Chabot à Robespierre
Du secret du Luxembourg, le 24 frimaire an II. Robespierre,
Voilà dix heures et demie d'interrogatoire de Delaunai, car tu sens bien que je compte les minutes, et Delaunai n'a pas fini ^!! Je ne doute pas que les instructions qu'il a reçues du dehors, comme je te l'ai marqué hier, ne lui aient recommandé de traîner l'affaire en longueur, de charger ses dénonciateurs, afin d'obliger les comités à recommencer l'instruction, et de venger Pitt de l'audace révolutionnaire de ceux qui ont déjoué jusqu'ici tous ses complots. On parle d'une autre insurrection, du renouvellement des comités qui peuvent conduire le vaisseau de l'Etat au port ; je n'inculpe pas les membres qui ont fait cette dernière motion, au moins imprudente ; je sais combien les députés sont obsédés par des projeteurs habiles dans l'art de tromper ; mais je vois, dans la longueur de notre rapport, un moyen de réaliser le plan des conspirateurs. Hébert gagne tous les jours aux Jacobins.
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lors même qu'il a la lâcheté de poursuivre deux malheureux, victimes si l'on veut de quelques erreurs mais non d'aucune lâcheté ni d'aucune trahison. Il faut être bien vil pour s'appesantir sur un ennemi (pii ne peut pas se défendre, parce que le salut de la patrie a commandé de lui lier les mains.
On m'a intercepté les connnunications avec tout ce que j'ai de plus cher après la patrie, une mère vertueuse de quatre-vingts ans passés, une sœur inappréciable et une jeune femme de seize ans ; je n'en murmure pas ; que la patrie soit sauvée et je suis content. Ton énergie aux jacobins me soulage de toutes mes peines ; et quand je vois exclure de la société ceux que j'avois toujours soupçonnés, et qui s'étoient liés avec nos ennemis et les ennemis de toute divinité, seul baume dans l'oppression de l'homme juste, j'adore la providence qui veille sur les ifestinées de la République. Cependant, je ne te cache pas mes inquiétudes sur les retards apportés au rapport de notre affaire qui me paroît claire aujourd'hui, d'après lout ce que je lis. Je ie conjure de ne pas laisser sommeiller ceux qui en sont chargés. Je t'embrasse bien fraternellement.
F'rançois Chabot.
{Papiers trouvés chez Robespierre, pp. 32-33.)
53. — Chabot à Robespierre Au secret du Luxembourg, le sextidi 26 frimaire, l'an II.
Robespierre,
C'est d'après ton conseil ciue je crus devoir taire quelques faits dans ma déclaration qui, cependant, serviroient aujourd'hui à mettre les deux comités en garde contre les manœuvres de la laction.
En voici un, en particulier, qui est bien essentiel. De Batz fut dénoncé pour avoir offert un million à ceux qui
enlèveroient Marie-Antoinette. Il trouva les moyens de l'aire arrêter ses dénonciateurs et de rester libre lui-même, en disant que c'étoient eux-mêmes qui étoient venus lui proposer cet enlèvement, moyennant un million, qu'il avoit refusé. Ce n'est pas tout : la police lance cependant à la fin un mandat d'arrêt contre lui ; il trouve le moyen de s'y soustraire, et de vivre cependant dans Paris avec Benoît, Delaunai, Lhuillier, procureur général syndic et autres. Pendant cet incognito, il députe vers Alquier et vers moi une certaine femme Janson, qui, plusieurs fois, avoit tenté de me séduire pour d'autres objets ; ils engagent Alquier à dire que De Batz lui avoit dénoncé ce complot : la femme Janson vouloit que je dise qu'Alquier me l'avoit dit ; je lui répondis : je n'ai pas fait de mensonge, même en religion, j'ai été dévot quand j'ai cru et jamais hypocrite quand mes yeux se sont ouverts; je ne commencerai pas à trente-six ans par un mensonge si atroce. Cependant, on engage Alquier à m'en parler. Je lui fis sentir qu'il se compromettoit ; que si De Batz lui avoit dénoncé ce fait, ce que je ne croyois pas, il étoit complice (le l'avoir laissé ignorer au comité et que, dans le cas contraire, c'étoit une infamie de sa part. Je crains qu'ils n'aient fait émigrer Alquier, comme ils vouloient me faire émigrer moi-même. Mais si Alquier est cité, il ne niera pas ce fait, non plus que la femme Janson, en fuite sans doute avec eux, malheureusement pour moi.
