HAWAÏ
Les derniers contours de Molokaï, la terre de misère, se sont fondus dans la vapeur du soir; l'aube nous trouve longeant les côtes de Mauï, dont on dépasse la capitale, le village de Lahaïna, planté dans les roches volcaniques, au milieu des manguiers, des cocotiers et des tamarins. Lahaïna était jadis la cité royale, une station de relâche fréquentée des baleiniers; elle renfermait une nombreuse population de pêcheurs, des comptoirs, des entrepôts, et voyait parfois jusqu'à cent /vaisseaux mouillés dans sa rade. Aujourd'hui, c'est une reine déchue. La grande pêche a déserté ces parages; seul le bruit du flot sur les laves ou la pagaie d'une pirogue trouble le silence de la baie solitaire ; les magasins et les cabanes tombent en ruine, les lianes et les ronces envahissent le palais effondré, le vieux fortin qui commandait la place a été abandonné. Lahaïna est morte.
170 ILES IIAWAI.
À vingt milles plus au sud s'ouvre la baie de Maalaca, mal abritée, semée de bas-fonds sablonneux, mais situe'e à proximité de plantations qui comptent parmi les plus importantes de l'archipel. Le navire y stoppe souvent un jour entier pour embarquer les sacs de sucre; pendant qu'il est procédé à cette opération aussi laborieuse que peu intéressante, le mieux est d'accepter les services d'un batelier indigène et de se rendre à terre.
I/ile de Mauï est formée de deux énormes montagnes reliées par un isthme de cinq lieues de long sur trois de large, à peine élevé au-dessus du niveau de la mer. Le massif oriental n'est qu'un immense volcan éteint. Ce magnifique belvédère haut de dix mille pieds est facilement accessible en une journée de marche du village de Makawao.
Peu de cimes sont d'un abord plus facile; on arrive à cheval jusqu'à une portée de fusil du point culminant, après avoir gravi de longues coulées de vieille lave que recouvre une végétation très-épaisse, mais courte. De loin en loin, quelques bouquets de koa rappellent qu'il y eut là d'impénétrables forêts, pareilles à celles qui subsistent encore sur le flanc des volcans d'Hawaï. Leur disparition, attribuée un instant aux soulèvements du sol et à l'écoulement des matières en fusion, est le fait de l'homme. La dernière érup-
HAWAI. 171
tkm date de plus d'un siècle, et, depuis, les hautes futaies avaient eu le temps de croître, quand les explorateurs anglais et américains les attaquèrent avec la hache et la torche pour découvrir les bois précieux, le sandal notamment, qui se révélait à son parfum développé sous Faction de laflamme. Aujourd'hui, la montagne n'est plus tapissée que de framboisiers sauvages, d'ohelas et de jolis arbustes chargés de baies d'un blanc cireux, mouchetées de rose. À deux mille pieds environ au-dessous du sommet, subitement toute végétation cesse : à cette hauteur la montagne est constamment entourée d'un anneau de vapeurs, montant de la mer surchauffée. Au delà de ce nuage circulaire qui crève en pluie vers le milieu de la journée, commence la région sèche ; les chevaux font feu des quatre pieds sur les roches, enfoncent dans les scories; force est de les abandonner bientôt pour gravir, en s'aidantdes pieds et des mains, les dernières pentes semées d'effroyables éboulis, coupées de crevasses dont le regard n'entrevoit pas le fond. Après deux heures de cet exercice, on atteint le bord du cratère, à une altitude de 10,000 pieds au-dessus de l'Océan, et de 2,000 au-dessus du fond de l'immense cuve refroidie.
Le cratère d'Haleakala est de beaucoup le plus grand de la terre ; sa forme est celle d'une
172 ILES IIAWAÏ.
ellipse allongée. Parcouru pour la première fois en détail dans le courant de l'été de 1869, la triangulation qui en fut faite à cette époque accusa une longueur de sept milles et demi, sur une largeur de deux au point le plus étroit, et une circonférence totale de dix-huit à vingt milles (32 kilomètres)!
La superficie en fut évaluée à près de dix-sept milles carrés.
A l'intérieur se dressent seize cônes ou cheminées distinctes que l'on croirait en activité, à voiries roches rouges flamber au soleil. Telle est la profondeur du gouffre, que ces cratères, dont le moindre a près de mille pieds de haut, semblent de petits tas de braise ardente. En beaucoup d'endroits les parois offrent l'aspect d'une muraille parfaitement régulière et unie; ailleurs s'arc-boutent de formidables épaulements à demi enfouis sous une couche de cendre noire et rouge. Du centre jaillissent deux rivières qui s'échappent chacune par une brèche étroite, profonde, l'une vers le nord, l'autre allant se jeter dans la mer près du village de Kaupo, sur la côte orientale.
Si Ton se retourne, l'impression éprouvée tient du vertige. A nos pieds, au delà de l'écharpe de nuages étincelante comme la neige immaculée qui ondule aux flancs de la montagne,
HAWAI. 173
reparaissent les contre-forts verdoyants, les rivages dentelés. l'Ile entière et ses trois satellites : à Fou est, Lanaï allongeant sa croupe luisante comme une baleine échouée; en face de nous, les vingt mille acres de landes incultes et désertes deKahaolawe, et, au milieu du chenal, Molokini, roc dénudé qu'entoure une frange d'écume, asile inviolé des mouettes et des albatros. À plus de cinquante lieues, au fond de l'horizon incendié par le couchant, les arêtes d'Oahu et de Molokaï, indécises, flottantes, pareilles à ces nuées d'un gris de perle aux silhouettes fantastiques qui traînent sur la mer aux approches du soir. Au sud-est étincellent les trois coupoles neigeuses d'Hawaï : le Mauna-Kea, le Hualalaï et le Mauna- Loa, suspendues entre le firmament bleu et l'Océan plus bleu que le ciel.
Il est nuit close, l'ancre est levée, les feux s'allument devant les cabanes sur la côte, et cependant une clarté pâle baigne encore la haute cime. C'est sur elle que le soleil darde ses derniers rayons ; c'est au-dessus d'elle qu'il surgira dans la splendeur nacrée del'aube, comme s'il montait des profondeurs du cratère endormi. De là, sans doute, le nom d'Haleakala, « Maison du soleil » , donné par les indigènes à la montagne.
Le canal Hawaïen qui sépare Mauï d'Hawaï est large d'une douzaine de lieues; agité comme
174 ILES HAWAI.
tous les bras de mer, il doit à son orientation spéciale du sud-ouest au nord-est, et au voisinage de terres élevées, un luxe de courants et de tourbillons qui le classent parmi les plus turbulents fleuves de l'Océan. Les vents refoulés par les montagnes s'engouffrent dans l'étroit passage et s'y livrent bataille, au grand détriment des navires obligés de courir des bordées et ne parvenant pas, toutes chaudières sous pression, à filer plus de cinq ou six nœuds à l'heure. C'est pourtant sur ce tumultueux détroit que se risque la mince pirogue creusée dans le tronc d'un cocotier. La brise fraîchit-elle, le pêcheur détache ses avirons, se blottit au fond du canot et laisse l'esquif flotter à l'aventure jusqu'à ce que la mer soit tombée, quitte à faire ensuite force de rames pour regagner le temps perdu; manœuvre primitive digne d'être signalée à l'attention des cercles nautiques des deux hémisphères. Telle quelle, les Canaques s'en trouvent bien et ne l'échangeraient point pourdes combinaisons plus savantes ; elle a suffi à leurs ancêtres les guerriers de la Grande Terre, lorsqu'au nombre de dix mille ils s'élancèrent, sur leurs deux cents coquilles de noix, à la conquête de l'Archipel. L'épreuve est concluante aux yeux des hommes d'aujourd'hui.
Toute la nuit le Kinau, ballotté au gré des
HAWAI. 175
vents et du flot comme une simple pirogue, a louvoyé dans le canal. Au jour levant, il entrait dans des eaux plus calmes et mouillait à cent mètres du rivage, au fond de la baie de Kawaihae. Le premier aspect de la grande île est décevant. Des laves, encore des laves; un immense plan incliné, sans dépression ni relief, monte de la mer jusqu'aux nuages chargés de pluie qui voilent l'horizon du côté de la terre. La côte est d'un accès difficile; partout des roches basaltiques, des blocs amoncelés, pointus ou tranchants, sur lesquels la vague déferle. La chaloupe louvoie prudemment dans ce dangereux dédale et nous dépose sur un étroit banc de sable au pied d'un hangar en bois que surmonte un drapeau.
Ce bâtiment et quelques cabanes perchées dans les éboulis constituent le port de Kawaihae ; on y amène à dos de mulet les produits des districts de Waimea et Hamakua, distants de quatre à cinq lieues. C'est aussi une station de pêche assez fréquentée, où foisonnent le hala, l'ohua, la bonite, tous les poissons brillants des mers hawaïennes. Les requins abondent dans la baie; on peut les voir, par bandes, tourner lentement autour du navire, guettant les détritus qui tombent, l'embarcation prête à chavirer sous un faux coup de barre, ou le maladroit dont le pied glisserait sur l'échelle. Aussi loin que le regard
176 ILES ÎIAWAI.
peut s'étendre, pas un arbre, pas un buisson; par places, entre les pierres, quelques touffes d'une herbe rude, cassante comme du bois mort, entretiennent seules une maigre verdure.
