‹ Un prince jacobin: Charles de Hesse, ou Le général MaratChapitre 9 sur 31 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Hesse girondin, puis montagnard. — Besançon : les sections, les clubs, la Vedette. — Hesse soutenu par les sections, le club et la Vedette. — Travaux des fortifications. — Les commissaires de la Convention. — Biron. — La cousine Gontaud. — Réclamations et exigences de Hesse. — Gasconnades. — Mesures contre les Suisses.

— Suspensions. — Perrichon. — Blanchard et Tignolet. — Le personnel des hôpitaux. — Remplacements : Projeau et Terlaing.

— Les commissaires des guerres. — Suspension de Puissant et de Bourgeois. — Menaces contre Pierre Blanchard et Dupoirier. — Prieur. — Lyautey et Nicolas Moreau. — Encore Bourgeois. — L'artillerie. — Pecqueux. — d'Azémar. — Gourlet de Vrégille. — La direction d'Auxonne. — Le colonel Montrozard et l'inspecteurgénéral Rostaing. — Affaires Percy et Buchet. — Percy dénoncé par sa compagnie. — Brochure de Percy. — Le club, la Vedette et la municipalité contre Percy. — Suspension de Percy et son remplacement par Chapelle. — Insurrection du 2 e d'artillerie. — Percy loué et réintégré. — Faute de Buchet. — Sa suspension.

— Ses plaintes. — Sa réintégration. — Chapelle à Bruxelles. — Le génie. — Palys et Sailonyer. — Benoist-Neuflieu. — D'Arçon.

— Emigration de son gendre. — Soupçons et accusations des Bisontins. — Le rapport de Narbonne. — Suspension de d'Arçon sur l'invitation des sections. — Protestations de d'Arçon. — Lettres de Montesquiou et de Saint-Charles. — Biron et les commissaires.

— Adresse de d'Arçon à ses compatriotes. — Sa condamnation à une amende pour avoir pris le nom de d'Arçon au lieu du nom de Le Michaud. — Entrevue de d'Arçon et des commissaires. — Mémoire de d'Arçon. — Silence de Carnot. — Garât. — Conflit entre le ministre de la justice et les administrateurs du Doubs. — Attaques de la Vedette contre d'Arçon. — Réintégration de d'Arçon. — Hesse et Custine. — Démarches des patriotes pour

que Hesse ne quitte pas Besançon. — Manifestations du Département, de la commune et du ciub. — Procès de Dietrich. — Florentin Moreau. — Querelle de Hesse et des bureaux de la guerre. — L'affaire du fort Griffon. — Hesse et le District. — Les brevets de crvisme. — L'affaire Lepret. — Départ de Hesse. — Certificats. — Séances du club. — Articles de la Vedette. — Sparre. — Les administrateurs de l'Isère.

Sur le chemin de Lyon à Besançon, Hesse apprit que la Convention avait proclamé l'abolition de la royauté. « Dieu merci, s'écriait-il, nous n'avons plus de roi et nous voilà tous frères ! » A Lyon, il se laissait traiter de prince, et Saint-Charles remarquait avec étonnement qu'il conservait l'ancienne étiquette et qu'il exigeait de ses gens les témoignages du plus profond respect. Désormais, Hesse ne porte plus son titre. 11 avait jusqu'alors signé Charles de Hesse ; il supprime dorénavant la particule et signe simplement Charles Hesse ou Charles Hesse républicain, Charles Hesse jacobin, Charles Hesse citoyen français. 11 déclare qu'il n'est pas Allemand, qu'il a toujours été Français de cœur, qu'il veut vivre et mourir Français. Il affecte de mépriser les généraux issus, comme lui, de la noblesse et encore imbus de la morgue aristocratique. « Soyez sûrs, disait-il à Biron, que je ne réglerai pas ma conduite sur celle de François Wimpfïen. car il est resté noble, et moi, je suis peuple. » Il affirme son civisme à toute épreuve ; il est c< du petit nombre des élus qui, depuis le 44 juillet 1789, n'ont jamais varié dans leurs principes et leurs actes. » Il fut quelque temps Girondin et il parlait avec émotion du vertueux et respectable Roland. Mais il n'aimait pas Vergniaud qui s'était prononcé si chaudement en faveur de Montesquiou et il détestait Brissot, ce Brissot qu'il qualifiait naguère de pur, qu'il remerciait de lui avoir dressé l'esprit et le cœur : le directeur du Patriote français avait eu le tort grave de ne pas insérer les lettres que Hesse lui envoyait de

Perpignan, et, dès la fin de mars 1792, Hesse insinuait que Brissot pourrait bien s'entendre avec Narbonne. 1/ ex-prince eut donc peu de peine à devenir montagnard. C'était la fatalité de sa situation ; il fallait aller de l'avant, il fallait faire assaut de violence avec les chefs du parti, renchérir sur eux en exagération, être toujours, selon le mot de l'époque, à la hauteur de la Révolution (1).

FI y avait alors à Besançon trois puissances : les sections, les clubs et le journal la Vedette.

Les huit sections avaient nommé des commissaires chargés de pouvoirs illimités, et ces commissaires, fiers de leur importance, impérieux, soupçonneux, surveillaient les corps administratifs, sommaient les municipaux de se trouver régulièrement à leur poste, ordonnaient au Département d'approvisionner la ville et de constater l'entier dénument de la place, répétaient sur un ton de conviction absolue que les membres du Conseil de guerre avaient presque tous perdu la confiance du peuple (2).

Le club se vantait, contre toute vraisemblance, de compter dix mille adhérents. Mais il avait envoyé à Paris au mois de juillet, « pour t le salut de la chose publique », soixante-sept des siens. Il avait pris le parti du jacobin Laveaux contre le feuillant Dietrich et assuré hautement que le maire de Strasbourg était un personnage douteux et suspect. Il avait demandé, dans sa séance du 29 juillet, que la Législative fit cette déclaration décisive, que Louis XVI avait abdiqué la couronne et qu'il n'était plus rien pour les Français. 11 félicitait la Convention d'avoir « délivré la nation de l'horrible royauté » et il

(i) Hesse à Biron. 25 septembre 1792; à Lebrun, 12 et 13 octobre; Saint-Charles à Lebrun, 6 septembre (A. G.) ; Aulard, Jac. III, 458 et 469.

(2) Vedette, n° 92, 21 septembre.

souhaitait que le jour vînt bientôt où a un décret de la Convention nationale du monde réduirait en poussière tous les monstres qui font gémir l'humanité dans leurs fers ». Lorsque Louis XVI fut mis en jugement, il écrivit à l'Assemblée qu'elle devait être juste et inexorable, venger la République, condamner à la mort ce « tyran », ce a monstre » qui « effarouchait les imaginations républicaines dans la tour comme sur le trône » ; l'épargner, c'était calomnier le 10 août, c'était faire croire aux despotes que la France redoutait leurs représailles et à l'univers qu'il y a quelque chose de respectable dans la personne d'un roi. 11 dictait la loi dans Besançon, et il disait que les corps administratifs devaient assister souvent à ses séances pour recevoir d'utiles leçons et subir la censure, que les bons magistrats tiennent compte de l'opinion publique et qu'ils n'oublient jamais qu'ils existent par un acte de la souveraineté populaire (1). L'organe du club était la Vedette, un des journaux les plus avancés des départements avant le 10 août. Les rédacteurs, ou, comme ils se nommaient, les auteurs de la Vedette, Briot, Couchery, Dormoy, ne voulaient pas d'abord de la République. « Où est, demandaient-ils en juillet, la faction républicaine ? Quel est son plan ? C'est une faction imaginaire », et dans deux séances du même mois, les membres de la Société populaire, debout et levant leur chapeau, criaient qu'ils exécraient également la République et les deux Chambres. «c Nous ne sommes, écrivaient-ils le 29 juillet, ni des républicains ni des ennemis des rois ; qu'on nous donne un Stanislas, et l'on verra les Français le chérir et le défendre. » Mais dès le mois de juin, la Vedette menaçait Louis XVI, l'accusait de servir

(1) Vedette, n° 6, 23 nov. ; n° 95 ( « les dix mille sans-culottes qui forment à Besançon la Société des amis de l'égalité et de la République ») ; n° 76, 10 juillet ; n° 54, 11 mai ; n° 78, 3 août; n° 14, 21 déc, p. 109 (Couchery au Directoire du district).

les complots des traîtres et de préparer la ruine de la liberté. Elle applaudit à la journée du 10 août et, comme elle s'exprimait, à l'enterrement du Veto, à l'écroulement de la vieille masure du despotisme : « C'en était fait de notre liberté si nous avions permis au roi Louis XVI de nous trahir encore quinze jours. » Elle ranima les courages après Longwy et Verdun en montrant que la France n'était pas dénuée de ressources et que le Midi resterait « l'asile des hommes libres ». Elle accepta la République proclamée par la Convention. Elle se prononça contre la Gironde. Elle fit l'éloge des Montagnards qui, par leur énergie et leur violence, sauvaient et sauveraient la République ; elle a se munissait, disait-elle, de jus de jacobée pour tâter sans risquer aux poispns que Roland envoyait en paquets et Brissoten feuilles (1) ».

Les rédacteurs de la Vedette, le club, les sections, accueillirent Hesse avec allégresse. Son prédécesseur, François Wimpffen, était détesté. On lui reprochait de s'entourer d'aristocrates et de se défier du peuple : sans la

(i) Vedette, n°* 65, 69, 73, 78, 81, 82 ; n os 1, 22, 23. Elle était hostile au clergé ; elle demandait que les sœurs fussent remplacées dans les hôpitaux et les écoles par des citoyennes (n os 94 et 98). Elle était antisémite, et elle proposait d'écarter les Juifs de toutes les opérations financières, civiles et militaires : ils devaient jouir, comme les autres, des droits de citoyen, mais ils étaient trop avides, trop livrés à « leurs passions rapinières » ; ils n'avaient pas « cette délicatesse qui constitue l'honnête homme » ; pourquoi confier les fournitures et les subsistances à ces « usuriers de droit et de fait » ? (n° 8). Ajoutons que Briot et Couchery étaient en somme plus modérés qu'on ne croirait. Briot déclara que la personne de Louis XVI était inviolable et il pleura dans sa chaire (il était professeur de rhétorique) en apprenant l'exécution du roi ; il demanda avec Couchery que la Convention eût une garde départementale et il s'éleva, en décembre 1792, contre Marat, « cet homme de sang qui ne dort que sur ses poignards », et contre Robespierre qui « veut en dictature quelque chose de pire qu'un roi ». Cf. à l'appendice la note v[ sur les clubs de Besancon.

municipalité, il eût fait, au 14 juillet, arrêter les bourgeois qui se trouvaient dans les cafés et cabarets après 9 heures et demie du soir et le surlendemain, sur une lettre de Paris qui prédisait des troubles en province, il ordonnait de transporter à la citadelle la caisse du payeur et de poster sur le chemin, derrière Porte-Noire, un piquet de soldats du 105 e régiment munis chacun de dix cartouches (1).

Le premier soin de Hesse fut de se présenter à la Société populaire, et, du haut de la tribune, il jura non seulement de protéger Besançon contre les adversaires du dehors, mais de balayer tous les contre-révolutionnaires qui avaient abusé de son prédécesseur. Les rédacteurs de la Vedette acclamèrent le prince sans-culotte ou, comme ils rappelaient, le citoyen général philosophe ; ils se jetaient dans ses bras comme des enfants se jettent dans les bras d'un père ; ils comptaient entièrement sur lui, espéraient qu'il ferait justice, promettaient de l'assister, de Y « environner de l'opinion publique », de l'aider à c< chasser la race des vipères », de lui indiquer les véritables ennemis, ceux qui chercheraient à le circonvenir et à surprendre sa confiance. « Que l'Eternel, concluaient les rédacteurs de la Vedette avec une sorte d'enthousiasme onctueux et attendri, que FEternel veille sur tes jours ; qu'il te donne le temps de nous faire tout le bien que nous attendons de toi ; en reconnaissance •de tes vertus, tu jouiras pendant ta vie de l'amour de tes frères, et lorsque tu ne seras plus, ta mémoire se perpétuera dans les générations futures : on ira sur ta tombe verser des larmes de joie et de gratitude, et dire : là repose le bon ami du peuple ! » (2)

Le général suspendit donc tous ceux que le club et les sections lui proposaient de suspendre, et le club, les sec-

(i) Carnot, p. Charavay, i, 132-135 ; Vedette, n 08 74 et 76. (2) Vedette y n° 94 (28 septembre).

tions, la Vedette l'appuyèrent dès lors et l'encouragèrent de toutes leurs forces. Le 30 septembre, au club, Rambour fils déclare, devant Hesse, que depuis son arrivée, les feuillants ne lèvent plus la tète, que Hesse répare les maux qu'a faits l'aristocratie, qu'il vient arracher les agents du pouvoir exécutif à leur incivisme et à leur inertie. « Tu as paru, dit Rambour, au milieu de nous, et nous t'avons jugé digne de commander, au nom de la loi, à des hommes libres ; ton caractère franc et loyal nous a plu et nous avons publié que tu étais né prince et courtisan. » De la part du club, il s'engage à seconder Hesse dans toutes ses opérations et à le défendre de la calomnie qui déjà s'attache à ses pas, et le même jour le club bisontin écrit au club de Paris que les ci -devant vomissent contre Hesse toutes les imprécations suggérées par le désespoir, mais qu'il est un frère et un ami (1).

Pareillement les rédacteurs de la Vedette crient à Hesse de prendre cœur : « Pour sauver le tout, il faut souvent amputer des parties ; tu as du compter sur les aboiements de l'aristocratie et de son état-major ; ne crains pas leur morsure ni le venin de leur langue : nous sommes là, entre eux et toi, c'est nous qui recevrons les premiers coups de leurs dents. » Et ils exhortent Hesse à tenir ferme, à mépriser les manœuvres employées pour le décréditer ou pour le dégoûter. Ils font parler fréquemment dans leur journal un neveu du Père Duchène, soldat vétéran et marchand de fourneaux, qui s'exprime sur la situation comme son oncle de Paris avec une extrême crudité, non sans jurons ni gros mots. Duchène félicita le général d'abattre les abus comme les noix à grands coups de gaule et de faire de la bonne besogne sans se soucier des suspendus, de leurs parents, amis et protecteurs. Hesse aurait toujours des enne-

(1) Vedette, n° 96 ; Journal des Jacobins, corresp. n° 122, 29 oct.

mis, les patriotes à gros grains qui contredisaient par plaisir de contredire et ceux qui voulaient encore de la k tisane royale » ; mais ils débitaient en vain leurs injures, que Hesse était fou, qu'il ignorait son métier, qu'il nuisait au service en suspendant les agents du pouvoir exécutif. Hesse prenait ses précautions ; avant lui, tout allait en bringue, aujourd'hui tout était en activité ; il méritait la confiance et

il n'avait qu'à faire comme Duchène, à se f du qu'en

dira-t-on (1).

Hesse fit en effet comme Duchène. « Il y a, écrivait-il, une cabale du diable contre moi ici : mais fort de ma conscience, je me f... de cette cabale comme de Tan 40 (2). »

Il ne se contentait pas de suspendre de leurs fonctions les ennemis du nouveau régime. Les jacobins criaient à la perfidie des agents du pouvoir exécutif et accusaient les chefs du génie et de l'artillerie d'une incurie criminelle. Hesse déclara qu'il venait pourvoir à la défense de Besançon, qu'il allait en finir, que les fortifications devaient être réparées le plus promptement possible. « Il n'y a pas, disait-il, un moment à perdre ; qu'on obéisse ou qu'on f... le camp. » Accompagné de délégués du Département, du District et de la municipalité (3), il visitait les travaux, fût-ce par le temps le plus mauvais ; il animait, stimulait les ouvriers. Il s'agitait, se remuait, se trémoussait tellement que les Bisontins rassurés s'imaginaient que leur ville était désormais imprenable. Le club jugeait que Hesse, « entouré de l'opinion publique », mettait Besançon hors de toute insulte. Un officier du génie, Legrand, insérait dans la Vedette une chanson sur les victoires des Français

(1) Vedette , n°» 96, 97, 99.

(2) Hesse à Biron, 14 oct. (A. G.)

(3) Ces commissaires étaient Billot et Calamard pour le Département, Guillemet pour le District, Janson pour la municipalité (Conseil général du département, séances des 26 et 29 septembre).

134 CHARLES DE HESSÉ

et la terminait par ce couplet dans le style même du général et en son honneur :

Si jamais de la ville Dont Hesse est commandant, On vient troubler l'asile, On verra l'assiégeant Vite en f le camp.

La Vedette ne cessait de louer, de féliciter Hesse ou Charles, comme elle le nommait tout court et affectueusement, ce Charles Hesse « qui, en moins de six semaines, avait plus fait pour la sûreté de Besançon que ses prédécesseurs en trois années de temps. » On le blâmait d'avoir incriminé Montesquiou; Montesquiou ne s'était-il pas enfui? Quel vrai républicain, quel pur et incorruptible jacobin que ce général qui n'avait jamais été dénoncé, que ce Charles Hesse dont le patriotisme était encore « vierge !» (1)

Aussi le tenait-on pour indispensable. Les conventionnels du Doubs mandaient à Paris qu'il fallait être en garde contre ses lâches détracteurs et ne le déplacer qu'après avoir entendu les députés du département. Les commissaires des sections écrivaient à la Convention et au ministre qu'ils étaient très satisfaits de sa conduite. Le Brun avait alors l'intérim de la guerre. 11 répondit qu'il partageait la confiance que le civisme de Hesse inspirait aux sections de Besançon ; « après quelque séjour dans votre place, ajoutait le ministre, le général parviendra à la mettre dans l'état de défense convenable et son exemple relèvera l'esprit de vos concitoyens à la hauteur de la République (2). »

(1) Hesse à Biron, 14 oct. ; Journal des Jacobins, corresp., n° 122, 29 oct. ; Vedette, n os 99 et 103, n 0s 3 et 5 (13 et 20 nov., p. 24, 36, 38).

(2) Les députés du Doubs et les sections au ministre de la guerre, 12 oct. (A. G.) ; Rec. Aulard, I, 182 ; Vedette, n° 100.

Trois commissaires de la Convention, Deydier, Guyton de Morveau et Prieur de la Côte-d'Or, avaient été envoyés dans les départements du Doubs, du Jura et de l'Ain pour prendre les mesures urgentes de sûreté sur ce point de la frontière. Hesse prescrivit de leur rendre les mêmes honneurs qu'au ci-devant roi.

Le 16 octobre, ils entraient à Besançon au bruit d'une nombreuse artillerie et au milieu des marques les plus vives d'allégresse et de respect.

Allaient-ils confirmer les suspensions prononcées par le général contre les agents du pouvoir exécutif? Rendre à Hesse ses « suspendus », disait la Vedette, serait entraver son zèle et arrêter les travaux militaires. Le 18 octobre, la Société populaire résolut de donner à Hesse la preuve la plus authentique d'affection et de confiance. Elle décida que tous ses membres iraient porter aux commissaires le vœu du peuple et les prier de conserver à Besançon ce Hesse que la cabale s'efforçait d'éloigner. Le public des tribunes suivit les clubistes. Les commissaires firent aux pétitionnaires l'accueil le plus bienveillant : « Voilà, s'écriait la Vedette, nos ennemis déjoués pour la dernière fois ; nous espérons qu'ils prendront le parti du repos et du silence. »

Quatre jours plus tard — 22 octobre — les commissaires assistaient à la séance du club et déclaraient, tandis que la salle éclatait en applaudissements, qu'ils voyaient avec joie le sans-culottisme du peuple de Besançon, qu'ils confirmaient toutes les suspensions édictées par Hesse.

Avec Hesse et le maréchal de camp Deshautschamps qui, de Paris était venu les rejoindre, les représentants avaient visité la place et ils étaient satisfaits de ce qu'ils avaient vu : l'enceinte delà ville presque achevée, les fausses braies entièrement terminées, les cavaliers dans le meilleur état de défense, les ouvrages intérieurs sur le point d'être dégagés

de tous les jardins et embarras, l'ouvrage qui devait couronner la hauteur de Chaudannc presque totalement fini, les casemates et citernes de la citadelle parfaitement aménagées.

Ils firent à la Convention l'éloge de Hesse. C'était, disaient-ils, le premier général patriote qui eût été employé h Besançon, et ni des dégoûts et obstacles de toute sorte, ni l'irritation des ennemis de la chose publique, ni les lenteurs et la mauvaise volonté de certains officiers ne l'avaient amUé ; il avait poussé vivement les travaux de fortification ; son civisme formait le plus heureux contraste avec Phypocrisie de ses devanciers qui paralysaient tout, et « les bons citoyens, remis dans leur véritable direction, s'empressaient à l'envi de lui témoigner leur confiance (1). »

liesse, était à Besançon sous les ordres de Biron, son ami, qui commandait en chef l'armée du Rhin. Aussi lui avait-il renouvelé l'expression de son attachement : « Jamais subordonné no s'est plus empressé que moi à exécuter vos ordres; à l'amour de mes devoirs je joins l'estime et l'amitié que vous m'avez inspirées depuis dix ans ». Mais, s'il promettait d'avoir l'obéissance passive d'un soldat et de se conformer à la lettre môme des instructions de Biron, il remarquait qu'il serait nécessaire, pour le bien du service, de laisser v< un peu de latitude à son autorité », voire de lui « donner carte blanche ». Biron connaissait l'homme : 11 se garda de lui conférer de pareils pouvoirs et il intervint quelquefois à propos pour calmer ses emportements. Mais tous deux étaient liés par les souvenirs du Palais-Royal, et Hesse n'eut jamais l'idée de jouer à Biron les mêmes tours qu'à Montesquiou.

(1) Hesse à Biron, 14 oct. (G. A.) ; Vedette, n» 100 et 102 ; Rec. Aulard, I, 182 ; cf. le rapport de Prieur à la Convention, 5 déc. 1792,

Lorsque Biron lui recommandait, au nom de sa cousine Gontaud, des personnes incarcérées à Besançon, il lui répondait sur un ton aimable et piquant : « La réclamation de votre charmante cousine Gontaud a eu son plein effet ; les personnes pour qui elle s'intéressait sont sorties de prison et je viens de leur faire toutes les offres de service qui peuvent dépendre de moi sans me compromettre, car, quoique je vous aime beaucoup, j'aime encore plus votre cousine Gontaud ; toute ma crainte seulement est qu'elle ne soit devenue aristocrate. »

Il voulut même, au mois de novembre, faire une visite à Biron pour l'embrasser et lui réitérer, selon ses propres termes, l'expression d'une affection méritée. Son plan était tracé. Il serait absent durant huit jours, deux jours pour aller, deux jours pour revenir, et quatre jours à Strasbourg. Il partait le 19, descendait le lendemain à l'hôtel de Y Esprit. « N'en dites rien à personne, écrivait-il à Biron, et nous causerons ensemble dans le plus grand détail. » Mais la veille de son départ il lisait dans les papiers publics que Biron avait quitté Strasbourg pour conférer avec Custine(l).

