans la séance du 26 septembre par une lettre de Montesquiou. Les applaudissements éclatèrent, et Simond — il était Savoisien de naissance — assura l'Assemblée que Montesquiou, dont il se méfiait naguère, avait conduit son expédition avec toute l'intelligence d'un général instruit et tout le soin d'un homme qui veut sincèrement le bonheur de son pays. Il demandait donc que le décret de destitution fût rapporté. La Convention écouta Simond : elle suspendit l'exécution du décret rendu contre Montesquiou.

(1) Correspondance de Montesquiou, 59-63, 72 ; Mon., 27 septembre.

Cependant [le général marchait, et sa marche n'était qu'un triomphe. Il voyait le peuple accourir à sa rencontre, portant la cocarde tricolore, battant des mains et jetant des cris d'allégresse ; il entrait à Chambéry ; il recevait la soumission de toute la Savoie ; les Piémontais fuyaient si rapidement devant lui qu'il ne pouvait les joindre. Ce fut à Chambéry, au soir du 28 septembre, qu'il lut dans les journaux sa destitution provoquée par la lettre de Hesse. Il écrivit sur le champ au ministre de la guerre qu'il attendait « avec la paix de sa bonne conscience » la notification officielle du décret : le jour, disait-il, où la Convention votait sa destitution, et à la même heure, il s'emparait de Montmélian ; le lendemain il était à Chambéry ; le surlendemain, à l'inauguration du club qu'il avait fondé, il acceptait une couronne de lauriers, et, au moment où la nouvelle lui arrivait, il venait d'assister à la plantation de Parbre de la liberté et au défilé de onze canons pris aux ennemis ! Il réfutait les accusations portées contre lui. On lui reprochait d'avoir exagéré les forces du roi de Sardaigne dans le discours qu'il avait prononcé à la barre de l'Assemblée législative ; or, un état, qu'il avait trouvé à Chambéry dans les papiers du général piémontais, prouvait que 60.000 hommes s'échelonnaient entre Genève et Nice. On lui faisait un grief de ses lenteurs ; Servan savait mieux que personne ce qui en était, et sur ce point Montesquiou n'avait pas de peine à se disculper.

Cette lettre au ministre était datée du 29 septembre. Le même jour, Montesquiou recevait officiellement le décret du 26 qui suspendait l'exécution du décret de destitution. Il répondit le 30 septembre au président de la Convention. Tout ce qu'on avait débité contre lui, et par exemple, sur l'insalubrité des camps qu'il avait choisis, n'était que « fables », que « mensonges ». Il avait présenté un état exact des ressources du roi de Sardaigne. Il n'avait adhéré

à aucune pétition. C'était le Conseil exécutif qui lui défendait d'entrer en Savoie, et il n'avait eu l'autorisation d'agir qu'à force d'instances et en promettant le succès. Il avait tenu sa promesse. Il était le premier des généraux français qui plantait l'arbre de la liberté sur une bastille étrangère, et son armée lui témoignait la plus honorable confiance. Mais un général, une fois signalé à la méfiance publique, peut-il rester à la tète des troupes ? Un citoyen qui commande des Français, ne doit-il pas être pur et exempt de tout soupçon? Rien ne pourrait effacer le décret du 23 septembre, et Montesquiou sollicitait la grâce de rentrer dans ses foyers.

La Convention entendit la lecture de cette lettre dans sa séance du 6 octobre. Biroteau, Vergniaud, Bentabole, Marc-Antoine Jullien, Barère prirent successivement la parole. Biroteau jugeait que Montesquiou avait détruit toutes les imputations et qu'il était digne de commander une armée républicaine, Vergniaud conseillait à la Convention de refuser la démission du général et de révoquer le décret du 23 septembre : Montesquiou avait par la sagesse de son plan, par la célérité de ses mouvements, par le bon ordre qu'il avait maintenu dans ses troupes, fait triompher la plus belle des causes sans verser une goutte de sang ; grâce à lui, la conquête de la Savoie était fondée sur l'humanité « sans laquelle il n'y a pour les hommes d'autre liberté que celle dont jouissent les tigres au sein des forêts » ; il avait donc servi à la fois la République, la Savoie et l'humanité ; la Convention, après avoir été prompte à le destituer, serait aussi prompte à lui rendre justice. Mais Bentabole répliqua qu'il fallait attendre le retour des commissaires investis de la confiance de l'Assemblée et Marc-Antoine Jullien se prononça hautement, rudement contre Montesquiou. Pourquoi, disait Jullien, ne pas accepter la démission du général? Le décret de destitution était infiniment