Je t'ai dit que, lorsque Vouland dénonça 6.000 liv. avec lesquelles on vouloit le corrompre, Delaunai me dit : « A la place de cette femme, assuré de périr, je dirois au tribunal ou à la Convention : favois déjà obtenu de Vo7iland un semblable service, pour 6.000 liv., aujourdliui il )){cn demandait W.OOO ; et, parce que le n'ai pu ou voulu lui donner que 6.000 liv., il me dénonce et m'envoie à réchafaud. » J'ai dit ce fait à Vouland, avant de faire ma déclaration ; je crois que Jagot était présent : mais, toujours [idèle à tes leçons, je n'ai pas voulu le mettre dans ma déclaration écrite. J'ai bien d'autres faits que je crains
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autant de dire que de taire : si je les tais, je m'ôte un vigoureux moyen de défense contre les calomnies et les faux témoignages que ma qualité de dénonciateur appelle contre moi de leur part ; si je les dis, je sers une partie de la conspiration, qui est de diffamer ceux qu'ils n'ont pu corrompre. Je vais cependant en déposer un dans ton sein : Delaunai m'avoit dit qu'.4 mar étoit de son bord, et mon ennemi juré ; je savois qu'Amar étoit au-dessus de la corruption et que son caractère dur devoit le rendre peu maniable à la faction ; cependant lorsque je parlai de ma déclaration à Jagot, Vouland et Moyse Bayle, ils parurent désirer qu'Amar ne fût pas du secret. Je voulus qu'il en fiit, parce que je crois à son incorruption, quoique je crusse à son égarement sur mon compte et sur l'état des choses, et je t'avoue que sa qualité de mon ennemi personnel influa sur mes désirs dans cette circonstance. Je l'en dirai autant de toi-même ; car la faction ne cessoit de me dire que tu m'avois voué une haine mortelle, pour t'avoir demandé qu'on fit payer chez Boid les lettres acceptées. Je connoissois ton incorruptibilité, même par les aveux de la faction. C'est donc à toi que je m'ouvris ; tu avois seul ma confiance. Eh bien ! Delaunai a dit au concierge que, si je l'avois dénoncé, il sauroit m'en faire repentir ; que le rapporteur étoit son ami et mon ennemi ; qu'il alloit me dénoncer à son tour pour avoir reçu de l'argent des banquiers en spéculation opposée à la sienne, pour avoir reçu de sa faction plus de iOO.OOO iliv. et que mon mariage lui donnoit de la marge. Je t'ai écrit qu'il étoit plus joyeux qu'à l'ordinaire ; que j'avois découvert ses relations avec la femme Descoings qui lui marquoit même de sa prison la marche qu'il devoit tenir ; hier encore il dit au concierge : « Je tiens Chabot ; Amar m'a annoncé qu'il étoit grièvement inculpé dans le procès de la Dubarry, et puis je l'ai habillé de pied en cap dans ma déclaration. » Je te déclare, par ce qu'il y a de plus sacré pour un homme libre, que je n'ai jamais connu ni directement, ni indirectement la Dubarry ni ses agens et
je suis étonné qu'on les ait fait mourir sans me confronter, lorsqu'on vouloit tirer de leurs déclarations calomnieuses des moyens juridiques de m'assassiner. Je te déclare que je n'ai jamais eu des liaisons avec les banquiers ; que, si j'ai mangé avec quelqu'un d'entre eux, dans ;les maisons où Camille Desmoulins m'a introduit malgré moi le plus souvent, je n'ai jamais parlé finances avec eux ; que, si j'en ai parlé chez Simon, j'ignorois qu'il fût banquier, lorsque j'en ai parlé ; que, lorsque quelqu'un m'a parlé de ma fortune, j'ai toujours répondu que j'étois content de la mienne et qu'on n'achetoit que les fripons ; que, si j'avois voulu me vendre, il y a longtemps que je serois riche, etc.. etc. Que l'on me confronte avec tous ceux qui disent m'avoir remis ou fait remettre quel- (jue somme autre que les trois dépôts remis par Benoît à Delaunai, formant la somme totale de iOO.OOO liv., je me fais fort de les confondre. II n'en est pas moins vrai que les comités m'ont ôté plusieurs moyens de prouver mon innocence. Si Julien de Toulouse étoit pris, je serois sûr du triomphe, par les contradictions nécessaires de ses dires avec ceux de Delaunai et les deux principaux agens de la conspiration. Si l'on m'avoit donné vingt-quatre heures, comme