‹ Un proces de corruption sous la terreur; l'affaire de la Compagnie des IndesChapitre 45 sur 94 · Chabot à JJdiilon · texte numérisé non relu

Chabot à JJdiilon

Du secret du Luxembourg, le 12 frimaire l'an 2, à 4 h. 50 centimes (sic), v. st.

François Chabot, détenu au secret depuis 17 jours pour avoir dénoncé un complot, à son collègue Danton, qui devait en être une des victimes.

Je connais ton génie, mon bien cher collègue, et par conséquent ta paresse naturelle. J'ai dû craindre que tu ne me lirais pas jusqu'au bout, si je t'écrivais longuement. Mais je compte assés sur ton amitié pour espérer une exception en ma faveur ; surtout lorsqu'il s'agit de sauver la patrie en sauvant ceux qui souffrent pour elle. Je ne dirai que l'absolu nécessaire pour te mettre à même de juger l'arrestation de Bazire et la mienne. Lis-moi : je t'en conjure par ton propre cœur.

Dès le commencement de septembre je dénonçai à la Convention un complot de corrompre ses membres. J'an- "nonçai qu'on m'avait offert deux cens mille livres pour faire la motion de mettre les scellés chez tous les banquiers. Dufourny en avait fait la pétition. Elle fut convertie en motion par Julien, à ce qu'on m'a dit, et décrétée ; j'en demandai le rapport au nom du comité de Sûreté générale. Cambon m'appuya au nom des comités des finances et de Salut public ; parce que ceux qui portaient des lettres de change acceptées avaient porté leurs plaintes à ces comités. Je bornai même mon projet à demander que les scellés fussent levés pour l'acquit seul de ces lettres de change acceptées et que les banquiers restassent en arrestation. Dès ce moment le père Du-

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chesne m'associa aux invecLives qu"il te prodiguait depuis quelque tems. Tu comprends que tous les spéculateurs de ce Décret durent dès ce moment me déclarer la guerre, me dénoncer ou me faire dénoncer par les femmes Révolutionnaires que j'avais démasquées aux jacobins, etc., etc. Les royalistes, les fédéralistes, les aristocrates de toute espèce ont dû faire chorus. Aussi Vergniaud, en répondant à ma déposition, après avoir dit, Chabot qui jouit encore de quelque popularité, ajouta que mon tour de paraître au tribunal révolutionnaire n'était pas éloigné. Or, tu sauras que les chefs de la conspiration que j"ai dénoncée étaient les plus chauds amis de Vergniaud et qu'ils ont voulu faire les plus grands sacrifices pour le sauver. Quelques jours après, Delaunay, après m'avoir dit du mal de toi, de Cambon et de bien d'autres, me dit que je m'étais pressé pour faire rapporter le décret des scellés ; que quelques jours plus tard il y aurait eu cinq cens mille livres à partager à nous deux. Il m'ajouta que tout n'était pas perdu, qu'on allait leur faire peur encore et qu'ensuite on ferait un rapport qui leur serait favorable; que le c* baron de Batz travaillait pour cela avec l'Huillier du département. Il faut que tu saches que ce baron, était alors accusé d'avoir voulu faire enlever la Reine et qu'il se cachait pour cette affaire, mangeant cependant et travaillant avec Delaunay et le procureur du Département ITIuillier. Tout cela me surprit et après plusieurs conversations avec Delaunay, j'apperçus un système de dissolution de la Convention nationale par le moyen de la corruption et celui de la diffamation. J'hésitai quelque tems à y entrer ; mais je m'y résolus pour le déjouer. Je t'avoue que si je n'avais apperçu qu'un fond de cupidité dans Delaunay et complices, je me serois contentai {sic) de les mépriser et de les combattre comme j'aurais pu. Mais la diffamation de Danton, de Lacroix, de Barrere, de Bazire, de Rovère, de Fréron, Barras, et généralement de tous les commissaires de la Convention, m'allarmèrent pour la liberté. Je vis là un système de Pitt qui voulait

