VI
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Gros événement! Le pavillon d'Hawaï s'est promené victorieux sur la mer.
Il y a deux jours, un gredin qui commandait une goélette armée pour le cabotage des iles par une maison de commerce d'Honolulu, jaloux de tenter la fortune pour son compte, a levé l'ancre et décampé à l'anglaise, au légitime émoi de ses armateurs. C'est alors qu'un vieux pilotin retiré des affaires s'est offert à conduire, de concert avec les autorités, une expédition à la recherche du fugitif. Celui-ci, croyait-il, avait dû mettre le cap sur l'archipel Salomon. On lui couperait la route. Mais comment? Le gouvernement n'avait à sa disposition ni sloop ni brigantin, pas la moindre baleinière. Impossible de courir sus au forban avec des canots en troncs d'arbres. Un pilotin ne s'embarrasse pas pour si peu. Un petit vapeur à peu près hors de service achevait de pourrir dans un coin du port. En moins de rien
il fut remis à flot, gréé, équipé, et les fourneaux flambèrent, au risque d'une catastrophe ; on mit à bord une dizaine de militaires de bonne volonté, plus un petit canon qui ne s'était jamais vu à pareille fête, et ce fantastique équipage prit la mer, à rébahissementde la multitude. La journée se passa, la nuit vint, l'anxiété était grande, lorsqu'à l'aube on vit poindre le vaillant petit bateau remorquant triomphalement sa prise, dont le coupable capitaine faisait grise mine, surveillé de près par les carabiniers. Ceux-ci, cette fois du moins, n'étaient pas arrivés trop tard.
Tel est le fait d'armes en train de défrayer les conversations à bord du steamer de l'honorable M. J. C, membre du conseil privé et riche propriétaire, qui nous emmène à sa plantation de Waïmanalo.
Un séjour à Honolulu serait incomplet sans une excursion autour de l'île. Le trajet peut s'accomplir par terre ou par eau; mais il est nécessaire, dans ce dernier cas, de fréter une embarcation, aucune ligne de bateaux ne desservant ces côtes dangereuses bordées d'écueils, le long desquelles sont échelonnés de pauvres villages indigènes et des plantations isolées. L'amabilité de nos hôtes nous permettra de combiner les deux modes de locomotion. Nous allons contourner la pointe orientale de l'île, longer la
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côte nord, pour regagner ensuite Honolulu par la montagne et le sentier du Pâli.
Il avait été convenu que le départ s'effectuerait de grand matin, afin d'éviter autant que possible la chaleur ; aussi sortions-nous du port une heure avant le jour. Notre ami était accompagné de sa femme et d'une de ses filles; les autres membres de la famille, installés à la campagne, étaient déjà prévenus de notre prochaine arrivée, car l'exploitation, à défaut de route carrossable, est reliée à la ville par un fil téléphonique.
Le bâtiment qui nous portait, affecté spécialement au service de la plantation, ne jaugeait pas plus de soixante tonneaux, roulait et tanguait à plaisir, se dressant, puis retombant au creux de la vague avec des mouvements désordonnés.
Bon marcheur, néanmoins, il devait parcourir en moins de quatre heures les trente-cinq milles qui séparent Honolulu de Waïmanalo. Une fraîche brise soufflait du nord-ouest; vu la difficulté de se tenir debout sur une coque aussi frêle par une mer un peu dure, d'épais tapis avaient été déroulés sur le pont, et une tente en prélart nous abritait contre les embruns.
Les frais ombrages, les maisons blanches d' Honolulu, Waïkiki et ses cocotiers sont déjà loin. Au delà du cap Diamant s'ouvre un étroit chenal qu'agite un ressac violent, la côte se
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redresse abrupte et pelée; pendant plus d'une heure nous courons entre des murailles à pic et une ligne d'tlots rocheux à fleur d'eau. Puis, de nouveau, l'aspect change; la montagne redevenue verte s'enfonce vers l'intérieur, laissant entre elle et la mer un large espace légèrement vallonné, où pointent çà et là des maisonnettes au milieu des champs de cannes à sucre. Le navire, après avoir décrit une courbe immense autour d'un banc de corail, jetait l'ancre à cent mètres du rivage, et la chaloupe nous conduisait à terre.
La plantation, située à deux milles à l'intérieur, est reliée au rivage par un petit chemin de fer. Une machine vient au-devant de nous,remorquant un wagon-salon rempli de fleurs. Je passe sur le cérémonial ordinaire de l'hospitalité hawaïenne, les colliers jetés sur nos épaules, les couronnes dont on charge nos coiffures. Parés comme les Romains de la décadence dans le tableau de Thomas Couture, on nous présenta au reste de la famille et à son chef, beau vieillard de quatrevingt-quatre ans, d'origine écossaise. Ses idées ne sont plus très-nettes, mais il est choyé de la façon la plus touchante par ses petits-enfants et arrièrepetits-enfants couleur de cuivre, et c'est un singulier spectacle que celui de cet ancêtre, de ce blanc assistant à la dégénérescence fatale et rapide de sa race.*
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De l'exploitation, je dirai peu de chose. Qui en a vu une en a vu cent. Toutes sont disposées sur le même plan. Elles ne diffèrent que par le degré de perfection de l'outillage, et par leur personnel, tour à tour noir, jaune ou blanc. Ici, on emploie des Chinois, auxquels le grand chapeau en forme de champignon et le coutelas pendu à la ceinture donnent une tournure guerrière. Ils reçoivent 6 à 8 dollars par mois s'ils sont nourris, et 1 1 dans le cas contraire. Les gens du pays sont en petit nombre, plus maniables peut-être, moins rusés, moinsjoueurs et plusdociles que les Célestes, mais d'une indolence à nulle autre pareille, et se reposant de deux jours l'un. Aussi sont-ils payés non pas au mois, mais à la tâche. Les terres ont une étendue de 10,000 acres, dont 1,200 seulement sont défrichés. Des voies mobiles les sillonnent en tous sens, et, du matin au soir, de petites locomotives amènent la récolte au moulin à vapeur. La canne, dépouillée de sa feuille, est entraînée sur un plan incliné automatique entre deux cylindres tournant eii sens inverse, où elle subit une pression de 7 à 8 tonnes. 100 livres de cannes traitées de la sorte fournissent près de 80 livres d'une sève verdâtre dont on neutralise lesacidespar un mélange de chaux. Soumis ensuite à une haute température, le liquide traverse un dédale de conduits et de cuves superposées, s'y
dépouille de son écume et de ses scories, et, réduit, d'ébullition en ébullition, en une substance brune et visqueuse, s'écoule par petites quantités dans des essoreuses évoluant à raison de mille tours à la minute. Ce n'est qu'après ces délicates et très-peu engageantes manipulations que le sucre apparaît sous sa forme définitive en menus cristaux d'un jaune pâle.