je les demandois, j'aurois fait jaser la faction devant des témoins et j'aurois établi que je n'avois reçu que iOO.OOO liv. pour Fabre et refusé 50.000 écus pour moi. J'avois d'ailleurs demandé qu'on interrogeât Delaunai sur mon compte, avant de me porter son dénonciateur, quoique je susse qu'on faisoit courir le bruit calomnieux que j'avois donné IOO.OOO liv. à ma femme, tant j'étois sur de ma pureté et de la force de la vérité sur les cœurs même les plus pervers. Je sais que l'on dirige une instruction contre moi pour diminuer l'intérêt de la grande affaire, en calomniant celui qui l'a le premier dénoncée. Il ne faut pas accuser le concierge de m'avoir dit la moindre chose à cet égard ; mais il faut qu'il soit interrogé sur ce que Delaunai lui a dit ; je le tiens d'une personne sûre à laquelle il a défendu de m'en
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donner le moindre avis. Quant aux relations de Delaunai avec la femme Descoings, voici comme je l'ai =;u : on vint me porter un prétendu compte de fournisseur pour Delaunai, me prenant pour lui. J'étois auprès de mon feu ; je lus ce compte et je vis, oulre récriture, un autre caractère lisible, en approchant du feu le billet. Eh bien ! je fus assez stupide pour ne pas finir de le lire et pour l'envoyer à sa destination ; et j'ai su qu'il lui arrivoit souvent de pareils billets de prétendus comptes. Robespierre, Delaunay s'est vanté de me conduire à l'échafaud avec lui, m'y laisseras-tu monter pour avoir voulu déjouer le plus infernal des complots, et pour avoir tû, d'après tes observations, une foule de faits qui pouvoient assurer le triomphe de mon innocence, et parce que les comités m'ont refusé les moyens de compléter la preuve de cette innocence ? Mourir ne m'est rien : je sais que j'ai contribué, par ma dénonciation, à sauver la liberté ; et la mort est bien glorieuse, quand on y va par cette route ; mais la mort des conspirateurs !! pour le plus courageux ennemi des conspirations !!! Cette pensée me dessèche, et je suis étonné de vivre, depuis que ses propos et la gaieté plus qu'extraordinaire de Delaunai me l'ont fait concevoir. Lorsque je déposois contre les Brissotins, Vergniaud me dit que mon tour n'étoit pas loin, et la faction que j'ai dénoncée étoit liée avec ce conspirateur et vouloit le sauver !!! N'est-ce donc pas assez de me faire coucher dans le lit de Sillery, dont l'ombre m'agite toutes les nuits !!! Si ma mort vous est utile pour assurer la liberté à mes enfans et à mes neveux, parlez et donnez-moi les moyens de l'embrasser ; mais de grâce ne chargez pas un bourreau de m'en porter le coup ! Surtout respectez la vieillesse de la plus vertueuse des mères, qui m'a inspiré le courage de mourir pour ma patrie, mais non sur les échafauds dressés par la liberté !! On me reproche rnon mariage !! On me reprochoit de n'être pas marié, et l'on avoit raison, avec le tempérament que la Providence m'a donné !î! Me destinoit-on donc de toutes parts à l'infamie ?
Il y avoit un moyen, me dit-on, c'étoit de me marier avec une Française !!! Mais pourquoi ne pas me le dire les premiers jours de la publication des bans ? Pouquoi attendre la veille du mariage ? Mais ce n'est pas l'étrangère, c'est la fortune que l'on me reproche !! Sa fortune !! dans le fait, elle n'en a pas ; elle est vraiment sans-culotte; car si la nation s'empare du bien de ses frères, oii prendrai-je cette fortune ? Si je la lui avois donnée, comme on me calomnie, l'aurois-je remise à ses frères ? Ne l'auroisje pas fait établir sur un bien fonds ou sur le trésor national ? Disons le mot : la faction est plus forte que la vertu qu'elle veut assassiner juridiquement. 0 Providence ! veux-tu nie punir des écarts de ma jeunesse ? Je baise respectueusement ta main ; mais je te recommande puissamment les derniers jours d'une mère que tu formas puissamment à la vertu ; console-la en lui donnant la conviction de mon innocence, que tu connois, dans le procès que les ennemis de ma patrie me suscitent.
François Chabot.
{Pièces trouvées chez Robespierre, pp. 33-37.)
