CONCLUSIONS
Il existe évidemment un certain parallélisme entre le développement des organes dans l’ontogenèse des animaux supérieurs, et celui de ces mêmes organes tel qu’il est montré par l'anatomie comparée dans les formes permanentes graduellement compliquées des différents êtres.
Si c’est cela que l’on veut dire par loi biogénétique, il n’y a rien àobjecter. Mais il faut bien préciser qu’il ne s’agit que d’un parallélisme idéal, expression de lois générales du développement et non pas de la répétition de faits héréditaires comme cela serait si l’on acceptait la loi biogénétique dans son sensstrict et le plus communément adopté.
Que le développement ne reproduise point des structures ancestrales, que l’ontogenèse ne récapitule point réellement la phylogenèse, cela est indubitable pour beaucoup de raisons.
1° La composition de l’œuf, avec les ébauches accumulées dans son idioplasma, en fait quelque chose de tout à fait différent de la cellule primitive, vide d’ébauches, d’où l’espèce est sortie en effectuant son long développement à travers les âges (OSCAR HERTWIG). L’œuf est bien une cellule et ne peut
226 UN PROBLÈME DE L'ÉVOLUTION être classé autrement que comme cellule, mais cette cellule ne ressemble pas du tout à celle qui a donné naissance à l’espèce, parce qu’elle a acquis graduellement au cours du développement de celle-ci des ébauches innombrables qui en font en définitive un produit aussi compliqué à sa manière que l’être lui-même qui en sortira. L’œuf du Poulet correspond aussi peu que le Poulet lui-même à une forme initiale de la chaîne phylogénétique (Oscar HERTwIG). Le premier des échelons du parallélisme si souvent invoqué, échelon constitué par l’œuf répétant la cellule ancestrale, est ainsi renversé et l’on peut en dire autant pour les stades qui suivent.
2° Les organes des embryons sont devenus 'embryonnaires (Osc. HERTWIG), ce ne sont plus que des formes de passage ayant perdu beaucoup des caractères que possédaient — lorsqu'ils fonctionnaient dans les ancêtres — les organes correspondants, en ayant acquis de nouveaux, mais en définitive très différents des organes quiont existé à un moment donné. Ils ne peuvent être rapportés à aucun ancêtre déterminé etne permettent aucune conclusion précise au point de vue généalogique. Les arcs branchiaux d’un embryon de Mammifère, par exemple, ne sont que des rudiments d’arcs; ils ne peuvent indiquer en aucune manière l’ancêtre d’où sont sortis les Mammifè- - res. Ils ne rappellent pas des arcs branchiaux de Vertébrés inférieurs, mais ceux des embryons de ces animaux conformément au quatrième principe de Vox BaAER. Loin de permettre de reconstituer leur
Le.
CONCLUSIONS 2927 ancêtre, les embryons de Mammifères pourvus d’arcs branchiaux montrent simplement que des animaux conformés comme ils le sont auraient été incapables de vivre (Osc. HERTWIG).
3° Les embryons des Vertébrés supérieurs, si on les considère dans leur ensemble et non plus seulement dans leurs organes pris séparément, ne ressemblent jamais à des animaux inférieurs. Ils sont déterminés de très bonne heure comme membres de leur classe ou de leur groupe (sous-embranchement) etse distinguent des Vertébrés appartenant aux autres groupes. Et ceci n’est pas seulement le fait d’hétérochronies quipourraient encore être admises comme des falsifications du développement; en réalité l'embryon d’un Amniote n’est pas un embryon de Poisson possédant déjà une allantoïde développée avant son heure par hétérochronie, c’est un Amniote par tous les rapports que ses parties présentent entre elles. Les faits essentiels de son architecture sont déjà donnés et permettent de le reconnaître. Le cou — et lesimportantes modifications du système aortique qui accompagnent sa présence — ne peuvent se produire qu'après la courbure nuchale qui suppose elle-même un processus particulier dans le développement du systèmenerveux central et des protovertèbres, ou plus brièvement dans le bourgeonnement du corps sur la ligne primitive. Aussi peut-on dire avec Osc. HERT- WiG que l'embryon, loin d’imiter ou de répéter d’autres formes, ne fait, au sens littéral du mot, que son propre développement.