Toute la côte occidentale présente ce caractère d'aridité et de désolation; il n'en était pas de même jadis, quand Cook et Vancouver y abordèrent pour la première fois. Alors, comme sur le versant oriental, se déroulaient de la montagne à la merles impénétrables forêts; les torrents clairs couraient sous les fleurs; la moindre crique abritait un village. Les guerres, les épidémies, les sanglantes hécatombes en l'honneur des idoles, ont dépeuplé les cabanes. La hache et l'incendie ont rasé les grands bois. Les innombrables troupeaux ont achevé l'œuvre de destruction. Lorsqu'à la fin du dernier siècle les Anglais importèrent dans les îles quelques spécimens des races ovine et bovine, les chefs, justement flattés du cadeau, avisèrent à en tirer le meilleur parti possible, et tout d'abord à soustraire les intéressants animaux aux appétits voi-aces de la foule. A cet effet, ils les déclarèrent tabus, c'est-à-dire sacrés, inviolables ; porter la main sur eux équivalait à un sacrilège entraînant la mort du coupable. Cette mesure atteignit complètement son but et favorisa la prompte reproduction des espèces. Le malheur voulut
HAWAT. 1TI
qu'on oubliât de l'abroger, et, ainsi que cela arrive fréquemment, le mal naquit de l'excès même du bien. Les troupeaux se multiplièrent dans de telles proportions que ce paradis des bêtes fut tondu jusqu'au dernier brin d'herbe. Il fallut bien se résigner, quoiqu'un peu tard, à mettre un terme aux dégâts de cesracespar trop prolifiques; des battues furent organisées. Mais les dégâts étaient immenses, irréparables. Aujourd'hui encore, quantité de bœufs et de chèvres à l'état sauvage errent dans leshalliers, au centre de File. A peu de distance de la station subsiste un curieux vestige des temps barbares, le temple païen le plus vaste et le mieux conservé de l'Archipel. Ce Heïau consiste en un grand tumulus de 300 pieds de long sur 150 de large, soutenant une série de terrasses superposées. La muraille d'enceinte n'a pas moins de huit pieds d'épaisseur à sa base : la tradition rapporte que les matériaux qui la composent furent apportés pierre à pierre de la vallée de Polulu, éloignée de plus de douze milles, par une file de travailleurs rangés en bataille de la carrière au lieu choisi pour la construction de l'édifice. Sur la terrasse supérieure qui devait être l'enceinte sacrée, réservée aux prêtres et aux chefs, se dressent trois autels; dans le mur sont creusées des niches destinées, selon toute apparence, aux idoles; l'une
178 ILES IIAWAI.
d'elles, de dimensions plus vastes que les autres, est pratiquée dans la paroi qui regarde le nord-est. Là sans doute résidait la divinité supérieure à laquelle le temple était dédié. Il y a soixantedix ans, on y célébrait encore des sacrifices humains pour implorer les dieux secourables, pour prévenir les embûches des divinités chagrines, à l'époque d'un tremblement de terre ou d'une épidémie, à la veille d'un combat, au lendemain d'une victoire.
Un jour, dit la légende, un chef nommé Umi, vainqueur de six autres chefs ligués contre lui, célébrait son triomphe et sacrifiait quelques captifs en manière d'action de grâces, quand la voix du dieu Kuakino se fit entendre du haut des nuages, demandant au roi d'autres hommes.
Umi continua le sacrifice, mais la voix résonnait déplus belle, pressante, impérieuse. Tous les prisonniers immolés, l'implacable dieu criait toujours : « Des hommes ! des hommes ! » Que faire ? Le roi avait auprès de lui son favori; s'en séparer, c'était bien dur, et le monarque s'y refusa longtemps. Mais la voix céleste devint si menaçante qu'il n'était plus possible de faire la sourde oreille. Le métier de courtisan a ses exigences, parfois fort dures, et le pauvre favori dut sacrifier sa vie aux scrupules de conscience de son prince. Il ne restait près de l'autel que le prêtre
HAWAI. 179
et le roi. Le dieu se déclara satisfait. Il n'eût plus manqué qu'il poussât la plaisanterie jusqu'à vouloir goûter aussi du sang royal. Je ne sais si je me trompe, mais je vois là une complicité possible au service des héritiers présomptifs désireux de hâter l'échéance delà successionpaternelle, un précieux instrument de haute politique dont les avantages n'auront pas échappé à MM. les augures, qui, à défaut d'autres qualités, me paraissent avoir possédé un assez joli talent de ventriloque.
Le sacrifice accompli, les victimes restaient exposées sur l'autel pendant deux jours. Le troisième jour, au matin, les cadavres, à demi putréfiés, étaient exposés sur une large pierre légèrement concave, en dehors du temple, au pied de la muraille qui fait face à l'orient. Là on procédait à leur dissection. Les chairs étaient brûlées sur les autels avec des bois odoriférants; les os, après un séjour prolongé dans l'eau de mer et un lavage méticuleux, étaient liés par paquets, puis enfouis aux abords de l'enceinte sacrée. Le sol, sur une étendue de plusieurs acres, n'est qu'un immense ossuaire, et le voyageur trébuche à chaque pas dans les sinistres cachettes fouillées par les chacals et les chats sauvages.
En continuant à longer la côte occidentale, on pénètre bientôt dans la baie profonde de Kealakakua, où fut massacré le capitaine Gook, le
180 ILES HAWAI.
14 février 1779. Tout le monde connaît les circonstances qui amenèrent sa mort lors de son second voyage à Hawaï. Les naturels, le prenant pour un dieu de la mer, lui avaient témoigné longtemps beaucoup d'égards, quand l'un d'eux, plus sceptique, remarqua que le dieu mangeait, buvait et dormait comme un simple mortel. Le sauvage, résolu à en avoir le cœur net, recourut à un expédient décisif, et lança une flèche sur le marin sans défiance ; le sang jaillit, le blessé jeta un cri de douleur. Ce cri, cette goutte de sang, venaient de trahir son origine terrestre, et il tomba sous les coups de ses anciens adorateurs, qui ne pouvaient lui pardonner de s'être joué aussi longtemps de leur crédulité. La baie est sévère, entourée d'escarpements noirs ; entre la mer et la base de la montagne s'étend un terrain uni et découvert, où l'amirauté anglaise a érigé un monument à la mémoire de l'illustre voyageur. Deux cocotiers s'élevaient à l'endroit même où il succomba ; l'un d'eux, mort, dépouillé de son plumet, pareil à une mince colonne de marbre, mais solide sur ses racines et capable de défier longtemps encore les coups de vent : des chaînes, des ancres, des avirons disposés autour du vieil arbre témoin du membre, rappelaient d'une façon simple et grande le souvenir du marin. Le bon goût britannique a mis à la place un obélisque.
HAWAI. 181
Au lieu de poursuivre sa route vers le sud, le Kinau vire de bord, et, pour la seconde fois, les grèves pelées et mornes de Kawaihae défilent lentement devant nous. Enfin nous doublons la pointe de Kohala et rasons la côte orientale. La transition est saisissante. Aux horizons désolés succèdent des falaises gigantesques, le long desquelles, de la cime à la base, pendent en lourdes franges les lianes multicolores. Aux moindres aspérités se cramponnent les pandanus au feuillage en fer de lance, les cactus, les figuiers; des grappes d'ohias cramoisis se balancent au-dessus de l'eau. De loin en loin, dans la muraille à pic, une profonde entaille d'où bondit un torrent furieux. Les neiges de la montagne fondent en un nombre infini de ruisseaux; les plus impétueux ont tracé leur lit dans les terres grasses, creusé des vallées, uni les roches; les autres s'éparpillent en minces rigoles et se précipitent d'une hauteur de deux mille pieds, fils d'argent brodant la draperie verte. La brise les saisit dans leur chute, les tord et les réduit en une impalpable poussière qui se pose brillante à la pointe des feuilles. En moins d'une heure, nous comptons soixante de ces silencieuses cascades, qui se perdent non dans l'Océan, mais dans l'air. Les eaux sont si profondes que le bâtiment se maintient à moins de deux cents mètres du rivage,
182 ILES HAWA1.
et Ton entend distinctement les vagues s'engouffrer dans les grottes ouvertes au pied des falaises, avec un bruit de cloches sonnant à toute volée. La nuit tombe sur ces merveilles.
Au jour levant, nous montons sur le pont; le navire est immobile sur ses deux ancres, au centre d'une large baie ; une ligne de cocotiers court le long du rivage, où sont jetées çà et là dans un beau désordre, comme une boîte de jouets de Nuremberg renversée sur le gazon, les petites maisons blanches de Hilo. En arrière, les terres montent en pente douce, coupées de champs de cannes et de taros, jusqu'aux forêts vierges, que dominent les dômes lointains des deux volcans, à droite le Mauna-Kea, cratère éteint, à gauche le Mauna-Loa, d'où s'échappe une épaisse colonne de fumée. La rade décrit un arc de cercle d'environ quatre lieues d'une régularité absolue. Du côté nord la côte est escarpée, formée de tufs couleur d'ocre rouge, supportant des terres de même nuance ; à droite du village est l'embouchure d'une rivière encaissée, dont le courant violent forme une barre dangereuse. À partir de ce point la côte s'abaisse au niveau même de l'Océan, tellement qu'à distance on la croirait inondée; au sud, l'île des Cocos, banc de sable isolé seulement à marée haute, commande l'entrée de cette rade que les indigènes nommentWaïahua,
^ Wm
^iMSiS* ■ ..:■;■:■
.■ :: :^JM't: ! :;% ■;:!■:■. ':.:;:!\ï
Jt#ll
'::: : W ■■■,■ ... .. JL, "■■" ...;:V : - ïrï ;: 'l:;:ï!!;|il4;::.... -mMWÎ
1IÀWAI. 183
et les géographes anglais Byron-Bay, le meilleur port naturel des îles et l'un des beaux golfes du inonde.
Les petites pirogues à balancier entouraient le steamer : Tune nous reçut avec nos bagages et nous déposa un quart d'heure plus tard sur la plage, au milieu d'une vingtaine de naturels criant, riant, gesticulant, offrant leurs bons offices dans un canaque émaillé d'anglais d'une drôlerie irrésistible. Il n'y a point d'hôtellerie. Un employé du gouvernement, M. Arnold, donne volontiers l'hospitalité aux étrangers, moyennant une rétribution modeste. Nous nous dirigeons donc vers la demeure indiquée, escortés d'une foule bruyante, dont l'animation redouble au moment où nous passons devant une jolie église en bois, flanquée de deux tourelles. Les braves gens nous montrent une cabane sous les arbres, à deux pas de la chapelle, en accompagnant le geste de l'exclamation suivante lancée à tue-tête :
— Carolo! Carolo!
Celui qui habite là est un prêtre français, le Père Charles Pouzot; ses collègues de la mission d'Honololu nous avaient chargés de quelques commissions à son adresse, en y joignant une lettre de recommandation très-pressante, précaution assurément superflue, car l'étranger est toujours le bienvenu sous l'humble toit du mission-
184 ILES HAWA1.
naire ; c'est là qu'il devra aller chercher des renseignements précis sur le pays, les distances, l'itinéraire à suivre, les difficultés à vaincre. Le Père Charles nous les fournira d'autant plus complets, qu'il vit ici depuis une quarantaine d'années ; il n'est pas de sentier qui ne lui soit familier, pas de hutte indigène où il n'ait dormi durant ses longs voyages. Nous sommes allés lui faire visite le jour même. Il arrivait d'une tournée dans le voisinage, et nous le trouvâmes encore guêtre, éperonné, assis, un livre à la main, sous l'auvent de sa maisonnette ; à quelques pas de là, sous un hangar à l'extrémité d'un petit enclos plein de fleurs, le cheval fatigué se roulait dans l'herbe fraîche.