Peu de cultures présentent un aspect comparable à celui des champs de cannes. C'est là, à n'en pas douter, la plus saisissante image de la fécondité terrestre. Tout est bon dans le précieux végétal. La tige, écrasée etséchée au soleil, tient lieu de combustible ; des escouades de chauffeurs à peine vêtus, ruisselants de sueur, la poussent dans la gueule béante des fourneaux au moyen de longues perches. La feuille nourrit les chevaux et les mulets, et des fibres de l'aigrette on confectionne des chapeaux ou des nattes.
L'usine est pourvue de machines anglaises du type le plus récent; mais l'installation m'a paru moins large que dans les établissements analogues de Cuba ou de la Louisiane. Elle trahit une certaine hâte, et, de fait, l'exploitation, aujourd'hui florissante, ne date que de quatre ans. Ici point de temps d'arrêt, de morte-saison : on plante et l'on coupe tout le long de l'année. Le revenu varie de 3 à 5 tonnes à l'acre. Ce sol est d'une incroya-
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ble richesse. Quarante pieds carrés plantés de kalo suffisent à nourrir un homme ; on cultive sur une seule acre jusqu'à mille bananiers produisant annuellement dix tonnes de fruits.
Là même où il n'y a pas trace d'humus, dans la lave concassée, on récolte la patate, sur les terrains secs et élevés la pomme de terre d'Irlande et d'autres légumes des zones tempérées. Mais, jusqu'à présent, tout l'effort de la spéculation s'est porté sur le sucre avec une ardeur peut-être exagérée. La crise qui sévit sur cet important article de consommation prouverait une fois de plus qu'il est imprudent de jouer sa fortune sur une seule carte et de mettre tous ses œufs dans le même panier.
L'originalité de Waïmanalo consiste dans l'habitation du maître, qui ne ressemble en rien à celle d'un planteur des Antilles. Point de résidence d'aspect plus ou moins seigneurial. La famille est disséminée dans plusieurs cottages en bois : chacun d'eux ne contient qu'une pièce. C'est l'indépendance même. Cela supprime les corridors obscurs; on passe d'une chambre à l'autre par des couloirs aux cloisons mouvantes et fleuries, disposition qui a sa raison d'être dans un pays où la fréquence des tremblements de terre interdit les constructions ambitieuses et rendrait précaire l'œuvre du plus habile architecte. Une
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de ces cabanes, de dimensions plus vastes, relevée d'un badigeon clair, pimpante, coquette, sert de salon. C'est là qu'on se réunit le soir, maîtres et serviteurs, pour jaser, conter des histoires ou chanter.
Nous carderons un très-vif souvenir des deux journées passées chez ces excellents hôtes qui s'ingéniaient à nous rendre le séjour agréable. La contrée est très-giboyeuse. Le matin, de bonne heure, deux chevaux piaffaient à notre porte ; nous partions, le fusil en travers de la selle, escortés d'un Canaque, et, bien que tireurs médiocres, nous rentrions avec nos filets suffisamment garnis. Inutile de mettre pied à terre, à peine était-il besoin de viser : sarcelles, pluviers, oies sauvages s'élevaient par centaines des hautes herbes et des roseaux où nos montures enfonçaient jusqu'au poitrail. Le soir, la grande salle s'emplissait d'une société bariolée, et les danseurs se démenaient avec une verve endiablée; aux chansons du pays succédaient les trémoussements de la gigue, et les natifs, attirés par le bruit, se glissaient hors de leurs cases, venai.t faire cercle, accroupis à la file sur les nattes, les yeux agrandis de plaisir.
Les indigènes ont la passion de la danse ; elle est de toutes les fêtes. Elle a ses confréries d'adeptes fervents qui en ont conservé les tradi-
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tions et se réunissent aux jours de gala pour exécuter les savantes combinaisons de la chorégraphie nationale. Ces danses sont nombreuses ; la plus populaire est la hula-hula. C'est moins un pas proprement dit qu'un balancementcadencé de la tête et des membres qui rappelle le lent piétinement sur place et les voluptueuses contorsions auxquels se livrent les premiers sujets des cafés maures. Elle est exécutée par cinq ou six jeunes femmes, rarement jolies, disposées sur une seule ligne, les bras entrelacés, et combinant les flexions et les ronds de jambe avec la même régularité des poupées à ressort. Souvent le divertissement est simplement une scène mimée par deux personnages, l'homme et la femme, laquelle pourrait s'intituler, en style de ballet, pas de la séduction, et être interprétée avec succès par mademoiselle Mauri et M. Mérante de l'Opéra. C'est l'éternelle phraséologie galante des chorégraphes passés, présents et futurs. Tout s'y trouve : coquetterie provocante, déclaration passionnée, dédains, désespoirs, jusqu'à la réconciliation finale et le triomphe de l'amoureux.
