‹ Un proces de corruption sous la terreur; l'affaire de la Compagnie des IndesChapitre 25 sur 94 · Les déclarations de Chabot à Robespierre · texte numérisé non relu

Les déclarations de Chabot à Robespierre

Le *iJ, Chabot vint trouver un des membres du Co-

niiLé de baiut public et lui dit : Je viens te réveiller, mais c'est pour sauver la patrie ; je tiens le fil de la conspira- Lion la plus dangereuse qui ait été tramée contre la liberté. — Eh bien, il faut la dévoiler. — Alais, pour cela, il faut que je continue de fréquenter les conjurés, car j"ai été admis dans leur société. Ils m'ont conduit par degrés à des propositions, ils mont tenté par lappàt de partager le fruit de leur brigandage ; le jour est près où ils doivent se réunir, je dois m"y trouver aussi. Ils croient que je ne devine pas le reste de leur projet, mais ils vont à la contrerévolution ouverte. Si Ton veut, je ferai prendre en flagrant délit les conspirateurs. — On ne peut pas rendre un plus grand service à la patrie, tu ne dois pas balancer ; mais quelles seront les preuves ?

Chabot tenoit un paquet dans sa main. Voilà, dit-il, un paquet que l'on m'a remis pour que je tâchasse de déterminer un membre de la Montagne à se désister des oppositions qu'il avoit apportées au projet financier de la chque ; je n'ai pas voulu rejetter cette commission, pour ne pas me mettre dans l'impossibilité de découvrir et de dévoiler le fond de la conspiration ; mais mon intention

(1) La date est restée en blanc, mais il résulte de la dénonciation et des lettres de Chabot que ce fut bien le 24 brumaire au malin. Voir aussi son mémoire apologétique.

est d'aller, d-e ce pas, déposer ce paquet au Comité de Sûreté générale et de dénoncer les traîtres. Au rest^, j'offre de donner au Comité les moyens de les prendre tous rassemblés dans un lieu où je me trouverai. — Hâte-toi donc de le rendre au Comité de Sûreté générale, il accueillera sans doute cette offre-là avec empressement. — Oui, mais je ne veux pas que l'on puisse induire de ma présence au milieu des conjurés que je le suis moi-même. Je demande une sûreté. Je veux bien mourir pour ma patrie, mais je ne veux pas mourir en coupable. Ma mère et ma sœur sont ici, je ne veux pas qu'elles expirent de douleur. Ma sœur me disoit dernièrement : Si tu as trahi la cause du peuple, je serai la première à te poignarder. — Tu ne dois pas douter que le Comité de Sûreté générale ne prenne, avec toi, les moyens nécessaires pour découvrir la conspiration. Tes intentions et l'avis que tu lui auras donné seront ta garantie. Au surplus, tu peux en parler au Comité de Salut public ; il saisira tous les moyens, qui lui sont offerts, de sauver la patrie. Chabot partit en annonçant qu'il feroit sa dénonciation au Comité de Sûreté générale ; il la fit le même jour. Basire en fit une autre relative au même complot.

(Rapport écrit de la main de Robespierre et publié dans les Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre et complices, affaire Chabot, pièce n° XVIII, i)p. 70-71.)

Eli (|uittant Robespierre, Chabot se rendit au comité de Sûreté générale, où il recommença ses déclaralions en présence de Jagot, de Voulland, de Moyse Bayle et d'Amar. 11 ne voulut pas parler devant David, parce que David était ranii de Deiaunay ; devant Panis, parce que Panis était l'ennemi de celui-ci ; devant La Vicomterie, parce qu'il se défiait de son zèle passionné. Il savait Amar lié avec Delaunay, mais il avait confiance en sa probité d). Le comité l'écouta sans grande bienveillance el l'invita à coucher par écrit ses déclarations.

(1} Voir son mémoire apologélique, pp. 67-68.

Je soussigné, Représentant du peuple, déclare, pour le salut de la liberté publique, ce qui suit :