Le Père Charles est un homme de soixante-cinq à soixante-dix ans, encore vigoureux, aux traits fins, d'une ardeur toute juvénile. Il nous reçoit à bras ouverts et s'informe de nos projets. Nous comptons nous rendre par le chemin le plus direct au principal cratère en activité, le Kilauea; de là gagner la côte méridionale et revenir à Hilo en suivant le bord de la mer, route beaucoup plus longue que la précédente, mais qui nous permettrait de parcourir une des parties les plus sauvages et grandioses de l'île, le district de Puna. Pour cela trois choses sont indispensables ; de la patience, un estomac complaisant et de
HAWAI. 185
bons chevaux. Le prêtre approuve notre plan et se fait fort de nous procurer à bref délai des montures robustes. D'ici là, nous compléterons nos préparatifs et passerons le temps à muser comme de vulgaires Canaques le long des sentiers fleuris, au bord des ruisseaux ou sur la plage. L'entretien se prolongea fort tard; nous accablions le vieillard de questions sur Hawaï, et lui ne se lassait pas de nous interroger sur cette France qu'il n'avait pas revue depuis un demi-siècle. Il fallut aussi visiter ses domaines, à commencer par la chapelle, assez grande, bien close, garnie d'une double rangée de bancs et d'une tribune. Aux murs sont accrochés, en guise de tableaux, des festons de fleurs et de mousse, des bandes de calicot rouges, blanches et bleues, où s'étalent en grosses lettres des versets des livres saints, traduits en canaque, et peut-être ne faut-il pas voir un simple effet du hasard dans l'assemblage des nuances, qui rappelle le drapeau de la patrie. Plus modeste est le presbytère, composé de deux petites chambres blanchies au lait de chaux, aux cloisons disjointes où F air joue, où suinte la pluie, en dépit du papier d'emballage et des vieux journaux appliqués sur les fentes.
Hilo est la capitale d'Hawaï, la résidence d'un gouverneur et d'un shérif. En fait, c'est un
186 ILES HAWAI.
hameau dans la jungle, au point de rencontre de deux sentiers, l'un montant de la mer à la forêt, l'autre serpentant le long de la côte. Il n'y faudrait pas chercher les avenues macadamisées, les résidences somptueuses, le mouvement, le bruit d'Honololu; jamais véhicule n'a roulé dans les deux rues à peine nivelées, bordées de haies envahissantes ; on ne peut circuler dans l'île qu'à cheval ou en litière. Les étrangers, peu nombreux encore, demeurent pour la plupart dans leurs plantations à plusieurs milles du village; aussi les maisons dignes de ce nom sont-elles fort rares. Presque toutes les habitations cachées sous les dattiers, les palmiers et les bambous, soit au bord de la rivière ou près de la mer, sont des cases de paille ou de branches entrelacées dont les propriétaires, enfants du pays, se contentent de peu, vivent au jour le jour, sans souci, heureux comme des poissons dans l'eau. La comparaison est d'autant plus juste qu'elle s'applique à un peuple amphibie; tous ces gens-là passant au bain une bonne moitié de leur existence; ils nagent et plongent sans avoir jamais appris, d'instinct; dès l'âge le plus tendre, leur jeu favori consiste à folâtrer au pied des cascades, ou à recevoir le choc de la lame. La rivière Waïluku, après un cours des plus turbulents, franchit un dernier palier et se précipite dans l'Océan, au fond d'une anse profonde.
HAWAI* 187
De toutes parts, les rochers surplombent, et, des deux rives, les grands arbres chargés de plantes parasites s'inclinent sur l'abîme d'où monte un souffle frais aux heures les plus chaudes du jour. Là, du matin au soir, des enfants, des jeunes filles, prennent leurs ébats. Une étroite plateforme où l'on accède en rampant sur les rugosités de la paroi humide, est le rendez-vous des plongeuses intrépides. Elles s'y installent avec des provisions pour la journée, les calebasses de poï et des fleurs. Elles s'y reposent entre deux baignades.
Par moments, on les voit se lever au nombre de cinq ou six, parées de guirlandes, leurs longs cheveux flottant au vent sur la chemise bariolée, et venir se placer sur un rang au bord du précipice. Puis, jetant un grand cri, elles s'élancent en se tenant par la main, pour reparaître dans le même ordre, rieuses, aveuglées, la couronne de travers tombant sur les épaules, appelant leurs compagnes qui, assises trente pieds plus haut sur la terrasse gazonnée, le buste en avant, les jambes pendantes, les observent.
Les hommes affectionnent un autre exercice, lequel exige une force et une souplesse peu communes. Munis d'une planche solide de six pieds de long sur deux de large, très-lisse et soigneusement huilée, spécialement destinée à ce genre
188 ILES HAWAI.
de sport, ils entrent dans la mer au moment du ressac, poussant devant eux leur pièce de bois jusqu'à une distance d'un demi-mille; puis, cessant de nager, ils s'allongent à plat ventre sur la planche et, soudain, comme mus par un ressort, se dressent debout, les bras étendus, en équilibre, tantôt enlevés sur la crête des vagues, tantôt glissant dans le creux de la lame. Le flot les ramène vers la plage à la vitesse d'un cheval au galop. Ils n'ont pour tout vêtement que le malo y lambeau d'étoffe noué autour des reins; leurs chairs ruisselantes prennent au soleil des reflets d'or, la planche qui les supporte disparaît sous l'écume, et c'est un spectacle étrange que celui de ces hommes soutenus sur les eaux par une puissance invisible. Nous avons fait marché avec un maquignon indigène. Les bêtes qu'il nous a présentées ont bonne apparence : de petite taille, mais ardentes, fougueuses, elles ont la tête fine, le jarret sec, le sabot menu, le large poitrail du cheval de Californie, et seront capables de supporter un long voyage, aux allures vives, par tous les chemins. À tout hasard, et pour les éprouver, le père Pouzot nous propose une excursion jusqu'à la cascade de TArc-en-ciel, à trois lieues de Hilo, sur la rivière. Le sentier est raboteux, coupé de fossés et de haies, et fournira à nos montures l'occasion de faire leurs preuves. Une heure plus
HAWAI. 189
tard, nous partions en compagnie du missionnaire et d'un jeune prêtre, le Père Bonaventure, arrivé depuis peu, pour assister son aîné, et fier de recevoir les leçons d'un tel maître. Le vieillard néanmoins ne semble nullement disposé à renoncer sitôt à la dure existence de coureur des bois; c'est plaisir de le voir, droit comme un I sur sa haute selle, enlever sa bête au galop de chasse, sauter les arbres renversés, passer d'un bond les fondrières. Une fois même, près d'un ruisseau, au moment de prendre son élan, le cheval glissa, s'abattit dans le courant rapide et eût, dans sa chute, désarçonné un cavalier moins habile; mais, redressé aussitôt d'une main ferme et poussé en avant de l'éperon et de la voix, il faisait un effort suprême et sautait sur l'autre bord, reprenant sa course de plus belle, malgré les aspérités du terrain.
La cascade de l' Arc-en-ciel (Rainbow-Fall) tombe d'une hauteur de vingt mètres dans une cuve parfaitement circulaire , * dont les parois sont tapissées d'une végétation luxuriante : les fougères, les lichens, ont jeté sur elles leur trame brillante et serrée. Le volume d'eau n'est pas considérable, mais les rayons du soleil frappant obliquement le mince rideau de vapeurs qui s'élève du gouffre provoquent d'incessants jeux de lumière.
190 ILES HAWA1.
Au lieu de rentrer par la même route, nos compagnons nous ont fait faire un assez long détour afin de visiter un malade. Sur la lisière de la forêt, dans une case isolée, un Canaque presque centenaire était assis sur un tas de feuilles sèches. Il se souleva péniblement à notre approche, nous serra les mains et, tout joyeux, entama une longue conversation avec les deux prêtres. En dépit de sa solitude et de ses infirmités, le pauvre diable ne s'éteignait pas dans l'abandon; à portée de sa main des calebasses pleines, une jarre contenant de l'eau, devant la hutte un grand feu flambant, attestaient les soins d'une charité discrète et toujours en éveil. Rien, du reste, n'annonçait que sa fin fût prochaine ; sinon, nous eussions trouvé une assistance nombreuse épiant ses derniers moments. Il semble qu'un instinct particulier et rarement en défaut avertisse le sauvage du péril qui menace l'un des siens. On dirait qu'il entend venir la mort dans l'ombre, à pas de loup, et il la devance. Dès qu'un indigène est près de trépasser, ses parents, ses amis et les amis de ses amis accourent, font cercle autour de la cabane, et entonnent la prière des agonisants, VAnaana qui doit, dans leur pensée, hâter l'essor de l'âme souffrante. Ils restent là des journées entières, couvrant de leurs voix les plaintes du mourant; ce dernier, dans les courts in-
HAWA1. 191
stants de répit, sent qu'il n'est pas seul, et que ses frères raccompagnent jusqu'à l'entrée des mystérieux pays du rêve d'où nul n'est jamais revenu.
De ce point, le regard embrasse un immense horizon, la courbe harmonieuse de la baie et le profil fuyant delà montagne. Adroite, une traînée blanche, semblable à une rivière glacée, se détache sur le vert des forêts. C'est la grande coulée de lave de 1882. Nous la suivons en redescendant au village : sa surface plissée, bossuée, menaçante, fait songer au chaos des vagues pendant la tempête. La lave a le reflet de l'acier et rend, lorsqu'on la frappe du pied, un son métallique ; elle s'est avancée à moins d'un mille de Hilo. Pendant ces jours d'alarme et de terreur, les Canaques implorèrent la clémence des divinités anciennes. Ils s'assemblèrent sur une colline à l'ouest du village, récitèrent les hymnes sacrés des ancêtres et se livrèrent à un véritable massacre de chèvres et de moutons. Vous ne leur ôterez pas de l'idée que la déesse du Feu a été touchée de ces sacrifices. La preuve en est que le torrent dévastateur s'est arrêté précisément au pied du coteau où priait la foule prosternée. Cette éruption est la dernière en date. Depuis cette époque, la pression des matières en fusion ne s'est révélée que par des grondements
192 ILES HAWAI.
souterrains et des trépidations constantes. Un jour se passe rarement sans oscillations, et nous en ressentîmes une assez violente le soir même, tandis que nous causions de toutes ces choses dans le jardinet de la Mission.