34. — Chabot à Robespierre Au secret du Luxembourg, le 28 frimaire l'an II. Robespierre,
Lis jusqu'au bout, je t'en prie, surtout le poslscriptum ; je viens te demander un service digne de ton cœur, c'est de me donner des nouvelles de ma femme et de ma sœur : elles venoient tous les jours chez le concierge demander comment je me portois ; elles n'y viennent plus depuis huit jours. Je ne sais que penser sur leur compte. Quoi ! seroit-il possible que pour avoir voulu déjouer un complot affreux, et par un excès de confiance en toi, tout ce (jui m'appartient de près ou de loin fût plongé dans le malheur ? Quel est donc mon crime, grand dieu ? De
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quoi m'accuse-t-on ? De m'être allié avec des étrangers ; mais ils ne Tétoient pas lorsque j'ai commis cette imprudence ; car c"est le nec plus ultra de mon crime. Est-ce d'avoir reçu plus que cent mille livres ; mais n'ai-je pas offert de s'en assurer, avant de me prôner pour dénonciateur ? D'ailleurs, supposons que j'eusse reçu cent mille écus, et que je n'eusse porté -que cent mille livres : me croit-on assez bête pour n'avoir pas senti que je me compromettois, si, comme Simon, je retenois une partie du dépôt, lorsque j'offrois de faire arrêter les coupables, avec moi, qu'on auroit pu interroger séparément ? N'ai-je pas dit même que ces cent mille livres m'embarrassoient ? Un sou de plus ne m'auroit-il pas au moins troublé la conscience assez pour m'engager à achever de vuider mes poches ? On dira peut-être : Vous aviez donné deux cent mille livres à vos beaux-frères. Je suppose qu'on me croie assez fou pour donner ainsi de l'argent à des hommes qui ne possèdent encore en France aucun immeuble, quoi qu'ils aient fait des soumissions pour trois maisons d'émigrés et deux métairies, ou maisons de campagne. J'avois prévu que la patrie me commanderoit un jour la séparation d'avec eux et je m'étois réservé dans ce cas, ou plutôt mes beaux-frères m'avoient offert et accordé le droit de retirer à volonté cette somme et leur obligation, ainsi que le contrat est à volonté et à ordre. J'aurois donc dit : Je ne veux pas mourir sur l'échafaud ; rendez-moi cette somme d'iniquité, que j'aille la porter au comité de sûreté générale ; je gagnerai la vie de ma femme si elle veut me suivre, sinon, je l'abandonne pour la patrie. Mais je déclare sur ce qu'il y a de plus sacré que je ne possède au monde que mes meubles évalués à 6.000 livres et coûtant 2.800 livres en 1791 ; car il faut observer que je n'ai acheté en 1793 qu'une douzaine de chemises que j'ai partagées avec ma gouvernante. Au sortir de la séance où le décret sur les étrangers fut rendu, je fus à la police demander une chambre avec un poêle pour mes frères et mon neveu, dans telle prison
qu'on voudroit, pourvu que l'aîné, qui est podagre, pût être servi par le cadet et son neveu. Je fus demander au comité de la section de la République, de venir les y conduire avec moi ; on me renvoya au lendemain ; et au lieu de venir les chercher le commissaire vint nous annoncer la suspension du décret. Ai-je sollicité cette suspension ? J'en appelle aux comités. Dans le temps que l'on discutoit cette question, mes beaux-frères me dirent : Je crains qu'un décret à cet égard ne soit plus nuisible qu'utile à la République française ; car c'est un décret prohibitif de la désertion des satellites des ennemis de la France. 11 y a déjà un décret contre les gens suspects ; que le comité de salut public écrive secrètement à tous les comités révolutionnaires de mettre dans cette classe tous les étrangers dans lé sens du projet de décret. Est-ce là le langage des contre-révolutionnaires ? Ils travailloient à des ouvrages contre les erreurs de Chaumette et d'Hébert. X'a-t-on pas vu depuis que ces hommes publics alloient plus loin que le peuple ne le vouloit ? Que l'on interroge tous les amis qui sont venus pour être témoins de mon bonheur avec la meilleure petite femme qui existe. Mais enfin ils sont tous en prison ; leur fortune en portefeuille est entre les mains de la nation ; s'ils sont suspects, qu'on les retienne ; s'ils sont contre-révolutionnaires, qu'on les punisse : si la fortune de ma femme offusque, vous la tenez et je n'en demande rien ; si vous croyez que je doive la quitter, le divorce est dans la loi, et j'userai de ce droit, en mourant à ses pieds pour expier tous les chagrins que je lui donne ; mais, de grâce, ne me traitez pas de contre-révolutionnaire ni de fripon ; car je ne suis ni l'un ni l'autre, et mes parents m'auroient renié si j'avois quelque reproche à me faire à cet égard. Que ne peux-tu connoître leur vertu ! tu jugerois peut-être de la mienne : au lieu de faire le procès aux fripons que j'ai dénoncés, on me le fait à moi. Delaunai se vante qu'Amar lui a dit que c'étoit contre moi que la procédure se dirigeoit et qu'il lui a cité des témoins, morts ou