Dans le mois d'août dernier, autant que je puis m'en souvenir, les citoyens Delaunai et Julien (de Toulouse) me proposèrent un repas à la campagne, avec des filles. Je fus étonné d'avoir dîné chez le citoyen baron de Batz, ex-constituant. Il me fit beaucoup de caresses et aurait désiré que je fusse souvent le voir ; je n'y ai pas reparu. Quelques jours après, un homme, que je n'ai pas revu depuis, me proposa 2ÛO.0O0 livres pour faire la motion de mettre le scellé chez tous les banquiers. La proposition fut rejetée par moi avec l'indignation qu'elle méritait ; mais la motion fut faite cinq ou six jours après par un membre que je ne connais pas, sur la pétition de Dufourni. • Les négociants, marchands et autres porteurs de lettres de change sur les banquiers vinrent se plaindre à la commission des finances et au comité de Sûreté générale. En leur nom, je fis décréter que les scellés seraient levés et les banquiers arrêtés chez eux, avec un gendarme, pour suivre leurs opérations. Le lendemain Hébert me dénonça à la France entière comme un homme corrompu et les femmes soi-disant révolutionnaires firent chorus avec les agents de la faction de Batz et compagnie. Dufourni, L'Huillier et autres me dénoncèrent aux Jacobins ; Dufourni dit même qu'on avait acheté ce rapport. Je l'interpellai de dire ce que j'avais reçu pour ce rapport et qui m'avait payé. Il fut forcé de dire : Ce n'est pas de Chabot que je parle ; si je l'avais su vendu, je le lui aurais reproché, il n'est qu'égaré, mais il y en a d'autres. Interpellé de les citer, il ne répondit rien. Eh bien : lui dis-je, j'ai annoncé à la Convention et à la France entière que l'on m'a offert de l'argent pour faire la motion de Dufourny. et voilà pourquoi je la combats. Quelques jours après, Delaunai me dit que je m'étais pressé de faire mon rapport.

que nous aurions gagné quelque demi-million si ce rapport avait été retardé de quelques jours ; que tout n'était cependant pas perdu, que le baron de Batz travaillait un mémoire pour L'Huillier, pour le faire changer et qu'alors que le rapport serait maintenu, nous aurions des assignats. Je compris qu'il se formait une faction de corrupteurs et corrompus. Je crus que l'intérêt de la République exigeait que je parusse en être, môme en exposant ma réputation. Je fis quelques observations à Delaunai sur la fausseté et l'odieux de cette conduite. Il me répondit que nous n'aurions que les intérêts de la hausse et de la baisse du dépôt et que cette hausse et baisse auraient lieu sur les capitaux déposés ; que ce commerce, d'ailleurs licite, serait fait par un de ses amis nommé Benoît, son compatriote. La spéculation manqua par le rejet du projet dont ils espéraient leur fortune. Delaunai me dit alors que tout n'était pas perdu ; que l'on spéculerait sur la compagnie des Indes. Le petit baron de Batz, me dit-il, travaille deux projets de décrets ; nous ferons i)eur d'abord à da compagnie et les actions baisseront ; la compagnie déposera un certain nombre de ses actions, nous laissera un grand profit ; nous ne paraîtrons en rien, c'est mon ami Benoît qui se charge de toute l'opération. — Mais enfin, lui dis-je, vous avez l'air de voleurs de grand chemin. — Non, me répondit-il, c'est le petit baron de Batz et Benoît qui feront tout ; nous n'aurons que le profit de leurs spéculations sur un décret qui doit donner des millions à la Républi- ((ue ; nous partagerons avec Julien (de Toulouse), Thuriot, Bazire et toi : Cambon et Ramel travaillent avec d'autres personnes. — ^Tout ce que je te demande, lui dis-je, c'est de ne pas oublier les intérêts de ta patrie en cherchant les tiens. — Danton et Lacroix, et Fabre d'Eglantine, m'ajoutat-il, spéculent d'une autre manière. Je soupçonnai dès ce moment, plus fort que jamais, que le système était de corrompre les plus chauds patriotes, et de les calomnier quand on ne pouvait les corrompre. Dès ce moment, je lui inspirai la plus grande confiance, j'étais encore