4° Ceci est d'autant plus vrai qu’un Vertébré — à cause de son haut développement et de son organisation d’animal dépensant dans des mouvements bien coordonnés l’énergie accumulée par son alimentation — n’est pas un assemblage quelconque d'organes empruntés à diverses formes du même groupe, mais un tout cohérent, un «système unique et clos», comme disait CUVIER, c’est-àdire un ensemble de parties coordonnées entre elles et s’influençant toutes réciproquement. Sans doute la corrélation des parties n’est pas faite strictement en vue d’un but unique étroitement déterminé (1), elle admet une certaine laxité, et cela est indispensable, autrement l’existence de l’espèce ainsi limitée dans son genre de vie pourrait être compromise, mais cette coordination existe beaucoup plus qu’on ne l’imagine d’habitude et il n’y a pas un organe, chez les Mammifères, qui ne se distingue de l’organe correspondant des autres Vertébrés par des caractères propres, en rapport avec le haut développement qu’atteignent dans cette classe aussi bien les organes végétatifs que ceux de la vie de relation.
5° Un autre fait montre encore que, dans le parallélisme signalé plus haut, il s’agit bien plus de lois générales que de faits héréditaires, c’est la limitation du nombre des stades conservés. Certains stades
4) Pour les corrections que demande le finalisme apparemment contenu dans celle proposition (voy. chap. IV, p. 94).
A ER AT LT ne LT
CONCLUSIONS 225 seulement sont maintenus, un grand nombre d’autres manquent, de sorte que l’on a bien plus sous les yeux le schéma du développement phylogénétique, lPidée abstraite de celui-ci, que la série réelle des étapes parcourues. Ainsi dans le squelette axial les trois états membraneux, cartilagineux, osseux répondent idéalement à la progression du développement de ce système, mais à aucun des stades concrets que ce développement a réalisé parmi les différents êtres. Une vertèbre cartilagineuse de Mammifère est tout autre chose qu’une vertèbre de Sélacien. Elle n’a de commun avec celle-ci que sa substance, ou que sa constitution histologique, de valeur très générale, tandis que sa constitution morphologique, d’une portée beaucoup plus grande pour la détermination spécifique de l’être, est entièrement différente.
6° Dans l’ontogenèse tous les organes ne présentent pas un développement progressif, beaucoup (œil, branchies) ne montrent aucune étape réalisée dans la série des formes permanentes et cela peut éveiller des doutes sur la valeur qu’il convient d’attribuer au développement régulièrement progressif dans la marche générale de l’évolution. D’autre part les nombreux cas de substitution s'opposent souvent à ce qu'il y ait réellement une répétition des formes inférieures de certains organes dans le cours du développement des animaux supérieurs.
7° Enfin — et ceci n’est pas une objection, mais une remarque nécessaire pour bien comprendre
VIALLETON. Problème évolution. 15
l’ensemble des développements réalisés — Ja théorie de la récapitulation n’envisage guère qu’une série de développements, la série progressive aboutissant à l'Homme. Comme le faisait remarquer VON BAER, elle conduit inconsciemment à la conception erronnée de l'échelle animale, qui cent fois combattue et renversée, reparaît encore aujourd’hui modernisée dans ce que l’on appelle la série animale. Il est bien clair qu’une telle série n’a aucune existence réelle et ne peut en avoir une dans l’état de nos connaissances ; c’est une pure abstraction. D’autre part il n’est pas du tout certain que le développement de l'Homme se soit effectué suivant des échelons comparables à ceux que nous pouvons imaginer d’après l’ensemble des êtres actuellement vivants, Comme l’a dit KOELLIKER (1872, p. 217 et
suivantes), si le développement monophylétique est
le plus simple à comprendre, cela ne veut pas dire qu’il soit le plus vrai, et il est d’autres manières d'envisager les choses. En tous cas, il faut se garder de confondre le développement fonctionnel d’un organe avec le développement généalogique des êtres qui le possèdent.
En somme, l’embryologie et l'anatomie comparées
montrent que les êtres vivants se forment d’après des lois régulières et en allant du simple au complexe, mais il y a loin de là à parler d’une répétition des formes ancestrales au cours du développement ontogénique, car les structures reproduites pendant
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