Le costume adopté pour ces exercices est Ici suivant : les hommes portent la blouse serrée à la taille et le pantalon court; les femmes, une chemisette très-ouverte et une jupe analogue au bouillon de gaze de nos ballerines, mais fabriquée
avec les fibres sèches juxtaposées et flottantes des longues feuilles du lauhala ou pandanus. Aux chevilles, des bracelets de même substance; fleurs sur la tête, fleurs sur les épaules : ce sont les diamants du pays. L'orchestre est composé d'un ou deux banjos : à la rigueur on le simplifie; les assistants, toujours nombreux, remplacent l'instrument par les accords des voix appuyées d'un léger roulement sur une calebasse en guise de tambour.
La pudeur anglicane, effarouchée de ces passetemps populaires, les avait prohibés sous peine d'amende : dix francs, c'est un prix fait. On le paye d'avance, et tout est dit; la loi bonne personne ferme les yeux, pourvu toutefois qu'il n'y ait pas de scandale. Péché racheté est péché pardonné.
Le troisième jour, de grand matin, nous jetions un dernier regard sur Waïmanalo et suivions, au pas relevé de deux bonnes bêtes, le sentier qui se dirige vers le Pâli. Il longe d'abord la base de la montagne où les pluies fréquentes ont creusé dans le roc des sillons qui donnent à ces parois verticales l'aspect d'immenses tuyaux d'orgue ; il escalade ensuite un premier contre-fort du haut duquel on découvre toutes les dentelures de la côte, puis s'égare de nouveau dans les profondeurs boisées, pour s'attaquer enfin à la gigantesque muraille de basalte, décrivant de vertigineux lacets. Ce pas-
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sage est quelque chose comme la Gemmi, mais une Gemmi tropicale où les fleurs pendent en lourdes grappes de roche en roche.
Ce pâli fut le théâtre d'une scène tragique lors de la conquête. Après une lutte acharnée, le roi d'Oahu et son armée reculèrent devant l'envahisseur jusqu'au bord du précipice. Sommés de se rendre, le chef et ses guerriers s'élancèrent dans l'abîme, ne voulant pas survivre à la défaite. Quelques ossements sont visibles encore sur le sentier à mi-côte; mais la végétation envahissante dérobe aux regards du voyageur le fond du gouffre où les braves dorment de leur dernier sommeil.
Parvenu au sommet du passage, on se trouve, non pas sur l'arête d'un col, mais de plain-pied avec une vallée. A l'archipel versant nord, succèdent sans transition des pentes douces, au delà desquelles reparaît TOcéan tranquille et bleu, sans une voile sur le cercle immense de l'horizon. Le sentier, moins raboteux, s'élargit; c'est un chemin, bientôt une route, et nous galopons dans Nuanu- Àvenue, au milieu des jardins et des résidences. Voici le mausolée du dernier roi qu'entourent les kahilis noirs, à la hampe plaquée d'écaillés, fichés enterre; le palais de la reine Emma, celui d'un richissime marchand chinois, M. A. Fong, et bien d'autres; majestueux boulevard qui fait rêver aux splendeurs de Batavia ou de Bangkok. Encore
quelques minutes, et, dans le vestibule de l'hôtel, penchés sur la planchette du téléphone, nous enverrons nos remercîments de l'autre côté de l'ile à Thospitalière famille que nous avonsquittée il y a cinq heures. La conversation s'établit; notre ami nous adresse de loin ses dernières recommandations et ses souhaits à l'occasion de notre prochain départ pour l'île des volcans.
— Quand vous embarquez-vous pour Hawaï?
— Demain, sur le steamer Kînau.
— Je vais vous recommander au capitaine.
Vous serez de retour...?
— Le mois prochain.
— Avisez-moi de votre arrivée.
— Nous n'y manquerons pas.
— Bon voyage.
Sur ce, un grand bruit..., des rires, un bourdonnement de voix confuses, et ces trois syllabes articulées en chœur :
A-lo-ha!...
l'île de misère.
Le steamer Kinau est le messager de l'archipel. D'allures paresseuses, dédaigneux de la ligne droite, ami des capricieux détours et des escales prolongées, il mettra facilement trois jours pour vous transporter d'Honolulu à Hilo, sur la côte orientale d'Hawaï, alors que la distance entre les deux points est tout au plus de cent lieues à vol d'oiseau. Tel quel, il constitue un progrès sensible sur les moyens de transport en usage il y a peu d'années. La traversée, à cette époque, exigeait une semaine sur une barque à voiles, sans préjudice des retards que pouvaient occasionner les méfaits de la brise et des courants. Tout est donc pour le mieux... A quoi bon se presser? On ne voit bien un pays qu'en voyageant, suivant la mode ancienne, à petites journées.
Le départ ou l'arrivpe d'un bateau est toujours pour l'indigène un spectacle plein d'intérêt. Chaque bâtiment, qui accoste ou appareille,
manœuvre devant un millier de spectateurs amassés sur la rive, gesticulant, battant des mains, brandissant des bouquets ou des couronnes, avec des cris de joie ou de plaintifs adieux, comme si tout ce qui leur est cher se trouvait à bord. C'est bien autre chose quand il s'agit d'un vapeur faisant la navette entre les îles ! Un parent, un ami s'embarque-t-il pour regagner son village, ou prendre, comme un simple Chinois, du service dans une plantation? cinquante personnes entourent le passager, l'exhortent, le consolent, se le passent de main en main; beaucoup ne savent même pas son nom et ne l'ont jamais vu ; mais, n'importe, ils y vont de bon cœur, c'est un des leurs, une partie d'eux-mêmes, un peu de leur chair et de leur sang que la mer emporte. Que Dieu le garde ! Nous avons assisté à ces démonstrations bruyantes et pathétiques du haut de la dunette du Kinau.