membre du comité de ISùreté générale, quoique y travaillant peu depuis le 31 mai, parce que je ne croyais plus qu'il s'élevait de nouvelles factions ennemies de la liberté. Quelques actes de faiblesse de la part de certains membres aidorisèrent la faction des diffamateurs, partie essentielle et complémentaire de celle des corrupteurs, à demander le renouvellement de ce comité ; il fut fait par l'Assemblée. Je prévis que ce renouvellement ne plairait pas et je ne voulus pas accepter. Bazire s'en retira comme moi. Danton proposa un mode de renouvellement ; cependant David convint qu'on me passait à moi-même d'en être ; qu'on n'avait à me reprocher d'autres torts que de recevoir de belles solliciteuses. Panis donna sa démission pour ne pas travailler avec des hommes qui n'avaient pas sa confiance ; je lui en fis des reproches, mais enfin le comité fut renouvelé au gré des Jacobins révolutionnaires. Je crois qu'il m'y auraient vu sans beaucoup de peine ; que j'y aurais fait un grand bien, et que j'aurais bientôt déjoué ce nouveau complot. Delaunai et Benoît me dirent que ce comité allait poursuivre tous les membres de l'ancien ; qu'il les faisait surveiller ; que c'était de David, leur ami, qu'ils tenaient ce dessein. Je crus, dès ce moment, que je devais me séparer des conspirateurs pour ne pas périr victime de mon dévouement à la chose publique comme un de ses ennemis. L'on mit les scellés chez Julien et Delaunai m'annonça que le même sort m'attendait, ainsi que Bazire. J'en fus instruit à huit heures du soir et cependant les scellés ne furent apposés qu'à onze. Gomme je ne garde jamais aucun papier, et que j'avais dit que cette mesure serait utile pour moi, je passai la nuit à attendre les commissaires. Julien vint, à une heure après minuit, m'annoncer son aventure en m'assurant qu'il n'y avait rien contre lui. Il voulait se cacher chez moi. Je l'engageai à rentrer dans sa maison s'il était innocent, et à sortir de chez moi s'il était coupable. Il m'observa qu'on pourrait l'arrêter. Tant mieux, répliquai-je, la Convention te vengera si tu es innocent.

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11 se rendiL chez lui, où il trouva des gardes qui ne le perdirent pas de vue. Il vint s"en plaindre, à dix heures, avec Delaunai. Je lui dis qu'il devait attaquer juridiquement ceux qui avaient donné l'ordre de le garder à vue et qu'un homme innocent ne devait jamais plier devant ses ennemis, ni les épargner. Je compris qu'il n'était pas pur, {lar la résistance qu'il lit à mes propositions de pousser (■('Ue affaire. J'ai appris depuis qu'on lui avait trouvé des billets d'assurance qui laissaient du louche sur sa moralité. Ce fut alors que je dis à Bazire : Delaunai et Julien courent à l'opprobe ou au supplice ; je crains que leur ])robité ait reçu quelque échec et je t'avoue que le tripotage de Delaunay avec de Batz et un certain Benoît m'affecte, mais nous ne pouvons plus les suivre ; c'est au comité de Sûreté générale actuel à déjouer ce complot. r^ependant l'affaire de Julien n'eut pas de suite. Alors ils reprirent la compagnie des Indes et me sollicitèrent d'entrer dans leurs vues. Je savais que David vivait étroitement avec Delaunai (d'Angers) et avec sa maîtresse, que je connais pour une intrigante, ainsi que la femme d'Hébert. J'avais vu deux branches dans la faction. Je me persuadai que David et la femme d'Hébert étaient de la branche diffamatrice, et la demoiselle Descoing, Delaunai et Benoît de la branche corruptrioe. J'avais été tenté, il y a deux ans, par la demoiselle Descoing, à qui je donnai congé au premier instant que je m'en aperçus. Les scellés étaient levés chez tous les banquiers, excepté chez Boid, je l'appris par un citoyen qui avait une lettre de change acceptée sur cette maison. J'en parlai à Robespierre qui me dit que Boid, que je ne connaissais pas, était un conspirateur. Gomme les porteurs des lettres acceptées ne l'étaient pas tous, je fus trouver L'Huillier pour m'en plaindre. L'ordre fut donné de les lever quand le baron de Batz eut parlé à L'Huillier, j'en conclus que de Batz avait spéculé sur les scellés de Boid, et j'en fus convaincu quand j'appris de Delaunai qu'il voyait souvent la maîtresse de Boid, que je ne connais pas et avec laquelle

Delaunai croyait que j'avais mangé une fois. A cette époque, on circonvenait ma gouvernante et toutes les personnes avec qui j'avais quelques relations ; on offrit même une rente de 1.20O livres à ma gouvernante. Je la priai de prendre son parti. Elle m'avait donné du mal et je craignis qu'enfin elle ne se laissât séduire par l'appât de la fortune. Elle se déclara grosse. Mes beaux-frères lui firent offrir un établissement parce qu'ils pensaient à me donner leur sœur, sans que je m'en fusse jamais douté, ne l'ayant pas vue encore. Je la demandai pour un de mes amis et parent qui en était devenu amoureux fou ; on me répondit que si je ne l'épousais, personne ne l'aurait en France, fût-ce le plus riche et le premier ci-devant prince du sang, quand il serait patriote. Je consultai mes amis et Bazire en particulier ; il me dit que mon mariage ferait taire bien des calomnies. Mes beaux-frères avaient été blessés à la journée du 10; ils étaient jacobins et ne vivaient qu'avec les députés jacobins, avec Bentabole, Simond (de Strasbourg), Richard, moi et quelques autres. Il était assez public qu'ils avaient apporté de France plusieurs cent mille livres. Je leur avais vu des effets de grosse valeur, et notamment un effet de 6.400 liv. sterling sur le Trésor public d'Amérique, qu'ils voulaient négocier pour acheter du bien des émigrés pour près de deux millions. Je ne crus pas devoir refuser, pourvu que la sœur me plilt et qu'elle ne fût point dégoûtée de moi. J'en devins amoureux et elle le fut de moi. Je lui fis, ainsi qu'à mes beaux-frères, toutes les observations sur ma fortune et celle de mes parents ; ils me répondirent que, si j'avais plus que ma pension ecclésiastique, ils ne m'associeraient pas à leur fortune et à leur famille parce que cela prouverait que je suis un fripon et un contre-révolutionnaire. Je ne voulus pas recevoir la dot de ma femme ; elle resta entre leurs mains et le mariage fut conclu. Je portai mon contrat aux Jacobins. Delaunai me dit alors : Je suis enchanté de oe mariage avantageux, parce que nous pourrons faire passer sur la tète de ta femme ou de

