‹ Un proces de corruption sous la terreur; l'affaire de la Compagnie des IndesChapitre 31 sur 94 · Les questions de Basiie · texte numérisé non relu

Les questions de Basiie

|)F,I'AI{THMKNT CO.MMI.NK DE PAlilS

DF. l'OLICK —

~ Le 27 1) ni ma ire 1793,

(le Tan set-nml de la IU''|iiil»li(iiii' française une el indivisible

Citoyens représentans,

Etant à l'aire rarresLation du citoyen Bazire, représentant du peuple, il nie lit les queslions suivantes : savoir si les citoyens (Uiabut, Launay d'Angers et Julien de Toulouse étoient en étal d'arrestation, ainsi qu'Hébert, substitut du procureur de la (lonimune. Ayant l'ordre seul pour le citoyen Bazire et même ordre de fadniinisliatiuii de police pour tenir l'arrestation cachée, je lui ai répondu que je n'avois qu'un ordre pour lui et que je n'avois aucune connoissance de l'étendue de l'ordre des comités réunis poui' l'arrcstalion de (lui ipie ce soit, et il est intéressant |iour le comité de .Sûreté générale de savoir que les noms dénommés puissent être conmi<, en foi de quoi je certiflie le piéseiit véritable. Paris, ce 27 brumaire 1793,

2^ année répulvlicainc

Lh.ihi m:, (ill'uicr de [xii.r.

(Archives nationales, F" WM.)

Chez Julien de Toulouse, les policiers ne trouvèrent que sa lennne, Suzanne Lichère, qui venait d'arriver de Toulouse. Elle leur apprit que son mari était en mission à la papeterie de Courtalain, qui fabriquait le papier pour les assignais. Julien a raconté, dans ses mémoires apologétiques parus en l'an III, les péripéties de sa fuite, que facilita son collègue de mission, l'évêque Thibaut (i).

l)elaunay fut conduit, comme iJasire et Chabot, à la {irison

(1) Voir le cliapitre vi de la première série de nos Etudes lolifspierristes, pp. a34-241.

CO.MFAONIE DES INDES t^

du Luxembourg, qui avait été rései'vée aux députés. Deux jours plus tard, ^'oullclnd fut chargé par le comité de Sûreté générale de procéder lui-même à la levée des sceillés à son domicile. Delaunny vivait maritalement avec Tactrice Louise Descitiiigs, du théâtre de la République, qui des bras de Chabot était j>a:ssée dans les siens au mois de mai 179"2. \'iiullaiid l'ayant trouvée lors de la perquisition, lui fit subir un inlei'rogatoire, à la suite duquel il la mit provisoirement sous la garde de deux volontaires. Elle fut ensuite écrouée à Sainte- Pélagie le 2 frimaire.

28. — Le [irrinier inferrogaloirc de Louise Desroinçjs CONVENTION NATIONALE

COMITÉ DK SÛRETÉ GÉNÉRALE ET DE SURVEILLANT E DE LA CONVENTION NATIONALE

Du 29 bru maire Tau second de la République française, une et indivisible.

Nous, ilej)ré.sentant du Peuple, membre du Comité de Sûreté générale de la Convention nationale, procédant en exécution de son arrêté, nous sommes transporté dans l'appartement qu'occupe Delaunay d'Angers, député à la Convention nation;ile, dans la maison du citoïen Levrot, négociant, boulevard Montinarlre n° 545 et, étant dans rapparlenicnt dudit Delaunay, nous en avons parcouru les divers armoires sur lesquels les scellés n'avoient point été apposés ; nous sommes parvenu dans un arrièrecabinet de toilett-e ; et, dans une toilette dont nous avons ouvert les tiroirs, nous n'avons trouvé absolument rien qui nous ait paru dans le cas d'être mis à part pour être porté au Comité de Sûreté générale. Exceptant néanmoins les deux pièces ci-jointes que nous avons cotté et paraphé avec le citoïen François-Claude Maisoncelle, commissaire de police de la section, et Jean-Nicolas Chol, membre du Comité révolutionnaire de ladite section, que nous avons requis de nous accompagner et assister dans toutes les opérations prescrites par l'arrêté du Comité de Siireté générale dont l'exécution nous a été confiée. Et, au mo-