S'il ne vit pas Biron, il l'accabla de réclamations et d'exigences. II ne cessait de se plaindre du dénûment de ses ressources et, pour se donner du relief, il accusait ses prédécesseurs d'avoir négligé leur devoir et laissé toutes les places de la frontière dans un état déplorable. Il assurait qu'il avait cinq bataillons de volontaires nus, dépourvus de bas et de souliers, qu'ils faisaient horreur à voir, que la plupart des hommes manquaient d'armes. Il annonçait avec fracas qu'il mettait les forts de Joux et de Blamont sur le pied de guerre en dépit du génie et de l'artillerie, et il envoyait son aide de camp Florentin Moreau surveiller les

(i) Hesse à Biron, 25 sept., 3, 14, 18 nov. (A. G.)

travaux et « les suivre en tout point ». Il demandait aux corps administratifs de Besançon 400 fusils qui ne fussent pas employés au service de la garde nationale. 11 demandait aux commissaires de la Convention 6.000 hommes au complet, un régiment d'infanterie de ligne et deux régiments de cavalerie dont l'un serait à Besançon et l'autre à Dôle, une escouade de mineurs, deux compagnies d'artillerie, 54 canons, et 2 à 3.000 fusils, a Avec ces moyens, s'écriait-il, et les mesures épuratives qu'on vient de prendre, je dirai avec audace : Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans ! » Il demandait à Biron 1.200 fusils, 1.200 sacs de blé et des approvisionnements en grande quantité. « Je les réclame, disait-il à Biron, malgré les cris et les douleurs de mon ami le séducteur Beauharnais ; vous devez être riche comme des Crésus puisque Custine a vidé tous les magasins et arsenaux de mes chers parents, et il est juste que j'en aie ma bonne part. » Il menaçait Biron, s'il allait à Strasbourg, de fureter en personne dans les dépouilles de Custine : « Je me réserve de faire moi-même une inspection et, en dépit de Beauharnais, quelques découvertes qui vous auraient échappé, et nous mangerons le gâteau ensemble comme de raison. » Et, vu qu'en lui la manie de soupçonner et de dénoncer perçait toujours, « Pourquoi, ajoutait-il, ne rien m'envoyer ? Quel est le génie malfaisant qui escamote toutes ces prises? Je serais bien tenté de croire qu'il y a du feuillant dans toute cette affaire » (l).

Mais s'il voulait qu'on vînt à son secours, il n'entendait venir au secours de personne, et il ne souffrait pas que les autres généraux lui prissent et un homme et un canon. « Tout le monde tire sur moi comme sur un banquier, disait-il, mais je proteste contre toutes les lettres de change. »

(1) Hesse à Pache, 12 oct. ; à Biron, 22 oct., 3 et 14 nov. (A. G.) ; Registre du Conseil général du Département, séance du 10 nov.

Le maréchal de camp Falck, qui commandait à Porrentruy, requérait le gouverneur de Blamont de lui dépêcher sans retard une escouade complète d'artillerie et le gouverneur s'exécutait aussitôt. Hesse jeta les hauts cris : Blamont était sous ses ordres ; Falck n'était rien pour lui ; Falck ne pouvait pas, ne devait pas, « sans dire gare et sans le prévenir en aucune manière », tirer de Blamont un détachement d'artillerie, et le commandant du fort avait eu le plus grand tort d'obéir à la réquisition de Falck ; c'était une infraction à la loi : Falck allait sans doute lui restituer cette escouade, et Hesse comptait que Biron, le seul qui, avec le ministre, eût une autorité supérieure à la sienne, défendrait à Falck, par un ordre de sa main, de s'immiscer dans l'administration de la 6 e division militaire.

Le garde-magasin Dupoirier recevait le 2 novembre deux ordres, l'un signé Custine, l'autre sie:né Villernanzy, de se rendre sans délai à Francfort. Hesse répondit qu'il ne connaissait que les ordres signés de Pache et de Biron, et il priait Biron de prescrire à Custine et à Villernanzy de ne pas enfreindre la loi : a: Qu'ils poursuivent leurs conquêtes en Allemagne, mais qu'ils ne s'en permettent aucune sur la 6 e division que je commande ! Vous devez sentir la gravité de cette usurpation ; si chacun avait le droit de prendre sur ma division pour une combinaison savante et militaire, je pourrais me trouver sans troupe en huit jours de temps et je ne puis y accéder qu'autant que j'aurais la même liberlé et le même pouvoir dans une autre division (1) ».

Peu importait en réalité que Hesse fût sans troupes à Besançon comme à Lyon, puisque les armées de la République envahissaient l'Allemagne. Mais comme à Lyon, Hesse faisait semblant de redouter une attaque des Suisses, voire des émigrés. Vainement Biron lui représentait que les émigrés

(i) Hesse à Biron, 3 et 18 nov. (A. G.)

140 CHARLES DE IIESSE

n'étaient pas entreprenants et que les bataillons de l'armée du Haut-Rhin et de celle des Alpes se trouvaient trop près de Genève et de Baie pour que la Suisse commît acte d'hostilité, liesse objectait que sa division était immense, qu'il n'avait sous ses ordres que 5.500 hommes dont cinq compagnies d'invalides, et la France n'était-elle pas, tout de bon, en guerre avec les Suisses? Pouvait-on se fier à eux? Ne savait-il pas qu'ils armaient en secret et qu'ils s'exerçaient tous les jours? « Qui me secourra, dit-il une fois, si je suis attaqué par ces mercenaires? y> Et il jurait de mourir sur la brèche, il répétait la fameuse phrase qui soulevait naguère les applaudissements du club strasbourgeois : « Si l'ennemi paraît devant la place, je ferai porter mon cercueil sur les remparts pour qu'il me rappelle à chaque instant mes devoirs et mes espérances ! »

Il faisait le matamore. Si vis pacem, para bellum, écrivait-il à Biron en lui annonçant que 100 Suisses bien équipés et bien armés s'étaient avancés jusqu'à Ballaigue à deux lieues du château de Joux. Mais il les attendait de pied ferme. Il avait pris ses mesures. « Grâce à ma volonté suprême, lit-on dans une de ses lettres, et grâce à l'intelligence du commissaire Prieur, Joux est pourvu de tout ! » Le fort était mis en état de siège et approvisionné pour deux mois. Trois cents hommes du 7 e bataillon de la Drôme munis de mousquetons et une demi-escouade d'artillerie commandée par un bon officier y tenaient garnison. Cinq cents hommes, formant le reste du bataillon, étaient à Pontarlier. « Je jure, disait H esse, que les cent Suisses seront morts en vingt-quatre heures ou qu'ils auront f... lô camp ! » (1)

Tout en lâchant ces ridicules gasconnades, il combattait

(I) Biron à Hesse, 5 oct. ; Hesse à Biron, 14 et 22 oct., 18 nov.

les Suisses par des taquineries et des ordonnances vexatoires. Il renvoyait dans l'intérieur tous ceux qui se présentaient pour s'enrôler sous les drapeaux de la République. Il prescrivait que ceux qui venaient des régiments licenciés et qui rentraient dans leur patrie, ne passeraient pas plus de trois heures dans Besançon.

Le 11 novembre, il adressait une réquisition au Conseil général de la commune. Il disait que la guerre existait entre les Suisses et la République et qu'il fallait par conséquent qu' a aucun Suisse ne pût rester à Besançon qu'un temps très court ». La municipalité, ajoutait-il, pourrait permettre aux négociants des cantons de séjourner dans la ville autant de temps qu'ils voudraient pour régler leurs affaires ; mais en tout cas Hesse se déclarait déchargé de toute espèce de responsabilité pour la sûreté de la cité et de la citadelle.

La municipalité répondit sur le champ à Hesse que la guerre n'existait pas entre la Suisse et la République, que la Convention désirait au contraire entretenir l'accord entre la France et les cantons et qu'elle avait décrété une adresse aux Suisses pour leur donner de justes notions sur la journée du 10 août; le corps municipal de Besançon se garderait donc de prendre des mesures qui pourraient troubler les rapports de bon voisinage, provoquer une rupture et attirer des représailles sur les Français que leurs relations commerciales appelaient en Suisse.

Mais la Vedette approuvait Hesse. Elle remarquait qu'une foule de Suisses entraient dans Besançon à l'occasion de la foire, qu'on devait dans une ville en état de guerre user des précautions les plus minutieuses, surveiller les étrangers, leur fixer un délai : ce Hesse, réponds-nous, as-tu pris ces sages précautions envers nos voisins ? Les astu fait consigner aux portes de cette ville ? As-tu dit qu'on leur enjoigne de ne rester parmi nous qu'autant de temps

142 CTIARLES DE UESSE

qu'il en faudrait pour vaquer à leurs affaires? Si tu ne Tas pas fait, ton devoir est de le faire. A la faveur des foires, les Suisses, déguisés en paysans, pénétrèrent jadis dans nos murs, ils s'emparèrent de nos portes, ils faillirent se rendre maîtres de nos foyers ; mais la Providence veillait sur nous et elle nous délivra de nos ennemis. Général, que ce trait ne sorte point de ta mémoire et fais-en ton profit et le nôtre en même temps ! »

Hesse avait devancé la Vedette. Il écrivit aux rédacteurs que les précautions qu'ils lui indiquaient pour la sùreté~de la place, il les avait déjà prises par une réquisition du 11 novembre à la municipalité. Sans doute la municipalité lui avait dit qu'elle ignorait si la France vivait en paix avec la Suisse. Mais fallait-il attendre la déclaration de guerre pour prendre des mesures de prévoyance? Ne savait-on pas que les Suisses observaient les voyageurs français et ne leur permettaient pas d'arborer la cocarde tricolore? N'étaient-ce pas des espèces d'hostilités? Les circonstances ne commandaient-elles pas la prudence? Les Suisses euxmêmes pouvaient-ils s'en fâcher?

Cette fois, le Conseil général du Département intervint. 11 loua le zèle patriotique de Hesse ; mais il remarqua que Hesse ne pouvait de son propre chef interrompre les communications des Suisses avec la République, que cette mesure dépendait de la Convention ou du Conseil exécutif et qu'elle entraînerait de graves inconvénients, qu'il fallait maintenir avec les cantons des relations de commerce et la bonne harmonie, qu'il n'y avait dans le moment aucun acte d'hostilité.

Hesse n'était pas homme à démordre de ses idées. Le 8 décembre, à la séance de la municipalité nouvellement élue, il revint sur sa proposition. Des Autrichiens, des Prussiens, des Hessois, des Suisses de Berne et de Soleure, des étrangers suspects arrivaient quotidiennement sous les

murs de Besançon, et il fallait « rendre vains les projets qu'ils pouvaient machiner contre la ville ». Autrichiens, Prussiens, Hessois, étrangers et gens sans aveu ne devaient rester que trois heures à Besançon. Quant aux Suisses, ils n'y passeraient qu'un temps très court et ils renseigneraient exactement l'autorité sur leurs affaires, sur leur demeure, sur la durée de leur séjour. S'ils étaient de Berne et de Soleure, ils seraient accompagnés d'un planton qui les suivrait partout, puisqu'on ne pouvait les recevoir comme des frères et des amis que lorsqu'un traité serait conclu entre la République et les cantons.

La nouvelle municipalité applaudit à la motion de Hesse. Elle aussi craignait, comme elle disait, les menées des malveillants et les intrigues des étrangers qui, sous prétexte de relations commerciales, se glissaient dans la ville pour « entraîner les imaginations faibles par des discours incendiaires » ; elle jugeait, selon l'expression de son procureur Couchery, qu'un peuple en guerre avec les despotes et naturellement dans un état d'inquiétude et de méGance devait établir une inquisition qui menacerait et effraierait les traîtres. Elle décida donc que les Prussiens — à l'exception des habitants du comté de Neuchàtel et Valengin — les Autrichiens, les Hessois et les gens sans aveu ne séjourneraient que deux heures dans les faubourgs et que s'ils entraient dans la ville, ils seraient aussitôt appréhendés par un fusilier et conduits à la municipalité, puis de là hors des murs ; que tous les autres étrangers appelés à Besançon par le commerce spécifieraient l'objet de leur négoce, désigneraient leur demeure, indiqueraient le temps de leur séjour et donneraient un répondant ; que ceux qui n'auraient pas d'affaires commerciales à régler et ne fourniraient pas de garant, seraient surveillés par le commissaire de police ; que chaque étranger recevrait aux portes un billet sans lequel il ne serait admis ni dans une auberge ni dans

une maison particulière, et l'hôtelier ou l'habitant, chez lequel il serait descendu, renverrait ce billet dans un court délai à l'hôtel de ville. La municipalité ajoutait que ces mesures de sûreté lésaient évidemment les étrangers, mais qu'elle les prenait contre les tyrans, non contre les peuples, et qu'à la paix, quand les trônes seraient tombés, elle ne suivrait plus que les inspirations de la confiance et de l'amitié (1).

Biron mandait à Hesse que les aristocrates de Besançon méritaient encore plus son attention que les ennemis du dehors, et, disait-il, « ils ne peuvent être en meilleures mains ».

Ils étaient en effet — à moins d'être recommandés par Biron et sa cousine Gontaud — dans de très bonnes mains, Hesse avait annoncé qu'il venait les « travailler d'une rude manière » et leur faire une guerre franche et ouverte.

Il tint parole. Les suspensions pleuvaient dru comme grêle. « Ne soyez pas étonné de la quantité, écrivait-il au ministre, car la division est grande, et j'ai été forcé par les circonstances, le vœu des citoyens et la loi à la main, de faire un exemple terrible. »

Et il suspendait, suspendait. Le 7 novembre, il marquait qu'il avait encore cinq ou six suspensions à prononcer. « J'attends les preuves légales pour le faire, et dussé-je perdre ma place, je ne les ménagerai pas plus qu'un chien enragé; si je succombe en démasquant un perfide, je serai

(1) Conseil général de la commune, séance du 12 novembre et des 8 et 10 décembre ; Conseil général du département, séance du 25 novembre ; Vedette, n 0- 3 et 4, 13 et 16 novembre. Sur la démarche que fit Hesse le 27 décembre, il reçut tous les jours par les soins du procureur de la commune l'état détaillé des étrangers qui arrivaient à Besançon ainsi que des raisons de leur venue, du temps de leur séjour et de leur domicile.

satisfait; je n'ai pas épousé la constitution pour me faire aimer, mais bien pour me faire estimer » (1).

Il y avait à Besançon deux compagnies d'invalides commandées par le capitaine Perrichon. Dès que les sections de la ville dénoncèrent Perrichon, il le suspendit (2).

Il suspendit le premier adjudant de la place, Blanchard, et le second adjudant Tignolet. Déjà, le 30 août, le Conseil général du département et les sections avaient dénoncé ces deux hommes aux commissaires de la Législative en assurant qu'ils étaient réprouvés par l'opinion publique, méprisés et haïs des bons citoyens, qu'ils seraient capables de révéler le mot d'ordre â l'ennemi, que Tignolet « avait son fils aux émigrés. » La Vedette applaudit à la suspension des deux adjudants. Tignolet, disait le journal, avait tenu des discours inciviques et noué des liaisons avec les personnes les plus suspectes. Blanchard... Sur Blanchard la Vedette ne tarissait pas. Quoi ! Blanchard osait après sa suspension demander un passeport et une attestation de la municipalité ! Mais Blanchard avait de tout temps favorisé les cantiniers et bouchers des casernes qui lui prouvaient leur reconnaissance en lui offrant des jambons, des langues de bœuf, des tètes et des blancs de veau ! Blanchard saisissait la bète qui broutait une poignée d'herbe sur le glacis et il ne la rendait à son maître que contre un écu ! Blanchard avait fait des viviers et des jardins dans les fossés et il condamnait à la prison le factionnaire qui laissait pécher un goujon ou cueillir un fruit ! S'il rencontrait un seméstrier qui portait un habit bourgeois, il confisquait le vêtement à son profit ! Et que de comptes d'apothicaire il sou-

(1) Biron à Hesse, 5 oct., ; Hesse à Pache, 12 oct. et 7 nov. (A. G.)

(2) Hesse à Biron, 22 oct. (A. G.)

mettait à la ville ! C'était un fripon, c'était un plat gredin ! (1)

Hesse donnait ainsi satisfaction aux haines locales, et ce fut encore, comme il dit, sur le vœu motivé des sections qu'il suspendit le personnel supérieur de l'hôpital Saint- Louis, l'apothicaire Baratte, le chirurgien Bassot, le commis Peley, et Rognon, premier médecin de l'hôpital Saint- Jacques. Ce Rognon, écrivait-il, avait deux fils émigrés et il demandait, au 10 août, dans son civisme, la tète de Petion. « Confirmez, marquait-il à Biron, confirmez ma suspension fondée sur la justice, la vérité et la loi. » Et de nouveau la Vedette manifestait son approbation. Elle assurait pareillement que les deux fils de Rognon avaient émigré, qu'il avait « flatté et partagé l'incivisme des hospitalières de Saint-Jacques », tenu contre Petion « un propos très peu décent », et le 9 janvier 1793, le Conseil général de la commune refusait à Rognon, par dix-neuf voix contre treize, un certificat de civisme : Rognon, disait la municipalité, avait a fourni son contingent à l'armée noire» (2).

Les remplacements suivaient les suspensions. Le premier adjudant de place, Blanchard, était remplacé par Projean, commandant de la garde nationale de Besançon, patriote zélé à qui la Révolution avait coûté sa fortune ; le second adjudant de place, Tignolet, parTerlaing, adjudantmajor du 88 e régiment ; le médecin Rognon, par le médecin Boissenet dont le civisme était notoire ; l'apothicaire Baratte, par le sous-aide major apothicaire Aubertin ; le

(1) Charavay, Carnot, I, 132 et 135 ; Vedette, n°97 et n° 30 (p. 243- 244). Tignolet (Jean-Baptiste), né en 1724,;lieutenant aux grenadiers royaux en 1765, sous-aide majora Besançon en 1774 et lieutenantadjudant de place en 1791, aux appointements de 1.200 francs, suspendu le 3 oct. 1792, obtint le 11 avril 1795 une pension de 1050 livres.

(2) Hesse à Biron. 7 nov. ; Vedette, n° 18 (4 janvier 1793, p. 141) et 20(11 janvier, p. 160).

chirurgien Bassot, par le citoyen Carreau ; le commis Peley, parle citoyen Borey.

La Vedette exultait. Elle louait surtout le choix des deux adjudants. Projean, disait-elle, était un ami de la liberté qui répondait de la tranquillité et de la sûreté de la ville ; Terlaing, un militaire recommandable par ses services et son patriotisme : « Quand on voit un général donner sa conGance à de pareils hommes, on ne sait qui on doit le plus féliciter, ou celui qui honore le mérite, ou le mérite honoré ». Et Hesse, fier de ces éloges, se vantait au ministre d'avoir <c anéanti tous les abus de logement », recouvré « toutes les fournitures accordées aux femmes, filles, maquereaux, etc. » (sic), repris tous les jardins usurpés sur les bastions et fortifications de la ville : « Cela était prodigieux, cela faisait pitié; il m'a été remis un boisseau de clefs que je remplacerai par des canons et des boulets ! » (1)

Un corps que Hesse poursuivait de ses soupçons et comme d'une haine particulière, c'était le corps des commissaires des guerres. Un de ses premiers soins, dès son arrivée à Besançon, fut de suspendre le commissaire ordonnateur intérimaire Puissant et le commissaire des guerres Bourgeois.

(1) Vedette, n° 14 (21 déc. p. 111); Hesse à Pache, i'2 oct. (A. G.) Claude-Antoine Projean, né à Chambonnet-les-Pins, maréchal des logis en 1774 au régiment de la Reine, devenu de grade en grade chef de la garde nationale de Besançon, fut nommé chef de brigade par le représentant Bassal, le 14 septembre 1793, et employé comme commandant de place à Huningue et à Landau. François Terlaing, né le 12 décembre 1752, à Lille, enfant de troupe au régiment de Berwick, admis à la solde en 1760, sergent en 1780, sergent-major en 1787, adjudant sous-officier en 1789, sous-lieutenant ,1e 18 mars

1791, adjudant-major le 18 septembre 1791, capitaine le 23 mars

1792, adjudant-capitaine de la place de Besançon le 4 décembre 1792, devait mourir à Besançon le 12 mars 1813.

Pu >jsi::: >".:a.: ;-. j 7«i i-i-ui. 1.- i fxécuter les ordres de lLs><\ :.l >a : >--.:- '•:.-■' i >i*az: -1: •.-" bataillon du Gard, ayvcla::: -l.i-> :■.:.: * ".: .: " ":.l.i. ll;n de la Drome qui J.eva : . : ." a": .,*:••: r\-.:7 l Ao. ?. ;:v;ïis: à Dole le 8 e ba- :.i:....*. i: .a *J ■ ■ . j r. \ >..il :> : "' ba-.aillon qui devaient ■c."al-cr-el ^c '•.■:.::- a Bv-sa:: ■::*.. .:.* *:-\-^t sur Lons-le-Saul- :*.-.;:■. y.::> a :v- :••■-..■•:—.■".;-:■ >-: B-fs^iaçon. puis après un :::i:\:i: ;. :-.:r--. :•.:-: <u^ V:c«;> le ■:■* ba:ai!lon qui devait .La:--.; .;-■ — rv:- a Pe. ^:.y.

I -e. •'.< crî-vs .;.• UevNf v.f :*.:: vas exécuté. Il concernait 1:1 a a ...-■■ : . I '3:: \je:l .-.a:: ce bataillon? Puissant o:\-\a : .;."."., e\ > i . .,>.;.:-: H;ss; le connaissait, et Hesse ..• ;::v , .i.^ : .i av*y< v. .- -ce ; cl= >;n prédécesseur France ^ W -..vi'iT. -:i «... :•/ :\i.a 11. v. n'arrivait pas. Hesse, ::»..\v:'.:.-:v:. vxt.vji P.: ssau: .i :\:vquer ce retard et lui c.v.c'e.-a ce vrw. .?■.■•; "e< ::::>:.::*■> nécessaires pour faire \ :-e. . c: .c^vr le cv.a "c :: à IWsancoa. Puissant put explie t v.,: le '.o'.a-ol t/c ca.a. le:: cl; l.cavet était le bataillon du c!:>:...; de l v.w.c ce le >" ba;ailIon de la Drôme, le vc.èeec eue le ee:'..:.>sa.:x— erelonnateur avait envové à Sal.*e.> >u:\a:i'. lc> :e>:r;:e*,ions de liesse.

Pu.s>aut s'eta:: ol.sc::le:\ Mais liesse avait dit publique- •ee.eu: qu'il le *;ue:u:t e: qu'il saurait l'attraper. Il déclara >e , e.e.a.n que Puissant lu: cachait l'existence d'un magasin vi'e:Ye:s iu;li:a:!vs Pour:ant. le magasin ti^urait sur un état des papiers *a xes car François Wimpiren à son successeur et reuu> à lle^e -ear Puissant dans une séance du Conseil c.e guérie ; le département eu avait pris connaissance q-inie vurs auparavant, et Puissant avait expédié récemment a Strasbourg, sur un ordre ministériel, la plus grande par::- vies e Jets qu'il contenait. Mais le commissaire Bouriiee-.s. qui en avait la police, avait oublié de le mentionner. Hesse saisit ce prétexte pour se débarrasser de Puissant *: de Beur^eois. Il les suspendit.

Biron confirma la suspension de Puissant — que le ministre Servan avait inscrit sur la liste des commissaires des guerres qu'il voulait réformer — et Hesse fut très satisfait. Puissant, assurait-il, « est incivique, ignorant et incapable, et, en outre, reconnu comme un aristocrate de la première classe par les huit sections de Besançon. » (1) Toutefois, sur les instances du commissaire-ordonnateur Prieur, Biron fit grâce à Bourgeois en disant qu'il avait du talent et que les bons commissaires des guerres étaient rares. Hesse s'irrita : Bourgeois n'était pas digne du pardon que Biron lui avait accordé et il ne valait pas mieux que son confrère Puissant, il protégeait ouvertement les aristocrates, il méritait ranathème prononcé contre Puissant.

Mais Bourgeois avait su se justifier. Encore attaché à Vesoul, sa résidence habituelle, il n'était à Besançon que depuis le mois de mai ; son service l'avait constamment appelé dans le département du Doubs, à Pontarlier, à Salins; s'il avait oublié de mentionner le magasin des effets militaires, sa faute était involontaire et elle retombait plutôt sur Puissant qui connaissait mieux Besançon et le détail intérieur de la place.