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tes frères le fruit de nos spéculations linancières. Je n'en ferai rien, répliquai-je. Cependant Dufourni fit des observations malignes sur ce mariage ; il avait été applaudi pendant quinze jours ; la veille de la célébration fut le premier jour des calomnies. J"en ai ri et j'ai prié les Jacobins et la Convention de faire des recherches sur ma forlune et celle de ma femme. L'intrigue se renoue, on cherche à me circonvenir. Je lutte quelque temps pour savoir si je dois exposer ma réputation au salut de ma patrie. Panis me blâme de mon mariage en me disant que mes beaux-frères étaient des étrangers. Faites-les guillotiner, lui dis-je, s'ils sont coupables, enfermer s'ils sont suspects, mais levez les scellés pour que j"aie les papiers nécessaires à mon mariage. Quand le contrat est passé et les bans publiés, je ne puis pas reculer sans me faire calomnier davantage et sans jeter du louche sur des patriotes aussi purs et aussi ardents que moi. La levée des scellés, lui dis-je, au comité, pourra même m'ouvrir les yeux s'ils sont suspects. Loin de là, elle me confirma qu'ils étaient plus patriotes que moi et que leurs ouvrages en allemand, supérieurs en force à leurs ouvrages français, les avaient fait condamner à être pendus en effigie à Vienne et leurs biens immeubles confisqués. Je bravai la calomnie, mais je résolus dès lors d'exposer ma tête pour sauver mon pays, en paraissant entrer dans le complot de corruption de Delaunai. Comme les conspirateurs m'avaient dit que Panis et David étaient des leurs et que je voyais David vivre avec la maîtresse de Delaunai ; comme on m'avait dit que c'étaient eux qui dirigeaient le comité, je ne vins pas en faire ma déclaration ; mon dessein fut de n'en rien recevoir qu'en avertissant le comité révolutionnaire de ma section de venir saisir les corrupteurs et leurs assignats ; je crus que cette précaution suffirait pour ma justification. Delaunai fait donc son rapport sur la compagnie des Indes, après l'avoir effrayée par une motion d'ordre très menaçante; Fabred'Eglantine, lui crache sur l'amorce par un amendement qui fut ren-

LES DÉNONCIATIONS DE CHABOT ET DE BASIRE 8o

voyé avec le reste du projet à la rédaction du comité réuni à Fabre. Delaunai et Benoît viennent alors me trouver et me disent qu'il faut que je parle à Fabre ; que s'il a spéculé en sens contraire, il sera défrayé, et il est convenu que l'on me remettra 100.000 livres en assignats pour lui. Ils me chargent de lui présenter le projet de décret signé par la commission ; ils auraient voulu que je signasse le premier. Jai toujours signé le dernier ou Tavant-dernier, je dis à Fabre d"y faire toutes les corrections qu'il voudrait et il s'est conduit comme un homme infiniment probe dans ceUe affaire. Je me suis convaincu, par sa manière, qu'il ne spéculait ni pour ni contre et qu'il voulait faire justice aux pauvres porteurs d'effets de la compagnie, mais faire regorger les agioteurs qui avaient frustré la Nation. Je lui ai porté la dernière rédaction et il l'a signée le premier ; dès lors, je n'ai plus eu de craintes ; mais le décret n'est pas expédie et je n'en signerai jamais l'expédition qu'après avoir épuisé la matière et fini par la confiscation entière des effets des fripons de toutes les compagnies. Ils me portant les 100.000 livres pour Fabre. Benoît me porte d'abord 30.000 ou 34.000 livres. le lendemain Delaunai porta une portion complétant 60.000 livres «t Benoît porta le reste, c'est-àdire 40.000 livres, le surlendemain. Ils auraient voulu que je remisse successivement chaque dépôt ; je n'en voulus rien faire : ils me demandent ensuite si j'ai remis le tout : je réponds que je n'ai pas trouvé Fabre et que je l'ai envoyé à sa portière, bien cacheté. Il faut qu'il l'ait reçu, me dit Dejaunai. car j'ai observé qu'il te caresse depuis. Cependant je mis la somme entière sous enveloppe avec une note explicative dessus, datée et signée du jour de la dernière remise ; je l'adressai par une autre enveloppe au comité, en cas de mort, comme un paquet essentiel à lui remettre. Je crus que cette précaution couvrait assez ma mémoire ; j'aurais pu la placer dans le commerce, la passer sur ma femme, sur mes frères, et la seule conservation du dépôt, intact-e, prouvait que je ne l'avais pas