LES ARRESTATIONS ilB

ment où nous allions clôturer ledit procès-verbal, est arrivée la citoïenne Descoin, qui nous a dit q.ue Tappartement qu'elle occupoit avec le citoïen Delaunay n'est point à la charge de ce dernier, qu'elle en étoit seule locataire, ayant pris le bail en son nom, observant seulement qu'il étoit convenu entre Delaunay et elle que le prix dudit bail seroit payé par moitié. Nous avons ensuite inlerpellé la citoïenne Decoing de nous déclarer depuis quand elle connoissoit le citoïen Delaunay. à laquelle interpellation elle a répondu dans les termes suivants :

R. — Je connois le citoïen Delaunay depuis environ seize ou dix-sept mois, ayant pendant tout ce tems habité en commun.

D. — Vivant ensemble vous devés connoîlre les relations du citoïen Delaunay et je vous interj^elle de me les faire connoître.

R. — J'ai vu icy une seule fois Haniel, deux fois Chénier d), une fois Julien de Toulouze qui s'est présenté bien souvent sans pouvoir obtenir la faculté de monter, la porte étant fermée à tout le monde, même au frère de Delaunay.

D. — Les citoïens Chabot et Rasire ne sont-ils pas venu Irouver Delaunay d'Angers ?

R. — Je ne les ai jamais vu venir trouver le citoïen Delaunay, j"ûbserve seulement (pie quatre ou cinq jours après le mariage de Chabot, celui-cy écrivit à Delaunay pour lui donner un rendez-vous chez un banquier demeurant (à ce que je crois) riie de Grammont mais dont le nom ne mest pas resté dans la mémoire (2) ; j"ajoule que je n"ai eu connoissance de ce rendez-vous qu"au moyen de la lettre écrite par Chabot à Delaunay lequel me chargea de dire, si l'on venoit chercher la réponse, qu'il ne connoissoit point les personnes dont il s'agissoit

(1) Mai-io-Jo.seph Cliénier, i'aiiteur dramatique.

(^) Boyd habitait rue de (irammont. Il quitta Paris le 9 octobre, avec un passeport de Chabot. Chabot épousa LéopoMine Frey le 6 octobre.

dans la lettre et quil ne se mêloit point dalïaires et qu'il étoit à la (;ampagne pour deux jours.

D — i\"avés-vous jamais vu réunir dans cette maison ou celle que vous occupiés précédemment diverses personnes venant traiter d'afl'aires avec Delaunay ?

R. — Je irai vu réunir icy dans cette maison quv les citoïuns dont j"ai déjà parlé, Uamel, Chénier et Julien de ToLilouze qui dinerent ensemble. Chénier y a dîné deux lois, mais la première fois Chénier étoit seul avec moi et Delaunay d'Angers et ce dîner n'avoit pour but que de faire admettre au théâtre de la République une pièce dont l-auteur est un jeune homme d'Angers et la pièce est au répertoire I

D. — Le dîner que donna Delaunay d'Angers à Ramel, Julien de Toulouze et Chénier a-t-il eu lieu dans cet appartement que vous nous avés dit n'occuper que depuis 6 semaines ?

R. — Le dîner dont vous me parlés a été donné dans celle maison et il y a environ 3 semaines.

D. — Quels ont été les objets dont on a parlé soit avant, soit pendant, soit après le dîner ?

R. — On a parlé d'abord des pièces que Chénier a. déjà au théâtre, d'une nouvelle qu'il se dispose d'y donner. Il a été question des armées de la République et du succès qu'on avoit lieu d'en attendre ; il a été question de la Convention nationale et des membres qui la composent. Delaunay, qui m'a toujours paru Irès attaché à Robespierre, parla beaucoup de lincorruptibilité de ce législateur et des services qu'il avoit rendus à la Révolution. Julien de Toulouse soutint qu'il faLloil attendre les événements pour juger les députés et apprécier leurs services : tels furent les objets dont on s'occupa pendant le dîner. Il fut question aussi des créanciers (VEgalilé dont on devoit s'occuper au comité des finances. Delaunay, soutenant (]ue la majeure partie de ces créanciers n'étoient que des fripons et des intrigants, déclara que son opinion seroit de les renvoyer tous au Grand