Ces arguments, exposés par Bourgeois et par le commissaire-ordonnateur Prieur, touchèrent Charles Hesse. Il convint que Bourgeois n'avait pas eu l'intention de le tromper et il promit, non sans mauvaise humeur, de le rétablir dans ses fonctions. Il savait que les commissaires de la Convention s'intéressaient à Bourgeois, qu'un certain nombre d'habitants leur avaient présenté, le 17 octobre, en

(1) Hesse à Biron, 22 septembre (A. G.) Puissant-Duledo (Jacques- Joseph) né à Rouen en 1743, ancien mousquetaire, commissaire des guerres en 1774, réformé le 25 septembre 1792, retiré à Tonnerre après sa suspension, nommé le 5 mars 1796 inspecteur des vivres de pain à l'armée d'Italie, agent militaire en Carinthie; Villemanzy demande sa réintégration le 13 juillet 1797.

présence des corps administratifs, une pétition en sa faveur et qu'ils avaient répondu : « Dites au citoyen Bourgeois qu'il sera réhabilité et que sa suspension lui causera plus de joie que de peine. »

A défaut de Bourgeois, liesse proposa de suspendre le commissaire des guerres Pierre Blanchard qui, de Besançon, s'était rendu à l'armée du Rhin. C'était le frère de l'adjudant de place Blanchard, et il avait de longue date excité les soupçons. Les sections et le club lui reprochaient de s'être appelé, sous l'ancien régime, Blanchard de Villers et en vain il avait déclaré publiquement qu'il supprimait pour toujours à la suite de sa signature un mot qu'il regardait plutôt comme un sobriquet que comme un titre. On assurait qu'il s'était permis des « coups d'autorité arbitraires » contre les patriotes des régiments. On prétendait qu'à la fin d'avril il avait, ainsi que son frère, exagéré les défaites de Mons et de Tournay pour jeter sans doute le découragement et l'effroi dans les âmes. On s'indignait qu'il n'eût pas empêché ses deux fils et son gendre d'émigrer.

Aussi avait- il été déjà suspendu, le 31 août, par les commissaires de l'Assemblée législative à l'armée du Rhin. Mais il avait rendu tant de services qu'à ce môme instant d'autres représentants le faisaient chef du commissariat de l'armée du Centre, ettous les généraux, Kellermann, Biron, Custine, s'accordaient pour louer ses talents. Kellermaun, qui l'avait employé au camp de Neukirch, le demandait de Sainte-Menehould comme un « sujet qui lui était particulièrement essentiel » et obtenait du Conseil exécutif qu'il fût réintégré dans ses fonctions et envoyé à l'armée du Centre. Biron et Custine, qui l'avaient connu au camp de Wissembourg et qui appréciaient, eux aussi, son zèle extrême et ses hautes facultés, désiraient l'avoir avec eux sur les bords du Rhin et, le 1 er novembre, Custine le nommait provisoirement commissaire ordonnateur de

l'armée de Mayence. Et cet homme qui, depuis le commencement de la campagne, avait supérieurement rempli les devoirs de sa place, Hesse proposait de le suspendre (1) !

Cette fois le débonnaire Biron faillit se fâcher. AllaiUon, parce qu'ils avaient des fils ou des parents émigrés, traiter avec rigueur des officiers, des fonctionnaires qui paraissaient bien mériter de la patrie, et renvoyer une foule de sujets précieux qu'il importait de conserver ? Hesse, remarquaitBiron, avait déjà « un peu légèrement » suspendu Puissant et Bourgeois. Sans doute, les commissaires des guerres ainsi que les principaux employés des vivres n'étaient guère patriotes. Mais il était presque impossible de les remplacer. 11 ne suffisait pas pour nourrir une ar-* mée d'être bon citoyen et ardent jacobin; il fallait « une grande intelligence et une longue habitude de la chose », etc est pourquoi les ennemis de la liberté, désireux d'ôter à l'armée de la République ses moyens d'administration, cherchaient soit à « dégoûter », et à « débaucher » les commissaires des guerres dont les principes étaient incertains, soit à faire dénoncer et suspendre ceux qui résistaient à la corruption. Les sections de Besançon dénonçaient Blanchard. Or, les généraux n'avaient qu'à se louer de lui, tous répondaient de lui, et, sans lui, Custine ne pourrait pas marcher : il avait servi durant l'expédition de Spire avec une rare distinction, il avait emmagasiné des approvisionnements considérables dans Landau, l'armée du Rhin ferait en Blanchard une perte irréparable et, par suite, Hesse, concluait Biron, engagerait les excellents patriotes et frères de Besançon à prendre provisoirement sous leur protection ce soi-disant aristocrate si utile et si indispensable.

(!) Hesse à Biron, 14 oct. (A. G.)

Hesse n'insista pas. « Quant à Blanchard, répondit-il à Birou, vous réclamez pour lui avec tant de force qu'il n'en sera plus question ici, je tire mon épingle du jeu, mais ouvrez les yeux, on a abusé de votre bon cœur, il m'a été démontré que c'est un fripon » (1).

11 tenta de se venger sur un ami et parent de Blanchard, Dupoirier, garde du fameux magasin militaire que le commissaire Bourgeois avait oublié de mentionner. Ce Dupoi rier était accusé d'incivisme par les patriotes de Besançon. La Vedette lui reprochait d'afficher le feuillantisme le plus décidé et le juge de paix des 3 e et 4° sections venait de décerner contre lui un mandat d'amener, parce qu'il avait, au mépris de la loi, négligé de déclarer par devant la municipalité les effets dont il était dépositaire. On compte, disait la Vedette, que le général, dans sa justice, « voudra bien répondre aux vœux des bons citoyens qui attendent avec empressement la suspension de Dupoirier ». Par bonheur pour Dupoirier, il était à ce moment même appelé à l'armée de Custine. « Le fripon a f... le camp! », s'écriait Hesse, et il marquait à Biron qu'il « s'affligeait de voir les trésors de

(1) Gharavay, Carnot, I, 135-140; lettres de Custine, 5 et 14 sept., 12 oct., 1 er nov., de Kellermann, 7 oct., de Raynan, 28 sept. ; arrêté du Conseil exécutif, 12 oct. ; Hesse à Biron et Biron à Hesse, 8, 17, 22, 29 oct., et3 nov. (A. G.) Le 16 juin 1793, Blanchard fut destitué. Le tribunal révolutionnaire le condamna à mort le 8 thermidor II ou 26 juillet J794 comme « ex-noble et père d'émigrés. ». Ses deux fils avaient en effet émigré : l'un, Pierre Blanchard de Villers, né en 1771, commissaire des guerres en 1790, revint en France au 18 brumaire et fut, en 1807, aide de camp provisoire du général d'Agoult; l'autre, Aimé Blanchard de Palize, né en 1772, volontaire au 12 e régiment de chasseurs à cheval en 1791, puis sous-lieutenant, servit à l'armée des princes et dans la cavalerie noble du corps de Condé, appartint ensuite à l'administration des droits réunis, et après avoir été adjoint aux commissaires des guerres de 1808 à 1810, fut nommé capitaine adjudant de place à Besançon en janvier 1816 et mis à la retraite en 1835.

l'Allemagne confiés en des mains aussi coupables ». Du moins eut-il la satisfaction de remplacer Dupoirier par un nommé Mathieu qu'il proclamait un vigoureux patriote et un citoyen aussi incorruptible qu'intelligent (1).

S'il se débarrassait de Dupoirier, de Blanchard et de Puissant, Hesse tenait, par contre, à Prieur (2). Envoyé par Servan de l'armée du Rhin à l'armée du Midi comme commissaire-général, Prieur s'était arrêté durant quelques jours à Besançon pour attendre Biron qui désirait conférer avec lui. Sur le champ Hesse mit Prieur en réquisition. « Ce général, écrivait Prieur, ayant eu des tracasseries avec Puissant et Bourgeois, ne voulant plus les voir ni travailler avec eux pour la moindre chose, m'a signifié qu'il ne voulait travailler qu'avec moi. » Prieur eut beau représenter qu'il se rendait à l'armée du Midi. Hesse lui déclara qu'il ne partirait que sur un nouvel ordre du ministre. Prieur s'inclina ; pouvait-il, après tout, abandonner le service d'une place comme Besançon qui deviendrait peut-être très importante, et d'une division militaire qui n'avait plus que deux commissaires, Drugne (3) et Dudeffand, celui-ci dans le Jura et celui-là dans la Haute- Saône? Toutefois, il informa le ministre qu'il avait avec lui son fils, élève-commissaire, et six secrétaires principaux dont le séjour était fort dispendieux, et, ajoutait-il, il désirait joindre Montesquiou, car « il serait très possible que j'eusse aussi le malheur de déplaire à M. de

(1) Vedette, n° 2 (9 nov.); Hesse à Biron, 3 nov. (A. G.)

(2) Jean-Baptiste Prieur, né en 1734, était commissaire des guerres depuis 1768.

(3) Ce Drugne, chargé du département de la Haute-Saône, et à la fin d'octobre 1792, de ia garnison de Blamont, envoyé quelques semaines dans le département de PAin et durant quatre jours de novembre à Pontarlier par ordre de Hesse « pour un objet délicat et très urgent », fut rappelé à Besançon en janvier 1793, et jamais Hesse ne se plaignit de lui.

Hesse ». Il ne devait ni demeurera Besançon ni aller dans le Midi. Biron avait cédé Villemanzy à Custine et jugeait Prieur absolument nécessaire à Strasbourg. Vainement Hesse objecta qu'il avait besoin de Prieur à Besançon, et Prieur avouait qu'on ne pouvait laisser la 6 e division militaire dans l'état où elle se trouvait. Le 18 octobre, de Huningue, Biron envoyait à Prieur l'ordre «positif» de gagner Strasbourg sans délai, et le 20 novembre le Conseil exécutif provisoire décidait que le commissaire-ordonnateur des guerres Prieur resterait à l'armée du Rhin commandée par Biron sous l'autoritédu commissaire ordonnateur en chef Villemanzy. « Puisque vous l'exigez, avait écrit Hesse à Biron, je vous renvoie Prieur, mais vous me coupez un bras », et un peu plus tard il lui disait en termes singuliers et qui firent certainement sourire et Biron et Prieur : « Je vous recommande mon ami Prieurje le pleure tous les jours ! » (1). Pour remplacer Prieur, il fit nommer par les délégués de la Convention deux commissaires qui devaient, pensaitil, le tirer de peine et que « l'ami » Prieur cautionnait : Nicolas Moreau et Lyautey. 11 était très content d'eux ; « ce sont, assurait-il, d'excellents citoyens, extrêmement intelligents, d'un zèle infatigable, en courses continuelles, et parfaits républicains ; il est impossible de trouver deux commissaires des guerres plus instruits et plus honnêtes gens, et certes le nombre en est rare ; grâce à eux je découvre tous les jours des abus ». Mais il remarqua bientôt que Moreau était moins « au fait du travail ». Lyautey, en revanche, connaissait le métier ; il avait été secrétaire de plusieurs commissaires des guerres, de Villiers et de Schiele à Vesoul, de Legrand et de Prieur à Besançon ; il venait d'être employé durant cinq mois sous les auspices de

(1) Lettres de Prieur, 4 et 17 oct.,; de Biron à Prieur, 18 oct., et aux commissaires, 29 oct. ; de Hesse à Biron, 22 oct. et 3 nov.

Prieur et de Villemanzy à l'armée du Rhin. Aussi, lorsque Bironet Prieur appelèrent Lyautey à Strasbourg et lorsque le ministre voulut l'envoyer à Mayence, Hesse protesta. « Je vous ai cédé Prieur par obéissance, écrivait-ii à Biron, mais il m'est impossible de vous céder Lyautey que Prieur demande à cor et à cri, car je mets la clef sous la porte s'il me quitte. Ainsi, tenez ferme contre les jérémiades de Prieur, elles sont déplacées. J'ai fait Lyautey commissaire; il est juste que je le garde ; de plus, il est de mes amis. » Lyautey aurait mieux aimé quitter Besançon; s'il était honoré delà confiance que Hesse lui témoignait, <c surtout que ce général l'accorde difficilement aux agents militaires qui sont sous ses ordres », il trouvait à l'armée du Rhin un travail plus intéressant et un champ plus vaste. Mais Hesse insista : les autres commissaires laissaient à désirer ; Moreau et Drugne ne connaissaient pas encore leur échiquier ; Prieur fils, nommé commissaire en môme temps que Moreau et Lyautey, n'avait que vingt et un ans ; seul, Lyautey menait la division entière ; « si vous le retirez, tout est perdu ! » Pache ordonna que Lyautey resterait à son poste (1).

(1) Hesse à Pache, 24 et 30 nov., 7 déc. ; à Biron, 14 nov. (A. G.) ; cf. Rec. Aulard, I, 185. Pierre-Antoine Lyautey, né àVelleiaux (Haute-Saône) le 27 novembre 1761, canonnier au 3 e régiment d'artillerie (30 juillet 1782 — 31 mars 1788), employé en chef dans les bureaux du département de la Haute-Saône jusqu'en avril 1792, nommé commissaire des guerres par Deydier, Guyton et Prieur (22 oct., 1792), confirmé dans ce grade le mois suivant (20 nov. 1792), commissaire ordonnateur (1 er octobre 1793), fut mis à la retraite le 1 er janvier 1816. Hesse eut toujours en lui la plus grande confiance. Ainsi, lorsqu'il ordonne, le 20 décembre 1792, au commissaire ordonnateur Bourgeois de procéder immédiatement à la revue des troupes de la 6* division, il charge Lyautey de la principale besogne ; Lyautey et Prieur fils feront à Besançon la revue du 3e bataillon du Gard, du 5 e et du 7« de la Drôme ; Lyautey et Moreau feront à Besançon la revue des dépôts du 4 e chasseurs à cheval et du 2 e dra-

Bourgeois que Hesse avait suspendu, puis conservé sur les instances de Biron et de Prieur père, était toujours à Besançon. Mais, avait dit Prieur, « Hesse ne pourra jamais le souffrir ni Bourgeois travailler sous les ordres de Hesse». Dès le 14 novembre le général écrivait à Biron qu'il ne se souciait pas de garder Bourgeois : « il a du talent, mais ses principes ne sont pas les miens, et je serai peut-être forcé de le suspendre une seconde fois. » Au mois de décembre, il pria le ministre d'envoyer Bourgeois dans une autre division et de le remplacer par le citoyen Forno. Ce Forno, ci-devant chevalier de Saint-Louis, était un oificier municipal de Besançon qui venaitde recevoir un brevetde commissaire des guerres avec ordre de se rendre à Grenoble. Pourquoi, disait Hesse, Forno ne resterait-il pas à Besançon où il possédait la confiance de tous les citoyens? « Si Bourgeois a beaucoup de talents, répétait Hesse, je ne suis pas satisfait de lui, et sa façon de penser ne s'accorde pas avec la mienne. » Là-dessus Pache nomma Bourgeois à Grenoble. Le général était ravi. Mais voilà que Bourgeois déclara qu'il ne quitterait pas Besançon avant l'arrivée de son successeur Naudin qu'il voulait mettre au courant. Hesse se fâcha ; il eut, selon ses propres termes, une surprise mêlée d'indignation. Quoi ! Bourgeois tardait à s'éloigner ! Hesse rappelait qu'il avait naguère usé d'indulgence et levé la suspension de Bourgeois : « Qu'a fait le citoyen Bourgeois pour reconnaître un pareil bienfait? Depuis deux mois il a entravé ou retardé toutes mes opérations et il s'est

gons ; Lyautey fera la revue à Vesoul et à Gray du 4* bataillon du Var, à Jussey des quatre compagnies du 6 e bataillon de la Drôme, à Champlitte des deux compagnies de vétérans de Jacquet et de Gourdan ; Lyautey et Badoulier feront la revue à Dôle du 8« bataillon de la Drôme. Il voulut appeler Lyautey à Orléans : « Je vous redemande, écrivait-il à Bouchotte le 6 juillet 1793, je vous redemande à cor et à cri Lyautey; avec lui je vous réponds de tout. »

permis, malgré mon ordre et à mon insu, de nommer à la citadelle un garde-magasin tellement aristocrate que j'ai reçu une députation nombreuse pour m'en prévenir et demander sa nullité. Sur le champ j'ai cassé son installation et je lui ai donné une perruque à trois marteaux. (1) Mais, comme j'ai vu que c'était un personnage incorrigible, je vous ai écrit sur le champ de le transférer ailleurs, car il me répugnait de le perdre une seconde fois. Que fait le beau Monsieur ? Il refuse de se rendre à Grenoble avant l'arrivée du commissaire-ordonnateur Naudin, sous prétexte que ses confrères ne savent pas leur métier et par l'impossibilité de rendre ses comptes. Eh bien, ministre, il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela que son aristocratie bien prononcée, et je viens de lui ordonner au nom de la loi de remettre tous ses papiers au citoyen Lyautey, commissaire des guerres, franc, loyal et intelligent, et de gagner son poste le plus tôt possible, bien entendu après avoir rendu ses comptes, et je vous prie, au nom de la chose publique que vous aimez autant que moi, non seulement de regarder sa lettre comme non avenue, mais aussi de lui faire tous les reproches qu'il mérite et de lui enjoindre de se conduire mieux à Grenoble qu'à Besançon ».

Le ministre ne tint pas compte des prières de Hesse. Le commissaire Bourgeois ne reçut pas de reproches et il n'en méritait pas. Lorsqu'il s'éloigna de Besançon, il emportait les regrets et les témoignages les plus flatteurs des corps administratifs et de ces jacobins dont Hesse s'était fait le complaisant. Les membres du District certifiaient qu'il avait déployé le zèle du républicain ; le Conseil général du département, qu'il avait montré le plus grand attachement aux intérêts de la République ; le club, qu'il avait siégé

(i) Une perruque à trois marteaux, c'est-à-dire une très forte réprimande.

dans la Société populaire et donné constamment des preuves de son patriotisme et de son dévouement à la cause de la liberté (1).

Il partait, néanmoins, parce que Hesse avait exigé son départ. Restait Prieur fils, protégé par le nom et l'influence de son père. Hesse le jugeait trop jeune et non seulement dépourvu d'expérience, mais imbu des préjugés du feuillantisme. Il pria le ministre de l'employer ailleurs et de le remplacer par Dupont que les bureaux envoyaient de Besançon à Chaumont. ce Je suis, disait-il, excessivement mécontent de Prieur fils qui schismatise comme un diable ; je vous prie de le renvoyer à Monsieur son cher père, et ça ira » (2).

(1) Prieur à Servan, 4 oct., Hesse à Biron, 14 nov., à Pache, 12, 13, 26 déc, et 1& janvier 1793 ; témoignages du District, 2 janvier, du Départemental déc, du club, 3 janvier, en faveur de Bourgeois (A. G.). Cf. Corresp. de Chépy. p. Delachenal, 455, 188, 337. Chépy, agent du Conseil exécutif à l'armée des Alpes, loue Bourgeois non seulement comme travailleur et intelligent, mais comme sans-culotte, comme patriote « que l'on tracasse un peu à cause de son patriotisme ». Charles-Louis Bourgeois, dit Bourgeois de Saint-Paul, né à Versailles, le 24 sept. 1761, fils d'un commis de la guerre, entré dans les gardes de la Porte du Roi (17 juin 1777), élève dans les bureaux de la guerre (1 er janvier 1778), sous-lieutenant au bataillon de garnison du régiment de Beauvaisis (7 novembre 1787), commissaire des guerres titulaire (1 er octobre 1791), remplit les fonctions de commissaire-ordonnateur à l'armée des Alpes en 1793 et en 1794, en Helvétie en 1798, à la Grande Armée de 1805 à 1810 . et dans la 7 e division militaire, à Grenoble, où il était encore en 1814. Peut-être Hesse avait- il eu maille à partir avec le père de Bourgeois, naguère sous-chef du bureau du mouvement des troupes au ministère de la guerre, et peut-être savait-il que la grand'mère et la mère de Bourgeois avaient été femmes de chambre de M me Louise de France.

(2) Hesse à Pache, 12 déc, 1 er , 3, 5 janvier 1793 (A. G.). Prieur fils aîné (François-Marie-Tibulle), né à Paris, le 22 juillet 1772, nommé provisoirement commissaire des guerres par les représentants le 22 octobre 1792, adjoint aux commissaires des guerres le

Hesse n'aimait pas, comme on Ta vu, les officiers des armes savantes. Il les accusait de tiédeur et d'incivisme, et Biron lui écrivait qu'on devait en effet les surveiller, qu'ils étaient d'ordinaire « ou très précieux ou très dangereux à conserver t> (1).

Dès son arrivée à Besançon, Hesse déclara que les officiers du génie et de l'artillerie, d'ailleurs en trop grand nombre, étaient presque tous mauvais et qu'il fallait les remplacer promptement.

Il commença par sévir contre l'artillerie : il voulait qu'elle vînt à jubé, et il traita les officiers avec une malveillance si visible qu'il s'attira le blâme de la Vedette. Pourquoi, remarquaient les rédacteurs du journal, ne témoignait-il sa satisfaction qu'aux sous-officiers et aux soldats? Pourquoi ne disait-il rien aux officiers? N'avaientils pas montré du zèle dans l'établissement d&s batteries? N'était-ce pas taire acte de justice que de leur marquer son estime ? (2)

Hesse ne perdait pas l'occasion de les humilier ou de les punir.

Le commandant du fort de Blamont était un capitaine du 2 e régiment d'artillerie, du nom de Pecqueux. Hesse prétexta que Pecqueux avait laissé partir une escouade sans le prévenir et il pria Biron de châtier le coupable, de le « faire rentrer dans le rang », de le remplacer par le lieutenant-colonel du 7 e bataillon des volontaires du Doubs(3).

Lorsqu'il apprenait qu'un autre capitaine du 2° régiment d'artillerie, d'Azémar, en garnison à Neuf-Brisach, signait toujours chevalier dAzèmar et apposait à ses lettres un

25 août 1793, et employé en cette qualité jusqu'en messidor III, mourut en 1808.

(i) Biron à Hesse, 5 oct. (A. G.).

(2) Vedette, n° 4 (14 nov.) ; cf. Hesse à Pache, 12 oct. et à Biron, 3 nov. (A. G.)

(3) Hesse à Biron, 18 nov. (A. G.); cf. plus haut p. 139.

cachet armorié, il demandait à Biron la punition de cet officier qui transgressait la loi du 16 octobre 1791 (1).

11 y avait à Besançon un lieutenant-colonel, sous-directeur de l'artillerie, chargé spécialement des forges, Courlet de Vrégille. 11 exécutait avec une ponctuelle exactitude les ordres du ministère, éprouvant les poudres de Besançon, de Salins, de Joux et constatant qu'elles étaient de bonne qualité, expédiant à Provins soixante-quinze milliers de poudre, surveillant la fabrication de mille sabres de grenadiers, complétant l'approvisionnement de guerre, envoyant plusieurs attelages à Auxonne pour en tirer des boulets. Mais il avait des fils émigrés et les sections le tenaient pour royaliste. Le 2 octobre Hesse le fit appeler, le couvrit d'invectives, lui annonça que sa suspension serait prononcée le lendemain, et le pauvre homme écrivait au bureau de l'artillerie cette lettre qui trahissait ses troubles et ses angoisses: « Dans tous les points je ne cherche qu'à manifester mon zèle et à prouver mon exactitude pour le service. Malgré cela, je suis cruellement tourmenté à en perdre la tète. Cependant, dans ce moment-ci j'ai une infinité de détails sur toute sorte d'objets. Je n'ai plus que cet instant à vous écrire. Demain je suis suspendu par le pouvoir arbitraire du général de Hesse qui m'a tenu les propos les plus affreux et les plus monstrueux malgré mon empressement à exécuter les ordres que l'on me prescrit et après avoir prononcé de toute mon àme le dernier serment. » Et, comme il disait, il perdit la tète. 11 se crut en butte à la persécution, il eut peur d'être jeté en prison et égorgé, il s'enfuit. Hesse triompha. Quel incivisme notoire ! Cet homme se sauvait : « cela dit tout ! » Pareillement, la Vedette assura que Courlet se taisait, se tenait coi : « il savait qu'on lui avait rendu justice. » Hesse remplaça Courlet par le capitaine Chapelle.