juste. Lui, Jullien, venait du Dauphiné, et il attestait que les soldais regardaient Montesquiou comme un traître. Sans doute, Montesquiou s'était emparé de la Savoie ; mais, ajoutait Jullien, «si j'ai jamais craint un malheur, c'était celui de voir Lafayette, dans les derniers jours de son généralat, remporter une victoire, car il aurait trouvé des preneurs dans le corps législatif 1 » Avec Jullien, un autre député demanda Tordre du jour : est-ce que les généraux de la Grèce et de Rome marchandaient leurs services? Barère résuma la discussion. Suivant lui, la Convention ne devait pas accepter la démission de Montesquiou à qui l'armée marquait une grande confiance, et passer à l'ordre du jour, c'était laisser le général entaché, c'était le laisser sous le coup de l'opinion. Barère désirait donc, comme Bentabole, que l'assemblée attendit le rapport de ses commissaires, et, comme Bentabole, il proposait l'ajournement. La Convention décréta l'ajournement.

Mais le môme jour, dans la séance du soir, Vergniaud, secrétaire de l'assemblée, lisait une lettre des commissaires près l'armée du Midi, et le lendemain — 7 octobre — sur la motion de Barère, avait lieu une seconde lecture de cette lettre. Les commissaires louaient Montesquiou. Certes, il avait, avec beaucoup de bons citoyens, partagé la confiance qu'inspirait Lafayette. Toutefois, il avait, après une lutte de six mois, triomphé de la perfidie des agents ministériels ; il avait su organiser son armée ; il avait conquis toute la Savoie en huit jours ; personne ne portait plainte contre lui ; Marseille qui l'avait dénoncé, venait de lui rendre son estime, et les commissaires « ne pouvaient qu'exprimer le même sentiment à la Convention » : il fallait laisser Montesquiou achever ce qu'il avait si heureusement commencé. Barère prit aussitôt la parole. La justice nationale, disait-il, était éclairée et la victoire dissipait tout soupçon ; dans la séance de la veille, il avait pro-

posé d'attendre le rapport des commissaires et la Convention avait rendu ce sage décret ; aujourd'hui que l'Assemblée connaissait ce rapport qui donnait un témoignage satisfaisant de la conduite de Montesquiou, il proposait de révoquer le décret de destitution.

Le projet de Barère fut voté à l'unanimité. Quelques conventionnels félicitèrent le général. Gauthier de l'Ain lui écrivait qu'il avait eu en peu de jours plusieurs triomphes et que le triomphe qu'il remportait sur ses détracteurs, n'était pas le moindre. Vergniaud lui mandait en termes éloquents : « On vous a accusé injustement, et vos accusateurs ont agi par patriotisme ou par des passions particulières : dans le premier cas, vous leur devez votre estime ; au second, vous leur devez votre mépris ; dans les deux, vous devez vos services à la République. Je conçois qu'un cœur aigri étouffe quelquefois avec peine une rancune individuelle, mais je ne concevrai jamais qu'on puisse en conserver contre son pays. Poursuivez votre marche, faites triompher la nation française, et surtout faites chérir ses triomphes. Consolez l'humanité par des victoires qui tournent à son profit, des plaies que lui ont faites quelques brigands. Eh ! qui dans un temps de Révolution n'a pas été calomnié? Que serait devenue la liberté si les patriotes se fussent rebutés parce que d'autres patriotes les fatiguaient par des inquiétudes injustes ou parce que des serpents distillaient leur venin? Achevons notre ouvrage, établissons la liberté sur des bases inébranlables, fondons le bonheur du peuple sur un gouvernement sage, et alors nous pourrons songer au repos et jouir, en descendant au fond de notre conscience, de nos travaux et même des chagrins dont ils auront été suivis ! (1) »

{{) Correspondance de Montesquiou, 76-89 ; cf. Mon, du 24 octobre la lettre de la Société des républicains marseillais.