Livre, (|ii'il étoit fatigué des démarches qu'ils foisoient auprès de lui et des lettres qu'ils lui écrivoieiil. Ramel, dont Delaunay voulut sonder l'opinion, approuva celle de Delaunay en lui observant cependant que dans le nombre des créanciers il y avoit ties malheureux f{ui méritoient quelques égards.

D. — Vous avés affecté de dire que Delaunay d'Angers paroissoit déterminément éloigné de recevoir chez lui le citoïen Julien et le citoïen fUiabot, savés-vous quel pouvoil être le motif de Delaunay d'Angers ?

P». — La raison pour laquelle Delaunay d'Angers ne vouloit point recevoir chez lui Julien de Toulouse et Lhabot, c'est que d'abord, chargé d'un raj)port sur la compagnie des Indes et sur les compagnies de finances, tout son tems (Hoit absorbé par le travail qui lui avoit été confié, mais je dois ajouter encore que Delaunay d'Angers étant vivement affecté des dénonciations dont (Uiabot et Julien de Toulouze étoieid l'objet soit à l'Assemblée nationale, soit à la société des jacobins, soit dans les papiers publics, il ne se soucioit pas qu'on put lui imputer des relations particulières avec ces deux députés. Delaunay même, en me faisant part de sa sollicitude à cet égard, m'ajoutoit qu'il u'avoit été lui-même jamais l'objet d'une dénonciation à rAssenil)lée, ni dans aucun comité, ni dans tes papiers publics, qu'il 'ne vouloit pas donner la moindre prise sur lui, se croiant à l'abri de toute inculpation, soit par sa conduite, soit par ses écrits.

De tout quoi nous avons dressé le i»résent procèsverbal dont lecture ayant été faite à la ciloïenne Decoing, elle a déclaré qu'il étoit exact et fidèle et que ses réponses, dans lesquelles elle a persisté, contenoient vérité, et a signé avec nous et les citoïens Maisoncelle et Chol, qui nous ont assisté dans toutes nos opérations.

VouUand, député, membre du Comité de Sûreté générale de la Convention nationale ;

Descoings, Maisoncelle, Chol, commissaires.

(Archives nationales, W 342.)

118 l'affaire de la compagnie des lndes

On peut se demander pourquoi les comités ne tirent uri-èter que ces quatre députés : ChaJjot, Basire, d'une part ; Delaunay et Julien, de l'autre.

Chabot et Basire, dans leurs dénonciations, avaient mis en cause i'abre d'Eglantine, Danton, Hérault de Séchelles, d'autres encore. Cihabot avait déclaré qu'il avait reçu 100.000 livres pour corrompre Fabre, et bien qu'il eût fait l'éloge de la ju'obité de ce dernier, ses alïirma lions méiitaient d'autant plus d'être contrôlées que, sur un point capital, elles se trouvèrent controuvées. H avait diit que le décret de liquidation de la compagnie des Indes n'élail pas expédié, et ce décret avait pam au Bulletin, et il apparaissait, à la'première lecture, que le texto publié avantageait la ojmpagnie, qui avait consacré, d'après Basire, 500.000 livres pour l'obtenir. Quel avait été au juste le rôle de Fabre ? Etait-il aussi pur que Cliabot le prétendait ? Fabre avait une très mauvaise réputation. Il avait dû solliciler du roi, en 17iS9, un sauf-conduit pour échapper à ses créanciers. Il s'était fait fournisseur de la guerre après le 10 août, et la fourniture de souliers qu'il avait obtenue pour l'armée de Champagne avait soulevé les critiques et les réclamations de Pache, alors au ministère. On savait que Fabre était un homme d'argent, un homme de plaisir qui vivait maritalement, comme Delaunay, avec une actrice du théâtre de la République, Caroline Remy, dont il avait eu plusieurs enfants. On ne pouvait ignorer que Fabre habitait maintenant dans un appartement somptueux, qu'il avait cheval et voiture 0). La version d'un honnne comme Chabot n'était pas suffisanle pour le préserver de toute recherche, de toute enquête.