Nous devions nous mettre en route le lendemain au petit jour. Un instant, il avait été question de retarder notre départ, afin de permettre à l'un ou l'autre des missionnaires d'être du voyage ; mais ils sont retenus ici par leur école et leurs malades, et ne pensent pas pouvoir s'absenter avant une semaine. D'un autre côté, la saison des pluies est proche, et il serait imprudent de ne pas mettre à profit les derniers beaux jours. D'ailleurs, en ce moment, nous avons chance de trouver le cratère encore plus actif qu'à l'ordinaire. Les secousses éprouvées, les craquements entendus depuis quelque temps, indiquent une agitation anormale de la masse ignée. Il faut donc se hâter, et nous prenons à regret congé de nos nouveaux amis, avec l'espoir de les revoir avant peu.
Nous regagnions notre logis à pas lents, bien que l'heure fût avancée; mais je ne pouvais m'arracher au charme pénétrant de la nuit.
Jamais je ne l'avais vue si tranquille et si pure. Celui qui n'a point goûté la douceur des soirées tropicales ne peut se faire une idée de leur incomparable beauté. Une clarté bleue baigne le vil-
HAWAI. 193
lage endormi. À l'occident, dans la direction des lacs de feu, passent des lueurs pourpre, et, de minute en minute, un grondement prolongé nous fait chercher avec inquiétude à l'horizon les signes précurseurs d'un orage. Mais la tempête a lieu sous nos pieds. Autour de nous, tout est paisible. La brise est morte, pas une feuille ne bouge. Le ciel est plein d'étoiles.
ÀLOHA, PELÉ!
L'île d'Hawaï a la forme d'une pyramide triangulaire tronquée dont les côtés sont figurés par les pentes du Mauna Kea, au nord (4,253 mètres), du Mauna Loa, au sud (4,195 mètres), et du Hualalaï, à l'ouest (3,043 mètres). Le Mauna Kea est un groupe de quatre cratères refroidis depuis des siècles. L'activité volcanique a son principal foyer dans le Mauna Loa et les grands lacs de lave creusés sur ses flancs. En réalité, toute la partie méridionale de l'île, depuis la baie de Hilo jusqu'au district de Kau, est une terre inachevée, mouvante, mince écorce recouvrant un abîme de flammes. Les études auxquelles ont donné lieu ses bouleversements successifs ne remontent qu'à une soixantaine d'années. De 1822 a 1882, on a compté six grands cataclysmes, dont les plus importants se produisirent en 1852, en 1855 et en 1868. Le 20 février 1852, le versant oriental du volcan se fendit à peu près à égale distance de la base et
ALOHA, PELÉ! 195
de la cime, et de la fissure s'échappa une nappe de feu qui coula pendant vingt jours et vingt nuits, desséchant les cours d'eau, comblant les vallées, incendiant les forêts sur un parcours de trentecinq milles, tandis que du sommet de la montagne s'élevait une colonne de feu haute de mille pieds, visible à quatre-vingts lieues au large. La coulée qui descendit au mois d'août 1855, plus considérable encore, eut une longueur totale de soixante milles sur une largeur variant de un à trois ; pendant quinze mois consécutifs elle se traîna vers le nord-est et s'arrêta à cinq milles en arrière de Hilo. L'éruption d'avril 1868 ne dura que quelques jours, mais les conséquences en furent désastreuses : elle ravagea une riche contrée, la vallée de Kapapala, au sud de l'île, à quatorze lieues de Hilo, engloutit des villages entiers et coûta la vie à plusieurs milliers de personnes.
Le Kilauea, vers lequel nous nous dirigeons, est un cirque immense ouvert à une époque inconnue à l'est du cratère primitif, dont il est aujourd'hui le principal exutoire. Il a eu, lui aussi, ses éruptions, distinctes des précédentes et non moins terribles; celle du mois de juin 1840 a laissé chez les naturels un impensable souvenir d'effroi. Elle fut précédée de craquements sinistres, de violents soubresauts : la lave se frayait sous
196 ILES HÀWAI.
terre un passage. Puis brusquement, à mi-côte, la montagne creva, et la fissure béante vomit pendant trois semaines un fleuve de feu, large d'une demi-lieue. En certains endroits, l'épaisseur de la nappe atteignit deux cents pieds, et, d'après de récents calculs, le volume des matières écoulées dans cette seule éruption ne serait pas inférieur à quinze milliards quatre cents millions de pieds cubes. La ligne des côtes fut modifiée de fond en comble, la mer bouillante se souleva, rejetant à la surface les poissons morts, les Canaques épouvantés crurent que la fin du monde était venue.
La distance qui sépare Hilo du cratère est de trente milles en ligne directe, douze lieues, qui équivalent à près du double sur cette route accidentée. Il faisait à peine jour, que déjà nous traversions, au trot allongé, un terrain découvert, bas, marécageux, inculte, où s'élevaient par milliers les flamands roses, les pluviers et les bécassines, entre les grands roseaux trempant dans l'eau noire.
Au début, le chemin, en dépit des bosses et des trous, est tolérable, et il convient d'en profiter pour prendre un peu d'avance, car la dernière partie du trajet est extrêmement pénible, et rien n'est moins séduisant que la perspective de se trouver surpris par la nuit en pays désert, au mi-
ALOHA, PELÉ! 197
lieu des fourrés inextricables où, le soleil tombé, le voyageur doit s'arrêter net et attendre le jour, roulé dans son manteau, immobile comme une vedette, sous peine de se rompre le cou dans quelque crevasse. Du reste, la légèreté de notre bagage nous permettra d'accélérer l'allure : une couverture roulée en arrière de la selle, deux ou trois boîtes de conserves et un peu de biscuit dans les besaces qui battent les flancs du cheval, c'est là tout ce qu'il est permis d'emporter, dût le voyage se prolonger pendant plusieurs jours. Un équipement plus complet serait un embarras, et Ton se verrait contraint d'en abandonner bientôt la plus grande partie pour soulager la monture. De même, afin de rester libres de nos mouvements et de forcer au besoin les étapes , nous avons renoncé à prendre avec nous un Canaque. Les indigènes sont en général médiocrement montés, ennemis des marches prolongées, et n'hésiteront jamais entre un effort pour secouer leur indolence naturelle et l'ennui de coucher à la belle étoile : bien peu parlent ou comprennent l'anglais; en revanche, ils feront des pauses interminables à chaque hutte, sans souci de l'heure, dont la notion leur échappe, et seront une cause perpétuelle de retards. Que faire d'une escorte? Le pays est sûr. A parties chiens sauvages et les chacals, les forêts ne recèlent aucun fauve. En fût-il autrement,
198 ILES HAWAI.
le guide aurait infailliblement disparu pour se mettre à l'abri au moment critique. Le mieux, de l'avis de tous, est de ne compter que sur soimême et sur son cheval. Ce dernier mais indispensable auxiliaire ne nous fera pas défaut. Le maquignon, une fois n'est pas coutume, s'est conduit en honnête homme, et nos bêtes se comportent bien.
Au bout d'une heure le sentier s'est rétréci, et il faut cheminer à la file, la lande s'est transformée en une admirable forêt. J'y pénétrais un peu prévenu , je l'avoue , par les descriptions enthousiastes qu'on m'en avait faites, et redoutais une déception. Des marins, gens blasés de leur nature, n'hésitaient pas à affirmer qu'ils n'avaient rien vu de plus beau sur les rives de l'Amazone. L'assertion me semblait un peu hasardée. Et voilà qu'à mon tour je le subissais, ce charme irrésistible de la forêt enchantée.
De tels spectacles défient toute description. La langue n'a pas assez de mots pour exprimer les prodiges de cette inépuisable nature, et la plus jolie phrase du monde ne rendra pas le bruit de la rosée roulant sur les feuilles, le craquement des branches rompues, le ramage des aras et des oiseaux de paradis. Les silhouettes neuves, les nuances changeantes, les prestigieux effets de lumière, les brusques silences, dégénèrent en
ALOHA, PELÉ! 199
d'inévitables redites, et l'infinie variété engendrera la monotonie. Vainement s'efforcera-t-on de communiquer l'impression ressentie en faisant appel à l'imagination du lecteur; la réalité dépasse les conceptions du rêve, et quiconque n'a pas vu de ses yeux l'épanouissement de la flore tropicale en comprendrait difficilement la majesté.
A mesure qu'on avance, on se rend mieux compte du soulèvement qui fit émerger les îles. Le sol résonne sous les sabots du cheval. Il n'y a pas apparence de terre ; l'exubérante végétation qui nous environne sort des cassures de la lave, comme l'herbe croît entre les pavés. Les pluies incessantes inondant cette croûte encore tiède décuplent la vigueur des germes . Les racines pénètrent dans les plus petites fentes, se gonflent, font éclater la roche, et l'arbre pousse droit et élancé dans cette pierre où sont agglomérés tous les éléments de la vie. Ici la matière ignée ne fait pas seulement œuvre de dévastation et de mort, elle est aussi féconde et créatrice : elle refoule l'Océan, étend les rivages, élève les montagnes ; elle constitue la charpente, la substance même de ce monde naissant.
Peu à peu toute trace s'est effacée, le sentier a disparu sous un amas d'herbes folles où nous enfonçons de plus en plus ; les chevaux en ont jusqu'au poitrail; bientôt ils sont forcés de lever
200 ILES HAWAI.
la tête pour éviter les morsures des ronces ; agiles néanmoins, et n'avançant qu'avec prudence, à pas comptés, une erreur de leur part n'est pas à craindre. Ce n'est pas la première fois qu'ils parcourent la route, dont les mille détours leur sont familiers. Il serait du reste presque impossible de s'écarter de la voie frayée, on s'ouvrirait difficilement passage à travers l'impénétrable fourré autrement qu'à coups de hache. Les plantes sarmenteuses ou piquantes font la haie. Les fougères arborescentes qui atteignent une hauteur de plusieurs mètres dressent leurs tiges moussues d'où pend une chevelure soyeuse d'un blond clair, pêle-mêle avec les bouquets de haos, arbustes singuliers, dont les fleurs sont blanches le matin, jaunes au milieu du jour, et rouges le soir. Les mousses, les feuillages découpés que nous cultivons en serre pour les disposer avec art sur nos guéridons ou nos cheminées, prennent ici des dimensions colossales : ce qui chez nous serait brin d'herbe, devient arbre sous ce climat. Audessus de ces halliers, les géants élèvent leurs troncs lisses dont les plus basses branches sont à cinquante pieds du sol ; mais ils ont beau monter fièrement vers l'air et la lumière, le parasite s'attache à eux et les terrasse : la liane s'enroule, d'abord ténue comme un fil ; puis, de jour en jour plus forte, elle serre les mailles de son filet, se
ALOHA, PELÉ! 201
noue aux rameaux inférieurs, d'où elle retombe en grappes fleuries jusqu'à terre et projette de nouvelles racines. Ses festons se balancent d'arbre en arbre, et la haute futaie enguirlandée revêt un aspect fantastique. De temps en temps une sorte de détonation retentit, accompagnée d'un froissement de feuilles déchirées, de branches arrachées et tordues. Le vieil arbre, vaincu, déraciné, chancelant sous la tension des câbles fleuris, s'abat lourdement, et la broussaille l'ensevelit bientôt sous un épais linceul de verdure. Les rayons du soleil n'éclairent jamais ces profondeurs, où flotte un demi-jour comme sous la nef d'une cathédrale.