(i) Hesse à Biron, 28 oct. (A. G.).

Ce Chapelle, quartier-maître trésorier, était peu propre à cet emploi. Mais Hesse, quile jugeait patriote, l'avait fait nommer lieutenant-colonel, au détriment de quatre capitaines plus anciens et qui lui semblaient très royalistes et « aristocrates de la première force (1) ».

Lorsque les commissaires de la Convention vinrent à Besançon, il profita de leur présence pour faire suspendre le capitaine d'artillerie Bouvot et donner un congé illimité au colonel d'artillerie Ladonchamps qu'il regardait comme « un aristocrate de la première classe » et qui, suivant lui, s'occupait plus à musiquer qu'à remplir les devoirs de sa place. 11 leur demanda d'annexer à son commandement la direction d'artillerie d'Auxonne qu'il voulait avoir sous sa main (2).

Le directeur de l'arsenal d'Auxonne, le colonel Montrozard, et l'inspecteur-général de l'artillerie, le lieutenantgénéral Rostaing, s'opposèrent aux visées de Hesse. Tous deux avaient déploré la suspension de Courlet de Vrégille Le colonel Montrozard déclarait que le service de sa direction languissait si un homme capable ne surveillait pas les forges de Besançon, et, disait-il, nul n'était plus distingué, plus instruit que Courlet de Vrégille qui possédait des connaissances rares en métallurgie. « Cela ne se remplace pas arbitrairement, ajoutait Montrozard dans une lettre à l'adjoint du ministre, je vous prie de vous en rapporter à mon expérience et à mon désintéressement pour la chose publique. »11 combattait de même la nomination de Chapelle: « Il n'y a pas, écrivait-il, la première analogie entre lacomptabi-

(1) Courlet de Vrégille (François- Désiré), né à Besançon en 1732, sous-lieutenant en 1756, lieutenant en premier en 1766, capitaine en premier en 1777, major en 1782, lieutenant-colonel en 1791, sous-directeur d'artillerie en 1792, suspendu le 3 octobre, remplacé le 1 er novembre. Cf. Courlet au ministre, 23 sept, et 3 oct. ; Hesse à Pache, 12 octobre et 16 nov. (A. G.) ; Vedette, n° 97.

(2) Hesse à Pache, 22 oct. et 25 janvier (A. G.).

163 CnARLES DE ilESSE

lité d'un régiment et les travaux de la métallurgie ; le service essentiel des armées du Centre et du Midi manquera donc tout net par l'incapacité d'un tel homme », et il souhaitait que Courlet de Vrégille, qui se recommandait par une pratique de vingt années, fût employé aux forges à la place de Chapelle. 11 se moquait des exagérations de Hesse : « II a plu au citoyen général d'écrire qu'il avait disparu de Besançon 2i pièces de canon : ce général, depuis peu de temps à Besançon, n'a pu avoir connaissance des changements qui l'ont précédé ; le patriotisme est une vertu que nous pratiquons tous, mais elle ne nous a pas encore permis des assertions aussi extraordinaires (1). »

liesse se plaignit vivement de iNlontrozard et de Rostaing. 11 accusa Montrozard d'incivisme : c'était un aristocrate, c'était un traître « dans toute l'étendue du mot » : il fallait le destituer ou l'éloigner ; sinon Hesse le dénoncerait à la Convention et aux jacobins.

11 traitait de môme le lieutenant-général Rostaing. Pouvait-il s'accorder avec ce Rostaing ? Leurs principes différaient tellement ! Rostaing était un despote de l'ancien régime, Rostaing portait encore dans son chiffre une couronne de vicomte, et lui, Hesse, qui aurait pu, comme prince étranger, conserver ses armes, il avait jeté au feu ses armoiries et ses titres. « Je vous recommande, marquait-il au ministre, la plus grande surveillance et la plus grande sévérité sur l'aristocratie de toute la direction d'Auxonne, car il faut en finir. »

Après la suspension de Courlet, il fit appeler Montrozard

(1) Montrozard au bureau de l'artillerie, 14 oct., 4, 6, 18 nov. (A. G.). Jean- Baptiste-Gaspard Cusset de Montrozard, fils d'un secrétaire du roi et échevin de Lyon, né à Lyon, le 3 août 1727, cesse de servir le 1 er septembre 1793 ; retraité le 10 avril 1796, après 53 ans, o mois et 26 jours de service ; mort très peu de temps après.

à Besançon par les commissaires de la Convention. « Il y eut, dit-il, dans une lettre à Biron, une séance très pénible ; ni Montrozard,ni les officiers d'artillerie n'ont pu constater les bouches à feu existant à Besançon, et tous les actes signés par eux étaient contradictoires et contraires à la vérité. » Les commissaires confirment le témoignage de Hesse. Ils mandaient à Paris, au sortir de la conférence, que l'exécution de cette partie du service était ralentie et entravée par la division des attributions ; que la comptabilité, embrouillée et compliquée, offrait des obscurités ; qu'ils n'avaient pu savoir exactement le chiffre des sommes perçues et dépensées; qu'ils n'étaient parvenus qu'avec une peine extrême à connaître la quantité et la qualité des pièces de tout genre renfermées dans la place.

Le général saisit la balle au bond. Il représenta aux commissaires qu'Auxonne n'était qu'à dix lieues de Besançon, que la direction de l'artillerie devait être jointe à son commandement, qu'ainsi les aristocrates de l'ancien régime seraient obligés de lui rendre compte et de prendre son attache. 11 laissa même entendre que, si son désir n'était pas exaucé, il quitterait Besançon pour aller à Strasbourg auprès de Biron. « Je me retire, disait-il, si je ne fais pas le bien ; je ne compose pas avec les principes, moi, et je veux tout ou rien ! » Les commissaires jugèrent la mesure qu'il proposait avantageuse. Us écrivirent qu'il fallait mettre la direction d'Auxonne, pour le moment au moins, sous les ordres de Hesse, et, en attendant, ils requirent tous les officiers d'artillerie de lui fournir les états et renseignements qu'il leur demanderait.

liesse recourut en même temps à Biron. Le Rostaing et le Montrozard, disait-il, se concertaient pour l'entraver dans toutes ses opérations, et il n'obtenait rien, ne faisait rien. Il leur avait demandé deux ouvriers en bois et deux ouvriers en fer : « lis en ont pourtant, s'écrifiit-il, et ils disent

qu'ils n'en ont point, parce qu'ils ne veulent pas m'en donner ! » Sans cesse il déblatérait contre Rostaing et ce <l coquin » de Montrozard. Il les méprisait trop pour s'abaisser à leur écrire, mais il souhaitait qu'ils fussent sous sa coupe. « 11 me faut, répétait-il à Biron, il me faut absolument Auxonne dans ma division, et je vous prie d'écrire lettre sur lettre, fût-ce assis sur un tambour. Oui, écrivez au ministre une lettre à la Biron et soyez ma caution bourgeoise. C'est votre intérêt comme le mien. Sans cela, point de salut, et vous y perdriez votre latin ainsi que moi ! » Mêmes instances auprès de Pache : « Faites comprendre Auxonne dans la 6° division ; si vous me l'accordez, je vous garantis sur ma responsabilité le salut de la division ; sinon, malgré tout mon zèle et mon amour pour le bien public, je ne ferai que de la mauvaise besogne! »

11 fallut céder à ce diable d'homme, et Auxonne fut, à la fin de décembre 1792, compris dans la 6 e division. Hesse ordonna sur le champ au commandant de la place Lacoustande d'expédier à Besançon les bouches à feu du polygone, et Lacoustande obéit, tout en écrivant à Paris qu'il présumait que ce désarmement total s'effectuait par ordre du ministre.

Déjà liesse le dénonçait. Le prince jacobin avait su que les fleurs de lys étaient encore gravées sur la porte du polygone d'Auxonne. A qui la faute, sinon à Lacoustande? «Je viens, mandait Hesse à Pache, d'écrire une lettre à la municipalité et je donne huit jours pour l'anéantissement de ce signe anticonstitutionnel ; si Montrozard et Lacoustande n'étaient pas royalistes, ce crime n'aurait pas eu lieu !» Et il envoyait à Pache le cachet dont se servaient à Auxonne les officiers d'artillerie ; ce cachet portait une couronne ! « Je n'ai pas pu, ajoutait Hesse, découvrir l'énigme, mais je suis à la poursuite. »

Il en voulait surtout à Montrozard, et dans une lettre du 25 janvier au ministre : « Je vous le répète, disait-il, le tyran n'est plus et vous ne pouvez conserver en place des hommes reconnus publiquement comme royalistes. J'en appelle au témoignage des députés Prieur, Guyton et Deydier. Ils vous diront comme moi que le fameux Montrozard non seulement est royaliste, mais qu'il n'a jamais pu rendre ses comptes devant eux. Je vous demande donc sa destitution, car jamais je ne consentirai à servir avec un homme pareil et je vous déclare que je m'adresserai à la Convention si vous ne prenez sur Montrozard un parti digne de vous. »

Mais Montrozard tenait bon, et il était encore à Auxonne lorsque Hesse quitta Besançon. Lui-même se plaignait de Hesse ; il écrivait à Montesquiou que le général paralysait ses moyens, et Montesquiou informait Pache que Montrozard était seul en état de pousser avec activité durant Thiver les préparatifs du siège qui serait mis au printemps devant Genève. Le vieil officier [ se savait donc indispensable et il disait fièrement que nul n'était plus utile que lui à Auxonne parce qu'il avait entamé des opérations'que personne ne pourrait mener facilement à terme. Vainement Hesse lui demandait des ouvriers : il répondait que l'arsenal d'Auxonne avait un extrême besoin d'ouvriers, que Hesse trouverait à Besançon des gens de métier en abondance, que les prédécesseurs du général avaient mieux aimé recourir aux artisans bisontins que d'affaiblir l'arsenal d'Auxonne, de ce l'épuiser de bras si utiles et de faire manquer par là le service des armées des Pyrénées et du Rhin. » Vainement Hesse lui demandait sans délai l'état de l'arsenal et des armements ; Montrozard ne put dresser et envoyer l'état que tardivement, et Hesse, funeux, se répandait en invectives contre ce Montrozard qui ne donnait pas signe de vie ; « Montrozard, écrivait-il au ministre, est

un rebelle et un aristocrate fieffé, je me refuse à travailler avec lui (1) ! »

Les deux lieutenants-colonels d'artillerie, Percy et Buchet, l'un qui commandait, selon l'expression du temps, aux drapeaux du 2 e régiment, l'autre, sous-directeur de l'arme, payèrent pour Montrozard.

Hesse s'en prit d'abord à Percy.

A la suite de la loi qui prescrivait une augmentation de quatre capitaines par régiment d'artillerie, trois officiers avaient reçu Tordre de quitter Besançon. Deux d'entre eux s'éloignèrent sans prendre congé de Hesse. 11 se fâcha et, dans son dépit, il s'écriait qu'il allait écrire à Paris, que bon gré mal gré les deux officiers rebrousseraient chemin et reviendraient à Besançon lui rendre la visite obligée. Lorsque le troisième se présenta, il lui défendit de partir. Percy objecta l'ordre du ministre. La colère de Hesse retomba sur Percy. Pourquoi le colonel n'avait-il pas dit à ses officiers qu'ils devaient faire leurs adieux au général qui commandait la place? « Je croyais, répondit Percy, qu'ils connaissaient cette formalité et qu'ils la rempliraient de leur propre mouvement. » Hesse le mit aux arrêts. « Percy, marquaitil à Pache, se permet de donner des ordres et de faire sortir de mon département des officiers d'artillerie sans m'en prévenir et sans prendre mon attache. »

De son côté, Percy se plaignait à Pache : si tous les généraux imitaient Hesse, s'ils défendaient à un officier d'artillerie de gagner son poste parce qu'il avait omis une formalité de très mince importance, le service souffrirait de

(i) Hesse à Le Brun, 12 oct. ; à Biron, 22 oct., 3, 14 et 18 nov. ; à Pache, 7, 16 nov., 5 et 25 janvier; Biron à Hesse, 18 nov. ; Montrozard au bureau de l'artillerie et au ministre, 16 déc. et 22 janvier ; Lacoustande au ministre, 22 janvier (À. G.) ; cf. rec. Aulard, l r 184 ; Corr. de Montesquion, 299.

grands préjudices. Percy retraçait les mauvais procédés du général : Hesse n'avait contre les officiers de l'artillerie et du génie que défiance et que haine ; il entravait toutes leurs opérations ; il leur tenait les propos les plus outrageants ; il avait autant de dureté que d'impéritie ; il était l'homme le plus despote du monde et sous le régime de la liberté et de l'égalité, il traitait les autres en esclaves sans excepter m^me les intrigants et les flatteurs qui l'aidaient à faire le mal ; tout ce qui était sous ses ordres se trouvait malheureux, et lui, Percy, désirait s'affranchir d'un pareil joug et sollicitait son changement ou sa retraite.

Soudain, le 24 décembre, le Moniteur rapportait que les canonniers et sous-officiers de la compagnie que Percy avait commandée plusieurs semaines auparavant au siège de Thionville, dénonçaient à la Convention l'incivisme de leur capitaine. La Vedette reproduisit l'article du Moniteur : « Dans un des derniers Moniteurs nous avons lu une dénonciation faite contre Percy, capitaine d'artillerie, par la compagnie qu'il commandait autrefois; nous avons ici un Percy, mais c'est le défenseur de Thionville ; ce titre seul le met à l'abri de toute dénonciation. » Hesse n'eut pas les mêmes ménagements. 11 dit aussitôt que Percy était coupable et, sans perdre un instant, il écrivit au ministre qu'un capitaine d'artillerie, Percy, était, dans le Moniteur, inculpé de faits très graves qui se seraient passés à Thionville et qu'il y avait à Besançon un lieutenant-colonel de ce nom, naguère capitaine et qui venait de Thionville. 11 ajoutait qu'il n'était nullement content de ce Percy : Percy, par ses manœuvres sourdes, dérangeait ses opérations ; Percy n'avait enlevé les fleurs de lys de ses drapeaux qu'à la dernière extrémité ; Percy tenait à sa noblesse « comme un pauvre tient à ses poux », et Hesse priait le ministre d'envoyer cet officier, si c'était le Percy de Thionville, dans une autre division : « Je vous demande pour la tranquillité

de Besançon et la sûreté des frontières son changement immédiat, en attendant que la Convention prononce sur son sort, d

Quelques jours plus tard le Moniteur annonçait qu'une députation de Thionville s'était présentée le 24 janvier à la barre de la Convention et que l'orateur accusait le capitaine Percy « d'avoir voulu ouvrir les portes à l'ennemi ». Hesse exultait; il prit envers Percy un air hautain et méprisant ; il ne cessa de lui chercher dispute, de le contrecarrer, de le dénigrer. « Ces dénonciations, dit Percy, servent de prétexte au général Hesse pour étayer les querelles indécentes qu'il me fait chaque jour par lui-même ou par ses agents et pour justifier l'acharnement qu'il met à vouloir m'ôter la confiance des corps administratifs et des citoyens. »

Le lieutenant-colonel perdit patience, et, pour se disculper, il fit imprimer et distribuer dans Besançon une brochure de quatre pages. 11 assurait que les dénonciations « émanaient indirectement » de Hesse et qu'elles étaient faites avec aussi peu de justice que de discernement. Il démontrait que l'accusation d'incivisme portée contre lui par sa compagnie était vague et qu'il n'avait jamais eu l'intention d'ouvrir Thionville à l'ennemi. Avait-il les clefs de la forteresse ? Pouvait-il entraîner la garnison, corrompre les six cents hommes qui gardaient chacune des entrées ? Il citait le certificat que lui avait donné la commune de Thionville, un deuxième certificat où Félix Wimpffen, qui commandait la place, témoignait qu'il avait <x beaucoup mérité de la patrie », un troisième certificat où les commissaires du pouvoir exécutif, Sutières, Paris et Fréron, attestaient qu'il était par sa valeur et son patriotisme « digne des regards de la République. »

Mais à l'instant où paraissait sa brochure, il était frappé. Il avait contre lui, outre Hesse, les clubistes, les rédacteurs de la Vedette et les membres de la municipalité. 11 s'était

hâté d'écrire à la Société populaire qu'il était patriote et qu'il la défiait de trouver un meilleur patriote que lui. Sa lettre, lue dans la séance du 13 janvier, excita des murmures. Le président déclara que Percy insultait au club par cette bravade. Vainement le capitaine du génie, Legrand, affirma que Percy était ardent patriote. Vainement il rappela le certificat que la commune de Thionville avait délivré à Percy qui « s'était toujours distingué par son zèle et son exactitude, et singulièrement pendant le siège ». La Vedette fit observer que le club n'avait pas eu connaissance de la dénonciation portée contre Percy par sa compagnie : « Il ne faut pas, disait-elle, s'extasier sur des héros sans avoir entendu à charge et à décharge. »

Le 30 janvier, à l'instigation de Hesse, la municipalité arrêtait que Percy, accusé d'un crime de haute trahison, ne pouvait qu'éveiller les soupçons tant qu'il n'aurait pasdétruit une inculpation aussi grave, et elle requérait le général commandant la division de le suspendre jusqu'à ce qu'il eût, par sa justification, mérité le retour de la confiance.

Le même jour elle écrivait à Pache. Le ministre venait de lui envoyer la circulaire qu'il adressait à tous les clubs des places de guerre : il priait les jacobins de seconder les directeurs des fortifications en rallumant les courages et en usant de leur influence sur l'opinion publique. La municipalité de Besançon, touchée de cette démarche, lui manda qu'elle surveillait exactement les officiers de l'artillerie et du génie, et qu'elle suspectait extrêmement Percy. Ce lieutenant-colonel, disait-elle, était sous le poids d'une accusation très grave et agirait évidemment contre l'intérêt de la République tant qu'il n'aurait pas effacé le soupçon de trahison qui « empoisonnait toutes ses opérations ». Elle demandait donc que Percy fût promptement remplacé par un patriote connu qui, comme le général Hesse, serait audessus de toutes les inculpations et en garde contre toutes

les intrigues. « Faites comme nous, concluaient superbement les municipaux, purifiez votre atmosphère, écartez de vos bureaux les feuillants et les aristocrates qui ne peuvent que vous entraîner dans des erreurs. * Le jacobin Pache trouvait à Besançon de meilleurs jacobins que lui !

Cependant Hesse avait accordé sur le champ à la municipalité la suspension de Percy. Il ordonna que Chapelle commanderait provisoirement le 2° régiment et l'artillerie de la place. La mesure ne s'exécuta pas sans difficulté. Les canonniers aimaient Percy et détestaient Chapelle. Ils refusèrent de prendre chez Percy les drapeaux du régiment et de les porter chez son successeur. Inutilement Percy leur représenta qu'ils devaient obéir à Tordre du général, quel qu'il fût ; qu'autrement, ils manquaient à leurs serments et à la subordination nécessaire au service. Ils persistèrent dans leur insoumission. Percy se rendit au Conseil général du département pour solliciter son intervention. Le Département objecta qu'il ne pouvait s'ingérer dans une affaire qui regardait la police militaire, qu'il fallait avertir Charles liesse, que lui seul avait le droit d'agir en la circonstance, et le procureur-général syndic. Billot, courut l'informer. Mais sur ces entrefaites les canonniers s'étaient révoltés et un de leurs ofliciers vint prier le Département de députer quelques-uns de ses membres pour calmer les esprits et réprimer tout excès. Le Conseil, désireux d'éviter le moindre trouble et de répondre à la confiance que lui témoignait le corps de l'artillerie, délégua Billot, Renaud et son président Bouvenot. Ces trois personnages allèrent ensemble chez Percy, el de concert avec lui, ils rappelèrent la troupe au respect de ses supérieurs et de la loi. Les soldats, enfin persuadés, consentirent à porter les drapeaux chez le lieutenant-colonel Chapelle, mais à condition que le Département écrirait à la Convention pour l'engager à prononcer sur la dénonciation injuste dont Percy était l'ob-

jet. A moitié chemin, ils faillirent se raviser, ils voulurent déposer les drapeaux chez le plus ancien capitaine. Heureusement, Chapelle était là ; il se mit à la tête du détachement ; il le conduisit à son logis. « J'ai fait, marquait-il au ministre, entrer les drapeaux avec assez de précipitation pour empêcher l'émeute d'éclater. »

La Vedette s'irrita. Elle prit à partie Percy et le Conseil général du département. Quoi? Percy faisait une diatribe contre Hesse et une insurrection parmi les canonniers ! Au lieu de voler à la Convention pour demander justice et confondre ses détracteurs, il allait implorer la protection du Département contre le général et la municipalité ! Le Département n'avait-il pas déployé un zèle imprudent? Devait-il agir en cette circonstance où le corps municipal ne montrait ni impuissance ni mauvaise volonté? Cédait-il au triste plaisir d'exercer sur la municipalité une autorité blessante ?

Malgré la Vedette et la municipalité, malgré liesse, le Département et le District exprimèrent à Percy leur sympathie et leurs regrets. Lorsque, le 5 février, le lieutenantcolonel se présenta devant les deux assemblées pour leur faire ses adieux, elles lui délivrèrent le plus élogieux des certificats : Percy était arrivé à Besançon précédé par la réputation que la défense de Thionville lui avait acquise, et il n'avait rien fait qui put ternir le renom que lui avait valu le « fameux siège du mois de septembre dernier » ; l'administration avait conçu de lui une opinion avantageuse, et les compagnies d'artillerie voyaient avec la plus grande peine la suspension que le général Hesse avait provisoirement infligée à leur chef.

Tandis que Percy recevait ces témoignages flatteurs, Chapelle se plaignait que Hesse eût mis entre ses mains, « tout ignorantes qu'elles fussent », le commandement du 2° régiment et de l'artillerie du département. 11 écrivait à

Pache que Percy avait gagné l'estime et l'amitié de tous les soldats et officiers, que la troupe entière regrettait de ne plus servir sous les ordres du défenseur de Thionville et souhaitait que les deux dénonciations portées contre lui à la Convention n'eussent d'autre fondement que la calomnie. « Nous désirons, ajoutait Chapelle, que la Convention le rende à ses fonctions et aux vœux du régiment. >>

Le régiment joignit ses démarches à celles de son nouveau lieutenant-colonel. Dans une adresse au ministre, il assurait que Percy, plein de connaissances et de talents, avait en outre des sentiments vraiment patriotiques.