Heureusement les plus violentes émotions sont aussi les plus courtes, et la tristesse de nos compagnons de route fait bientôt place à un aimable enjouement. On avait à peine quitté le port, que chacun s'était casé de son mieux avec son petit bagage, et déjà des profondeurs de l'entre-pont montaient des fredons et les sons aigres du banjo.
Un Canaque qui part en voyage emporte les objets suivants : une calebasse de poï et un bouquet. Les plus aisés y joignent une guitare à trois
cordes, quelquefois, mais plus rarement, leur femme ou celle d'un ami.
Il n'y avait pas un souffle dans l'air, pas une ride sur l'eau, et moins de deux heures après le départ, avant même que les cimes dentelées d'Oahu se fussent évanouies vers le couchant, une autre terre, Molokaï, émergeait lentement à l'est.
Molokaï est une fie longue, étroite, escarpée, impraticable. La chaîne qui la partage en deux ne présente ni col ni dépression, aucun passage .entre la côte sud et le versant nord. Les communications ne sont possibles que par mer, et seulement pendant une partie de l'année. Les indigènes la nomment Molokaï Kaaina Pali-Molokaï, la terre des précipices. Et c'est aussi la terre d'exil, l'île de misère et d'épouvante, le séjour des désespérés.
Il n'y a pas seulement, dans le Paradis du Pacifique, des oiseaux, des fleurs, une race d'hommes à l'épiderme doré, des danses et des chants; il n'y a pas seulement les nuits diaphanes et parfumées, les lentes modulations de la mer battant les côtes de corail. Sur tout cela, sur les forêts mystérieuses, l'amoureuse tiédeur des nuits, au-dessus des résidences blotties dans l'ombre fraîche, des huttes de paille ou de gazon, plane un fantôme menaçant : la lèpre.
Qu'est-elle? d'où vient-elle? Nul ne le sait. La science en étudie les ravages sans. en pénétrer les causes. Le mal se dérobe capricieux dans ses symptômes, inégal, insaisissable, frappant indifféremment l'indigène et l'étranger.
On le désigne sous le nom de mal chinois ou lèpre de Chine. A-t-il été, en effet, importé de l'Orient? L'hypothèse est admissible. Ce dont on est sûr, c'est qu'il était inconnu ici il y a trente ans, et qu'un des premiers cas fut constaté sur la personne d'un Chinois, au service de la maison royale. L'insouciance des habitants, le relâchement des mœurs, ont favorisé son développement rapide. Les premières mesures énergiques prises pour le combattre remontent à une quinzaine d'années. Jusque-là rien de sérieux n'avait été tenté, et la colonie étrangère n'était pas autrement émue d'un fléau qui semblait épargner l'homme blanc. Il fallait qu'elle-même fût frappée. Le réveil fut terrible, l'émotion à son comble, quand on reconnut que la supériorité de la race et la couleur de la peau ne garantissaient pas de la contagion. De la sécurité trompeuse de la veille, on passa sans transition au trouble, à l'effarement des grandes épidémies, et la conséquence de cette terreur tardive fut l'adoption du système actuellement en vigueur, la sélection brutale, impitoyable, des victimes. Le procédé est simple,
radical : ne pouvant guérir, on supprime. Les lépreux ou ceux présumés tels seront poursuivis, traqués, séparés du reste des humains, parqués dans un établissement spécial et relégués, après examen, sur la côte nord de Molokaï, à la garde de l'Océan. C'est là dorénavant qu'ils vivront ou plutôt qu'ils achèveront de mourir.
Le lieu choisi pour isoler ces misérables est une grande plaine qu'emprisonne d'un côté la mer, de l'autre un formidable amphithéâtre de montagnes. Nul moyen de s'échapper. La muraille, haute de deux mille pieds, est infranchissable. Pas une brèche, pas un sentier : seules quelques chèvres sauvages se hasardent le long de ces parois verticales. Fuir par mer est impossible; aucun navire n'approche de ces parages mal famés, où d'irrésistibles tourbillons, des remous et l'agitation continuelle du flot signalent de redoutables écueils. Le seul point abordable, pour un bâtiment n'ayant qu'un faible tirant d'eau et ne s'aventurant qu'avec des précautions infinies, est la grève de Kalaupapa. Une fois par mois, quand le temps est beau, le vapeur y relâche et jette à terre ses provisions, de la viande fraîche, des sacs de riz et aussi les lettres, les menus cadeaux envoyés aux moribonds par ceux de leur famille restés au milieu des vivants.
A deux milles dans les terres est le chef-lieu de
ce district maudit, le village de Kalawao. Vu de loin, il n'est ni mieux ni pis que la plupart des villages; maisons de planches, cabanes en bambous dans des enclos de bananiers, champs de patates et de taros : le site n'a rien de lugubre. Et pourtant il encadre le plus hideux tableau que puisse présenter l'humanité souffrante, douloureuse réunion d'êtres à jamais séparés de ceux qu'ils aiment : parents privés de leurs enfants, enfants arrachés à l'étreinte des mères, maris sans femmes, femmes sans époux.