Quatre heures de marche nous amènent à la lisière du bois, dans une vaste clairière, en vue du village d'Olaa, quelques huttes bâties autour d'un petit étang alimenté par les pluies , situées à mi-chemin de Hilo et du volcan. Mais nous n'y fîmes qu'une courte halte, le temps de rafraîchir nos chevaux et de prendre un repas sommaire.
Le ciel se couvrait vers l'ouest, un vent d'orage soufflait, et tout faisait prévoir que la journée ne s'achèverait pas sans ondées. Il pleut presque chaque jour sur cette côte, qui est la plus arrosée de l'archipel et peut-être de toute la zone torride ; la quantité d'eau qui s'y déverse en une année a été évaluée à plus de cent inches ou pouces
202 ILES HAWAI.
anglais. Le moment était venu de faire connaissance avec ces formidables ondées auprès desquelles les plus fortes averses des pays tempérés ne sont que brumes légères. En effet, nous n'avions pas fait deux milles que de larges gouttes s'aplatissaient sur les feuilles avec le bruit d'un caillou lancé contre une plaque de tôle . Puis la tempête se déchaîna furieuse. Un instant, les branches nous protégèrent, mais bientôt secouées, entre-choquées, elles livrèrent passage à de véritables cataractes. Trempés, aveuglés, pouvant à peine respirer, nous nous fions à l'adresse et à l'instinct de nos chevaux. Sous la pluie qui les cingle, ils ont pris le galop et détalent en dépit des obstacles. La pente est peu sensible, mais, à mesure qu'on s'élève, le sentier est de plus en plus mauvais, hérissé de rocs pointus, troué de fondrières, encombré d'arbres couchés parla tourmente. N'importe, les bonnes bêtes vont leur train sans un faux pas, sans un écart. Nous devons approcher du but; mais non : la forêt s'étend désespérante, éternelle. L'ouragan redouble et le jour baisse, quoiqu'il soit à peine deux heures. Rien n'annonce le voisinage du cratère, si ce n'est le grondement souterrain, pareil au roulement d'un train lancé à toute vitesse, que nous avons déjà entendu à Hilo. Qui dit volcan dit cône pelé, scories, cendres pulvérulentes, et cependant rien
ALOHA, PELÉ! 203
de tout cela n'apparaît. Des arbres, toujours des arbres, des fougères et des lianes. Depuis combien de temps courons-nous? je ne sais, je n'ai plus conscience du temps ni des distances. Il semble que nous soyons emportés à la suite d'une chasse infernale dans une de ces forêts de conte de fées, d'où Ton ne sort jamais. Tout à coup les branches s'écartent, nos bêtes font un suprême effort, débouchent sur un plateau gazonné, s'élancent, puis s'arrêtent court, les oreilles dressées, frissonnantes. Une seconde de plus, et nous roulions dans un abîme. À un mètre de nous, c'est le vide, un précipice dont le brouillard voile le fond et les contours. Des bruits étranges montent de cet océan de vapeur : bouillonnements, crépitements, décharges de mousqueterie , longs soupirs, haleines de soufflets de forge. Une acre odeur de soufre imprègne l'atmosphère, et la pluie qui fait rage dans le gouffre s'y condense en nuées brûlantes que sillonnent des éclairs rouges . On s'attendait à un pic, à des pentes semées de débris, et l'on se trouve dans une vaste plaine, devant un cirque dont les parois sont tapissées d'arbustes et d'herbes hautes. Et ce trou béant, cette cuve où tourbillonnent les flammes et la fumée, c'est Kalua o Pelé, la fosse de Pelé, le plus grand cratère actif d'Hawaï et du monde. Ce lieu sauvage est habité. Le sentier que nous
2(H ILES IIAWAI.
avons suivi conduit à la côte accidentale, et c'est ici le gîte d'étape des voyageurs qui se rendent dans le district de Kau. A quelques pas de l'escarpement, nous apercevons un petit hangar pour les chevaux et la cabane intitulée pompeusement la Maison du Volcan, où Ton peut se procurer ce qu'il y a de meilleur en de tels moments, des nattes sèches et un bon feu.
L'indigène préposé à la garde de l'établissement nous souhaita la bienvenue en assez bon anglais, et se montra plein de prévenances. Il jeta des souches sur les tisons, étala sur des perches nos hardes ruisselantes, et, tandis que nous préparions le thé, s'occupa des chevaux avec une louable sollicitude. Mais quand il fut question d'une descente dans le cratère, il secoua la tête, et sa figure réjouie prit une expression soucieuse. Le projet lui souriait peu. Le fracas qu'on entendait depuis deux jours annonçait une agitation extraordinaire. Enfin, il faudrait voir quand le brouillard serait levé. D'ici là, il était inutile de songer à tenter l'entreprise.
Notre patience n'a pas été mise à une trop rude épreuve. Une heure plus tard, la pluie cessait, les nuages se désagrégeaient lentement, découvrant l'immense fosse du Kilauea. De forme à peu près circulaire, sa profondeur varie de six cents à treize cents pieds anglais, suivant les
ALOHA, PELÉ! 205
époques et le mouvement des laves : j'estime qu'elle est actuellement de huit cents pieds. On aura une idée de l'énormité des proportions en les comparant à celles des plus grands volcans d'Europe. Le cratère de l'Etna a environ cinq kilomètres de tour, alors que la circonférence du Kilauea est de dix milles (plus de seize kilomètres), la moitié du périmètre de l'enceinte de Paris. Qu'est-ce que le Vésuve auprès de cela? Un gobelet d'enfant.
Vu de très-haut, le fond du cirque paraît parfaitement uni; sa teinte va du noir d'encre au gris d'acier, selon que les courants de lave sont plus ou moins récents.
L'abîme est, à n'en pas douter, dans une période d'agitation reconnaissable au reflet des matières incandescentes, très-vif, bien qu'il fasse encore grand jour. Au centre, à une distance d'une demi-lieue, luisent les nappes des deux lacs d'où sortent des traînées de feu, comme les rais du moyeu d'une roue. Ces sillons se multiplient, se croisent, et à mesure que la nuit descend, on dirait, jeté sur la plaine sombre, un immense filet aux mailles sanglantes.
Nous tenterons l'exploration le soir même, et s'il est possible d'atteindre le réservoir central, le spectacle nous payera amplement de nos peines; car, au dire de l'indigène qui vit ici toute Tannée,
206 ILES HAWAI.
il est rare que le volcan soit aussi actif en dehors des grandes éruptions, et nous arrivons juste à point.
La descente commença à huit heures, lente, pénible , au milieu des buissons trempés par la pluie. La végétation persiste jusqu'au cratère, et Ton saute sans transition du gazon sur une croûte sèche, friable, craquante, qui produit sous le pied la même sensation que les fines aiguilles de glace des hauts névés alpestres. Du reste, la configuration de la lave, froncée, inégale, sillonnée de crevasses, rappelle à s'y méprendre celle d'un glacier. Cette surface, qui de loin semblait lisse, fait maintenant l'effet d'une mer congelée au plus fort de la tempête; tour à tour il faut escalader les crêtes déchiquetées et disparaître dans les plis profonds des vagues. En nous retournant, nous apercevons une haute falaise se détachant sur le ciel, et, plantée au sommet, en guise de phare, la lanterne qui doit nous garder au retour. L'illusion est complète. 11 n'est pas jnsqu'aux détonations sourdes, avec sifflements rauques, qui ne simulent le choc des paquets de mer chassés par l'ouragan. La largeur des crevasses nous oblige à de longs détours, et telle est l'acuité des émanations brûlantes, qu'après les avoir traversées, il est nécessaire de faire Jialte pendant plusieurs minutes pour reprendre
ALOHA, PELÉ! 207
haleine. Le sol est strié d'une infinité de raies formées par les sels et les cristaux de soufre, admirables de structure, mais d'une fragilité désolante, tombant en poussière dès qu'on cherche à les détacher. Des moindres fentes s'échappent des gaz méphitiques, de blanches fumées. Au fur et à mesure que Ton avance, le bruit du torrent devient plus distinct, et dans les sinueuses fissures où court la lave bouillonnante, passent des éclairs. Les vapeurs se condensent au-dessus du gouffre et renvoient comme un écran les lueurs du foyer central. De toutes parts se dressent des cônes mugissants soufflant des flammes violettes avec un ronflement de hauts fourneaux. Il y avait près de deux heures que nous marchions, et la chaleur devenait suffocante. Plusieurs fois déjà, cramponnés aux aspérités pour franchir un passage scabreux, nous avions eu peine à ne pas lâcher le roc qui nous brûlait la main. Le chaos devenait épouvantable. Des bulles d'air que la lave à l'état liquide avait emprisonnées, crevaient à chaque instant sous nos pieds, et les chutes se succédaient irrésistibles. Cependant nous touchions au but. Une dernière montée à travers un amoncellement de blocs mal équilibrés, et le lac inférieur apparaissait tumultueux, grondant, avec ses caps, ses golfes, ses flots incandescents. Il peut avoir un kilo-
208 ILES HAWAI.
mètre de long sur une largeur moyenne de quatre cents mètres : à sa surface jaillissaient plus de cent fontaines de feu. La lave était projetée à de grandes hauteurs en minces jets, en épaisses colonnes : elle s'épanouissait en gerbes, retombait en pluie. À l'extrémité nord, une cascade se précipitait avec fracas d'une caverne embrasée, soulevant des vagues monstrueuses dont les ondulations peu à peu ralenties s'éteignaient sur l'autre rive en un léger clapotement. Le même orifice lançait de minute en minute des matières solides qui s'abattaient en sifflant au milieu du lac comme des décharges de mitraille. D'un rouge ardent lorsqu'elle bouillonne, la lave au repos prend une nuance pourpre qui tourne au brun noirâtre ; dans ce dernier état elle s'accroche à la rive, semblable aux glaçons chassés sur les bords d'une rivière par le courant; mais les tourbillons la resaisissent, des traits lumineux fendent la nappe à peine figée, des crevasses s'ouvrent et vomissent de nouveaux torrents de minéraux fondus. Dans les anfractuosités de la berge formée d'un basalte très-compactependentdesfilaments vitreux pareils à de l'étoupe, appelés cheveux de Pelé, produits par les éclaboussures de la lave liquide «chassée violemment dans l'air. Le vent parfois les emporte à de grandes distances dans les bois,
ALOHA, PELÉ! 209
au bord de la mer; on trouve même, au lendemain d'une bourrasque, d'assez gros fragments de substance volcanique collés aux branches des arbres, écume du lac de feu balayée par la tempête.