employé à corrompre Fabre, ni à mon profit. Benoît vint, quelques jours après, portant une somme de transfert deffets de la compagnie des Indes, avec le nom en blanc. Il voulait me remettre ma portion ; je refusai. Je voulais des témoins et avertir le comité de la section pour qu"on saisît le tout. Je leur dis donc qu'il fallait en faire part à Bazire, à force de prières et en promettant de lui faire accepter une portion, que j'en faisais mon affaire. Quoiqu'il eût été sourd à leurs sollicitations, ils l'acceptèrent, mais ils me dirent que Julien les désolait pour avoir sa portion. Je leur dis qu'il n'avait pas comme nous exposé sa popularité, puisqu'il l'avait perdue, qu'il ne fallait lui donner que le cinquième d'une portion et partager les quatre autres cinquièmes à de bons enfans qui en avaient plus besoin que lui : convenu ; mais on voulait faire des portions particulières.

Ils m'ont offert de passer ces actions sur la tète de ma femme ou de mes frères, ou de quelque ami ; j'ai refusé sous prétexte que la fortune des étrangers n'était point assurée. Ils ont voulu me les remettre pour les passer sous tel nom que je voudrais ; j'ai refusé, parce que je craignais qu'on ne vînt faire la visite chez moi et que Ton ne me demandât à qui sont ces actions et à connaître ce nom supposé. Ils m'ont dit alors : Le baron va s'en charger, comme de la portion de Delaunai, et il vous cédera son bien de Charonne et de l'Allier. J'ai répondu qu'alors ce serait vraiment montrer la corde et donner lieu aux calomnies répandues sans fondement. Ils m'ont engagé à le placer sur la tête de ma femme, dont la fortune est connue. Mais, leur ai-je répondu, j'ai rendu à mes beauxfrères les 175.000^ livres, et ils m'ont rendu leur obligation depuis que j'ai vu qu'ils continuaient à faire la dépense du ménage, parce que je ne veux pas tirer deux moutures d'un même sac. — On trouvera 175.000 liv. en obligations et 50.000 à OO'.OOO écus en biens-fonds. — Ce serait montrer la corde d'autant que le bien des étrangers même n'est lias très sûr. — Ni celui des Français, ont-ils répliqué : voilà

pourquoi Delaunai aura un prête-nom comme le baron de Batz en a un pour Charonne ; la contre-révolution paraît assurée, la loi du maximum que l'on a fait forcée va vous laisser dans toute espèce de dénûment. — Je me suis aperçu, leur ai-je répliqué, que quelque contre-révolutionnaire y avait trempé. — Vous manquerez de subsistances ; la -Convention sera dissoute ; Ton va envoyer les soixante-treize à la guillotine ; après cela, les appelants ; après cela, Danton, Lacroix, etc., etc. Vous aurez votre tour, si vous ne sortez de la République ; Robespierre sera peutêtre le dernier dont on prouvera la corruption ; mais il est entouré d'un homme qui a sa confiance et dont la corruption sera aisée à prouver. Il y en a beaucoup qui sont entrés dans les marchés de bled. Billaud de Varennes luimême ; enfin le défaut d'énergie et de pureté fera dissoudre la Convention ; nous allons, si vous vouiez, vous négocier ces actions et vous les placer sur telle banque étrangère que vous voudrez. — Non, non, ai-je répliqué, je veux périr ici avec la liberté. — Mais enfin, Robespierre es( prévenu contre vous et veut vous faire envoyer au tribunal révolutionnaire. — Que me reproche-t-il ? — D'avoir protégé Boid ? Je ne le connais pas, j'ai protégé un pauvre négociant qni taisait faillite si Boid ne le payait. — Vous avez sollicité I.TIuillier pour lui. — Xon, mais pour faire payer les lettres acceptées qui appartenaient aux Français |)atriotes. — Mais, enfin, Robespierre, Billaud de Varennes, David, Panis, le Père Duchesne, Dufourni, les fenmies révolutionnaires vous en veulent. — Qu'importe, je suis ferme et pur jusqu'ici, et je laisse entre vos mains les 500.000 livres que vous voulez nous distribuer jusqu'à, ce que nous les i)artagions en présence les uns des autres, afin que nous ne nous accusions pas plutôt l'un que l'autre de friponnerie, et il faut que ce partage se fasse chez moi, à terme indiqué. Après quoi, je ne crains rien. Je brûlerai, s'il le faut, ma portion ; j'irai au tribunal révolutionnaire, je m'y défendrai et je me défendrai à la Convention avant qu'on porte un décret d'accusation