La face rouge , tuméfiée , luisante , la chair marbrée de taches bleuâtres, objets d'horreur les uns pour les autres, ils attendent comme une délivrance la décomposition finale ; ils la voient faire son œuvre autour d'eux. Ceux qui sont encore debout peuvent se dire, en voyant leurs compagnons dont les plaies s'ouvrent, dont les yeux saignent, dont les membres se détachent du tronc, comme un fruit gâté tombé de l'arbre : « C'est ainsi que nous serons demain. »
Le village et ses environs renferment plus de mille lépreux indigènes ou métis, recueillis sur tous les points de l'archipel, et quelques blancs. Tous ne sont pas également atteints, la maladie procède par gradations lentes; souvent elle se manifeste par l'insensibilité ou l'engourdissement d'une partie du corps, sans autre caractère
apparent; parfois ce n'est au début qu'une tache blanche ou rosée, un petit point noir, presque rien. Pendant cette première phase qui dure plusieurs mois, les malheureux peuvent se méprendre sur leur état; ils ont conservé l'usage de leurs membres, ilspeuventalleret venir; ils s'occupent, -cultivent un jardin, défrichent, plantent, embellissent leurs cabanes. Ils trafiquent, font des échanges. Plusieurs ouvrent de petites boutiques, vendent du tabac, des nattes, des tissus à bon marché. Tous conservent jusqu'à la fin l'amour <le la parure, et c'est un spectacle étrange que de voir errer ces spectres, aux regards vitreux, au visage convulsé, affublés d'étoffes voyantes, et couronnés de fleurs ; mais peu à peu le mal les brise, l'engourdissement gagne tout le corps, les taches s'étendent, l'épiderme se fend : les tumeurs crèvent, les ongles noircissent et tombent, les doigts s'effritent phalange par phalange, l'œil mort s'échappe de son orbite, les dents se déchaussent, la lèvre pend inerte, la gorge desséchée ne laisse plus passer qu'un son rauque. Et, chose effroyable, dans cette masse de chair informe et pantelante qui fut un homme, un seul organe est resté vivant, le cerveau.
Alors commence pour le lépreux la dernière étape de la voie douloureuse. De la hutte de bambous il est porté dans un bâtiment central,
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qu'entoure une épaisse pelouse plantée d'algarobas : c'est l'hôpital, car rien n'y a été épargné pour atténuer autant qu'il est possible l'horreur des derniers moments. Les constructions propres et luisantes, disposées autour d'une vaste cour, qu'arrose une eau limpide amenée à grands frais, peuvent recevoir quarante agonisants ; il y a deslits, du linge en abondance, une pharmacie suffisamment pourvue. Rien n'y manque, sauf le médecin. Que ferait-il, d'ailleurs, au chevet de ces condamnés? Les soins suprêmes leur sont prodigués par un personnel d'autant plus dévoué qu'il sait bien que son tour ne peut tarder à venir; les infirmiers d'aujourd'hui seront demain les mourants. Tous en effet, administrateur, surveillants, comptables, les maîtres et les valets, le gouverneur et son conseil, sont des lépreux. Et tous, quel que soit leur sang, sont à la dévotion de la souveraine qui commande ici, la Mort!
Seul au milieu de ces spectres, un homme vit pourtant. Celui-là était jeune, instruit, d'une rare distinction d'esprit et de manières ; ses éminentes facultés le destinaient à un avenir brillant; prêtre, il pouvait prétendre à un poste élevé dans l'Église. Et il est venu là spontanément, dans cette funèbre plaine de Kalawao, s'enfermer entre la montagne âpre et l'Océan sans bornes, et s'asseoir, lui, plein de santé et de vie, au foyer des pestiférés. II s'est
offert à ceux que le monde repoussait comme l'ami des mauvais jours, le bras qui soutient, la voix qui console pour aider ceux qui travaillent, assister ceux qui souffrent. Ces délaissés lui devront la joie inattendue d'apercevoir, penché sur leur grabat, un visage exprimant autre chose que l'horreur et le dégoût, de sentir des mains adroites et patientes panser leurs plaies sans frissonner, et d'entendre, dans leur longue agonie, une voix leur murmurer des paroles douces comme une chanson de mère sur le berceau d'un enfant.
J'ignore sïl y eut jamais un tel exemple de sacrifice, accompli aussi simplement, mais il est bon que ces choses-là soient sues ; car elles ne sont pas seulement l'honneur d'une Église, mais la gloire de l'humanité tout entière. 11 semble, du reste, que la renommée se plaise à exalter les humbles. Et sur cet immense Océan , des Marquises à Samoa, d'HawaïauxPomolou,iln'estpersonne,voyageurs, marins, colons de toutes nations et de toutes sectes, qui ne connaisse l'apôtre des lépreux, le Père Damiens. J'ai vu les plus indifférents, j'ai vu des protestants fanatiques acharnés dans leur haine contre le papisme, se découvrir, émus, en prononçant ce nom.
La mise hors la loi des individus infestés préservera-t-elle le reste de la nation? Rien n'est moins prouvé. S'il y a mille lépreux hors d'état de nuire,
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le nombre est grand encore de ceux qui errent en liberté, et que les efforts de leurs parents ou de leurs amis soustrairont longtemps aux investigations des commissaires de la santé. Ceux-ci ont à remplir une pénible tâche. Les natifs tremblent au seul nom de Molokaï : ils savent que celui qui met le pied sur l'île de Misère n'en sortira jamais; dès que le fatal navire est signalé, ils enlèvent leurs malades sur des nattes, sur des brancards, et les emportent dans les cavernes au fond des bois. Alors commence à travers la jungle une véritable chasse à l'homme; le gibier traqué est ramené à la côte pour être embarqué sans délai. Quiconque en a été témoin n'oubliera jamais pareilles scènes : adieux déchirants, supplications, hurlements de la bête aux abois. Et ceux qui, plus alertes, sont parvenus à s'échapper, immobiles à présent, hébétés, haletants, assis sur le sable, essuient machinalement leurs membres labourés par les épines, sans -quitter des yeux le bâtiment qui fuit, emportant les bien-aimés, les femmes, les enfants, les vieillards, les jeunes hommes.
Pauvre petit peuple doré, auquel la civilisation apporta ses trésors et son virus, ses enseignements et ses ulcères ! Heureux il vivait, ce sauvage, dans la grande nature ensoleillée. Pareil aux premiers hôtes de l'Éden dont on lui a conté la légende,
il n'avait point touché au fruit de l'arbre empoisonné ; et maintenant, il l'a cueilli et meurt.
Chaque année, la commission sanitaire, assistée d'un médecin, parcourt les îles, constate les cas flagrants de lèpre et examine les individus dont le mal ne se trahit pas par des symptômes extérieurs, mais soupçonnés d'en porter les germes. La loi n'épargne personne, pas plus les étrangers que l'indigène : elle frappe jusqu'au pied du trône, et des hommes de sang royal, entre autres un cousin de la reine Emma, ont dû partir pour la triste vallée de Kalawao.