Que se passa-t-iil, au sujet de l-'abre, dans la délibération des comités ? On ne peut que hasarder des conjecim-es. Une chose est certaine, c'est que les comités firent rechercher aux procèsverbaux ïexpediatur du décret de liquidation publié au Bullelin, car, le lendemain, Fabre nous dit qu'il consulta cette pièce au comité. Nous 'en donnons ici le fac-similé.

(I) Voir, sur Fabre d'Eglantine. nos arlicles : Fabre d'Eglanlino fuiii-nisseur aux armées : Une candidalure de Fabre d'Eslanlino ; Fabre d'Eglantine et les feinmes, dans les Annale» révolutionnoircs, 1911, I. IV, pp. 534 et 581; 191 i, Ij. MI, pp. 2tU-223, et les deux premiers chapitres de la seconde série de nos Eludes robespierristes.

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122 l'affaire de 1.A C0MPA(;ME des INDES

Si les commissaires avaient pris le temps d'examiner de près cette minute revêtue des deux seules signatures autogral»hes de Fabre d'Eglantine et de Delaunay, ils n'auraient pas manqué de reconnaître qu'elle constituait a la charge de Fabre une pièce à conviction redoutable.

FaJjre, qui s'était opposé avec tant d'acharnement à ce que la compagnie put se liquider elle-même, avait signé et contresigné ne varlelur, en marge, un texte qui était le contre-pied absolu de son amendement du 17 du premier mois et du décret postérieur qu'il avait fait voter le 21. « La liquidation de la compagnie, lisait-on à r'article ~, se fera selon les statuts et règlemens... » Fabre ne pouvait pas prétendre ici que Delaunay avait tripatouillé après coup le texte soumis à sa signature. La minute, dans ce passage, était absolument nette, sans rature ni surcharge.

Mais il faut croire que, dans leur précipitation, aiirés une nuit sans sommeil, à trois heures du matin, les membres des deux comités se livrèrent à un e^camen très superflciel. Il leur suflit sans doute de remarquer qu'en d'autres endroits, la minute portait des ratures et des surcharges et des mots ajoutés. Les mots taits en fraude^ qui permettaient à la compagnie d'éviter l'amende pour ses transferts, quoique de la main de Benoît, connne le reste de la pièce, étaient d'une autre encre, ce qui prouvait une addition postérieure. Le paragraphe 4 de l'article 4, il est vrai sans importance, était bà tonné et récrit en marge sous une autre forme. Le délai de trois mois pour la liquidation avait été porté à quatre par une surcharge très visible. Les mots ntinislre des contribulious publiques, au début de l'articile 4, avaient été inscrits après coup dans un espajce d'abord laissé en blanc, et de la main de Delaunay.

Ces constatations permirent aux amis de Fabre, et Robespierre et Amar étaient alors du nombre (D, de jeter la suspicion sur toute ia pièce. Il leur parut que Delaunay avait tripatouillé après coup le tecxte soumis à la signature de Fabre. Ils n'analysèrent pas davantage le détail de ta minute. La pensée ne leur vint pas que Fabre pût être le comjjlice de

(!) Voir plus loin les lettres de Chabot à Robespierre et voir aussi le rapport de ce dernier dans les Pièces trouvres dans ses papiers, publiées en l'an IIL

Delaanay et de Chabot. Fabre avait pris pari, avec Robespierre et Saànt-Just, à la campagne contre les étrangers, protégés par les maîtres chanteurs. Fa.bre avait le premier dénoncé Chabot comme mal entouré et suspect de liaisons avec des banquiers sujets ennemis, et cela dès le 12 octobre ! Quelle apparence que Fabre ait pu être le complice de Chabot et de ses associés ? D'alleurs Chabot lui-même proclamait son innocence. Il ne dut pas être très difficile à Robespierre et à Amar de faire mettre Fabre hors de cause, si vraiment il fut question un moment d'élucider ses responsabilités.