contre moi. — Mais, vous n"avez rien à vous reprocher comme membre du comité cle Siireté générale ? — Je n'ai pas signé un arrêté pour mettre personne en liberté ; et que l'on examine tous ceux qui sont signés de moi, je les défie de les critiquer : j'ai été sévère quelquefois, toujours juste et jamais indulgent, encore moins faible. — Mais le Père Duchesne détruit votre popularité, et Brissot aussi. Tannée dernière. — Si Hébert n'avait pas de meilleurs motifs, il périra et je resterai. — Oui, mais on décrète sans entendre. — Sans doute, ceux que le peuple accuse, mais non ceux qui sont accusés par un journaliste. — Mais vous avez des dénonciations contre vous de la part de vos ennemis, et il n'est presque pas de membres de la Convention contre lequel il n'y en ait : l'armée révolutionnaire, les bureaux de la guerre, la majorité des Jacobins dissoudront la Convention. J'ai entendu, me disait Benoît, désigner les têtes qui devaient périr sur l'échafaud, la vôtre est du nombre. — N'importe, je ne veux pas partir ; j'ai affronté l'échafaud pour Carra, je l'affronterai pour ma patrie avec plus de courage. — Mais le peuple n'aura pas de pain, et l'Angleterre lui en offrira ; on ramasse ici l'or et un ambitieux le distribuera au peuple, qui se jettera entre les bras de ceux qui lui donneront du pain et de l'or. — Cela n'est pas vrai, et quand cela serait arrivé à Paris, les départements ne seraient par pour cela en contre-révolution. — Mais enfin quand on verra qu'on guillotine tous les députés, qui voudra l'être ? — Moi et ceux qui me ressemblent. Avec le désir de faire le bonheur du peuple, de l'énergie et le courage de l'échafaud, on fait trembler tous les contre-révolutionnaires. Le lendemain de cette conversation Osselin est décrété, sans être entendu sur un rapport <pii aurait pu laisser Osselin dans une position de complicité factice aux yeux de ceux qui auraient cru à sa probité. J'avoue que je ne le décrétai. en ma conscience, que pour le fait de la loi du maximum et celle des émigrés dont il s'était ambitieusement emparé. Je fais rendre le décrut du 20. Le soir, les Jacobins

déclament contre Thuriot. Bazire et moi. L'on vient me dire, dans mon lit, qu'il a été arrêté de se porter en masse pour demander contre nous trois le décret d'accusation. Je donne les 6.000 livres qui me sont reconnues, dis-je à celui qui m'annonçait cette nouvelle, pour qu'Hébert, Dufourni et autres précipitent ainsi leurs manœuvres ; sans doute on ne rendra pas -le décret sur la motion de ces Messieurs. Eh bien ! je dévoilerai le complot dont je tiens le fil : non, je ne crois pas l'affaire assez mtire pour leurs desseins ; mais je désire qu'ils y mordent, et ils en auront les dents agacées. Je sus que les Jacobins avaient été moins rigoureux, quoiqu'ils l'eussent été un peu trop. Je parlai après les pétitionnaires et nos deux collègues, et je dis que je ne rétractais pas une ligne de ce que j'avais dit, parce que je ne transigeais pas avec les principes ; mais que j'accusais l'un de mes accusateurs du crime qu'il me neproctiait, d'arrêtetr ia march;e révolutionnaire ; que, comme lui, je n'avais pas demandé le pouvoir exécutif constitutionnel, parce que mon ambition aurait été frustrée comme la sienne, et que je me réservais de les accuser d'autres choses ; que je les exhortais à éplucher ma conduite et à ne pas m'épargner. parce que je ne les épargnerais pas moi-même. Je fus aux Jacobins pour demander des commissaires pour dévoiler ce complot, n'ayant pas confiance au Comité de Sûreté générale. Je ne pus pas avoir la parole, et je crois que ce fut un bonheur ; mais la rage d'Hébert et de la faction qui refusa les commissaires à Thuriot me confirma dans l'idée que j'avais eue de la conjuration. Ma sœur avait été présente à cette scène dans la tribune des femmes, et après, elle y entendit, sans être connue, le complot de nous envoyer à l'échafaud sous huit jours. Elle me dit en sortant : Je connais ta vertu, mais je crois que ton courage t'égare. Tu es pensif, es-tu coupable ? Parle, je te poignarde : ce soir on va l'arrêter peut-être, et, quoique je te visse monter à l'échafaud sans verser une larme lorsque tu y périras pour le principe de la liberté, je ne veux pas que tu y ailles