Plusieurs auxquels la gravité de leur état ôte tout espoir d'échapper au bannissement, renoncent à fuir, et se livrent de bonne grâce. Quelques-uns même, à peine atteints, qui eussent pu longtemps encore rester libres, ont fait preuve d'abnégation touchante en demandant à être emmenés au même titre que leurs frères. De ce nombre fut un des hommes les plus considérables du royaume par sa fortune, ses relations, son autorité de légiste et l'éloquence de sa parole, un métis que son teint peu hàlé et la finesse de ses traits pouvaient faire passer pour un blanc. 11 se nommait Bill Ragsdale.
Une connaissance approfondie du pays, des traditions et des usages, lui valait l'estime et la confiance de la colonie étrangère. Généreux, ser-
viable, d'humeur enjouée, semant sans compter les aumônes et les saillies, ce diable de Bill, comme on l'appelait, était adoré du peuple ; ayant avec cela les défauts de ses qualités; de mœurs faciles, emporté, hâbleur et prodigue, un bon diable.
Interprète de la législature, c'était merveille, paratt-il, de l'entendre paraphraser, dans une improvisation chaude et brillante les pâles et brèves observations de MM. les représentants anglocanaques. Chacun d'eux, grâce à lui, devenait un orateur et s'applaudissait d'avoir tant de talent sans avoir jamais rien fait pour cela. Élégant, riche, fêté en dépit de ses travers, il était la joie de ce petit monde, et nul ne supposait que ce rieur dût sitôt renoncer à la vie. Nul surtout ne pouvait prévoir l'émouvante sérénité de ce renoncement.
Un matin, le shérif reçut une lettre dans laquelle Bill Ragsdale se dénonçait comme atteint de la lèpre, et voulant, disait-il, donner à tous l'exemple de la soumission aux lois, demandait à être embarqué avec les malheureux prêts à partir le soir même pour Molokaï. Il réclamait pour toute faveur qu'on le laissât libre jusqu'à l'heure du départ, et qu'il lui fût permis de se rendre directement au bateau sans passer par le lazaret.
Ce matin-là, de très-bonne heure, on le vit
monter à cheval dans une tenue plus soignée encore que de coutume ; il refit une dernière fois sa promenade favorite et parcourut à plusieurs reprises ces avenues ombreuses qu'il ne devait plus revoir. Il s'arrêtait devant les maisons amies, adressait aux personnes assises sous les vérandahs un adieu aimable, comme s'il se fût agi pour lui d'un voyage d'affaires, d'une courte absence. Puis au moment où le navire allait lever l'ancre, prenant avec lui une Bible et quelques volumes, il se rendit au rivage, où une embarcation l'attendait. Déjà le bruit de son départ pour l'exil éternel avait couru parmi les indigènes, et une foule compacte était là, sanglotant, avec des couronnes de fleurs dans les mains. D'un geste, il réclama le silence, et adressa à ces pauvres gens une courte allocution, insistant sur la nécessité de se soumettre avec calme aux mesures rigoureuses prises pour conjurer la lèpre. Ses derniers mots furent : « Paix, frères, et priez non-seulement pour moi, mais pour tous les autres qui sont descendus vivants dans la tombe. Aloha! Dieu vous assiste ! » Et la chaloupe s'éloigna. Telle est en peu de mots l'histoire du métis Bill Ragsdale ; comme celle du lépreux d'Aoste, elle eût mérité qu'un de Maistre fût là pour la conter.
Dans la matinée qui précéda notre départ, nous avions visité la léproserie d'Honolulu. Cet
établissement, destiné à l'origine à n'être qu'un hôpital temporaire où les malades devaient subir une observation minutieuse qui déciderait de leur sort, renferme aujourd'hui de cinq à six cents individus des deux sexes, dont la plupart sont là à titre définitif. Leur captivité est plus douce. Au moins peuvent-ils voir du fond de leur prison l'île natale, les champs où ils ont vécu libres, les toits de leurs cabanes pointant au-dessus des arbres, et prêter l'oreille aux bruits lointains de la foule, au bourdonnement joyeux de la vie : .ceux-là sont les heureux. Plusieurs apparemment doivent à de hautes influences cette situation privilégiée. Mais d'autres motifs d'un ordre jplus élevé ont décidé le maintien de cette agglomération souffrante aux environs de la capitale. Elle offre à la science médicale un champ d'expériences d'accès facile, et le moyen de poursuivre l'étude des phénomènes sur les mêmes sujets à diverses périodes. Car le mystérieux fléau ne «'impose pas seulement à l'attention des autorités locales, mais doit préoccuper à juste titre les représentants des autres nations. Aucune d'elles ne peut se flatter d'être à l'abri. Le mal n'est point particulier à ces régions, et s'acclimate aisément partout, aussi bien dans les contrées froides ou tempérées que sous le tropique. Les Anglais n'ont-ils pas à lutter avec lui au Nouveau-
Brunswick, où la température minima atteint parfois trente degrés? Rien ne s'oppose à ce qu'un jour ou l'autre, grâce à la fréquence des communications maritimes, il continue sa marche en avant, et débarque dans quelque port d'Europe. Il convientdonc de compter avec cette redoutable éventualité, et de chercher, sans plus attendre, le remède à la source même du mal. L'Allemagne vient de faire le premier pas dans cette voie, et la Faculté de Berlin a envoyé ici un de ses membres les plus distingués, M. le docteur Arming, qui depuis six mois se livre à de fort intéressantes expériences dans un vaste laboratoire au centre de l'hospice.