Fabre ne fut pas inquiété. Il se justifia le lendemain dans une déclaration qu'il remit à Amar.

30. — Déchiràtion de Fabre d'Eglanline, remise au Comité de Sûreté générale, dans la personne du citoyen Amar, membre du Comité, le '28 brumaire, deuxième année républicaine.

Je suu.s.sigTié, repré-seiitant du peii{)le, déclare au comité de sûreté générale, pour rendre hoinniage à la vérité et pour aider à sa recherche, que, sur le fait de l'arrestation des députés Chabot, Basire, Delaunai d'Angers et Julien de Toulouse, le député de l'Aube, Courtois, m'a dit que Chabot lui avoit parlé d"une dénonciation par lui faite au comité de sûreté générale, tendante à révéler une conspiration dont les agens dévoient être accaparés et les i»atriotes rendus suspects par un système de corruption pratiqué par les ennemis de la chose publique, que, dans sa dénonciation. Chabot avoit fondé ses preuves sur la remise de 100.000 liv. au comité ; ({ue Chabot lui avoit dit qu'il étoit chargé, par les machinations de ce système, de me corrompre avec cette somme de lOO.OOO 1.; que depuis longtemps il suivoit cette trame, dans laquelle il s'étoit mis pour la dévoiler ; que, sur la remarque que ^it Courtois à Chabot, que son personnage, dans le cours de cette découverte, étoit fort dangereux, surtout avec le dépôt de 100.000 liv. entre ses mains. Chabot répondit qu'effectivement il étoit embarrassé de cette somme, mais

• {iiil avoit dabord pensé à la placer à l'ouverture d'une fosse d"aisances, susi^endue à un cordon ({u'il n'aurait eu ({u"à couper en cas de surprise ; qu"à cette déclaration de Chabot, Courtois, fort étonné, lui fit observer que cette précaution, loin de le mettre à couvert, ne l'auroit rendu que plus suspect ; que sur la demande que fit Courtois à Chabot, si je savais quelque chose, moi déclarant, (le rouvcrtiirc qu'il lui faisoit. Chabot lui répondit que je n'en savois pas la moindre chose et qu'il n'auroit pas osé ni voulu me faire aucune espèce de proposition ni tenté de me corrompre, parce qu'il voyoit bien que j'étois trop ])ali'iote et que j'aurois pu éclater de manière à empêcher sa découverte.

Sur quoi, moi, soussigné, ayant eu de plus communication, au comité de sûreté générale, d'une pièce portant un iirojet de décret, signé de la commission des Cinq, dont j'étois adjoint membre ; convaincu que les choses qui m'ont été dites par Courtois tiennent là quelque manœuvre infâme, honteuse et criminelle, déclare :

1° Que je n'ai mis le pied qu'une fois à la commission des (vinq. adjoints ;ni comité des finances, attendu que, fermement résolu de rester attaché à mon opinion, qui éloit de faire prohiber tout papier de change sur l'étranger, je trouvai tout le monde contre moi.

2° Que, lors du dernier rapport de Delaunai d'Angers, sur la compagnie des Indes, je fus singulièrement frappé fie la différence de i)rinci|ies et de conséquences qui se trouvoit entre le rapport (jui avoit l'air d'écraser la compagnie des Indes et le pmjet de décret qui .servoit la cupidité d'es administrateurs de cette compagnie ; que j'atla- (piai alors ce projet par un seul amendement, dans laquelle lutte je fus soutenu par Robespierre, et l'amendement passa. Il consistoit en ce que la liquidation de la compagnie seroit faite par le gouvernement et que les scellés apposés ne seroient levés que lorsque le mode de li({uidation seroit décrété et organisé. (Jambon fit un second amendement ; en conséquence des débats, le projet

de Delaunai, amendé et sous-amendé, fut renvoyé à une rédaction nouvelle, pour être de nouveau soumis à la Convention.