faire périr par Téchaffaud tous les Représeiitaiis qui avaient voté la mort du tyran comme les membres du parlement d'Angleterre qui avaient condamné Charles premier. Je me résolus donc à entrer dans ce conii)lot, surtout lorsque Delaunay m'eut dit que Hébert était une puissance un peu à sa disposition, et que j'eus appris que la femme d'Hébert était liée avec la maîtresse de Delaunay et avec les femmes prétendues révolutionnaires, que j'avais dénoncées pour protéger les fédéralistes de Toulouse. Alors partit sur (la scène un nommé Benoît, du pais de Delaunay, qui me dit avoir été très lié avec toi et t'avoir engagé à te retirer à la campagne. Je île fis jaser. H avait été envoyé à Londres par Brissot et Lebrun, quelque tems avant le jugement de Louis le dernier. Je connus que j'avais à faire à forte partie, mais je cachai si bien mon jeu qu'ils eurent lieu de croire que j'étais des leurs. Il voulait me faire renouer connaissance avec Proly, que j'avais vu quatre ou cinq fois avec Hérault, Camille, Desfieux, Tachereau, dans les mois de décembre 1792 et janvier 93. Cependant mon refus de voir Proly et complices, mon refus d'assister aux séances de la commission des finances et mes opinions à la Convention que je n'ai jamais su sacrifier, leur inspiraient quelquefois des doutes sur mon zèle pour eux : trois fois Benoît me témoigna ses allarmes à cet égard ; surtout quand j'eus dénoncé indirectement le complot de perdre la Convention en faisant successivement décréter ses membres d'accusation. H me dit alors : si vous nous abbandonnés nous vous traiterons comme Danton et autres. Je lui dis que ma sortie m'avait été inspirée par la crainte d'un décret d'accusation contre moi, que les femmes révolutionnaires pouvaient m'aller dénoncer et me faire envoyer au tribunal révolutionnaire sans être entendu. C'était le 21 brumaire. Le soir je suis dénoncé aux jacobins par Hébert, Dufourny et Montant. On vient m'annoncer que les jacobins vont demander un décret d'accusation contre moi, Bazire et Thuriot. Je répondis : je le souhaite. Ce sera pour moi une occasion de dévoiler un grand

complot qui déjà me pèse. J'étais dépositaire de cent mille livres qu'ils croyaient que j'avais remis à Pabre d'Egiantine pour île corrompre. Je ne savais quel parti prendre. Les brûler, c'était perdre un commencement de preuve de ce complot qu'il éloit utile à la République de déjouer ; les remettre au comité de sûreté générale, c'était m'exposer à dénoncer un complot sans l'entière preuve ; les garder, c'était m'exposer moi-même dans le cas d'une apposition des scellés. Cependant le dépôt était cachette avec une note par dessus pour en faire connaître la destination et les motifs pour lesquels je les gardais. Je fus aux jacobins pour demander des commissaires. Je ne pus pas parler et je vis dans la fureur d'Hébert el Dufourny contre Thuriot qu'il n'y avait rien à faire pour nous. Je craignais, malgré l'indication du dépôt, qu'on ne crût que c'était fait après coup et que cette preuve ne me conduisit à la guillotine, car j'étais incapable de dire que c'était une partie de la dot de ma femme. Je ne sais pas mentir en justice. Je fus travaillé toute la nuit entre la crainte de passer pour frippon et conspirateur ou celle de perdre une trace si utile à l'intérêt national. Tu as su que mon intention avait été de rassembler les chefs de la conspiration, de les faire jaser en présence de Bazire et d'un autre ami et d'avoir dans la maison des commissaires de la section pour les faire saisir avec cinq cens mille livres de la compagnie des Indes et la preuve de toute la conspiration avec le nom des principaux agens. Tu as su encore qu'ils avaient voulu me donner ma part qui s'élevait à cinquante mille écus, d'abord en actions, puis en bien fonds, puis on assignats, puis en papier sur telle banque étrangère que j'aurais voulu, et qu'ils avaient voulu me i)asser le tout ou sur ma tète ou sur celle de ma femme ou de tel autre que j'aurais voulu, ou en blanc, et que j'avais refusé toujours l)0ur que le partage se fît en présence de témoins et pouvoir les faire saisir avec le complément des preuves de tout le complot.