Ses patientes et délicates études n'ont pas encore donné les résultats qu'on était en droit d'attendre, mais rien ne se fait sans le secours du temps ; et les efforts d'autres chercheurs hâteront peutêtre la solution du problème. Le gouvernement hawaïen, dans le but de provoquer le concours <le la science étrangère, se propose, dit-on, de ménager prochainement les crédits nécessaires à l'installation d'une série de laboratoires et de cliniques. Ces laboratoires, ainsi qu'un certain nombre de malades, seraient mis à la disposition des médecins délégués par les diverses puissances civilisées. Chacun d'eux aurait toute liberté d'agir suivant ses procédés spéciaux de recherche et
d'analyse, et du choc des idées et des méthodes jaillirait peut-être la lumière. Mais il faut pour cela forcer l'attention des cabinets européens qui ont déjà beaucoup d'occupations, de missions, d'explorations sur tous les points du globe, et ne se croient pas autrement intéressés à résoudre une énigme aussi lointaine.
La cité lépreuse occupe au bord de la mer un vaste espace de terrain enclos de hautes palissades et de fossés.
Les malades n'y sont point réunis dans un même édifice, mais répartis par groupes de huit ou dix dans des cottages en planches élevés d'un pied au-dessus du terrain par une charpente à claire-voie. Les pièces blanchies à la chaux, percées de larges ouvertures, ne contiennent que les couchettes en fer très-espace es, aucun meuble superflu, ni nattes, ni rideaux, rien qui puisse donner asile à la poussière.
Pour tout plafond, le toit très-incliné, avec un système d'ouvertures ménagées dans l'arête pour entretenir la fraîcheur; ainsi, l'air se renouvelle incessamment à l'intérieur et sous le plancher. C'est une demeure aérienne où circule, tamisée et amortie, la saine brise venant du large.
L'installation fait le plus grand honneur à ses organisateurs. L'administration en a été confiée à des Sœurs hospitalières que le gouvernement a
mandées tout exprès des États-Unis, décision surprenante, si Ton songe que le pouvoir est aux mains de protestants rigides ou de gens libres de convictions religieuses : le roi ne fréquente aucune église, et son premier ministre, homme éminent d'ailleurs, est un ancien mormon dont la vie, s'il lui prenait fantaisie de publier ses mémoires, fournirait un récit d'aventures aussi variées qu'intéressantes; mais la nécessité, plus forte que le fanatisme et l'indifférence, a fait apprécier à leur juste valeur les trésors de patience et de dévouement cachés sous la cornette blanche et la robe noire des hospitalières.
Munis d'une autorisation spéciale, nous nous sommes rendus à sept heures du matin à la léproserie, où nous attendait un de nos compatriotes de la mission, le Père Léonor, qui avait bien voulu nous servir d'introducteur.
La supérieure, une Américaine dont la jeunesse et la grâce éclairent ce lieu funèbre, nous reçut au parloir, et nous engagea à visiter à notre aise l'établissement dans ses moindres détails. La maison qu'elle occupe avec ses compagnes est petite, sommairement meublée, mais disposée avec le goût et la propreté raffinée que l'on retrouve dans les plus humbles logis de la Nouvelle-Angleterre.
La chapelle fait suite au parloir; elle est dis-
posée de manière à pouvoir servir à tous les cultes indifféremment. Une cloison mobile sépare au besoin l'autel du reste de la nef, et l'église devient une salle neutre, tour à tour temple, salle de lecture ou de réunion. Le mérite de cette disposition, qui atteste le respect des croyances et une rare élévation d'esprit, revient au digne prêtre qui nous accompagne, un vaillant, lui aussi, qui depuis une vingtaine d'années mène la rude vie des missions, a beaucoup vu, beaucoup souffert, et a rapporté de ses pénibles voyages les larges et tolérantes idées, la piété indulgente et douce de l'homme familiarisé avec les grands horizons.
Quelques planches seulement nous masquaient le but de notre visite. Notre guide poussa une porte. Une bouffée d'air s'y engouffra, avec un clair rayon de soleil. Nous étions dans la place.
A cette heure matinale, l'immense enceinte, avec ses avenues coupées à angles droits, ses petites maisons alignées comme des soldats à la parade, et ses pelouses plantées d'arbres, présentait un spectacle des plus animés. Toute la population valide était à l'œuvre, procédant à la toilette du village. Les hommes allaient et venaient, armés de balais et de brouettes, arrosaient les gazons et les allées : les femmes, sur le seuil des portes, vaquaient aux soins du ménage, nettoyaient les calebasses, essuyaient le museau
des marmots, ou tressaient des colliers de fleurs.
L'ensemble n'avait rien d'anormal; c'était le mouvement d'un quartier quelconque de la ville à pareille heure. Mais à mesure qu'on avançait, la réalité se dévoilait dans toute sa laideur; les faces marbrées, les yeux louches, la bouffissure des visages, coupaient court à l'illusion.
Dans la première maison où nous entrâmes, une mère berçait son enfant nouveau-né, — la femme, jeune encore, mais déjà hideuse, la face grimaçante, l'œil droit demi-rongé. Elle rit et nous tend le bébé; il est joli, mignon, potelé; ses grands yeux noirs ont le regard fixe d'une idole hindoue. Il ne crie pas, il est grave comme s'il avait conscience du sort qui l'attend... Sur sa jambe gauche, un peu au-dessus du genou, une tache blanchâtre de la grosseur d'un pois... La lèpre.
Notre arrivée a fait sensation; une dizaine de visages curieux se montrent dans l'embrasure de la porte, et, en sortant, nous remarquons devant la maison un grand rassemblement où les commentaires vont leur train.