Le réservoir supérieur est éloigné à plus d'un quart de mille; mais l'accès en est malaisé, périlleux même, et exige des précautions infinies. Il s'agit d'observer la direction du vent et de ne pas se laisser envelopper par les vapeurs sulfureuses. Dans ce but, notre Canaque était parti en reconnaissance, nous enjoignant de l'attendre dans l'immobilité la plus complète. Cependant son absence se prolongeait, une demi-heure s'était écoulée — un demi-siècle — et il ne reparaissait pas. Autour de nous le vacarme redoublait, la flamme sortait des cônes avec un sifflement plus aigu, et nous entendions les vagues enflammées battre furieusement le pied de la falaise. A cent pas devant nous un trou venait de s'ouvrir, vomissant une grêle de pierres calcinées. Le sol s'étaitil dérobé ainsi sous notre guide? En ce cas, comment sortirions-nous de l'effroyable dédale? Il faudrait attendre le jour... et d'ici là!... Le retour du brave homme coupa court à ces réflexions fâcheuses. Le terrain ne présentait aucun obstacle sérieux, et après d'interminables lacets sur des pentes semées de scories, nos regards plongèrent
210 ILES HAWAI. ,
dans la chaudière septentrionale, qui ne le cédait en rien à sa voisine. Sa forme est un peu moins allongée, mais la hauteur et les dentelures des escarpements qui l'environnent ajoutent à sa farouche grandeur. La fumée se traîne sur les parois, laissant entrevoir çà et là une arête vive et des aiguilles hérissées de cristaux, dont les facettes jettent des reflets de diamant, d'émeraude ou d'opale sous les lueurs changeantes du brasier. Point de cascade, point de fontaines, comme dans le bassin inférieur. 11 est agité vers soncen-> tre par un seul bouillonnement qui rappelle le mouvement ascensionnel d'une nappe artésienne. Les vagues se brisent avec violence contre les rives, déterminent des écroulements gigantesques. A vingt mètres de l'endroit où nous avons fait halte, une corniche surplombe, masquant l'extrémité opposée du lac ; nous nous hissons à plat ventre jusqu'à cet observatoire, d'où le regard fouille les moindres détours de l'abîme de flammes. Mais la réverbération est telle que nous sommes presque aussitôt contraints de quitter la place. Bien nous en a pris. Quelques secondes plus tard, une vague plus impétueuse que les précédentes frappait la base du rocher, qui s'inclinait comme un bâton de cire molle, et la corniche entière s'enfonçait dans la fournaise.
La fosse de Pelé est un but de pèlerinage aimé.
ALOHA, PELE! 211
des indigènes. Aucun d'eux ne s'y aventurerait sans apporter en offrande, un objet quelconque, une fleur, un fruit, qu'il jette dans le gouffre en s'écriant : « Aloha, Pelé! Je vous salue, Pelé! » Notre guide, fidèle observateur des vieilles coutumes, s'était muni d'une grappe de framboisier sauvage qu'il lança en prononçant la formule sacramentelle.
Les heures passaient. La pluie s'était remise à tomber, il fallait songer à la retraite ; et le jour commençait à poindre quand, exténués, ébouillantés, roussis, nous arrivions sur le plateau. La cabane était froide, le foyer mort, et ce ne fut pas sans peine que nous parvînmes à faire flamber la broussaille humide. Enfin la flamme monta joyeuse vers le toit. Une journée de voyage à cheval sous le vent et l'averse, une nuit de marche sur les scories tranchantes nous permettaient d'espérer un sommeil prompt et paisible. Et cependant, roulés dans nos manteaux, longtemps nous l'avons attendu, écoutant involontairement la bourrasque qui se déchaînait au dehors, la plainte des forêts secouées par la rafale, les roulements de là foudre et, dominant tout cela, la puissante respiration de la Terre,
Ce n'est ni une ville, ni une bourgade, ni un hameau. Puna, c'est le versant sud-est de la Grande-Terre, le pays mystérieux, l'inextricable labyrinthe que festonnent les sentiers tortueux se déroulant à l'infini dans l'ombre et la mousse ; c'est le bois touffu, inexploré, la forêt sans clairière, l'interminable et décevante forêt.
Il était près de midi ; nous marchions depuis le matin, prêtant l'oreille au murmure lointain de la mer et guettant vainement à chaque détour, dans le rempart des feuilles, une ouverture sur l'immensité bleue. Mais ce que nous prenions pour le sanglot de l'Océan sur la grève n'était que la plainte continue montant des profondeurs boisées. Le voyageur, sous les tropiques, est souvent dupe de ces sonorités étranges, inexpliquées, qui passent dans les futaies désertes en l'absence de toute brise. On n'y distingue ni cri d'oiseau, ni battement d'ailes, rien qui rappelle
la présence d'êtres anime's ; c'est quelque chose de subtil et de vague, craquement des fibres dilate'espar la chaleur ou poussée de la sève dans les branches. Pas une source ne suintait entre les rochers ; les pluies de la veille avaient laissé quelques flaques dans le creux de la pierre ; mais l'eau était déjà corrompue, les chevaux s'en détournaient après l'avoir flairée et repartaient la tête basse. Les pentes devenaient plus roides; en revanche, le taillis semblait s'épaissir à mesure que nous descendions. Et toujours la même rumeur égale, monotone, simulant le bruit de la mer invisible.
La voici enfin, mais loin, bien loin, à deux mille pieds au-dessous de nous, à l'extrémité d'une longue coulée de lave qui miroite au soleil. La côte frangée d'écume fuit vers le nordest, des champs cultivés s'étalent autour d'une anse boisée, et sous les arbres sont éparpillées des huttes. C'est là sans doute le village d'Opihikao, où nous devons passer la nuit. Pressons l'allure, et nous y serons en moins d'une heure
Trois heures plus tard, nous avions atteint les premières maisons. Au bord du chemin, un indigène arrachait des plants de taro. Nous le hélons :
a Opihikao? »
La réponse est inintelligible, mais la pantomime des plus éloquentes. Elle signifie claire-
214 ILES HAWA1.
ment : « Allez!... Marchez!... » Puis, désignant d'un geste circulaire la campagne environnante, notre interlocuteur ajoute :
« Kalapana. »
Le village était propre : autour des cases, une clôture de bambous et de haies vives, rosiers, lilas, magnolias, géraniums; ça et là, des bouquets d'orangers, d'encalyptus, de tamarins, et partout, dans la forêt, dans la plaine, le long du rivage, à perte de vue, penchés sur Teau, les cocotiers au tronc blanc, les mélancoliques cocotiers qui donnent au paysage sa physionomie • particulière et inoubliable. L'arbre nourricier vit de peu, il croît au hasard du terrain, dans les rochers, dans les champs de lave noire, sur le sable aride. Il se plaît aux endroits désolés. Là où tout meurt, lui seul prospère. Ses fortes racines aspirent indifféremment l'eau douce et l'eau salée; sa tige flexible n'offre aucune prise au vent. Il n'est point beau ; son ombre est grêle, son aigrette peu fournie. On ne sait trop s'il est jeune ou vieux, vivant ou mort; sa fibre desséchée, ses feuilles tachées de rouille contrastent lamentablement avec l'éternelle verdure. Et pourtant il produit tout : chair tendre, eau limpide, sève musquée, le fil dont on tresse les cordes, la paille dont on tisse les nattes, le chaume imperméable des huttes, fécond dans sa nudité, triste
#;ii. '
lîi
comme son frère le dattier, l'arbre sacré du de'sert.
Plus loin, c'est un bameau de pêcheurs. A terre, des filets sèchent. Deux jeunes gaillards court vêtus sont occupés à réparer une pirogue. L'un d'eux ne serait-il pas le catéchumène pour lequel les missionnaires nous ont remis une lettre?
« Opihikao?
— Kaïmu. »
Maintenant la plage est déserte. Nous galopons sur une dune étroite, entre une lisière de pandanus et l'Océan qui déferle. Un vent chaud yient de s'élever, le soleil se voile, un orage épouvantable éclate. Les chevaux s'emballent, éperdus, fouettés par l'ondée, excités par les clameurs de la marée haute. Nous n'avions fait, depuis le volcan, qu'une seule halte, d'une demiheure à peine, au bord d'une crique, pour manger notre dernier biscuit; il y avait donc huit heures que nous cheminions sans désemparer, huit heures qui représentaient environ dix-sept lieues. Et nous n'arrivions pas.
Un Canaque nous croisa, monté à cru sur une mule maigre qui trottait bon train. II avait l'air assez piteux, avec son chapeau de paille rabattu en forme de cloche, son sarrau ruisselant collé sur la peau, et sa guirlande de fleurs dénouée traînant derrière lui sur le sable. Celui-là était
216 ILES HAWAI.
un lettré et nous jeta l'exclamation suivante : « Far offL*. Far off! » articulée sur un ton cTétonnement et de commisération qui ne laissait aucune place au doute.
Nous n'avions pas fait trois milles, que déjà le jour baissait rapidement. Un quart d'heure plus tard, la nuit serait complète, et il faudrait attendre l'aube sous la pluie torrentielle. Eh bien! soit, un dernier temps de galop, et si, d'ici dix minutes, rien n'est en vue, nous ferons halte.
Je ne sais pas d'exercice plus pénible que celui qui consiste à pousser en avant et à soutenir en même temps un cheval à bout de forces.
L'animal fléchit sur ses jarrets, butte au moindre obstacle, s'appuie sur la bride, et l'on sent qu'un peu plus il tombera pour ne plus se relever. Il faut avancer pourtant, plus vite, plus vite encore, et jouer de l'éperon, et se faire bourreau. A chaque piqûre, la pauvre bête pousse un gémissement douloureux, comme pour dire : « Je n'en puis plus » , fait un bond désespéré, puis s'arrête de nouveau, haletante, épuisée. Il est nuit noire, la tempête augmente, et nous nous apprêtons à mettre pied à terre, lorsqu'à notre gauche une raie lumineuse perce la forêt, et nous distinguons l'ouverture resplendissante d'une hutte en pierres sèches, à l'intérieur de laquelle flambe une brassée de palmes.