Noble langage qu'un Hesse n'eût jamais compris ! Malgré la sympathie de Vergniaud, malgré le décret de la Convention, les accusateurs et calomniateurs de Montesquiou ne désarmèrent pas. Lui-même prévoyait que les intrigants qui l'avaient une fois poursuivi, ne lui pardonneraient jamais d'avoir conquis la Savoie le jour où ils le dénonçaient comme un traître (1). Hesse fut de ceux-là. Pouvait-il penser sans confusion à certains passages de sa lettre au Courrier des 83 départements ? 11 avait écrit que Montesquiou manquait de tout et que mener les soldats contre l'armée piémontaise, c'était les envoyer à la boucherie. Et Montesquiou avait chassé de la Savoie l'armée piémontaise sans perdre un seul homme I Hesse garda donc sa rancune. Il déclara que Montesquiou avait des c< protections » dans l'Assemblée et que Servan n' « osait pas rompre la glace (2). » Mais, comme disait un journaliste du temps, il suivit de près son adversaire. Le 10 novembre, dès qu'il sut que le Conseil exécutif avait désapprouvé la convention conclue par le général avec Genève, il écrivit à Prudhomme une lettre qui fut insérée dans les Révolutions de Paris. Il rappelait que lorsqu'il commandait à Lyon, il avait eu le courage de dénoncer Montesquiou comme un traître, comme un agioteur insigne, et que ce <ç tartufe d n'avait pas répondu. Aujourd'hui et de nouveau il le dénonçait comme le digne cousin de Lafayette, comme « un traître dans toute l'étendue du mot », et il demandait la cassation du traité impur de Genève, demandait le jugement de Montesquiou : « Je me porte son accusateur puisqu'aucun de vous n'a le courage de le faire, et je signe (3). »

Il apprit que l'épithète d'impur avait à Besançon a choqué quelques oreilles » : il répliqua qu'il avait le droit de

(1) Corresp. de Montesquiou, 81.

(2) Hesse à Biron, 25 septembre (A. G.).

(3) Révolutions de Paris, vol. XIV, n° 175, p. 358.

qualifier ainsi un traité qui pouvait entraîner des démêlés avec les Suisses si la Convention ne le ratifiait pas (1).

Il devinait juste. La Convention refusa de ratifier le traité et lorsque Rovère obtint de l'Assemblée un décret d'accusation contre Montesquiou, il reproduisit dans son rapport les principaux griefs exposés par Hesse. Comme Hesse, Rovère affirma que Montesquiou était un autre Lafayette qui venait à la barre faire des pétitions et exagérer les forces du roi de Sardaigne. Comme Hesse, il prétendit que Montesquiou avait laissé son armée dans l'inaction, éloigné les officiers patriotes et choisi pour former son état-major des hommes perdus dans l'opinion des bons citoyens (2).

Montesquiou se hâta de traverser le lac de Genève pour se soustraire aux conséquences du décret d'accusation. « J'aurais voulu, s'écria Hesse, qu'il fût empalé avec une pique constitutionnelle I » 11 sut un des premiers la fuite du général. Son confident et espion Amans était encore à l'armée du Midi, et le 13 novembre, de Rumilly, en Savoie, il écrivait à Hesse que Montesquiou « s'était enfin découvert », que Montesquiou avait gagné le territoire suisse pour échapper à un supplice mérité. « Je crois, ajoutait Amans, y avoir beaucoup contribué, et je m'en félicite ; venez vite prendre le commandement, et, si l'on me croit, on réformera tout cet état-major qui ne vaut pas le diable (3). »

(1) Réponse de Hesse au rédacteur de la Vedette de Besançon (Vedette, n° 14, 16 novembre).

(2) Cf. le rapport de Rovère et dans le Mémoire justificatif pour Montesquiou, nov. 1792, p. 15-23, la réponse du général à ce rapport,

(3) Hesse à Biron, 14 novembre (A. G.), et Vedette, n°o, 20 novembre.

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