Que d'enfants !... il y en a de tous les âges, depuis le poupon qui fait ses premiers pas, tantôt clochant sur ses deux pieds, tantôt à la façon d'un jeune quadrupède, jusqu'au gamin de dix ans, aux grands yeux noirs pleins de malice, à la mine éveillée, type de gavroche polynésien. Beaucoup f
sont nés ici. Tous y mourront, très-peu dépasseront la quinzième année. Mais, bien que leurs jours soient comptés, bien qu'ils ne doivent jamais franchir l'enceinte de la léproserie, ils sont élevés et instruits à l'égal des favorisés du sort sur qui le mal n'a pas» dès leur naissance, mis sa marque indélébile. S'ils ne doivent pas vieillir, au moins auront-ils vécu comme des êtres pensants, et non dans la dégradation de la brute souffrante et désespérée.
Au centre de l'hospice, sur une pelouse, est l'école. Elle consiste en un grand kiosque, dans le genre de ceux qui servent aux orchestres sur nos promenades publiques; quelques bancs, une table, deux tableaux noirs couverts de chiffres ou d'exemples d'écriture, mobilier banal de la salle d'étude la plus singulière qui soit au monde, ouverte à l'air et à la lumière, perchée sur son échafaudage comme un nid sur une branche. Au moment où nous la traversions, il ne s'y trouvait qu'une fillette de six ans, au long sarrau de calicot à raies bleues et rouges, absorbée dans un travail d'importance. Armée d'un bâton de craie, le bras tendu, se haussant sur la pointe des pieds, elle traçait des caractères énormes qui montaient, descendaient et chevauchaient l'un sur l'autre, avec un mépris déplorable des lois de la calligraphie :
E ko mako mahua i loko o ka Lani..
L'enfant transcrivait dans sa langue natale un texte anglais qui s'étalait en lettres moulées sur l'autre tableau noir à l'extrémité de l'école :
Our Father who art in heaveas...
Le Pater! L'appel touchant de la créature au Créateur, ironie amère dans ce lieu maudit !
Le logement que nous visitons ensuite est meublé avec une certaine recherche et réservé pour l'usage exclusif d'une seule personne parvenue à la période aiguë de la maladie. Le malheureux qui râle là, allongé dans un fauteuil de jonc, appartenait à la classe riche, et les reliques de son opulence, les mille souvenirs de son existence heureuse entourent son atroce agonie.
Notre émotion est grande, car celui-là, c'est un blanc, c'est un des nôtres. Ce qui reste de ce corps est paralysé, inerte. Je dis ce qui reste... car déjà la main droite et une partie de l'avantbras se sont détachées, la main gauche convulsée, roidie, a perdu les premières phalanges... Les paupières sont rongées, l'orbite est vide, à la place des yeux deux plaies béantes nous regardent... Puissé-je ne jamais revoir rien de pareil!
Cet homme est un Américain, jeune encore. Il est ici depuis quatre ans. Notre guide s'approche de lui, se nomme, ajoutant que les personnes qui î'accompagnent sont de race blanche, des gens
qui n'ont pas voulu traverser l'hospice sans lui faire visite.
Quelque chose comme un sourire éclaire ce visage meurtri, et d'une voix basse, sifflante, le malade articule faiblement: TkanksL.» tkanhsl (Merci !)
Puis, lorsqu'on lui demande s'il souffre un peu moins que la veille, il fait un geste de dénégation, un mouvement fébrile agite ses lèvres, et, rassemblant toutes ses forces, il jette d'un ton farouche ce cri de désespoir et de révolte à l'adresse de la science impuissante : « Yankees doctors know every thing ant know nothing ! Les médecins yankees croient tout savoir et ne savent rien! »
Hélas! pauvre homme! j'ignore si d'autres docteurs auront plus de clairvoyance que ceux de ton pays. L'Allemand qui, de son laboratoire, situé vis-à-vis de ta maison, peut entendre tes gémissements, passe là pourtant bien des heures d'un labeur acharné, collectionnant les virus sur les plaques de verre, soumettant à l'analyse chimique le sang vicié, le pus des ulcères recueilli sur chaque malade à différentes époques. Peine perdue. La nature se refuse encore à livrer son secret.
Mais si la victoire est lente à venir, nous n'en devons pas moins saluer très-bas ces hommes
dont l'abnégation égale le savoir, qui n'ont pas hésité à abandonner pour longtemps leur patrie, leurs hautes relations, leur foyer paisible, pour servir la science et la vie. Ils ne combattent point pour une cause perdue, et si le sort déjoue leurs espérances, s'ils succombent à la tâche, l'honneur leur reste d'avoir frayé la route à des chercheurs plus heureux.
Dans l'enceinte, du côté qui fait face à la ville, il existe une trouée ; une barrière précédée d'un fossé profond remplace des palissades et permet aux captifs de recevoir, à distance respectueuse,, les visites de leurs parents et de leurs amis... Une femme portant son enfant, appuyée contre les barreaux, cause avec son mari assis au dehors sur l'herbe. Un espace de six pieds au plus sépare les interlocuteurs, et cet espace, ni l'un ni l'autre ne le franchira jamais, à moins que des protecteurs influents n'obtiennent pour l'époux resté libre la faveur de rejoindre sa femme. Cette permission est rarement accordée, et dans ce cas, l'intéressé est prévenu d'avoir à réfléchir avant d'en user : la décision qu'il va prendre est grave. Entrer, c'est se condamner à une réclusion perpétuelle : quiconque a été admis dans cette communauté de misère n'en doit plus sortir.
Nous la quittons, pourtant, après deux heures consacrées à cette visite poignante, et les groupes
chuchotent, se demandent sans doute quels sont ces nouveaux venus devant qui la porte se rouvre, ces privilégiés que la tombe rejette parmi les vivants.
En repassant devant le kiosque-école, j'aperçois de nouveau la petite élève devant son tableau noir.
Distraite par notre arrivée, un instant elle nous avait suivis; maintenant elle s'était remise au travail, plus appliquée que jamais, sérieuse, et lentement elle écrasait son bâton de craie en grosses Jettres enchevêtrées :
E like me ia i malamaia ma ka la ni.
« Que votre volonté soit faite... »