Les habitants nous ont entendus venir, et ils apparaissent sur le seuil, un homme et une femme. L'homme est nu ; il jette un cri guttural, accourt au-devant de nous, prend nos bétes par la bride et les introduit dans l'enclos; puis, en moins de rien, sans prononcer une parole, il a déroulé les lassos qu'il attache à des piquets fichés dans l'herbe, nous aide à dégrafer les sangles, s'empare des lourdes selles et les emporte dans la cabane, où nous le suivons clopin-clopant, empêtrés dans nos vêtements humides. Nous sommes enfin à Opihikao, sous le toit hospitalier du catéchumène Gabriel Hoo-Pihi. Le Père Charles nous avait munis d'une lettre pour son disciple; celuici la saisit délicatement du bout des doigts et la parcourut d'un simple coup d'œil, en homme expert à déchiffrer les pattes de mouche. Après quoi, il nous serra la main, en nous adressant un ' compliment de bienvenue, des mieux tournés apparemment, mais auquel nous ne comprîmes goutte, attendu que notre hôte ne parlait pas un traître mot d'anglais. Je me trompe, il possédait à fond trois syllabes, et ne se lassait pas de répéter, tout en se secouant comme un barbet : « Too muchrainL.. Too much rainl » pris chaque fois d'un fou rire, comme s'il avait découvert une plaisanterie.
La femme, vêtue seulement d'une longue che-
218 ILES IIAWAI.
mise de cotonnade rose, était retournée s'asseoir sur une pierre, devant le foyer, et s'occupait à rassurer un bambin et une gamine de cinq à six ans qui, blottis contre leur mère, nous contemplaient avec un indicible effroi.
La cabane, couverte en branchages, avec un trou au centre du toit, pour laisser passer la fumée, est occupée presque entièrement par un àtre circulaire garni de pierres plates. La pluie, qui s'insinuait avec le vent par les fentes de la muraille, avait détrempé le sol enterre battue. Ce n'est pas un joyeux séjour. Aussi la famille ne s'y réunit-elle que pour se chauffer et faire cuire les légumes qui, avec le poisson cru, constituent son ordinaire exclusif.
À quelques pas de là s'élève une habitation mieux close, en planches, perchée sur échafaudage à deux mètres de terre et entourée d'une galerie couverte; c'est là que nous nous installerons pour la nuit, et le plus tôt sera le mieux. Mais on ne saurait croire combien il est difficile, à moins d'une éducation préalable, de suppléer avantageusement à la parole par une pantomime vive et animée. Que d'efforts pour formuler de façon compréhensible cette simple requête :
« Menez-nous dans la case à côté, où nous nous débarrasserons de notre défroque ruisselante, que vous aurez l'obligeance de rapporter ici pour la
faire sécher. » Cela n'a l'air de rien et demande une demi-heure de consciencieux travail. La pièce où Ton nous introduisit était d'une propreté scrupuleuse , et le plancher disparaissait sous plusieurs épaisseurs de nattes et de « tappas » .
Letappa est un papier fabriqué avec des herbes macérées et réduites en pâte : cette pâte, étendue sur des galets ou sur des plateaux bien unis, est battue avec une sorte de règle en bois dur, dont les faces sont gravées de dessins différents, rayures, damiers, pointillés qui se reproduisent sur la feuille amincie et figurent le grain d'une étoffe. Cette substance séchée au soleil est d'une solidité et d'une souplesse remarquables; on coud ensuite l'un sur l'autre trois ou quatre de ces carrés de papier, qui ont souvent plusieurs mètres de surface, et l'on a une couverture à la fois chaude et très-légère. Nous nous y drapons tant bien que mal, et attendons nos hôtes dans une simplicité d'atours qui ne manque pas de couleur locale. Ils ne tardent pas à nous rejoindre, et nous engagent à partager leur repas. Les pauvres gens se sont mis en frais ; la calebasse de poï est flanquée d'un gros quartier de poisson cru faisandé. Malgré la bonne grâce des amphitryons et l'ardeur de notre appétit, il est difficile de faire honneur à ce menu, et nous nous étendons sur la natte,
confiants dans la sagesse des nations, laquelle assure que « qui dort dîne » .
Je commençais à m'assoupir, lorsqu'un marmottement confus me fit lever la tête, et, dans l'étroite chambre vaguement éclairée par une lampe de terre à la mèche fumeuse, voici ce que j'aperçus : en face de nous, roulés dans leurs tappas, dans l'abandon du premier sommeil, la femme et les enfants, et, agenouillé devant la cloison de paille où pendait une croix grossièrement taillée, Gabriel Hoo-Pihi, récitant ses prières du soir avec toute la ferveur d'un néophyte. Notre présence n'était pour rien dans ce beau zèle; il ne savait pas que nous l'observions, et il restait là immobile, l'œil vague, dans l'attitude d'un saint de pierre. De quoi peut-il remercier le ciel, ce sauvage nu, misérable, qui vit de racines et de poisson gâté, captif, lui et sa nichée, entre la forêt sombre et le morne Océan? Sa case tressaille assaillie par le vent, écrasée par la trombe; la mer hurlante monte à l'assaut des roches, prête à balayer la bicoque et ceux qu'elle renferme; épargnée aujourd'hui, demain peut-être un grand souffle l'emportera comme une branche morte. Il prie pourtant, et de toute son âme, naïve extase où probablement la crainte des antiques divinités de la mer et du feu se mêle à la vision confuse du Calvaire; il prie pour la mère et pour les petits,
pour le jardin et la cabane, et, qui sait? pour les étrangers que le hasard amena sous son toit, à la nuit close.
Le lendemain matin, la tempête durait encore: l'horizon restait brouillé, la mer énorme, et rien ne faisait pressentir une éclaircie prochaine. Nos malheureux chevaux, les membres roidis, grelottants, api^ès cette nuit passée sous l'averse, n'avaient même plus la force de manger. Cependant, dès l'aube, le Canaque s'était mis en campagne afin de nous procurer un déjeuner convenable, et bientôt il rentrait triomphant avec quelques grains de café et deux patates; son bon sourire nous disait : « Eh bien! êtes-vous contents? j'espère que vous ne vous plaindrez pas! » Mais l'homme est insatiable. IJn coq chantait dans le voisinage, et sa fanfare joyeuse, annonçant un poulailler bien garni, venait d'éveiller dans nos estomacs à jeun de coupables convoitises. Nous les traduisîmes effrontément par une esquisse au crayon représentant un volatile quelconque à côté d'un œuf gigantesque. L'intention fut comprise, mais Hoo-Pihi se contenta de hocher la tête d'un air désolé, en imitant avec art l'aboiement d'un chien et le cri d'un poulet qu'on saigne. Il répliquait : « Sans doute, j'avais des poules : par malheur, les chiens sauvages les ont mangées. »
La faim rend ingénieux. Il s'est trouvé que le
222 ÎLES IIAWAI.
pol' délayé dans de l'eau de mer bouillante devenait un potage acceptable, réconfortant, dont le goût rappelait celui du tapioca, et digne de figurer avec avantage sur toutes les tables... en carême. La pluie tombait depuis vingt heures. A midi, brusquement, le vent tourna, les nuages se dissipèrent, et nous pûmes songer au départ. Nous avions quelque chance, en nous hâtant, d'atteindre avant la nuit un établissement anglais situé à dix milles de là. Les bêtes furent donc sellées et bridées, en dépit des protestations touchantes des naturels, qui nous invitaient à prolonger notre visite. La nouvelle de notre arrivée s'était répandue aux environs, et, malgré le mauvais temps, hommes, femmes, avaient quitté leurs cases pour nous venir voir. Ces excellentes mais encombrantes personnes nous entouraient de fort près, avec la curiosité dont les promeneurs du Jardin des Plantes honorent les nouveaux pensionnaires du Muséum. Empressement flatteur à tous égards, mais qui ne laissait pas d'être un peu gênant, occupés comme nous l'étions à réintégrer péniblement nos bardes imbibées. Jamais je n'avais comparu en si simple appareil devant une nombreuse assistance. Cependant les curieux étaient eux-mêmes vêtus de façon tellement sommaire et paraissaient s'intéresser si vivement aux détails de notre petit lever, que nous n'eûmes pasle cœur
de les congédier. Pourquoi les priver de ce spectacle? Les distractions sont si rares à Opihikao !
Le soleil brillait, avivant l'éclat des feuilles; le flot redevenu bleu frappait mollement la plage : les chevaux détalaient, devinant au terme de l'étape un meilleur gîte, et bientôt nous avions perdu de vue Gabriel Hoo-Pihi, sa famille et la cabane plantée sur les laves en face de l'Océan désert.
Quatre heures plus tard. Le théâtre représente la salle à manger d'un cottage. Par la fenêtre grande ouverte on aperçoit des hangars échelonnés sur la lisière du bois, des serviteurs qui vont et viennent, et, au delà, dans une anse abritée, une goélette se balançant sur ses ancres. La pièce est coquette, tapissée de nattes fines ; aux murs sont pendus des dessins, des cartes, des armes, des coquillages et des festons en plumes d'oiseaux rares. Le couvert est dressé : sur la nappe blanche sont disposés les jarres de lait, les cakes, les puddings dorés, et deux convives qui semblent échappés du radeau de la Méduse dévorent sous le regard paternel du maître de ces lieux, l'honorable M. Rycroft.