3" (Jue, quelque t-emps après, je fus joint, à la séance (le la Convention, par Chabot, qui memmena à la salle de la Liberté ; là il me remit la nouvelle rédaction du décret qu'il lue dit avoir été laite jiar la commission. Vois, ajouta-t-il. si tu souscris à ce que le projet soit ainsi présenté à la Convention. Je lus ce projet et je ne tardai pas à m"appercevoir que. même en admettant mon amendemenl et celui de (Jambon, il étoit conçu de manière à présenter des échappatoires aux administrateurs de la conqiagnie des Inde.s et, tout en lisant, je manifestois à Chabot, par des mots intercalés, mon mécontentement sur ces amphibologies. Alors Chabot se retrancha sur son office d'ami, dont il sacquittoit pour Delaunai, qui l'en avoit chargé. // craint, ajouta-t-il. de te venir parler ; fn as discuté lobjet avec tant d'à mcrtunie. qu'il est comme fâché ; il craint ; enfin il m'en a prié. Quant à moi. continua-t-il, ie n'y prends aucun intérêt ; corrige le profet, si tu ne le trouves pas bien. Effectivement, je pris mon crayon, j'imprimai mon opinion au projet, par de nombreuses corrections ; je retranchai même un article tout entier, que je rédigeai de nouveau en marge, et je le signai au crayon.

Je dois dire que Chabot non seulement ne forma aucune opposition à mes corrections, mais qu'il sembloit même urinviter à bien voir si je n'en trouvois pas de nouvelles à faire, me laissant agir, à cet égard, avec un détachement bien prononcé.

4° Que le lendemain du rapport de la discussion de Delaunai, craignant que dans l'intervalle entre ce moment et celui où on présenteroit la nouvelle rédaction du projet, on ne surprît quelque décret pour faire lever les scellés de la compagnie des Indes, je fis décréter, sur ma motion, que les scellés ne seroient pas levés que le mode de liquidation ne fût décrété et organisé.

5° (Jue le lendemain ou le surlendemain du jour où Chabot m'avoit parlé (autant qu'il peut m'en souvenir), Chabot, pour la première et uni({ue fois, vint chez moi ; j'étois au lit, je le reçus jambes nues, il me dit : Tiens, voilà, mot à mot, le projet tel que lu l'as corrigé. Je te l'apporte à la juMère de Delaiinai ; signe-le et je le signerai. Je dois observer que Chabot exprima sur cet office encore plus de détachement que la veille, et son indifférence sur ce point, qui alors approchoit de l'air même de l'ennui, son espèce d'humeur contre la bizarrerie de Delaunai, qui, craignant de conférer avec moi, s'avisoit, disoil-il, de le faire courir, tout cela ne me parut point alors de l'embarras, comme il me semble aujourd'hui fjue ç'auroit bien pu en être.

J'observe encore que la copie au net du projet de décret étoit et fut repiise par Chabot sans aucune espèce de rature.

6° Qu'après avoir été quelque temps sans voir Delaunai à la Convention, le hasard me fit passer, il y a peu de jours, à coté de lui, en cherchant place à la Montagne ; mes yeux venant à rencontrer les siens et voyant qu'il n'avoit pas l'air si lâché que Chabot me l'avoit dit, je lui dis : Eh bien ! quand prcsentes-lu le projet de décret ?

11 me répondit par quelcpies mots que je n'entendis ])as assez pour qu'ils me rendissent un sens déterminé. (Cependant je me souviens qu'il commença par dire une chose, et qu'en se reprenant il voukii m'en dire une autre. Comme je montois, comme je n'attachois pas à sa réponse une grande importance et que ma demande étoit à vrai dire une manière de parler à un collègue que l'on est fâché d'avoir indisposé contre soi, je passai sans réflexion ; cependant son air de surprise ne m'échappa pas. et je l'attribuai alors à mon abord, ce qui me fit hâter mon passage.