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vivans, qui me chargeoient. Que l'on interroge le concierge là-dessus, quoique je jure qu'il ne m'en a pas ouvert la bouche. Je sais bien que Delaunai est un coquin, un imposteur, un fripon, qui accuse un des juges, mon rapporteur, d'une infamie dont il est incapable ; mais au moins tient-il cette marche de ceux à qui jai voulu faire le procès, que l'on tourne contre moi : les billets de compte n'avoient pas d'autre but. Tous les banquiers, tous les fripons, tous les contre-révolutionnaires qui savent que je les ai dénoncés, ont beau jeu de jeter sur moi leur crime et celui des autres. Il cite des témoins morts ou en fuite, ou des complices ; je citois moi des témoins vivans et présens, que j'offrois de faire prendre. Eh bien ! Ton profite de la fuite clés complices pour tout jeter sur moi. Ils ont plus beau jeu que moi, sans doute. Jagot en convenoit hier avec moi. Je ne puis avoir que des présomptions en ma faveur, que mon mariage atténue pour mon malheur. Ils ont de faux témoins dont ma dénonciation doit avoir exaspéré tous les sentimens. Ah ! si ma mère avoit été recevoir la récompense due à ses vertus, si un père de quatre-vingt-cinq ans pouvoit partager ce bonheur, je ne craindrois pas même l'échafaud, que mon dévouement pour la liberté, dirigé par l'imprudence, peut m'avoir préparé : je serois sur qu'il expieroit toutes les fautes de ma jeunesse, et d'aller rejoindre des parens que j'adore, après avoir montré à ma patrie île piège que ses ennemis lui tendoient par Vexagération, ne Vayant pu perdre par le inodérantisme ; mais la force des événemens m'a réduit au point de désirer de n'avoir ni père ni mère, ou d'en avoir de moins dignes de mon amour. L'état de ma sœur m'affecte, sans doute ; je l'avois appelée en témoignage du bonheur de mon hymen ; elle en a joui huit jours pour me voir séparé d'elle pour toujours ; mais elle connoît ma vertu, je connois Ja sienne ; je meurs content de mon sort, parce que je sais qu'elle a le courage et les vertus d'une républicaine de la jiremière force. Tout ce que je te demande, c'est de m'en
2i4 l'affaire nFlj^^ compagnie des INDES
donner des nouvelles, ainsi que de ma femme et de leur permettre d'en aller prendre chez toi. Dis-leur que le courage ne me manque pas plus que la conscience de la pureté de mon cœur et de mes actions ; mais que j'appelle inutilement la mort à mon secours ; que je les aimerai jusqu'au tombeau.
François Chabot.
Au reste, j'ai dû croire que le procès se dirigeoit contre moi : i° d'après le billet adressé à Delaunai avec de Tencre qui ne paroît qu'au feu, et qui m'est tombé entre les mains ; 2° par les rigueurs indécentes que l'on a exercées lors de mon arrestation, tandis que le même homme Ozanne a laissé échapper Julien et peut-être prévenu Benoît et de Batz ; 3° parce que, lorsque je demandois s'il y avoit des ordres pour en arrêter d'autres, on me dit brusquement que non. Delaunai étoit cependant arrivé ici avant moi ; eh bien ! le concierge me nia qu'il y en eût d'autres que moi ; j'ai été deux jours à l'ignorer. Les administrateurs de police qui sont venus ici, ont toujours honoré Delaunai d'une prédilection qu'il ne mérite pas en ma conscience ; ils m'ont dit que Ton me faisoit le procès pour mon mariage et que j'avois mauvais jeu, Benoît et de Batz étant en fuite. Hébert n'a parlé que de Basire, de Julien un peu et de moi beaucoup, pour préparer ce triomphe de Delaunai et notre honte ; je me trompe, la mienne, car les instructions de Delaunai portoient de ménager Basire ; et lorsqu'il est sorti, un ami d'Hébert lui a fait proposer de séparer sa cause de la mienne, parce que c'étoit sur moi que tout fondoit. L'auroit-on fait sortir pour ourdir cet affreux complot ? Je ne veux pas le croire ; mais au moins l'a-t-on tenté lors de sa sortie ? Qu'on l'interroge ;là-dessus. Comment le savezvous ? Mes parens ni mes amis ne me l'ont dit ou écrit ; mais je l'ai entendu, car je suis aux écoutes de ce qui se dit au-dessus, au-dessous et à côté de moi. {Pièces trouvées chez Robespierre, pp. 37-41.)
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