Une lettre de Rostaing emporta la balance. Le lieutenant-général et inspecteur de Partillerie priait le ministre d'employer au plus tôt son autorité pour faire cesser le désarroi qui régnait dans le département d'Auxonne. Il n'y avait plus à Besançon, disait Rostaing, que des officiers en sous-ordre qui n'attendaient que le moment de s'éloigner parce qu'ils étaient désolés de ce qui se passait. Chapelle même avouait que le fardeau était au-dessus de ses forces, et, en effet, comment un officier qui ne s'était jamais appliqué qu'à la comptabilité, un officier qui de quartiermaître s'était élevé subitement au grade de lieutenant-colonel par-dessus tous ses supérieurs, pouvait-il régler les détails si considérables de sa fonction? « L'artillerie, concluait Rostaing, a tant de parties à remplir pour son service qu'elle exige des connaissances particulières en tous genres qu'on n'obtient que par une continuité d'étude et de pratique ; c'est ce qui rend si essentiel dans cette arme l'acheminement gradatim. »

Percy fut réintégré. Dès le 2 février, en écrivant au ministre Pache que Hesse l'avait suspendu ainsi que le lieutenant-colonel Buchet, il s'exprimait ainsi : « Sa haine contre nous et son prochain départ ne lui ont pas permis de laisser échapper l'occasion de se signaler comme à son

ordinaire. Il triomphe quand il fait du mal et son principal objet a été dans ce moment-ci de nous enlever la confiance publique que nous croyons toujours mériter. Il y a longtemps, citoyen ministre, que je vous ai prié pour la première fois de m'ôter de dessous les ordres de ce général ; vous n'en avez rien fait ; je laisse aujourd'hui à votre justice le soin de tout réparer. »

Beurnonville venait de remplacer Pache, et ce fat lui qui « répara tout ». Le bureau de l'artillerie avait plaidé la cause de Percy avec chaleur. Quels étaient, disait-il, les griefs de Hesse contre cet officier? La correspondance du général ne renfermait que des plaintes, que des soupçons, rien de précis, rien de positif : « tout était vague, tout portait l'empreinte de la partialité, et les inculpations étaient plutôt le fait de la prévention que le résultat d'une conviction appuyée sur des preuves. » Hesse, ajoutait le bureau, avait lu dans le Moniteur une dénonciation contre Percy. Mais ce journal avait produit sur lui une impression trop profonde. Général, officiers municipaux, commissaires du pouvoir exécutif, tous attestaient que Percy avait bien mérité de la patrie, et ces témoignages devaient prévaloir sur des dénonciations d'une véracité encore incertaine. Comment l'ardeur patriotique que Percy déployait durant le siège de Thionville se serait-elle refroidie à Besançon auprès de Hesse ? Comment la troupe qui refusait de porter les drapeaux chez son successeur, lui aurait-elle montré tant d'attachement? Hesse, il est vrai, avait été requis par la municipalité de Besançon : mais cette municipalité était sur ce point absolument incompétente, et la loi lui défendait de s'ingérer en semblable affaire, de « s'immiscer dans les reproches faits au colonel Percy ». Et Hesse lui-même n'avait-il pas transgressé les ordres du ministre qui naguère lui mandait qu'il fallait attendre l'examen des dénonciations dont Percy était l'objet avant de prononcer sur son compte?

Le 18 février Percy était rétabli dans les fonctions de lieutenant-colonel au 2 e régiment d'artillerie et le 11 mars nommé sous-directeur du parc de l'artillerie de l'armée du Nord(l).

Le lieutenant-colonel Buchet, sous-directeur de l'artillerie, avait eu le même sort que Percy.

Il n'était à Besançon que depuis peu de temps et il aurait mieux aimé rester à l'armée de la Moselle d'où il venait. « Je connaissais, a-t-il rapporté depuis, le général sous les ordres duquel j'allais être et je pressentais tous les désagréments que j'aurais. »

Dès son arrivée il fut en butte aux persécutions de Hesse. « Pas de propos insultants dont le général n'ait invectivé les officiers du génie et de l'artillerie. » Aussi, prudemment, évitait-il de rencontrer Hesse ; il ne communiquait avec lui que par écrit et s'il fallait rendre un compte verbal, sitôt que Hesse commençait à se répandre en injures contre l'artillerie, « mon général, disait Buchet, n'avez-vous pas d'ordre à me donner? », et il prenait congé. Mais il n'y put tenir et il sollicita la faveur de quitter Besançon. a Le général Hesse, mandait-il à Paris, est ignorant, grossier, et cherche à voiler ses vices sous le masque du patriotisme qu'il n'a pas, car un vrai patriote aime la Révolution et la fait aimer, au lieu que lui ne peut que la faire détester par les vexations de tous les genres qu'il exerce contre de bons patriotes. »

(1) Hesse à Pache, 5 et 25 janvier ; les officiers municipaux de Besançon à Pache, 30 janvier; Chapelle à Pache, 3 février ; Rostaing à Pache, 23 janvier ; rapports du bureau de l'artillerie, 31 janvier et 18 février (A. G.) ; Mon. du 24 déc. 1792 et du 26 janvier 1793 ; Vedette, n» s 17 (1 er janvier, p. 136), 21 (15 janvier, p. 167), 27 (5 février, p. 213) ; Conseil général du département du Doubs, 2 et 5 février; Percy aux citoyens (de Besançon), brochure de quatre pages. Cf. sur Percy, la notice VII de l'appendice.

Malheureusement, une erreur de Buchet le mit sous la griffe de Hesse. Chargé d'aller à Auxonne prendre connaissance des bouches à feu et effets d'artillerie, il ne visita que les magasins et les arsenaux. Il négligea le polygone ou parc qu'il croyait absolument dégarni, comme celui de Besançon. L'état qu'il fournit, ne mentionnait donc pas les effets contenus au polygone. Mais le commissaire des guerres d'Auxonne avait sur ces entrefaites envoyé Tétat des objets qui se trouvaient au parc. Hesse saisit avidement ce prétexte pour perdre Buchet. Il accusa le lieutenantcolonel d'intentions perfides, il le condamna à deux mois d'arrêts, il demanda sa destitution ou du moins sa suspension. Puis, craignant que le ministre ne fût pas assez rigoureux, il prononça la suspension provisoire de Buchet. « Cet officier, écrivait la municipalité de Besançon à Pache, a prévariqué dans ses fonctions, trompé la confiance du général Hesse et entièrement perdu la nôtre », et le 30 janvier le maire Marrelier et les municipaux, considérant que Buchet avait montré dans sa mission à Auxonne « la plus grande mauvaise foi » et « la plus coupable négligence », qu'il « semblait favoriser les projets des hommes intéressés à laisser nos villes de guerre dénuées de secours et de munitions », que rien ne pouvait excuser un officier qui voulait « cacher à son chef l'existence de quarante-trois bouches à feu », requérait Hesse de le suspendre provisoirement. Sur le champ Buchet fut suspendu. Hesse le remplaça par le capitaine Vernier, « bon officier et bon patriote », et il adjoignit à Vernier le citoyen Liébert, adjudant-major du 2 e régiment d'artillerie.

De Gy où il s'était retiré, Buchet en appela au ministre et, tout en convenant de son tort avec franchise, il remarquait que Terreur était trop grossière, trop facile à reconnaître pour être imputée à mauvaise intention. Ne savait-il pas que le commissaire des guerres était chargé

d'un rapport semblable ? Et sous tout autre chef cette affaire aurait-elle produit la moindre sensation? Prendrait-il la peine de se disculper si, dans les circonstances où l'on était, « un méchant ne pouvait envenimer les faits les plus innocents et les peindre avec les couleurs les plus odieuses?»

Le bureau de l'artillerie estimait Buchet. C'était un des meilleurs officiers du corps; on remployait depuis longtemps à des missions particulières et il s'en acquittait fort bien; à Saint-Omer où il avait vécu de 1781 à 1792, la municipalité et le District attestaient de la manière la plus formelle la pureté de son civisme ; il venait de faire avec distinction sous les ordres du général d'Aboville la campagne de l'armée du Centre ; la République — disait le bureau de l'artillerie — ne devait pas se priver des services d'un homme aussi recommandable par ses talents et son expérience.

Buchet fut donc réintégré. Le bureau proposait de le changer de destination et de le nommer sous-directeur des forges de la Moselle, puisqu'il ne pouvait rester sous les ordres de Hesse dont il avait perdu la conGance et puisque « l'inexactitude qu'il avait commise lui méritait une punition quelconque ». Mais le ministre Beurnonville décida que Buchet retournerait à Besançon, et, le 18 février, le lieutenant- colonel était rétabli dans l'emploi de sous-directeur d'artillerie. Chapelle demandait sa place en alléguant qu'il avait exercé déjà les fonctions de sous-directeur pendant trois semaines et qu'elles lui paraissaient exiger plus d'exactitude et d'assiduité que de savoir technique. Il fut envoyé à Bruxelles.

Hesse s'emporta, s'écria que la chose publique courait un grand péril si Chapelle se rendait à son nouveau poste. L'inspecteur-général Rostaing répondit simplement que Chapelle était « aussi nécessaire à Bruxelles qu'inutile à Besançon », et Chapelle dut partir.

Hesse fut blâmé par le ministre. On improuvait la conduite de Buchet; on louait le général d'avoir infligé les arrêts au lieutenant-colonel. Mais la faute, 1' « omission », la « négligence » de Buchet était-elle si dangereuse? Auraitelle un si mauvais effet et fallait-il la punir avec une «injuste sévérité » ? Fallait-il « recourir au grand moyen de la suspension » ? Pouvait -on renvoyer légèrement pour des motifs aussi peu graves un officier instruit et dégarnir un « corps à talents » ? (1).

Après l'artillerie vint le tour du génie. « Il est détestable, disait Hesse, et tout aussi mauvais que F artillerie et je veus obtenir sa régénération. »

Il y avait à Besançon, lorsque Hesse prit le commandement de la division, deux officiers de l'arme, le colonel Palys et le lieutenant-colonel Sallonyer. Tous deux, principalement Sallonyer, étaient, assurait-on, hostiles au nouveau régime. Le club demandait que Sallonyer n'eût pas le grade de colonel que le ministre devait lui accorder prochainement, et la Vedette affirmait qu'il avait donné des marques évidentes d'aristocratie, qu'on était obligé de reconstruire tous les ouvrages qu'il avait faits, qu'il était ou inerte ou perfide.

Hesse, d'accord avec la Vedette et le club, déclara qu'il ne pouvait tirer aucun parti de Palys et de Sallonyer. Il les traita d'ennemis de la patrie. « Je suis fort mécontent de

(i) Rapports du bureau de l'artillerie, 31 janvier et 18 février; lettres de Buchet, 5 et 14 janvier, 8 et 19 février; Rostaing à Pache, 23 janvier (A. G.). Buchet (Jacques- Bonaventure), né à Gy, dans la Haute-Saône, le 14 juillet 1746, élève d'artillerie (30 nov. 1765), lieutenant au oe régiment (13 juillet 1766), capitaine (9 mai 1778), lieutenant-colonel sous-directeur à Besançon (1 er novembre 1792), colonel (12 novembre 1793), commandant l'Ecole de Besançon (6 janvier 1803), fut promu général de brigade le 20 septembre 1805 et mis à la retraite le 35 mai 1809^ mort le 14 avril 1831.

Palys,^écrivait-il, et je n'attends que des preuves suffisantes pour le suspendre. » Quant à Sallonyer, c'était un royaliste '* avéré qui « tous les jours travaillait en sens contraire >,

c'était « un scélérat de la première classe », et t à coup sûr, de connivence avec^Coblenz et Worms.

Sur son désir, les commissaires de la Convention déci- £j dèrent que les deux ofGciers seraient relégués de la fron-

ï tière dans l'intérieur. « La mesure, disait Hesse, est indul-

&/ gente, c'est plus qu'ils ne méritent. » Le bureau du génie

$"■ n'osa protester. Par une décision du 16 novembre, Palys

ji et Sallonyer furent envoyés comme directeurs des fo ruti-

la, cations, l'un à Grenoble, l'autre à Port-Louis.

TT~ Jusqu'au dernier moment liesse les poursuivit de ses dé-

À nonciations. Il fallait, lit-on dans une de ses lettres datée du 3

r* janvier, non seulement éloigner Sallonyer de Besançon

«j car il n'en bougeait pas^», mais. lui ôter le grade de colonel- ,f directeur dont il n'était pas digne, et le confiner « dans l'en-

!;. . droit le plus nul de la République française ». Quoi ! on

fc , donnait à Sallonyer unej place^ de colonel-directeur, et il

} >\ : n'était que|lieutenant-colonel \\ Il méritait la suspension et

■' * il recevait une récompense nationale ! « Comme citoyen et

■;' ■ comme général, concluait Hesse, je m'oppose à son avan-

i- cernent. Vous ne sauriez croire, ministre, le mauvais effet

* qu'a fait àîBesançon une nomination aussi inconstitution-

■■'. nelle. J'ai pris votre parti envers et contre tous, et j'ai main-

V tenu que celte nomination avait été faite à votre insu par

vos bureaux (1) ».

(1) Hesse à Pache, 42, 22 et' 25 oct.,'46 nov., 7 déc. et 3 janvier* à Biron, 44 oct.(A. G.);]Vedette,n * 3, 44*et 42 (43nov.,ll et 12déc.)! Henri-Dominique de Palys était né le 42 décembre 1733 à Avignon * lieutenant au régiment de Piémont'en 1753, ingénieur (26 mars 1755L capitaine d'infanterie (28 avril 4 763), ingénieur en chef (25 mars 1775), major d'infanterie (1 er janvier 4777), lieutenant-colonel (12 novembre 4 780), colonel-directeur des fortifications (4«* avril 1791) maréchal de camp (26 mars 1793), il fut suspendu le 24 août 1793*

Le colonel Benoist-Neuflieu, employé naguère à Condé, vint, après Palys et Sallonyer, diriger le génie à Besançon. Lui aussi fut en butte aux persécutions de Hesse. Lui aussi se plaignit que Hesse agît en « ennemi déclaré du génie et de l'artillerie ». Dès le premier jour, il essuyait une rebuffade. Hesse ne voulut pas le reconnaître et le faire recevoir à la parade parce qu'il produisait, non son brevet — qui n'était pas encore expédié — mais une simple lettre du ministre de la guerre. La municipalité où, suivant l'expression de Benoist, le général avait des créatures, refusa pareillement de reconnaître le nouveau venu comme colonel et directeur, bien qu'il eût fait enregistrer sa lettre ministérielle, et à plusieurs reprises le procureur de la commune réconduisit avec humeur. Aussi, selon toute apparence, Benoist aurait subi le destin de Palys et de Sallonyer si Hesse n'avait quitté Besançon. Par quatre fois le prince jacobin écrivit à Paris que la place était perdue et que la sûreté des ouvrages qui la défendaient serait absolument compromise si le ministre n'envoyait pas Benoist dans une autre division. (I)

Benoist échappa. Mais un homme supérieur en grade, en

relevé de sa suspension le 6 octobre 1794, sans réintégration, et mis à la retraite le 15 octobre 1795. Sallonyer (Jacques-Claude), né le 6 avril 1736, lieutenant en second (16 avril 1756), ingénieur (13 février 1758), capitaine (27 novembre 1*65), major (19 mars 1783), lieutenant- colonel (19 octobre 1788), puis colonel-directeur, cessa ses fonctions, le 2 janvier 1798, sur un arrêté du Directoire.

(1) Hesse à Pache, 30 déc. 1792, 3, 5, 10 janvier 1793 (A. G.); Benoist-Neuflieu au Comité, 4 mai 1794 (A. N. AF II, 203). Benoist- Neuflieu (Jean- Baptiste), né à Ham, le 13 janvier 1729, lieutenant en premier en 1756, capitaine en 1763, major en 1779, lieutenantcolonel en 1787, colonel-directeur des fortifications le 18 août 1792, employé à Besançon, à Philippeville, à Maestricht, réformé (10 octobre 1801) ; il avait assisté à la bataille de Crefeld.

180 CUARLES DE HESSE

talent et en réputation à Benoist, à Sallonyer, à Palys, à Buchet, à Percy, un homme dont la France et l'étranger répétaient le nom avec estime, un des plus habiles ingénieurs qui fussent alors, un des chefs de l'arme du génie, le maréchal de camp d'Arçon n'avait pas trouvé grâce devant Hesse. J'ai suspendu d'Arçon^ disait plus tard le général Marat avec orgueil, et cette suspension est peut-être l'acte le plus hardi de son commandement à Besançon. Il avait toutefois compté sans son hôte. D'Arçonétait obstiné, et, dès 1760, Filley jugeait que personne ne soutenait son opinion avec autantde chaleur etde véhémence. Use défendit comme s'il défendait une de ces places de la frontière qu'il avait fortifiées : courageusement, opiniâtrement, sans crainte d'attirer sur lui les haines jacobines, il engagea contre Hesseune lutte qui fut longue, difficile, et qui finit par tourner à son honneur et avantage.

Le Michaud d'Arçon, fils d'un avocat, avait fait toute sa carrière dans le génie. C'était ce d'Arçon qui, au siège de Gibraltar, avait imaginé les fameuses batteries flottantes, insubmersibles, incombustibles, impénétrables aux boulets. Son projet avait échoué, mais les peines qu'un si grand travail lui fit essuyer et les dangers qu'il courut, lui valurent, outre une gratification extraordinaire de six mille livres, une pension de deux mille livres sur le trésor royal. Capitaine, puis major, lieutenant-colonel, colonel, il était directeur des fortifications à Besançon lorsqu'il fut nommé, le 13 juillet 1791, inspecteur-général du corps du génie avec le grade de maréchal de camp. Besançon était sa ville natale et son domicile. 11 appartenait à l'académie bisontine et il avait souvent développé devant la docte compagnie les rapports de la guerre avec les sciences et les arts. Avant 17 ( J2 il jouissait de la confiance publique ; il avait été un des vingt-deux, un des nobles francs-comtois qui, au nombre de vingt-deux, s'étaient prononcés, en novembre

1788, pour la double représentation du tiers et il avait reçu de Besançon, à cause de son « désintéressement et dévouement au bien général », des lettres de citoyen. Par trois fois successives, il fut élu commandant en second de la garde nationale que le comte Louis de Narbonne, colonel du régiment de Piémont, commandait en premier. Il était royaliste au fond du cœur. « Je parle de d'Arçon, écrivait Mallet du Pan en 1794, d'après une liaison intime de dix années avec lui, il n'est pas plus révolutionnaire que moi. » On raconte même, et, ce semble, avec raison, qu'il se rendit au rassemblement de Worms et qu'il fut rebuté. Heureusement pour lui, les républicains ignorèrent qu'il avait passé la frontière pour se joindre aux princes. On sut seulement que son gendre, Barberot de Vaudey de Vellexon, ancien capitaine de cavalerie et son aide de camp pendant qu'il était à la tête de la garde nationale bisontine, avait émigré et vainement d'Arçon jurait que Barberot s'était sauvé pour se soustraire à la meute de ses créanciers ; l'émigration de Barberot fut constatée, et beaucoup de gens, surtout à Besançon, assuraient que le beau-père avait encouragé le gendre à fuir la France. Mais le ministre Servan consola et rassura d'Arçon : « Je ne conçois pas, lui disait-il, comment, d'après la qualité et la constance de vos services, on pourrait vous confondre avec votre gendre et vous soupçonner d'avoir connivé dans une conduite que vous désapprouvez hautement. » Les corps administratifs de Besançon en usèrent de même avec d'Arçon : lorsqu'ils résolurent d'arrêter les parents des émigrés, il obtint la grâce de sa fille, M me de Barberot, et il ne manqua pas de remarquer que cette exception était « le plus énergique de tous les certificats de civisme (1) ».

(i) Cf. sur d'Arçon (né à Besançon le 18 novembre 1733, mort le 1 er juillet 1800) son dossier aux archives de la guerre, le travail

182 CHABLKS DE I1ESSE

D'Argon avait fait beaucoup pour la défense de Besançon. Lorsque le comité des fortifications décidait de ne rien allouer à une frontière que la neutralité de la Suisse préservait de l'invasion, d'Arçon objectait que l'empereur d'Allemagne et le roi de Sardaigne avaient, en 1709, projeté de déboucher contre nous, l'un par la haute Alsace, l'autre parla Savoie pour se réunir devant Besançon ; il arrachait au Comité 280.000 francs sur les quatre millions consacrés à l'amélioration des places, et il pouvait dès lors réparer les brèches, relever les couvre-faces, restaurer les parapets, prescrire la construction de quatre lunettes — de ces lunettes auxquelles son nom est resté — à Tousey, à Trois-Chàtels, à Chaudanne et à Brégille. Dans une lettre du 25 août 1792, Servan le félicitait de son zèle, de ses lumières et de son patriotisme.

Mais il était frappé de suspicion et nombre de Bisontins l'accusaient d'insouciance. Ils lui imputèrent un accident insignifiant qui se produisit à la gorge de la lunette de Chaudanne. La voûte d'un réduit ou corps de garde défensif, ébauchée précipitamment à la fin de novembre, surchargée de matériaux, décintrée au milieu de la neige et de la gelée, de la pluie etdu dégel, s'écroula soudainement dans la nuit du 5 au 6 décembre. Ces détails d'exécution ne concernaient pas d'Arçon, d'ailleurs absent, et qui, s'il avait été là, aurait fait faire le travail de façon convenable. Les jacobins

d'A. de Rochas d'AiGLUN, D'Arçon, ingénieur militaire, sa vie et ses écrits (M cm. de la Soc. d'émulation du Douhs, 1866, p. 295-304) ; sur son rôle à Gibraltar, d'ARAGON, Nassau-Siegen, 35 ; sur sa tentative d'émigration et ses sentiments royalistes, Mallet du Pan, p. Sayous, II, 44; Fërsen, II, 72; d'EcyuEviLLY, Camp. I, 221 (son gendre Barberot fit la campagne de 1792, à Tannée des princes); en février 1793 Mercy tâchait de 1' « acquérir ». (Corr. entre Mirabeau et La Marck, III, 380) ; Servan à d'Arçon, 11 sept. 1792; note de d'Arçon, 10 janvier 1793 (A. G.).

s'emparèrent de ce misérable événement qu'ils attribuèrent à la négligence de d'Arçon (i).

Les murailles de Besançon étaient très vieilles et, malgré les écorchures de leur surface, très capables de résister au canon, et c'est pourquoi d'Arçon avait refusé d'entreprendre des ouvrages de maçonnerie aussi coûteux qu'inutiles et qui l'auraient forcé d'encombrer les fossés et d'ouvrir des brèches. Les jacobins lui reprochèrent de laisser les remparts tomber en ruines, et ils regrettaient hautement que le revêtement destiné à protéger les canonniers n'eut, en certains endroits, que huit à dix pieds au lieu de seize à dixhuit :« ce qui prouve, ajoutaient-ils, qu'on nous trahit évidemment et que notre artillerie doit être la victime de nos ennemis intérieurs et extérieurs (2) ».

Ils finirent même par critiquer les lunettes qu'ils avaient demandées et que d'Arçon avait élevées sur les sommités des environs; ils prétendirent qu'elles n'avaient d'autre but que de fournir aux assiégeants des batteries toutes prêtes à écraser la ville.

Ils savaientque d'Arçon avait été grandamide Narbonne. Lorsque Narbonne était- en garnison à Besançon, il servait de témoin à la fille de d'Arçon ; lorsqu'il était ministre de la guerre et parcourait la frontière du nord-est, il emmenait avec lui d'Arçon de Besançon à Dunkerque ; lorsqu'il lisait à l'Assemblée législative, dans laséance du 11 janvier 1792, son rapport sur sa tournée, il citait d'Arçon avec éloge : « Vous reconnaîtrez, disait-il, le travail du général d'Arçon dans les observations que je vais vous soumettre sur les places frontières» . Mais le ministre avait ajouté que dans les places de l'Est, entre autres à Besançon, il n'avait

[{) « La fameuse tour de Chaudanne, écrivait Hesse le 7 déc (Hesse à Pache, A. G.), proposée et construite par le traître d'Arçon et son complice Sallonyer, vient de s'écrouler de fond en comble ! »

(2) Vedette, n° 103.

rien à changer aux mesures prises et qu'on allait simplement en poursuivre l'exécution. Les jacobins s'imaginèrent que d'Arçon avait rédigé le rapport de Narbonne et qu'il aflirmait le « parfait état » des fortifications de Besançon. Vainement d'Arçon protesta contre cette « supposition grossièrement calomnieuse «.Vainement il assura qu'il avait, à la vérité, fourni le tableau de situation des places fortes avec de copieux détails et des développements étendus, mais que Narbonne était le seul auteur du rapport et que le ministre, « pour amuser un auditoire qui semble penser que l'art de plaire est une des branches capitales de la science de l'administration », avait mutilé tout son ouvrage, que lui, d'Arçon, n'était nullement responsable de la rapidité du style ministériel. Il passait à Besançon pour le c< faiseur » de Narbonne.

liesse eut, après son arrivée, deux conférences avec d'Arçon et lui témoigna sa confiance. Il lui proposa môme le commandement de Besançon : a: Je me fais fort, disait-il, de vous l'obtenir», et d'Arçon convint que rien ne lui serait plus agréable que de commander à Besançon et de « concentrer là honorablement son existence au milieu de sa famille ».Au sortir de cette conversation, l'ingénieur alla visiter les places du Rhône et de l'Ain (1).