Mais, quand je vis l'acharnement d'Hébert, agent volon-

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taire ou involontaire de la faction, déchaîné contre nous ; je ne voulus plus m'exposer à me faire guillotiner comme un conspirateur. Un mot de ma sœur surtout me saisit toute la nuit. J'allais mettre ces assignats au feu dorsqu'il me vint dans Tidée de les cacher aux comodités en attendant que je pusse aller communiquer mon secret à Robespierre, sitôt qu'il ferait jour. Je le fis. Je ne pouvais pas aller au comité de Sûreté générale, dont plusieurs membres vivaient amicalement avec Delaunay et dont les conspirateurs se vantaient de diriger les arrêtés qui Heur étaient nécessaires. J'en fis part à Robes])ierre assés succintement. Il me dit d'aller trouver quelque membre du comité. Je le fis. Je remis les cent mille livres qui me pesaient diablement et je leur dis que Robespierre m'avait promis un sauf-conduit pour suivre la conspiration jusqu'au chef lui-même, qui n'était auti'e que Pitt, d'après mou jugeuient et celui de Robespierre. Ils me font revenir au comité oi^i je passai jusqu'à 3 lieures après minuit. Ils me chargent de rédiger par écrit ma dénonciation. Je le fais au comité ; mais la ])lume me tombait des mains à force de lassitude et de sommeil. Je leur denuiudai à l'aller écrire chès moi. Je la leur porte à deux heures. Je ne |)us pas les joindre. Enfin j'y passe encore la nuit de manière que la dénonciation que j'avais voulu faire le 23 au soir ne fut commencée verbailement que le 24 à onze heures et remise le 26 à deux heures après minuit. Razire, Thuriot, Courtois et autres étaient étonnés de ma fermeté au milieu de cet orage. Je leur dis à demi mot la raison de mon courage. Razire alors me dit qu'il pouvait remonter plus haut pour cette conspiration ; et il porta de nouvelles notes au comité le même soir que moi. Je le reconduis chés lui avec le fiacre de mes beauxfrères à deux ou trois heures après minuit. Le lendemain je vais aux jacobins pour demander des commissaires. Hébert s'y déchaîna contre toi qu'il appelait le complice de Dumouriez, ainsi que contre Lacroix, contre Lindet, contre tous les commissaires de la Convention. Dufourny ne fit

que des réticences sur mon compte, mais si malignes que je lui dis : tu seras démasqué scélérat ! et que je fus mille fois tenté de le démasquer avec sa faction devant les jacobins. Grâces au génie de la liberté ! je me contins. Mais je fus au comité de Sûreté générale, où je restai jusqu'à minuit, pour leur dire que le tems passait, que la faction fesait des progrès rapides. Je fis part à Jagot de la séance des jacobins. Je ne vous demande qne vingt-quatre heures pour vous faire saisir les chefs et les preuves, leur dis-je. Si ne vous hâtés, je suis forcé de dénoncer ce complot à la Convention. Jagot me dit : Ça suffit, tu ne demandes que vingt-quatre heures. Nous allons au comité et nous nous en occupons nuit et jour. Si tu en parlais à la Convention nous saurions te répondre. Je me retire et je dormais tranquillement quand on vint m'arrèter par ordre du comité de Sûreté générale et de Salut public et mettre les scellés sur tous mes papiers. J'ose dire qu'on y mit de l'indécence. On ramassa tous les chiffons de tous mes appartements, de ma femme, de ma sœur et de moi. On sce-lia jusqu'à des brochures qui étaient dans l'antichambre et qui pouvaient êlre à quelque domestique qui s'y tiennent ordinairement. Un de mes parens, pour lequel j'avais demandé la vertueuse éi^ouse que la providence m'a donnée, avoit reçu des lettres à l'adresse d"un de ces concitoyens avec lequel il a peu de liaisons. On les mit sous les scellés. Il avait écrit deux lettres et commencé une troisième. On ouvrit les deux premières qui étaient très patriotiques. On lut ce qu'il y avait d'écrit dans la 3^ oiî il était, je crois, question de quelque secret de famille pour quelque billet. Le langage en parut mystérieux. On voulait la sceller. Mon ami la déchira. Nouveau crime. Mon âme était forte. Je crus cependant qu'on avait pris le change sur ma dénonciation. Je crus alors devoir protester contre mon arrestation illégale par la simple observation de ma qualité de dénonciateur. Cependant je partis et je quittai ma famille sans verser une larme. J'emi)èchai même qu'on ne me suivit. J'exhi-

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bai le récépissé de ma dénonciation et des cent mille livres déposées. Depuis cette époque, Hébert s'est cru autorisé à me traiter de frippon ainsi que Bazire. Cependant instruit que j'avais fait une dénonciation, il a dénoncé luimême le complot dé Pitl. Sur quoi j'observe : ou Hébert connaissait le système de Pitt de faire guillotiner plusieurs Montagnards avant le 30 brumaire ou il ne l'a connu que ce jour-là. S'il l'a connu avant le 30 brumaire, il était donc de la faction et il est criminel, puisqu'il l'a servie au mieux par ses déclamations et ses écrits contre toi, contre Lacroix, Legendre, Bazire, Fréron, etc., etc., et contre moi. S'il ne Ta connu qu'après ma dénonciation, il devait reconnaître son erreur et déclarer qu'il avait servi cette faction sans le vouloir par ses calomnies contre nous : et il est bien criminel d'en avoir accusé Bazire et moi qui en sommes les premiers dénonciateurs.