7° Que le projet de décret susdit que j'ai signé en vertu de mon amendement, ainsi que les autres membres de la commission, étoit, comme je l'ai dit, sans ratures, et que

je l'ai vu au comité de sûreté générale chargé de ratures, faites de plusieurs encres, et qu'il s'y trouve même des articles entiers biffés et bâtonnés, auxquels d'autres sont substitués en marge et d'une encre différente du corps du projet ;

Qu'ayant parlé hier à Cambon de cette affaire, il m'a dit que le projet étoit également bien au net et sans ratures quand il l'a signé, que sa signature a été apposée par lui la seconde et après la mienne (i) ; que c'est Delaunai d'Angers qui a été faire auprès de lui le même rôle que ('liabot avoit fait auprès de moi, et <|ue Delaunai lui avoil, dit que c'étoit moi qui avojs rédigé le i>rojct, ce qui est faux. {Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre et complices, pp. 81-88.)

Dans cette déclaration, Tobre confnmait en somme la version de ChaJjot. 11 reconnaissait que Chabot lui avait soumis à deux reprises iles textes rédigés par Deiaunay. Rendant à Chabot la monnaie de sa pièce, il ajoutait que le capucin n'avait fait aucune pression sur lui pour l'amener h accepter la rédaction du raiiporteur ; qu'il avait au contraire Uionlré à cet égard la iilus grande indifférence. Il mettait à l'abri sa propre responsabilité, en invoquant son attitude à la tribune et les corrections qu'il aurait faites au crayon à une première rédaction du décret par Deiaunay. Mais il oubliait do s'^expliquer siu' le point essentied : pourquoi avait-il signé un texte qui était la condamnation de son amendement sur la liquidation de la compagnie ?

Amai', à qui la déclaration de Fabre fut remise, la lut sans doute distraitement, car il ne fit pas rechercher cette première r('dartion de Deiaunay, que Fabre aurait corrigée au crayon. .Non seulement il ne demanda à Fabroi aucune explication supplémentaire, mais tant sa confiance était absolue et aveugle, il pria Fabre de l'aider dans l'instruction de l'affaire, et Fabre rédigea, à son intention, une sorte de document très curieux intitulé : " Précis et relevé de matériaux sur la cons-

(1) Inexact. Cambon n'a pas signé la copie expédiée aux procèsverbaux. C'est Deiaunay qui a ajouté son nom après la signature de Fabre, celle-ci autographe.

piratiun dénoncée par Chabot et Basire ». Nous l'avons déjà publié dans les Annah's révolutionnaires (i) et nous le reproduisons plus loin.

Les dénonciations de Chabot et de Basire ne parurent à Auuir (jae la suit amplifiée de celle que Fabre avait apportée au rouiité six semaines auparavant, le 12 oclobre. l"'abre ne négligea d'ailleia-s rien ]»uur lui faire voir ralfaire sous cet angle. Il lui l'emii, le 3 frimaire, le texte de sa dénonciation ilii 12 octobre, rédigée sous foi-me de questions, et Amar con- Ir-esigna le document (2).

Pas plus qu'ils n'avaient eu de sérieuse velléité de tirer immédiatement au claàr le rôle de Fabre dans l'élaboration du fanx décret, les comités n'essayèrent d'approfondir quels avaient été les rapports de Danton avec Chabot, Delaunay et leur bande. On savait pourtant que Danton avait été avec Jidicn le protecteur du fournisseur d'Espagnac. Déjà les Jacobins avaieni relenli de violentes accusations contre l'accroissement e>agéré de sa fortime, auxquelles le Père Duchesne avait fait éclio. nillaud-\'a remue n'ignorait pas que, six semaines aupalavant, un agent du comité de Salut public, Louis Comte, l'avait accusé d'entretenir des relations équivoques avec les meneurs de rinsurrection fédéraliste dans l'Ouest. Billaud- Varenne avait écouté les confidences qu'un lieutenant de W'impffen, chef de l'armée girondine du Calvados, lui avait faites à ce sujet, à ra])pui des dires fie Comte. Le bruit courait déjà que Danton était vendu au parti royaliste, et Hébert avait imprimé dans sa feuiile qu'il avait songé à délivrer la reine et à proclamer le petit Capet. C'était au Lendemain de la dénonciation de Comte que Danton avait quitté Paris pour se faire oublier à Arcis-sur-Aube 0).