11 s'était à peine éloigné que l'orage éclatait contre lui. Le 8 octobre, les commissaires des sections de Besançon, sur la motion d'un de leurs membres, arrêtaient de faire à liesse « l'invitation la plus vive » de suspendre ou de destituer le sieur Le Michaud d'Arçon: 1° parce que son incivisme était notoire ; 2° parce qu'il négligeait d'entretenir et de réparer les fortifications de Besançon et des places et forts d'alentour ; 3 e parce qu'il n'avait pas détruit les établissements qui nuisaient à la fortification ;

(i) D'Arçon au président de la Convention, 20 oct. 1792 (A. G.).

4° parce qu'il avait construit des ouvrages plus nuisibles qu'utiles ; 5° parce que son gendre, Barberot, avait émigré. Ils s'étonnaient que d'Arçon, « confident du traître Narbonne, et compagnon de sa fraudeleuse tournée sur les frontières », d'Arçon, l'ami de ce Bureaux de Pusy qui venait d'émigrer avec Lalayette, tînt dans ses mains le sort de Besançon, et ils comptaient sur « la plus prompte déchéance de cet aïeul de l'ancien régime » (sic).

Très volontiers, comme on pense, Hesse se rendit à T « invitation » des sections. Le 11 octobre, il suspendit d'Arçon, fît mettre les scellés sur ses papiers, et, le lendemain, il écrivait superbement au ministre Pache : « Toujours par suite de mes principes, j'ai suspendu provisoirement le citoyen d'Arçon, maréchal de camp et inspecteur du génie, sur la réquisition motivée des huit sections de Besançon ; l'état de cette frontière sera son juge ; j'en ai rendu compte au général Biron qui confirmera ou annulera », et il mandait à Biron : « J'ai suspendu d'Arçon et ne vous en répéterai pas les motifs ; quatre pages n'y suffiraient pas (1) ».

Cependant d'Arçon faisait son voyage d'inspection. Il n'ignorait pas que Hesse multipliait les dénonciations et les suspensions. Mais il ne croyait pas que ce dénonciateur, ce « suspendeur » s'en prendrait à lui. Il était à Versoix lorsqu'il sut que Montesquiou, maître de la Savoie, allait peutêtre investir et bombarder Genève. Il offrit ses services à ce général « en qualité de retrancheur ou d'assiégeur ». Montesquiou, qui n'avait que très peu d'officiers du génie, lui répondit sur le champ : d'Arçon n'avait qu'à venir, il était un envoyé du ciel. D'Arçon accourut. Il rédigea un projet d'attaque, et, le 15 octobre, ce mémoire que Montesquiou jugeait fort bon et digne de toute attention, fut adressé au ministre (2).

(i) Hesse à Pache, 12 oct., et à Biron, 14 oct. (A. G.).

(2) D'Arçon au président de la Convention, 20 oct. (A. G.); cf.

Trois jours après, d'Arçon recevait avis de sa suspension. Il se hâta de protester. Le 18 et le 19 octobre, il écrivit à Pache. Il faisait, non sans exagération, son propre éloge et Téloge de ses plans. Son seul soin, disait il, était de u corroborer » les forteresses, et, contre l'opinion de plusieurs hommes dont les sentiments équivoques s'étaient depuis manifestés, son système, le nouveau système de défense qu'il recommandait, avait été adopté. Grâce à ce système, les premiers revers de Mons et de Tournay n'avaient pas entraîné de suites fâcheuses ; les places avaient montré l'aspect le plus imposant, et, sans les insignes trahisons de Longwy et de Verdun, dont d'Arçon n'était pas responsable, les ennemis n'auraient pas mis le pied sur le sol français. Il n'avait donc aucunement mérité sa suspension et il comptait qu'elle serait levée sans retard. Mais — poursuivait d'Arçon — suffisait-il pour sa justification que cette suspension fût levée par le Conseil exécutif qui connaissait, outre la loyauté de ses services, « les fureurs aveugles d un dénonciateur forcené?» Ne fallait-il pas assembler au milieu même de l'armée des Alpes une cour martiale qui prononcerait sur l'affaire ? « J'ai, concluait d'Arçon, une déclaration à vous faire en particulier, à vous comme citoyen et non pas comme ministre. On m'a mandé de Besançon — et cela est sûr — qu'un aide de camp de M. de Hesse était allé trouvé les principaux officiers de cette place, qu'il leur avait dit : « Je n'y tiens plus, le crime me fait frémir, je viens vous déclarer qu'il y a une liste de proscription, que tel et tel et vous-même y êtes compris, que M. d'Arçon sera le premier des proscrits, que le prince va imaginer des prétextes quelconques pour le suspendre et le faire arrêter, qu'étant en prison, on excitera

Corresp. de Montesquiou, 187 ; rec. Aulard, 1, 116 (« cette armée n'a pas un seul officier du génie) ».

dans le peuple un mouvement et qu'on en profitera pour faire égorger tous les prisonniers, que M. de Hesse, pour assurer cette exécution, avait pris le serment de soixante coupe-jarrets qui lui sont tout dévoués. C'est ainsi, ajouta l'aide de camp, qu'il a fait à Lyon ; mais il est avide de sang et de désorganisation ; il prépare bien d'autres crimes. » Cet aide de camp est-il un honnête homme? Ou bien n'est-ce qu'un double fripon? M. de Hesse dit hautement à Besançon : « Tai manqué Narbonne — avec qui il me suppose très gratuitement des liaisons — mais je ne manquerai pas d'Arçon. » 11 a raison, car je n'émigrerai pas certainement ; mais ma femme et mes enfants entendent cela! Toute autre ville où M. de Hesse entrelient de funestes correspondances, serait également un objet d'effroi pour ma famille. Voilà pourquoi je vous demande en grâce que justice me soit rendue au milieu de l'armée des Alpes. On ne meurt qu'une fois ; mais il m'est bien permis, je pense, de vouloir mourir avec l'estime de mes concitoyens et non par la main des assassins et avant l'instruction complète de cette affaire (1). »

D'Arçon écrivait en même temps au président de la Convention, 11 ne professait, disait-il, d'autres principes que ces principes simples et qui conviennent au soldat, d'obéir aveuglément à la loi et de « respecter par dessus tout la voix majestueuse de la volonté nationale ». Il s'efforçait d'être utile à la patrie ; il avait pris toutes les mesures nécessaires à la défense des places, notamment de Besançon, et, avec ce dévouement sans réserve qui le portait à saisir toutes les occasions de servir la chose publique, il faisait des dispositions qui devaient assurer la réussite de l'entreprise contre Genève quand il avait soudain essuyé « l'humiliation d'une suspension tyrannique (2) ».

(1) D'Arçon à Pache, 18 et 19 oct. (A. G).

(2) D'Arçon au président de la Convention, 20 oct. (A. G.).

Montesquiou, encore général en chef, appuyait d'Arçon. Il déclarait que Hesse, ce « dénonciateur banal », avait suspendu d'Arçon sans motif et sans droit, avait commis l'acte le plus singulier, le plus arbitraire. Hesse commandait-il l'armée dans le territoire où servait d'Arçon? Le jour même où il était suspendu par Charles de Hesse, d'Arçon ne venait-il pas à Ferney offrir d'aider Montesquiou au siège de Genève? « Je voudrais, s'écriait Montesquiou dans sa lettre au ministre, que vous eussiez vu avec quel empressement M. d'Arçon est venu me joindre, avec quel zèle il a travaillé aux préparatifs, avec quelle chaleur il détaille les moyens de succès ; vous n'auriez pas besoin d'autre réponse à ses accusateurs », et il priait Pache de taire la leçon à M. de Hesse qui mettait trop d'ardeur « à désorganiser les troupes et à dégoûter du service les bons officiers. » D'Arçon était désormais son auxiliaire ; il l'avait chargé de dresser un plan défensif de la Savoie, et, comme disait l'ingénieur, de parcourir le grand espace nouvellement associé à la France pour en tracer le tableau topographique (1).

Saint-Charles, l'émissaire du Conseil exécutif, l'instigateur du massacre de Lyon, alors employé en Savoie, joignait sa protestation à celle de Montesquiou. « M. Charles de Hesse, marquait-il au ministre, est un officier jaloux de toute espèce de réputations et de tranquillités. 11 m'avait dit à Lyon qu'il dénoncerait le ciel et l'enfer sans distinction. C'est d'un civisme sans exemple. Mais il est malheureux que ses dénonciations tombent sur des officiers qui sont occupés à faire triompher les armées françaises. » Et il rappelait que d'Arçon était au quartier-général de l'armée des Alpes et passait son temps à vérifier les cartes de Genève ; il assurait que si la ville n'avait pas accédé aux de-

(1) Montesquiou à Pache, 18 oct. (A. G.).

mandes de la France, elle n'aurait pu tenir contre le projet sage et savant médité par l'inspecteur du génie ; il engageait Pache à faire déclerer publiquement à Besançon même — où s'était produit le scandale de cette destitution — que d'Arçon avait tenu toujours une conduite franche et louable, toujours montré « une imperturbable loyauté et un zèle inépuisable (1). »

Mais Hesse ne voulait pas avoir le dessous, et il avait l'assentiment tacite de Biron et des représentants du peuple. Biron avait défendu le commissaire des guerres Blanchard qui lui rendait des services essentiels ; d'Arçon lui était indifférent. Il écrivit à Hesse qu'il se garderait de lever des suspensions dictées par le patriotisme, qu'on devait suspendre les fonctionnaires que le peuple soupçonnait. « L'opinion publique bien établie, lui mandait-il le 17 octobre, est une raison suffisante, et je ne pense pas qu'en suspendant le citoyen d'Arçon, vous ayez aucun reproche à vous faire ni à craindre. » Biron approuvait donc la suspension de d'Arçon sans toutefois la confirmer par un acte officiel et patent.

De même, les commissaires envoyés parla Convention aux frontières du Doubs, Deydier, Prieur de la Côte-d'Or et Guyton. Ils applaudirent à toutes les mesures de Hesse ; son civisme, son activité, disaient-ils, fixaient la confiance et il avait justement suspendu les officiers dont la lenteur et le mauvais vouloir lui refusaient la connaissance des objets les plus importants. Sur leurs instances le maréchal de camp Deshautchamps consentit à remplacer d'Arçon (2).

Hesse triomphait et, sur un ton plus fier que jamais, il écrivait à Pache : a J'ai suspendu d'Arçon ; je vous prie de prononcer sa destitution approuvée par Biron et les com-

(1) Saint-Charles à Pache, 19 oct. (A. G.).

(2) Biron à Hesse, 17 oct. (A. G.); rec. Aulard, I, 168 et 182; cf. plus haut, p. 135.

190 CHARLES DE IIESSE

missaires de la Convention nationale, car il n'est pas convenable que la République paie plus longtemps des gens aussi criminels. »

Il fit mieux encore. D'Arçon avait publié une Adresse du maréchal de camp d'Arçon à ses concitoyens du département du Doubs. Le 17 octobre, à l'instigation de Hesse, les commissaires des sections permanentes dénonçaient cette adresse au juge de paix de la 4* section où d'Arçon habitait. Le lendemain, 18 octobre, le juge de paix, Dormoy, très fervent jacobin, décernait un mandat d'amener contre d'Arçon. Cet officier, alléguait Dormoy, avait pris au commencement et à la fin de la brochure, tant sur l'imprimé que sur le manuscrit, le nom de à' Arçon au lieu du nom de Le Michaud, et, à 9 Arçon étant un nom de terre, il contrevenait à la loi du 16 octobre 1791 qui défendait à tout citoyen français de prendre dans aucun acte des titres et qualifications supprimés par la Constitution. Le même jour, les pièces étaient remises au greffe du district. Le 19, le commissaire national donnait ses conclusions. Le 20, à la requête du commissaire national, le tribunal du district condamnait le sieur Le Michaud, maréchal de camp, à une amende égale à six fois la valeur de sa contribution mobilière sans déduction de la contribution foncière, et, en outre, aux dépens: le nom à' Arçon devrait être effacé tant sur le manuscrit que sur l'imprimé de l'adresse incriminée ; Le Michaud serait rayé du tableau civique et il était déclaré incapable d'occuper aucun emploi civil ou militaire. « Jamais, remarquait la Vedette, on n'a vu de jugement rendu avec autant de célérité ; c'est que nous n'avons plus de commissaires royaux (1). »

Ce coup inattendu déconcerta d'Arçon. Mais en vain il se plaignit à Pache d'être l'objet d'une « persécution

(1) Hesse à Pache, 25 oct. (A. G.) ; Vedette, n° i, 6 nov.

inouïe », d'être « poursuivi avec l'acharnement le plus bizarre par le patriotisme capricieux d'un prince allemand, et avec des violations dont le seul régime de la tyrannie avait pu fournir des exemples », — et Hesse, en effet, interceptait toutes ses lettres, même celles que lui adressait sa famille. Pache avait la conviction que d'Arçon était un aristocrate déguisé.

Pourtant, Pache n'osait frapper d'Arçon. Lorsque les bureaux le prièrent de décider entre les deux généraux, entre Hesse qui suspendait d'Arçon et Montesquiou qui demandait que d'Arçon fût chargé de diriger les travaux d'attaque contre Genève, lorsqu'il dut répondre à cette question : « Devons-nous prononcer la destitution de d'Arçon et pourvoir à son remplacement ou le relever de sa suspension et lui ordonner de se rendre auprès de Montesquiou? », il prit un moyen terme, usa d'un subterfuge, lit écrire à Montesquiou que le général de Hesse avait, en vertu des pouvoirs dont il était revêtu, suspendu provisoirement d'Arçon de toutes fonctions ; que Hesse rendait compte de cette mesure à Biron, son supérieur immédiat, qui l'approuverait ou l'annulerait ; que tant que durerait cette suspension, d'Arçon n'exercerait aucun emploi (1).

D'Arçon avait déjà quitté l'armée, après avoir tracé une batterie-redoute au pied du petit Saint-Bernard. « Ma suspension, disait-il, n'est point levée ; elle me paraît même approuvée par le Conseil exécutif ; je ne puis plus continuer aucune fonction, et je cesse de servir. « Néanmoins il ne désespérait pas de sa réintégration prochaine. Il vint, de Chambéry, trouver, le 14 novembre, à Belley, les trois commissaires de la Convention, Deydier, Prieur et Guy ton, et il eut avec eux un très long entretien. Ils reconnurent Puti*

(1) D'Arçon à Pache, 24 oct. ; mémoire du corps du génie, 20 oct. et réponse au ministre, 27 oct. (A. G.).

192 CHARLES DE IIESSE

lité de ses opérations et louèrent toutes ses mesures de défense. Mais ils n'osèrent prendre sur eux de lever sa suspension et, comme s'exprime d'Arçon, de l'acquitter. Ils lui demandèrent ce qu'il pensait de la forme actuelle du gouvernement. « J'obéirai toujours, répondit d'Arçon, à la voix nationale et je ne m'occupe de rien autre chose dans le monde que de contribuer de toutes les facultés de mon corps et de mon esprit à renforcer les barrières de l'Etat. » Les conventionnels insistèrent ; ils voulaient connaître « le fond de ses principes ». Finalement, ils l'invitèrent à regagner Chambéry et à terminer les dispositions nécessaires à la sûreté de la Savoie ; il pourrait ensuite se rendre à Paris et se présenter au ministre qui jugerait en dernier ressort. « D'Arçon, mandaient les représentants au sortir de cette conférence, d'Arçon est connu par ses talents militaires ainsi que par ses services, et il vient d'y ajouter par le travail qu'il a fait en Savoie pour préserver nos troupes de l'irruption des Piémontais par les passages praticables de leurs montagnes ; il nous a paru exposer ses sentiments avec franchise. »

D'Arçon vint à Paris, et le 8 janvier 1793 il faisait remettre au ministre de la guerre un mémoire qu'il signait « Le Michaud, connu dans l'armée sous le nom de d'Arçon». Il rappelait qu'il était loin de Besançon et hors des bornes de la sixième division militaire lorsque liesse l'avait suspendu. Il s'efforçait de démontrer son civisme. Par trois fois successives il avait été élu commandant de la garde nationale bisontine ; envoyé à Paris par la commune de Besançon pour traiter de la délimitation du département du Doubs, il avait refusé toute indemnité de voyage: dans chaque circonstance il avait tenu la conduite la plus correcte. Sans doute on lui disait : « Votre patriotisme n'est pas provocateur; vous êtes actif, laborieux, zélé, désintéressé, soit; mais ces talents sont dangereux; l'aristocratie

peut se dérober sous la probité, et vos travaux ne sont pas du civisme ». Fallait-il pourtant considérer comme un péril les talents d'un officier du génie? Toutes les actions de sa vie n'étaient-elles pas une éloquente profession de foi? Et «par l'effet d'un caprice isolé », il perdait le fruit de quarante ans de services, perdait le droit de servir encore ! « Pour faire tant de mal, il n'avait fallu qu'un seul mot! » Et d'Arçon demandait quand disparaîtrait «le règne affreux de la calomnie ». (1)

Pache envoya ce mémoire de d'Arçon à Hesse. Le lieutenant-général avail-il des observations à faire? Hesse ne fut nullement embarrassé. Une s'attacha pas à réfuter d'Arçon point par point; il répondit non sans habileté, qu'un jugement du district de Besançon déclarait d'Arçon incapable de posséder un emploi ; en conséquence, il persistait dans la suspension qu'il asrait prononcée.

Mais les protestations de d'Arçon n'avaient pas été stériles, et plusieurs de ceux qui connaissaient ses talents, plaidaient chaudement sa cause. Carnot se taisait. « 11 a, avoue d'Arçon, des préventions contre moi ; nous avons eu plus d'une rixe ensemble ; c'est un homme très opiniâtre, un esprit peu conciliant. » D'autres, toutefois, se souvenaient du rôle de d'Arçon à Gibraltar, de ses travaux topographiques, de ses projets de défense, et ils rappelaient que l'ingénieur franc-comtois avait achevé les cartes de la Provence et du Dauphiné, tracé la carte militaire des frontières de l'Est, soutenu vigoureusement les principes de Mesnil- Durand et réclamé l'établissement de l'ordre en colonne, démontré contre Guibert l'importance et l'utilité des places fortes. L'agent Chépy, frappé de sa réputation, se proposait-il pas quelques mois plus tard de l'envoyer de-

(1) Les commissaires à Pache, 15 nov.; d'Arçon à Pache, 19 oct.

et 14 nov.(A. G.).

vant Lyon assiégé, « s'il n'était pas absolument perdu pour la République » et le Comité ne devait-il pas lui demander des plans d'attaque contre « l'infâme » Toulon? (1).

Garât, alors ministre de la justice, écrivit au commissaire du pouvoir exécutif près le tribunal de Besançon. Il avait charge, disait-il, de ramener les tribunaux à la règle et de leur donner de nécessaires avertissements. Selon Garât, le tribunal du district avait fait une fausse application de la loi du 16 octobre 1791. Cette loi prononçait des peines contre tout Français qui insérait dans un acte les qualifications supprimées par la constitution. Or, d'Arçon n'était pas une qualification. L'officier ne s'était pas qualiQé seigneur d'Arçon, et plusieurs hommes distingués par leurs lumières, par leur civisme, par les services qu'ils rendaient à la République au sein même de la Convention, gardaient ainsi le nom sous lequel ils étaient connus. Avait-on poursuivi le citoyen qui continuait de s'appeler Condorcet, sous prétexte que son nom véritable était Caritat? En signant d'Arçon une adresse à ses compatriotes du Doubs, Le Michaud d'Arçon avait-il eu l'intention de contrevenir à la loi? Et puisqu'il avait été inculpé sous le nom de d'Arçon, sa justification ne devait- elle pas paraître sous le même nom? Aurait-on su autrement que le plaidoyer de Le Michaud concernait d'Arçon? Le maréchal de camp Le Michaud d'Arçon, concluait Garât, était donc fondé à se pourvoir par voie d'appel contre le jugement du 20 octobre, et ce pourvoi serait suspensif, serait un légal obstacle à l'exécution du jugement jusqu'à la décision du tribunal d'appel.

Le commissaire du pouvoir exécutif près le tribunal de

(1) Mémoire de d'Arçon, 8 janvier 1793 (A. G.) ; cf. Rochas, 25, 9i ; Corresp. de Chépy, 202 ; A. Chuquet, La jeunesse de Napoléon, III, 201, et Dugommier, 73.

Besançon communiqua la lettre de Garât aux administrateurs du Doubs. Ils ne s'émurent pas. Hardiment, irrespectueusement, ils répondirent au ministre qu'ils considéraient tout nom de terre comme un titre et une qualification ; que, d'après l'article 2 de la loi du 23 juin 1790, aucun citoyen ne pouvait prendre d'autre nom que son nom de famille ; qu'Arçon était le nom d'une seigneurie que Le Michaud possédait, et que cette qualification ne tendait qu'à rappeler son ancien titre de seigneur ; si Condorcet et plusieurs autres membres de la Convention gardaient le nom de leur seigneurie, il fallait protester contre un abus semblable, montrer que l'égalité régnait et que la féodalité n'était plus.

Cette réponse des administrateurs mit Hesse au comble de la joie et lorsque Pache lui demanda de nouvelles explications sur l'affaire d'Arçon, il envoya simplement au ministre de la guerre la lettre des administrateurs ainsi que le jugement rendu par le tribunal du district : « C'est vous dire en peu de mots, s'écriait-il, que je ne puis réintégrer Le Michaud ! »

La Vedette ne cessait pas de l'encourager ; elle traitait d'Arçon d' « aristocrate » et l'attaquait avec fureur : « Estce que celui qui a construit la tour de Chaudanne qui vient de s'écrouler, celui qui a laissé nos fortifications dans le plus grand délabrement, n'est pas le plus criminel des hommes? S'il vient à réobtenir de l'emploi, il faudra renoncer à la vertu et au civisme ! » Elle reprochait au député Michaud, parent et ami de d'Arçon, de protéger un suspect, un royaliste : « Est-ce que des traîtres à la patrie devraient trouver des parents? Est-ce que le représentant du peuple ne doit pas être aussi impassible que la loi à laquelle il coopère ? Est-ce qu'il ne doit pas étouffer le cri du sang lorsque la République accuse son parent? Oui, nous le disons hautement, si tu n'es pas un Brutus, si tu ne

peux voir sans sourciller la hache levée sur la tète de ton propre Gis, à coup sûr tu n'es pas encore un républicain et tu n'es pas fait pour représenter un peuple libre ! » Et Michaud, tout tremblant, faisait attester par le ministre Pache qu'il n'avait jamais sollicité la réintégration de d'Arçon, et par les autres députés du Doubs, Monnot, Vernerey, Besson, Seguin et Quirot, qu'il n'avait jamais tenté, ainsi que ses collègues, aucune démarche en faveur de l'inspecteur du génie (1).

Malgré la Vedette, malgré Hesse et le club de Besançon, d'Arçon, conseillé et soutenu par le ministre de la justice, interjeta appel ; sa requête fut admise, et le jugement rendu par le tribunal du district devint provisoirement inexécutable.

Pache résistait encore. Il craignait, s'il réintégrait d'Arçon, d'irriter les jacobins. Sur un ton presque menaçant, Hesse le pressait de ne plus employer un personnage réprouvé par l'opinion, le sommait de rester sourd aux sollicitations et d'avoir autant de fermeté que de vertu : « Ci toyen ministre, je vous le dis avec franchise et avec l'audace d'un homme libre, vous êtes coupable si vous consentez à cette réintégration et je demanderai à paraître à la barre pour combattre cet ennemi de la République face à face (2). »

Inutilement d'Arçon remontrait que Biron n'avait pas officiellement confirmé la suspension prononcée par Hesse, que Hesse investi de fonctions particulières n'avait pas le droit de suspendre un inspecteur général du génie qui dépendait du général en chef et de l'administration centrale

(i) Garât au commissaire national et à d'Arçon, 21 déc. 1792; les administrateurs du Doubs à Garât, 27 déc. ; lettre de Pache, 23 déc, et réponse de Hesse, 31 déc. (A. G.) ; Vedette, n° 13, 18 déc, p. 101 ; n° 14, 21 déc, p. 108; n° 18, 4 janvier, p. 142-143.