comme un conspirateur ; laisse-nous au moins, pour héritage, la mémoire d'un homme juste et vertueux. Je fus saisi : les notes du paguet ne me suffisaient pas. L'on dira que c'est fait après coup ; mais faut-il brûler ce commencement de preuve de complot de corruption et de diffamation ? Pour sauver mon pays, ne dois-je pas périr, même avec opprobre ? Quand j'irais au tril)unal révolutionnaire et que les juges me crussent coupable, au moins l'on y verra le système de cette corruption et la mort de Bazire et de moi servira encore la liberté. De Bazire ! mais il a refusé d'entrer dans la conspiration ; il a fait dire aux banquiers de n'acheter aucun décret et de se laisser plutôt dépouiller par la nation que de donner une obole à des fripons... Cette idée me saisit. S'il y est, c'est parce que j'ai voulu l'avoir pour témoin, afm qu'il me reprochât ma lâcheté avec fureur, et qu'à ce signe le commissaire de la section entrât pour nous saisir. Ai-je le droit de le dévouer ainsi à l'opprobre de l'échafaud parce que j'ai pris, l'année dernière, celui de le dévouer à la mort ? Non, il faut brûler le paquet quand ma femme sera endormie. Elle pleurait. L'idée me vint alors d'aller aux commodités. J'attache le paquet avec une ficelle. Si l'on vient me saisir, on me permettra de passer à la garde-robe ; je lâcherai le cordon. La nuit se passe à consoler ma femme et à méditer les moyens de sauver ma patrie de ce complot. Je me résolus à aller trouver Robespierre et à lui faire part de ce que je méditais. Robespierre répondit à la confiance qu'il m'avait toujours inspirée et me dit de venir faire part de / ce plan aux membres du comité qui auraient ma confiance ; que, s'ils n'avaient pas le courage de me donner un sauf-conduit pour suivre la trame et remonter au delà de Batz, il in'en ferait donner un par le comité de Salut public. J'obéis à cet ordre. Robespierre me dit : Sauriez-vous si Proly est du complot ? — Non, mais je sais que Benoît a voulu me sonder sur ma façon de penser sur Proly et celle de mes beaux-frères sur le eompte du même homme, et que, sur mes réponses évasives, il m'en a fait

plusieurs fois l'éloge ; qu'il m'a même demandé de le voir, ce que j'ai refusé. Il m'a demandé à voir le ci-devant baron de Batz ; j'ai refusé sous prétexte qu'il était poursuivi comme complice du dessein d'enlever la ci-devant reine, sur quoi je dois dire que la ci-devant duchesse de Flochechouart m'a dit qu'Hébert, son ami, avait demandé à la commune la translation d'Antoinette de la Conciergerie au Temple, par un intérêt qu'il lui portait.

Pour m'engager à voir de Batz. Benoît me dit : Je sais que Robespierre déteste Cambon et veut le perdre, parce qu'à lui seul il gouverne nos finances et qu'il y fait la contre-révolution ; qu'il a acheté du papier étranger lorsque le décret contraire a été rendu et qu'il ira à la guillotine pour ce seul fait ; il faut que vous vous en empariez avec Fabre qui, maintenant, sera des nôtres, puisqu'il a reçu 100.000 livres : le baron fera vos rapports comme il a fait ceux de Delaunai. J'aime votre caractère ; j'ai vu avec plaisir la manière ferme avec laquelle vous aviez parlé. Delaunai est une putain au premier venu ; on ne peut plus en rien faire ; nous le laisserions perdre si je n'étais pas son ami et son compatriote ; mais je vais lui faire donner sa démission et lui faire peur. Vous gouvernerez les fmances avec Fabre et nous ferons une fortune immense. Je vous porterai demain un mémoire sur les, finances qui vous fera honneur devant le peuple. — Je ne sais pas lire l'écriture des autres. — On vous le dictera. — Je ne sais plus écrire excepté quelques lettres à ma mère. — Mais le baron de Batz a un mémoire sur la dilapidation des finances pendant l'Assemblée constituante ; vous y verrez huit millions dépensés sur la simple signature de Xecker pour opposer le club de 89 et celui des Jacobins. Alors je me résolus à le voir ; mais je le prévins que je ne lui répondais pas de le voir arrêter chez moi. Il vint, en effet, mais, comme Choudieu et autres patriotes dînaient chez moi, sitôt qu'ils descendirent, de Batz et Benoît partirent par l'escalier dérobé de mon cabinet.