Cependant ce système de diffamation contre les plus chaleureux patriotes s'exécute encore, car on dénonce aux jacobins le brave Camille Desmoulins qui a plus servi la Révolution avec sa plume que tous les Dufourny et les Hébert possibles. On promet de poursuivre Barrère. On flénonce Robespierre comme étant son ami ; et les dénonciateurs sont aux fers; et la calomnie peut les poursuivre sans qu'ils puissent se défendre ! Et l'on aura peut-être I)ayé des faux témoins pour les perdre auprès des comités et du rapporteur ! Car enfin Pitt a un bien grand intérêt à faire guillotiner ceux qui ont éventé sa dernière trame contre la Convention, et Jes royalistes et les fédéralistes et les aristocrates et les banquiers et les agens de toutes les contre-révolutions ont intérêt à perdre deux représentans qui n'ont jamais varié dans leurs principes ; et la preuve qu'ils l'ont fait, c'est que depuis cette époque on a fait arrêter mes beaux-frères, dénonciateurs de Proly et de plusieurs autres agens de l'Autriche, et cela par ordre du Comité de Sûreté générajle. J'en suis assurément bien aise pour qu'on se convainque enfin que je suis aussi pur dans mon mariage que dans tous les autres instans de ma vie

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politique. Mais cependant cela me prouve cjue mes ennemis, et ils doivent s'être multipliés par ma seule qualité de dénonciateur du CDUiplot. que uies ennemis, dis-je, triomphent et égarent le comité de Sûreté générale sur ce qui m'intéresse. Si on ne l'égaré pas sur mon propre compte ; et mon ami a été aussi arrêté pour avoir déchiré un chiffon sur lequel i)ersonne n'avait aucun droit ni commission ! Croit-on que je ne voie pas là mes persécuteurs ? Car pourquoi les arrêter quinze jours après moi si les dénonciations postérieures à da mienne étaient traitées comme elles devraient l'être de récriminations ? Et vous dormes patriotes ? Et toi, Danton, tu te contentes de demander le rapport ? Et tu ne dis pas les dénonciateurs de ce complot devraient être récompensés et vous les mettes au secret ?? Et vous ne leur donnés pas le tems de completter la preuve de leur innocence et de la scélératesse des conspirateurs ? Mais vous les traités avec la même rigueur que les conspirateurs eu même (sic) qui peut-être continuent leurs trames criminelles !!! Mon ami, prends la deffense de Basire et de moi, tes anciens et toujours tes amis et ceux de la liberté. N'oublie pas surtout que les conspirateurs m'avaient allarmé sur les sentimens du comité de Sûreté générale à notre égard. Xe permets pas que les récriminations, les calomnies aient autant de force sur la Convention que le dévouement généreux des deux dénonciateurs. Communique ceci à tous les Montagnards, et crois-moi pour la vie un franc républicain et sans-culotte.

François Chabot.

(Archives nationales, F^ 4434. Scellés Danton.)

Chabot n'avait pas tort de compter sur l'appui de Danton et des Indulgents. Dès le 6 frimaire, Danton demandait à la Convention de press-er promptement ses comités de fmre le rapport sur la conspiration dénoncée et il s'exprimait de telle sorte qu'il englobait dans la conspiration tous ceux qui avaient

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rùclumé les lois terroristes (D. Le Montagnard Fayau s'inquiétait de son langage et l'obligeait à le rectifier dans la forme.

Les premiers résultats de l'instruction avaient été en somme nettement défavorables à Cliabot. Ses beaux-frères les Frey étaient appainis sous le jour le plus suspect. Lui-même avait été accusé par des témoignages importants de chantage financier à l'égard du banquier Boyd. Il y avait des présomptions graves qu'il avait trafiqué de son influence dans l'affaire du séquestre des biens des étrangers. La déposition de Pierre Chrétien sur ses relations avec le tripot de la Sainte-.\maranthe constituait un indice sérieux. Il était bien difficile de croire à la shicérité d'un accusateur aussi taré qu'un Chabot. Quelle foi attacher à ses dires quand il attaquait les Hébertistes, ses anciens amis, qu'il livrait maintenant aux rancunes de leurs adversaires ? Amar et les comités agissaient cependant comme si les accusations pontiques de Chabot étaient fondées. Le débat du 15 frimaire à la Convention montra qu'ils gardaient au maître chanteur une indulgence inexplicable.

.\près avoir annoncé l'arrestation des deux Rabaud, mêlés au mouvement fédéraliste, Amar se répandit en menaces très claires contre la presse héberfiste.

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