‹ Un proces de corruption sous la terreur; l'affaire de la Compagnie des IndesChapitre 49 sur 94 · Chabot à Robespierre · texte numérisé non relu

Chabot à Robespierre

Au secret du Luxembourg, le 23 frimaire an 2.

Robespierre !

Au nom de l'humanité que tu chéris ! Hâte donc le moment qui doit terminer mes peines ! Quoi I Je suis poursuivi comme un conspirateur et l'on arrête tous mes parens et amis ! Pourquoi la mort fuit-elîle lorsque je l'appelle ! J'ai assassiné une mère de quatre-vingts ans, un père de quatre-vingt-cinq ans ! et pourquoi ? pour avoir épousé une étrangère de seize ans ! On arrête une sœur, mère de onze enfans, parce que j'ai voulu être père selon les loix ! Eh quoi, j'aurais été fidèle à ma patrie lorsque je vivais avec des concubines avides de me perdre, et je serai un conspirateur au moment où j'ai épousé une femme vertueuse ! Ses frères sont suspects. Cela peut être. Ils sont les ennemis de la faction que l'on poursuit dans le moment. Lis sont d'une autre, disent leurs ennemis ! Mais quelle est-elle ? Que suis-je moimême qui ai toujours vécu et combattu pour la liberté ? Veut-on me ravir la gloire de mourir pour elle ? Veut-on réaliser la prophétie des Vergniaud ? Quels sont donc les ennemis de la France que je n'aie pas combattus ? Si un sentiment de reconnaissance m'a fait récllamer quelques principes qui pussent sauver mes frères, qu'ai-je demandé ? que tous les étrangers fussent enfermés mais qu'on établit des tribunaux pour les juger dans un ou deux mois et faire périr les conspirateurs, retenir les suspects et donner la liberté à ceux qui en sont dignes. Ai-je

dit autre chose ? Ai-je réclamé contre le décret rendu ? Non, au sortir de la séance, j'ai été demander à Tadminis- Iration de la police et au comité de la section de la République qu'on mit ensemble mes frères et mon neveu dans la même prison ; et qu'on leur donnât un poelle (i). Est-ce un crime ? Mais le devoir ne me le commandait-il pas ? Qu'ai-je fait depuis ? J'ai dénoncé une faction liberticide. Fallait-il donc laisser conspirer les ennemis de la patrie, sans les suivre et acquérir des preuves de leur scélératesse ? Ils récriminent contre moi ! Ne devais-je pas m'y attendre quand l'on m'a porté leur dénonciateur et qu'on m'a ravi les moyens de prouver mon innocence et leur scélératesse ? Je me suis exposé pour sauver mon pais. Veut-on donc me pousser dans le précipice de l'ignominie qui suit ceux qui tentent de le perdre ? Les déchiremens les plus cruels sont-ils donc réservés pour les actes de vertu ? On informe contre moi. Mais ne devraiton pas entendre les amis qui m'ont suivi de près plutôt que ceux qui m'ont en horreur et qui peuvent inventer des crimes pour me les mettre sur mon compte et faire oublier les leurs. On parle de ma fortune ! Où est-elle ? Elle consiste en onze mille huit cens livres de biens nationaux achettés, il y a bien longtems, avec mes économies nationales et celles de ma famille.- Je vous ai fait la confession de toute ma vie. Je suis digne de ton amitié. J'ose le dire. Mon co-dénonciateur a donné sa déclaration. Un des accusés a fait une longue récrimination contre moi de cinquante pages in-fodio et c'est sur cette récrimination que l'on informe contre moi. Mais quels seront donc les témoins ? I^es complices mêmes de l'accusé ? Orand Dieu ! Tu me punis des écarts de ma jeunesse au moment où je commençais à être vertueux !! J'adore la main qui me châtie, mais daigne me consoler dans l'affliction d'une famille qui t'adora toujours en esprit et en

(1) Lors de la première arrestcalion des Frey le 8 septembre. Voir La Révolution et les étrangers, p. 152.

l'interrogatoire des accusés 211

vérité, qui fut toujours le compagnon et le soutien de l'infortune. Faut-il que tu me forces à désirer de n'avoir plus de mère ! Non, non ! Tu la soutiendras dans cette crise par l'idée même de la vertu qu'elle m'a inspirée et dont les fruits seront tôt ou tard reconnus. Je m'adresse à toi, Robespierre ! Avec cette confiance que ta vertu m'a toujours inspiré. Je t'avoue que je ne suis plus Ctiabot. Mon courage a disparu depuis qu'il m'est impossible de mourir pour la liberté. Rends-moi donc cette vertu. Me laisseras-tu la seule victime de mes ennemis lorsqu'ils sont eu-même... (D. (Archives nationales, F"^ 4637.^

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