Chabot à Danton
Du secret du Luxembourg, le 24 frimaire.
Mon cher ami,
L'interrogatoire de Delaunai a duré dix heures et demie en trois séances différentes et il n'est pas fini. Gomme le système de la faction était calomnier ceux que Von pourra corrompre (sic), je dois imaginer qu'il y est fidèle jusqu'au bout. Voici un de ses propos que j'ai dénoncés à Vouland il y a précisément un mois. Vouland avait dénoncé une femme qui lui avait offert six mille livres i)Our le corrompre. Delaunai me rencontra et me dit : « à la place de cette femme je dirais que j'avais déjà obtenu de Vouland un semblable sei^ice pour six mille livres, qu'il demandait maintenant vingt mille livres, et que c'est parce que je n'ai pas pu ou voulu les lui donner qu'il me dénonce pour ne lui avoir offert que six mille. » Tu sens la portée de ce mot et la profondeur de cette scélératesse. Tu comprens qu'il en doit faire usage. Hébert, qui est de Ja faction au moins par sa femme, quoique peut-être notre arrestation nous ait mis hors d'état de le prouver, Hébert parlant de moi le surlendemain de mon arresta-
(1) I,a dernière phi-ase est restée en suspens. Il est probable (iiie la lethre n'a pas été envoyée.
âl2 l'affaire de la compagnie des INDES
lion disait qu'à l'exemple de Samson, je voulais renverser le temple de la liberté pour écraser les patriotes avec moi. Eh bien, ce mot est encore un mot d'ordre de la faction des Pitistes. Delaunai ne l'aura pas oublié, et sous prétexte de franchise dans sa déclaration, il va peut-être calomnier vingt patriotes incorruptibles. Peut-être portera-t-il l'infamie jusqu'à faire consigner dans son interrogatoire les horreurs qu'il m'a dit de toi, de Fabre et de plus de dix Montagnards. Ne crois pas que je veuille t'intéresser à ma cause par ce mot, non, c'est à la cause de la liberté. Je ne crains pas d'ailleurs ses récriminations s'il en fait contre moi. Avant et pendant mon mariage je les ai combattus lorsqu'ils spéculaient sur les banquiers et sur les Anglais. L'affaire de la compagnie des Indes et celles qu'ils entreprenaient sur les rentes viagères et sur la caisse d'escompte sont postérieures à mon mariage. Il faudrait donc qu'il dît et prouvât l'emploi de l'argent que je n'aurais pas remis. Sans cela je me serais attendu qu'il aurait dit : Nous avions donné 300.000 livres à Chabot, il n'en a remis que cent mille au comité et a donné le reste à sa femme. Heureusement j'étais marié avant mes liaisons apparentes avec cette bande de frippons contre-révolutionnaires. Cependant je ne dois pas te taire qu'ils m'ont dit plusieurs fois qu'Amar et la majorité des comités de Sûreté et de Salut public étaient mes ennemis personnels et je ne voudrais pas qu'il abusât des préventions que la faction lui a inspiré contre moi pour les augmenter par des récriminations qui pussent retarder le moment de ma justification. Je suis sans peur et sans reproches. Mais je ne voudrais pas affliger une famille et surtout une mère la plus vertueuse que je connaisse en bravant témérairement l'ignominie des conspirateurs lorsque je fais gaiement le sacrifice de ma liberté et des plus pures jouissances pour déjouer une conspiration. Je réclame donc, au nom de la justice et de la patrie, tous les moyens de ton éloquence pour dissipper les nuages que les agens de Pitt sont intéressés à
l'interrocatoire des accusés 21^
élever sur la pureté de ceux qui ont déjoué le plus infâme de ses complots ; dans le cas ([ue les comités se laissassent tromi)er par la scélérate astuce de Delaunai et par ses impudentes calomnies. Si je n'étais pas pur comme le soleil, je ne réclamerais pas l'appui de ceux que j'estime ; je dirai mieux, je ne me serais pas mis dans ce complot pour le dénoncer. L'on doit me pretter le sens commun à cet égard, et la preuve que j'étais pur, c'est que j'ai prévu les récriminations et j'avais prié le comité d'interroger Delaunai sur mon compte avant de poursuivre l'affaire et de me faire connaître pour dénonciateur. Les comités en ont jugé autrement. Est-ce ma faute s'ils m'ont refusé les moyens de mettre mon innocence à l'abri de toutes les calomnies lorsqu'elles commençaient à me poursuivre ?
On argue de mon mariage : i° Je n'ai rien reçu excepté pour les présens de noces ; et si la fortune de ma femme offusque, je renonce à ce qui m'en revient après sa mort sans enfans ; 2° est-il probable que j'eus confié à des étrangers une fortune quelconque si j'en avais eu une ; 3° pourquoi ai-je etj soin de faire reconnaître mes meubles à une somme de six mille livres ? Parce qu'ils m'avaient coûté près de mille écus il y avait deux ans. Si j'avais eu autre chose je l'aurais bien séparé aussi de l^. dot de ma femme. J'ai appris dans ma famille l'ordre des affaires ; 4° le notaire me fit observer que la donation de mes beaufrères péchait en quelque forme, qu'on lui demande ce que je lui répondis. Si j'avais été propriétaire de cette somme j'aurais sans doute mis tous les points sur les i pour assurer ma propriété. Eh bien, je dis au notaire : Mes frères gardent la dot de ma femme jusqu'à notre séparation. S'ils ne veulent plus la lui donner alors ils la garderont. Je ne demande que la femme ; 5° enfin à cette époque on parlait de confisquer le bien des étrangers, les aurois-je dans ce moment choisis pour mes prête-noms ? Je ne puis pas prouver que je n'ai rien et que je n'ai rien eii ; parce que les négations n'ont pas de preuves posi-
tives. Mais j'ai pour moi toutes les vraisemblances et je défie l'univers que l'on puisse me prouver que je suis inindividuellement plus riche qu'en sortant des capucins. C'est tout le contraire en effet et en apparence. Cependant j'ai besoin que quelqu'un le dise si l'on m"a calomnié et que ces calomnies soient la base du rapport. J'ai besoin d'un défenseur officieux et je compte sur l'ami des patriotes Danton.
François Chabot.
Au citoyen Danton, représentant du peuple, membre du Comité de Salut public, Cour du Commerce, à Paris.
A remettre en personne ou à l'ami Merlin qui la remettra à Danton lui-même et la lui fera lire.
(Archives nationales, F''' 4434.)