(2) Hesse à Pache, 5 décembre 1792 (A. G.).

de la guerre. Inutilement, pour ménager l'amour-propre de son accusateur, il priait le ministre d'excepter de sa tournée habituelle, « au moins jusqu'à l'apaisement des rumeurs », les parties de la frontière où Hesse exerçait le commandement. D'Arçon, disait Pache, ne serait pas réintégré s'il n'obtenait des sections de Besançon un certificat de civisme. Mais, objectait d'Arçon, comment obtenir des sections de Besançon une rétractation, sinon par des intrigues? (1).

Par bonheur pour d'Arçon, il semblait indispensable. « La patrie, lui écrivait Garât, a toujours besoin de vos services et je ne doute pas que vous ne soyez disposé à les lui continuer avec le zèle d'un vrai citoyen. » Le successeur de d'Arçon à Besançon, le maréchal de camp Deshautschamps, se faisait l'avocat de son camarade, se présentait comme son « défenseur officieux ». Il osait dire au ministre de la guerre — sans doute à l'insu de Hesse — que d'Arçon était « outrageusement persécuté », était c< poursuivi par des calomnies atroces », était condamné par un « jugement odieux et injuste ». Pouvait-on, demandait Deshautchamps, pouvait-on reprocher à d'Arçon des liaisons avec des ministres inciviques et maintenant proscrits? N'était-ce pas ses fonctions mêmes, n'étaient-ce pas ses talents qui l'avaient appelé auprès des ministres et associé à leurs travaux? Et s'il avait vécu dans la familiarité des gens de cour, avait-il participé à leurs cabales? Qui ne savait que d'Arçon avait passé quarante ans dans l'étude de son art et voué son existence entière aux progrès de la fortification? Qui ne savait qu'il avait servi l'Etat avec la plus brillante distinction ? oc S'il ne s'était pas toujours prononcé avec l'énergie d'un sentiment ardent, il avait suivi sans cesse les

(i) Exposé de la situation du maréchal de camp Le Michaud, connu sous le nom d'Arçon, janvier 1793 ; lettre à Beurnonviïle, 9 février 1793 (A. G.).

principes d'un patriotisme philosophique naturellement né dans son cœur ». Et Deshautschamps concluait qu'il fallait lever la suspension de d'Arçon, le tirer du malheur immérité qui l'accablait et qui « tenait à des causes purement honorables » ; il ne serait pas employé pour l'instant à Besançon et en Franche-Comté, il irait dans une armée éloignée, mais il serait rendu à la patrie.

Enfin, justice fut faite. Le 3 février 1793, le Comité de défense générale invitait d'Arçon à venir à Tune de ses prochaines séances pour fournir des renseignements sur la nouvelle frontière de Savoie, et le 6, d'Arçon soumettait au Comité un plan de défense des Alpes. On goûta ses idées et la verve, la vigueur de sa parole. Le jour même, dans la séance du soir, lorsque parut le ministre de la guerre, le Comité lui représenta que la suspension de d'Arçon avait été « légèrement et illégalement » prononcée par Hesse(l).

Ce ministre, c'était le général Beurnonville. Il avait Tavant-veille, le 4 février, remplacé Pache dont la Convention ne voulait plus. D'Arçon se hâta de lui envoyer un mémoire. Les sections de Besançon, disait-il, l'avaient fait suspendre; mais étaient-elles juges des fortifications? Et, pour en finir avec l'accusation d'incivisme, il joignait à sa lettre un certificat que les officiers municipaux de la commune d'Arçon lui avaient délivré le 21 janvier : « Nous ne l'avons jamais reconnu en aucune manière pour avoir fait tort à la commune d'Arçon et nous ne lui avons jamais vu faire aucune action contraire aux lois ; au contraire, nous ne lui avons reconnu que du civisme et que mêmement il a invité la commune de vivre en paix, en union, et de nous conduire en vrais et bons citoyens ». Cette déclaration,

(1) Rec. Aulard, II, 49, 64, 66 ; cf. une lettre de Deshautschamps au ministre, 24 déc. 1792.

ajoutait d'Arçon, ce certificat décerné par ses concitoyens primaires, par ceux avec qui il avait eu des relations journalières d'affaires et d'intérêt, par ceux qu'il aurait pu vexer lorsqu'il avait des privilèges, n'était-ce pas un titre plus réel, plus énergique que tous les brevets de civisme qu'on peut obtenir dans les villes « en les faisant mendier par des manœuvres indignes d'un franc soldat? » (1).

C'était le 9 février que d'Arçon envoyait cette justification à Beurnonville, et le 9 février le Comité des fortifications demandait sa réintégration. Quelles étaient les causes de la suspension? Incapacité? Malversation ? Négligence ? Incivisme? La réputation de d'Arçon le mettait à l'abri du soupçon d'incapacité. Il ne pouvait être accusé de malversation pour avoir mené à bonne fin les travaux ordonnés par le ministre et approuvés par le Comité. Il n'avait pas négligé ses devoirs, car on savait son infatigable activité ; et en diverses circonstances, notamment à Besançon où la majeure partie des citoyens témoignait une dangereuse sécurité, il avait pressé l'exécution des mesures défensives avec tout le zèle possible et « avec l'intérêt qu'un auteur peut mettre à ses projets ». Qui croirait dès lors qu'il cachait des sentiments inciviques? Non, d'Arçon ne resterait pas oisif. Le ministre ne se priverait pas d'un homme dont l'expérience militaire, les connaissances protondes en fortification et la « vivacité d'esprit et de caractère » seraient d'une extrême utilité en un temps où la désertion d'un grand nombre d'officiers rendait ses talents plus précieux encore. » (2)

Là-dessus, les bureaux de la guerre firent un rapport. liesse, lisait-on dans ce rapport, avait agi légèrement et par passion, et nul n'était surpris de sa conduite. « Dénoncer,

(1) TVArçon à Beurnonville, 9 février 1793 (A. G.).

(2) Comité des fortifications, séance du 9 février 1793 (A. G.).

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accuser, suspendre, crier, se plaindre, donner des injures au lieu de raisons, voilà sa manière ordinaire. » Bref, la suspension de d'Arçon était injuste, illégale, inspirée par la haine plutôt que par un vrai civisme ; il fallait la lever, il fallait employer d'Arçon sur le champ, il fallait écrire à liesse pour l'engager à être plus équitable et plus circonspect dans ses dénonciations (1).

Le 13 février, le Conseil exécutif arrêtait, sur la motion de Beurnonville, que le maréchal de camp d'Arçon, suspendu illégalement par Charles de Hesse, serait réintégré et pourrait être employé partout où le ministre de la guerre jugerait ses talents utiles à la République. Le lendemain, d'Arçon avait ordre de se rendre au quartier général de l'armée de la Belgique. Dumouriez l'attendait pour entreprendre avec lui le siège des places de Bréda et de Geertruidenberg. Dès le 3 février, d'Arçon avait prié le vainqueur de Jemappes de l'emmener dans l'expédition de Hollande. « Vous voilà, écrivait-il à Dumouriez, relancé dans vos exploits et moi, par suite du caprice inconcevable d'un prince allemand qui s'est avisé de me suspendre sans droit et sans motifs dans le temps même où, étant à cent lieues de là, j'étais employé dans une autre armée, je suis encore réduit à faire des vœux impuissants pour votre gloire! Vous avez dit que vous demanderiez d'Arçon, et d'Arçon est prêt à accourir !» Le 14 février, d'Arçon accourait, et le même jour, Beurnonville marquait à Dumouriez : « Je m'attends à cent cinquante mille dénonciations, sans compter celle de liesse; mais vous avez besoin de d'Arçon, et il partira ce soir ! » Deux semaines plus tard, d'Arçon était nommé lieutenant-général, et, par un curieux revirement des choses, lui-même rédigea la lettre ministérielle qui chargeait le commandant de Besançon de lever les scellés

(i) Rapport des bureaux, février 1793 (A. G.).

apposés sur ses papiers. « C'est, a dit Dumouriez dans ses Mémoires, un des meilleurs ingénieurs et un des plus honnêtes hommes de France ; il avait été accusé d'aristocratie par le fameux prince de Hesse, un jacobin des plus méprisables, et destitué ; Dumouriez, qui connaissait depuis longtemps son mérite, le fit rétablir au service de sa patrie (1). »

La lutte que Hesse eut à soutenir contre d'Arçon et les officiers du génie et de l'artillerie avait fini par le lasser, par l'excéder ; il sentait qu'il avait affaire à forte partie et il se dégoûtait de Besançon comme il s'était dégoûté de Perpignan, de Lauterbourg et de Lyon. 11 demanda son rappel lorsqu'il apprit qu'il dépendait, non plus de Biron, mais de Custine.

11 avait flatté Custine ; il lui faisait témoigner par Biron ses « civiques amitiés » ; il applaudissait à ses premiers succès. « Le victorieux Custine, écrivait-il à Biron le 22 octobre, ne vous laisse manquer de rien ; je m'aperçois déjà de l'influence de son étoile ; mon j... f... de frère vient de me rendre ma pension avec beaucoup d'excuses et dixhuit cents livres pour dommages et intérêts, et je ne l'en tiens pas quitte pour cela ; le bougre paiera la sauce. »

Mais le rôle de ce « victorieux » n'avait cessé de grandir. Maître de Worms, de Spire, de Mayence, Custine que les journaux proclamaient l'écueil des alliés et que ses officiers proposaient de surnommer le Germanique, Custine qui, dans l'ivresse de ses faciles triomphes, exigeait du gouvernement le « degré d'influence qu'il croyait mériter », Custine avait été fait généralissime ; il commandait en chef l'armée du Rhin et celle de la Moselle ; il était le supérieur de Biron,

(1) Dumouriez, Mém., éd. Barrière, VI, 2 ; cf. A. Chuqoet, La trahison de DumourieZy 33.

de Hesse, et il n'avait pas la bonhomie de Biron qui se laissait traiter en camarade ; impérieux, brutal, colérique, il tenait la main haute à ses lieutenants, et Hesse l'avait offensé à Strasbourg.

Hesse sollicita donc son changement. Le 5 décembre, il écrivait à Pache que le chagrin et un travail excessif avaient dérangé sa santé, que le climat froid du pays lui était contraire, que si Ton n'était pas en temps de guerre, en un temps où il pouvait et devait être utile à la République française, il demanderait la permission de se retirer dans sa section à Paris, qu'il désirait joindre l'armée des Pyrénées à Bayonne ou plutôt à Perpignan : il connaissait la région, il y avait servi « avec approbation », et « il pourrait y être employé avec succès ».

On lui répondit qu'il serait commandant en chef de la 6 e division militaire, qu'il rendrait compte directement au ministre, qu'il ne serait pas en conséquence soumis aux ordres de Custine. Mais son parti était pris. <£ Ministre, répliquait-il, tçl brille au second rang qui s'éclipse au premier, et, quoique pauvre, je ne suis pas ambitieux; je ne me soucie pas du tout de cette faveur et je vous demande encore une fois d'aller dans le Midi. »

11 réitéra sa requête le 7, puis le 9 décembre : il était de plus en plus malade, et avec son exagération ordinaire il assurait qu'il succombait à la peine, qu'il était seul contre tous : (( J'ai anéanti les préjugés, détruit les abus, et je présume que mon successeur m'aura quelques obligations ; je vous demande donc comme récompense d'aller dans le Midi (1). »

Mais les patriotes de Besançon, les rédacteurs de la Vedette, les clubistes, les membres du Comité permanent des sections s'étaient attachés à Hesse.

(i) Hesse à Biron, 22 oct. (cf. A. Chuquet, L'expédition de Custine, 152) ; à Pache, 5, 7, 9 déc. 1792), 3 janvier 1793 (A. G.).

Nodier a raconté que Hesse déplaisait au club, qu'un soir, à la Société populaire, lorsque le général eut proposé de désarmer le peuple où il y avait, selon lui, des émissaires de Pitt et de Cobourg, le ferblantier Chevalier, inflexible sans-culotte, le paysan du Danube de l'assemblée, lui aurait répondu que le peuple ne connaissait ni Pitt ni Cobourg, que si Pitt et Cobourg avaient un émissaire à Besançon, ce serait Hesse, étranger et prince, a II faut, aurait dit Chevalier, que tu te sois bien fait haïr de tes sujets pour venir prendre à Paris une patente de Jacobin ! Ces patentes y sont à bon compte puisqu'on les donne aux princes avec le généralat par-dessus le marché ! Nous sommes plus difficiles, nous autres. Tu n'auras pas nos fusils, et tu pourras rapporter à tes compatriotes, s'ils t'écoutent avant de te pendre, que tu n'as pas trouvé un seul Franc-Comtois qui rendît son arme à un Allemand ! » Mais Nodier se laisse si souvent aller à son imagination inventive ! A la fin de 1792 et dans les deux premiers mois de 1793 l'expression Pitt et Cobourg n'avait pas cours encore et Hesse était trop aimé des clubistes de Besançon pour que Chevalier, si vieux Romain qu'il fût, lui tint publiquement un pareil langage. Hesse n'avait-il pas exaucé tous les désirs du club ? Les suspensions qu'il avait prononcées, n'étaient-elles pas exigées par la Société populaire comme par les sections et par le Conseil général du département ? (1)

Aussi disait-on que Hesse influençait le club, que la Société ne faisait, ne publiait que ce qu'il lui « soufflait». Les Jacobins jugèrent utile de protester. « Nous avons, lit-on dans la Vedette, encouragé son zèle et son activité, on a cru qu'il nous influençait parce que nous avons attaqué les aristocrates et les feuillants qu'il n'a jamais aimés, on a cru que

(1) Nodier, Souvenirs, I, 344,

nous cherchions à flatter ses passions ; mais quand Charles n'était pas dans nos murs, respections-nous les feuillants et les aristocrates ? Quand il n'y sera plus, aurons-nous plus d'égards pour tous ces personnages-là ? Quel que soit le général qui doive nous commander, nous dirons toujours librement notre opinion et sur les personnes et sur les choses. » Mais Charles de Hesse était évidemment l'idole des jacobins de Besançon. Lorsqu'à la fin de novembre le bruit se répandit qu'il allait quitter la 6 e division militaire, les commissaires des sections écrivirent à la Convention. « Qu'avons-nous fait, disaient-ils, pour être privés de Charles Hesse ? Une hideuse furie Ta peint comme un génie turbulent, inquiet, cherchant à troubler la paix des familles. Sans doute il trouble la paix de ces familles perverses qui ne peuvent oublier ni la main-morte ni la corvée ni tous les autres fléaux cités par elles comme le souverain bien du peuple. Mais les cris de cette caste orgueilleuse et vindicative font le plus bel éloge du général. » Et les commissaires des sections demandaient que Hesse fut conservé dans le commandement de Besançon : Hesse n'avait opéré que le bien ; avant lui Besançon était dans le plus grand délabrement ; les murs s'écroulaient ; les agents ne réparaient la fortification qu'avec une insouciance qui décelait leur perfidie ; les canons n'avaient pas d'affût ; on manquait de cartouches, de.gargousses, d'étoupilles ; Hesse était venu, i* avait ranimé les courages, il avait déplacé les hommes suspects, et, grâce à lui, la ville jouissait d'une entière sécurité ; u On cherche à nous l'enlever, mais nous l'avons couvert de notre égide ! »

Ils faisaient les mêmes plaintes au ministre de la guerre : ravir Hesse à leur estime, c'était « détacher une pierre du temple auguste de leur liberté » ; ce « brave homme », ce « militaire infatigable » leur donnait la tranquillité ; il se montrait le plus ferme appui des sociétés populaires ; il

avait « alimenté dans le cœur du soldat la flamme sacrée du patriotisme et mis à nu la corruption et la profonde scélératesse de plusieurs chefs de l'armée ».

Trois députés du Doubs, Vernerey, Quirot, Monnot, joignaient leurs sollicitations à celles des sections et rappelaient au ministre qu'ils l'avaient déjà prié de ne pas déplacer Hesse sans les entendre. « Plusieurs individus, ajoutaient-ils, ont été renvoyés à raison de leur incivisme par ce général patriote et ils ont formé une ligue entre eux pour lui faire perdre votre confiance. »

Le ministre n'osa déplaire aux sections de Besançon et aux députés du Doubs. Lorsque le 5, puis le 9 décembre, Hesse demanda son rappel, Pache lui répondit que le Conseil exécutif n'avait pas accueilli sa requête : le général resterait à Besançon et il continuerait à justifier par son zèle et son amour de la chose publique l'idée avantageuse que les habitants avaient conçue de lui.

Et Hesse resta. Département, municipalité, club, réclamaient son maintien. Le Conseil général du département ne se bornait pas à déclarer que Hesse « remplissait son poste à la satisfaction de tous les patriotes » ; pour donner à Tex-prince une preuve de son contentement personnel, il lui envoyait — le 21 décembre — un certificat de civisme. Hesse répondit aussitôt qu'il avait lu ce certificat les larmes aux yeux : rien ne pouvait payer un pareil témoignage, toutes les couronnes de l'univers ne valaient pas un tel bienfait, et jamais il n'oublierait, en quelque endroit qu'il fût, les marques de bonté qu'il avait reçues journellement des citoyens administrateurs !

Le Conseil général de la commune fît une manifestation plus éclatante dans sa séance du 22 décembre. Il décida unanimement, sur la proposition du maire, d'écrire à la Convention et au ministre de la guerre pour obtenir qu'un général « aussi précieux » put demeurer longtemps encore à

Besançon. Hesse, disait-il, avait été depuis le commencement de la Révolution le seul commandant vraiment pa-*triote de Besançon ; Hesse avait manifesté dans toutes les occasions une haine implacable contre les ennemis du bien public ; Hesse avait mis la ville en état de défense, et pour mieux lui montrer Festime particulière qu'inspiraient ses services, pour le consoler de la calomnie qui voulait noircir tous ses actes, pour encourager ses successeurs à marcher sur ses traces, des commissaires du Conseil général de la commune lui porteraient, au nom de tous les bons citoyens, l'expression de leurs regrets.

Ce vote était à peine émis que le Conseil général apprit que le ministre, par une lettre adressée au Département, laissait à Hesse la liberté de conserver son commandement ou d'aller à sa destination nouvelle et que Hesse cédait au désir des corps administratifs et de la population. Le Conseil arrêta donc que six commissaires iraient exprimer à Hesse le plaisir que causait cette résolution. Quelques instants après, liesse entrait dans la salle ; il ne voulait plus, assurait-il, quitter la ville et, puisqu'il avait le choix entre Besançon et le Midi, il se hâtait d'annoncer luimême au Conseil général qu'il optait pour Besançon.

La Société populaire imita le Conseil général du département et le Conseil général de la commune. Le 23 décembre, à l'issue de la séance du club, un membre proposa de se rendre chez Charles Hesse pour le remercier d'exaucer le vœu des bons citoyens. Six commissaires furent nommés sur le champ, trente à quarante clubistes les accompagnèrent, et le général « parut infiniment sensible àun témoignage aussi authentique de l'estime publique » k S'il avait des vivacités, disait alors la Vedette, il avait droiture, franchise, zèle, et les sans-culottes le préféraient à tout autre « qui n'avait ni son patriotisme ni cette active surveillance qu'il

avait constamment montrée lorsqu'il fallait mettre Besançon en état de défense (1) ».

Mais ces preuves de sympathie n'avaient fait sur Hesse qu'une impression momentanée. De nouveaux incidents lui rendirent le séjour de Besançon de plus en plus désagréable.

Lorsqu'il était venu, le 22 décembre, au Conseil général de la commune, il avait annoncé qu'il n'irait pas dans le Midi parce qu'il aimait Besançon et pour un autre motif qui met à nu son âme haineuse et vindicative. Dietrich, l'ancien maire de Strasbourg, envoyé par un décret de la Convention devant le tribunal criminel du Bas-Rhin, avait reçu de nombreuses marques d'intérêt et d'affection de ses compatriotes ; les élections municipales avaient été favorables à ses amis et partisans ; lui-même figurait parmi les notables; sur quoi, à l'instigation des ennemis de Dietrich, la Convention avait décrété qu'il serait transféré dans les prisons de Besançon, et en vain le défenseur du prévenu, Kerversau, avait récusé formellement le tribunal criminel du Doubs en objectant que soixante lieues séparaient Besançon du lieu des délits, c'est-à-dire de Strasbourg, et que les témoins qui ne parlaient que la langue allemande ne seraient pas compris des jurés.

« Dietrich, dit Hesse à la municipalité dans la séance du 22 décembre, Dietrich est un homme dangereux. Quoique décrété d'accusation par la Convention, il a été élu notable dans le Conseil de la commune de Strasbourg! Je vous prie et je prie tous les corps administratifs de prendre les me-

(1) Vedette, n° XXVIII, 8 février 1793 ; les sections à la Convention et au ministre, 30 nov. ; les députés du Doubs à Pache, 6 déc. (A. G.), le Conseil général du département à Hesse, 2i déc. ; séance du Conseil général de la commune, 22 déc. (Arch. de Besançon) ; Vedette; n°* 15, 25 déc, p. 118 ; n° 16, 28 déc, p. 126.

sures nécessaires pour le faire juger sans délai, et je vous invite également à surveiller tous les intrigants et les agitateurs qui, sous le voile du patriotisme, cachent les desseins les plus perfides ».

Ce jour-là même Dietrich arrivait à Besançon et il était aussitôt enfermé dans la maison de justice. Dès le lendemain il fut interrogé par Nodier, président du tribunal criminel, en présence de l'accusateur public Rarabour, et il convint qu'il avait sollicité dans une adresse à l'Assemblée nationale une loi contre les excès des jacobins, qu'il avait voulu combattre les anarchistes qui menaçaient la constitution, qu'il avait fait sortir de Strasbourg les agitateurs et demandé que la ville fut déclarée en état de guerre parce qu'elle était remplie d'ofticiers démissionnaires, d'émigrés et de suspects.

Or, ses adversaires s'étaient trompés. Ils croyaient que Dietrich serait condamné sous la pression dé Hesse et du club, et, selon le mot du jacobin Leorier, qu'il recevrait à Besançon la récompense de ses forfaitures. Les Bisontins prirent parti pour Dietrich. Le dévouement de sa femme qui obtint la faveur d'être incarcérée avec lui, touchait tous les cœurs. « Depuis quatre jours, disait Hesse le 27 décembre, soit par sa présence, soit par sa malheureuse influence ce cidevant maire a tellement changé la majorité des esprits que, si cela continue progressivement, il en sera comme à Strasbourg. » La Vedette s'irritait, s'écriait que Dietrich avait de nombreux partisans dans la ville, que les feuillants se remuaient en tous sens pour lui faire des créatures et le sauver des rigueurs de la loi.

Dietrich écrivit à la Convention : dans cette lettre, dont rassemblée entendit la lecture le 27 janvier 1793, il exposait que le tribunal criminel du Doubs avait des préventions contre lui, que Hesse lui était hostile et que ce général commandait la garde nationale, présidait le club, exerçait

une considérable influence ; il désirait donc que la Convention lui permît de choisir entre ce tribunal et celui du Bas- Rhin. Une discussion s'engagea dans l'Assemblée. Jean de Bry et Lanjuinais voulaient renvoyer la requête au Comité de législation, et Lanjuinais remarquait que c'était le tribunal du Bas-Rhin qui devait, selon la loi, connaître de l'affaire. Mais franchement, brutalement, Laurent, député du Bas-Rhin et ennemi de Dietrich, déclara que les habitants des deux départements du Rhin, des Vosges et du Jura étaient « encore aristocratisés », qu'il n'y avait de juges « patriotes et impartiaux » qu'au tribunal* du Doubs, et, sur la motion de Laurent, la Convention maintint le décret qu'elle avait rendu.

