‹ Un problème de l'évolution; la théorie de la récapitulation des formes ancestrales au cours du développement embryonnaire (loi biogénétique fondamentale de Haeckel)Chapitre 75 sur 111 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

partie seulement de cet ordre aurait pu être réalisée, que sa réalisation complète est une espèce de grâce. Cette grâce, les finalistes se la font dispenser en une seule fois par la cause finale ; les mécanistes prétendent l’obtenir petit à petit par l’effet de la sélection naturelle ; mais les uns et les autres voient dans cet ordre quelque chose de positif, et dans sa cause, par conséquent, quelque chose de fractionnable, qui comporte tous les degrés possible d'achèvement. En réalité, la cause est plus ou moins intense, mais elle ne peut produire son effet qu’en bloc et d’une manière achevée. Selon qu’elle ira plus ou moins loin dans le sens de la vision, elle donnera les simples amas pigmentaires d’un organisme inférieur, ou l’œil rudimentaire d’une Serpule, ou l’œil déjà différencié de l'Alciope, ou l’œil merveilleusement perfectionné d’un Oiseau, mais tous ces organes de complication très inégale, présenteront nécessairement une égale coordination » [p. 103-104].

Cet exposé de BERGSON mérite d’être retenu, parce qu’il met en lumière des faits de premier ordre trop souvent méconnus, et notamment la coordination précoce et d'emblée des parties dès qu’elles apparaissent, coordination d’autant plus nécessaire, que, sans elle, la fonction ne peut s’exercer ni l’être vivre. Et ces coordinations n’existent pas seulement pour les organes formés d’un grand nombre de parties ou de cellules, elles sont aussi indispensables dans une simple cellule où elles s’observent entre les espèces chimiques qui la composent

et où elles constituent l’organisation cellulaire, base de la vie. Il y a aussi loin de la cellule au simple mélange de ses composants chimiques, que d’un organe à sa représentation figurée. L'existence de ces coordinations ne veut pas dire qu’il y ait finalité, car, dit encore H. BERGSON, «le sens de cette action (de la vie) n’est sans doute pas prédéterminé, de là l’imprévisible variété des formes que la vie en évoluant sème sur son chemin » [p. 105]. Mais il s’est produit autrefois et il se produit sans doute encore aujourd’hui une infinité de combinaisons d’organisation tentées par la nature. Les combinaisons heureuses ont persisté, quelques-unes, susceptibles de développements variés, ont donné naissance à ces riches floraisons de formes affines que l’on retrouve dans les groupes les plus divers, d’autres restées simples et comme stériles forment encore les types isolés, d’autres enfin, malvenues et imparfaites n’ont pu résister et ont bien vite disparu, si même elles ont pu arriver jusqu’à une existence éphémère, c’est-à-dire atteindre jusqu’à l’'éclosion de l’œuf dans lequel elles se sont essayées. On peut donc imaginer avec BERGSON qu’un organe très compliqué n’est pas forcément produit par des adjonctions successives et graduelles, mais “peut aussi apparaître brusquement avec tous les éléments de sa structure quelque compliquée qu’elle soit. Ily a là, me semble-t-il, une indication à rechercher et à étudier de plus près bien des faits un peu négligés. L’aphorisme bäen connu, natura

non facit saltus, pèse ore lourdement et pour

CHAPITRE VII 173 nombre de cas d’une manière injustifiée, sur les conceptions que l’on se fait de l’évolution. Que dans beaucoup de groupes les transitions les plus ménagées s’observent entre des extrêmes assez éloignés, cela est incontestable; mais il ne faudrait pas ériger ce fait limité en axiome général et l’étendre au delà des bornes où on l’observe. On ne prend pas assez garde que souvent ces séries graduelles, que l’on aime tant à former, aboutiraient à un moment donné à des impossibilités physiologiques et à l’anéantissement de l’être hybride qui les réaliserait. Nous verrons plus loin les critiques formulées par divers auteurs contre l’origine monophylétique du règne animal, qui exprime justement ce développement graduel et continu en une série, ramifiée sans doute à son extrémité terminale, mais toujours issue d’une souche unique. On peut se demander si vraiment la vie a été jamais possible à la surface du globe avec une seule forme d’êtres vivants, et il est bien probable qu’il n’en a pas été ainsi, que dès le début il y a eu des végétaux et des animaux, des mangeurs et des mangés, comme des destructeurs de la matière organisée morte. Il existe parmi les êtres vivants certaines formes fondamentales qui ont un rôle dans l’ensemble et qui sont aussi utiles au développement général de la vie que les milieux cosmiques eux-mêmes; mais les formes moins importantes ont aussi leurs fonctions, et c’est pour cela qu’on les trouve « représentées », comme disait CUVIER, par des organismes souvent sans aucune

affinité entre eux, aux divers âges de la terre. Si ce n'est là qu’une hypothèse, aussi fragile que l’on voudra, il faut bien se rappeler cependant que dans les plus anciennes couches fossilifères on retrouve, côte à côte, des représentants des divers embranchements des Invertébrés, et que les Vertébrés ne tardent pas à apparaître au milieu d’eux. Il y a déjà longtemps que Louis AGassiz a insisté sur la coexistence précoce des formes les plus diverses, mais c’est un fait sur lequel on ne s'arrête généralement pas assez.

Les organes dont le développement ontogénique direct ne répète point des formes inférieures se perfectionnant graduellement, nous conduisent à parler de la conception que se fait de l’ontogenèse un physiologiste et embryologiste allemand, le professeur HENSEN, de Kiel. Dans son livre, intitulé L'expédition du plancton et le darwinisme de Haeckel, HENSEN regarde toute la loi biogénétique «comme injustifiée, même en tenant compte des falsifications» p.56. La ressemblance générale que l’on observe dans l’embryogénie des Vertébrés ne prouve rien en faveur de cette loi. Tous les Vertébrés ont un cœur, un intestin, une moelle, des organes visuels, auditifs, olfactifs, et tout cela doit bien se développer à un moment donné chez les jeunes. Ce sont leurs produits sexuels qui engendrent, et ils ne peuvent engendrer que suivant les lois auxquelles est soumise l'espèce envisagée, et com-

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