Hôte aimable que sans doute nous ne reverrons jamais, peut-être ne vous souvient-il déjà plus des deux Français qui vinrent troubler votre laborieuse solitude. J'ignore si ces lignes tombe-
ront un jour sous vos yeux ; à tout hasard, je me permets d'y inscrire votre nom, que n'oublieront de leur vie les voyageurs si gracieusement accueillis par vous sur la côte sud d'IIawaï, après Forage.
fti,. Rycroft est le type accompli de ces hardis pionniers en train de conquérir le monde pour le compte du Royaume-Uni. Un homme habite une petite ville de province, possesseur d'un fortune de huit à dix mille livres sterling, de quoi vivre dans une médiocrité tranquille, plus qu'il n'en faut pour lui permettre de s'associer à quelque entreprise commerciale ou industrielle, et d'augmenter rapidement ses ressources sans quitter sa patrie. Mais il ne veut rien devoir qu'à lui-même : il lui répugne de marcher à la remorque d'une autre volonté que la sienne. Jeune, actif, entreprenant, préparé de bonne heure à la lutte par une instruction plus solide que brillante, cet original prétend rester son maître : cet être perdu dans la foule ne compte, pour devenir quelqu'un, ni sur le hasard d'un héritage, ni sur l'opulente sinécure des fonctions publiques, mais sur son intelligence et son activité. Pourquoi se plaindrait-il? N'a-t-il pas en main l'outil par excellence, l'argent? Dix mille livres; c'est bien peu de chose pour un oisif, beaucoup pour celui qui saura les semer à propos sur une terre féconde et inexplo-
rée. La chose est décidée, il partira : il réalise sa fortune, et triste, mais résolu, abandonne les chères reliques dupasse, le jardin où il jouait tout enfant, la maison où sa mère est morte. Il n'est pas seul au moment du départ, une volonté double la sienne, ferme et douce, épousant ses projets, ses espoirs, le soutenant aux heures de doute. Elles ne sont pas rares dans son pays, les femmes que n'effrayent ni les voyages lointains ni les longueurs de l'exil. Ces filles du pays des brumes ne redoutent point les énervantes chaleurs du tropique; elles aussi ont été préparées aux rigueurs de la vie, et s'en iront allègrement fonder leur « home » au Nord ou au Midi, sur les froides terres canadiennes comme sur les jungles fiévreuses de l'Inde ou de la Guyane, pour la fortune de leurs maris et le triomphe des intérêts britanniques. On embauche quelques ouvriers, on frète une goélette; elle est parée, elle vogue. Les mois s'écoulent, et les brises la poussent, plus loin, encore plus loin sur la vaste mer. La terre est proche; l'ancre tombe dans une baie profonde, encadrée d'épaisses forêts. Les planches numérotées sont mises à terre; la maison, les hangars s'élèvent, et bientôt la hache résonne sur les bois séculaires, les ébéniers, les acajous et les érables : les scieurs s'en emparent et les débitent en plateaux que le navire emportera dans
226 ILES HAWAI.
le port le plus voisin pour être employés sur place ou réexpédiés en Europe ou en Amérique. Des champs plantés de cannes ont pris la place des arbres abattus : les cheminées fument, les machines ronflent, et maintenant le vaisseau, à chacun de ses voyages, emporte avec les essences précieuses sa pleine cale de sacs de sucre. Dans les forêts restées debout, les plants de café ont donné d'heureux résultats, la vanille réussit, l'indigo prospère. L'exploitation couvre plusieurs milliers d'acres, et le planteur, inconnu hier, a des comptes ouverts chez les banquiers des deux mondes. La famille s'est augmentée ; les enfants sont élevés dans la mère patrie; l'un d'eux poursuivra la tâche commencée, les autres iront plus loin fonder une œuvre nouvelle, et le père s'éteindra, jeune encore peut-être, mais ayant plus fait pour son pays que s'il fût mort centenaire sans être sorti de sa bourgade natale.
La sucrerie de M. Rycroftest située à une lieue et demie de la mer; on s'y rend par une large voie qui n'est autre que la trouée pratiquée dans la forêt pour l'exploitation des bois. Une locomotive routière fait le service entre l'embarcadère et la plantation. Outre la canne, on y cultive avec succès le tabac, la vanille et le caféier; j'ai eu l'occasion de voir un magnifique spécimen de la dernière récolte, une branche qui portait à elle
seule douze livres de grains. Le fait est remarquable, et ce coin de terre singulièrement privilégié ; car l'arbuste n'a pu être acclimaté dans d'aussi bonnes conditions sur les autres districts de File. Et tandis que j'écoute les explications que le planteur nous fournit avec une simplicité charmante, devant la belle ordonnance du domaine conquis sur la nature vierge, j'éprouve une émotion réelle, et cet homme me paraît très-grand. En même temps je me demande combien parmi nos compatriotes appartenant aux classes aisées, sinon riches, se résigneraient à ce genre de vie. Je vois d'ici Fétonnement du bourgeois paisible sollicité d'en faire Fessai. La réponse serait péremptoire et dédaigneuse : « Àh çà, plaisantezvous? Comment, mes père et mère m'ont laissé dix mille livres de rente dont les arrérages me sont servis rubis sur l'ongle chaque trimestre ; à supposer qu'il soit nécessaire d'arrondir ce chiffre modeste, l'État n'est-il pas là pour m'assurer un emploi qui me permettra de faire valoir mes qualités d'administrateur ou de comptable? Et j'abandonnerais ce sort enviable pour les hasards des entreprises lointain.es auxquelles ne me destinent ni mes aptitudes ni mes goûts! Permettezmoi d'ajouter que ce n'est pas au moment où la France a besoin de grouper autour d'elle toutes ses forces qu'il convient de l'appauvrir du plus
228 ILES IIAWAI.
pur de son sang à la poursuite de colonies problématiques. »
Que répliquer à cela? Rien ne vaut assurément les horizons de la patrie, et Ja France est le pays du monde où Ton s'assure au meilleur compte une existence heureuse. Tout au plus pouvezvous faire observer que cette façon de raisonner, perpétuée de père en fils, jointe au morcellement des héritages et à l'émiettement du capital, paralyse en peu de temps les forces vives de la nation. Un homme aisé laissera des fils pauvres. — Eh bien, ils travailleront. D'accord, mais plus on ira, moins il leur sera facile de battre monnaie; un jour viendra, il est venu déjà, où la table sera trop étroite pour le nombre des convives; il y aura plus de bouches à nourrir que de parts au gâteau : les peuples, comme les individus, souffrent du manque d'air et d'espace. L'État luimême, si généreux soit-il, se verra bien empêché d'utiliser les ambitions et les dévouements des affamés. Les fonctions publiques ne sauraient se multiplier à l'infini ; il y a place pour vous, monsieur, mais vos enfants?
« Oh! dira-t-il, je n'en ai qu'un. » Peut-être même : « Je n'en ai pas. »
L'émigration sagement encouragée ne débilite pas les grandes nations, elle est réparatrice et féconde. La France met plus d'un siècle à dou-
bler le chiffre de sa population casanière. Le même résultat est atteint en cinquante ans par l'entreprenante Angleterre et en soixante-dix ans par l'Allemagne. Prenons un exemple dans la première moitié du siècle, à une époque où les mœurs étaient encore plus sédentaires, où, par conséquent, la France s'appauvrissait, — puisque appauvrissement il y a, — beaucoup moins qu'aujourd'hui. De 1831 à 1841, les recensements révélaient une augmentation de 1,669,244 habitants, alors que, dans le même temps, la Grande- Bretagne s'était accrue de 2,631,602 âmes, différence de plus d'un million en faveur de cette dernière, qui, pourtant, dans ces dix années, avait expédié au delà des mers près de huit cent mille de ses enfants. La statistique est parfois bien éloquente.
Certes je ne me méprends point sur les inconvénients et les mécomptes de la colonisation officielle. On peut disputer sur le choix des moyens, relever les erreurs commises. Le principe n'en subsiste pas moins entier. Reste à l'appliquer en tenant compte du tempérament national : reste surtout à favoriser de la façon la plus libérale l'initiative privée. Il n'est pas d'homme de gouvernement qui ne comprenne l'urgence de cette politique expansive, la seule capable d'égaliser de peuple à peuple les condi-
230 ILES HAWAI.
tions de la lutte industrielle et commerciale, Tunique dérivatif au flot des idées anarchiques, qui bat les vieilles sociétés. Par malheur, dans l'état actuel des esprits, il n'est question si haute qui ne serve de thème aux discussions orageuses des partis. Nul ne désarme, fût-ce une heure, et l'œuvre de salut est pour longtemps compromise. Là pourtant est l'avenir, l'apaisement, le renouveau. Le recueillement prolongé est pour les peuples, aussi bien que pour les individus, le prélude de l'engourdissement final. Il faut que l'exercice stimule les fonctions de la vie, et que la sève humaine circule d'une extrémité du monde à l'autre, comme le sang dans les artères.
A un demi-mille de l'habitation, en pleine forêt, une source chaude jaillit au pied d'un rocher vertical, parmi les nénufars et les arômes au -calice immaculé. Sa température ne dépasse pas trente degrés, et sa limpidité est telle que le regard plonge à de grandes profondeurs, découvrant des végétations étranges, des mousses multicolores s'enroulant aux piliers de basalte, aux ogives, aux rosaces découpées dans la pierre par le lent travail des eaux. Les acajous et les palmiers s'y reflètent, et des millions de poissons dorés semblent jouer dans leurs branches. La nuit nous surprit dans cette piscine féerique, d'où nous sortions
alertes, reposés, prêts à braver impunément les fatigues de longues chevauchées.
Tout autre fut une immersion qui le lendemain faillit nous être fatale. Nous avions pris congé de l 1 aimable M. Rycroft, et nous suivions depuis cinq ou six heures le raboteux sentier ondulant sur les laves. Le soleil était haut, la température accablante ; nous fîmes halte sous un bouquet de pandanus; les chevaux une fois dessellés et attachés aux longues racines, nous nous disposions à attaquer les provisions dont notre hôte avait garni nos bissacs, quand l'idée nous vint de prendre un bain de mer. L'endroit était assez bien choisi, la côte formée d'un banc de lave sur lequel déferlait mollement la vague. De profondes cuves semblaient avoir été taillées tout exprès pour y attendre confortablement la chute de la lame, la douche nous parut délicieuse; par malheur, mon compagnon s'aventura imprudemment un peu trop avant, une montagne d'eau s'abattit sur lui, manqua de l'emporter et le laissa tout meurtri, couvert de sang. Il en fut quitte pour des écorchures sans gravité, mais, un instant, je l'avais cru perdu. Il nous souviendra longtemps de ce bain à la lame et des colères du Pacifique.
Voici le soir du quatrième jour, nous avons «dépassé la pointe de Kapeha, la grève de Kaauu, et traversons une admirable jungle aux arômes
232 ILES HAWAI
plus pénétrants, à mesure que le soleil décline. Au delà c'est la rivière Waiakea, refoulée par la marée et qu'il faut passer à la nage, puis, dans le lointain, la longue échancrure de la baie, les clochers de la Mission, les maisons au ras de l'eau, si petites qu'on dirait un vol de goélands abattu sur le sable. Un nuage détaché des pentes de Mauna Loa crève sur le village.
Un proverbe bien connu des marins dit : Suivez une pluie sur le Pacifique, elle vous conduira à Hilo.