Basire avait déclaré, dans sa dénonciation, que Delaunay

(1) Annales révolutionnaires de mars-avril 1917, pp. 252-270. .A.prè.s cette publication, nous avons eu la certitude que Fabre est bien l'auteur de ce précis. Hobespierre y renvoie avec précision dans ses notes contre les Dantonistes. Voir Sédition critique que nous avons donnée de ces noWs dans iCS Annales révolutionnaires^ t. X, p. 459, note 5.

(2) Il est reproduit dans les Pièces trouvées dans les papiers de Itdbespierre et complices, pp. 75-81. Nous l'avons commenté dans le premier chapitre de la deuxième série de nos Etudes robespierristes.

(.3) Voir sur ces iaits ta première série de nus Etudes rohcspicrristes eli notre livre Danton et la paix.

avait invoqué le nom de Uanlon dans les conversations où il lui avait exposé son plan d'agiotage. Delaunay, d'après Basire, se serait félicité de la motion de Danton sur lia démonétisation des assignats à l'ace royale « comme d'une chose excellente pour Tassociation )). Danton aurait marché longtemps avec la cMque, qui l'accusait de l'avoir ahandaimée. Des enquêteurs, soucieux de rechercher toute la vérité, auraient eu l'idée de jeter un coup d'œil sur ses papiers. Les comités n'eurent pas cette curiosité.

Ce n'est pas pure rencontre fortuite si Chabot avait fait confidence à Courtois, dès le début, du contenu de sa dénonciation, et si Courtois avait prévenu immédiatement Fabre de se mettre sur ses gardes. Courtois, le parent et l'obligé de Danton (D, av.ait pour lui un dévouement à toute épreuve. Il élait son confident de toutes les heures. Chabot le savait. Eji l)révenant Courtois, c'était comme s'il avait averti Danton lui-même.

Le fait est que Danton quitta inmiédiateiment Arcis-sur-Aube pour revenir sans délai à Paris, où il rentrait le 30 brumaire au soir, trois jours après l'arrestation de iîasire et de Cli<iliot (2).

Kn môlaiil le nom de Danton à leui- affaire, Basire et Chahot avaient fait le calcul qu'ils l'iniéressertuent à leur cause, qu'ils l'animeraient contre leurs comnmns ennemis, qu'ils s'abriteraient derrière lui comme derrière un bouclier. Danton, qui avait déjà subi, à plusieurs reprises, avant son départ pour Arcis, les furieuses attaques des Hébertistes, Danton, qui avait été réduit à étaler aux Jacobins sa situation de fortune et d'invoquer son contrat de mariage, Danton ne pouvait qu'être inquiet en apprenant que sa probité éUiit de nouveau remise en question, il se rendait à Paris pour tenir tête aux assauts qu'il prévoyait et, au besoin, pour les prévenir, d'après sa méthode favorite, en prenant l'offensive. De toute façon, sa cause était liée a celle de Basire et de Chabot.

La question que Basire avait posée an policier chax-gé de l'arrêter : si Hébert était compris dans le mandat d'arrestation, révèle le secret désir des deux dénonciateurs. Chabot

(1) Danton lui avait avancé son cautioanement, ([uaiiii il avnit T'tr nommé, sous la Constituante, receveur du district d' Arcis.

(2) Bat)eau, Histoire de Truycs, t. II. p. 126, et la séance lu I" frimaire aux .laoobins ('.e discours d'HéI)erl).

surtout avait chargé Hébert. 11 a-vait montré sa femme en relations étroites avec la maîtresse de Delaunay ; il avait fait d'Hébert le chef de la faction qui voulait diffamer la Convention dans l'esprit du peuple afin de préparer la Contre-Révolution, il avait raconté qu'Hébert, pour plaire à la duchesse de Rochecliouart, avait fait transférer Marie-Antoinette du Temple à la Conciergerie ; il l'avait représenlé enfin comme un instrument aux mains de Delaunay et du baron de Batz.

En s'efforçant de compromettre Hébert, Chabot savait qu'il flatterait Danton. Cette intention perce à toutes les lignes de celte note complémentaire qu'il adressa au Comité de Sûreté générale api-ès son arrestation.

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