La Vedette fit éclater son indignation. Quoi ! Dietrich se plaignait du tribunal criminel de Besançon ! Il se plaignait de Hesse qu'il transformait en commandant de la garde nationale et en président du club ! Il assurait que le général avait une grande influence, et cette influence, le général ne Pavait jamais 'eue que par la loi et au nom de la loi! Dietrich, disait la Vedette, calomniait les patriotes de Besançon. S'il était innocent, pourquoi les redoutait-il et refusait-il de comparaître devant eux? Pourquoi cherchait-il à apitoyer la Convention sur son sort ?

Malgré la Vedette et malgré Hesse, Dietrich fut acquitté le 7 mars par le jury. L'accusateur criminel Rambour prononça qu'il n'avait pas conjuré contre l'Etat, ni travaillé d'avance à la dissolution de la Convention ni provoqué les Strasbourgeois à méconnaître les autorités légitimes (1).

(1) Kerversau, Appel à la Convention, p. 6 ; séance du Conseil général de la commune, 22 déc. (Arch. de Besançon; ; Vedette, n° 16, 28 déc, p. 126 ; n° 17, 1er janvier, p# 136 . n o 27, 5 février, p. 218; Interrogatoire de Dietrich devant le tribunal criminel du Doubs, p. 2 et 4 ; Heitz, Les Soc. polit, de Strasbourg, 2o0; Spach, Œuvres choisies, I, 274-306; Mon. du 29 janvier 1793 ; Hesse à Pache, 27 dé-

Hesse avait prévu ce résultat. A l'impression de dépit et de colère qu'il ressentit du « feuillantisme » des Bisontins, se joignit la mauvaise humeur où le jeta l'abandon de son aide de camp Florentin Moreau.

Ce Moreau, sorti des rangs, était lieutenant d'artillerie, lorsqu'au mois de juin 1792 Hesse le prit pour aide de camp. Il se fit élire le 8 octobre suivant lieutenant-colonel en second de ce 3 e bataillon du Gard dont un de ses camarades, lieutenant d'artillerie comme lui, Charles Pichegru, était lieutenant-colonel en premier. (1) Mais quelques jours plus tard, le 23 octobre, Hesse obtenait pour lui des commissaires de la Convention le grade provisoire d'adjudant-général, et sur le champ, au scrutin, le bataillon duGardremplaçaitMoreauparSampso. Delà sorte, Moreau> ainsi que disait Hesse, n'était plus rien, car sa nomination d'adjudant-général ne fut pas confirmée. Vainement les commissaires attestèrent qu'il était rempli de zèle et très capable de servir dans l'état-major. Vainement Hesse assurait qu'il n'y avait pas de meilleur patriote et un militaire plus éclairé, que Moreau était son bras droit, son compagnon de fortune, qu'il ne pourrait se passer de lui et qu'il l'emmènerait dans le Midi. Soudain, à la fin de décembre, il cesse de s'intéresser à Moreau. « Ma demande pour Moreau, écrivait-il à Pache, souffre des difficultés ; non seulement je vous prie de la suspendre, mais je vous déclare même que je la retire absolument. » Que s'était-il passé? Hesse

cembre 1792 (A. G.). Le 2 janvier, à la requête de Rambour, fat rendu un jugement préparatoire qui prorogea l'examen de la procédure jusqu'à l'assemblée des jurés qui devait avoir lieu le lo février ; le 3i janvier un second jugement préparatoire portait que la convocation des jurés serait reportée au 28 février; le 7 mars, Dietrich était acquitté, mais ramené dans sa prison, comme inscrit sur la liste des émigrés.

(1) On a même dit que Hesse avait fait l'élection de Pichegru, et,. écrit Legrand, « c'est la seule bonne action de sa vie ».

savait-il que Moreau prenait la défense de d'Arçon (1) ? Quoi qu'il en soit, les deux hommes s'étaient désunis, et Moreau se souciait si peu de rester sous les ordres deHesse qu'il se fît élire lieutenant-colonel en premier du 7 e bataillon de la Drôme (2).

A cette rupture entre Hesse et son aide de camp s'ajoutèrent de vifs démêlés avec les bureaux de la guerre qu'il inculpait, non sans raison, de négligence et de retardement.

Il se gardait d'incriminer Pache, et, s'il se plaignait du ministère, il ne se plaignait pas du ministre. 11 flattait Pache, le caressait, et de lettre en lettre il prenait un ton familier, presque tendre : « Je m'aperçois que vous êtes un vrai jacobin, car je m'aperçois, à chaque poste, que vous m'accordez les demandes que je vous fais : il est vrai que ce n'est qu'une par une, mais cela vaut mieux que rien. » Il embrassait Pache « respectueusement, » puis l'embrassait « comme un frère et ami », puis l'embrassait « cinquante fois pour une », et il jurait, lorsqu'il passerait à Paris, de donner l'accolade au citoyen-ministre : « Je me fais une joie d'avance de vous embrasser moi-même ».

En revanche, les bureaux lo mettaient hors de lui, et, sans nulle crainte, il les couvrait d'invectives, leur reprochait leur « perfidie », leur incurie. « Vos bureaux, mandaitil à Pache, me laissent manquer de tout, et vous n'avez pas d'idée de l'état misérable où nous sommes ; je plains d'avance mon successeur. » 11 menaçait de les dénoncer à la Convention, les accusait de vouloir la contre-révolution. A l'en croire, ils étaient ses ennemis fieffés, ils ne lui parti) Cf. plus haut, p. 186.

(2) Rec. Aulard, I, 187 ; Hesse à Pache, 25 nov., 21, 23 et 27 déc (A. G.) ; cf. à la fin du volume, appendice VIII, une notice sur Florentin Moreau.

donnaient pas d'être honnête homme ; mais la vérité triompherait du mensonge et du vice. « Mon devoir à moi, disait-il à Pache, est de vous écrire, et à vous de me lire. > Il improuvait les nominations des bureaux. Grâce aux commissaires des guerres qu'il avait choisis, Lyautey et Nicolas Moreau, il avait rétabli Tordre dans la comptabilité de sa division et il « faisait trembler au nom de laloi» le commissaire des guerres Bourgeois, ce commissaire qu'il avait dû garder: « Hé bien, ministre, que font vos bureaux? Il m'arrive trois ordres successifs signés Pache ; l'un envoie Lyautey à l'armée de Custine ; Tautre envoie Nicolas Moreau à l'armée de Kellermann ; mais, en revanche, on me laisse le citoyen Bourgeois, plus que douteux, et on m'envoie deux autres commissaires des guerres nommés Thiébaud et Jeanneaux, avec lesquels il faudra recommencer tout mon travail. Citoyen-ministre, le salut de la République est à l'ordre du jour, et cela ne peut pas aller ainsi; j'ai donc suspendu l'exécution de vos ordres qui vous ont été surpris et j'attends que vous les ayez confirmés ou changés » (1).

Enfin, il y avait du froid entre Hesse et les corps administratifs de Besançon. Il entretenait d'abord avec eux les meilleurs rapports et il avait contribué plus que tout autre à leur nomination. Au mois de novembre, il se rendait à Ornans où siégeait l'assemblée électorale et il disait à ce propos : « Je me mêle de tout, j'ai été exprès à Ornans pour fanatiser les esprits et je suis parvenu à mon but ; j'ai obtenu un Département excellent, et je vais m'occuper chaudement de la municipalité, car de ces deux corps dépend le succès de toutes nos opérations » (2).

(i) Hesse à Pache, 16 et 18 nov,, 9, 21, 23 et 30 déc, 31 janvier (A. G.).

(2) Hesse à Biron, 14 nov. (A. G.).

Mais, s'il avait pour lui le Conseil général du département et le Conseil général de la commune, il avait contre lui l'administration du district. S'il se concertait volontiers avec la municipalité et le Département, il ne communiquait en aucune circonstance avec le District. De là, un conflit entre le District et Hesse.

Les commissaires de la Convention avaient, pendant leur séjour à Besançon, ordonné la démolition d'un fort inutile, le fort Griffon, qui ne faisait que menacer la ville et qui n'éveillait que d'odieux souvenirs. Or, il y avait dans ce fort Griffon une chapelle que Hesse destinait aux exercices de la garnison. Il pria le Directoire du district de la débarrasser de tous les objets qu'elle renfermait. Mais il voulut auparavant la visiter et le Directoire décida que le gardien lui ouvrirait la porte le 13 janvier, à 9 heures du matin. Hesse arriva trop tôt. Dans son impatience, il fit briser les scellés, enlever les serrures et forcer les buffets qui contenaient les ornements ecclésiastiques. Puis, après avoir mis une sentinelle, il s'éloigna.

Le Directoire du district était outré. Ce procédé, ou, comme il disait, cette expédition militaire était une violation de tous les principes, un acte arbitraire qui ne tendait qu'à compromettre, à avilir l'autorité du District. 11 se plaignit sur le champ au Conseil général du département. Uu tel délit devait-il rester impuni?

Hesse, averti, eut peur. Il déclara le lendemain qu'il avait péché par excès de zèle et qu'un procès-verbal dressé par ses soins constaterait que l'ouverture de la chapelle avait eu lieu dans toutes les formes. Mais l'administration du District répondit qu'il ne sufBsait pas que Hesse eût avoué ses torts : cette infraction à la loi n'était pas la seule dont il se fût rendu coupable ; il n'était jamais entré en relation personnelle avec le District et, dans plusieurs occasions, il avait affecté de méconnaître ses pouvoirs : le

District allait donc instruire le Conseil exécutif des actes illégaux de Hesse et, s'il n'obtenait pas la juste réparation qu'il attendait, il s'adresserait à la Convention.

Le Conseil général du département tâcha d'adoucir le District. Il lui écrivit qu'une affaire de cette espèce ne devait pas avoir de suites, qu'il fallait la terminer par la voie de la conciliation, qu'il importait au bien public que l'harmonie fut établie entre les différents corps. Au nom du Département, Calamard et Janson se rendirent au District qui se laissa fléchir (1).

Le Département commençait toutefois à trouver que Hesse passait les bornes, et il ne cacha pas la sympathie que lui inspirait le lieutenant-colonel Percy, si méchamment persécuté par le général.

Il y eut même un peu de fâcherie entre Hesse et la municipalité. Le général avait écrit, le 25 décembre, aux trois corps administratifs réunis que la République traversait une crise où tous ceux qu'elle salariait devaient avoir le patriotisme le plus pur; il exigerait donc, au 15 janvier 1793, de tous les fonctionnaires, un certificat de civisme afin de connaître ceux qui méritaient la confianceet ceux qui ne la méritaient pas. La Vedette applaudit à cette résolution et assura que, si les corps administratifs l'adoptaient, les bureaux de ville seraient « réellement régénérés ». Le Conseil général de la commune adopta la mesure : tous les citoyens qu'il avait nommés ou nommait dans les emplois qui dépendaient de son ressort, furent tenus de produire, avant le 15 janvier, un certificat de civisme. Mais, lorsqu'il accorda ce brevet civique au garde des fortifications Lapret, Hesse l'accusa d'avoir agi légèrement. Le tribunal criminel

(1) Vedette, n* 26, 1 er février 1793, p. 206 ; séances du District, 13 et 19 janvier, du Conseil général du département, 13 14, 18 et 19 janvier.

du Doubs n'avait-il pas rendu naguère un jugement contre la dame Marguerite Lapret qui distribuait delà poudre en l'absence de son mari? «Jamais, disait Hesse, je ne confierai les forces et les trésors de la nation à un homme qui sort des devoirs de sa place. » Lapret protesta. On ne pouvait, répondit-il, reprocher à sa femme que de l'inconséquence; elle avaitété, le i6août 1792,condamnéeaux dépens, mais acquittée, et les jurés avaient déclaré que cette soustraction de poudre n'était pas un vol. Pourquoi donc le flétrir aux yeux du public? Cherchait-on un prétexte pour le priver d'un emploi qu'il remplissait avec exactitude? Et quel emploi! N'aurait-on pas cru qu'il avait à sa disposition les forces et les trésors de la République ? Or, il avait en magasin des tables, des bancs, des suspensoirs pour le pain, des porte-manteaux, de vieilles serrures, de vieilles vitres, le tout valant une somme de quatre-vingt-cinq livres. On le jugeait indigne d'un certificat de civisme. N'avait-il pas produit, selon le vœu de la loi, la sixième partie des signatures de ses concitoyens (1)?

Hesse céda. Mais les Bisontins lui semblaient tièdes. Il se plaignait de la municipalité qui, malgré la « résistance courageuse » du maire Marrelier et du procureur delà commune Couchery, donnait des brevets de civisme « à droite et à gauche », et il prétendait qu'elle compromettait la chose publique, que des fonctionnaires qui recevaient des certificats de patriotisme étaient pères ou fils d'émigrés. Il aftirmait que les mesures de rigueur contre les Suisses, les étrangers et les gens suspects ne s'exécutaient pas. « Je ne puis plus être responsable, s'écriait-il, puisque je ne suis plus rien ; je ne puis plus faire le bien ; je succombe sous

(1) Lettre de Hesse, 25 déc, et séance du Conseil général de la commune, 26 déc; Vedette, n # 15, 25 déc, n° 47 (lettre de Hesse), et n° 19 (réponse de Lapret). André Lapret, né le 13 novembre 1754, casernier du fort et de la citadelle, garde des fortifications de i rt classe, meurt le 8 juin 1795.

la douleur de voir que mes intentions pures ne sont et ne seront pas secondées. »

Il réitéra sa démission, et, cette fois, le ministre eut beau répondre qu'on ne pouvait rien changer aux arrangements convenus, qu'on comptait sur lui « pour soutenir l'esprit public à Besançon ». Hesse demanda de nouveau et à plusieurs reprises « en grâce et au nom de la loi et de l'amitié » la permission d'être employé dans le Midi. Il ajoutait qu'il mourait d'impatience et de chagrin. Et n'avait-il pas rempli sa tâche? N'avait-il pas mis dans le meilleur état cette 6° division militaire qu'il avait trouvée « absolument gangrenée » ? Ne pouvait-il aller sous un autre climat rétablir sa santé perdue ?« J'ai combattu les aristocrates, les feuillants et les perturbateurs, et, depuis quatre mois, je n'ai pas dormi six nuits : aussi je ressemble à un squelette ! »

Le 31 décembre, le ministre ordonnait que Hesse servirait à l'armée des Pyrénées sous les ordres de Servan ; mais le général resterait à Besançon jusqu'au 1 er mars, sur les sollicitations des corps administratifs qui désiraient le conserver quelque temps encore et à cause d'un congé dont Sparre, son successeur, avait besoin pour vaquer à des affaires particulières. Hesse remercia le ministre, tout en demandant la permission de quitter Besançon le 15 février pour passer plusieurs jours à Paris et conférer avec le Comité diplomatique. 11 remettrait, ajoutait-il, tous les papiers de la division au commandant de la place Reed, homme actif et intelligent, et lui fournirait tous les éclaircissements possibles ; la machine était d'ailleurs bien montée ; « tout est prêt et arrangé, et chaque chose dans sa case ; Reed n'aura qu'à suivre de point en point l'ouvragé que j'ai commencé. »

Il eut soin, avant son départ, de se munir de certificats élogieux. Le 5 février, il se présentait au Conseil général de la commune. L'assemblée arrêta de lui exprimer de nou-

veau, comme quelques semaines auparavant, ses sentiments d'attachement et de gratitude. Elle déclara que « ce généreux républicain avait maintenu Tordre par sa fidélité inviolable» et qu'il emportait l'estime des citoyens de Besançon, témoins de son civisme et de son zèle infatigable ; la place, « laissée dans le plus scandaleux dénuement par les Toulongeon et autres commandants peu experts ou malveillants, avait été mise par ses soins et son travail inappréciable dans l'état de défense le plus imposant et le plus respectable. »

Deux jours plus tard — 7 février — au club de Besançon, un des plus ardents orateurs, Briot, le futur membre du Conseil des Cinq Cents, priait la société de témoigner ses regrets à Charles Hesse et de lui délivrer une attestation qui prouverait qu'il avait exercé sa fonction avec zèle et distinction. Deux membres, le capitaine du génie Legrand et Dubard, combattirent la proposition en alléguant que le club n'avait aucune reconnaissance à marquer au général et qu'il touchait vingt-cinq mille livres pour faire son devoir. Briot éclata. Sans doute, dit-il, Hesse était payé pour faire son devoir ; mais ses prédécesseurs étaient payés comme lui, et avaient-ils mis Besançon à l'abri des attaques de l'étranger ? Tous ceux que la nation payait, faisaientils leur devoir? N'avait-on pas donné à des bataillons de ligne et de volontaires l'attestation qu'il demandait pour Hesse? Pourquoi le général n'aurait-il pas le même privilège ? Les clubistes applaudirent et Proudhon père, Lambert, Couchery , Gouvernet, Pajot appuyèrent Briot. « L'aristocratie seule, s'écriait Pajot, se réjouit du départ de Hesse ! » La motion fut unanimement adoptée. Il n'y eut que Legrand qui se leva à la contre-épreuve.

La Vedette du 8 février rendit compte de cette séance et, dans son numéro du 12, elle fît l'éloge de Hesse : « Il a quitté hier nos murs, emportant avec lui la haine hono-

rable de l'aristocratie et les regrets des vrais républicains. Il était difficile de nous persuader qu'un général, qu'un noble pouvait être honnête homme et patriote ; Charles Hesse nous a prouvé que ce phénomène n'était pas impossible. Inébranlable dans les principes du républicanisme le plus pur, sévère et inflexible envers tous ceux qui s'écartaient de la route de la liberté, il a épié les abus, surveillé ceux qui les causaient et remplacé tous les fonctionnaires prévaricateurs ou qui n'avaient pas donné des preuves non équivoques de leur entier dévouement à la cause du peuple. » Le journal ajoutait que Hesse avait des ennemis, que nombre de personnes s'étaient, selon l'expression de Pajot, réjouies de son départ, qu'on avait à cette occasion donné des banquets et « débité des gentillesses aristocratiques », assuré, par exemple, que le général devait au citoyen Boissenet vingt mille livres et que ses chevaux avaient été saisis au nom de la citoyenne Boissenet : « Si nous voulions amuser nos lecteurs, nous pourrions leur parler des repas préparés depuis plusieurs jours, des dindons mangés, des vins bus, des santés portées et de quelques drôleries semblables ; mais lors» qu'il ne s'agira que de repas et de fêtes, nous en rirons, ainsi que de ceux qui les donnent. Quant au citoyen Boissenet et à son épouse, ils nous ont chargés de déclarer que le général ne leur a jamais proposé aucun emprunt et qu'en conséquence il ne leur doit rien. »

Le successeur de Hesse, le lieutenant général Sparre, vint, le 27 février, dire à la Société populaire qu'il était jacobin et républicain et qu'il le serait toute sa vie. « Vous avez beaucoup à faire, lui répondit Briot, si vous voulez surpasser Charles Hesse, votre prédécesseur ; il a emporté nos regrets et les malédictions des aristocrates et des feuillants (1). »

(1) Hesse à Pache, 27 et 30 déc, 1 er , 3, 5 et 30 janvier (A. G.);

Mais ceux qui maudissaient Hesse, n'étaient pas tous « aristocrates » ou « feuillants ». Des républicains sincères, des gens attachés au nouveau régime gardaient le souvenir des rigueurs que Hesse avait exercées à Besançon, des suspensions qu'il avait prononcées, des vexations qu'il avait infligées aux commissaires des guerres et aux officiers supérieurs de l'artillerie et du génie. Le bruit se répandit au mois de juin qu'il était affecté à l'armée des Alpes, qu'il allait venir à Grenoble, et à Grenoble étaient des victimes de Hesse, le colonel Palys, le commissaire des guerres Bourgeois, d'autres encore. Tous ceux qui connaissaient Hesse jetèrent un cri d'alarme, tous déclarèrent qu'ils ne pourraient servir sous ses ordres, qu'ils préféraient donner leur démission, et les administrateurs de l'Isère écrivaient aux députés de leur département que la consternation était générale, que des officiers et des commissaires d'un grand mérite leur avaient dénoncé Hesse; c'était, disaient ces témoins irréprochables, un « intrigant de profession, dur et scélérat par caractère », un « perturbateur bien prononcé », un a homme sans talent et sans mérite », un « mauvais sujet » et 1' a: auteur du massacre des officiers qui étaient à Pierre-Scize », et, s'il venait dans l'Isère, « Une manquerait pas d'y exciter des troubles et des insurrections» (1).

A Besançon même, dès le 11 février, sitôt qu'il se fut éloigné, tous les officiers respirèrent. Le brave Deshautschamps assurait qu'il avait passé dans le cruel voisinage de Hesse deux mois qu'il comptait pour deux années de malheur. Dix jours avant le départ du général, il écrivait à son ami Meusnier : « Il n'est pas possible de tenir à ce qui se passe ici. Le service est gaspillé et subverti de toute ma-

séance du Conseil général de la Commune, 5 février; Vedette, n° 28, 8 février ; n° 29, 12 février ; n° 34, l« r mars.

(i) Les administrateurs de l'Isère aux députés de leur département, 24 juin 1793 (A. N. A. F. III, 183).

nière. Tout est en combustion, et on veut mettre deux à trois cents hommes où il n'en faudrait que cinquante pour mieux faire les choses. Voilà l'état déplorable où la tyrannie d'un homme amène un régime de défense bien facile à perfectionner. Les officiers du génie sont persécutés à toute outrance. Benoist, le directeur, est toujours caché sans oser paraître. Je n'ai de ma vie vu un despotisme aussi extravagant. J'en ai perdu la tèle. Je passe ma vie à rapprocher, à tâcher de concilier sans obtenir le plus petit succès. Je suis même menacé d'une destitution prochaine, et je rie serais point surpris que vous apprissiez sous peu de jours la suspension d'un vieux patriarche qui est bien éloigné de la mériter. On m'écrit trois ou quatre fois par jour des lettres, telles qu'on n'écrivait pas à un gardemagasin dans l'ancien régime. » Et Deshautschamps ajoutait que le capitaine Legrand, qui portait seul tout le poids de la besogne, serait peut-être destitué le surlendemain, que Hesse, le « destituteur », s'en était vanté. 11 poussa donc un soupir de soulagement lorsqu'il fut débarrassé de son lieutenant-général. Le plus fou, le plus odieux et le plus atroce des hommes, disait-il, n'était plus là, et tout allait redevenir parfaitement tranquille ; un heureux ordre de choses renaissait ; le service de la fortification reprenait son train ; Benoist exerçait ses fonctions et exécutait les mesures qu'il avait préparées en secret ; on faisait de meilleures choses avec moins d'argent ; le mal laisserait une profonde cicatrice, mais il était déjà réparé par le départ du seul Hesse(l).

(1) Lettres de Deshautschamps à Meusnier et à Pache, 30 janvier, 1 er , 12 et 21 février 1793; il exerça le commandement de la place et de la division jusqu'à l'arrivée de Sparre, mais il partit ensuite parce qu'il était malade et incapable de monter à cheval. Michel Vandebergue, dit Deshautschamps, né le 20 octobre 1732 à Orléans, lieutenant sans appointements à la suite du régiment de

Navarre (28 mars 1754), ingénieur en 1755, capitaine (28 avril 1763), major (28 avril 1778), lieutenant-colonel dans le corps du génie (30 mars 1783), maréchal de camp employé dans la ligne (12 octobre 1792), était rentré au service sur la proposition de Meusnier; il fut remplacé le 24 février 1793 et se retira à Saint-Germain ; mais le 11 mars 1796, il fut nommé directeur de l'Ecole polytechnique où il resta deux ans et où il eut Monge pour successeur ; le 30 juillet 1800 il eut définitivement sa retraite qui fut fixée à 4 000 francs.

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