Benoît et Delaunai ont voulu sauver 'Vergniaud, Ducos

et Vigiiier ; ce dernier comme compatriote et bon enfant. Ils m"ont dit qu'ils sacrifieraient 5CO.000 livres pour les sauver ; je leur ai toujours dit que Vergniaud était insauvable et même les autres. Mon beau-frère l'aîné leur a dit : Si Chabot était juge et qu'il sauvât aucun de ceux qui ont voulu sauver le tyran, je le chasserais de chez moi comme un conspirateur ou conmie un homme faible ; il ne me ' serait plus rien. Il n'en est pas des conspirations comme des autres crimes : ceux qui servent le parti par bêtise, comme ceux qui le servent par corruption, sont également criminels devant la patrie, lorsqu'ils acceptent les premières places. Ils n'ont plus parlé de rien devant mon beau-frère et m'ont toujours demandé dans mon cabinet ; mais cette phrase leur a fait regarder mon beau-frère comme un fou ou un buveur de sang humain.

J'ai vu, dans les différentes conversations que j'ai eues avec Benoît, que leur système était de corrompre et de diffamer, soit qu'on résiste, soit qu'on se laisse corrompre, et cela seul aurait soutenu ma vertu quand l'amour de la patrie aurait pu s'altérer un instant dans mon cœur, ce qui n'arrivera jamais. Il m'a dit : Danton a été des nôtres et nous a abandonnés, et nous le conduirons à la guillotine : il en est de même de Panis, de Robert, de Lacroix et de vous, si vous nous quittez. Alors j'ai dû craindre qu'en les dévoilant ils ne m'accusassent d'avoir reçu autre chose ; mais j'ai espéré que, ne me trouvant des fonds nulle part, leur récrimination ne ferait pas fortune ; d'ailleurs, j"ai toujours tenu à l'idée de sauver mon' pays, même en m'exposant à la calomnie. J'ai appris de Benoît qu'il avait été envoyé par Lebrun et Brissot en Angleterre, huit à quinze jours avant le jugement du tyran. J'ai vu qu'il y avait appris l'art de la corruption et de la duplicité la plus audacieuse. Il me disait un jour : Je ne sais pourquoi en France on se refuse de faire fortune, lorsqu'on le peut, en faisant rendre un bon décret ; en Angleterre ils s'en vantent en plein parlement. J'ai cru voir qu'il travaillait d'accord avec Pitt : et voilà pourquoi j'ai voté pour le

décret contre les Anglais, quoique simplement révolutionnaire dans un seul côté et contraire à la justice sous tous les autres. Mais j'ai vu surtout que leur but est la dissolution de la Convention, et tous ceux qui travaillent à la miner, à la corrompre, ou à diffamer ses membres qui ont rendu quelque service à la chose publique, me paraissent dans ce complot.

Rédigé tant chez moi qu'au comité de Sûreté générale, le 25 brumaire, depuis une heure jusqu'à sept, du nouveau style, l'an II de la République française.

Signé : François Chabot.

(Archives nationales, W 342.)

En sortant du comité de Sûreté générale. Chabot se rendit dans la soirée chez Basire et obtint de lai qu'il passerait séance tenante au comité de Sûreté générale pour faire à son tour la dénonciation de ce qu'il savait du complot de corruption et de contre-révolution.

Basire s'exécuta et commença sa dénonciation à deux heures du matin, le 26 brumaire. Sa dénonciation existe aux archives en deux états, d'abord sous forme de notes autographes trouvées sous ses sceUés au moment de son arrestation, puis sous forme d'une copie versée au dossier judiciaire du procès. Gomme les deux états présentent des différences notoires, nous les publions l'un et l'autre sur deux colonnes, afin qu'on puisse les comparer, à gauche les notes autographes, qui sont inédites, et à droite, la version officielle, qui a déjà été publiée en l'an III, comme la dénonciation de Chabot, dans les Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre.

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